Ruskin voit surtout en poète, Guyau en analyste, Tolstoï
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dans Tari son côlé en quelqno sorte socioloi;i(|iie et, avec qiiekiues paradoxes, ont émis sur re siijel des idées ingénieuses et profitables. jNous avons clierclié à résumer leui's réflexions tout en les critiquant sur certains points et en joignant à leurs observations quelques observations personnelles sur la sociabilité de Fart. En somme, recbercher si le développement social dont nous sommes les témoins et les acteurs contient les conditions essentielles nécessaires à l'amélioration sociale, telle est la pensée commune des dernières éludés que j'ai réunies ici. L'évolution pliilosopliique, poli ticpie, économique, des sociétés civilisées suit une pente qu'elle me paraît ne devoir jamais remonter définitivement. Il se produira dans son mouvement des arrêts ou des reculs partiels : elle ne reviendra pas d'une façon permanente à des stades antérieurs. 11 y a dans sa marclie de la fatalité. Or cliacun aperçoit — et l'expérience a déjà révélé — dans les combinaisons nouvelles de l'organisation humaine, bien des germes inquiétants. Beaucoup d'illusions qu'avaient nos pères sur l'enchaînement
en apùlre de ce qu'il considère comme la morale humaine et sociale.
immédiat du progrès matériel et moral sont tombées. L'optimisme n'est pas notre fait : et en réalité les événements survenus depuis cent ans autorisent bien des inquiétudes sur Tavenir social. Les pénibles épreuves que nous traversons en ce moment et qui nous ont montré vivants et déchaînés tant de ferments de haine, tant de mépris de la justice qu'on croyait impossibles, ne pourraient que les aggraver, (^es anxiétés doivent-elles aller jusqu'au désespoir? Cette conclusion ne serait justifiée que si un examen attentifdes maux dont nous souffrons aboutissait à pronostiquer qu'ils empireront nécessairement au lieu de s'amoindrir avec le développement de la civilisation qui en a produit, ou plutôt manifesté publiquement quelques-uns. Un pronostic aussi pessimiste ne nous semble pas légitime : mais c'est à la condition que les hommes voient clair dans leur avenir.
Ce sera la gloire du siècle d'avoir, par les progrès de la science, perfectionné la planète au point de réaliser des miracles qui, il y a centans, auraient paru impossibles. Je ne partage pas du tout le mépris de certains docteurs pour l'industrie qui nourrit, qui vêt, qui transporte des millions de nos semblables dans des
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conditions de bien-être reliai if qu'ont ignorées les plus opulents [)armi nos ancêtres. Je bénis les bienfaits de la produclion, non seulement pour r aisance qu'elle ré])and, mais ])our les ([ualités d'initiative et d'énei'gie, de combinaison et d'invention qu'elle développe dans les individus : mais je nie qu'à elle seule la création des ricbesses puisse engendrer dans une société la satisfaction soit individuelle soit collective. Elle est une lutte et ne j)eut être féconde qu'à condition de rester une lutte; c'est ce que démontre l'économie politique ({ui, tout en voulant la loyauté et la francliise dans cette lutte, lui conserve les caractères de toute compétition vive, mieux propres à surexciter l'être liumain qu'à le contenter. Dans ce domaine, l'économie politique est plutôt une triomphante réfutation d'erreurs et de préjugés {{u'une doctrine affirmative au point de vue du but de la vie. Elle part d'un postulat: la recherche du bien-être comme l'un des objectifs principaux de l'existence terrestre, et démontre que la plupart des moyens artificiels qu'on a inventés pour réaliser le bien-être parmi les hommes sont entachés d'illusion ou de leurre, qui se traduisent tôt ou tard par un accroisse-
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ment des maux qiroii a voulu guérir. Elle ramène les hommes à Tobservation exacte des faits en les dépouillaut des sophismes dont on les a enveloppés, ou des apparences oii une étude superficielle les laissait engagés. Elle les met face à face avec les nécessités qui découlenUle la nature des choses et de la nature des hommes tels qu'ils sont. Elle est une analyse de faits plus ({u'une règle de conduite, ce qui ne diminue pas les services qu'elle rend aux hommes, mais laisse la place à l'étude d'autres mobiles et d'autres foyers d'activité que ceux dont elle s'occupe de préférence.
