‹ Socialisme et problèmes sociauxChapitre 25 sur 25 · M. de la Sizeranne d'après Ruskin, p · texte numérisé non relu

M. de la Sizeranne d'après Ruskin, p

ne font également le bonheur de tous les êtres... Comment se fait-il que devant les mêmes montagnes bleues dressées au bout de l'horizon comme des vagues immobilisées par la baguette d'un enchanteur, un homme s'émeuve et s'arrête, et qu'un autre continue, indifférent, son chemin?... Tout ce qui a des yeux ne verrait-il pas de même ? » C'est là une interrogation qui s'impose. Il y en a d'autres : « Pourquoi, chez le même homme, les impressions radieuses et désintéressées sont-elles d'autant plus vives et plus profondes que son cœur est plus libre des passions basses et des mesquines envies?... Explique-t-on la part que prennent à notre vie les formes et les couleurs ? » Autrement dit, et plus prosaïquement, les dispositions morales, résultat elles-mêmes en partie des dispositions physiques, n'influent-elles pas d'une façon prédominante sur notre « sentiment esthétique ? » — « La seule philosophie complète serait celle qui ne fixerait pas seulement les lois de la création, mais aussi et surtout les joies de la création, » et qui déterminerait les rapports de ces joies avec notre propre sensibilité. En attendant que cette philosophie existe, on risquerait bien de tourner dans un cercle vicieux, si l'on voulait être trop rigoureux sur les défmitions.

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Ce n'est pas là une tendance qu'on puisse reprocher à lUiskin ni à son commentateur: et de fait ils nous rendent service en brisant le cercle de logique oili on pourrait facilement les enfermer et en acceptant comme certitude, pour point de départ, que tous les hommes sont susceptibles d'une certaine satisfaction esthétique et que la pratique et l'exercice peuvent en augmenter chez eux rétendue et l'intensité.

Pour Ruskin, ce qui distingue l'homme de l'animal, c'est que l'un se sert de la nature et que l'autre admire la nature. « Devant la beauté, l'homme seul tremble, s'émeut... la faculté qui perçoit le IJcau n'est donc pas la sensibilité brute. Quelque chose d'autre s'y mêle qui la sauve de ce qu'elle a d'animal et qui prolonge ce qu'elle a d'éphémère... Gomme ces plaisirs n'ont pas de fonctions à remplir, il n'y a pas de limites à leur durée dans l'accomplissement de leur fm, car ils existent en eux-mêmes et ainsi peuvent être perpétuels avec chacun de nous, la répétition ne détruisant nullement leur charme, mais l'augmentant au contraire.,. Parce qu'elle ne relève pas de la raison raisonnante, n'allons pas

nier celte faculté et surtout n'allons pas la dédaigner : car nous dédaignerions le plus beau de tous les dons que nous tirent les bonnes fées qui se pencbcrent sur le berceau de l'humanité ! Cette faculté esthétique, c'est la faculté humaine par excellence!... Si Ton vous dit: voici une plante fine et svelte... On a vu un être ramper vers elle, l'arracher et la dévorer. Quel est cet être ? Dites : je ne sais, c'est un acte impulsif. — Mais on l'a vu arracher celte plante et l'enfouir près de là pour la retrouver. Quel est cet être ? Je ne sais. Il y a beaucoup d'animaux qui enfouissent leur butin ou leur nourriture. C'est un acte sur les confins de la raison. — Mais on l'a vu demeurer devant cette plante, longtemps, à l'admirer. Quel est cet être ? — Je le sais. C'était un homme. »

Mais combien y en a-t-il parmi les hommes qui passent à côté de la plante sans la voir \ ou qui l'arrachent sans l'admirer, ou qui ne comprennent pas pourquoi ni comment certains l'admirent? C'est ici que dans la thèse ruskinienne interviennent l'art et l'artiste.

(( L'arliste remplit une des plus grandes lâches de l'humanité. Il se tient entre la nature et nous.

1. '< Que de couchers de soleil contemplés par des yeux indifférents qui ne les voient pas » ! écrivait récemment M. G. Séailles.

Il en est le déchiflVcur, le chanteur et le mémorialiste. Il a pour mission de nous arrêter et de nous dire : regarde ce caillou et ses veines, regarde ce brin d'hei'be qui te fait des signes, regarde ce monde, regarde ce ciel. »

S'il ne faisait que nous dire de regarder, il nous rendrait service, mais un service insuffisant. Il nous en rend un autre qu'il importe d'analyser de plus près.

Quittant un moment Ruskin et son commentateur, jetons un coup d'œil sur l'évolution contemporaine des arts du dessin.

Le mouvement général nous en est souvent caché sous les exagérations et les prétentions, sous la brutalité et les fautes de goût de certains artistes, sous le besoin de réclame qui là comme ailleurs pervertit les volontés et sème l'incohérence dans l'effort vers le nouveau. Il n'en reste pas moins manifeste que de nos jours les arts de dessin tendent à se rapprocher de plus en plus de la nature qu'ils cherchent à interpréter lidèlement en négligeant les arrangements ou les conventions de jadis. Regardons dans un musée d'art contemporain, comme le Luxembourg, les toiles ou môme les statues en les rangeant par la pensée dans un ordre chronologique : Nous verrons les artistes qui s'occupaient surtout il y a cinquante ans de sujets religieux et mytholo-

giques, ou de compositions historiques, ou de sujets dits « de genre, » en venir peu à peu aux simples reproductions de la nature ou de rtiomme tels qu'ils sont, tels qu'ils les voient dans la réalité. Le souci d'être un interprète fidèle de la réalité choisie dans quelqu'une de ses représentations, semble l'emporter sur les autres préoccupations de l'artiste. Le sentiment qui a toujours guidé les grands peintres de portraits et qui a fait de ceux-ci la part la plus vivante et la moins vieillie de leur œuvre, ce sentiment anime nos contemporains lorsqu'au lieu de portraiturer un homme ou une femme, ils portraiturent un morceau de nature. Le pleinairisme hvi-même, ou certains abus de réalisme, sont dans leur succès l'elatif, la preuve que l'art est irrésistiblement entraîné dans cette voie. L'artiste devient bien ainsi « celui qui se tient entre la nature et nous, le déchiffreur et le mémorialiste du monde extérieur. » 11 nous apprend à regarder et à comprendre : le travail de sélection que notre œil inexpérimenté ou distrait n'a pas su faire dans le spectacle général de la matière, il le fait pour nous ; rassemblé, simplifié^ adapté en quelque sorte par lui, un coin de l'univers nous devient accessible : nous nous en pénétrons, nous nous assimilons ses aspects essentiels, ses harmonies fondamentales, et nous

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prenons de cette façon une leçon de choses qui nous permettra plus tard de jouir directement de la vue de la nature.

