NPMe ZeiL, t. XV, p
2. « l\. P. Lafargue, écrit M. G. Sorel, dans le Juurnai des Economisles, mai 1897, n'avait pas bien compris la doctrine de Marx, que depuis MM. Sombart, Schmidt et Engels cherchent
Et M. Sombart, dans le « Socialisme elle moiivemenl social au xix*" siècle », s'exprimait ainsi sur Karl Marx : <( La théorie du mouvement social de Marx est tellement erronée sur des points essentiels qu'il est à peine possible qu'elle puisse être maintenue dans son ensemble (p. 91). Le marxisme représente un pêle-mêle extrêmement lourd de doctrines contradictoires. Un demisiècle après sa conception, nous sommes encore à la recherche du vrai sens et de la signification profonde de la doctrine \ »
à interpréter chacun à sa façon. » M. Vandervelde, Rev. socialiste, mars 1898, p. 330 : « La loi d'airain, ce lasciatc ogui speranza du prolétariat moderne, n'est plus qu'une arme de propagande à peu près démodée, une de ces vérités rancies dont parle Ibsen, qui finissent par dégénérer en contre-vérités absolues. Ce qui était vrai ne l'est plus aujourd'hui tout au moins dans les pays les plus avancés en évolution industrielle. » Cf. dans Revue socialiste, octobre 1898, l'article Arrière les dogmes.
1. On trouvera dans Formes et essence du socialisme, par Merlino (trad. franc.) une longue analyse des réfutations les plus récentes du marxisme par les socialistes de diverses écoles. M. Paul Louis dans la Revue socialiste de décembre 1898 indique le danger pour la doctrine, de ces abandons successifs de ses formules vitales. (Quelques points de doctrine, p. 680.)
Fr. Engels, Devenir social, 1896, p. 720 : « La loi de la valeur de Marx est générale, pour toute la période de la production simple des marchandises, c'est-à-dire jusqu'au moment où celle-ci subit une modification par l'apparition de la forme de production capitaliste. Cette période s'étend jusqu'au xv" siècle de notre ère ! >> Que vaut-elle donc pour maintenant : « s'écrie
IIKFLEXIONS Sl'K l.K SOCIALISMK SCIENTIFIOLT 29
Poursuivre le marxisme sur le terrain doctrinal serait donc aujourd'hui une eulreprise stérile. 11 se démolit lui-ménu' par les mains de ceux qui veulenl rexpli([iier ou Tinterpréter. Le mieux, pour ceux qui n'ont jamais admis ses théories pessimistes et superiici elles, est de laisser la polémique continuer entre ceux qui cherchent à mettre en relief les contradictions
avec justesse M. G. Sorel. — On lit dans le Vorwaevis (20 février 1898) : ■" La tendance à l'accumulation des capitaux, prémisse essentielle sur laquelle repose la possibilité de la socialisation ne s'accomplit pas avec l'accélération qu'on pouvait prévoir en 1847. » M. Bernstein, dans une Etude sur l'importance de l'espace et du tiombre dans la politique sociale, rappelle qu'en 1882 les statistiques ont prouvé qu'il y avait en Allemagne 1,861,000 chefs d'industries indépendantes, parmi lesquelles 40,000 pouvaient être considérés comme dirigeant desalTaires moyennes ou considérables. <> En 1895 le chillre de 1,861,000 était tombé à 1,774,000. En admettant même un recul deux fois plus rapide de la petite industrie pendant le prochain (juart de siècle, il restera en 1921, 1,280,000 chefs d'industries indépendantes et 6i,000 entreprises moyennes ou grandes. » M. Seillière, qui cite cette étude de M. Hernstein, {Littérature et morale dans le parti socialiste allemand), rappelle qu'un autre socialiste, M. Otto Lang, a établi pour la Suisse une statistiijue analogue et est arrivé aux mêmes résultats » (p. 220).
xAI. Vandervelde écrit dans la Reuue socialiste (mars 1898) : « Le nombre des exploitations rurales en Belgique a presque doublé de 1846 à 1880 (910,000 au lieu de 572,000). En France le dernier recensement de l'agriculture constate que de 1882 a 1892 le nombre des exploitations a passé de 5,672,000 à 5,702,000, soit une augmentation de 30,000.
30 SOCIALISME ET PROBLÈxMES SOCIAUX
de Marx avec lui-même ou avec les faits, ou qui tentent de pallier ces contradictions par des explications dont le moindre défaut est de manquer de clarté. iVprôs les deux premiers volumes du Capital^ on comptait sur le troisième, resté inédit (et même ébauché), pour faire une plus complète lumière. Lorsque, en 1894, Fr. Engels eut publié ce troisième volume, ce fut une déception et même une protestation générale. Quelques-uns maintenant espèrent dans le qua-
Sur le matérialisme /dslovique, M. G. Sorel s'exprime dans ces termes (Devenir social., oct. 1897) : « Quand on applique la fausse et incomplète théorie de la lutte des classes (M. Sorel pense qu'ici il faut distinguer Marx de ses disciples qui ont ramené l'histoire à une conception sèchement mathématique de fonction d'une variable, qui serait le coetïicient du progrès technologique), quand on applique cette théorie aux époques antérieures à notre siècle, on obtient naturellement des résultats grotesques : mais même de nos jours, il est assez difficile de croire que la lutte du prolétariat contre le capitalisme ait engendré la politique de Louis-Philippe, de Napoléon, de Gambetta, etc. Je ne me chargerais pas de soutenir ces paradoxes. » V. un article du même auteur dans la Rev. parlementaire du 10 déc. 1898: La crise du socialisme, dont la conclusion, qui a dû faire bondir les derniers marxistes, est que « tout l'avenir du socialisme réside dans le développement autonome des syndicats ouvriers. »
La Revue le Devenir social (1897 et 1898) renferme de nombreux articles de polémique non moins obscurs que violents de forme entre marxistes (v. notamment celle entre Engels et Labriola). Le dernier congrès de Stuttgart a été une longue discussion entre les partisans du socialisme « catastrophique » et les opportunistes. V. la Revue socialiste, janv. 1899, p. 1.