Ce n'est pas le socialisme contemporain qui peut fournir ces mobiles ni ces sources de volonté, l^e socialisme, sous sa forme positive actuelle, part du même postulat que l'économie politique, et à ce point de vue il ne peut pas lui faire de reproches : car l'insuffisance de leur point de départ est égale. Seulement la divergence croît vite entre elles ; à l'hypothèse originelle qui lui est commune avec la doctrine adverse, le socialisme ajoute immédiatement un grand nombre d'hypothèses qui n'ont aucun fondement dans la réalité des faits, pas plus dans l'histoire que dans le présent.
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Pour donner ([uolqne caraclère de eertitiide ;i ses conjectures, il est obligYî de siip- ])Oser la nature des hommes autre qu'elle n'a ('lé et n'est actuellement, des combinaisons sociales factices portant des fruits de boidieur et de justice qu'elles nont jamais, d'une façon un peu générale, portés dans le passé, qu'elles ne portent pas davantage sous nos yeux quand nous les réessayons. Si le socialisme était resté — ce qu'il est encore pour beaucoup d'esprits peu cultivés, et ce qui constitue son principal prestige — une vision d'avenir lointain, une sorte de rêve apocalyptique de félicité terrestre, réalisée grâce à un épanouissement merveilleux à la fois de la richesse publique et des vertus individuelles, grâce à un développement inattendu du sens de la justice parmi les hommes et de l'esprit de paix parmi les nations, — idéal qu'il aurait eu du moins le mérite de faire luire un des premiers aux regards de Fhumanité, — il pourrait représenter, et il a parfois représenté pour certaines âmes dépouillées de leurs anciennes croyances, un réservoir précieux d'espérances et de chaleur de cœur. Mais le socialisme contemporain, par son impraticabilité s'appliquant à des choses pratiques, ren-
ferme en lui-même un venin mortel. Dépourvu, comme but principal, cF idéal désintéressé, il est fait pour susciter d'horribles conflits à la suite des convoitises qu'il sème et des déceptions qu'il prépare, là où il est censé poursuivre la paix sociale par la satisfaction des besoins individuels. 11 ne contient ni un principe de justice réalisable, ni une source d'assouvissements personnels capables de désarmer la haine et l'envie. Prêché actuellement aux masses, en dehors d'un principe d'autorité propre à les contenir et à les modérer, il se tourne nécessairement en appétit de meute, ce qui n'a jamais été et ne sera jamais un moyen ni de pacifier les hommes ni de les contenter.
D'autre part, en atténuant ou supprimant ce qu'on a appelé justement le sens de la « res~ ponsabilité économique individuelle », en parlant de plus en plus des devoirs de l'Etat ou de la Société, et de moins en moins des devoirs de l'individu, il affaiblit jusqu'à le détruire le ressort de la production et du travail, seule source de cette richesse, qu'il s'occupe toujours de répartir sans se soucier de savoir d'abord si elle sera créée. En sapant les principes d'autorité, de direction et de hiérarchie
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nécessaires dans toiile société comme dans toute entreprise collective qui veut vivre et prospérer, il menace dans sa base même le régime démocrati(|ue qui l'a en grande partie engendré et développé : car la démocratie suj)pose dans la liberté et l'égalité le respect de la supériorité réelle, faute de quoi elle aboutit h la confusion et à l'abaissement universels, prélude de sa décomposition. C'est là un des premiers enseignements d'une science sociale, observatrice fidèle et impartiale des faits, sûre de sa méthode, prudente dans ses prévisions, très différente du socialisme avec lequel on. a voulu, à tort, la confondre. 11 est nécessaire que la démoci*atie, si elle veut vivre, les distingue; qu'elle s'imprègne de l'une, malgré son austérité apparente ; que tout en pratiquant l'esprit de justice qui sert de point de départ et parfois de prétexte au socialisme, elle se tienne en garde contre ses séductions et ses chimères.
Février 1899.