Sans l'initiateur nous ne l'aurions peut-être pas vue : s'il ne nous l'avait pas montrée extraite de la mêlée des choses visibles, mise en relief dans son milieu complexe de formes et de couleurs, nous l'aurions confondue dans l'indiflerence générale des objets, dans la masse grise et mouvante de la vie ; nous n'aurions pas joui d'un aspect réjouissant ou impressionnant. Et de plus nous n'aurions pas appris à distinguer ensuite par nous-mêmes un contour, une teinte, un groupement de lignes et de formes dans Fensemble qu'illumine le plein soleil, ou qu'il colore de ses rayons déclinants. « Qu'importe qu'un passant distrait et aflairé ne remarque point la structure d'une feuille morte touchée par le soleil, à la porte d'une galerie, et qu'une fois entré dans cette galerie, il admire l'image de cette môme feuille touchée par le pinceau mille fois plus faible d'un Vénitien? » Qu'importe, en effet, si le peintre vénitien a en quelque sorte créé pour la seconde fois la feuille morte, l'a même créée réellement pour nos yeux, puisqu'ils la voient dans le tableau de la galerie, mise sous un certain jour, isolée d'une certaine façon par l'artiste, et qu'ils ne la voyaient pas dehors ; puis-

qu'après l'avoir bien vue une fois sur la toile, ils la chercheront d'eux-mêmes, à l'automne prochain, dans les tourbillons qui tomberont des arbres?

Voir la nature, c'est là un premier pas nécessaire dans l'apprentissage artistique, et nous apprendre à la voir c'est un grand service que nous rend l'art contemporain dit naturaliste. Par là il est vraiment agent de sociabilité humaine. Môme quand il ne songe pas à l'homme en contemplant la nature, c'est toujours par les côtés où elle plaitauxhomm.es, et au moins à un homme qui est l'artiste lui-même, que celui-ci reproduit la nature. Les œuvres d'art, même celles qui ne semblent au premier abord qu'une reproduction exacte de la nature, renferment donc nécessairement une part d'humanité. C'est le rapport de la nature avec l'œil humain et par suite avec toute la sensibilité humaine qu'elles mettent en relief. Elles s'inspirent fatalement d'une sympathie entre l'homme et le monde extérieur, et par là elles sont un des points d'appui et des réchauffants de la sociabilité.

En effet, nous ne pouvons aimer les hommes que si tout d'abord nous aimons la vie universelle qui les implique. En aimant la vie nous y cherchons une harmonie : car elle ne peut exister pour l'ensemble dans sa plénitude qu'en existant

pour les parties, et inversement elle ne peut exister pour les parties que si celles-ci se subordonnent sur beaucoup de points à Tensemble. De là une première révélation par l'art de la complexité de l'être qui est à la fois un et tout, qui se compose de vies locales assujetties à un ordre général, qui n'est esthétique qu'à condition de se déployer librement tout en se limitant suivant certaines proportions qui sont les règles de la beauté. Les contours d'un objet le bornent dans l'espace tout en le faisant communiquer avec ce qui lui est extérieur, et en le reliant au reste de la création. Il en est de même de sa couleur qu'il emprunte au ciel, au soleil, aux reflets des objets environnants, et qui cependant le diversifie d'avec tout ce qui l'entoure. Toute leçon d'esthétique figurée est une leçon de solidarité universelle.

Elle se complique, mais elle ne perd pas son caractère fondamental quand elle joint à l'étude des formes et des signes extérieurs l'étude des physionomies humaines et des expressions morales ou intellectuelles. Au contraire elle gravit un degré supérieur ; elle cristallise en quelque sorte dans un tableau ou dans une statue un sentiment profond de Tàme, sentiment qui exprime toujours la perception d'un rapport entre l'individu et les êtres extérieurs. Dans la réalité.

ce sentiment est éphémère, combattu ou tempéré par d'autres, difficile à saisir et à isoler par un œil non observateur. Le regard de l'artiste en surprend la manifestation. Sa main la fixe sur la toile ou sur le marbre. L'humanité, grâce à lui, se revoit dans une sorte de panorama analytique, image complète et en même temps fragmentaire de sa vie : elle s'aime ou elle se critique dans la représentation de ses divers états d'âme incarnés dans un geste, un regard, une expression, doux ou féroces, calmes ou agités, tendres ou passionnés, aussi nombreux que les nuances les plus fines des mouvements psychiques dont ils sont la traduction. Par là un musée devient une sorte de galerie de sociologie illustrée, oi^i s'animent, sous le pinceau du peintre ou le ciseau du sculpteur, toutes les catégories d'humanité.

C'est ainsi que depuis la contemplation du brin d'herbe ou du caillou de la route, dont parlait Ruskin, jusqu'à celle d'une galerie qui renferme les œuvres d'art les plus délicates et les plus complexes, l'homme qui s'est habitué à observer trouve dans son observation même une occasion perpétuelle de sympathie avec les objets extérieurs rendus accessibles à son contact à la fois par l'immobilité et la fixité que l'art lui imprime, et par l'aptitude à l'analyse que la familiarité avec les œuvres d'art lui enseigne. Celle-

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ci deviennent donc de toutes façons des éducatrices.

L'éducation qu'elles donnent est-elle toujours profitable, — ou dans quelles conditions l'est-elle ? — C'est là un point de vue capital auquel il faut bien venir. C'est celui-ci qu'examine Léon Tolstoï dans son volume : Qu est-ce que l'art?

Il y a dans ce curieux livre^ pas mal de confusion qui résulte de ce que l'auteur, dans sa fougue éloquente, n'a pas suffisamment distingué les différentes formes d'art. Littérature, poésie, musique, arts plastiques, il môle tout dans une doctrine générale à conclusions un peu trop simplistes et qui ont d'ailleurs un caractère sociologique bien prononcé : « L'art est le moyen de transmission des sentiments parmi les hommes ; l'art n'est légitime qu'à condition de transmettre des sentiments profitables au but social, qui est l'amour des hommes les uns pour les autres, autrement dit de faire passer les conceptions religieuses du domaine de la raison dans celui du

1. Un éminent écrivain, M. Gaston Paris, le qualifiait récemment « d'à la fois génial et enfantin. »

sentiment, étant donné que les a conceptions religieuses » veulent dire : la fraternité humaine. Ce serait faire un cours d'esthétique complet que vouloir suivre Tolstoï dans Fargumentation par laquelle il arrive à ces conclusions par trop utilitaires, — le mot utilitaire étant pris dans le sens le plus élevé. — Il part en somme d'un postulat qui est la fraternité humaine, but de la société humaine, et tire de la conformité ou de la non-conformité de l'art, comme d'ailleurs de la science, avec ce but, la légitimité ou la condamnation de Fart. C'est, je crois, une façon de raisonner au moins incomplète. La fraternité humaine n'est pas un dogme qui s'impose, isolé, sans racines et sans liens avec le reste des conceptions relatives à l'univers et à la destinée humaine. Elle suppose un accord entre les hommes d'abord sur une certaine fin optimiste de la création, puis sur la possibilité pour les hommes de contribuer par leur volonté à réaliser cette fm optimiste. Pour établir cet accord, le raisonnement est bien impuissant, s'il n'est pas né d'une croyance religieuse supérieure aux données de la raison. Il faut qu'en dehors d'une révélation surnaturelle, il sorte d'un sentiment généralisé parmi les hommes, de sympathie pour ce qui les entoure, pour ce qui vit auprès d'eux, objets et êtres animés. On peut dire a priori que tout ce