hi':flI':xio>s suu \.k socialis.mk sciknukiui e :ji trièmc volume' ! S'il parait jamais, il achèvera de prouver ce qu'avaieut montré les premiers, que ^larx l'ut un esprit puissant, armé d'une vigueur de dialectique rare, muni d'une lecture abondante, « fort pénétrant sur le mauvais coté de la nature humaine ^ » et qui a abouti, à travers des formules retentissantes, à un simple vei'balisme.
Quand, abandonnant le terrain doctrinal, aujourd'hui labouré par la polémique théorique, on passe à celui de la réalisation pratique, on se
Celte dernière conticnl dans son numéro de fév. 1899, le comple rendu d'un curieux livre d'un socialiste italien, M. Gragiadei (Turin, 1899), qui combat également la théorie de la valeur de Marx et la thèse « catastrophique ». Il montre les avantages de la grande industrie pour l'émancipation ouvrière, et présente « l'économie capitaliste comme une évolution qui, développant des conditions matérielles favorables à la classe lal)orieuse et provo(|uant en conséquence une profonde modilication intellectuelle et morale, opérera la plus merveilleuse des transformations sociales avec un minimum de souffrances. »
1. » Peut-être la publication du 4'' vol. (consacré à l'histoire des doctrines) sera-t-elle d'un grand secours pour mieux com- I)rendre la pensée de l'auteur. » G. Sorel, loc. cit.. p. 224.
2. M. Sombart, op. cit.. p. 87 ; il ajoute: « Marx avait une pénétration supérieure pour découvrir les rapports psychologiques et partant historiques là surtout où ils sont basés sur les appétits les moins nobles de la nature humaine. »
32 SOCIALISME ET l'UUliLÈMES SOCIAUX
trouve en face d'adversaires difficiles à saisir corps à corps. En général les collectivistes évitent soigneusement de répondre aux questions qu'on leur pose sur ce terrain. Ils détournent la conversation par des plaisanteries ou des fins de non-recevoir. Ils sont pleins de dédain pour les « Bellamy », qui ont cherché à incarner, sous une forme plus ou moins romanesque, l'utopie collectiviste. <( Vous nous demandez qui videra les eaux sales, ou qui nettoiera les souliers, disent volontiers Bebel ou Liebknecht à ceux qui les interrogent. Nous n'en savons rien. Mais on trouvera des solutions, ne fûl-ce que de vider les unes et de nettoyer les autres soi-même... Et puis, il y a la science qui nous réserve des merveilles. » Et de fait, s'il n'y avait que des questions de ce genre à poser aux nouveaux apôtres, ils pourraient aisément les éluder : mais il en est de plus graves, qui vont au fond du sujet et sur lesquelles on ne peut pas passer sans les résoudre, à moins de prouver, par son silence môme, qu'on raisonne dans le néant.
Une des premières questions qui s'imposent, c'est celle des mobiles mômes du travail : c'est de savoir ce qui, dans l'ordre collectiviste, remplacera les mobiles actuels de l'activité humaine, le désir du gain et la possibilité d'améliorer le
UKKLKXIONS Sl'll LK SOCIALISME SCIKNTIKFOUE 33
gain par Fanloiir au travail, par l'invention dans le travail, par réconomio do temps et de matière. Il est vrai, dans nn article sur (( Y Étdt de r Avenir ». M. Liebkneclît, interrogé par les directeurs de la revue CostnopoUa^ n'admet môme pas que la question existe. « L'ardeur au travail, écrit-il sans sourciller', n"a pas besoin d'un aiguillon, mais seulement d'une réglementation. Elle nous est innée et existe dans chaque homme... L'homme doit travailler... Le travail est ce qui Télève au-dessus de Tanimal : c'est pour lui un impératif catégorique. » Puis de là l'auteur se lance dans de longues considérations sur l'amour des enfants pour l'activité physique et sur l'utilité sociale qu'on pourrait en tirer — ce que Owen et Fourier avaient, il le reconnaît, observé avant lui, — sur Tinfluence de l'éducation qui devrait dans l'ordre socialiste être complètement transformée. Ces arguments suffisent à le rassurer et il ne comprend même pas qu'on se préoccupe « du passage de la production capitalistique à la production socialistique. » Ce passage, écrit-il, se fera vraisemblablement beaucoup plus facilement que ne s'est fait et ne se fait encore celui de la petite industrie à la grande. Même dans les campagnes la transition