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DEUXIÈME PARTIE

Evolution et Socialisme.

La théorie de révolution universelle, qui — à part tel ou tel détail plus ou moins discutable — caractérise véritablement l'orientation vitale de la pensée scientifique moderne, a paru, elle aussi, être en contradiction absolue avec les théories et les idéals pratiques du socialisme.

Ici l'équivoque est évidente.

Si Ton entend par socialisme ce complexus vague d'aspirations sentimentales, tant de fois cristallisé dans les créations utopiques artificielles d'un nouveau monde humain qui devait par un effet magique se substituer en un jour au vieux monde dans lequel nous vivons : alors il est parfaitement vrai que la théorie scientifique de révolution condamne les préjugés et les illusions de Tartificialisme politique — réactionnaire ou révolutionnaire, romantique toujours.

Mais, malheureusement pour nos adversaires, le socialisme contemporain est tout autre chose que le socialisme qui a précédé l'œuvre de Marx; en dehors du même sentiment de protestation contre les iniquités présentes et des aspirations vers un avenir meilleur, il n'y a rien de

commun entre ces deux socialismes, ni dans leur structure logique ni dans leurs inductions, si ce n'est la vision claire, mathématiquement exacte (et cela en vertu même des théories de l'évolution) de l'organisation sociale finale — basée sur la propriété collective de la teiTe et des moyens de production.

C'est ce qui ressortira avec évidence de Texamen des trois contradictions principales que l'on a cru pouvoir relever entre le socialisme et révolution scientifique.

Dès maintenjant il n'est pas possible de ne pas voir la filiation directe du socialisme marxiste et de l'évolution scientique si l'on sait que celui-là n'est précisément que l'application logique et conséquente de la théorie évolutioniste au domaine économique.

La thèse orthodoxe et la thèse socialiste devant

la théorie de l'évolution.

Le socialisme, en substance, que dit-il ? Que le monde économique actuel ne peut être immuable et éternel, qu'il représente seulement une phase transitoire de l'évolution sociale et qu'une phase ultérieure, un monde autrement organisé doivent lui succéder.

Que cette organisation nouvelle doit être collectiviste ou socialiste — et non plus individuaHste — c'est ce qui découle, comme conclusion dernière et positive, de l'examen que nous avons fait du darwinisme et du socialisme.

Il me faut maintenant établir que cette affirmation fondamentale du socialisme — en laissant de côté tous les détails de cette organisation future, dont je parlerai plus loin — est en parfaite harmonie avec la théorie expérimentale de révolutionnisme.

Sur quel point l'économie politique orthodoxe et le socialisme sont-ils en désaccord complot? L'économie politique a soutenu et soutient que les lois économiques de la production et de la distribution des richesses qu'elle

â établies sont des lois naturelles non pas en ce sens

que ce sont des loi« naturellement déterminées par les conditions de l'organisme social (ce qui serait exact), mais que ce sont des lois absolues, c'est-à-dire qu'elles conviennent à l'humanité de tous les temps et de tous les lieux et partant qu'elles sont immuables dans leurs points principaux si elles sont susceptibles de modifications do détail (1).

Le socialisme scientifique soutient, au contraire, que les lois établies par l'économie politique classique, depuis Adam Smith, sont des lois propres au moment historique actuel de l'humanité civilisée et que par conséquent ce sont des lois essentiellement relatives au moment où elles ont été analysées et que de même qu'elles ne correspondent plus à la réalité des choses si on veut les étendre au passé historique et plus encore aux temps préhistoriques et antéhistoriques, de même elles ne peuvent avoir la prétention de pétrifier l'avenir social.

De ces deux thèses fondamentales, la thèse orthodoxe

(1) U. Rabbeno, Leleggi economlche e il aocialisrno, in Rivista dl filos, scientify 1884, vol. III, fasc. 5.

et la thèse socialiste, quelle est celle qui s'accorde le mieux avec la théorie scientifique de l'évolution universelle ?

La réponse ne peut être douteuse (1).

La théorie de révolution, dont Herbert Spencer est le véritable créateur, en appliquant à la sociologie le courant relativiste qu'avait suivi Técole historique dans Tétude du droit et de Téconomie politique (déjà hétérodoxe sur plus d'un point) a montré que tout change, que le présent — dans Tordre astronomique, géologique, biologique, sociologique — n'est que la résultante de transformations naturelles, nécessaires, incessantes, plusieurs fois millénaires, que le présent diffère du passé et que l'avenir sera certainement différent du présent.

Le spencérisme n'a fait qu'apporter une quantité prodigieuse de preuves scientifiques, pour toutes les branches du savoir humain, à ces deux pensées abstraites de Leibniz et de Hegel : « le présent est fils du passé, mais il est père de l'avenir ))et« rien n'est, tout devient ». Déjà la géologie, depuis Lyell, avait fait cette démonstration, en substituant au concept traditionnel des cataclysmes le concept scientifique de la transformation graduelle et quotidienne de la terre (2).

Il est vrai que, malgré son savoir encyclopédique, H. Spencer n'a pas étudié à fond l'économie politique ou

(1) C'est la thèse de M. Colajanni,/^ sociallsmo, Catane, 1884, p. 277. Il se trompe lorsqu'il pense que je l'avais combattue dans mon livre Socialismo e criminalità.

(2) MoRSELLi, Antropologia générale — Lezioni sulVuomo secondo la tcoria delC evoluzione, Turin, 1890-94, donne un excellent résumé de ces inductions générales de la pensée scientifique moderne dans leur application à toutes les branches delà connaissance, de la géologie à l'anthropologie.

que tout au moins il n'a pas fait ici ses preuves comme pour les sciences naturelles. Cela n'empêche pas, d'ailleurs, que le socialisme ne soit, après tout, dans son concept fondamental, que l'application logique delà théorie scientifique de révolution naturelle aux phénomènes économiques.

C'est Karl Marx qui, en 1859 dans sa Critique de VEconomie politique, et déjà en 1847 dans le célèbre Mareifeste écrit en collaboration avec Engels, près de dix ans avant les Premiers prificipes de Spencer, enfin dans le Capital (1867) a complété, dans le domaine social, la révolution scientifique commencée par Darwin et par Spencer.

L'ancienne métaphysique conçoit la morale — le droit — l'économie — comme un ensemble de lois absolues et éternelles, comme l'entendait Platon. Elle ne prend en considération que le monde historique et n'a comme instrument de recherche que la fantaisie logique du philosophe. Les générations qui nous ont précédés ont été tout empreintes de cet absolu des lois naturelles se débattant dans le dualisme de la matière et de l'esprit. La science positive, au contraire, part de la synthèse grandiose du monisfne, c'est-à-dire de Tunique réalité phénoménale — la matière et la force étant reconnues inséparables et indestructibles, se développant d'un mouvement continu revêtant successivement des formes relatives au temps et au lieu. Elle a changé radicalement l'orientation de la pensée moderne, et l'a dirigée vers l'évolution universelle (1).

(1) BoNARDi, Evolusionismo e soc lai iamo, Florence, 1894;

La morale, le droit, la politique ne sont que des superstructures, des répercussions de la structure économique ; elles varient avec elle, d'un parallèle à Tautre, d'un siècle à un autre siècle.

C'est là, la grande intuition découverte que Karl Marx a exposée dans sa « Critique de l'Économie politique ». J'examinerai plus loin quelle est cette source unique des conditions économiques, mais dés maintenant il importe de relever leur variabilité continue, depuis l'époque préhistorique jusqu'à l'époque historique et aux différents moments de celle-ci.

Règles de morales, croyances religieuses, institutions juridiques, civiles et pénales, organisation politique : tout se transforme et tout est relatif au milieu historique et tellurique que l'on considère.

Tuer ses parents est le plus grand des crimes en Europe et en Amérique; c'est au contraire un devoir que sanctifie la religion dans Tîle de Sumatra ; de même, le cannibalisme est une chose permise dans le centre de l'Afrique et elle le fut également dans l'Europe et dans l'Amérique des temps préhistoriques.

La famille n'est d'abord (comme chez les animaux) qu'un communisme sexuel ; c'est la polyandrie et le matriarcat qui s'établissent là où les subsistances étant rares ne permettent qu'une faible augmentation de population ; nous trouvons la polygamie et le patriarcat au moment et là où cette raison économique fondamentale ne règne pas tyranniquement ; avec les temps historiques apparaît la forme monogamique, la meilleure et la plus avancée, bien qu'elle ait encore besoin d'être délivrée du conventionalismeabso-

lutiste du lien indissoluble et de la prostitution déguisée et légalisée (pour des raisons économiques) qui la souillent à notre époque.

Comment prétendre que la constitution de la propriété doit demeurer éternellement ce qu'elle est, immuable, au milieu de ce courant gigantesque d'institutions sociales et de règles morales sujettes à des évolutions et à des transformations continues et profondes ? Seule la propriété ne serait soumise à aucun changement et resterait pétrifiée dans sa forme de monopole privée de la terre et des moyens de production ! (1).

Telle est la prétention absurde de Torthodoxie économique et juridique. Aux constatations irrésistibles de la théorie évolutionniste on n'a fait que cette seule concession : lès règles accessoires peuvent varier, les abus peuvent être diminués. Le principe, lui, est intangible et quelques individus peuvent s'approprier la terre et les moyens de production nécessaires à la vie de l'organisme social tout entier qui reste ainsi éternellement sous la domination plus ou moins directe de ces détenteurs de la base physique de la vie (2).

(1) Arcangeli, Le evoiuzioni délia proprUtà, in Critica Sociale^ I, juillet 1894.

(2) C'est exactement dans cette môme position t[ue se tiennent les partisans et les adversaires du libre arbitre.

La vieille métaphysique accordait à l'homme (unique, merveilleuse exception dans l'univers entier; un libre arbitre absolu.

La physio-psychologie moderne refuse à l'homme toute espèce de libre arbitre, au nom des lois de causalité naturelle.

Dans une position intermédiaire se trouvent ceux qui tout en reconnaissant que le libre arbitre de l'homme n'est pas absolu, soutiennent qu'il faut admettre au moins une bribe de libre arbitre parce qu'autrement il n'y a plus ni mérite ni démérite, ni vice ni vertu, etc.

Il suffit d'exposer dans toute leur précision les deux thèses fondamentales — la thèse du droit et de Téconomie classique, et la thèse du socialisme économique et juri* dique -» pour trancher, ainsi, sans plus de discussion, ce premier point de la controverse : dans tous les cas, la théorie de l'évolution est en accord parfait, incontestable avec les inductions du socialisme et elle est, au contraire, en contradiction avec les affirmations de Timmobilisme économique et juridique.

Je me suis occupé de cette question dans mon premier ouvrage : Teoria delV imputabilità e negazione del libero arbit7*io (Florence, 1878, épuisé), et au ch. lïl de ma Sociologie criminelle, trad. franc., Paris,

Je n'en parle ici que pour montrer que même dans la question économico-sociale la lutte se présente dans les mêmes conditions et que Ton peut, par conséquent, prédire une même solution finale. .

Le conservateur vrai, s'inspirant de la tradition métaphysique, s'en tient aux vieilles idées morales ou économiques dans tout leur absolutisme ; il est du moins logique.

Le positiviste, au nom de la science, soutient des idées diamétralement opposées, dans le domaine de la psychologie comme dans celui des sciences économiques ou juridiques.

L'éclectique, en politique comme en psychologie, en économie politique comme en droit, est foncièrement un conservateur, mais il croit éluder les difticultés parce qu'il fait quelques concessions partielles et qu'il sauve les apparences. Mais si l'éclectisme est une attitude personnellement commode, il est, comme l'hybridisme, stérile, et ni la vie ni la science ne lui doivent rien.

Aussi les socialistes prétendent-ils logiquement que les partis politiques sont, en définitive, au nombre de deux : les individualistes (conservateurs, progressistes, radicaux) et les socialistes.

La loi de régression apparente et la propriété

collective.