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qui développe en eux ce courant de sympathie contribue précisément à créer en eux ce besoin idéal dont Tolstoï fait un point de départ et qui est aussi un point d'arrivée. Or, qui peut mieux attirer les hommes vers ce qui leur est extérieur que le sentiment que cet extérieur est beau? Donc tout art qui révélera de la beauté dans l'univers, loin d'être, comme le voudrait Tolstoï, hors des fins que doit poursuivre l'art, sera au contraire absolument conforme à ces fins. Il ne s'occupera pas directement de rapprocher les hommes ou de les pousser à la vertu et de les éloigner du vice, mais en les attachant à la beauté de ce qui existe, il leur fera désirer le bien de ce qui existe, et par des détours oii l'art n'est plus directement intéressé, mais où il aura donné le mouvement d'impulsion, il contribuera au progrès de la morale. Autrement dit, l'art doit être producteur d'amour : l'amour sera producteur de morale, et il le sera d'autant plus qu'échaufte par un art plus vaste dans ses prises, il sera lui-môme plus universel. Ruskin, nous l'avons montré plus haut, avait, à notre avis, vu plus juste sur cette partie du sujet que Tolstoï.

Mais la création de la beauté, niée par Tolstoï, n'est pas le seul moyen de l'action de l'art sur les hommes. Tolstoï a eu tort d'enlever à l'art

l'une de ses destinations : mais il rentre dans une voie féconde en analysant dans l'œuvre d'art « son caractère propre à mettre l'homme à qui elle s'adresse en relation, d'une certaine façon, à la fois avec celui qui l'a produite et avec tous ceux qui en reçoivent l'impression. Par la parole l'homme transmet à autrui ses pensées : par l'art il lui transmet ses émotions et ses sentiments. »

Ici les rapports de l'art et de la morale deviennent plus étroits et plus directs : mais sont-ils tout à fait aussi simples que le voudrait Tolstoï ? Je ne le crois pas. Là encore il rétrécit trop le champ d'action de l'art. Son critérium est des plus simplistes et tout à fait absolu.

(( 11 suffit, dit-il en résumé, qu'un homme exprime devant un autre homme ses sentiments pour qu'aussitôt celui-ci les éprouve en lui... C'est sur cette aptitude de l'homme à éprouver les sentiments éprouvés par un autre homme, et exprimés par lui par des signes extérieurs, qu'est fondée la forme d'activité qui s'appelle l'art. Or, les sentiments que l'artiste communique à autrui peuvent être bons ou mauvais... la question est de savoir quels seront les bons et les mauvais, et par conséquent de pouvoir distinguer l'art véritable de celui qui en emprunte à tort le nom. Pour cela il faut toujours en revenir à l'idéal religieux, autrement dit à l'idée

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qu'on se fait du sens de la vie, car la science qui (llstuv/iif ce qui est bon de ce qui est mauvais porte le nom de religion. »

Cela est vrai pour une religion révélée et le raisonnement de Tolstoï s'applique bien exactement à une telle religion : en est-il de même si Ton considère la religion sociale comme une synthèse des raisonnements et des sentiments suscités chez l'homme par le spectacle de l'univers et par le rôle qu'il y joue soit comme individu soit comme société, — si l'on admet que cette religion se développe comme la science, avec moins de précision qu'elle, mais comme elle par étapes et par évolution, à l'aide d'une série d'observations, d'impressions, enregistrées par l'intelligence et la sensibilité humaine et transmises héréditairement? Dans ce cas, et la question étant ainsi posée, peut-on considérer une religion une fois formulée comme un critérium absolu de ce qui est bon ou mauvais dans l'art, c'est-à-dire dans les sentiments dont l'art est l'interorète et le transmetteur? Dans Tordre civil et môme dans l'ordre de la morale, il faut bien se fonder sur une règle pour déclarer que tel acte est légitime ou illégitime, sans quoi l'association humaine serait impossible : mais dans le domaine des sentiments et des émotions, est-il possible d'établir une norme aussi fixe ? Au fond ce serait

une pétition de principes. Ce serait supposer constitué définitivement et par une fixation antérieure un idéal moral qui est toujours en voie d'évolution, que précisément les sentiments et les émotions qui se traduisent par Fart modifient sans cesse. Supposez une loi en voie d'élaboration et qui doit se faire par le libre concours de personnes qui délibèrent ensemble pour la faire. Chacun doit ou peut donner son avis. Tout à coup vous supprimez la délibération et vous rédigez vous-même la loi en la déclarant définitive. C'est un coup d'état que la raison n'acceptera jamais : il est contraire aux conditions essentielles du régime délibératif. Une religion révélée pourrait procéder comme vous le proposez, par exclusion catégorique ; mais une religion qui n'est, comme vous le dites vous-même, que «l'énoncé de la conception que se font de la vie les hommes les meilleurs et les plus intelligents cVime certaine époque et cVune certaine société, » et qui par définition même doit toujours évoluer, une pareille religion ne peut prétendre que soient seuls <( tenus pour bons les sentiments qui rapprochent les hommes d'elle, et mauvais ceux qui les en éloignent. » Sinon, elle deviendrait, dans ces conditions, une orthodoxie fermée et elle ne correspondrait plus à son essence.

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On arrive ainsi à une conception de l'art qui se rattache à celle de l'idée religieuse, mais par un lien plus llottant que celui qu'indique Tolstoï: Fart, pour être à la fois fécond et sain, ne peut pas en eiTet ôtre quelconque, autrement dit exprimer et transmettre des sentiments quelconques. Il doit exprimer, transmettre, et par suite suggérer des sentiments qui soient d'accord avec une certaine ligne générale de l'activité humaine, ligne qui ne sera constatée et fixée ni par un dogme, ni même par une formule absolue ; mais qui variera avec les époques, avec le mouvement général des idées, avec les sentiments mêmes auxquels l'art aura donné l'essor. Il y aura donc réaction perpétuelle de l'idéal moral sur Tidéal artistique et réciproquement. On ne pourra pas dire que l'un est indépendant de l'autre ; mais on ne pourra pas déterminer leur interdépendance par des termes précis. Il n'y aura pas de code moral s'appliquant à l'art : il y aura seulement des prescriptions d'aspirations, de goût, de bienséance, de convenances, qui. ne peuvent pas être formulées ni appliquées par un législateur et qui seront éternellement discutables, leur sanction ne reposant pas sur un critérium absolu. Par suite il y aura cas de conscience perpétuel chez Fauteur de l'œuvre d'art qui, sachant que tout sentiment, toute

