‹ Socialisme et problèmes sociauxChapitre 24 sur 25 · VII · texte numérisé non relu

VII

A PROPOS d'un livre RÉCENTE

« Quelques grands esprits du xvui^ siècle se sont formé une notion que l'on peut appeler nouvelle, de l'individu et de ses droits, de l'Etat et de son rôle, ainsi que des fins de la vie sociale et politique : c'est la notion individualiste... La doctrine aujourd'hui professée sous ce nom ne présente qu'une analogie lointaine avec la haute doctrine du xvui^ siècle... » C'est par là que M. Henry Michel, auteur d'une remarquable

1. Henry Michel, « L'Idée de l'État, E^siii critique sur l'hisloire des théories sociales et politiques en France depuis la Révolution. »

L'étude reproduite ici a paru dans la Revue historique (mars 1896).

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thèse do doctorat qui est devenue un gros volume, explique la réaction, presque triomphante actuellement, des doctrines hostiles à l'individu. On a méconnu, dit-il, les vrais principes des philosophes inspirateurs de la Révolution : alors qu'il fallait les compléter par un surcroît de précision apporté à leur point de départ, on a dévié de leur formule génératrice ; on a encouragé, par le désordre môme et les excès des systèmes individualistes, révolution des différents systèmes d'autoritarisme. — Pour enlever à ceux-ci leur crédit contemporain qui fait facilement accepter par tant d'esprits distingués la théorie de « l'organisme social )> où l'individu se trouve impliqué et ahsorbé, il faut reprendre Va pinori des philosophes du xvui^ siècle. Il manque à ceux-ci une base résistante. Sur le principe auquel ils appuient leurs thèses, sur les relations de ces thèses avec la philosophie première, ils tournent court ou sont muets. A un penseur contemporain, M. Renouvier (auquel M. II. Michel rattache toute sa doctrine), il était réservé de compléter la déaionstration que les individualistes du xvni'' siècle avaient laissée inachevée et comme en suspens. »

Telle est la pensée maîtresse de l'œuvre de M. Henry Michel, celle qui est développée et,

comme disent les Anglais, illustrée, dans les 658 pages de son volume, avec une clarté remarquable, avec un art parfait d'ordonnance et d'aménagement des arguments, avec une connaissance historique approfondie de la matière. Thèse philosophique, on le voit, au premier degré, vérifiée par un examen historique, et où M. Michel a apporté toutes les qualités qu'on peut appeler normaliennes, avec quelques-uns des défauts qui y correspondent, notamment une certaine propension à créer et à multiplier dans un sujet des catégories un peu artificielles qui donnent à l'esprit plus de satisfaction apparente qu'elles ne jettent de lumière véritable dans la discussion des problèmes.

L'œuvre du xviii" siècle reprise dans son principe générateur, c'est là le point de départ de l'auteur. — On est tout d'abord surpris qu'il n'ait pas cherché à relier ce mouvement du xviii" siècle à ses racines et à ses antécédents. Il le considère comme une réaction décidée contre l'Etat-Providence du xvii'' siècle, et il ne s'occupe pas de ses origines soit dans la philosophie antique soit dans le mouvement de la Réforme, surtout anglaise. Il dit un mot, en passant, du courant libéral américain, dérivé des puritains, mais sans y insister. L'individualisme, pour lui, semble poindre tout à coup avec Montesquieu,

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avec Voltaire, avec l'Encyclopédie: puis il aperçoit la formule (rémancipation se précisant, s'aHirmant et prenant son caractère vraiment novateur (méconnu depuis) dans Rousseau. Jus- (|u'à celui-ci il y a eu des partisans d'un Etat paternel plus ou moins éclairé, plus ou moins libéral ; mais la notion de la souveraineté n'a j)as été ébranlée. Rousseau la transporte avec ses attributs d'inaliénabilité, d'imprescriplibilité, d'indivisibilité, de TEtat personne ou oligarchie à la (' personne publique, » qui est formée par l'union des « personnes particulières », du jour où, renonçant à l'état de nature devenu intolérable, les hommes ont conclu entre eux le contrat social. De cette simple translation M. Henry Michel tire, en y ajoutant les clartés d'un esprit rompu à la dialectique, toutes les conséquences indiquées ou impliquées dans les raisonnements confus du Contrat social. Il reprend pour son compte la thèse chère à Rousseau et source de tant de malentendus, de l'aliénation volontaire par chacun de ses droits à la communauté, aliénation qui laisse chacun aussi libre qu'auparavant : « Du moment que l'Etat c'est tout Ip monde ^ les sacrifices que je consens à l'Etat, les obligations que je me reconnais envers lui sont à un certain point de vue des obligations de moi-môme à moi-même, si bien qu'au moment