Admettons, disent nos adversaires, qu'en demandant une transformation sociale le socialisme est en accord apparent avec la théorie évolutionniste, il n'en résulte pas que ses conclusions positives — notamment la substitution de la propriété sociale à la propriété individuelle — soient justifiées par cette même théorie. Bien plus, ajoutent-ils, nous soutenons que ces conclusions sont en contradiction absolue avec cette théorie même et qu'elles sont par conséquent, tout au moins, utopiques et absurdes.

Le socialisme et Tévolutionnisme seraient d'abord en contradiction en ce que le retour i la propriété collective de la terre serait en même temps un retour à Tétat sauvage primitif de l'humanité, et le socialisme serait bien une transformation, mais une transformation à rebours, c'està-dire contre le courant de l'évolution sociale qui nous a amenés du collectivisme primitif de la terre à la propriété individuelle actuelle, caractéristique d'une civilisation avancée. Le socialisme serait donc un retour à la bai'barie.

Cette objection contient une part de vérité que l'on ne

peut nier ; elle note avec raison que la propriété collective sera un retour, apparent, à Torganisation sociale primitive. Mais la conclusion qu'on en tire est absolument fausse et anti-scientifique, parce qu^elle ne tient pas compte d'une loi, assez généralement négligée, mais qui n'est ni moins vraie, ni moins positive que l'évolution sociale.

C'est une loi sociologique qu'un médecin français de valeur a seulement indiquée en étudiant les rapports du transformisme et du socialisme (1) et dont j'ai montré la vérité et toute l'importance dans ma Sociologie criminelle (1892) — avant de devenir un socialiste militant — et sur laquelle j'ai insisté encore récemment dans ma polémique avec M. Morselli, à propos du divorce (2).

Cette loi de la régression apparente démontre que le retour des institutions sociales aux formes et aux caractères primitifs est un fait constant.

Avant de rapporter quelques illustrations évidentes de cette loi, je rappellerai que M. Cognetti de Martiïs, déjà en 1881, avait vaguement entrevu cette loi sociologique. Son ouvrage Forme primitive nelV evoluzione economica (Turin, 1881), si remarquable par l'abondance, la précision et la sûreté des faits rapportés, laissait entrevoir, en effet, comme possible la réapparition dans l'évolution économique future des formes primitives qui en ont marqué le point de départ.

Je me souviens aussi d'avoir souvent entendu Carducci,

(1) L. Dramard, Transformisme et socialisme, in Revue socialiste, ^^nvier et février 1885.

(2) Divœ'zio e sociologia, in Scuola positiva nella giurisprudenza pénale, Rome, 1893, n» 16.

dans ses leçons à TUniversité de Bologne, affirmer que lé progrès ultime des formes et du contenu de la littérature n'est souvent que la reproduction des formes et du contenu de la littérature primitive, gréco-orientale; de même la théorie scientifique moderne du monisme, l'âme même de l'évolution universelle et le représentant de la discipline positive, dernière et définitive, de la pensée humaine devant la réalité extérieure, après le brillant vagabondage de la métaphysique, n'est qu'un retour aux idées des philosophes grecs et de Lucrèce, le grand poète naturaliste.

Les exemples de ce retour aux formes primitives ne sont que trop évidents et trop nombreux, même dans Tordre des institutions sociales.

J'ai déjà parlé de l'évolution religieuse. D'après Hartmann, dans les temps primitifs de l'humanité le bonheur paraissait réalisable dans l'existence individuelle ; il ne parut devoir Têtre plus tard, que dans la vie d'outretombe ; et maintenant, on tend à le reporter dans l'humanité, mais dans la série des générations futures.

II en est de même dans le domaine politique. H. Spencer remarque {Sociologie, III, chap. 5) que la volonté de tous — élément souverain dans l'humanité primitive — cède petit à petit le pas à la volonté d'un seul, puis à celles de quelques-uns (ce sont les diverses aristocraties : militaires, de naissance, professionnelles, censitaires) et elle tend enfin à devenir souveraine avec le progrès de la démocratie (suffrage universel — référendum — législation directe par le peuple, etc.).

Le droit de punir, simple fonction de défense dans Thumanité primitive, tend à redevenir tel. Il s'est débar-

^gérasse de toute prétention téléologique de justice distributive que Tillusion du libre arbitre avait superposée sur le fond naturel de la défense. Les recherches scientifiques sur le crime, comme phénomène naturel et social, ont démontré aujourd'hui combien était absurde et illégitime la prétention du législateur et du juge à peser et à mesurer la « faute » du délinquant pour que la peine y puisse faire un contre-poids exact, au lieu de se contenter d'exclure de la société civile, d'une façon temporaire ou perpétuelle, les individus qu ne peuvent pas s'adapter à ses nécessités, comme on le fait pour les fous et pour les malades atteints de maladies contagieuses. '

' De même pour le mariage. Le libre droit de dissolution, qui était reconnu dans la société primitive, a été remplacé petit à petit par les formules absolues de la théologie et du spiritualisme qui s'imaginent que le « libre arbitre » peut fixer la destinée d'une personne par un monosyllabe prononcé dans un moment d'équilibre psychique aussi instable que l'est la période des fiançailles et des noces. Plus tard le retour à la forme spontanée et primitive du consentiment s'impose, et l'union matrimoniale, avecTusage toujours plus fréquent et plus facile du divorce, retourne à ses origines et redonne à la famille, c'est-à-dire à la cellule sociale, une constitution plus saine.

Ce même phénomène se constate dans l'organisation de la propriété. Spencer lui-même a été forcé de reconnaître qu'il y avait une tendance fatale au retour à un collectivisme primitif lorsque l'appropriation de la terre, d'abord familiale, puis industrielle, comme il l'a lui-même démontré, a atteint son point culminant, de sorte que dans

certains pays (act Torrens) la terre est devenue une sorte de propriété mobilière, transmissible comme l'action d'une société anonyme.

Voici, à titre de document, ce qu'écrit un individualiste comme Herbert Spencer :

« Au premier abord, il semble qu'on peut conclure que la propriété de la terre, à titre absolu, de la part des individus, doit être l'état définitif que l'industrialisme est destiné à réaliser. Toutefois, bien que l'individualisme ait eu jusqu'ici pour effet d'individualiser toutes les autres possessions, on peut contester que son état définitif soit dès maintenant atteint.

« Il fut un temps où on reconnaissait des droits de propriété sur des êtres humains et aujourd'hui on n'en admet plus.

« Il y a quelques siècles, on aurait pu croire que le privilège do la propriété de l'homme sur l'homme était en train de s'établir d'une façon définitive (1). Toutefois à une époque plus avancée de son cours, la civilisation, renversant cette procédure, a détruit la propriété de Thomme sur l'homme. D'une façon analogue, dans une époque encore plus avancée, il pourra arriver que la propriété privée de la terre doive disparaître [2).. »

(1) L'on sait qu'Aristote, prenant pour une loi sociologique absolue une loi relative à son temps, a affirmé que l'esclavage était une institution naturelle et que les hommes se distinguaient, par nature, en hommes libres et en esclaves.

(2) Spf:ncer, Principes de sociologiey t. III, V* partie, ch. xv, Paris, 1883, p. 737-738.

Cette idée, que Spencer avait exprimée dès 1850, dans ses Social

D'ailleurs, ce processus de socialisation de la propriété, bien que partiel et accessoire, est cependant si évident et continu, que ce serait nier Texistence que de soutenir que la tendance économique, et partant juridique, désorganisation de la propriété n'est pas dans le sens d'une augmentation toujours plus grande des intérêts et des droits de la collectivité sur ceux del'individu ; la prépondérance d'aujourd'hui deviendra, par une évolution fatale, une substitution complète pour ce qui concerne la propriété de la terre et des moyens de production*.

La thèse fondamentale du socialisme est donc, pour le

statics, se retrouve encore dans son ouvrage récent, Justice^ ch. xi, appendice B. Il est vrai qu*ii a fait un pas en arrière. Il pense que le montant de Tindemnité à donner aux propriétaires actuels de la terre serait tellement grand que cela rendrait presque impossible cette « nationalisation de la terre » que, dès 1881, Henri George considérait comme le seul remède et que Gladstone eut le courage de proposer pour résoudre la question irlandaise. Spencer ajoute : « Je maintiens la conclusion à laquelle j'étais arrivé, c'est-à-dire que V agrégat humain collectif est bien le propriétaire suprême de la terre^ mais un examen plus approfondi m'a conduit à cette conclusion, qu'il faut maintenir aussi le droit individuel de pri^griété de la terre, mais l'assujettir à la haute souveraineté de l'État. >*

L' « étude approfondie » que Spencsr a faite dans Justice — (et, par parenthèse, cet ouvrage constitue avec sa Bienfaisance positive et négative un douloureux document sur l'involution sénile à laquelle n'a pu échapper même M. H. Spencer; de plus, son aridité subjective forme un contraste étrange avec la richesse merveilleuse des données positives de ses premières œuvres) — se fonde sur ces deux arguments : I. Les propriétaires fonciers actuels ne sont pas les descendants directs des premiers conquérants; ils ont acquis leurs propriétés, en général, par libre contrat; II. La société aurait droit à la propriété de la terre vierge, comme elle était avant le défrichement, les améliorations, les constructions faites par les propriétaires privés ; l'indemnité qui devrait être payée pour ces améliorations s'élèverait à un chiffre énorme.

Il faut répondre que le premier argument porterait si le socialisme se proposait de punir les propriétaires actuels; mais la question se

répéter encore, en parfait accord avec cette loi sociologique de régression apparente, dont M. Loria a admirablement analysé les raisons naturelles : l'humanité primitive emprunte aux premières impressions de la nature environnante les lignes fondamentales et les plus simples de sa pensée et de sa vie ; puis le progrès de l'intelligence et la complexité croissant par une loi d'évolution nous donnent xm développement analytique des principaux éléments contenus dans les premiers germes de chaque institution ; ce développement analytique est souvent, une fuis terminé, antagoniste de chacun des éléments ; l'humanité ellemême, arrivée à un certain âge d'évolution, recompose,

pose autrement : la société reconnaît d' « utilité publique » l'expropriation des détenteurs de la terre, le droit individuel doit s'incliner devant le droit social, ainsi que cela se passe, d'ailleurs, actuellement, en réservant la question de l'indemnité. Pour répondre au second argument, il faut tout d'abord ne pas oublier que les améliorations ne sont pas l'œuvre exclusive de l'activité personnelle des propriétaires. Il y a d'abord l'accumulation énorme de fatigue et de sang que les nombreuses générations d'ouvriers ont laissée sur le sol, pour le mettre dans l'état actuel de culture... et au bénéfice d'autrui; il y a aussi ce fait que la société elle-même, la vie sociale a été un grand coefficient de ces améliorations, lorsque la viabitité publique, les chemins de fer, remploi des machines dans l'agriculture, etc., ont procuré aux propriétaires d'importantes hausses gratuites de valeur dans le prix de leurs terres.

Pourquoi, enfin, si nous considérons le montant et la modalité de l'indemnité, cette indemnité devrait-elle être totale et absolue? Mais, même aujourd'hui, si un propriétaire, par suite de diverses circonstances, des souvenirs attachés à cette terre par exemple, l'évalue à un prix d'affection, ne serait-il pas forcé de la céder sans pouvoir exiger le paiement de ce prix d'affection? Il en sera de même dans l'expropriation collective que facilite, d'ailleurs, la concentration progressive de la terre dans les mains de quelques grands propriétaires fonciers. Il suffira d'assurer h ces propriétaires, leur vie durant, une vie commode et tranquille, pour que l'indemnité réponde à touti s les exigences de la plus rigoureuse équité.

dans une synthèse finale, ces différents éléments, et retourne a,insi à son point de départ primitif (1).