passion qu'il transmet et suggère aux hommes a sa répercussion sur leur idéal moral, se demandera à chaque création, s'il enrichit ou appauvrit le patrimoine de notions ou d'impulsions profitables au bonheur de riiumanité prise en masse. Il se sentira solidaire de l'ensemble social dont il fait partie et ne se contentera pas pour légitimer sa production d'art, de s'alléguer à lui-même qu'il exprime librement une libre fantaisie, ou qu'en flattant tel ou tel instinct, il est sûr du succès. Sa visée sera plus haute ; sans disposer d'un critérium catégorique du bien et du mal en fait d'art, il se renseignera auprès de l'histoire, et saura quelles tendances d'art ont été favorables au progrès social et quelles lui ont été nuisibles. Il regardera autour de lui et jugera la qualité des cœurs ou des esprits à qui plaît telle école ou telle tentative d'art; il sondera sa propre conscience et y scrutera quel genre de satisfaction lui apporte le succès obtenu à l'aide de tel ou tel moyen, si cette satisfaction est conforme avec un certain idéal de noblesse et d'élévation morale qu'il est plus facile de sentir et d'apercevoir que de définir, mais qui n'en plane pas moins devant les yeux de tout artiste digne de ce nom. Il ne fera donc pas d'art en vue de tel ou tel précepte moral : mais il n'admettra pas non plus que la devise « l'art

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pour Tari » couvre un mépris complet des visées morales.

L'œuvre d'art, quelle qu'elle soit et à quelque catégorie qu'elle appartienne, conçue et exécutée dans ces conditions, ne peut pas ne pas être une source d'émotions profitables pour la société humaine. En effet, elle est une révélatrice avant tout de sentiments réellement éprouvés par une sensibilité humaine, et par là elle crée entre un être intérieur sincère et ceux avec qui il s'est mis en communication, un moyen d'expression accessible aux sens. De plus elle est révélatrice d'une sensibilité tournée vers un certain idéal moral au contact duquel elle s'est échauffée : par conséquent elle est à la fois un moyen de connaissance des hommes et une révélation de ce qu'ils sentent en eux de plus vivant, de plus émotionnant, et aussi de plus apte à les mettre en sympathie avec ceux auxquels ils se communiquent: or ce qui peut le mieux les mettre en sympathie avec autrui, ce sont des sentiments qui soient de large humanité, d'accord avec les visées éternelles de l'hom^me, avec ses instincts profonds et permanents, au-dessus par conséquent de ses jouissances passagères ou nuisibles. Dans toute œuvre d'art qui a un succès délinitif, il existe un dessous de généralité sociale. Son mérite est de rendre cette généra-

lité sociale perceptible aux sens par rémolion. « L'émotion artistique, aditavec justesse Guyau, a pour re'sullat d'agrandir la vie individuelle en la faisant se confondre avec une vie plus large et plus universelle. » — « Penser de la même manière, ajoute M. Fouillée, c'est beaucoup sans doute, mais ce n'est pas encore assez pour nous faire vouloir de la même manière : le grand secret c'est de nous faire sentir tous de la même manière, et voilà le prodige que l'art accomplit. » — « La loi interne de l'art, reprend à son tour Guyau, c'est de produire une émotion esthétique d'un caractère social. » Et il donne ainsi une définition qui implique toutes les règles essentielles de l'art, en les délimitant mieux que Ruskin, en les élargissant davantage que Tolstpï.

Parmi les arts il en est un qui répond merveilleusement à ces définitions diunart sociable ; et il est remarquable que ce soit précisément celui qui, grâce à des conditions diverses, a pris de notre temps des développements inouïs : je veux parler de la musique. Sous ses formes multiples, vocale, instrumentale, orchestrale, chorale, collective, ou réduite à un seul exé-

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entant, la musique est un admirable interprète des sentiments ou des passions qui influent le plus sur la sociatjilité : on peut l'appeler la langue des sentiments et des passions, dont elle transcrit dans ses sons et dans ses rythmes, tantôt en s'aidant de l'intermédiaire des images du langage parlé, tantôt en s'en passant, tous les mouvements les plus subtils, les plus délicats, ou les plus violents et les plus intenses. Les passions et les sentiments qui ne s'expriment dans les arts figurés que par des associations d'idées quelquefois difficiles à pénétrer, jaillissent directement dans la musique et vont directement de l'àme de celui qui a conçu l'amvre musicale ou qui l'exécute, en se l'assimilant comme la traduction de ses propres émotions, à 1 àme de celui qui écoute. La musique établit ainsi une sorte de communion de sympathie entre tous ceux qui y participent, soit comme exécutants sous la direction d'un chef dont la personnalité s'imprime à la fois sur l'œuvre et sur les interprètes, soit comme auditeurs qui sont, ensemble et comme d'un même tlux, imprégnés de la môme marée sonore avec ses vagues rythmées et ses clameurs réglées : mais cette marée sonore a d'abord été conçue par un génieunique,quien a puisé les éléments dans sa propre sympathie avec les passions

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et les sentiments humains dont il a senti Fécho en lui-même : — de sorte qu'eu créant Tœuvre musicale c'est un moi'ceau d'humanité qu'il a fait vibrer en s'en pénétrant et en l'incarnant dans son propre être, pour en pénétrer ensuite d'autres êtres, et l'incarner dans d'autres êtres.

Que la musique soit sociable Russi bien par son essence que par ses conditions de réalisation, c'est ce qui n'est pas niable : qu'elle soit toujours utile dans sa sociabilité — au sens où l'entend Tolstoï ou tel autre moraliste — c'est ce qui est beaucoup plus discuté et discutable. Ici, le critérium de la moralité, déjà si dilïicile à fixer en matière d'art figuré ou d'art du langage, devient encore bien plus insaisissable. Les philosophes grecs avaient voulu fixer l'ethos des modes et des rythmes : à moins que nous ne comprenions pas ce qu'ils ont voulu dire — ce qui est bien possible faute de monuments musicaux suffisants — il faut bien avouer qu'ils sont tombés dans la puérilité. Y tomberait également quiconque voudrait établir un tribunal de moralité pour la musique. Il faudrait commencer par faire un code général des sentiments et des passions, fixer la nature et la dose de ceux qu'il est désirable de développer dans lliumanité, marquer la borne où doit s'arrêter leur

