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PREMIERE PARTIE

Virohow et Haeckel au Congrès de Munich

Le 18 septembre 1877, M. Ernest Haeckel, le célèbre embryologiste dléna, prononçait au Congrès des naturalistes, qui se tenait à Munich, un éloquent discours pour la défense et la propagande du darwinisme, à ce moment l'objet des polémiques les plus orageuses.

Quelques jours après, M. Virchow, le grand pathologiste, — un militant du parti parlementaire « progressiste », aussi misonéiste en politique qu'il Vest dans la science — attaquait violemment la théorie darwinienne de révolution organique, et, par un très juste pressentiment, il lançait contre elle ce cri d'alarme et cet anathème

politique : « le darwinisme conduit directement au socialisme».

Les darwinistes allemands, et à leur tête MM. Oscar Schmidtet Haeckel, protestèrent immédiatement; et, pour ne pas ajouter à tant d'oppositions, d'ordre religieux, philosophique et biologique, soulevées alors contre le darwinisme, cette grave préoccupation politique, ils soutinrent au contraire que la théorie darwinienne est en opposition ouverte, absolue avec le socialisme.

ce kSI les socialistes étaient avisés (écrivait M. Oscar Sclimidt dans VAiisland du 27 novembre 1877), ils feraient tout au monde pour étouffer sous le silence la théorie de la descendance, car cette doctrine proclame hautement que les idées socialistes sont inapplicables. »

(( En effet, disait Haeckel(l), il n'est point de doctrine scientifique qui proclame plus ouvertement que la théorie de la descendance, que l'égalité des individus, à laquelle tend le socialisme, est une impossibilité ; qu'elle est, cette égalité chimérique, en contradiction absolue avec l'inégalité nécessaire, et existant partout en fait, des individus.

c( Le socialisme demande pour tous les citoyens des droits égaux, des devoirs égaux, des biens égaux, des jouissances égales ; la théorie de la descendance établit, au contraire, que la réalisation de ces vœux est purement et simplement impossible; que, dans les sociétés humaines comme dans les sociétés animales, ni les droits, ni les devoirs, ni lés biens, ni les jouissances de tous les membres associés ne seront et ne peuvent jamais être égaux.

« La grande loi de la différenciation enseigne que, aussi bien dans la théorie générale de l'évolution que dans sa partie biologique, la théorie de la descendance, la variété des phénomènes sort d'une unité originelle, la diversité des fonctions d'une identité primitive, la complexité de l'organisation d'une simplicité primordiale. Les conditions de l'existence sont, dès l(3ur entrée dans la vie, inégales pour tous les individus. Ajoutez les qualités héré-

(1) Loi preuves du transformisme. — Réponse à Vircliow. — Paris, 1879, tracl. Soury, pag. 110 et suiv.

ditairesj les dispositions innées plus ou moins dissemblables. Comment notre tâche dans la vie et les résultats qui en découlent pourraient-ils être partout égaux?

« Plus la vie sociale est développée, plus le grand principe de la division du travail prend d'importance, plus Texistence durable de TEtat tout entier exige que ses membres se partagent les devoirs si variés de la vie ; et, comme le travail qui doit être accompli par les individus, ainsi que la dépense de force, de talent, de moyens, etc., qu'il nécessite, diffèrent au plus haut point, il est naturel que la récompense de ce travail soit également fort différente. Ce sont là des faits tellement simples et ai évidents, que tout homme politique intelligent et éclairé devrait, ce me semble, préconiser la théorie de la descendance et la doctrine générale de révolution, comme le meilleur contre-poison contre les absurdes utopies égalitaires des socialistes.

<c Et c'est le darwinisme, la théorie de la sélection, que Virchow, dans sa dénonciation, a eu plus en vue encore que le transformisme, la théorie de la descendance, que l'on confond toujours ! Le darvi^inisme est tout plutôt qiie socialiste.

(( Si Ton veut attribuer une tendance politique à cette théorie anglaise, — ce qui est permis, — cette tendance ne saurait être qu'aristocratique, nullement démocratique, encore bien moins socialiste.

« La théorie de la sélection enseigne que dans la vie de Thumanité, comme dans celle des plantes et des animaux, partout et toujours une faible minorité privilégiée parvient seule à vivre et à se développer ; l'immense majorité, au

contraire, pâtit et succombe plus ou moins prématurément. Innombrables sont les germes de toute espèce de plantes et d'animaux, et les jeunes individus qui en sortent. Mais le nombre de ceux qui ont la bonne fortune de se développer jusqu'à leur complète maturité et qui atteignent le but de leur existence est, en quelque sorte, insignifiant.

« La cruelle et impitoyable « lutte pour Texistence », qui sévit partout dans la nature animée, et doit naturellement sévir, cette éternelle et inexorable concurrence de tout ce qui vit, est un fait indéniable. Seul, le petit nombre élu des plus forts ou des plus aptes est en état de soutenir victorieusement cette concurrence : la grande majorité des concurrents malheureux doit nécessairement périr. Que Ton déplore cette fatalité tragique, à la bonne heure; mais on ne peut ni la nier, ni la changer. Tous sont appelés, mais peu sont élus !

« La sélection, Y « élection » de ces « élus » est liée de toute nécessité à la défaite ou à la perte du grand nombre des êtres qui ont survécu. Aussi, un autre savant anglais a-t-il appelé le principe fondamental du darwinisme « la survivance des plus aptes, la victoire des meilleurs ».

« En tout cas, le principe de la sélection n^est rien moins que démocratique ; il est, au contraire, foncièrement aristocratique. Si donc le darwinisme, poussé jusque dans ses dernières conséquences, a, selon Virchow, pour l'homme politique « un côté extraordinairement dangereux », c'est sans doute qu'il favorise les aspirations aristocratiques ».

J'ai reproduit en entier, dans leur forme môme, tous les arguments de Haeckel, parce que ce sont ceux que répètent — en variant le ton et avec des expressions qui ne diffèrent de celles-ci qu'en précision et en éloquence — ces adversaires du socialisme, qui aiment à prendre une allure scientifique et qui se servent, pour faciliter leur polémique, de ces phrases toutes faites qui ont cours, même dans la science, plus qu'on ne se Timagine.

Il est facile pourtant de démontrer que, dans ce débat, la manière de voir de Virchow a été plus exacte et plus clairvoyante, et que l'histoire de ces vingt dernières années est venue lui donner pleinement raison.

Il est arrivé, en effet, que le darwinisme et le socialisme ont tous deux progressé avec une force d'expansion merveilleuse. L'un conquérait désormais — pour sa théorie fondamentale — l'unanimité des naturalistes ; l'autre continuait à se développer — dans ses aspirations générales comme dans sa discipline politique — par tous les canaux de la conscience sociale, comme une inondation torrentielle de plaies internes déterminée par Taugmentation quotidienne du malaise physique et moral, ou comme une infiltration lente, capillaire, irrévocable, dans les esprits dégagés de tous préjugés et qui ne se satisfont pas simplement des avantages personnels que procure le râtelier orthodoxe.

Mais, comme les théories politiques ou scientifiques sont des phénomènes naturels et non pas la floraison capricieuse et éphémère du libre arbitre de ceux qui les construisent et les propagent, il est évident que si ces deux courants de la pensée moderne ont pu triompher Tun et

Vautre des premières oppositions, les plus fortes, du misonéisme scientifique et du misonéisme politique, et si tous deux augmentent chaque jour la phalange de leurs disciples conscients, cela suffît déjà à nous montrer — je dirai presque par une loi de symbiose intellectuelle — qu'elles ne sont ni inconciliables ni contradictoires entre elles.

De plus, les trois principaux arguments, auxquels se réduit en substance le raisonnement anti-socialiste de Haeckel, ne résistent ni à la critique la plus élémentaire, ni à l'observation la plus superficielle de la vie journalière.

I. — Le socialisme tend à une égalité chimérique de tous et de tout — le darwinisme, au contraire, non seulement constate, mais explique les raisons organiques de rinégalité naturelle des aptitudes et même des besoins des individus.

II. — Dans la vie de F humanité, comme dans celle des plantes et des animaux, l'immense majorité de ceux qui naissent est destinée à périr, parce que une petite minorité seulement triomphe dans la « lutte pour l'existence » ; — le socialisme prétend, au contraire, que tous doivent triompher dans cette lutte, et que personne ne doit demeurer vaincu.

III. — La lutte pour l'existence assure « la survivance des meilleurs, la victoire des plus aptes », et suit par conséquent un processus aristocratique de sélection individualiste, — au lieu du démocratique nivellement collectiviste du socialisme.

L'Égalité des Individus

' La première des objections, qu'au nom du darwinisme on adresse au socialisme, manque absolument de base.

S'il était vrai que le socialisme aspire à Végalité de tous les individus, il serait exact de prétendre que le darwinisme le condamne irrévocablement (1).

Mais bien qu'on répète couramment, aujourd'hui encore — les uns, de bonne foi, comnie des perroquets qui récitent des phrases toutes faites; d'autres, de mauvaise foi, et par habileté de polémistes — que le socialisme est synonyme d'égalité et de nivellement ; la vérité est, au contraire, que le socialisme scientifique, — celui qui s'inspire de la théorie de Marx, etqui mérite seul, aujourd'hui, d'être soutenu ou combattu, -^ n'a jamais nié l'inégalitédes individus, comme de tous les êtres vivants, — inégalité innée et acquise, physique et morale (2).

(1) J. uh JoHANNis, H concetto delVeguaglianza ael socialismo c niella scienza. in Rassegna dellc scienzc soclaliy Florence, 15 mars 1883, et plus récemment, Huxley, On thc natural inequallty of meii. in Nineteenth CeiUurij^ janvier 1890.

(2) L(; socialisme utopique a laissé commo habitude mentale, même chez les disciples les plus conscients du socialisme marxiste, l'affirmation de certaines égalités — Tégalité des deux sexes, par exemple, — qui ne peuvent, en aucune manière, cire soutenues.

C'est comme si l'on disait que le socialisme prétend qu'un décret royal ou un vote populaire peut établir que i< désormais tous les hommes auront une taille de un mètre soixante-dix centimètres!... »

Mais vraiment, le socialisme est quelque chose de plus sérieux et de plus difficile à réfuter.

Le socialisme dit : Les hommes sont inégaux, mais ils sont tous des hommes.

Et en effet, bien que chaque individu naisse et se développe d'une façon plus ou moins différente de tous les

Bebel, La Femme dans le passé, le présent et Vaveniry trad. Rave, Paris, 189J. — Le propagandiste et continuateur des théories marxistes, ce stratégiste habile et éloquent du socialisme démocratique, répète encore cette affirmation que, au point de vue physio-psychique, la femme est régale de l'homme, et il essaie de réfuter, sans succès, les objections scientifiques qu'on a faites à cette thèse.

Après les recherches positives de MM. Lombroso et Ferrero, Donna delinquente, prostituta e normale, Turin, 1893, on ne peut plus nier l'infériorité physiologique et psychologique de la femme vis-à-vis de l'homme. J'ai donné de ce fait une expUcation darwinienne [Scuola positiva, 1893, n»» 7-8), que Lombroso a depuis complètement acceptée {Uomo di genio, 6« édit., 1894), en faisant remarquer que tous les caractères physio-psychiques de la femme sont le résultat de sa grande fonction biologique, la maternité.

Un être qui en procrée un autre, — non pas dans le moment rapide d'un contact voluptueux, mais par le sacrifice organique et psychique de la grossesse, de l'enfantement, de l'allaitement, —ne peut pas conserver pour lui autant de forces que Thomme qui n'a dans la reproduction de l'espèce qu'une fonction infiniment moins lourde.

Aussi, sauf certaines exceptions individuelles, la femme a une sensibilité physique moindre (l'opinion courante est contraire, mais elle confond la sensibiUté avec l'irritabilité), parce que si sa sensibilité étaU plus grande, elle ne pourrait pas, d'après la loi darwinienne, survivre aux sacrifices immenses et répétés de la maternité, et l'espèce s'éteindrait. La femme a une intelligence moindre, surtout en puissance synthétique, précisément parce que s'il n'y a pas (Sergi, in Atti delta

autres individus, — de même qu'il n'y a. pas dans une forêt deux feuilles identiques, il n'y a pas non plus, dans le monde entier, deux hommes complètement égaux, — cependant tout homme, par cela seul qu'il est un être hu^ main, a droit à une existence d'homme, et non d'ilote ou de bête de somme.