Ce retour à la forme primitive n'est pas cependant une répétition pure et simple. Aussi Tappelle-t-on loi de régression apparente, et cela enlève toute valeur à l'objection du « retour à la barbarie primitive ». Ce n'est pas une répétition pure et simple, mais c'est le terme d'un cycle, d'un grand rhythme, comme le disait récemment M. Asturaro, qui ne peut pas ne pas conserver les effets et les conquêtes de la longue évolution antérieure, dans ce qu'ils ont de vital et de fécond; et l'aboutissant est de beaucoup supérieur, dans sa réalité objective et dans la conscience humaine, à l'embryon primitif.

Le cQurs de l'évolution sociale n'est pas représenté par un cercle fermé qui, comme le serpent du symbole antique, arrête les limites d'un avenir meilleur ; mais, selon l'image de Gœthe, il est représenté par une spirale qui semble revenir sur elle-même, mais qui toujours avance et s'élève.

(1) LoRiA, la Teoria economîca délia costituzione politica, Turin, 1886^ p. 141. — La seconde édition de cet ouvrage a paru en français, considérablement augmentée : les Bases économiques de la constitution sociale, Paris, 1893.

Cette loi de régression apparente suffit pour repousser la plus grande partie des critiques, par trop superficielles, que M. Guyot adresse au socialisme, dans la Tyrannie socialiste , Paris, 1893, et dans les Principes de 1789 et le Socialisme, Paris, 1894.

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L'Évolution sociale et la Liberté individuelle

La conclusion du chapitre précédent va nous servir dans Texamen de la seconde contradiction que Ton prétend exister entre le socialisme et la théorie de révolution. On affirme et on répète sur tous les tons que le socialisme constitue une tyrannie d'une forme nouvelle qui détruira tous les bienfaits de la liberté si péniblement conquise dans notre siècle, au prix de tant de sacrifices et de tant de martyrs.

J'ai déjà montré, en parlant des inégalités anthropologiques, que le socialisme assurera, au contraire, à tous les individus les conditions d'une existence humaine et la possibilité de développer plus librement et plus complètement leur propre personnalité.

Il me suffît ici de rappeler unie autre loi, que la théorie scientifique de révolution a établie, pour démontrer (parce que je ne puis, dans cette monographie, entrer dans les détails) que Ton a tort de supposer que Tavènement du socialisme amènerait la suppression de la partie vivante et féconde de la liberté personnelle et de la liberté politique.

C'est une loi de l'évolution naturelle, remarquable-

ment illustrée par M. Ardigô (1), que toute phase subséquente de révolution naturelle et sociale ne détruit pas les manifestations vitales et fécondes des phases précédentes^ mais qu'au contraire elle les continue en ce qu'elles ont de vital et élimine seulement les manifestations pathologiques.

Dans révolution biologique, les manifestations de la vie végétale n'effacent pas les premières aubes de la vie que Ton voit déjà dans la cristallisation des minéraux, pas plus que les manifestations de la vie animale n'effacent celles de la vie végétale. La forme humaine de la vie laisse, elle aussi, subsister les formes et les anneaux qui la précèdent dans la grande série des êtres vivants mais, bien plus, les formes dernières vivent dans la mesure où elles sont le produit des formes primitives et coexistent avec elles.

L'évolution sociale suit la même loi : et c'est là précisément l'interprétation que l'évolutionnisme scientifique donne des moyens âges. Ils n'éliminent pas les conquêtes des civilisations précédentes, mais ils en conservent, au contraire, la partie vitale et les fécondent pour la renaissance d'une nouvelle civilisation.

Cette loi, qui domine tout le développement grandiose de la vie sociale, régit également la destinée et la parabole de toutes les institutions sociales.

Une phase d'évolution sociale en succédant à une autre phase élimine, il est vrai, les parties non vitales, les produits pathologiques des institutions précédentes, mais elle conserve et développe les parties saines et fécondes

(1) Ardigô. La formazione naturale^ vol. II de ses opère filosofiche, Padoue, 1887.

en élevant toujours davantage le diapason physique et moral de Thumanité.

Par ce processus naturel, le grand fleuve de riiumanité est sorti des forêts vierges de la vie sauvage, s'est développé majestueusement dans les périodes de la barbarie et de la civilisation actuelle, supérieure sous certains aspects aux phases précédentes de la vie sociale, mais sur beaucoup d'autres souillée par les produits mêmes de sa propre dégénérescence, comme je Tai rappelé à propos des sélections sociales à rebours.

Et par exemple, il est certain que les ouvriers de la période contemporaine, de la civilisation bourgeoise ont, en général, une existence physique et morale supérieure à celle des siècles passés, mais on ne peut pas nier cependant que leur condition de salariés libres est inférieure, sur plus d'un point, à la condition des esclaves de l'antiquité, des serfs du Moyen Age.

U esclave de l'antiquité était, il est vrai, la propriété absolue de son maître, de l'homme libre et il était condamné à une vie presque bestiale, mais il était de l*intérêt du maître de lui assurer au moins le pain quotidien, car l'esclave faisait partie de son patrimoine, comme les bœufs et les chevaux.

De même, le serf de. la glèbe, au Moyen Age, jouissait de certains droits coutumiers qui l'attachaient à la terre et lui assuraient au moins — hors le cas de disette — le pain quotidien.

Le salarié libre du monde moderne, au contraire, est toujours condamné à un travail inhumain et par sa durée et par sa qualité, et c'est là la justification de cette reven-

dication des huit heures qui peut déjà compter plus d'une victoire et qui est destinée à un triomphe certain. Comme aucun rapport juridique permanent ne le lie ni avec le propriétaire capitaliste, ni avec la terre, le pain quotidien ne lui est plus assuré, parce que le propriétaire n'a plus aucun intérêt à nourrir et à entretenir les ouvriers de son usine ou de son champ. La mort ou la maladie de Vouvrier ne peut, en effet, amener aucune diminution du patrimoine et il peut toujours puiser dans le flot inépuisable de prolétaires que le chômage lui offre sur le marché.

Voilà comment — non pas parce que les propriétaires actuels sont plus perv^ers que les anciens, mais parce que même les sentiments moraux sont un produit de la condition économique — le propriétaire foncier ou l'intendant de ses domaines se hâte de faire appeler un vétérinaire si, dans son écurie, un bœuf est devenu malade, afin d'éviter la perte d'un capital, tandis qu'il ne met aucun empressement à faire appeler un médecin si c'est le fils du bouvier qui est atteint par la maladie.

Certes il peut y avoir, et ce sont des exceptions plus ou moins fréquentes, tel propriétaire qui est un démenti à cette règle, lorsque surtout il vit en contact quotidien avec ses ouvriers. On ne peut pas nier non plus que les classes riches, ne soient troublées parfois par l'esprit de bienfaisance — même en dehors du charity sport — et qu'elles ne mettent ainsi en repos la voix intime du malaise moral qui les trouble, mais la règle inexorable est pourtant celle-ci : avec la forme moderne de l'industrie, l'ouvrier a conquis la liberté politique, le droit de

vote, d'association, etc. (dont on le laisse user tant qu'il ne s'en sert pas pour former un parti de classe, qui prend conscience du point, essentiel de la question sociale), mais il a perdu la sécurité du pain quotidien et du domicile.

Le socialisme veut donner cette sécurité à tous les individus — et il en démontre la possibilité mathématique par la substitution de la propriété sociale à la propriété individuelle des moyens de production — mais cela ne fait pas que le socialisme fera disparaître toutes les conquêtes utiles et vraiment fécondes de . la phase de civilisation actuelle, ni celles des phases précédentes.

En voici un exemple caractéristique : Tinvention des machines industrielles et agricoles, cette application merveilleuse de la science à la transformation des forces naturelles qui n'aurait dû avoir que des conséquences bienfaisantes, a entraîné et entraîne encore la misère et la ruine de milliers et de milliers d'ouvriers. La substitution des machines au travail humain a inévitablement condamné des masses ouvrières aux tortures du chômage forcé et à la loi d'airain du salaire minimum, suffisant à peine pour les empêcher de mourir de faim.

La réaction première, instinctive, de ces infortunés a été et est encore, malheureusement, de détruire les machines et de ne voir en elles qu'un instrument de damnation imméritée.

Mais la destruction des machines ne serait, en réalité, qu'un retour pur et simple à la barbarie et c'est ce que ne veut pas le socialisme, qui représente une phase plus élevée de la civilisation humaine.

Et voici comment le socialisme seul peut donner une

solution à cette douloureuse difficulté que ne peut pas donner Tindividuàlisme économique, en employant toujours de nouvelles machines, parce qu^il y a là un avantage évident et irrésistible pour le capitaliste.

Il faut, — et il n'y a pas d'autre solution, — que les machines deviennent propriété collective ou sociale. Alors, évidemment, elles n'auront pas d'autre effet que de diminuer la somme totale de travail et d'effort musculaire * nécessaire pour produire une quantité donnée de produits. Et ainsi, chaque ouvrier verra diminuer sa part quotidienne de travail, et son existence s'élèvera toujours davantage à la dignité d'une créature humaine.

Cet effet se constate déjà en partie là où, par exemple, plusieurs petits propriétaires fondent des sociétés coopératives pour l'achat de machines à battre le blé par exemple. Si aux petits propriétaires venaient se joindre, dans une grande coopération fraternelle, les ouvriers ou les paysans (et cela ne sera possible que lorsque la terre sera devenue propriété sociale) et si les machines étaient propriété municipale par exemple, comme les pompes à incendie, et si la commune en cédait l'usage pour les travaux champêtres, les machines n'auraient plus aucune répercussion douloureuse et tous les hommes verraient en elles les libératrices.

C'est ainsi que le socialisme, parce qu'il représente une phase plus élevée de l'évolution humaine, n'éliminerait de la phase actuelle que les produits mauvais de notre individualisme économique effréné qui crée, d'un côté, les milliardaires ou ces entrepreneurs qui s'enrichissent en quelques années en s'emparant — selon des formes plus ou

moins prévues par le Code pénal — des deniers publics, et qui, d'un autre côté, accumule des massesé normes de misérables dans les bas-fonds des grandes villes ou dans les maisons de paille et *de boue qui reproduisent dans la Basilicate, TAgro romano ou dans la vallée du Pô, les huttes australiennes (1).

Aucun socialiste conscient n'a jamais songé à ne pas reconnaître tout ce que la bourgeoisie a fait pour la civilisation humaine ou à déchirer les pages d'or qu'elle a écrites dans Thistoire du monde civilisé par ses épopées nationales, ses merveilleuses applications de la science à l'industrie et par les relations commerciales et intellectuelles qu'elle a développées entre les peuples.

Ce sont là des conquêtes définitives du progrès humain et le socialisme ne les nie pas plus qu'il ne veut les détruire et il accorde un juste tribut de reconnaissance aux généreux pionniers qui les ont réalisées. L'attitude du socialisme à regard de la bourgeoisie pourrait être comparée à celle des athées qui ne veulent pas non plus détruire ou refuser leur admiration à un tableau de Raphaël ou à une statue de Michel- Ange, parce que ces œuvres d'art représentent et donnent le sceau de l'éternité à des légendes religieuses.

Mais le socialisme voit dans la civilisation bourgeoise actuelle, arrivée à son déclin, les symptômes douloureux d'une dissolution irrémédiable et il prétend qu'il faut délivrer l'organisme social de son venin infectieux, et cela

(1) Mon maître, Pietro EUero, a donné dans la Tîrranide borghese, une description éloquente de cette pathologie sociale et politique en ce qui concerne l'Italie.

non pas en la délivrant de tel ou tel banqueroutier, de tel ou tel fonctionnaire corrompu, de tel ou tel entrepreneur malhonnête... mais en allant jusqu'à la racine du mal, à la source incontestable de Tinfection virulente. En transformant radicalement le régime — par la substitution de la propriété sociale à la propriété individuelle — il faut renouveler les forces saines et vitales de la société humaine, pour qu'elle puisse s'élever à une phase plus haute de civilisation. Alors les privilégiés ne pourront certes plus passer leur vie dans Toisiveté, le luxe et l'orgie, et ils devront se résoudre à mener une vie laborieuse et moins fastueuse, mais l'immense majorité des hommes s'élèvera à la dignité sereine, à la sécurité, à la fraternité heureuse au lieu de vivre dans les douleurs, les [angoisses et les rancunes du présent.