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empire. C'est tout une philosophie de la nature humaine et de son application à l'œuvre de civilisation, qui devrait servir de base à une réglementation d'un art aussi souple et aussi élastique qu'est la musique. C'est dire que le moraliste doit avoir ici l'esprit très large et se contenter de louer ou de blâmer certaines tendances de l'art musical, suivant que celui-ci développe dans une juste mesure ou stimule avec excès le côté sensitif et passionné de l'être humain. Il n'y a pas là de mesure exacte, ni surtout à priori ; mais seulement possibilité d'apercevoir, par analogie avec d'autres arts, par observation des eiïets dus antérieurement à des tentatives d'art analogues, il y a possibilité, disons-nous, d'apercevoir ce qui est digne d'encouragement au point de vue social, et ce qui semble périlleux. Là encore le meilleur critérium de la moralilé sera l'objectif ou l'idéal visé par le producteur de l'œuvre artistique. Si son inspiration a eu une source vraiment noble — et pour cela la première condition est la sincérité dans le sentiment ou la passion éprouvée — son œuvre aura sur les hommes une action plutôt bienfaisante, môme si passagèrement elle excite en eux trop de sensibilité ou d'ardeur de passion. L'indéterminalion môme de la musique vient ici en aide à la morale. Ce qui serait dangereux,

précisé par une image ou une forme matérielle exacte, comme en poésie, peinture, ou sculpture, se tourne, sous l'influence d'une musique passionnée, en simple échaulTement de ce qu'il y a déplus vibrant dans l'homme et qui s'applique à de multiples objets dont beaucoup sont féconds pour la socialité. C'est lorsqu'elle se joint à la parole et encore plus à Faction théâtrale, que la musique doit être surveillée par le moraliste, comme pouvant engendrer du mal social : mais dans ce cas c'est encore plus à ses compagnes qu'à elle qu'il faut attribuer le ravage produit.

Mais si son indétermination même assure dans une certaine mesure l'inotïensivité morale et sociale de la musique pure, il ne faut pas oublier qu'elle renferme un autre péril : l'habitude, pour l'esprit qui s'y laisserait trop bercer, de perdre de vue le côté positif des choses humaines pour s'égarerets'étourdirdans la sensation produitepar un art très compliqué, qui combine, comme dans un kaléidoscope, des sons et des mouvements en vue d'une simple impression de sentiment ou de passion. Il y a forcément de l'oubli ou de la transformation de la réalité dans la musique : c'en est le bienfait, mais c'en est aussi le danger. Un individu ou une collectivité qui vivrait trop pouret dans la musique subirait une sorte d'hypnotisme, d'hallucination de l'idéal qui les rendrait peu

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propres aux besognes nécessaires de la vie et de la société. (iOnimc excitant, comme inspiratrice de passion ou do poésie, comme calmant dans certains cas par la douceur de son action, la musique doit jouer un rôle essentiel dans rexistcncc individuelle ou sociale d'un groupe civilisé : et en effet depuis deux cents ans, inspirant des génies tendres ou puissants, répandue par l'instruction publique, généralisée par la vulgarisation des instruments de musique, elle a pénétré de plus en plus dans nos âmes et dans nos chairs, substituant des sensations, des émotions, môme des rêves nouveaux à ceux de l'humanité ancienne qui ne connaissait du chant ou de l'art instrumental que ses formes les plus simples ou les plus élémentaires. Elle est devenue une source profonde de joies ou de mélancolies, parfois de vertiges inconnus à nos pères. Il est désirable que le sens de la socialité influe sur ses développements ultérieurs, qu'elle pousse les génies musicaux aux œuvres qui suscitent des sentiments nobles plutôt qu'à celles qui surexciteraient seulement la nervosité en lui versant une ivresse passagère, ou qui flatteraient ses instincts vulgaires, sans satisfaire les penchants élevés de l'être intime. C'est encore plus dans ces alliances avec la parole ou lamusiquç scénique, que le sens de la socialité doit la suivre et la

contenir : car elle ajoute à ces manifestations de l'expression humaine, dans des proportions incroyables, et par suite, d'une façon tantôt désirable, tantôt périlleuse, l'intensité de sa propre vitalité : tantôt purifiant, élevant, élargissant, ennoblissant, tantôt au contraire, rabaissant à la vulgarité ou égarant dans une sorte de trouble bachique la poésie et Timitation des gestes de la vie par le drame.

Dans ces limites, et tant qu'elle occupe une sorte de région d'élection dans la vie du plus grand nombre, la musique, sous ses diverses formes, est appelée à jouer un rôle considérable et bienfaisant dans notre sociabilité. A tous les degrés de l'échelle sociale, elle fournit soit une simple distraction plus saine et plus économique que les plaisirs factices de la table, de la boisson ou du jeu, soit un utile dérivatif aux passions politiques ou religieuses. Elle réclame pour être comprise et goûtée dans certaines de ses manifestations, qui pour rester simples n'en sont point nécessairement vulgaires, moins d'éducation spéciale et raffinée que les arts de la forme ou de la couleur. Elle se met à la portée de tous, sinon toujours pour les élever et les émouvoir noblement, au moins pour leur procurer tout d'abord une jouissance inoffensive : et dans l'état de nos plaisirs sociaux actuels, c'est déjà une

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certaine supériorité sur bien des divertissements d'un caractère moins innocent. C'est un premier échelon que la sensibilité esthétique du ^rand nombre franchira, espérons-le, et que des exem[)les lécents permettent de supposer qu'elle franchira assez rapidement. Le succès des concerts populaires d'orchestre d'oii sont bannies toutes les musiques vulgaires, est un de ces exemples encourageants. On peut douter, en voyant la foule dans un musée, si c'est bien l'impression artistique proprement dite ([ui l'y relient; si elle n'est pas captivée par les sujets qui se déroulent sous ses yeux à l'état de simples images, ou même tout bonnement par l'éclat et les dorures des salles oii sont suspendues les tableaux ou rangées les statues. Quand on constate l'attention d'une foule retenue au concert pendant des heures sur de mauvais sièges qu'elle paye assez cher et dans une chaleur intense, pour le plaisir d'entendre des successions d'œuvres symphoniques, sans décors, sans acteurs, il faut bien admettre qu'elle goûte une véritable jouissance à ce qu'elle écoute : sans quoi elle ne viendrait pas ou s'en irait.

YI

La culture du sens esthétique sous toutes ses

âb4 SOCIALISME ET PROBLÈMES SOCIAUX

formes et à tous ses degrés olïre des ressources incommensurables pour l'avenir des sociétés. Nous sommes encore sui* ce point dans Fenfance, et il n'en pouvait être autrement tant que Je temps de loisir pour Timmense majorité du genre humain était à peine suffisant pour le reposer des heures de labeur. A mesure que le machinisme, tant maudit, raccourcit la journée de travail, il est permis d'espérer que la pratique, fût-elle rudimentaire, de quelque art d'agrément, dessin ou musique, remplira utilement les heures de délassement qu'absorbent trop souvent aujourd'hui le café ou le cabaret. A ce point de vue les classes aisées et instruites ont un exemple à donner aux classes moins favorisées de la fortune. Trop souvent elles ne montrent pas plus de goût ni d'élévation de sentiment dans le choix de leurs plaisirs que les catégories sociales adonnées au labeur manuel. L'habitude des exercices du corps qui se répand parmi les jeunes générations est un premier pas dans la voie de la réforme. Elle accoutume l'être humain à l'eifort, à la persévérance en vue d'un but qui a son utilité sociale : le développement et l'équilibre des forces physiques, et qui ne devient regrettahle que par l'excès, ou par l'exagération d'amourpropre qu'on y appointe. La recherche des jouissances esthétiques sera un second pas dans la