Nous savons, nous aussi, que tous les hommes, ne peuvent pas accomplir le même travail — aujourd'hui, où les inégalités sociales ajoutent aux inégalité)^ naturelles , — et qu'ils ne le pourront pas davantage, dans un régime

società romana dl antropologia, 1894) defemmes de génie, ou peu s'en faut, elles donnent naissance cependant aux hommes de génie.

Cela est si vrai, que Ton rencontre une sensibilité et une intelligence plus grandes chez les femmes dont la fonction et le sens de la maternité ne sont pas ou sont moins développés (les femmes de génie ont généralement une physionomie masculine), et beaucoup d'entre elles atteignent leur complet développement intellectuel, précisément après répo.|ue critique, lorsque la maternité a cessé.

Mais, s'il esb scientifiquement certain, que la femme représente un degré inférieur d'évolution biologique, et qu'elle se place, même pour ses caractères physio-psychiques, entre l'enfant et le mâle adulte, il n'en résulte pas que les conclusions socialistes, en ce qui concerne la question de la femme, soient fausses.

Tout au contraire. La société doit mettre la femme, comme créature humaine, et comme créatrice d'hommes — plus digne par conséquent d'amouret de respect, — dans une condition juridique et morale meilleure qu'elle ne l'est à présent, — trop souvent bête de somme, ou objet de luxe. De môme, lorsque, au point de vue économique, on réclame pour aujourd'hui en faveur des femmes des mesures spéciales, on ne fait que tenir compte de leurs conditions physio-psychiques spéciales; l'individualisme économique actuel les épuise dans les usines et dans les rizières, le sociaUsme, au contraire, leur demandera seulement le travail professionnel, scientifique ou musculaire, qui est en rapportavec la sainte maternité.

KuLisciOFF, Il monopolio delVuomo, Milan 1892, 2« édition. — Mozzoni, / socialisti e Vemancipazione délia donna, Milan, 1891.

socialiste —lorsque l'organisation sociale tendra à atténuer les inégalités congénitales.

Il y aura toujours des gens, dont le cerveau ou le système musculaire sera plus apte au travail scientifique, ou au travail artistique, tandis que d'autres seront plus propres à un travail manuel, ou à des travaux de précision mécanique, etc.

Ce qui ne devrait pas être, et qui ne sera pas — c'est qu'il y ait des hommes qui ne travaillent pas, et d'autres; qui travaillent trop, ou qui sont trop peu rémunérés.

Mais nous avons atteint le comble de l'injustice et de l'absurdité, et de nos jours, c'est celui qui ne travaille pas qui a les avantages les plus considérables, que lui assure le monopole individuel de la richesse, accumulable par transmission héréditaire. Cette richesse, du reste, n'est que très rarement due à l'épargne et aux privations du possesseur actuel ou de quelque ancêtre laborieux ; elle est, le plus souvent, le fruit séculaire de la spoliation par la conquête militaire, par l'affairisme sans scrupule, ou par le favoritisme des souverains; mais elle est, en tout cas, toujours indépendante de tout effort, de tout travail socialement utile de l'héritier, qui dissipe souvent son bien dans l'oisiveté, ou dans le tourbillon d'une vie aussi vide qu'elle est brillante en apparence.

Et, quand il ne s'agit pas d'une fortune due à l'héritage, il s'agit' d'une richesse due à la fraude. Sans parler pour le moment de l'organisation économique, dont Karl Marx nous a révélé le mécanisme, qui, même sans fraude, permet normalement au capitaliste ou au propriétaire de vivre de ses revenus sans travailler, il est incontestable

que les fortunes qui se sont le plus rapidement formées ou agrandies sous nos yeux, ne peuvent pas être le fruit d'un travail honnête. L'ouvrier vraiment honnête, quelqu'infatigable et quelqu' économe qu'il soit, s'il parvient à s'élever de l'état de salarié à celui de contre-maître ou d'entrepreneur, peut, dans une longue vie de privations, accumuler tout au plus quelques milliers de francs. Ceux qui, au contraire, sans découvertes industrielles dues à leur propre talent, accumulent en quelques années des millions, ne peuvent être que des hommes d'affaires sans scrupules, si nous exceptons quelques coups de chance heureuse. Et ce sont eux — les parasites des banques ou des entreprises publiques, — qui vivent le plusgrandement,

décorés ou pourvus de charges officielles , pour prix de

leurs honnêtes trafics.

Ceux qui travaillent, l'immense majorité, ne reçoivent qu'une nourriture qui suffit à peine à ne pas les laisser mourir de faim ; ils vivent dans les arrière-boutiques, les mansardes, dans les ruelles pourries des grandes villes, ou dans les masures des campagnes, dont on ne voudrait pas pour des écuries de chevaux ou des étables de bœufs.

A cela il faut ajouter les affres du manque de travail, le plus douloureux et le plus fréquent des trois symptomes de cette égalité dans la misère qui se propagent dans le monde économique moderne en Italie, comme, d'une façon plus ou moins intense, partout ailleurs.

Je veux parler de l'armée toujours croissante des sans travail de l'agriculture ou de l'industrie — des déclassés

de la petite bourgeoisie, — et de ceux qui sont ea:prop?uës de leur petite propriété par les impôts, les dettes ou l'usure.

Il n'est donc pas exact de prétendre que le socialisme demande pour tous les citoyens l'égalité matérielle et positive du travail et des jouissances.

L'égalité ne peut consister que dans l'obligation pour chaque individu de travailler pour vivre, si on garantit à chacun des conditions d'existence dignes d'un être humain en échange du travail fourni à la société.

L'égalité, d'après le socialisme — comme le disait Benoit Malon (1), — doit être entendue dans un double sens relatif: 1° On doit assurer à tous les hommes, comme tels, des conditions d'existence humaine; 2® Tous les hommes doivent être égaux au point de départ dans la lutte pour la vie, afin que chacun développe librement sa propre personnalité à égalité de conditions sociaie.s, tandis qu'aujourd'hui un enfant sain et robuste, mais pauvre, succombe dans la concurrence avec un enfant faible, mais riche (2).

C'est en cela que consiste la transformation radicale, incommensurable que le socialisme demande, mais qu'il découvre et annonce aussi comme une évolution — déjà commencée dans l'humanité présente, — nécessaire, fatale dans l'humanité de demain (3).

Cette transformation se résume dans la conversion de la

(1) B. Malon, Le socialisme intégral, 2 vol., Paris, 1892.

(2) ZuLiANi, H privilégia délia salute, Milan, 1893. — V. infrà pag. 4.

(3) Letourneau, Passé, présent et avenir du travail, in Revue mensuelle de Vécole d* anthropologie, Paris, 15 juin 1894.

propriété privée ou individuelle des moyens de production, c'est-à-dire de la base physique de la vie humaine (terre, mines^ maisons, usines, machines, instruments de travail, moyens de transport), en propriété collective ou sociale, d'après les méthodes et les procédés dont je m'occuperai plus loin.

Dès maintenant, il reste démontré que la première objection du raisonnement anti-socialiste ne porte pas, parce que son point de départ est inexistant : elle suppose, en eflet, que le socialisme contemporain prétend à une chimérique égalité physique et morale de tous les hommes, alors que le socialisme scientifique et positif n'y a jamais pensé, même en rêve.

Le socialisme soutient, au contraire, que cette inégalité — atténuée en grande partie dans une organisation sociale meilleure, qui fera disparaître toutes les imperfections physiques et morales que la misère accumule de génération en génération, — ne pourra cependant jamais disparaître, par les raisons que le darwinisme a découvertes dans lemystérieux mécanisme de la vie, dans la succession infinie des hommes et des espèces.

Dans toute organisation sociale, de quelque façon qu'on la conçoive, il y aura toujours des hommes grands et d'autres petits, des faibles et des forts, des sanguins et des nerveux, plus moins intelligents, les uns supérieurs en intelligence, d'autres en force musculaire : et il est bien qu'il en soit ainsi ; d'ailleurs cela est inévitable.

Cela est bien, parce que la variété et l'inégalité des aptitudes individuelles produit naturellement cette division du travail, que le darwinisme nous a donnée avec raison

comme une loi de la physiologie individuelle et de l'économie sociale.

Tous les hommes doivent travailler pour vivre, mais chacun doit s'adonner au travail qui correspond le mieux à ses aptitudes. On éviterait ainsi une dilapidation dommageable des forces, et le travail cesserait d'être répugnant pour devenir agréable et nécessaire, comme condition de santé physique et morale.

Et quand tous ont donné à la société le travail qui correspond le mieux à leurs aptitudes innées et acquises, chacun a droit aux mêmes récompenses, parce que chacun a concouru également à cette solidarité de travail qui soutient la vie de l'agrégat social et, solidairement avec elle, celle de chaque individu*

Le paysan qui bêche la terre accomplit un travail en apparence plus modeste mais tout aussi nécessaire, utile et méritoire, que celui de l'ouvrier qui construit une locomotive, de Tingénieur qui la perfectionne ou du savant qui lutte contre l'inconnu dans son cabinet d'études ou dans son laboratoire.

Il faut seulement que dans la société tous travaillent, de même que dans l'organisme individuel toutes les cellules accomplissent leurs différentes fonctions, plus ou moins modestes en apparence — par exemple, les cellules nerveuses, les cellules musculaires ou osseuses, — mais des fonctions et des travaux biologiques également utiles et nécessaires à la vie de l'organisme tout entier.

Dans l'organisme biologique, aucune cellule vivante ne reste inactive, et elle ne se nourrit par ses échanges matériels qu'en proportion de son travail ; dans Torganisme social.

aucun individu ne doit vivre sans travailler, quelle que soit, d'ailleurs, la forme de son travail.

Voici comment alors se résolvent le plus grand nombre des difficultés artificielles que les adversaires opposent au socialisme.

— Qui donc cirera les bottes, en régime socialiste ? demande M. Richter dans son livre si pauvre d'idées mais qui atteint le grotesque, lorsqu'il suppose qu'au nom de l'égalité sociale le « grand Chancelier » de la société socialiste sera forcé, avant de donner ses soins à la chose publique, de cirer ses bottes et de raccommoder seshabits ! En vérité, si les adversaires du socialisme n'avaient que des arguments de cette sorte, la discussion serait vraiment inutile....

— Mais tous voudront faire les travaux les moins fatigants et les plus agréables, dit-on avec plus d'apparence de sérieux.

Je répondrai que cela équivaut à demander aujourd'hui un décret ainsi conçu : — Dorénavant, tous les hommes naîtront peintres ou chirurgiens !

Mais ce sont précisément les variétés anthropologiques de tempérament et de caractère qui opéreront, sans qu'il soit nécessaire de recourir à une réglementation monacale (autre objection sans fondement contre le socialisme), cette distribution des différents travaux intellectuels et manuels.

Proposez à un paysan d'intelligence moyenne de se consacrer à rétude de l'anatomie ou du code pénal, ou inversement dites à celui dont le cerveau est plus développé que les muscles, de bêcher la terre au lieu d^observer au mi-

croscope. Ils préféreront, Tun et l'autre, le travail pour lequel ils se sentent le plus d'aptitudes.

Le changement de métier ou de profession ne sera pas aussi considérable que beaucoup se l'imaginent, quand la société sera organisée en régime collectiviste. Une fois supprimées les industries de pur luxe personnel — qui sont le plus souvent un défi à la misère de la masse, — la quantité et la variété des travaux s'adapteront graduellement, c'est-à-dire naturellement, à la phase de civilisation socialiste, comme elles correspondent maintenant à la phase de civilisation bourgeoise.

D'ailleurs, en régime socialiste, chacun aura une liberté plus grande d'affirmer et de manifester ses aptitudes personnelles et il n'arrivera pas comme aujourd'hui que, par défaut de moyens pécuniaires, beaucoup de paysans, de gens du peuple et de petits bourgeois, doués de talents naturels, restent atrophiés et soient forcés d'être paysans, ou vriers ou employés, alors qu'ils pourraient fournira la société un travail différent et plus fécond, parce qu'il serait mieux adapté à leur génie particulier.