C'est une réponse analogue que. Ton peut faire à cette objection banale que le socialisme supprimera toute liberté — cette objection répétée à satiété par tous ceux qui cachent sous les couleurs du libéralisme politique les tendances plus ou moins conscientes du conservatisme économique.

Cette répugnance que beaucoup de gens, même de bonne foi, éprouvent pour le socialisme, au nom de la liberté, n'est-elle pas la manifestation d'une autre loi de l'évolution humaine qu'Herbert Spencer a formulée ainsi : « Tout progrès réalisé est un obstacle aux progrès prochains » ?

C'est, en effet, une tendance psychologique naturelle, qu'on pourrait appeler /(éfîc/iisfe, que de se refuser à considérer l'idéal atteint, le progrès réalisé comme un simple

instrument, un point de départ pour d'autres progrès et d'autres idéaux au lieu de s'arrêter à l'adoration fétichiste d'un point d'arrivée qui aurait épuisé tout autre idéal, toute autre aspiration.

De même que le sauvage adore l'arbre fruitier, dont il reçoit les bienfaits, pour lui et non pour les fruits qu'il peut donner et finit par en faire un fétiche, une idole intangible, et par cela seul stérile ; de même que l'avare qui a appris dans notre monde individualiste la valeur de l'argent, finit par adorer l'argent en soi et pour soi, comme un fétiche et une idole et le laisse enfoui dans un coffrefort où il demeure stérile, au lieu de l'employer comme un moyen pour se procurer de nouvelles jouissances; demême, le libéral sincère, fils de la Révolution française, a fait de la liberté une idole qui a,son but en elle-même, fétiche stérile, au lieu de s'en servir comme d'un instrument pour de nouvelles conquêtes, pour réaliser de nouveaux idéaux.

On comprend que sous un régime de tyrannie politique, Tidéal premier et le plus urgent ait été la conquête de la liberté et de la souveraineté politique.

Et nous les derniers venus, nous savons être reconnaissants de cette conquête envers tous les martyrs et les héros qui l'ont voulue au prix de leur sang.

Mais la liberté n'est pas et ne peut pas être sa fin à ellemême!

Que vaut la liberté de réunion ou la liberté de penser si Testomac n'a pas son pain quotidien et si des millions d'individus ont leur force morale paralysée par suite de l'anémie corporelle et cérébrale?

Que vaut la participation platonique à la souveraineté

politique, le droit de vote, si le peuple demeure esclave de la misère, du chômage, de la faim aiguë ou chronique ?

La liberté pour la liberté — c'est le progrès atteint qui s'oppose au progrès à venir, c'est une sorte d'onanisme politique, c'est la stérilité devant les nouvelles nécessités de la vie.

Le socialisme répond que pas plus que la phase subséquente n'efface les conquêtes des phases précédentes de l'évolution sociale, il ne veut pas non plus supprimer la liberté glorieusement conquise par le monde bourgeois en 1789, — mais il veut que les ouvriers, après avoir acquis la conscience des intérêts et des besoins de leur classe, se servent de cette liberté pour réaliser une organisation sociale plus équitable et plus humaine.

Cependant il n'est que trop incontestable qu'étant donné la propriété individuelle et partant le monopole]du pouvoir <3Conomique, la liberté de celui qui n'est pas détenteur de ce monopole n'est qu'un jouet impuissant et platonique. Et lorsque les ouvriers veulent se servir de cette liberté avec une conscience claire de leurs intérêts de classe, alors les détenteurs du pouvoir politique sont poussés à renier les grands principes libéraux, « les principes de 89 », en supprimant toute liberté publique et ils s'imaginent pouvoir arrêter ainsi la marche fatale de l'évolution humaine.

Il faut en dire autant d'une autre accusation dirigée contre les socialistes. Ils renient la patrie, dit-on, au nom de l'internationalisme.

Cela aussi est faux.

Les épopées nationales qui, dans notre siècle, ont reconquis à ritalie et à i'Allemage leur unité et leur indépendance ont été réellement un grand progrès et nous sommes reconnaissants envers ceux qui nous ont donné une patrie libre.

Mais la patrie ne peut pas devenir un obstacle aux progrès à venir, à la fraternité de tous les peuples, débarrassés des haines nationales qui sont, vraiment, un résidu de la barbarie ou un simple trompe-l'œil pour dissimuler les intérêts du capitalisme qui a su, pour lui, réaliser Tinternationalisme le plus large.

Ce fut un véritable progrès moral et social que de dépasser la phase des guerres communales en Italie, et de nous sentir tous frères d'une même nation ; il en sera de même lorsque nous aurons dépassé la phase des rivalités « patriotiques » pour nous sentir tous frères d'une même humanité.

Il ne nous est cependant pas difficile de pénétrer, grâce à la clef historique des intérêts de classe, le secret des contradictions dans lesquelles se meuvent les classes au pouvoir. Alors qu'elles forment une ligue internationale — le banquier de Londres, grâce au télégraphe, est maître du marché de Pékin, de New- York, de Saint-Pétersbourg - — il est d'un grand avantage pour cette classe dominante de maintenir les divisions artificielles entre les ouvriers du monde entier, ou même seulement de la vieille Europe, parce que la division des ouvriers rend seule possible le maintien du pouvoir des capitalistes. Et pour atteindre ce but il suffit d'exploiter le fond primitit et sauvage de haine contre « l'étranger ».

Mais cela ne fait pas que le socialisme international ne soit, même à ce point de vue, un projet moral certain et une phase inévitable de l'évolution humaine.

De même, et par suite de la même loi sociologique, il n'est pas exact de prétendre qu'en constituant la propriété collective, le socialisme supprimera toute, espèce de propriété individuelle.

Il nous faut répéter encore qu'une phase de l'évolution ne peut pas supprimer tout ce qui a été réalisé dans les phases précédentes ; elle ne supprime que les manifestations qui ont cessé d'être vitales et parce qu'elles sont en contradiction avec les nouvelles conditions d'existence des nouvelles phases.

En substituant à la propriété individuelle la propriété sociale de la terre et des moyens de production il est évident qu'on n'aura pas supprimé la propriété des aliments nécessaires à l'individu, ni celle des vêtements et des objets d'un usage personnel, qui continueront d'être un objet de consommation individuelle ou familiale.

Cette forme de propriété individuelle subsistera donc toujours, même en régime collectiviste, parce qu'elle est nécessaire et parfaitement compatible avec la propriété sociale de la terre, des mines, des usines, des maisons, des machines, des instruments de travail, des moyens de transport.

La propriété collective des bibliothèques — que nous voyons fonctionner sous nos yeux — enlève-t-elle aux individus l'usage personnel des livres rares ou coûteux qu'ils ne pourraient se procurer d'une autre façon, et

n'accroissent-t-elle pas considérablement l'utilité qu on peut en retirer si on les compare aux services que pourrait rendre ce livre s'il était enfermé dans la bibliothèque privée d'un inutile bibliophile ? De la même manière la propriété collective de la terre et des moyens de production, en fournissant à chacun l'usage des machines, des outils, de la terre, ne fera qu'en centupler l'utilité.

Et qu'on ne dise pas que lorsque les hommes n'auront plus la propriété exclusive et transmissible des richesses ils ne seront plus poussés au travail parce qu'ils n'y seront plus poussés par l'intérêt personnel ou familial (1). Nous voyons, par exemple, que, même dans notre monde individualiste actuel, ces résidus de propriété collective de la terre — sur lesquels Laveleye a appelé si brillamment l'attention des sociologues — continuent à être cultivés et donnent une rente qui n'est pas inférieure à celle que donnent les terres tenues en propriété privée bien que ces communistes ou ces collectivistes agraires n'aient que le droit d'usage et de jouissance (2).

(1) RiCHTER, OÙ mène le socialisme, Paris, 1892.

(2) M. Loria dans les Bases économiques de la constitution sociale, Paris, 1894, 1" partie, démontre, d'ailleurs, que dans une société basée sur la propriété collective Tégoïsme bien entendu demeure encore le motif principal des actions humaines, mais qu'il réalise alors une harmonie sociale dont il est le pire ennemi en régime individualiste.

Voici d'ailleurs un exemple minuscule mais instructif. Les moyens de transport ont, dans les grandes villes, suivi le processus ordinaire de socialisation progressive : d'abord tout le monde allait à pied, par exception seulement quelques personnes riches pouvaient avoir des chevaux et des voitures ; plus tard on mit les voitures h la disposition du public avec un tarif (les fiacres dont on se sert à Paris depuis un peu plus d'un siècle et qui prirent leur nom de saint Fiacre parce que la première voiture stationnait sous son image)— puis,

Si quelques-uns de ces restes de propriété collective vont disparaissant ou si leur administration est mauvaise, ce ne peut être là un argument contre le socialisme, parce qu'il est aisé de comprendre que, dans l'organisation économique actuelle basée sur Tindividualisme absolu, ces organismes ne trouvent pas un milieu qui leur fournisse les conditions d'une existence possible (1).

C'est comme si Ton voulait qu'un poisson vive hors 'de l'eau ou un mammifère dans une atmosphère privée d'oxygène.

Ce sont ces mêmes considérations qui condamnent à

ce tarif encore très élevé amena une socialisation ultérieure avec les omnibus et les tramways. Un progrès encore et la socialisation sera complète. Que le service des voitures, des omnibus, des tramways, des bicyclettes, etc., devienne municipal et chacun pourra s'en servir gratuitement comme il jouit gratuitement de la lumière électrique. Il en sera de même des chemins de fer devenus service public national .

Mais alors — c'est là l'objection individualiste — tout le monde voudra aller en voiture ou en tramway et le service devant satisfaire à tous ne contentera personne.

Cela n'est pas exact. Si la transformation devait se faire à l'improviste, cette conséquence pourrait se produire d'une façon transitoire. Mais déjà la gratuité complète ou partielle du transport existe dans une certaine mesure : sur les chemins de fer pour les associations^ sur les tramways pour les facteurs, les télégraphistes, etc.

Il nous semble aussi que tout le monde voudra aller en tramway parce que maintenant l'impossibilité pour beaucoup de jouir de ce mode de locomotion entraîne avec elle le désir du fruit défendu. Mais quand on aura la liberté d'en jouir (et il pourrait y avoir un contrôle au sujet de la nécessité du transport) un autre ressort égoïste entrera enjeu, le besoin physiologique de marcher, surtout pour les personnes bien nourries et après un travail sédentaire.

Et voilà comment l'égoïsme individuel, dans ce petit exemple de propriété collective, agirait en harmonie avec les nécessités sociales.

(1) Je me suis occupé de ce problème au point de vue socialiste dans mon discours à la Chambre des députés du 13 mai 1894. Proprietà colletiva e lotta di classe {e polemica con M. R, Imbriani)^ Milan, 1S94.

une mort certaine toutes ces fameuses expérimentations de colonies socialistes, communistes ou anarchistes que Ton a essayé d'installer en différents endroits comme des « expériences du socialisme ». On semble ne pas avoir compris que de pareilles expériences ne peuvent qu'avorter fatalement, obligées qu'elles sont de se développer dans un milieu, économique et moral, individualiste qui ne peut leur fournir les conditions d'un développement physiologique, qu'elles trouveront, au contraire, quand toute l'organisation sociale sera orientée collectivement, c'est-à-dire quand la société sera 50cîaZis^e(l).

A ce moment les tendances et les aptitudes psychologiques individuelles elles-mêmes s'adapteront au milieu. Il est naturel que dans un milieu individualiste, de libre concurrence, dans lequel chaque individu voit dans autrui sinon un adversaire du moins un concurrent, Tégoïsme antisocial doit être la tendance qui se développe fatalement le plus, par une nécessité de Tinstinct de conservation personnelle, surtout dans ces phases dernières d'une civilisation qui semble lancée à toute vapeur si on la compare à l'individualisme pacifique et lent des siècles passés.