ETIIKSTinrK SOCIALE 255

voie de rannoblisseniont général des sociétés, ([iii est après lout le véi'itablc biil de la civilisation, et elle s'étendra peu à peu des classes plus aisées aux moins aisées, en créant encore entre elles des liens d'obligati(jn vl de gratitude bien utiles à la solidarité sociale, les uns sentant le devoir moral de communiquer aux autres une partie de leur culture eslbétique, les autres sacbant bon gré à ceux qui les auront instruits et affinés de ce qu'ils leur auront transmis du meilleur (reux-mémes. On a vu à d'autres époques, en Grèce ou en Italie, Tait servir de lien social presque autant que la religion et créer des courants de sympatbie presque aussi puissants que ceux des croyances communes. Nous sommes assurément loin d'un pareil état de civilisation : mais il ne faudrait pas en conclure qu'il ne se réalisera jamais, ni surtout renoncer à faire les elToi'ts nécessaires pour qu'il se réalise au moins partiellement. Toute tentative, individuelle ou collective, dans ce sens, sera féconde à la fois pour l'art et pour l'union sociale, à une double condition : que l'art attire à elle les foules parce qu'il a d'élevé et de noble sans chercher la popularité dans la vulgarité ; que l'artiste songe au grand nombre non pour étendre sa renommée, mais pour élargir les sources de sa pi'opre inspiration, et agrandir son cœur d'humanité.

A PROPOS d'un livre DE M. ANATOLE LEROY-BEAULIEU ^

L'antisémitisme,— mot aussi barbare que le sentiment qu'il exprime, a-t-on dit juslement, et qui malbeureusement est redevenu de nos jours une triste actualité, — soulève à la fois une question religieuse, une question nationale etune question économique, qu'on confond souvent, non sans parti pris. Il renferme en outre une question géographique et une question historique. Il faudrait, pour être complet, suivre méthodiquement les Juifs dans chaque pays où la dispersion et Texil les ont relégués, déterminer les conditions particulières qui ont été le résultat pour eux du milieu, des circonstances, de l'oppression, par

1. Israël chez les nations. 1893. — La présente notice a paru dans la nevue critique d'histoire et de lillérature, août 1893.

ANTISK.MITISME 2Ô7

OÙ. comme on l'a (li( ; — rliaqiio nation a les Juifs (|irelle mérite.

C'est ([iTen ell'et la elet" île rantisémitismc mo- (lei-neestdansTliistoircIl faut laclicrclierjusque dans ranti([uité au milieu du monde Konuiin, dans la littérature classique. Le premier réquisitoire antisémite résonne dans le pro Flacco, (( nue de ces révélations, a dil Iv llavet, qui éclatent [)ar moments à travers le silence de riiistoire^ ». l^e court passage de (jcéron laisse entrevoir comme dans une étincelle la situation si vite prise à Kome par la colonie des Juifs (ou Judaïsants), leur union, leur esprit de clan ou de tribu, leur influence dans les réunions du Forum, leurs rapports étroits avec la mèrepatrie, rirri talion provoquée par la religion de celte « nation ennemie*, » récemment réduite par Pompée « religion, dit Cicéron — (formé de bonne heure à la haine des Juifs par son maître Khodien) — religion discordante avec la

1. Voir E. llavel. I.e Christianisme et ses origines, t. lï, p. 152 ; Graetz, 2« vol. de VUis foire des Juifs, traduction française ; llild, Les Juifs à Rome devant l'opinion et la littérature (Revue des Éludes juives, IXSi-lSSô).

1. Cicéron di l encore (De />roy. cony«/., V, 10) : « Celte nation née pour servir ». (If. Tite-Live,XXVilI, 3i. « Mos vetustus erat Romanis cuin (\\\o nec foedere nec ae<iuis legibus jungerelur amicitia, non prius imperium in eum tantiuam pacalum uti, quam omnia divinia humanaque dedidisset. »

majesté de notre empire, la gTandeiir de notre nom, les traditions de nos ancêtres ». Là encore « For juif » apparaît pour la première fois dès le début de la réponse de Torateur à ceux qui ont accusé son client. On sait ce qu'après des alternatives de tolérance ou même de privilèges, et de mesures de rigueur, devint, au sortir de la grande guerre, sous la plume de Tacite, de Sénèque, de Martial, de Juvénal, la haine ou le mépris décliainé sur les Juifs, suite et en partie écho des inimitiés d'Alexandrie et d'Asie-Mineure. Cette haine et ce mépris, malgré des périodes d'accalmie, n'ont plus, depuis, lâché Israël. Le courant s'est formé du double afflux gréco-romain et chrétien, non sans répercussion des anciens ressentiments des uns sur l'inimitié nouvelle des autres.

Les conciles et le moyen âge ont fait fructifier sur ce point l'héritage de Home et de TOrient grec. Par un effet de réaction fréquent dans les choses humaines, cette atmosphère d'animadversion a, dans une certaine mesure, déterminé l'histoire des Juifs depuis la dispersion. Il y a là un lamentable engrenage de causes et d'effets qu'il faudrait suivre dès le début, si l'on voulait bien le comprendre et le faire comprendre.

M. Leroy-Beaulicu qui n'écrit pas un traité historique, prend cette chaîne douloureuse à

ANTISKMITJSME 259

son exlromit(3 coiilemporaiFic. Il part du présent ol il ('tudio les nianifeslations et les causes (les pivjugés ou des griefs anti-hébraùjues actuels en les divisant pour mieux les analyser: préjugés ou griefs touchant la religion, la race, le caractère, la morale, Tintelligence, les aptilud('s professionnelles, le sentiment patriotique, la dilliculté à se fondre avec les nations ambiantes qui les ont adoptés. — A chacun de ces sujets il consacre un cha[)itre étendu. Il voyage à travers l'Europe et l'Asie (qu'il a [)arcourues personnellement en grande [)artie), remonte des faits contemporains à l'histoire, pénètre avec une singulière acuité d'esprit dans le détail et comme dans l'intimité des manirs, des rites et de la littérature juives des dilférentes époques et des dilïerents pays. 11 rapporte de ses lectures ou de ses explorations une récolte abondante de faits qu'il met impartialement sous les yeux du lecteur. Par là, son livre, sans être un livre de science, est un livre plein de science, auquel la science fournit constamment comme un solide point d'appui : c'était nécessaire pour l'épondre à des déclamations et à des passions qui ont demandé à la science de soi-disant arguments.