L'essentiel doit consister uniquement en ceci : en échange du travail qu'ils fournissent à la société, cclie-ci doit assurer au paysan, à l'artisan comme à celui qui se voue aux carrières libérales, les conditions d'une existence digne d'un être humain. Alors disparaîtra aussi ce spectacle indigne qui fait qu'une danseuse, par exemple, gagne par ses pirouettes, dans une soirée, autant qu'un savant, un médecin, un avocat, etc., dans une année de travail... lorsqu'ils ne personnifient pas la misère en habit noir.

Certes, les arts ne seront pas négligés en régime socialiste, parce que le socialisme veut que la vie soit agréable pour tous, ce qui n'est aujourd'hui que le privilège de quelques-uns ; il donnera, au contraire, à tous les arts, un élan merveilleux et s'il abolit le luxe privé, ce sera pour favoriser la splendeur des monuments publics.

Ce qui sera mieux respecté, c'est la rémunération assurée à chacun en raison du travail accompli. On arrivera à cette proportion en tenant compte du moindre temps de travail en raison des difficultés ou des dangers offerts; si un paysan, à l'air libre, peut travailler sept ou huit heures par jour, un mineur ne doit pas travailler plus de trois ou quatre heures. Et, en effet, quand tout le monde travaillera, quandbeaucoup de travaux improductifs seront supprimés, la somme totale du travail quotidien à répartir entre les hommes sera beaucoup moins lourde et plus facilement supportée (par suite d'une nourriture plus abondante et d'un logement plus confortable et des distractions assurées à chacun) qu'elle ne Test aujourd'hui par ceux qui travaillent et qui sont si mal partagés , et aussi parce que les progrès de la science appliquée à l'industrie rendront le travail humain de moins en moins pénible.

Les individus s'adonneront d'eux-mêmes au travail , bien que le salaire ou la rémunération ne puisse pas être accumulé comme richesse privée, parce que si l'homme sain, normal, bien nourri, évite les travaux excessifs ou mal rétribués, il ne demeure pas dans Toisiveté, parce qu'il y a pour lui une nécessité physiologique et psychologique de se livrera une occupation quotidienne, en rapport avec ses aptitudes.

Les différents genres de sport sont, pour les classes oisives, un substitut du travail productif qu'une nécessité physiologique leur impose; pour se soustraire aux conséquences fâcheuses du repos absolu et de Tennui.

Le problème le plus grave consistera à proportionner la rétribution au travail de chacun. On sait que le collectivisme adopte la formule — à chacun selon son travail, tandis que le communisme adopte l'autre — à chacun selon ses besoins.

Il n'appartient à personne de donner, dans ses détails pratiques, la solution de ce problème ; mais cette impossibilité de prophétiser l'avenir jusque dans ses moindres détails n'autorise pas à taxer le socialisme d'utopie irréalisable. Personne n'aurait pu, a priori, prophétiser dès ses débuts les développements successifs d'aucune civilisation : c'est ce que je démontrerai en parlant des méthodes de rénovation sociale.

Voici ce que nous pouvons affirmer avec assurance, en nous appuyant sur les inductions les plus certaines de la psychologie et de la sociologie.

On ne peut pas nier, coinme l'a déclaré Marx lui-même, que cette seconde formule — qui permet de distinguer, d'après quelques-uns, l'anarchie du socialisme — représente un idéal ultérieur et plus complexe. Mais on ne peut pas non plus nier que, dans tous les cas, la formule du collectivisme ne représente une phase de l'évolution sociale, une période de discipline individuelle qui doit nécessairement précéder le communisme. (1)

. (1) M. Zerboglio a fait très justement remarquer que Tindividualisme agissant sans la pression de sanction extérieure et par simple

Il ne faut pas croire que le socialisme réalisera tout l'idéal possible de Thumanité et qu'après lui il n'y aura plus rien à désirer et à conquérir ! Nos descendants seraient condamnés à Toisiveté et au vagabondage, si nous avions la prétention d'épuiser tout l'idéal humain possible.

L'individu ou la société, qui n'a plus d'idéal à poursuivre, 1 est mort ou près de mourir. La formule du communisme / pourra donc être un idéal ultérieur, quand le collectivisme aura été complètement réalisé par les processus historiques dont je m'occuperai plus loin.

Nous pouvons dès maintenant conclure qu'il n'y a pas de contradiction entre le socialisme et le darwinisme au sujet de l'égalité entre tous les hommes. Le socialisme ne l'a jamais affirmée et il veut, au contraire, avec Darwin, l'orienter vers une vie meilleure pour les individus et pour la société.

Cela nous permet de répondre aussi à cette objection, trop souvent répétée, que le socialisme étouffe et supprime la personnalité humaine sOus le manteau de plomb de la collectivité, en réduisant les individus à une fonction monastique, en en faisant autant d'abeilles humaines dans l'alvéole sociale.

C'est précisément le contraire qui est vrai. N'est-il pas

impulsion interne du bien — c'est l'idéal lointain d'Herbert Spencer — ne saurait être réalisé qu'après une phase de collectivisme, dans laquelle l'activité et les instincts individuels pourront se discipliner à la solidarité sociale, en se soustrayant à l'individualisme, essentiellement anarchique, de notre temps où chacun, quand il est assez habile pour « côtoyer le code pénal », peut faire ce qui lui plaît sans se soucier de ses semblables.

évident que c'est dans Torganisation bourgeoise actuelle que se réalisent cette atrophie et cette perte de tant de personnalités, qui pourraient se faire jour à leur avantage et à l'avantage de la société tout entière ? Aujourd'hui, en effet, à part de rares exceptions, chacun vaut pour ce qu'il possède et non pour ce qu'il est.

Celui qui naît pauvre, sans qu'il y ait de sa faute évidemment, peut être doué par la nature d'un génie artistique ou scientifique, mais s'il n'a pas un patrimoine propre qui lui donne le moyen de triompher des premières luttes et de compléter son éducation personnelle, ou s'il n'a pas comme le berger Giotto la chance de rencontrer le riche Cimabue, doit disparaître, anonyme dans la grande prison du salariat, et la société elle-même perd ainsi des trésors de force intellectuelle.

Celui qui naît riche, bien qu'il ne doive sa fortune à aucun effort personnel, même s'il est microcéphale, jouera un premier rôle sur le théâtre de la vie, et tous les gens serviles seront prodigues d'éloges et de flatteries, et il s'imaginera, par cela seul qu'il a de l'argent, qu'il est un autre personnage que ce qu'il est en réalité.

La propriété devenue collective, c'est-à-dire en régime socialiste, chacun aura ses moyens d'existence assurés et le travail quotidien ne servira qu'à mettre en lumière les aptitudes spéciales, plus ou moins originales, de chaque individu, et les années les meilleures et les plus fécondes de la vie ne seront plus consommées, comme elles le sont maintenant, par la conquête douloureuse et désespérée du pain quotidien.

Le socialisme assurera à chacun une vie humaine, la

liberté réelle de manifester et de développer sa propre personnalité physique et morale, celle qu'il a apportée en naissant, infiniment variée et inégale. Le socialisme ne nie pas l'inégalité, il la veut seulement mieux dirigée vers le développement libre et fécond de la vie humaine.

La Lutte pour la Vie et ses Victimes

Le socialisme et le darwinisme se trouvent, dit-on, en contradiction sur un second point. Le darwinisme démontre que l'immense majorité — plantes, animaux, hommes — est destinée à succomber, parce que, seule, une petite minorité triomphe « dans la lutte pour la vie » ; le socialisme prétend, lui, que tous doivent triompher et que personne ne doit succomber.

On peut répondre d'abord que, même dans le domaine biologique de la« lutte pour Texistence », la disproportion entre le nombre des individus qui naissent et celui de ceux qui survivent va toujours en s'atténuant progressivement à mesure qu'on monte des végétaux aux animaux, des animaux à Thomme.

Cette loi de disproportion décroissante entre les « appelés » et les « élus, » se vérifie même dans les diverses^ espèces d'un même ordre naturel.

En^ffet, chezles végétaux, chaque in clivid\i donnç, chaque année, un nombre infini de semences et un nombre infinitésimal de celles-ci survit. Chez les animaux, le nombre des petits de chaque individu diminue et le nombre de ceux qui survivent va, au contraire, en augmentant. Pour l'espèce humaine enfin , le nombre des individus que chacun peut engendrer est très petit, et le plus grand nombre survit.

Mais de plus, pour les végétaux, les animaux et l'homme, ce sont les espèces inférieures et les plus simples, les races et les classes les moins élevées dans Téchelle des êtres qui se reproduisent avec le plus d'abondance, et dont les générations se succèdent avec le plus de rapidité par suite de la longévité moindre des individus.

Une fougère produit des millions de spores, et sa vie est très courte, — tandis qu'un palmier ne donne que quelques dizaines de graines, et vit un siècle.

Un poisson produit plusieurs milliers d'œufs, — tandis que l'éléphant ou le chimpanzé n'ont que quelques petits qui vivent un grand nombre d'années.

Dans l'espèce humaine, les races sauvages sont les plus prolifiques et elles ont une courte longévité, — tandis que les races civilisées présentent une faible natalité et une longévité plus grande.

De tout cela il résulte que, même en nous en tenant au domaine purement biologique, le nombre dos vainqueurs dans la « lutte pour l'existence » est toujours plus considérable relativement au nombre des naissances, à mesure qu'on passe des végétaux aux animaux, des animaux à l'homme, et que des espèces ou variétés inférieures on monte aux races ou variétés supérieures.

La loi de fer de « la lutte pour l'existence » va donc restreignant rhécàtombe des vaincus d'autant plus rapidement que* les formes de la vie deviennent plus complexes et se perfectionnent.

Ce serait donc une erreur d'invoquer contre le socialisme la loi darwinienne de la sélection naturelle telle qu'elle se manifeste pour les formes primitives de la vie, sans tenir compte de son atténuation continue en passant des végétaux aux animaux, des animaux à Fhomme et dans l'humanité même, des races primitives aux races plus avancées.

Et comme le socialisme représente une phase du progrés ultérieur de la vie de l'humanité, on peut moins encore lui faire une objection d'une interprétation aussi grossière et aussi inexacte de la loi'darwinienne.

Il est certain que les adversaires du socialisme ont abusé de la loi darwinienne ou mieux de son interprétation « brutale » pour justifier la concurrence individualiste moderne qui n'est trop souvent qu'une forme dissimulée d'anthropophagie, et qui a fait de la maxime homo ho7nini lupus la caractéristique dé notre temps, alors que Hobbes ne la posait que dans Vétat de nature de Thomme, avant le contrat d'association sociale.

Mais de ce qu'on a fait abus d'un principe on ne peut conclure à sa fausseté ; cela sert souvent d'aiguillon afin d'en mieux préciser la nature et les termes, afin d'en faire une application pratique plus exacte; ce sera le résultat de ma démonstration de l'harmonie parfaite qu'il y a entre le socialisme et le darwinisme.

Déjà dans la première édition de mon ouvrage Sodalismo e criviinalitk {pag, 179 et suiv.), j'ai soutenu que la lutte pour l'existence est une loi immanente de Thumanité, comme de tous les êtres vivants, bien que ses formes changent continuellement et qu'elle aille en s'atténuant.

Telle est encore ma façon de voir, et par là, sur ce point, je suis en désaccord avec certains socialistes qui ont pensé triompher plus complètement de l'objection qu'on leur faisait au nom du darwinisme en affirmant que, dans la société humaine, la « lutte pour Texistence » est une loi qui doit perdre toute signification et toute application, lorsque la transformation sociale que poursuit le socialisme aura été réalisée. (1)

C'est une loi qui domine tyranniquement tous les êtres vivants, les microbes comme les singes anthropoïdes, et elle devrait cesser d'agir et tomber inerte aux pieds de l'homme, comme s'il n'était pas un anneau indissoluble dans la grande chaîne biologique !