OÙ je parais le plus asservi à l'Étal , je suis encore en un sens indépendant... »

M. Michel reconnaît cependant que Rousseau (( manque à bien marquer, tout en reconnaissant qu'elles existent et doivent exister, les bornes du pouvoir souverain... Le citoyen paraît devoir être livré chez lui à Tomnipotence de l'Etat, et c'est peu de dire qu'il parait l'être dans un système où la vie elle-même est traitée de don conditionnel de l'Etat. » — u Mais, reprend encore une fois l'auteur, il ne faut pas oublier qu'étant moi-même TEtat pour la part qui me revient, ma sujétion, si on la compare à celle du sujet envers le monarque sous un régime despotique, est encore indépendance. »

L'auteur est bien obligé de reconnaître que, grâce à cette fusion mal définie entre FEtat et ses membres, le socialisme a quelques-unes de ses racines dans Rousseau ; mais il pense que l'individualisme lui doit encore plus, puisqu'il a propagé ridée de l'égalité dans la commune souveraineté, et par là jeté les bases de la philosophie du droit. Et cependant ces bases, telles qu'elles sont posées par Rousseau, sont bien fragiles, puisque nulle part, — il faut y insister, — de l'aveu même de son commentateur, il n'a établi les limites des droits de la collectivité, ou plutôt, que, là où il a précisé, il a constamment

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subordonné rindividu à l'Ktat^ M. Michel se contente trop aisément d'un vague principe de justice dans l'Etat, réclamé par Rousseau. En pareille matière, les mots sont peu de chose. Les faiseurs de systèmes se servent des mômes vocables avec des visées diflerentes, ou des résultats différents. Quel régime social, individualiste ou à tendances socialistes, n'a prétendu réaliser ou du moins accroître la justice parmi les hommes?

M. Henry Michel l'admet, mais il pense aussi qu'en demandant à chaque système quel est son a 'priori, on peut lui démontrer qu'il est ou qu'il n'est pas en possession des moyens propres à atteindre le véritable objectif social. De ce point de vue spécialement philosophique, il passe en revue dans un examen d'ailleurs très complet, très documenté, et qui au fond fait le principal intérêt de son livre, les doctrines qui, depuis Rousseau, ont cherché à élucider les questions d'organisation sociale. De toutes, il prétend

1. Nous avons nous-mèmc analysé les idées do J.-J. Rousseau dans « Souverainelé du peuple et Gouvernemenl », 1 vol., Alcan, éd. 1895.

établir, par une analyse serrée de leur point de départ et de leur enchaînement logique, qu'elles ont embrassé une partie plus ou moins grande de la vérité, mais que, faute d'une base suffisamment résistante, le terrain leur a manqué à un moment donné ; de telle sorte que la mêlée des systèmes à tendances divergentes depuis un siècle aurait été une sorte de vaste malentendu, de combat dans l'obscurité, dans lequel chacun possédait quelques étincelles de la grande clarté définitive, mais seulement des étincelles passagères et insuffisantes à faire la lumière. Ces étincelles, l'auteur cherche avec un grand désir d'impartialité à les discerner au milieu de la poussière de la lutte et à en faire honneur à chaque doctrine. Est-il toujours tout à fait équitable dans cette distribution de blâmes ou d'approbations? Nous ne voudrions pas le garantir. Nous l'avons déjà vu trop prévenu en faveur de Rousseau. Il est, à mes yeux, trop élogieux pour quelques-uns de ses continuateurs, comme Gondorcet qui a semé à profusion des idées fausses en matière d'agencement gouvernemental, comme en général pour tous ceux qui sont passés de l'idée d'association à celle d'État, en les identifiant et en concluant des avantages de l'une aux bienfaits de l'autre, sous prétexte que « l'Etat n'est qu'une vaste associa-