Dans un milieu où chacun, en échange du travail intellectuel ou manuel fourni à la société, sera assuré de son pain quotidien et sera ainsi soustrait à l'angoisse quotidienne, il est évident que l'égoïsme aura un bien moins grand nombre de stimulants, d'occasions de se manifester

(1) On comprend ainsi combien est peu solide ce raisonnement courant chez les adversaires du socialisme et qu'a repris M. Masé- Dari dansl^ Socialismo, Turin, 1890, § 9 : Téchec des colonies communistes ou socialistes est une démonstration par le fait de « Tinstabilité d'un arrangement socialiste ».

que la solidarité, la sympathie, Taltruisme. Alors cessera d'être vraie cette maxime sans pitié — homo homini lupus — qui, qu'on Tavoue ou non, empoisonne une si grande partie de notre vie actuelle.

Je ne puis m'arrêter plus longtemps sur ces détails et je termine ici l'examen de cette seconde prétendue opposition entre le socialisme et l'évolution en rappelant que la loi sociologique qui déclare que la phase subséquente n'efface pas les manifestations vitales et fécondes des phases précédentes d'évolution, nous donne, de l'organisation sociale en voie de formation, une idée plus positive que ne le pensent nos adversaires qui s'imaginent toujours qu'ils ont à réfuter le socialisme romantique et sentimental de la première moitié de ce siècle (1).

(1) C'est ce que fait, par exemple, M. Yves Guyot, les Principes de 89, Paris, 1894, lorsqu'il a fflrme, au nom d'une psychologie individualiste, que « le socialisme est dépressif et l'individualisme expansif » . Cette thèse est d'ailleurs, en partie, vraie... si on la renverse.

On trouverait un bon exemple dans la question des huit heures, sur laquelle je signale la remarquable monographie de M. Albertini, la Questione délie otto ore di lavoro, Turin 1894.

La psychologie vulgaire, qui suffit à M. Guyot, la Tyrannie socialiste, liv. III. ch. I", se contente d'observations superficielles. Elle déclare, par exemple, que si l'ouvrier travaille 12 heures, il produira, évidemment, un tiers en plus que s'il travaille 8 heures, et c'est la raison qui fait que le capitalisme industriel s'est opposé et s'oppose au programme minimum des trois huit — huit heures pour le travail, huit heures pour le sommeil, huit heures pour les repas et les distractions.

Une observation physio- psychologique plus scientifique démontre au contraire, comme je l'ai ditily a longtemps, que « l'homme est une machine, mais qu'il ne fonctionne pas comme une machine » en ce sens que l'homme est une machine vivante et non pas une machine inorganique. ,

On comprend qu'une locomotive ou une machine à coudre fasse en 12 heures une quantité de travail plus grande d'un tiers de celle qu'elle fait en 8 heures ; mais l'homme est une machine vivante, soumise aux lois de la mécanique physique, mais aussi à celles de la mécanique biolo-

C'est ce qui montre le peu de solidité de Tobjection que dirigait récemment contre le socialisme, au nom d'un éclectivisme sociologique érudit, mais vague, un illustre professeur italien, M. Vanni.

« Le socialisme contemporain ne s'identifie pas avec l'individualisme, puisqu'il met à la base de l'organisation sociale un principe qui n'est pas celui de l'autonomie do l'individu, mais sa négation. Si, malgré cela, il affirme des idées individualistes, qui sont en contradiction avec ses principes, cela ne signifie pas qu'il a changé de nature ou qu'il a cessé d'être le socialisme : cela signifie simplement qu'il vit de contradictions (1). »

gique. Le travail intellectuel comme le travail musculaire n'ont pas une continuité uniforme. Dans les limites individuelles de la fatigue et de l'épuisement» il obéit à la loi que Quetelet exprimait par sa, courbe du binôme, et que je crois être une des lois fondamentales de la nature vivante et non vivante. Au début la force ou la vitesse est très faible — on atteint ensuite un maximum de force ou de vitesse — et on aboutit enfin à une force ou à une vitesse très faible.

Avec le travail manuel comme avec le travail intellectuel il y a un maximum, après lequel les forces musculaires et cérébrales déclinent et alors le travail se traîne lentement et sans vigueur jusque à la fin du travail forcé quotidien. Ajoutez à cela la bienfaisante influence suggestive de la diminution et on comprendra facilement pourquoi sont irréfutables les enquêtes récentes des industriels anglais sur les excellents résultats, même au point de vue capitaliste, de la réforme des huit heures. Les ouvriers se sont moins fatigués et la production n'a pas diminué.

Quand ces réformes économiques, et toutes celles qui s'appuient sur une physio-psychologie positive, s'effectueront eu régime socialiste — c'est-à-dire sans les frottements et pertes de force amenées parTindividualisme capitaliste — il est évident qu'elles auront d'immenses avantages matériels et moraux, malgré les objections à priori de l'individualisme actuel qui ne sait pas voir ou qui oublie la répercussion profonde d'un changement de milieu social sur la psychologie individuelle.

(1) IciLio Vanni, la Funzione pratica délia filosofia del diritto considerata in se e in rapporto al socialismo contemporaneo. Bologne, 1894,

— as —

Lorsque le socialisme, en assurant à chacun les moyens de vivre, prétend qu'il permettra l'affirmation et le développement de toutes les individualités, il ne tombé pas dans une contradiction de principes, mais, phase prochaine de la civilisation humaine, il ne peut supprimer ni effacer ce qu'il y a de vital, c'est-à-dire de compatible avec la nouvelle forme sociale, dans les phases précédentes. Et de même que l'internationalisme socialiste n'est pas en contradiction avec l'existence de la patrie, parce qu'il la reconnaît dans ce qu'elle contient de vrai et n'en élimine que la partie pathologique, le chauvinisme ; de même le socialisme ne vit pas de contradiction, mais il suit, au contraire, les lois fondamentales de l'évolution naturelle, s'il développe et conserve la partie vitale de l'individualisme et s'il n'en supprime que les manifestations pathologiques qui font que dans le monde moderne, comme le disait Prampolini, les 90 pour cent des cellules de l'organisation sociale sont condamnées à l'anémie parce que 10 pour cent sont malades d'hypérémie et d'hypertrophie.

Evolution. — Révolution. — Révolte. — Violence individuelle. — Socialisme et Anarchie

La dernière et la plus grave des contradictions que l'on prétend relever entre le socialisme et la théorie scien-

tilique de l'évolution est dans le comment le socialisme pratique se réalisera.

Les uns pensent que le socialisme doit exposer, dès maintenant, dans tous ses détails, le cadre précis et symétrique de Torganisation sociale positive. — ff Présentez-moi une description pratique de la nouvelle société, et je déciderai alors si je dois la préférer à la société actuelle. »

D'autres — et c'est une conséquence de cette première conception fausse — s'imaginent que le socialisme veut en un jour changer la face du monde et que, nous étant endormis en plein monde bourgeois, nous pourrons nous réveiller le lendemain en plein monde socialiste.

Comment ne pas voir, dit-on alors, que tout cela se heurte foncièrement à la loi de l'évolution, dont les deux idées fondamentales — qui caractérisent l'orientation nouvelle de la pensée positive et qui l'opposent à la vieille métaphysique — sont précisément la naturalité et la gf?'adualité de tous les phénomènes, dans tous les domaines de la vie universelle, de l'astronomie à la sociologie.

Il est incontestable que ces deux objections étaient en grande partie fondées lorsqu'elles étaient dirigées contre ce qu'Engels a appelé le « socialisme utopique ».

Lorsque le socialisme, avant Karl Marx, n'était que l'expression sentimentale d'un humanitarisme aussi généreux que peu soucieux des principes les plus élémentaires du positivisme scientifique, il était tout naturel de voir ses partisans cédera l'impétuosité de leur cœur soit dans leurs protestations véhémentes contre les iniquités sociales, soit dans leurs contemplations somnambuliques d'un monde meilleur auquel Timagination cherchait à donner des con-

tours précis, depuis la République de Platon jusqu'au Looking Backward de Beliamy.

On comprend facilement combien ces constructions pouvaient facilement prêter le flanc à la critique. Celle-ci était fausse en partie, d'ailleurs, parce qu'elle partait des habitudes mentales propres au milieu moderne, et qui changeront avec le changement de milieu, mais elle était fondée en partie aussi parce que la complexité énorme des phénomènes sociaux rend impossible toute prophétie sur les menus détails d'une organisation sociale qui différera de la nôtre plus profondément que la société actuelle ne difl*ère de celle du Moyen Age, parce que le monde bourgeois a maintenu, comme la société qui Ta précédé, pour base l'individualisme, tandis que le monde socialiste aura une polarisation fondamentale autre.

Ces constructions prophétiques d'un nouvel ordre social sont du reste le produit naturel de cet artifîcialisme politique et social dont sont imbus également les individualistes les plus orthodoxes qui s'imaginent, comme Ta remarqué Spencer, que la société humaine est comme une pâte à laquelle la loi peut donner une forme plutôt qu'une au- . tre, sans tenir compte des qualités, des tendances et des aptitudes organiques et psychiques, ethniques et historiques des difl*érents peuples.

Le socialisme sentimental a fourni quelques essais de construction utopique, mais le monde politique moderne en a présenté et en présente davantage encore avec le fatras absurbe et chaotique de ses lois et des ses codes qui ei[itourent chaque homme de sa naissance à sa mort, avant même qu'il ne naisse et après même qu'il est mort, dans un

réseau inextricable de codes, de lois, de décrets, de règlements et qui rétoufïent commele ver àsoiedans son cocon.

Et chaque jour l'expérience nous montre que nos législateurs, imbus de cet artificialisme politique et social, ne font que copier les lois des peuples les plus divers, selon que la mode vient de Paris ou de Berlin, — au lieu de tirer positivement des conditions particulières et vivantes . de leur pays les intérêts positifs, pour y adapter leurs lois qui demeurent sans cela, comme les exemples abondent, lettre morte parce que la réalité des choses ne leur permet pas d'y enfoncer leurs racines et d'en féconder les points vitaux (1).

En matière de constructions sociales artificielles, les socialistes pourraient dire aux individualistes : que celui qui n'a jamais péché jette la première pierre.

La véritable réponse est tout autre. Le socialisme scientifique représente une phase beaucoup plus avancée des idées socialistes ; il est en accord complet avec la science positive moderne et il a complètement abondonné l'idée fantastique de prophétiser dès maintenant ce que sera la société humaine dans la nouvelle organisation collectiviste.

Ce que le socialisme scientifique peut affirmer, et ce qu'il affirme, avec une sûreté mathématique, c'est que le

(1) Un exemple typique nous est fourni par le nouveau code pénal italien, dans lequel on ne trouve, comme je l'avais écrit avant son application, aucune disposition qui montre qu'il a été fait pour s'adapter aux conditions de l'Italie. Ce pourrait être aussi bien un code fait pour la Grèce ou pour la Norwège, et on a emprunté aux pays du Nord le système cellulaire alors que déjà ceux-ci avaient pu reconnaître toute l'absurdité coûteuse d'un système fait pour abrutir les gens.

L'expérience malheureusement est venue confirmer mes prévisions comme a dû le constater la commission de statistique judiciaire. Ferri, la Bancarotta del nuovocodice pénale in Scuola positiva, n. 9, 1894.

courant, la trajectoire de révolution humaine est dans le sens général indiqué et prévu par le socialisme, c'est-àdire dans le sens d'une prépondérance continue, progressive des intérêts et de l'utilité de Tespèee sur les intérêts et Futilité de Tindividu — et par conséquent dans le sens d'une socialisation continue de la vie économique et, par elle, de la vie juridique, morale et politique.