(1) Labusquière, in Rivista inte^mazionale del socialismo, Milan, 1880, n»3 — Lanessan, La lutte pour l'existence et l'association pour la lutte, Paris, 1881. — Loria, Discorso su Carlo Danvin, Sienne, 1882, p. 17 et suiv. et Darwin e Veconomia politica in Riv, di filosofia scientifica, juin 1884. — Golajanni, Il socialismo, Catane, 1884 — etc., etc.

M. Golajanni reconnaissait dès ce moment (note 1 p. 58) que le fond de ma pensée était « plus socialiste que ne le sont beaucoup d'autres personnes qui s'imaginent l'être et qu'on persécute comme tels. » Mon livre, en effet, Socialismo e criminalità, ne faisait de critiques qu'à la méthode révolutionnaire du socialisme italien d'alors, tout empreint encore de romantisme nébuleux. La portée de mes critiques fut exagérée, et pour cause, par les conservateurs plus ou moins progressistes; mais déjà (1883) j'étais, au fond, socialiste, et je le prouverai dans la 2« édition de Socialismo e criminalità.

Ma conviction se fit plus complète et plus profonde, graduellement et presque malgré moi, par la lecture de l'exposition populaire du socialisme scientifique que M. Turati faisait dans la Critica sociale

Je soutenais et je soutiens encore que la lutte pour l'existence est une loi inséparable de la vie et par conséquent de Thumanité elle-même, mais que, tout en restant une loi immanente et continue, elle se transforme petit à petit dans son contenu et s'atténue dans ses formes.

Dans rhumanité primitive la lutte pour l'existence ne se distingue presque pas de celle qui domine chez les autres animaux : c'est la lutte brutale pour la nourriture quotidienne ou pour la femelle — la faim et l'amour sont, en effet, les deux besoins fondamentaux et les deux pôles de la vie •^— , et ses moyens sont presque uniquement la violence musculaire. Dans une phase ultérieure vient s'ajouter la lutte pour la suprématie politique (dans le clan, dans la tribu, dans le village, dans la commune, dans rÉtat), et, de plus en plus, la force musculaire est remplacée par la force intellectuelle.

Dans la période historique, la société gréco-latine lutte

et M. Prampolini dans la Giustizia; je fus enfin définitivement acquis au socialisme par l'étude des œuvres de Karl Marx, dont le dogmatisme intransigeant revôt une forme un peu sèche et âpre, mais dont le contenu général est irrésistible, parce qu'il est en accord complet avec tout le courant de la pensée scientifique moderne.

Les œuvres de M. Loria, toutes pleines de théories marxistes que féconde un merveilleux courant d'érudition scientifique et des vues d'une remarquable profondeur, ont complété mon éducation socialiste. Depuis, j'ai cru de mon devoir d'y joindre mon adhésion politique expresse; d'ailleurs, même sur le terrain politique, je fus toujours imprégné d'idées socialistes, et je rappelle que dès mon élection à la Chambre des députés, en 1886, mes polémiques avec les républicains dans VEpoca de Gènes et la Lega délia democrazia de Rome étaient nées de ce que je soutenais que l'unique question fondamentale me paraissait (Hre la questior sociale.

J'étais encore dans cette phase sociologique qui est peut-être un moment nécessaire dans l'éducation scientifique, mais qui n'est qu'un arrêt de développement quand elle n'arrive pas à la phase pratique et féconde du socialisme.

pour Tégalité civile (abolition de Tesclavage) ; elle triomphe, mais ne s'arrête pas, parce que la vie c'est la lutte ; la société du moyen âge lutte pour l'égalité religieuse, la conquiert, mais ne s'arrête pas ; et à la fin du dernier siècle, elle lutte pour l'égalité politique. Doit-elle maintenant s'arrêter et s'immobiliser dans l'état présent ? Aujourd'hui la société lutte pour l'égalité économique, non pas pour une égalité matérielle absolue, mais pour cette égalité plus positive dont j'ai déjà parlé. Et tout nous fait prévoir, avec une certitude mathématique, que cette victoire sera remporlée pour faire place à de nouvelles luttes, à des idéals nouveaux chez nos descendants.

Les changements successifs du contenu ou des idéals delà lutte pour Texistence s'accompagnent de l'atténuation progressive des méthodes de combat ; violente et musculaire d'abord, elle devient, de plus en plus, pacifique et intellectuelle, malgré certains retours ataviques ou certaines manifestations psycho-pathologiques de violences des individus contre la société et de la société contre les individus.

Mon opinion a trouvé récemment une confirmation éclatante dans l'ouvrage remarquable de M. Novicovi?^, qui, toutefois, n'a pas tenu compte de la lutte sexuelle. Je donnerai à ma démonstration plus de développement dans le chapitre consacré à Vavenir moral de V humanité, dans la IP édition de Socialism^o e crim,inalitk. (1)

Pour le moment il me suffit, pour répondre à l'objection anti-socialiste, d'avoir montré que non seulement la dis-

(1) NoviGow, Les luttes entre sociétés, leurs phases successives, Paris, 1893.LERDA, La lotta per la vita, in Pensiero italiano. Milan, février et mars, 1894. e

proportion entre le nombre des naissances et le nombre de ceux qui survivent va toujours en diminuant, mais aussi que la « lutté pour l'existence » elle-même change de contenu et s'atténue dans ses procédés à chaque phase successive de révolution biologique et sociale.

Le socialisme peut donc affirmer que des conditions d'existence humaine doivent être assurées à tous les hommes — en échange d'un travail fourni à la collectivité, — sans pour cela contredire à la loi darwinienne de la survivance des vainqueurs dans la lutte pour l'existence, puisque cette loi. darwinienne doit être comprise et appliquée, selon ses différentes manifestations, à la loi progressive de l'humanité.

Le socialisme, compris d*une façon scientifique, ne nie pas et ne peut pas nier que toujours il y a dans l'humanité des « perdants » dans la lutte pour Texistence.

Cette question se rattache plus directement aux rapports ; qui existent entre le socialisme et la criminalité, parce que ceux qui prétendent que la lutte pour l'existence est une loi qui ne s'applique pas à la société humaine, affirment, par suite, que le crim,e (forme anormale et antisociale de la lutte pour la vie, comme le travail en est la forme normale et sociale) doit disparaître. Ils pensent également trouver une certaine contradiction entre le socialisme et les doctrines de l'anthropologie criminelle sur le criminel-né, qui sont, elles aussi, une dérivation du darwinisme. (1)

(l) Je regrette de constater ici que M.Loria, d'ordinaire si profond et si pénétrant, s'est laissé dominer par les apparences. Il a relevé cette

Je me réserve de traiter ailleurs plus complètement cette question. Voici quelle est, en résumé, ma pensée de socialiste et d'anthropologue criminaliste.

Tout d'abord l'école criminelle positive s'occupe de la vie actuelle, — et son mérite est incontestablement d'avoir appliqué à l'étude du phénomène criminel les méthodes de la science expérimentale, d*avoir montré l'absurdité hypocrite des systèmes pénaux modernes basés sur le concept du libre arbitre et de la faute morale et réalisés dans le système cellulaire, une des aberrations du xix® siècle, comme je Tai autrefois qualifié ; à cela l'école veut substituer la simple ségrégation des individus qui ne sont pas aptes à la vie sociale par suite de conditions pathologiques congénitales ou acquises, permanentes ou transitoires.

En second lieu, prétendre que le socialisme fera disparaître toutes les formes du crime est une affirmation qui procède d'un sentiment généreux, mais qui ne s' appuyé pas sur une observation scientifique rigoureuse.

L'école criminelle positive démontre que le crime est un phénomène naturel et social — comme la folie et le suicide, — déterminé par la constitution, organique et psychique, anormale du délinquant et par les influences du milieu physique et du milieu social. Les facteurs anthropologiques, physiques et sociaux, concourent tous ensemble et toujours pour déterminer tous les délits, les plus légers comme les

prétendue contradiction dans ses Bases économiques de la constitution sociale, Paris, 1894. Il lui a été répondu d'une façon complète, au nom de l'école d'anthropologie criminelle positive, par M. Rinieri de Rocchi, Il diritto pénale e un*opei-a récente di Loria in Sciiola positiva nella giurispi*udenza pénale du 15 février 1894 et par M. Lombroso, in Archivio di psichiatria e scienze penali, 1894, xiv, fasc. 6,

plus graves — comme, du reste, tous les autres actes humains : ce qui varie, c'est, pour chaque délinquanl; et pour chaque délit, Tintensité déterminante de chaque ordre de facteurs. (1)

"Par exemple, s'il s'agit d'un assassinat commis par jalousie où par hallucination, c'est le facteur anthropologique qui est le plus important, sans qu'on puisse néanmoins ne tenir aucun compte du milieu physique et du milieu social. S'il s'agit, au contraire, de crimes contre la propriété ou même contre les personnes, commis par une foule révoltée ou par alcoolisme, etc., c'est le milieu social qui devient le facteur prépondérant, sans qu'on puisse cependant nier l'influence du milieu physique et du facteur anthropologique.

On peut répéter le même raisonnement — afin de faire un examen complet de l'objection que Ton fait au socialisme au nom du darwinisme, — au sujetdes maladies communes ; le crime, d'ailleurs, appartient à la pathologie humaine.

Toutes les maladies, aiguës ou chroniques, infectieuses ou non infectieuses, graves ou bénignes, sont le produit de laconstitutionanthropologiquedel'individuetdel'influence

(1) Enrico Ferri, Sociologie criminelle (traduction française), 1893, ch. I et II.

Un ouvrage récent est venu confirmer, d'une façon positive, nos inductions : Porsanari di Verge, Sulla criminalità e le vicende economichc <V Italia dal 1873 al i890. (Turin, Biblioth. d'anthrop. juridique, 1894). La préface, écrite par M. Lombroso, se termine par ces mots :

« Nous ne voulons pas, par là, méconnaître la vérité du mouvement socialiste, qui est destiné à changer le courant moderne de l'Europe et qui prétend ad majorem gloriam de ses conclusions, que toute la criminalité dépend de l'influence économique : nous partageons cette doctrine sans vouloir ni pouvoir ensuivre les erreurs ; si enthousiaste que nous soyons nous ne renoncerons jamais, en son honneur, à la vérité. Nous laissons ce servilisme inutile aux classiques et aux orthodoxes. »

du milieu physique et social. L'intensité déterminante des conditions personnelles ou de milieu varie avec les diverses maladies ; la phthisie ou la cardiopathie^ par exemple, dépend principalement de la constitution organique individuelle, bfen qu'il faille tenir compte de l'influence du rtiilieu ; la pellagre, le choléra, le typhus, etc., dépendent,, au contraire, principalement des conditions physiques et sociales du milieu. Aussi la phthisie fait-elle des ravages même parmi les personnes aisées, c'est-à-dire bien nourries, bien logées, tandis que ce sont les personnes mal nourries, c'est-à-dire les pauvres, qui fournissent le plus grand nombre de victimes à la pellagre et au choléra.

Il est, par suite, évident qu'un régime socialiste de propriété collective qui assurera à chacun des conditions d'existence humaine, diminuera beaucoup ou fera peut-être disparaître — aidé par les découvertes scientifiques et le progrès des mesures hygiéniques — les maladies qui sont principalement déterminées par les conditions de milieu, c'est-à-dire par une nourriture insuffisante ou par le manque de protection contre les intempéries ; mais nous ne verrons pas disparaître les maladies dues à des traumatismes, à la folie, aux aff'ections pulmonaires, etc.

Il faut en dire autant du délit. Si l'on supprime la misère et l'inégalité choquante des conditions économiques, la faim, aiguë et chronique, ne servira plus de stimulant au crime ; une alimentation meilleure déterminera une amélioration physique et morale ; les abus de pouvoir et de richesse disparaîtront et l'on yerra se produire une diminution considérable des crimes d'occasion déterminés principalement par le milieu social. Mais ce qui ne disça-

raîtra pas, ce sont les attentats à la pudeur par inversion sexuelle pathologique, les homicides commis par épilepsie, les vols qui proviennent d'une dégénérescence psychopathologique, etc.