<i Israël, écrit M. Leroy-Beaulieu dans des termes presque identiques à ceux de Renan,

dans sa célèbre conférence sur (( Israël comme race et comme religion », Israël est bien moins le fruit d'une race que l'œuvre de Thistoire... Deux choses surtout ont fait le Juif et lui ont donné sous toutes les latitudes un aspect particulier : risolement séculaire et le rituel traditionnel, la séquestration sociale elles pratiques religieuses. Le Juif n'est pas le produit naturel d'un sol ou d'un climat : c'est un produit artificiel, le produit d'une double tradition et d'une double servitude. 11 a été élaboré par deux agents opposés : par le confinement auquel nous l'avons soumis, parles observances auxquelles lui-môme s'est astreint...^ » Qu'il étudie le type, la complexion physique, le caractère, les moHU's, les aptitudes intellectuelles, professionnelles ou artistiques des Israélites, c'est là le jugement

• 1. Cf. Brunelière : « Les dilîérences qu'il y a entre les Juifs ei nous ce n'est pas la race (jui les y a mises ; c'est nousmêmes et nos pères. » {Revue des Deux-Mondes, V' juin 1886.) — Macaulay: Supposez que, pendant un millier d'années, les hommes aux cheveux roux aient partout été soumis à des restrictions et à des vexations analo^'ues à celles imposées aux Juifs, il est évident que les hommes roux de tous les pays se seraient considérés comme compatriotes et comme frères, alors même que de sang différent. » Heine : " On voit dans les contes des princes changés en bétes, (jui, le jour venu, reprennent leur forme première. Des sorcières avaient changé Israël en chien, jouet des enfants de la rue, en chien avec des pensées de chien... »

ANTfSKMITISMP: 261

fondamental auquel aboulil M. Leroy-IU^aulieu. On pourrait dire quesonlivre est, en grande partie, même dans ses excursions un peu libres, le développement de ce double poinlde vuedonton ne saurait exagérer la portée sur le terrain social. La formule où il Ta condensé est tout à fait juste. Elle serait encore plus complète si, à côté des facteurs que Fauteur énumôrc et analyse finement, liguraient avec un relief suffisant la \V\\)\e et surtout les prophètes. M. Leroy-Beaulieu n'admetpas facilement rinlluence directe de ceuxci sur le génie hébraïque moderne. La prétention de certains Juifs du xix^ siècle à l'esprit novateur, la pensée qu'ils émettent qu'il appartient à Israi'l émancipé de renouer dans le monde moderne la tradition des prophéties, de relier Jérusalem et la Révolution, choque ou déconcerte en lui le fils, resté très attaché, au moins par le cœur, du christianisme. Il y a là dans Israël comme une vanité de survivance et d'initiative de renouvellement qu'il ne peut accepter. C'est après coup, pense-t-il, c'est la Révolution une fois faite, que l'idée de l'avoir conçue, et en quelque sorte portée dans ses flancs, est venue à la synagogue. Le Juif d'il y a cent ans n'avait rien de ce qui était nécessaire à une œuvre pal'cille. Qu'était-il ? Ce qu'est le Juif de Russie ou de Pologne d'aujourd'hui : « Qui ne connaît

pas les grandes juiveries contemporaines de TEst où les fils de Jacob, rassemblés par milliers, vivent en tribu, more judaico^ ne connaît pas le Juif. » Comment des gens de cette sorte auraient-ils innové, préparé le monde moderne, aidé à la déchristianisation de Tancien ? Ils sont ultraconservateurs. Les nouveautés leur font horreur. Ils sont enfermés dans la tradition la plus étroite, la plus serve de la lettre, dans le ritualisme le plus sévère. Les accuser ou les glorifier d'être des révolutionnaires, c'est n'avoir jamais été en contact avec eux un seul instant. « Loin d'avoir donné l'impulsion au monde nouveau, le judaïsme en a subi le contre-coup. Ici, comme en beaucoup de choses, le Juif a été moins initiateur qu'imitateur. Il était si bien lié et garotté par le Talmud et les observations rituelles que, si nous n'avions tranché ses liens ou si nous ne lui avions prêté des ciseaux et des limes pour les couper, il n'aurait peut-être jamais eu la force de les briser. Ne renversons pas les rôles... ce n'est pas le ,luif qui a émancipé la pensée chrétienne, c'est la pensée chrétienne qui a émancipé le Juif. »

Le xvin/^ siècle y a eu sa large part : M.Leroy- Beaulicu montre les Juifs lisant la Bible à la lumière de TEncyclopédie... Ils s'aperçurent, dit-il, que les prophètes avaient annoncé ce

ANTISEMITISME 263

qu'annoïK'aienl les profanes voyants des gentils. Il y avait accord, au moment où le Juif entra dans notre civilisation, entre les vieux livres de sa liltérature sacrée et les espérances les plus hardies de la société nouvelle. Ces espérances hardies, le Juif se trouva tout prêt à les épouser : elles glorifiaient son passé et favorisaient son avenir. Le vieux judaïsme semhiaitconlirmé par la science et rajeuni par la spéculation moderne. L'explication est exacte, mais à condition d'admettre une survivance de tradition, une transmission latente des anciennes croyances, étoulTées, atrophiées en partie par le poids des siècles, mais prêtes à se ranimer au premier souflle de liherté, au moins dans hon nombre de cœurs israélites \ Ici, comme partout, dirionsnous en empruntant à M. Leroy-l^eaulieu ses propres paroles au sujet de laconfratei'nité juive, le passé explique le présent. Le sentiment juif fortifié par des siècles de souffrance se perpétue par une sorte d'atavisme. Il survit jusque chez les Juifs dégagés de la tradition d'Israël et intimement incorporés aux nations modernes. Le Talmud étudié, fouillé pendant des siècles dans ses minuties traditionnelles, a formé l'es-

1. Cf. J. Darmesleter, Les Prophètes d'Israël, préface el pasaim, et les umi\ l'cs de Joseph Salvador, passlm.

26 i SOCIALISME ET PHUBLÈMES SOCIAUX

prit juif à la logique. 11 y a pris ce don de déducliou rigoureuse qui, parti d'un point de départ, le fait aller jusqu'au bout du raisonnement, don qui fait la force d'un Spinoza et le péril d'un Karl Marx \ En vertu de ce penchant d'esprit, libérés par la Révolution, certains Juifs ont cru voir cette Révolution se réalisant rapidement et complètement dans toutes les conséquences de ses principes : dans celte vision ils ont apporté à la fois la chaleur d'enthousiasme, la poésie des prophètes et l'esprit d'enchaînement des écoles talmudiques ; chez plusieurs les actes ont été conformes à la vision^ De ceux-là, quoiqu'en effet ils n'aient pas fait la Révolution, il serait inexact de dire qu'elle n'est pas autre chose pour eux, que pour beaucoup des chrétiens qu'elle a affranchis politiquement et civilement.