Quant aux menus détails du nouvel édifice social nous ne pouvons les prévoir, précisément parce que le nouvel édifice social sera, et est, un produit naturel et spontané de l'évolution humaine, qui est déjà en voie de formation, dont les lignes générales se dessinent déjà, et non pas une construction artificielle imaginée par un utopiste ou un métaphysicien.

La situation est la même et pour les sciences sociales et pour les sciences naturelles.

En étudiant un embryon humain de quelques jours ou de quelques semaines, le biologiste ne pourra dire — c'est la loi célèbre de Haeckel : le développement de l'embryon individuel reproduit en raccourci les diverses formes de développement des espèces animales qui l'ont précédé dans la série zoologique — s'il sera mâle ou femelle, et moins encore si ce sera un individu fort ou faible, sanguin ou nerveux, intelligent ou non.

Il ne pourra donner que les lignes générales de l'évolution future de cet individu, et laissera au temps le soin de préciser, naturellement et spontanément, — d'après les conditions organiques héréditaires et les conditions du milieu dans lequel il vivra — toutes ^les particularités de sa personnalité.

C'est ce que peut et c'est ce que doit répondre tout socialiste. C'est la position prise par Bebel au Reichstag allemand (1), dans sa réponse à ceux qui veulent pavoir dès maintenant ce que sera, dans ses détails, l'État futur, et qui, profitant habilement de l'ingénuité des romanciers socialistes, critiquent leurs fantaisies artificielles, vraies dans leurs lignes générales mais arbitraires dans leurs détails.

Il en eût été de même si, avant la Révolution française, — qui détermina l'éclosion du monde bourgeois, préparé et mûri dans l'évolution antérieure — la noblesse et le clergé, classes alors au pouvoir, avaient demandé aux représentants du Tiers-État — bourgeois de naissance, aristocrates ou prêtres ayant embrassé la cause de la bourgeoisie contre les privilèges de leur caste, comme le marquis de Mirabeau et l'abbé Sieyès — : « Mais quel sera votre monde nouveau ? Présentez-nous d'abord son plan précis, ensuite nous déciderons ! »

Le Tiers-État, la bourgeoisie, n'aurait pu répondre, parce qu'il n'aurait pas pu prévoir ce que devait être la société humaine au xix® siècle : et cela n'a pas empêché la révolution bourgeoise de se faire, parce qu'elle représentait la phase ultérieure, naturelle et inévitable, d^une évolution éternelle. C'est maintenant la position du socialisme devant le monde bourgeois. Et si ce monde bourgeois, né depuis près d'un siècle seulement, doit avoir un cycle historique beaucoup plus court que le monde féodal (aristocratico-clérical), c'est simplement parce que les merveilleux progrès scientifiques du xix® siècle ont cen-

(i) Bebel, Zukunftstaat und Sozialdemo/a*atie, 1893.

tuplé la rapidité de la vie dans le temps et dans Tespace, et que Thumanité civilisée parcourt maintenant, en dix années, le même chemin qu'elle mettait, au Moyen Age, un siècle ou deux à parcourir.

La marche continuellement accélérée de l'évolution humaine est encore une des lois établies et confirmées par la science sociale positive .

Ce sont les constructions artificielles du socialisme sentimental, qui ont donné naissance à cette idée — exacte en ce qui les concerne — que socialisme est synonyme de tyrannie.

Il est évident que si la nouvelle organisation sociale n'est pas la forme spontanée de révolution humaine, mais bien la construction artificielle sortie toute formée du cerveau d'un architecte social, celui-ci ne pourra s'empêcher de discipliner le nouvel engrenage social par une infinité de règlements, et par l'autorité supérieure qu'il attribuera à un esprit directeur, individuel ou collectif. On comprend alors comment une telle organisation fait naître chez les adversaires — qui ne voient dans le monde individualiste, que les avantages de la liberté et qui oublient les maux qui en découlent librement — l'impression d'un couvent, d'un enrégimentement, etc. (1).

Un autre produit artificiel contemporain est venu confirmer cette impression — le socialisme d'Etat. Au fond il ne diffère pas du socialisme sentimental ou utopiste et

(1) C'est ce socialisme artiQciel qu'attaque Herbert Spencer dans sa brochure De Vesclavage à la liberté ^ reproduite dans son récent ouvrage Problèmes de morale et de sociologie. Paris, 1894.

comme le disait Liebknecht au congrès socialiste de Berlin (1892), ce serait « un capitalisme d'État, qui joindrait à l'exploitation économique Tesclavage politique ». Le socialisme d'État est un symptôme de la puissance irrésistible du socialisme scientifique et démocratique — comme le montrent les fameux rescrits de l'empereur Guillaume, convoquant aune conférence internationale pour résoudre (c'est l'idée enfantine du décret) les problèmes du travail, et la fameuse encyclique de Conditione opificum du très habile pape Léon XIII qui a su ménager la chèvre et le chou. Mais ces rescrits impériaux et ces encycliques papales — parce qu'on ne peut ni sauter ni supprimer les phases de l'évolution sociale — ne pouvaient qu'avorter dans notre monde bourgeois, individualiste et libériste. Certes, il ne lui aurait pas déplu, à ce monde bourgeois, d'étrangler le vigoureux socialisme contemporain dans l'étreiiite amoureuse de l'artificialisme officiel et du socialisme d'Etat, car on s'était aperçu, en Allemagne et ailleurs, que ni les lois, ni les répressions exceptionnelles, ne peuvent suffire (l).

Tout cet arsenal de règlements et d'inspections n'a rien à voir avec le socialisme scientifique qui prévoit, d'une

(1) C'est contre le socialisme d'État que portent la plupart des objections individualistes et anarchistes de Spencer, Vlndividu contre VEtat, Paris, 1885.

On se souvient encore, à ce sujet, de la polémique célèbre entre Spencer et Laveleye, VEtat et Vindividu ou Darwinisme social et Christianisme in Contemporay Review^ 1885.

Lafargue dans un article sur Herbert Spencer et le socialisme, publié dans le Times et reproduit dans VEre nouvelle, 1894, n'a pas relevé cette différence dans l'objet des critiques individualistes de Spencer.

Cf. GiCGOTTi^ Socialismo di Stato e Socialismo democratico, 1892.

manière claire, que la direction de la nouvelle organisation sociale, nécessaire pour l'administration de la propriété collective, ne sera pas plus confuse que ne Test actuellement l'administration de l'État, des provinces et des communes et correspondra, au contraire, beaucoup mieux à l'utilité sociale et à l'utilité individuelle, parce qu'elle sera un produit naturel et non pas un produit parasite de la nouvelle organisation sociale. De même, le système nerveux d'un mammifère est l'appareil régulateur de son organisme ; il est, certes, plus complexe que celui de l'organisme d'un poisson ou d'un mollusque, mais il n'a pas pour cela étouffé tyranniquement l'autonomie des autres organes et appareils, ou des cellules dans leur confédé- ' ration vivante.

Il est donc entendu que pour réfuter le socialisme il ne faut pas répéter les objections courantes contrôle socialisme artificiel et sentimental qui peut bien encore, j'en conviens, continuer d'exister dans la masse nébuleuse des idées populaires. Mais, chaque jour, il perd du terrain auprès des partisans conscients — prolétaires, bourgeois ou aristo- . crates — du socialisme scientifique qui, armé, grâce àl'impulsion géniale de Marx, de toutes les inductions les plus positives de la science moderne, triomphe des vieilles objections que nos adversaires répètent encore par habitude mentale, mais qui ont été dépassées par la conscience contemporaine en même temps que ce socialisme utopique qui les avait provoquées.

Il faut faire la même réponse à la seconde partie de l'objection relative au mode selon lequel se réalisera l'avènement du socialisme.

C'est une conséquence inévitable et logique du socialisme utopique et artificiel que de penser que la construction architectonique proposée par tel ou tel rétormateur doit ou peut être appliquée du jour au lendemain par un décret.

Dans ce sens, il est très exact que Tillusion utopique du socialisme empirique est en opposition avec la loi positive de révolution, et, comme telle, je l'ai combattue dans mon livre sur le Socialism.o e Crim.inalitk, parce qu*a-4 lors (1883) les idées du socialisme scientifique ou socialisme marxiste n'étaient pas encore répandues en Italie.

Un parti politique ou une théorie scientifique sont des produits naturels qui doivent passer par les phases vitales de l!enfance et de la jeunesse, avant d'atteindre un développement complet. Il était donc inévitable qu'avant d'être scientifique ou positif, le socialisme, en Italie comme dans les autres pays, passât par les phases infantiles de l'exclusivisme corporatif (des seuls travailleurs manueZs), du romantisme nébuleux qui, donnant au mot révolution une signification restreinte et incomplète, s'est toujours bercé de cette illusion qu'un organisme social peut être radicalement changé du jour au lendemain avec quatre coups de fusil, comme put l'être un régime monarchique en régime républicain.

Mais il est infiniment plus facile de changer l'enveloppe politique d'une organisation sociale, — parce qu'elle influe moins sur le fond économique de la vie sociale, — qu'une orientation différente de cette vie sociale dans sa constitution économique.

Les procès de transformation sociale, comme du reste ^

sous des dénominations différentes , ceux de toute transformation dans les êtres vivants sont : révolution, — la révolution, — la révolte, — la violence individuelle.

Une espèce minérale ou végétale ou animale peut subir, dans le cycle de son existence, ces quatre processus.

Aussi longtemps que la structure et le volume du centre de cristallisation, le gei;me, T embryon augmentent graduellement, nous avons un processus graduel et continu d'évolution, auquel doit succéder, à un certain moment, un processus de révolution, plus ou moins prolongé, représenté, par exemple, parla séparation du cristal entier de la masse minérale qui l'environne, ou par certaines phases révolutionnaires de. la vie végétale ou animale, comme par exemple le moment de la reproduction sexuelle ; il peut y avoir également une période de révolte, c'est-à-dire de violence personnelle associée, comme cela se constate assez souvent chez les espèces animales qui vivent en société ; il peut y avoir aussi violence personnelle isolée, comme dans les luttes pour la conquête de la nourriture ou de la femelle chez les animaux de la même espèce.

Ces mêmes processus se retrouvent dans le monde humain. Par évolution il faut entendre la transformation quotidienne, presque inaperçue mais continuelle et inévitable; par révolution, la période critique et décisive, plus ou moins prolongée, d'une évolution arrivée à son terme ; par révolte, la violence partiellement collective qui éclate, à Toccasion de telle ou telle circonstance particulière, sur un point et à un moment donnés; par violence individuelle, Faction d*un individu contre un ou plusieurs autres individus, qui peut être l'effet de l'explosion d'une passion

fanatique ou d'instincts criminels, ou la manifestation d'un défaut d'équilibre mental, — et qui se rattache aux idées les plus en vogue à un moment politique ou religieux donné.

Il faut remarquer d'abord que tandis que la révolution et l'évolution relèvent de la physiologie sociale, la révolte et la violence individuelle relèvent de la pathologie sociale.

Ce ne sont là, cependant, que des processus naturels et spontanés, parce que, comme l'a montré Virchow, la pathologie n'est que la suite de la physiologie. D'ailleurs, les symptômes pathologiques ont ou- devraient avoir une grande valeur diagnostique pour les classes au pouvoir ; mais celles-ci, malheureusement, à chaque époque historique, dans les moments de crise politique comme dans ceux de crise sociale, ne savent inventer d'autre remède que la répression brutale, la guillotine ou la prison, et s'imaginent pouvoir ainsi guérir la maladie organique et constitutionnelle qui trouble le corps social (1).

Mais il est incontestable, en tous cas, que les processus de transformation sociale normaux et partant les plus féconds et les plus sûrs, bien que les plus lents et les moins efficaces en apparence, ce sont l'évolution et la révolution,

(1) Au moment où je corrigeais les épreuves de fédition italienne de cet ouvrage, M. Crispi venait de proposer « des lois exceptionnelles de sûreté publique », qui, prenant prétexte des attentats anarchistes, veut par ce procédé frapper et supprimer le socialisme.