Pour les mêmes raisons l'instruction populaire sera plus répandue, tous les talents pourront se développer et s'affirmer librement; mais cela ne fera disparaître ni l'idiotie ni l'imbécillité dues à des conditions pathologiques héréditaires. Cependant différentes causes pourront avoir une influence préventive et adoucissante sur les dégénérescences congénitales (maladies communes, criminalité, folie, névrose) : une meilleure organisation économique et sociale, les conseils toujours plus efficaces donnés par la biologie expérimentale, et la procréation de moins en moins fréquente, par abstention volontaire, en cas de maladie héréditaire.

Pour conclure nous dirons que, même en régime socialiste — bien que dans des proportions infiniment moindres, — il y aura toujours des vaincus dans la lutte pour l'existence^ ce seront les victimes de la faiblesse, de la maladie, de la folie, de la névropathie, du suicide. Nous pouvons donc affirmer que le socialisme ne nie pas la loi darwinienne de la lutte pour l'existence. Il aura cependant cette supériorité incontestable que les formes épidémiques ou endémiques de la dégénérescence humaine seront complètement supprimées par l'élimination de leur cause principale, la misère physique, et par suite morale, du plus grand nombre.

Alors la lutte pour l'existence, tout en demeurant la force ,impulsive éternelle de la vie sociale, revêtira des

formes toujours moins brutales et plus humaines, des formes intellectuelles; son idéal d'amélioration physiologique et psychique s'élèvera toujours davantage, appuyé sur la base féconde du pain quodidien, pour le corps et pour l'esprit, assuré à chacun.

La loi de la « lutte pour la vie » ne doit pas nous faire oublier une autre loi du darwinisme naturel et social. Certainement beaucoup de socialistes lui ont donné une importance excessive et exclusive, tout comme certains individualistes Tont laissée complètement dans l'oubli. Je veux parler de la loi de solidarité qui unit tous les êtres vivants de la même espèce — par exemple , les animaux qui vivent en société, par suite de l'abondance delà nourriture commune (herbivores), — ou même d'espèces différentes, ce que les naturalistes appellent des symby oses j l'accord pour la vie.

Il est inexact d'aflîrmer que la lutte pour la vie est la seule loi souveraine dans la nature et dans la société, tout comme il est faux de prétendre que cette loi ne trouve pas d'application dans la société humaine. La vérité positive c'est que, même dans la société humaine, la lutte pour la vie est une loi éternelle, qui s'atténue progressivement dans ses modes et dont les idéals s'élèvent ; mais à côté d'elle nous trouvons une loi, dont l'action est progressivement plus efficace sur l'évolution sociale, la loi de solidarité ou de la coopération entre les êtres vivants.

Même dans les sociétés animales, l'appui mutuel contre les forces naturelles, ou contre les espèces vivantes, se manifeste constamment, et d'une façon d'autant plus intense s'il s'agit des espèces humaines, même des tribus

sauvages. On le constate surtout chez les tribus qui, par suite des conditions favorables du milieu, pu par suite d'une subsistance assurée et abondante, rentrent dans le type industriel ou pacifique. Le type militaire ou guerrier, qui domine malheureusement (par suite de Tinsécurité et de l'insuffisance des subsistances) dans l'humanité primitive et dans les phases de civilisation régressive, nous en offre des exemples moins fréquents. Le type industriel tend constamment d'ailleurs, comme Ta démontré Spencer, à prendre la place du type guerrier (1).

En nous en tenant à la société humaine seule, nous dirons : tandis qu'aux premiers stades de l'évolution sociale, c'est la loi de la lutte pour la vie qui prend le pas sur la loi de solidarité, plus la division du travail et par suite la connexion entre les parties croît dans l'organisme social y plus la lutte pour la vie s'atténue et se transforme, et la loi de coopération ou do solidarité acquiert une force progressivement plus intense et plus étendue, et cela, pour cette raison fondamentale que Marx a indiquée, et qui constitue sa grande découverte scientifique, parce que les conditions d'existence, et d'abord les aliments, sont ou ne sont pas assurés.

Dans la vie des individus comme dans celle des sociétés, quand les subsistances, c'est-à-dire la base physique de l'existence, sont assurées, la loi de solidarité prend le pas sur la loi de la lutte pour l'existence, et in-

(1) Voir en ce sens, les célèbres monographies de M. Kropotkine Mutual aid among the savages, in Nineteenth Century, 9 avril 1891, et Among the barbarians, ibid.» janvier 1892, et aussi deux articles récents signés : Un Professeur, parus dans la Revue socialiste de Paris, mai et juin 1894, sous le titre : Lutte ou accord pour la vie.

versement. Chez les sauvages, Tinfanticide et le parricide sont des actes non seulement permis, mais obligatoires et sanctifiés par la religion si la tribu réside dans une ile où les subsistances sont rares (par exemple en Polynésie), et ils constituent des actes immoraux et criminels sur les continents, où les subsistances sont plus abondantes et plus sûres (1). De même, dans notre société actuellei, la plus grande partie des individus n'ayant pas leur pain quotidien assuré, la lutte pour la vie ou la « libre concurrence » y comme disent les individualistes, prend des formes plus cruelles et plus brutales.

Dès que, par la propriété collective, chaque individu aura ses conditions d'existence assurées, la loi de solidarité sera prépondérante.

Lorsque, dans une famille, les 'affaires vont bien et que le pain quotidien est assuré, Taccôrd et la bienveillance réciproques régnent; aussitôt que la misère fait son apparition, le désaccord et la lutte suivent. La société tout entière nous présente ce tableau en grand. Une organisation sociale meilleure assurera partout Taccord et la bienveillance réciproques.-

Telle sera la conquête du socialisme, et telle est^ encore une fois, l'interprétation la plus complète et la plus féconde que le socialisme doit donner des inexorables lois naturelles découvertes par le darwinisme.

(1) Enrigo Ferri, Omicidio neW antropologia crimitiale, Introduction ^ Turin, 1894.

ÎV

La Survivance des mieux adaptés.

La troisième et dernière partie du raisonnement de Haeckel est exacte quand on la restreint au domaine purement biologique et darwinien, mais son point de départ est faux si on veut l'appliquer au domaine social et en faire une objection contre le socialisme.

On dit : la lutté pour Texistence assure la survivance des meilleurs ou des mieux adaptés ; elle détermine par conséquent un processus aristocratique de sélection individualiste et non pas le nivellement démocratique du socialisme.

Ici encore, commençons par rechercher , d'une façon précise, en quoi consiste cette fameuse sélection naturelle, conséquence de la lutte pour Texistence.

L'expression dont se sert Haeckel, et que l'on emploie d'ailleurs couramment, « survivance des meilleurs ou des mieux adaptés » doit être corrigée. Il faut supprimer l'adjectif meilleurs. C'est là un résidu de ce téléologisme qui voyait dans la nature et dans l'histoire une finalité à atteindre au moyen d'une amélioration continue.

Le darwinisme, au contraire, et plus encore la théorie de l'évolution universelle, a exclu tout finalisme de la pensée scientifique moderne et de l'interprétation des phénomènes naturels: l'évolution consiste à la fois dans une involution et une dissolution. Il peut* arriver et il arrive

qu'en comparant les deux extrémités du chemin parcouru par l'humanité, on constate qu'il y a eu réellement progrès, amélioration dans l'ensemble ; mais, de toute façon, le progrès n'a pas suivi une ligne droite ascendante, mais, comme l'a dit Gœthe, une spirale, avec des rhythmes de progrès et de regrès, d'évolution et de dissolution.

Tout cycle d'évolution, dans la vie individuelle comme dans la vie collective, porte en lui les germes du cycle de dissolution correspondant ; et celui-ci inversement, par la putréfaction de la forme déjà épuisée, prépare, dans le laboratoire éternel, de nouvelles évolutions et de nouvelles formes de vie.

C'est ainsi que, dans le monde social humain, toute phase de civilisation porte en elle et développe toujours davantage les germes de sa propre dissolution d'où dérive une nouvelle phase de civilisation — dont le siège géographique sera plus ou moins changé — dans le rhythme éternel de l'humanité vivante. Les antiques civilisations hiératiques de TOrient se dissolvent et elles donnent naissance au monde gréco-romain, auquel succède la civilisation féodale et aristocratique de l'Europe Centrale ; dissoute elle aussi par ses propres excès, comme les civilisations précédentes, elle est remplacée par la civilisation bourgeoise, qui a atteint son point culminant dans le monde anglosaxon. Mais déjà elle éprouve les premiers f rissions de la fièvre de dissolution, tandis que naît et se développe la civilisation socialiste, qui fleurira sur un domaine plus vaste que celui des autres civilisations qui l'ont précédée (1).

(1) Un des processus de dissolution sociale les plus caractéristiques est celui du parasitisme. Massart et Y AND^RWELDEy Parasitisme organique et parasitisme social^ in Bulletin scientifique de la France et de la Belgique, v. XXV, Paris, 1893.

Il n'est donc pas exact de prétendre que la sélection naturelle déterminée par la lutte pour l'existence assure la \ survivance des meilleurs ; en réalité, elle assure la survi- I vance des mieux adaptés. y

C'est là une très grande différence, qu'il s'agisse du darwinisme naturel ou du darwinisme social.

La lutte pour l'existence détermine nécessairement la survivance des individus les mieux adaptés au milieu et au moment historique dans lequel ils vivent.

Dans le domaine biologique naturel, le libre jeu des forces et des conditions cosmiques détermine une élévation progressive des formes vivantes, depuis le microbe jusqu'à l'homme.

Dans la société humaine, au contraire, c'est-à-dire dans l'évolution superorganique de M. H. Spencer, l'interférence d'autres forces et d'autres conditions détermine parfois une sélection à rebours, qui assure toujours la survivance des mieux adaptés à un milieu et à un moment historique donnés, mais qui éprouve le contre-coup des conditions viciées — si elles sont telles — de ce même milieu.

C'est la question des « sélections sociales »• C'est en partant de cette idée mal interprétée que quelques écrivains, socialistes et non socialistes, arrivent à refuser aux théories darwiniennes toute application à la société humaine.

On sait, en efl'et, que dans le monde civilisé contempo-^ rain la sélection naturelle est viciée par la sélection raili' 1 faire, par la sélection matrimoniale, et principalement / par la sélection économique (l).

(1) Broca, Les sélections (§ 6. Les sélections sociales) in Mémoires il anthropologie, Paris, 1877, III, 205. Lapouge, Les sélections sociales ^ in

Le célibat temporaire imposé aux soldats exerce une influence certainement déplorable sur la race humaine ; ce sont les jeunes gens les moins bien constitués qui, dispensés du service militaire, se marient le plus tôt, tandis que les individus les plus sains sont contraints à la stérilité transitoire et courent dans les grandes villes les chances de la syphilis, dont les efl'ets sont malheureusement permanents.

Le mariage, lui aussi, corrompu comme il Test dans la civilisation actuelle par des intérêts économiques, exerce, d'ordinaire, une sélection sexuelle à rebours. Les femmes frappées de dégénérescences, mais possédant une forte dot, trouvent plus facilement un mari que les plus robustes femmes du peuple ou les bourgeoises sans dot, condamnées à rester stériles dans un célibat forcé ou à se livrer à une prostitution plus ou moins dorée. (1)

Il est incontestable que les conditions économiques actuelles influent sur tous les rapports sociaux. Le monopole de la richesse assuré à ses possesseurs la victoire dans la lutte pour Texistence; les personnes riches, alors même qu'elles sont moins robustes, ont une vie plus longue que celles qui sont mal nourries ; le travail de jour et de nuit, dans des conditions inhumaines, imposé aux adultes, et le travail plus funeste encore imposé aux femmes et aux enfants par le capitalisme moderne, rendent de jour en jour

Revue (Vanthrop., 1887, p. 519. Loria, Discorso su Carlo Darwin^ Sienne, 1882. Vadala, Danvinismo naturale e darivlnismo sociale, Turin, 1883. bORDiER, La vie des sociétés, Paris, 1887. Sergi, Le degenerazioni umane, Milan, 1889, p. 158. Bebel, La femme dans le passé, le présent et Vavenir, trad. Rave, Paris, 1891.

(1) Max NoRDAu, Les mçnsonges conventionnels de notre civilisation, Paris, 1888.

plus mauvaises les conditions biologiques de la masse prolétarienne (1).