tion qui, au lieu d'englober quelques citoyens, les englobe tous. » Cette identification, que nous ne craindrons pas d'appeler un sophisme, ne choque pas suifisamment M. Michel. « Pourquoi ne pas admettre, écrit-il, que l'Etat, cette association réputée volontaire elle aussi, puisse faire ce que faisaient à juste titre et à bon droit des associations partielles ? » L'auteur, on le voit, ne sort pas des prémisses du Contrat social. Il les a toujours en vue dans son examen détaillé et si remarquable des doctrines du siècle, à travers les autoritaires comme de Maistre, de IJonald, Ballanche, Hegel; les premiers socialistes français, dont il a consciencieusement lu les œuvres avant de les juger, ce qui n'est pas le cas de tous leurs critiques ; les économistes orthodoxes comme Dunoyer ; les réactionnaires comme Sismondi et Villeneuve-Bargemont ; les libéraux de l'école de Benjamin Constant ; les doctrinaires de 1830 ; les écrivains d'avant 1848 à tendances démocratiques, Tocqueville, Lamartine ; les irréguliers, comme Fourier et Proudhon ; les communistes de 1848 ; les positivistes, disciples de Comte ; puis la mêlée confuse qui date d'il y a quarante ans et où tous les courants se dessinent à nouveau, souvent dans de singuliers amalgames, avec le collectivisme de K. Marx, l'individualisme de Spencer, le tradi-

tionnalisme mitigé de libéralisme et souvent contradictoire de Le Play, et les systèmes mixtes de tant d'autres de nos contemporains, tantôt inclinant avec Renan vers une sorte d'oligarchisme scientifique, tantôt poussant avec une portion de Técole libérale à la décentralisation et à l'émancipation de l'individu par la libre association, — tantôt, au contraire, avec certains sociologues, penchant vers un étatisme étroit. Ces systèmes sociaux, M. H. Michel ne les juge pas par les applications pratiques qui devraient en découler, ni par leurs relations avec telle ou telle situation politique ou économique dont généralement ils sont nés à titre, soit de conséquence directe, soit de réaction. Il cherche les liens de chaque doctrine sociale avec le système philosophique auquel elle se rattache et, d'après la solidité ou la fragilité de ce système, il établit la solidité ou la fragilité relative (car tous, pour M. Michel, pèchent en quelqu'une de leurs parties qu'il excelle à mettre en relief) du sys- | tème d'organisation sociale qu'il a engendré : son livre, dit-il, n'est pas écrit « pour ceux qui nient que la pensée abstraite ait rien à voir avec le mouvement des sociétés humaines et les vicissitudes des institutions qu'elles adoptent. » Aussi, conséquent avec lui-même, est-ce par l'analyse d'une conception de philosophie abstraite

qu'il termine cl conclut son livre. Cette conclusion, pourquoi le dissimuler, n'est pas pour le lecteur, ou du moins n'a pas été pour nous sans quelque déception.

On attendait, non sans émotion, de l'auteur qui a tant reproché aux autres de ne pas s'appuyer sur (( un principe », la révélation d'une vue féconde, organique, essentielle, servant de ligne de partage entre les différents courants sociaux auxquels nous sommes livrés, permettant une démarcation absolue entre les bons et les mauvais parmi ces courants. Cette vue définitive, source de lumière et de vérité, M. II. Michel a plusieurs fois laissé entendre, dans le cours de son livre, qu'elle lui avait été transmise par l'enseignement et les écrits de M. Renouvier, inspirés eux-mêmes de Kant ; et son propre ouvrage aboutit en effet à l'exposé sommaire des idées du chef du néo-criticisme, comme étant « celles propres à terminer une crise née en grande partie de l'indécision même des intelligences, de leur inaptitude ou de leur répugnance à suivre dans la série de nos connaissances un principe une fois posé et à obtenir par

le moyen de ce principe, la consistance logique de nos pensées. »

Les idées de M. Renouvier sont-elles trop riches ou trop profondes pour être analysées et résumées en quelques pages? Ou M. Henry Michel, imbu de ces idées jusqu'au fond de son intelligence, a-t-il involontairement cru que, même sous une forme succincte, elles éclateraient en quelque sorte aux yeux de ses lecteurs, et n'en a-t-il pas suffisamment éclairé toutes les parties ? Toujours est-il qu'après avoir lu attentivement et à plusieurs reprises le chapitreconclusion de l'auteur, nous nous sentons encore plein d'obscurité sur le principe premier de la justice sociale. « Les thèses essentielles deKant et de Rousseau, écrit M. H. Michel, reparaissent chez M. Renouvier, mais sous une forme plus savante et purgées de leurs imperfections primitives... L'idée de <( l'homme en soi » ou de l'homme philosophique, devient l'idée de (( l'agent moral » n'ayant d'abord qu'un devoir, le devoir envers soi, auquel s'ajoutent des droits quand les éléments que l'analyse a commencé par écarter (société, humanité) se trouvent restitués en leur place. L'idée du droit naturel devient celle du droit rationnel. Pour cela, il faut remonter à un premier postulat : la liberté. Celle-ci se rattache à l'existence de la conscience