Les lois répressives peuvent supprimer des hommes, mais non pas ridée. A-t-on oublié l'échec des lois exceptionnelles votées en Allemagne contre le parti socialiste ?

On peut augmenter le nombre des délits, supprimer les libertés publiques..., mais là n'est pas le remède. Le socialisme n*en continuera pas moins sa marche.

en prenant celle-ci dans son sens exact et positif, comme phase dernière d'une évolution et non dans le sens courant et inexact de révolte tumultueuse et violente (1).

Il est évident, en effet, que l'Europe et l'Amérique sont, dans cette fin de xix« siècle, dans une période de révolution préparée par l'évolution fécondée par l'organisation bourgeoise elle-même et suivie par le socialisme utopique comme par le socialisme scientifique. Et même, nous sommes dans cette période de la vie sociale que Bagehot appelle « l'âge de la discussion » (2), et on observe déjà ce que Zola a appelé, dans Germinsil, le craquement du plancher politico-social, tous ces symptômes que Taine a décrits dans Y Ancien Régime, en racontant l'histoire des vingt années qui ont précédé 1789. Les moyens répressifs ne pouvant servir à rien contre la révolution intérieure que révèlent ces symptômes, il n'y aurait d'efficaces et de fécondes que des lois de réforme et de prévention sociales, qui, tout en assurant le présent, rendent moins douloureux, comme le disait Marx, « l'enfantement de la nouvelle société ».

Dans ce sens l'évolution et la révolution constituent les processus les plus féconds et les plus sûrs des métamorphoses sociales. La société humaine formant un orga- ■} nisme naturel et vivant, comme tous les autres, ne peut pas subir des transformations soudaines, comme se l'imaginent ceux qui pensent qu'il faut recourir uniquement.

(1) LoMBROSO et Laschi, le Crime politique ^ etc., et la monographie d'ELisÉE Reclus, Evolution et Révolution,

(2) Bagehot, Lois scientifiques du développement des nations j trad. franc., Paris, 1884, liv. IV.

ou de préférence, à la révolte ou à la violence personnelle pour réaliser une nouvelle organisation sociale. C'est pour moi comme si Ton s'imaginait qu'un enfant ou un jeune homme peut, en un jour, accomplir une évolution biologique telle — même dans la période révolutionnaire de la puberté — qu'il devienne immédiatement adulte (1).

Il est facile de comprendre comment le sans-travail, dans les affres de la faim, le cerveau épuisé par manque de nourriture, peut s'imaginer qu'en donnant un coup de poing à un agent de police, en jetant une bombe, en faisant une barricade ou en prenant part à une émeute, il hâte la réalisation d'un idéal social où T iniquité aura disparu.

Et même, en dehors de ce cas, on comprend que la force impulsive du sentiment, prédominante chez certains, puisse les pousser, par une généreuse impatience, à quelque tentative réelle — et non pas imaginaire comme celles que les polices de tous les temps et de tous les pays soumettent à la répression des tribunaux — pour répandre la terreur chez ceux qui sentent le pouvoir politique ou économique s'échapper de leurs mains.

(1) C'est ce défaut de notions, même élémentaires, sur la géologio, la biologie individuelle ou collective, qui fait que beaucoup d*hommes du peuple, à Tesprit vif mais non disciplinés d'une manière positive, se plaisent plutôt dans le vague de l'idéal anarchique, même lorsqu'ils répudient l'emploi des moyens violents.

Je me rappellerai toujours, comme d'un exemple typique, un typographe de Florence, doux et intelligent, qui, après avoir entendu une de mes conférences sur le socialisme marxiste, m'avoua qu'il ne tenait plus autant à ses idées anarchistes, alors qu'il avait accepté jusque-là ce programme : « passer de la monarchie à l'anarchie ».

Telle est malheureusement la consistance intellectuelle de beaucoup de gens qui ne se disent anarchistes que parce que les premières idées de critique sociale leur ont étéappprtées par tel propagandiste qui s'imagine prêcher l'anarchie parce qu'il veut supprimer... « la médaille

Mais lesocialisme scientiflque, notammenten Allemagne, sous l'influence directe du marxisme, a complètement abandonné ces vieilles méthodes du romantisme révolutionnaire. Souvent employées elles ont toujours avorté et, pour cela même, les classes dominantes ne Iqs redoutent plus, parce que ce ne sont que de légères secousses localisées contre une forteresse qui a encore une force de résistance plus que sufïisante pour demeurer victorieuse, et par cette victoire arrêter momentanément l'évolution grâce à la sélection qui élimine les adversaires les plus audacieux et les plus forts .

Lesocialisme marxiste est révolutionnaire au sens scientifique du mot et il se développe désormais en pleine révolution sociale — personne ne voudra nier, je pense, que la fin du x[x« siècle marque la phase critique de l'évolution bourgeoise lancée à toute vapeur, même en Italie, sur la route du capitalisme individualiste.

Le socialisme marxiste a la franchise de dire, par la bouche de ses représentants les plus autorisés, à la grande phalange douloureuse du prolétariat moderne, qu'il n'a pas la baguette magique qui transforme le monde du jour

du député » et qu'il se plaît dans les doubles sens du mot « révolution ».

Aussi, d'après moi,- une étude plus complète des sciences naturelles, dans les écoles élémentaires et secondaires, — au lieu de ce classicisme inoculé par le latin et le grec qui ne trempe pas les jeunes gens pour la vie et qui les stérilise dans la contemplation archéologique des toges et des faisceaux des licteurs — peuvent étr«5 Tantidote le plus efficace, bien mieux que la répression, du romantisme politique individualiste du « poignard de Bru tus » ou de la « sagesse de Titus ».

Mais malheureusement il n'y a pas de critères fermes dans Tinstruction publique du monde bourgeois et cela ne fait que confirmer mon affirmation : lorsque Tanarchie descend d'en haut, le sentiment anarchiste monte d'en bas.

au lendemain, comme on change de décors au théâtre ; il dit au contraire, en répétant le cri fatidique de Marx, « Prolétaires de tous les pays, unissez vous », que la révolution sociale ne peut atteindre son but si elle n'est mise d'abord dans la conscience des ouvriers eux-mêmes par la vision nette de leurs intérêts de classe et par la force que leur donnera leur union, et qu'ils ne s'éveilleront pas un jour en plein régime socialiste parce que, divisés et inactifs 364 jours par an, ils se révolteront le 365® ou se livreront à quelque acte de violence personnelle.

C'est ce que j'appelle la psychologie du « gros lot». Beaucoup d'ouvriers s'imaginent, en effet, que — sans rien faire pour se constituer en parti de classe conscient — ils gagneront un jour le gros lot, la révolution sociale, comme la manne, dit-on, venait du ciel aux Hébreux.

Le socialisme scientifique a remarqué que la puissance de transformation va en diminuant d'un processus à l'autre, de l'évolution à la révolution, de celle-ci à la révolte, et de la révolte à la violence individuelle. Et parce qu'il s'agit d'une transformation de la société tout entière dans sa base économique, et par conséquent dans son organisation juridique, politique et morale, le processus de transformation est d'autant plus efficace et mieux adapté qu'il est plus social et moins individuel.

Les partis individualistes sont personnalistes même dans la lutte quotidienne ; le socialisme, au contraire, est collectiviste même dans celle-ci, parce qu'il sait que l'organisation actuelle ne dépend pas de tel ou tel individu, mais de la société entière. Et c'est pourquoi aussi, d'un autre côté, la charité, si généreuse qu'elle soit, étant

nécessairement personnelle et partielle, ne peut être un remède à la question sociale, et partant collective, de la distribution de la richesse.

Dans les questions politiques, qui laissent intacte la base économico-sociale, on comprend que, par exemple, l'exil de Napoléon III ou de l'empereur Dom Pedro puisse instaurer une république. Mais cette transformation n'atteint pas le fond de la vie sociale, et l'empire d'Allemagne ou la monarchie italienne sont socialement bourgeois tout comme la république française ou la république de TAipérique du Nord, parce que malgré les différences poli* tiques j ils appartiennent tous à la même phase économicosociale.

C'est pourquoi les processus d'évolution et de révolution, les seuls complètement sociaux ou collectifs, sont les plus efficaces, tandis que la révolte partielle et plus encore la violence individuelle n'ont qu'une très faible puissance de transformation sociale ; elles sont, d'ailleurs, anti-sociales et anti-humaines, parce qu'elles réveillent les instincts sauvages primitifs et qu'elles nient, dans la personne même de celui qu'elles frappent, le principe dont elles se croient animées : le principe du respect de la vie humaine et de la solidarité.

A quoi sert de s'hypnotiser avec des phrases sur « la propagande par le fait » et sur « l'action immédiate » ?

On le sait, les anarchistes, individualistes, « amorphistes », « libertaires », admettent comme moyen de transformation, sociale la violence individuelle qui va de l'homicide au vol ou à l'estampage, même entre compagnons ; et ce n'est plus alors qu'un coloris politique donné

à des instincts criminels qu'il ne faut pas confondre avec le fanatisme politique, qui est un phénomène très différent, commun aux partis extrêmes et romantiques de tous les temps. L'examen positif de chaque cas en particulier, avec l'aide de l'anthropologie et de la psychologie, peut décider seul si l'auteur de telle ou telle violence est un criminel-né, un criminel-fou ou un criminel poussé par le fanatisme politique.

J'ai, en effet, toujours soutenu, et je soutiens encore, que le « criminel politique », dont certains veulent faire une catégorie spéciale, ne constitue pas une variété anthropologique particulière, mais qu'il peut se rattacher à une quelconque des catégories anthropologiques des criminels de droit commun, et spécialement à l'une de ces trois : le criminel-n^, par tendance congénitale, le criminel-/bu, le criminel par passion fanatique.

L'histoire du passé et celle de ces derniers temps nous en offrent des exemples évidents.

Au Moyen Age les croyances religieuses préoccupaient la conscience universelle et coloraient les excès criminels ou fous de beaucoup de déséquilibrés, ou bien déterminaient réellement des cas de « sainteté » plus ou moins hystérique. A la fin de notre siècle, ce sont les questions politico-sociales qui préoccupent, et avec quelle véhémence ! la conscience universelle — qui s'exalte par cette contagion universelle que crée le journalisme avec sa grande réclame — et ce sont elles qui colorent les excès criminels ou fous de beaucoup de déséquilibrés ou qui déterminent des cas de fanatisme chez des hommes foncièrement honnêtes, mais atteints d'hypéresthésie.

Ce sont les questions politico-sociales dans leur forme la plus extrême qui ont, à chaque moment historique, la puissance suggestive la plus intense. En Italie c'était, il y a soixante ans, le mazzinianisme ou le carbonarisme ; il y a vingt ans, c'était le socialisme ; c'est maintenant Vanarchisme.

On comprend très facilement qu'il y ait eu à chaque époque, et suivant la tendance dominante, des violences personnelles... Felice Orsini, par exemple, est un des martyrs de la révolution italienne.

Dans chaque cas de violence individuelle, si on ne veut pas s'en tenir aux jugements nécessairement erronés, nés sous le coup de l'émotion, la décision ne peut être que le résultat d'un examen physio-psychique sur son auteur, comme pour tout autre déUt.

Felice Orsini fut un criminel politique par passion. Parmi les anarchistes bombistes ou assassins de nos jours, on peut trouver le criminel-né — qui colore simplement son manque congénital de sens moral ou social, d'un vernis politique — ; le criminel-fou ou mattoide qui rattache son défaut d'équilibre mental aux idées politiques du moment ; on* peut trouver aussi le criminel par passion politique, vraiment convaincu et presque normal, chez lequel l'acte criminel est déterminé uniquement par l'idée fausse (que le socialisme combat) de la possibilité

d'une transformation sociale par une violence individuelle (1).

(1) Hamon, les Hommes et les théories de Vanarchie. Paris, 1893. — LoMBROso, Ultime scoperte ed applicazioni delV antropologia criminale. Turin, 1893.