A cela il faut ajouter la sélection morale à rebours qui fait qu'aujourd'hui le capitalisme, dans la lutte engagée avec le prolétariat, favorise là survivance des caractères 1

serviles, tandis qu'il persécute et essaie de tenir dans l'ombre tous les caractères forts et tous ceux qui ne semblent pas disposés à supporter le joug de l'ordre économique actuel (2).

La première impression que fait naître la constatation de tous ces faits, c'est que la loi darwinienne de la sélection naturelle n'a aucune valeur et qu'elle ne trouve aucune application dans la société humaine.

J'ai soutenu et je soutiens, au contraire, d'abord que ces sélections sociales à rebours ne sont pas en contradiction avec la loi darwinienne, de plus qu'elles servent de matière à un argument en faveur du socialisme. Le socialisme, en fait, pourra seul amener un fonctionnement plus bienfaisant de cette loi inexorable de la sélection naturelle.

En effet, la loi darwinienne ne détermine pas la « survivance des meilleurs », mais seulement la « survivance des mieux adaptés ».

(1) Sur cette question on peut consulter, en doliors des statistiques démographiques, les relevés effectués à Turin en 1879 par M. Pagliani, actuellement directeur général du bureau d'hygiène au Ministère de l'Intérieur, sur le développement différent du corps humain, notablement plus en retard et plus faible chez les pauvres que clu'z les riches. Ce fait se manifeste moi^s à l'époque de la naissance (lue dans le premier âge et postérieurement, c'est-à-dire dès que l'inlluence des conditions économiques fait sentir toute son inexorable tyrannie. V. plus haut, pag. 24.

(2) TuRATi, Selezione servile, in Critica Sociale, i""^ juin 189 i. Sergi, Dcgenerazioni umane, Milan, 1889.

— SS- II est évident que les dégénérescences produites par les sélections sociales et notamment par 1 organisation économique actuelle ne font que contribuer, encore et toujours davantage, à la survivance des mieux adaptés à cette organisation économique elle-même.

Si les vainqueurs dans la lutte pour l'existence sont les plus mauvais et les plus faibles, cela ne signifie pas que la loi darwinienne ne s'applique pas ; cela signifie simplement que le milieu est vicié et que ceux qui survivent, ce sont précisément ceux qui sont les mieux adaptés à ce milieu vicié.

Dans mes études de psychologie criminelle j'ai dû trop souvent constater que, dans les prisons et dans le monde criminel, ce sont les criminels les plus féroces ou les idIus rusés qui jouissent du triomphe ; il en est de même dans notre individualisme économique moderne ; la victoire appartient à celui qui a le moins de scrupules ; la lutte pour l'existence favorise celui qui est le mieux adapté à un /monde où Tliomme vaut pour ce qu'il a (de quelque façon "\c[u'il Tait eu), et non pour ce qu'il est.

La loi darwinienne de la sélection naturelle fonctionne donc même dans la société humaine. L'erreur de ceux qui nient cette proposition vient de ce qu'ils confondent le milieu et le moment historique actuels — qui porte dans l'histoire le nom de bourgeois comme le moyen âge est appelé féodal — avec Thistoire entière de Thumanité et, partant, ils ne voient pas que les effets désastreux de la sélection sociale moderne à rebours ne sont que la confirmation de la loi darwinienne de la <c survivance des mieux adaptés ». L'observation populaire a résumé ce fait dans

un proverbe : le tonneau donne }e vin qu'il contient — et l'observation scientifique trouve son explication dans les rapports biologiques nécessaires qui existent entre un milieu donné et les individus qui naissent, luttent et survivent dans ce même milieu.

D'autre part, cette constatation constitue un argument péremptoire en faveur du socialisme. En débarrassant le milieu de toutes les corruptions dont le souille un individualisme économique effréné, le socialisme corrigera nécessairement les effets de la sélection naturelle et sociale. Dans un milieu physiquement et moralement sain, les individus les mieux adaptés, ceux qui survivront par conséquent, seront sains.

Dans la lutte pour l'existence la victoire appartiendra alors à celui qui possède les énergies physiques et morales les plus grandes et les plus fécondes. L'organisation économique coUecthiste, en assurant à chacun les conditions d'existence, devra nécessairement améliorer physiquement et moralement la race humaine.

. A cela on répond : admettons que le socialisme et la sélection darwinienne puissent se concilier, n'est-il pas évident que la survivance des mieux adaptés va constituer un processus aristocratique individualiste, ce qui est contraire au nivellement socialiste ?

J'ai déjà répondu en partie à cette objection en faisant remarquer que le socialisme assurera à tous les individus — et non plus seulement à quelques privilégiés ou à quelques héros, comme maintenant, — la liberté d'affirmer et de développer leur propre personnalité. Alors vraiment l'effet

de la lutte pour Texistence sera la survivance des meilleurs, et cela précisément parce que dans un milieu normal, c'est " aux individus les plus normaux que la victoire appartient. Le darwinisme social alors en continuant le darwinisme naturel amènera une sélection vers le mieux.

Pour répondre complètement à cette affirmation d'une sélection aristocratique indéfinie, il me faut rappeler une autre loi naturelle qui vient compléter ce rhythme d'action et de réaction d'où résulte l'équilibre de là vie.

A la loi darwinienne des inégalités naturelles il faut joindre une autre loi qui en est inséparable, et que Jacoby, poursuivant les travaux de Morel, Lucas, Galton, De Candole, Ribot, Spencer, M™*^ Royer, Lombroso, etc., a mise en pleine lumière.

Cette même nature, qui fait du « choix » et de l'élévation aristocratique une condition de progrès vital, rétablit ensuite l'équilibre par une loi niveleuse et démocratique.

« De l'immensité humaine surgissent des individus, des familles et des races qui tendent à s'élever au-dessus du niveau commun ; elles gravissent péniblement les hauteurs abruptes, parviennent au sommet du pouvoir, de la richesse, de l'intelligence, du talent, et, une fois arrivées, sont précipitées en lias et disparaissent dans les abîmes de la folie et de la dégénérescence. La mort est la grande niveleuse ; en anéantissant tout ce qui s'élève, elle démocratise l'humanité» (1).

(1) Jacoby, Etudes sur la sélection dans ses rapports avec Vhéréditè chez Vhomme, Paris, 1881, p. 606.

Lombroso, Vuomo di genio, 6« édition, Turin, 1894, a développé et complété cette loi.

C'est cette loi (lu'oublient trop facilement tous ceux qui, comme de

Tout ce qui tend à constituer un monopole des forces naturelles vient se heurter contre cette loi suprême de la nature qui a donné à tous les êtres vivants l'usage et la disposition des agents naturels : l'air et la lumière, Feau et la terre.

Tout ce qui est trop au-dessus ou trop au-dessous de la moyenne humaine — croissante dans le temps mais de valeur absolue pour chaque moment historique, — ne vit ^ pas et disparait.

Le crétin et Thomme de génie, le meurt-de-faim et le millionnaire, le nain et le géant sont autant de monstres naturels ou sociaux, et la nature les frappe inexorablement do dégénérescence ou de stérilité, qu'ils soient le produit de la vie organique ou l'effet de l'organisation sociale.

Aussi est-ce un destin inévitable pour toutes les familles qui possèdent un monopole quelconque — monopole du pouvoir, de la richesse ou du talent — de voir leurs derniers rejetons devenir déments, stériles ou se suicider, et finalement s'éteindre. Maisons nobles, dynasties de souverains, familles d'artistes ou de savants, descendances de millionnaires, toutes suivent la loi commune qui, une fois encore, vient confirmer les inductions, en ce sens égalîtaires, de la science et du socialisme.

nos jours Nietzche, essayent de moderniser, par des vues quelquefois pénétrantes et originales, mais souvent aussi fantasques et folies, l'individualisme aristocratique .

C'est cette même loi que M. Richtie néglige {Darwinism and Politics, Londres, 1891) dans son § 4 « does the doctrine of Heredlty support aristocracy », et M. Boucher dans son opuscule Darwinisme et Socialisme, Paris, 1890.

Socialisme et Croyances religieuses

Aucune des trois contradictions entre le socialisme et le darwinisme, qu'avaient affirmées Haeckel et que tant d'autres ont répétées après lui, ne résiste à un examen sincère et plus exact des lois naturelles qui portent le nom de Charles Darwin.

J'ajoute que non-seulement le darwinisme n'est pas en contradiction avec le socialisme, mais qu'il constitue une des prémisses scientifiques fondanlentales de celui-ci. Comme l'avait justement remarqué Virchow, le socialisme n'est pas autre chose qu'une filiation logique et vitale, pour partie du darwinisme, pour partie de l'évolutionnisme spencérien.

La théorie de Darwin, qu'on le veuille ou non^ en démontrant que l'homme descend des animaux, a porté un grand coup à la croyance en Dieu, créateur de l'univers et de l'homme par un fiât spécial. C'est pour cela, d'ailleurs, que l'opposition la plus acharnée, et la seule qui subsiste, contre son induction scientifique était et est faite au nom de la religion.

Il est vrai que Darwin ne s'est pas déclaré athée (1) et

(1) Darwin n'a jamais fait de déclaration d'athéisme, mais telle était bien sa manière de voir.

Tandis que Haeckel, préoccupé seulement de triompher de l'opposition, disait au congrès d'Eisenach (1882) que Darwin n'était pas athée, Buchner,au contraire, publiait peu de temps après une lettre que Darwin lui avait écrite et dans laquelle il lui avouait que « depuis Tàge de

que M. Spencer ne Test pas ; il est vrai aussi que, à la rigueur, la théorie de Darwin comme celle de Spencer peuvent aussi se concilier avec la croyance en Dieu, parce qu'on peut admettre que Dieu a créé la matière et la force, et que toutes deux ont ensuite évolué dans leurs formes successives d'après l'impulsion créatrice initiale (1). On ne peut cependant pas nier que ces théories, en rendant de plus en plus inflexible et universelle Tidée de causalité, conduisent nécessairement à la négation de Dieu, parce qu'on peut toujours se demander : et Dieu, qui Ta créé ? Et si Ton répond que Dieu a toujours existé, on peut riposter par cette même réponse en affirmant que l'univers a toujours existé. Suivant la remarque de M. Ardigô, la pensée humaine ne peut concevoir que la chaîne qui relie les effets aux causes puisse se terminer à un point donné, purement conventionnel (2).

Dieu, comme l'a dit Laplace, est une hypothèse dont n'a pas besoin la science positive ; il est, d'après Herzen, tout au plus un X qui contient en lui non pas V inconnaissable

quarante ans, ses études scientifiques l'avaient conduit à Tathéisme. » De même Stuart Mill ne s'est jamais déclaré socialiste, mais telle était cependant son opinion, comme cela résulte de son autobiographie et de ses Fragments posthumes sur le socialisme publiés par la Revue philosophique en janvier 1879.

(1) C'est le point de vue que développait récemment M. Logazzaro, dans son ouvrage Per la belleza di un ' idea, Padoue, 1892. 11 rappelle la tentative faite par l'abbé Stoppani et par d'autres pour concilier le récit biblique de la création du monde en sept jours avec les données de la science, en déclarant que chaque jour doit être compris comme un intervalle de plusieurs centaines de milliers d'années, comme la géologie et la paléontologie l'ont démontré d'une façon irréfutable, portant ainsi un autre coup très grave aux légendes religieuses de la formation du monde.

(2) Ardigô, La Formazione naturale, vol. II de ses Opère filoloqiche, et vol. YI la Ragione, Padoue, 1894.

comme le prétendent Spencer et Dubois Reymond, —

mais tout ce que rhumanité ne connaît pas e ncore . Aussi est-il un X variable qui décroit dans la mesure où progressent les découvertes de la science.

C'est pour cette même raison que la science et la religion sont en raison inverse Tune de l'autre ; Tune diminue et s'affaiblit dans la mesure où l'autre s'accroît et se renforce dans sa lutte contre l'inconnu (1).

Et s'il y a là une conséquence du darwinisme, son influence sur le développement du socialisme est tout à fait évident.

La disparition de la foi dans l'au-delà, où les pauvre» deviendront les élus du Seigneur et où les misères de cette « vallée de larmes » trouveront une compensation éternelle dans le paradis, donne plus de vigueur au désir d'un peu de (c paradis terrestre » ici-bas même pour les malheureux et les moins fortunés, qui sont les plus nombreux.