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individuelle non déterminée par une causalité indéiinie dans ses chaînons. M. Renouvier croit pouvoir établir que « la conscience ne dépend de rien que par le moyen d'elle-même, ni rigoureusement d'elle-même sur ce qu'elle était à chaque moment qui précède le moment actuel, mais sur ce qu'elle se fait être à ce dernier moment. » A la liberté « indémontrable, au sens propre du mot démontrer, » se rattache tout le système social et moral. « L'idée sociale veut que chaque homme soit une fin ])our lui-même et possède les moyens de cette lin par l'aide d'autrui, s'il en est besoin et s'il est possible. » Celui-là ne serait pas un bon associé qui ne donnerait pas à ses associés tout ce qu'il a de moyens disponibles. Ainsi s'établit le principe de solidarité qui, joint à celui de l'individualisme, constituera le double fondement du régime social : celui-ci aura pout but de favoriser l'accroissement des personnes morales en pleine possession de tous leurs moyens d'actions, étant entendu par moyens d'action ceux qui permettent aux personnes morales de s'élever...

Est-ce bien là une véritable source de certitude qui mette l'esprit à Tabri des troubles et des hésitations lorsqu'il envisage la direction à imprimer à l'organisation de la cité ? Nous ne parlons môme pas des moyens, essentiellement

contingents et expérimentaux, de Faveu très net de M. Henry Michel. Mais les fins elles-mêmes, résultat d'ailleurs d'un simple postulat, ont-elles cette précision qui suffit à établir un système social sur une base inébranlable et rend tous les autres précaires ? Est-ce qu'elles ne remettent pas en discusssion ce qu'elles devraient précisément trancher, c'est-à-dire ce qui, dans la fin de l'individu, est purement individuel et ce qui le rattache, — en l'en faisant dépendre étroitement, — à l'espèce, aux proches, à la famille, à la collectivité? Gomment l'individu contribuera-t-il à « s'élever » lui-même et à « élever » les autres personnes morales ? Est-ce en s'élevant d'abord le plus haut possible par une culture perfectionnée, et en servant ensuite d'exemple, à titre d'échantillon d'une nature humaine pourvue de facultés poussées à leur degré maximum de puissance, sachant plus, pouvant plus que les natures moins favorisées et les élevant ensuite par sa supériorité même ? Est-ce au contraire en sacrifiant son propre développement à celui des autres ? Quelle est la somme des moyens disponibles de chacun au profit d'autrui ? — Si elle ne peut répondre à ces questions, combien cette formule du néo-individualisme, qui devrait remplacer celles qui l'ont précédée, renferme d'indéterminé ! Elle s'appuie sur un postulat et

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n'aboutit pas à une claire définition ni à une classification des devoirs. Elle enregistre des tendances légitimes dans leur point dcdépart et dans leurs visées, et qui par là môme doivent vraisemblablement co-exister ; mais elle ne résout pas leurs contradictions lorsqu'elles se heurtent: et c'est là ce qu'on voudrait d'elle. Elle nous laisse en présence des conditions logiques de la vie, entre lesquelles toute société, comme toute créature raisonnante, doit sans cesse choisir en sacrifiant plus à l'une ou à l'autre suivant les circonstances, suivant le degré de civilisation ambiante, suivant les leçons de l'expérience, et sans avoir le droit d'écraser complètement l'une par l'autre. Pour mesurer et déterminer les sacrifices réciproques, il semble bien que jusqu'ici le meilleur guide soit, sur le terrain pratique, l'enseignement des faits, en y comprenant, bien entendu, l'étude approfondie et impartiale de l'histoire, si favorable dans son ensemble à l'elficacité de l'effort et de l'initiative individuelle. Dans le domaine des sentiments, il apparaît que l'accord existe entre l'instinct de sociabilité, les traditions religieuses, les nécessités du nationalisme, le progrès des notions scientifiques acquises sur les organismes et les développements croissants de la division du travail et des fonctions, pour pousser les sociétés