Quoi qu'il en soit, qu'il s'agisse d'un criminel-né ou fou ou d'un criminel politique par passion, il n'en est pas moins vrai que la violence personnelle, adoptée par les anarchistes individualistes, n'est que le produit logique de l'individualisme poussé aux extrêmes et, partant, le produit naturel de l'organisation économique actuelle — secondé par le « délire de la faim » aiguë ou chronique ; mais il est aussi le moyen le plus efficace et le plus antihumain de transformation sociale (1).

(1) Au moment où je corrigeais les épreuves de l'édition italienne de ce livre, Fémotion n'était pas encore dissipée qu'avait fait naître l'attentat inofifensif dirigé contre M. Crispi, à Rome, le 16 juin et surtout l'émotion beaucoup plus vive produite par la mort du Président de la République française, Sadi Garnot, le 24 juin.

Je reproduis ici, comme document, la déclaration publiée par une section du Parti socialiste des ouvriers italiens dans le Secolo du 27-28 juin et distribuée à Milan en manifeste par milliers d'exemplaires et dont n'ont parlé ni les journaux conservateurs ni les journaux progressistes, afin de perpétuer la confusion entre le socialisme et l'anarchie.

Voici la déclaration :

Le Parti socialiste aux ouvriei*s italiens. — A bas les assassins ! — « L'humanité comprend maintenant que la vie est sacrée et ne tolère « pas les brutales violations de ce grand principe, qui est moralement « l'àrae du socialisme. » G. Prampolini.

« Gelui qui lutte pour le droit à la vie en échange de son travail réprouve tout attentat à la vie humaine, — qu'il soit le fait de l'exploitation bourgeoise dans les usines, des bombes ou des poignards de révolutionnaires inconscients.

« Le Parti socialiste qui a ce principe pour devise, qui attend tout de l'organisation consciente des forces ouvrières, exècre le crime consommé sur la personne du Président de la République ft*ançaise, comme un acte brutal, comme la négation de tout principe de logique révolutionnaire.

« Il faut faire pénétrer dans le prolétariat la conscience de ses propres droits, lui fournir la structure de l'organisation et le pousser à fonctionner comme organisme nouveau : il faut conquérir les pouvoirs publics par le moyen que nous donne la civilisation moderne.

« Se révolter, frapper au hasard avec une bombe sur les spectateurs

Mais tous les anarchistes ne sont pas individualistes^ amorphistes ou autonomistes, il y a aussi des anarchistes communistes.

Ceux-ci répudient les violences personnelles^ comme moyen ordinaire de transformation sociale (Merlino, par exemple, Ta récemment affirmé dans sa brochure : Nécessita e base di un accordo, Prato, 1892), mais même ces anarchistes communistes se séparent du socialisme marxiste et par Vidéal dernier et surtout par la méthode de transformation sociale. Ils combattent le socialisme marxiste parce qu'il est légaXitaire et parlementaire, et ils soutiennent que le mode le plus efficace et le plus sûr de transformation sociale c'est la révolte.

dans un théâtre, tuer un individu, est le fait de barbares ou d'inconscients. Le parti socialiste voit dans ces actes la manifestation violente de sentiments bourgeois.

« Nous sommes les adversaires de toutes les violences de Texploi* tation bourgeoise, de la guillotine, de la fusillade, des attentats anarchistes. — Vive le socialisme ! »

Le sociali sme réprime toutes ces formes stériles et répugnantes de violence individuelle.

Garnot mort — après la première émotion qui, par représailles, se tourna contre des Italiens innocents par suite du réveil des instincts ataviques provoqué par ces attentats —, la République française a réélu un autre président et rien ne sera changé, comme rien ne le fut, en Russie, après la mqrt d'Alexandre II.

Mais la question peut être envisagée à un autre point de vue que les conservateurs, les progressistes et les radicaux oublient trop complètement.

Le jour même de ces attentats deux explosions de gaz avaient lieu, Tune dans les mines de Karwinn (Autriche) et Tautre dans les mines de CardifT (Angleterre) : la première causait la mort de 257 mineurs... y la seconde la mort de SiO !! .

Bien que la mort d'un honnête homme comme Carnot puisse être regrettée, elle n'est pas comparable à la somme de douleurs humaines, de misère et de maux dont furent frappées ces 467 familles ouvrières, tout aussi innocentes. Et cependant l'intérêt de classe — même inconsciemment — remplit de regrets, de protesta-

Ces affirmations, qui répondent au vague des sentiments et des idées d'une trop grande partie de la classe ouvrière et à l'impatience provoquée par leur condition misérable, pourront rencontrer une approbation inconsciente momentanée, mais leur action ne peut être qu'éphémère. L'explosion d'une bombe peut bien faire naître une émotion momentanée, mais elle ne fait pas avancer d'un millimètre l'évolution de« consciences vers le socialisme, tandis qu'elle détermine une réaction sentimentale, réaction en partie sincère, mais habilement fomentée et exploitée comme prétexte à répression.

Dire aux ouvriers que, sans avoir préparé les moyens matériels, mais surtout sans solidarité et sans conscience

lions, de démonstrations, les journaux bourgeois (conservateurs, progressistes et radicaux) du monde entier — et les télégrammes pleins de dignité du roi dltalie se mêlent aux envolées oratoires de mon ami Cavalotti — mais ce même intérêt de classe — ' inconsciemment si Ton veut — fait Toubli le plus complet sur les martyrs du travail des mines de Karwinn, de GardifT, etc.

On dira, il est vrai, que le meurtre de Carnot fut Tœuvre volontaire d'un fanatique, tandis que personne n'est Tauteur de la mort de ces 467 mineurs ! — Et certes il y a une différence.

Mais il faut remarquer que si la mort de ces 467 mineurs n'est directement l'œuvre volontaire de personne, elle est indirectement un effet du capitalisme individuel, qui, pour augmenter ses revenus, réduit autant que possible les dépenses, ne diminue pas les heures de travail, ne prend pas toutes les mesures préventives indiquées par la science et imposées môme quelquefois par la loi, qui ne se trouve ainsi pas respectée, car la justice de chaque pays est aussi flexible pour les intérêts de la classe dominante qu'elle est dure à la classe ouvrière.

Si les mines formaient une propriété collective, il est certain que la propriété serait moins avare de prendre toutes les précautions techniques préventives (par exemple, l'éclairage électrique), qui diminueraient ces épouvantables catastrophes qui augmentent sans fin la foule anonyme des martyrs du travail et qui ne troublent même pas la digestion des actionnaires des sociétés minières.

Voilà ce que nous donne le régime individualiste ; tout cela sera transformé par le régime socialiste.

morale, ils doivent s'insurger contre les classes au pouvoir, c'est plutôt faire le jeu de ces classes mêmes, parce que celles-ci sont sûres de la victoire matérielle quand révolution n'est pas mûre et que la révolution n'est pas prête (1).

Aussi, a-t-on pu constater, dans la dernière révolte sicilienne, en dépit de tous les mensonges intéressés, que là où le socialisme était plus avance et plus conscient, il n'y a eu ni violences personnelles, ni révoltes, comme par exemple chez les paysans de Piana dei Greci, dont Nicola Barbato a fait des socialistes conscients ; tandis que ces mouvements convulsifs se sont produits hors du champ de la propagande socialiste comme une révolte contre les exactions et les camorre municipales, ou là où la propagande socialiste moins consciente a été étouffée par les fureurs causées par la faim et la misère (2).

L'histoire démontre que les pays où les révoltes ont été les plus fréquentes sont ceux où le progrès social est le moins avancé. Les énergies populaires s'épuisent et se brisent dans ces excès fébriles et convulsifs, et alternent avec des périodes d'accablement et de méfiance — - auxquelles correspond la théorie bouddhiste de Vabstention électorsile,,. si commode pour les partis conservateurs. Nous ne voyons jamais là cette continuité d'action consciente, plus lente et moins efficace en apparence, mais en réalité la seule qui puisse réaliser ce qui nous apparaît comme les miracles de l'histoire.

(1) RiENZi, VAnarchisme ; Deville, VAnarchisme,

(2) A. Rossi, VAgitazione in Sicilia, Milan, 1894. — Golajanni, In Sicilia, Rome, 1894.

Aussi le socialisme marxiste, dans tous les pays, désormais, a-t-il proclamé que le principal moyen de transformation sociale doit être la conquête des pouvoirs publics (dans les administrations locales comme dans les Parlements) comme un des eflfets de l'organisation consciente des ou\Tiers en parti de classe. Plus progressera, dans les pays civilisés, l'organisation politique des ouvriers, plus on verra se réaliser, par évolution fatale, l'organisation socialiste de la société, d'abord par les concessions partielles, mais toujours plus importantes, arrachées à la classe capitaliste par la classe ouvrière (la loi des huit heureSy par exemple), puis par la transformation intégrale de la propriété individuelle en propriété sociale.

Quant à la question de savoir si cette transformation intégrale, qui se prépare actuellement par évolution graduelle et approche ainsi du moment critique et décisif de la révolution sociale, pourra se faire avec ou sans le concours des autres moyens de transformation — révolte et violence individuelle — c'est ce que personne ne peut prophétiser.

Notre vœu sincère est que la révolution sociale, lorsque son évolution sera mûre, s'opère pacifiquement, comme se sont faites tant d'autres révolutions, sans effusion de sang : comme la révolution anglaise, qui a précédé d'un siècle, avec le Bill of rights, la Révolution française; comme la révolution italienne accomplie en Toscane, en 1859 ; comme la révolution brésilienne, avec l'exil de l'empereur Dom Pedro, en 1892.

Il est certain que la culture plus répandue dans le peuple, son organisation consciente en parti de classe sous la bannière du socialisme, ne font qu'augmenter la

probabilité de notre souhait, et dissipent les prévisions anciennes de réaction après Tavènement du socialisme, qui avaient bien raison d'être lorsque le socialisme était encore utopique dans ses moyens de réalisation au lieu d'être, comme il l'est maintenant, la phase naturelle et spontanée, et partant inévitable et irrévocable, de l'évolution humaine.

D'où partira cette révolution sociale ? Je suis fermement convaincu que si les peuples latins, parce que méridionaux, sont plus prêts à la révolte, qui peut suffire quand il s'agitde transformations purement politiques, les peuples du Nord, Allemands et Anglo-Saxons, sont mieux préparés à la discipline tranquille, mais inexorable de la véritable révolution, entendue comme phase critique d'une évolution, organique et partielle, antérieure, qui est le seul processus efficace pour une transformation vraiment sociale.

C'est en Allemagne et en Angleterre, où le développement plus grand de l'industrialisme bourgeois accélère fatalement ses conséquences fâcheuses et, par conséquent, la nécessité du socialisme, c'est là que commencera peutêtre la grande métamorphose sociale, commencée partout d'ailleurs, et de là elle se propagera à travers la vieille Europe, comme à la fin du siècle dernier partit de France le signal de la révolution politique et bourgeoise.

Quoiqu'il en soit, nous venons de démontrer une fois de plus la différence profonde qu'il* y a entre le socialisme et l'anarchisme — que nos adversaires et la presse servile s'efforcent de confondre (1) — et, en tous cas, j'ai démontré

(1) Je dois reconnaûtre qu'un des historiens récents du socialisme, M. Vabbé Winterer — plus loyal que plus d'un jésuite en redingote —

que le socialisme marxiste est d'accord avec la science positive et la continue. C'est pour cela même qu'il a fait de la théorie de l'évolution la base de ses inductions et qu'il marque ainsi la phase vraiment vivante et définitive — par conséquent la seule dans la conscience de la démocratie collectiviste — de ce socialisme resté jusqu'ici flottant dans les nébulosités du sentiment et qu'est venu guider la boussole infaillible de la pensée scientifique renouvelée par les œuvres de Darwin et de Spencer.

distingue toujours, pour chaque pays, le mouvement socialiste et le mouvement anarchiste, WiNTERER, le Socialisme contemporain^ Paris, 1894, 2* édit. passim.

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