Hartmann et Guyau (2) ont montré que l'évolution des croyances religieuses peut se résumer ainsi : toutes les religions ont, dans leur contenu, la promesse du bonheur ; mais les religions primitives admettent que le bonheur se réalisera pendant la vie même de l'individu, et les religions postérieures, par un excès de réaction, le transportent hors du monde humain, après la mort ; dans la phase der-

(1) Guyau, L'bréligion de l'avenir y Paris, 1887.

(2) Ce qui domine cependant dans les croyances religieuses, c'est le facteur sentimental héréditaire ou traditionnel ; c'est ce qui les rend toujours respectables quand elles sont professées de bonne foi, et souvent même sympathiques — et cela précisément à cause delà sensibilité ingénue ou raffinée des personnes chez lesquelles la foi religieuse est la plus vivace et la plus sincère.

nière, cette réalisation de bonheur on la replace de nouveau dans la vie humaine, non plus dans le court moment de l'existence individuelle, mais bien dans l'évolution continue de l'humanité tout entière.

Par ce côté encore, le socialisme se relie à l'évolution religieuse et tend à se substituer à elle, parce qu'il veut précisément que Thumanité ait en elle-même son propre « paradis terrestre », sans devoir l'attendre dans un audetà, qui, pour le njoins, est très problématique.

Aussi a-t-on très justement remarqué que le mouvement socialiste a de nombreux caractères communs avec, par exemple, le christianisme primitif, notamment par celte foi ardente dans l'idéal qui a définitivement déserté le champ aride du scepticisme bourgeois, et certains savants, non socialistes, comme MM. Wallace, Laveleye et de Roberty, etc. , admettent que le socialisme peut parfaitement remplacer par sa foi humanitaire la foi dans l'au-delà des anciennes religions.

Les rapports les plus directs et les plus efficaces sont cependant ceux qui existent entre le socialisme et la croyance en Dieu .

Il est vrai que le socialisme marxiste, depuis le congrès tenu à Erfurt (1891), a déclaré avec raison que les croyances religieuses sont affaire privée (1) et que, par conséquent, le parti socialiste combat l'întolérance religieuse sous toutes SQS formes, qu'elle soit dirigée contre les catholiques ou contre les juifs, comme je l'ai indiqué dans un article contre V antisémitisme (2). Mais cette supériorité de vue

(1) NiTTi, Le Socialisme catholique, Paris, 1894, p. 27 et 393.

(2) Nuova Rassegna, août 1894.

n'est, au fond, quMne suite de la confiance dans une victoire, finale.

C'est parce que le socialisme sait et prévoit que les croyances religieuses, qu'on les considère avec M. Sergi (1), comme des phénomènes pathologiques do la psychologie humaine, ou comme des phénomènes inutiles d'incrustation morale, doivent s'atrophier devant l'extension de la culture naturaliste, même élémentaire ; c'est pour cela que le socialisme ne sent pas la nécessité de combattre d^une façon spéciale ces mêmes croyances religieuses qui sont destinées à disparaître. Il a pris cette attitude bien qu'il sache que l'absence ou la diminution de la croyance en Dieu est un des facteurs les plus puissants pour son extension, parce que les prêtres de toutes les religions ont été, dans toutes les phases de l'histoire, les alliés les plus puissants des classes dominantes pour maintenir les foules pliées sous le joug grâce à la fascination religieuse, comme le dompteur tient les bêtes féroces sous son coup de cravache.

Et cela est si vrai que les conservateurs les plus clairvoyants, même s'ils sont athées, regrettent que le sentiment religieux — ce narcotique très précieux — aille en diminuant dans les masses, parce qu'ils voient en lui-même, si leur pharisianisme ne leur permet pas de le dire ouvertement, un instrument de domination politique (2).

(1) Sergi, Uorigine dei fenomeni psichici e loro significazione biologica, Milan, 1885, p. 334 et suiv.

(2) DuRKHEiM, De la division du travail social, Paris, 1893. Quant à la prétendue influence de la religion sur la moralité personnelle, j'ai démontré combien cette opinion était peu fondée dans mes études de psychologie criminelle et plus spécialement dans Omicidio nelV antropologia criminale.

Malheureusement, ou heureusement, le sentiment religieux ne peut pas être rétabli par décret royal. S'il disparait, on né peut mettre en cause ni Titius ni Caius et il n'est pas besoin d'une propagande spéciale, parce que cela est dans l'air que nous respirons — tout empreint d'inductions scientifiques expérimentales, — et il ne trouve plus les conditions qui lui permettraient de se développer, comme il les trouvait dans l'ignorance mystique des siècles passés.

J'ai ainsi démontré l'influence directe de la science positive moderne — qui a substitué le concept de causalité naturelle au concept du miracle et de la divinité — sur le développement très rapide et .sur le fondement expérimental du socialisme contemporain.

Le socialisme démocratique ne voit pas d'un mauvais œil le « socialisme catliolique », parce qu'il n'a rien à redouter de lui.

Le socialisme catholique, en effet, contribue à la propairande des idées socialistes, notamment dans les campagnes, où la foi et les pratiques religieuses sont très vives encore, et ce n'est pas lui qui cueillera la palme de la victoire ad majorera Dei gloriani. Comme je l'ai montré, il y a antagonisme croissant entre la science et la religion, et le vernis socialiste ne pourra préserver le catholicisme ; le socialisme «terrestre » possède, d'ailleurs, une force d'attraction beaucoup plus grande.

Lorsque les paysans seront familiarisés avec les vues du socialisme catholique, il sera très facile au socialisme démocratique de les rassembler sou» son propre drapeau... ils feront d'ailleurs eux-mêmes leur propre conversion.

Le socialisme se trouve dans une position analogue devant le républicanisme. De même quelathéisme est une affaire privée^ qui regarde la conscience individuelle, d^ même la république est une affaire privée qui n'intéresse que les fractions de la bourgeoisie. Certes, lorsque le socialisme sera près de triompher, l'athéisme aura fait d'immenses progrès, et la république aura été établie dans beaucoup de pays aujourd'hui soumis à un régime monarchique. Mais ce n'est pas le socialisme qui développe l'athéisme, pas plus que ce n'est le socialisme qui établira la république. L'athéisme est un produit des théories de Darwin et de Spencer dans la civilisation bourgeoise actuelle, et la république a été, et elle sera, dans les différents pays, l'œuvre d'une partie de la bourgeoisie capitaliste, comme l'écrivaient récemment des journaux conservateurs de Milan (Corriere délia sera et Idea libérale), quand « la monarchie ne servira plus les intérêts du pays », c^est-à-dire de la classe au pouvoir.

L'évolution de la monarchie absolue à la monarchie constitutionnelle et à la république est une loi historique évidente ; dans la civilisation actuelle il n'y a de différence que dans le caractère électif ou héréditaire du chef de l'État. Dans les différents pays d'Europe, la bourgeoisie elle-même réclamera ce passage de la monarchie à la république, afin dé retarder le plus possible le triomphe du socialisme. En Italie comme en France, en Angleterre comme en Espagne, on ne voit que trop de républicains ou de « radicaux », dont l'attitude devant les questions sociales est plus bourgeoise et plus conservatrice que celle des conservateurs intelligents. A Montecitorio, par exemple,

M. Ë. Imbriani a, en matière religieuse et sociale, des opinions plus consen^atrices que M. di Rudini. M. Imbriani, dont la personnalité est d'ailleurs très sympathique, rie s'est jamais attaqué à un prêtre ou à un moine — lui qui attaque l'univers entier et très souvent avec raison, quoique sans beaucoup de succès, par suite d'une erreur de méthode, — et il a été seul à s'opposer même à la prise en -considération d'un projet de loi de M. L. Ferrari, député, qui augmentait l'impôt de succession sur les héritages en ligne indirecte !...

Le socialisme n'a donc pas plus d'intérêt à prêcher la république qu'il n'en a à prêcher l'athéisme. A chacun son rôle, c'est la loi de la division du travail. La lutte contre l'athéisme, c'est l'affaire de la science ; l'établissement de la république a été le fait, et elle le sera dans les différents pays d'Europe, de la bourgeoisie elle-même, conservatrice ou radicale. Tout cela c'est l'histoire en marche vers le socialisme, sans que les individus puissent empêcher ou retarder la succession des phases de l'évolution morale, politique et sociale.

L'Individu et l'Espèce

On peut encore montrer que le socialisme scientifique procède directement du darwinisme en examinant les différentes façons de concevoir l'individu par rapport à l'espèce.

Le xviii® siècle finit avec la glorification exclusive de rindividu, deVhomme — comme entité en soi — ; elle n'était dans les œuvres de Rousseau, qu'un bienfaisant excès de réaction contre la tyrannie politique et sacerdotale du moyen âge.

Cet individualisme a eu pour conséquence directe cet artificialisme politique, dont je m'occuperai bientôt en étudiant les rapports de la théorie de l'évolution et du socialisme, et qui est commun aux gouvernants du régime bourgeois et aux anarchistes individualistes, — parce que les uns et les autres s'imaginent que l'organisation sociale peut être changée en un jour, par Teffet magique d'un article de loi ou par une bombe plus ou moins meurtrière.

La biologie moderne a radicalement changé ce concept de Yindivldu et elle a démontré, dans le domaine de la biologie comme dans celui de la sociologie, que l'individu n'est lui-même qu'un agrégat d'éléments vivants plus simples, et en même temps que l'individu en soi, le Selbstwesen des Allemands, n'existe pas en soi, mais seulement en tant que membre d'une société {Gliedwesen).

Tout ce qui vit forme une association, une collectivité.

La monère elle-même, la cellule vivante, l'expression irréductible de l'individualité biologique, est, elle aussi, un agrégat de parties diverses (nucleus, nucléole, protoplasme) et chacune d'elles, à son tour, est un agrégat de molécules, qui sont des agrégats d'atomes.

L'atome n'existe pas seul, comme individu; l'atome est invisible et impalpable et il ne vit pas.

Et la complexité de l'agrégat, la fédération des parties augmente toujours à mesure qu'on passe, dans la série zoologique, des protistes à Tiiomme.

L'artificialisme jacobin, unificateur et uniformateur, correspond à la métaphysique de l'individualisme, comme le concept du fédéralisme national et international correspond au caractère positif du socialisme scientifique.

L'organisme d'un mammifère n'est qu'une fédération de tissus, d'organes, d'appareils ; l'organisme d'une société ne peut consister que dans une fédération de communes, de provinces, de régions ; l'organisme de Thumanité ne peut consister qu'en une fédération de nations.

S'il est absurde de concevoir un mammifère dont la tête, par exemple, devrait se mouvoir de la même manière dont se meuvent les extrémités et les extrémités toutes ensemble, il n'y a pas moins d'absurdité dans une organisation politique et administrative dans laquelle la province de l'extrême nord ou la province montagneuse par exemple doit avoir les mêmes engrenages bureaucratiques, le même corps de lois, les mêmes mouvements que la province de l'extrême sud ou la province. composée de plaines, par le seul amour de l'uniformité symétrique, cette expression pathologique de l'unité.

Si nous laissons de côté ces considérations d'ordre politique qui permettent de conclure, comme je l'ai fait ailleurs (1), que la seule organisation possible pour l'Italie, comme pour tout autre pays, me paraît être celle d'un fédéralisme administratif dans une unité politique, nous pouvons considérer comme évident, qu'à la fin du xix* siè-

'1) Sociologie criminelle j trad. française, Paris, 1892.

de l'individu, comme être en soi, se trouve détrôné dans la biologie comme dans la sociologie.

L'individu existe, mais seulement en tant qu'il fait partie d'un agrégat social.

RobinsonCrusoé — ce type parfait de l'individualisme — ne peut être qu'une légende ou un cas pathologique.

L'espèce — c'est-à-dire l'agrégat social — est la grande, la vivante et éternelle réalité de îa vie, comme l'a démontré le darwinisme et comme l'ont confirmé toutes les sciences positives, de l'astronomie à la sociologie.