Les pages du livre de M. Leroy-Beaulieu ter-

1. « Le Talmud, c'est, dit A. Darmesteter (Le Talniud, p. 12, dans Reliques scientifiques), la dialectique sous sa forme la plus sèche et la plus ardue : l'étude journalière du Talmud qui chez les Juifs commençait à dix ans, pour finir avec la vie, a dû être pour l'esprit une rude gymnastique; grâce à elle il prenait une finesse, une acuité incomparables; le raisonnement s'habituait à la rigueur, la pensée à la logique. »

2. L'auteur indique qu'il insistera en un 2" volume sur la part qu'ont eue les Juifs dans la fondation de l'école Saint-Simonienne. C'est une page bien intéressante de la question juive au xix" siècle.

minces, le lecteur a vu défiler devant ses yeux bien des Juifs dilTérents, celui des prophéties et de Tépoque messianique, le docteur de la Tliora et celui du Talmud, le Juif des colonies commerçantes anciennes, celui des corps d'artisans d'avant les croisades, celui du ghetto et de la rouelle, celui des juiveries modernes de TEst, dont un trop grand nombre ne sont qu'un ghetto étendu, le Srphardim de l'Europe méridionale, le Juif de notre occident qui Ta affranchi, mais qui oublie parfois la date récente de l'atfranchissement, le Juif de nouveau honni et oj)primé de Russie ou d'Allemagne. En même temps il a vu apparaître, tracées par l'auteur en esquisses concises mais brillantes, les ligures manjuantes du judaïsme moderne, dans les genres les plus opposés, philosophes, hommes d'Etat, hommes d'industrie, poètes, romanciers, savants, musiciens, phalange si jeune et déjà si extraordinairement compacte, quand on la compare au petit nombre des Juifs émancipés et quand on songe à la courte durée de l'émancipation. Ces figures, M. Leroy-Beaulieu s'est efforcé de les dépouiller de bien des traits factices, fruits du préjugé, de la légende ou du sophisme. Il a i*echerché en elles l'action de la race, de la culture religieuse traditionnelle, de la persécution, de rafïVanchissement enfin et de l'égalité. Cette action est, dans

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beaucoup de cas, difficile à déterminer, non seulement dans ses causes, mais dans ses effets. Sur le type israélite même on n'est pas d'accord. Est-il unique, double, multiple ? autant d'obscurités. L'accord n'est pas mieux fait sur la complexion pbysique, sur les immunités vis-à-vis de certaines maladies, sur la propension à d'autres, sur la fécondité des mariages, sur la prédominance de tel ou* tel tempérament. M. Leroy- Beaulieu sait bien, pour les avoir beaucoup pratiqués, l'incertitude des documents et des statistiques sur ces divers points. Ils varient suivant les milieux et les pays. L'auteur ne leur accorde, tout en les citant, qu'une confiance modérée. Nous ne pouvons l'en blâmer. Relativement à la question de race, il rappelle avec raison tout ce qu'il a fallu abandonner des grandes simplifications d'il y a cinquante ans, des catégoriques et sommaires oppositions d'Aryens à Sémites \ 11 fait toucher du doigt et par le détail combien la question juive demeure plus complexe dans toutes ses parties sans exception qu'elle n'apparaît à l'observation superficielle de l'antisémite simpliste et brutal. Dans la variété de judaïsmes que l'auteur

1. Cf. Renan : Le judaïsme comme race et comme religion, — et J. Darmestelcr : Hace et tradiUon, dans les Vrophctcs dlsraèl.

ANTISKMITISMK 267

étudie et fait revivre, le lecteur voit d'elle-même se ranger à sa juste place cette aptitude soi-disant exclusive des iils d'Israël, source contre eux de tant d'envie, colorée de bien des prétextes: l'aptitude aux affaires et aux profits d'argent. Incontestable dans des conditions sociales ou légales déterminées qui l'ont rendue inévitable, elle apparaît surtout comme une forme spéciale, appropriée aux circonstances extérieures, d'une faculté générale de combinaison, d'une souplesse d'assimilation remarquables chez les Juifs, nées probablement pour une grande part d'une séleciion prolongée, aiîinées en môme temps qu'aigries par une séculaire contrainte. Comment cette faculté qui a été celle d'autres groupes de populations (les Lombard!^ par exemple), s'est spécialisée chez les Juifs dans certains pays ^ comment cette spécialisation a pour origine des causes historiques, comment elle s'est développée grâce aux lois canoniques sur l'usure, à l'interdiction des professions usuelles, exagérée et exaspérée grâce à la culture héréditaire, M. Leroy-Beaulieu achèvera, je pense, de l'in-

). 11 ne faut pas perdre de vue qu'autant on reproche aux Juifs, dans cerlaines contrées, leurs richesses, autant dans d'autres, on leur en veut de leur pauvreté qui les pousse par milliers à travailler au rabais. Ainsi, en Amérique, en Angleterre, en Russie même.

cliquer dans un second volume qu'il annonce. Il siojnalera vraisemblablement la part qu'ont eue dans le succès de beaucoup de banques ou de spéculations juives d'Occident, la dispersion même d'Israël à travers l'Europe, les relations étroites maintenues entre ses membres par leur petit nombre en même temps que par la communauté de race onde religion, l'habitude prise dans l'exil fréquent, des émigrations à l'étranger; toutes conditions favorables aux profits commerciaux ou iinanciers, mais que la croissance môme d'Israël, ses contacts ou sa fusion plus complète avec les pays qui l'absorbent, l'atTaiblissement des liens de famille ou de croyance, tendraient à atténuer chaque jour sans les passions et les haines qui y mettent obstacle. L'atfranchissement, l'expérience l'a déjà prouvé, élargit et varie singulièrement les aptitudes hébraïques et leur fait vite porter des fruits heureux ou glorieux pour l'ensemble de la civilisation, même s'ils sont parfois mêlés de quelques excès ou de quelques tendances regrettables. En signalant ces dernières, M. Leroy- Beaulieu, dépouillé d'illusions autant que de désespérance, sait et montre de quel poids le passé pèse longtemps sur le présent; il n'en dissimule aucun des effets douloureux. En les constatant sans acrimonie comme sans indulgence excès-

sive, il sait aussi et rappelle à tous que le passé renferme les leçons de ravenir. Elles sont décisives dans le sens de l'élargissemenl, élargissement de croyances et dliori/on chez les uns', de libéralisme chez les autres. Elles condamnent comme un recul indigne de la civilisalion le retour à d'anciens préjugés, à d'abominables violences, à des accès d'intolérance ou d'animadversion, qui, en déshonorant l'humanité, ne résolvent aucun des problèmes que nous a légués l'histoire".

1. J'aurais aimé que l'auteur, au moins dans une note, serrât de plus près la question des synagogues réformées, qu'il indiquât avec précision dans quelle mesure les tentatives de rajeunissement du culte et des prati(|ues rituelles ont réussi sur les divers points où elles ont eu lieu. 11 y aurait là un travail de renseignements et de statistique bien intéressant à faire.

2. Depuis que le livre de 31. Leroy-IJeaulieu a paru, M. Théodore Reinacli a publié un impartial et excellent petit volume: Juifa (Ladmirault, éditeur) (1894) et un instructif article liistoriijue dans le DicLlonnaire des anliqnités de M. Sof/lio : .ludai. — Sur les documents classiques consulter: Textes d'auleurs (jrecs et romains relatifs au judaïsme — par le même (Leroux, éd. 1895).

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