d'avenir, d'un individualisme exagéré, s'il existait, vers la solidarité. Est-il possible d'aller plus loin et de passer d'une formule métaphysique à un système social ? Le livre de M. Henry Michel ne nous en a pas convaincu. Malgré la conscience de la recherche et le talent qu'il déploie dans la définition et la mise en œuvre des éléments de discussion, discussion dans laquelle il a clairement montré les hésitations ou les contradictions de tant de bons esprits à côté des affirmations erronées de plusieurs esprits faux, Fauteur de cet ouvrage considérable laisse ouverte la question fondamentale : combien de <( solidarité » doit-il entrer dans le vrai individualisme qui ne saurait s'en passer, qui ne reçoit tout son développement que par elle, — sans tomber dans le « socialisme, » qui, à proprement parler et pour garder aux mots leur véritable signification consacrée par un usage déjà long, exclut l'action libre de l'individu en le comprimant sous la collectivité?

Le but des peintres hollandais est d'imiter ce qui est, de faire aimer ce qu'on imite.

(Fromentin : Les Maîtres d'autrefois).

En appelant Ruskin un esthéticien conducteur de peuples, M. de la Sizeranne a bien marqué à la fois les visées et le caractère du fondateur de la (( Religion de la Beauté. » C'est un esthéticien que le souci de la sociologie poursuit. Dans son culte ardent de l'art, il songe toujours aux répercussions que l'art peut avoir sur le bonheur des hommes, et notamment des hommes les plus nombreux, c'est-à-dire les plus dépourvus de richesse matérielle. L'admiration dans l'amour lui apparaît une source inépuisable, et plus à

1. A propos des ouvrages de MM. Robert de la Sizeranne: Ihiskin et lu religion de la beauté.

Léon Tolstoï : Qu'est-ce que l'art ?

Guyau : L'art au point de vue sociologique.

la portée de la main que d'autres, de félicité humaine. On pourrait dire que sur la religion du beau il fonde toute une économie sociale nouvelle. Je n'oserais prétendre qu'il ait tort et que sous certaines de ses idées un peu artiliciellcs ou un peu précieuses dans le détail, ne se cachent de très réelles vérités.

Ou plutôt ces vérités reposent sur un postulat qu'il faut bien signaler et qui n'a peut-être pas encore été sufTisamment confirmé par l'expérience, à savoir : que le sentiment esthétique, « celui qui nous fait vibrer aux heures les plus exquises de notre vie, aux seules heures dignes d'être vécues » peut être développé, hors de certaines conditions d'instinct inné, ou de certaines façons de vivre qui ne sont pas et ne peuvent pas être le lot de l'universalité ni même de la majorité des hommes. Je sais bien que Ruskin déplace un peu le problème en en changeant les données habituelles. Le sentiment esthétique, pour lui, s'applique aux objets de la création les plus humbles, à ceux que tout vivant rencontre cent fois chaque jour sur son chemin, aussi bien qu'aux œuvres de Tart proprement dit le plus

raffiné ou le plus compliqué. 11 s'extasie également sur un brin d'herbe mouillé par la rosée et sur un bijou qu'aurait ciselé Benvenuto Cellini, et il prétend qu'un œil vraiment artiste doit jouir autant de l'un que de l'autre. Son œuvre tout entière est comme une révélation et un chant de gloire de la beauté des choses vulgaires, pourvu qu'on les laisse telles que la nature les fait, — « les monts, les ailes, les eaux et les fleurs » — « Qui se douterait, à lire les philosophes, que le monde dont ils parlent en termes si abstrus, si gris, si froids, soit ce frémissement de feuillages, ce ruissellement de clartés, cette palpitation de cliairs qui en font tout le prix? ^ »

Le tout c'est de les y voir — c'est d'apercevoir dans l'univers matériel, ne fût-ce qu'une partie des choses merveilleuses qu'y constate l'œil du peintre ou du poète, et d'être en état de jouir de leur esthétique. C'est une question assez complexe, quoi qu'en disent ou en pensent Ruskin et son interprète : ou plutôt eux-mêmes indiquent bien quelques-unes des difficultés de la question, mais ils glissent souvent sur elles sans les résoudre.

Yoici une première de ces difficultés: « Les choses n'attirent point également l'attention, ni

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