A la fin du xviii' siècle, Rousseau pensait que l'individu seul existe, et que la société est un produit artificiel du « contrat social » et, comme il attribuait (de même qu'Aristote l'avait fait pour l'esclavage) un caractère hamain permanent aux manifestations transitoires du moment historique de putréfaction du régime dans lequel il vivait, il ajoutait que la Société est la cause de tous les maux, alors que les individus naissent tous bons et égaux. A la fin du xrx" siècle, au contraire, toutes les sciences positives s'accordent pour reconnaitre que la société, l'agrégat est un fait naturel et inséparable de la vie, chez les espèces végétales, comme chez les espèces animales, depuis les premières « colonies animales » de zoophites jusqu'aux sociétés de mammifères (herbivores), et à la société humaine (1).

(1) Je ne peux m'occii|ier ici de la récente tentative éclectique de M. Fouillée, et que d'autres ont poursuivie. M. Fouiilée veut opposer ou du moins ajouter au concept naturaliste de la 30ci(!té le concept consensuel du contractuel. Evidemment, puisque aucune théorie n'est absolument fausse, il y a même dans le contractualisme une part de vérité et la liberté d'émigrer peut en dtre un exemple. . . aussi longtemps ilu'ellË est compatible avec les Intérêts économiques de la classe au

Tout ce que l'individu possède de meilleur, il le doit précisément à la vie sociale, bien que chaque phase de l'évolution soit marquée, à son déclin, par des conditions pathologiques de putréfaction sociale, essentiellement transitoires d'ailleurs, qui préludent fatalement à un nouveau cycle de rénovation sociale.

L'individu, comme tel, s'il pouvait vivre, obéirait à un seul des deux besoins fondamentaux de l'existence : l'alimentation — c'est-à-dire la conservation égoïste de son propre organisme, grâce à cette fonction primordiale et fondamentale, qu'Aristote désignait sous le nom de ctesi — la conquête de la nourriture.

Mais tous les individus doivent vivre en société, parce que un second besoin fondamental de la vie s'impose à lui, celui de la reproduction d'êtres semblables à lui, pour la conservation de l'espèce. C'est cette vie de relation et de reproduction (sexuelle et sociale) qui donne naissance au sens moral ou social, qui permet à l'individu non seulement d'être, mais de coexister avec ses semblables.

On peut dire que ces deux instincts fondamentaux de la vie — le pain et l'amour — accomplissent une fonction d'équilibre social dans la vie des animaux, et notamment chez Thomme.

C'est l'amour qui cause, pour le plus grand nombre des hommes, la principale dépense physiologique et psychique

pouvoir. Mais évidemment, ce consentement, qui n'existe pas à la naissance de chaque individu dans telle ou telle société, et qui constitue le fait le plus décisif et le plus tyrannique de sa vie, est également fort minime dans le développement de ses aptitudes et de ses tendances, dominées qu'elles sont par la loi de fer de rorgaoisation économique et politique dont il est un atome.

des forces accumulées en plus ou moins grande quantité par le pain quotidien, et que le travail quotidien n'a pas absorbées ou que Tinactivité parasitaire a laissées intactes.

Bien plus, Famour est le seul plaisir qui ait vraiment un caractère universel et égalitaire. Le peuple Ta appelé « le paradis des pauvres » ; et les religions l'ont toujours invité à en jouir sans limites — - crescite et multiplicamini^ — parce que Tépuisement erotique qui en résulte, surtout chez les mâles, diminue ou fait oublier les tortures de la faim et du travail servile, et énerve d'une \ façon durable l'énergie de l'individu : et dans cette / mesure il remplit une fonction utile à la classe domi- \ narite.

Mais à cet effet de Tinstinct sexuel un autre est lié d'une façon indissoluble, l'augmentation de la population ; de sorte que l'immobilisation voulue d^un ordre social donné vient se heurter à la pression de cette population, caractérisée à notre époque par le prolétariat ^ — et révolution sociale poursuit sa marche inexorable et fatale.

De notre discussion, il résulte que tandis qu'à la fin du xviii" siècle on pensait que la Société était faite pour l'individu — et on pouvait conclure de là que des millions d'individus pouvaient et devaient travailler et souffrir à l'avantage exclusif de quelques individus, — à la fin de notre siècle les sciences positives ont démontré, tout au contraire, que c'est Tindividu qui vit pour l'espèce et que celle-ci est seule Téternelle réalité de la vie.

C'est là le point de départ de la tendance sociologique

ou socialiste de la pensée scientifique moderne devant l'individualisme exagéré, laissé en héritage par le siècle passé.

La biologie démontre aussi qu'il ne faut pas tomber dans Pexcès opposé — comme l'ont fait certaines . écoles du socialisme utopique et du communisme, — ne plus voir que la Société et négliger complètement Tindividu. Une autre loi biologique nous montre, en effet, que l'existence de l'agrégat est la résultante de la vie de tous les individus, de même que l'existence d'un individu est la résultante de la vie des cellules qui le composent.

Nous avons démontré que le socialisme qui caractérise la fin du XIX® siècle et qui illuminera l'aube du siècle prochain, est en parfaite harmonie avec tout le courant de la pensée moderne. Cet accord se manifeste même sur la question fondamentale de la prédominance donnée aux exigences vitales de la solidarité collective ou sociale, sur les exagérations dogmatiques de l'individualisme, et si ce dernier marque, à la fin du siècle dernier, un réveil puissant et fécond, par suite des manifestations pathologiques d'une concurrence effrénée, il aboutit fatalement aux explosions « libertaires » de Tanarchisme qui prêche « l'action individuelle », et qui oublie complètement la solidarité humaine et sociale.

Nous arrivons ainsi au dernier point de contact et à l'union intime qu'il y a entre le darwinisme et le socialisme.

La <c Lutte pour la Vie » et la « Lutte des Classes »

Le darwinisme a démontré que tout le mécanisme de révolution animale se réduit à la lutte pour l'existence entre individus d'une même espèce d'une part, et entre l'espèce dans l'ensemble du monde des êtres vivants.

De même tout le mécanisme de l'évolution sociale a été ramené par le socialisme marxiste à la loi de la lutte des classes. Cette théorie ne nous donne pas seulement le moteur secret et la seule explication positive de l'histoire de l'humanité, elle nous donne aussi la norme idéale et rigide qui discipline le socialisme politique et qui le soustrait ainsi à toutes les incertitudes élastiques, vaporeuses, inconcluantes du socialisme sentimental.

L'histoire de la vie animale n'a trouvé son explication positive que dans la grande loi darwinienne de la lutte pour Vexistence ; elle seule nous permet de déterminer les causes naturelles de la naissance, de l'évolution et de la disparition des espèces végétales et animales, depuis les temps paléontologiques jusqu'à nos jours. De même Thistoire de la vie humaine ne trouve son explication que dans la grande loi marxiste de la Zu^fe des classes ; grâce à elle les annales de l'humanité primitive, barbare et civilisée cessent d'être un kaléidoscope capricieux et superficiel d'épisodes individuels pour constituer un drame grandiose

et fatal, déterminé — consciemment ou inconsciemment, dans ses détails les plus intimes comme dans ses catastroplies — par les conditions économiques, qui forment la base physique et indispensable de la vie, et par la lutte des classes qui conquiert et conserve les forces économiques, d'où dépendent nécessairement toutes les autres —

politiques, juridiques et morales.

J aurai Toccasion de parler plus longuement, en étudiant les rapports de la sociologie et du socialisme, de cette grande conception, qui est la gloire impérissable de Marx et qui lui assure dans la sociologie la place que Darwin occupe dans la biologie et Spencer dans la philosophie naturelle (1).

Pour le moment il me suffit de noter un nouveau point de contact entre le socialisme et le darwinisme. L'expression de lutte des classes, si antipathique au premier abord (et j'avoue que j'ai éprouvé cette impression alors que je n'avais encore saisi l'esprit scientifique de la théorie marxiste), nous donne, si on l'entend exactement, la loi première de l'histoire humaine et, partant, elle seule peut nous donner la norme certaine de l'avènement de la nouvelle phase d'évolution que prévoit le socialisme et qu'il s'efforce de précipiter.

Lutte des classes, c'est-à-dire que la société humaine comme tous les autres organismes vivants n'est pas un tout homogène, la somme d'un nombre plus ou moins grand d'individus ; elle est, au contraire, un organisme vivant qui est la résultante de parties différentes et toujours plus

(1) Lafargue, Le Matérialisme économique in Ere nouvelle^ 1893.

différenciées à mesure que s'élève le degré d'évolution sociale.

De même qu'un protozoaire est composé presque exclusivement de gélatine albuminoïde, tandis qu'un mammifère est composé de tissus très divers ; de même une tribu sans chef de sauvages primitifs ne se compose que de quelques familles, dont Tagrégat résulte simplement du voisinage matériel, tandis qu'une société civilisée de l'époque historique ou contemporaine se compose de classes sociales qui diffèrent l'une de l'autre soit par l.'i constitution physiopsychique de leurs composants, soit par l'ensemble de leurs habitudes, de leurs tendances, de leur vie personnelle, familiale ou sociale.

Ces différentes classes peuvent être classées d'une façon rigoureuse. Dans l'Inde antique elles vont du brahmane au sudra ; dans l'Europe du moyen âge, de l'empereur et du pape au feudataire et au vassal, à l'artisan, et un individu ne peut passer d'une classe dans une autre, seul le hasard de la naissance détermine sa condition sociale. Il peut arriver que l'étiquette légale disparaisse, comme cela est arrivé en Europe et en Amérique après la Ilévolution française, et exceptionnellement il peut y avoir passage d'un individu d^une classe dans une autre comme les molécules dans les cas d'exosmose et d'endosmose ou, selon l'expression de M. Dumont, par une sorte de « capillarité sociale » . Mais, dans tous les cas, ces différentes classes existent comme réalité certaine et elles résisteirt à tout essai de nivellement juridique, aussi longtemps que demeure la raison fondamentale de leur différence.

C'est Karl Marx qui a, mieux que tout autre, prouvé la

vérité de cette théorie par la masse d'observations sociologiques qu'il a empruntées aux conditions économiques les plus diverses.

Les noms, les circonstances les phénomènes de répercussion peuvent varier avec chacune des phases de l'évolution sociale, mais toujours le fonds tragique de l'histoire apparaît dans l'antagonisme entre ceux qui détiennent le monopole des moyens de production — et c'est le petit nombre, — et ceux qui en sont dépossédés — et c'est le plus grand nombre.

Guerriers et pasteurs^ dans les sociétés primitives, dès que l'appropriation familiale, puis individuelle de la terre se substitue au collectivisme primitif ; patriciens et plé^ béiens — feudataires et vassaux — nobles et gens du peuple — bourgeois et prolétaires ; ce sont là autant de manifestations d'un même fait : le monopole de la richesse d'un côté et le travail productif de l'autre.

Or, la grande importance de la loi marxiste — la lutte des I classes — réside principalement en ce qu^elle indique, avec j une grande précision, en quoi consiste véritablement le point vital de là question sociale et par quelle méthode on peut arriver à la résoudre.

Aussi longtemps qu'on n'avait pas montré avec une évidence positive la base économique de la vie politique, juridique et morale, les aspirations du plus grand noml)re vers une amélioration sociale s'en tenaient, vaguement, à la demande et à la conquête partielle de quelque instrument accessoire, comme la liberté du culte, le suffrage politique, l'instruction publique, etc. Et certes, je ne veux pas nier la grande utilité de ces conquêtes.

Mais le sancta sanctorum demeurait toujours impénétrable aux yeux de la foule et comme le pouvoir économique continuait à être le privilège de quelques-uns, toutes les conquêtes, toutes les concessions n'avaient pas de base réelle, séparées qu'elles étaient du fondement solide et fécond qui peut seul donner la vie et une force durable.

Maintenant que le socialisme a montré, même avant Marx, mais jamais avec autant de précision scientifique, que l'appropriation individuelle, la propriété privée de la terre et des moyens de production est le point vital de la question — le problème est posé dans des termes précis dans la conscience de Thumanité contemporaine.

Quelle méthode faudra-t-il employer pour abolir ce monopole du pouvoir économique et la masse de douleurs et de maux, de haine et d' iniquité qui en est la conséquence ?

La méthode de la lutte des classes partant de cette donnée positive que chaque classe tend à conserver et à accroître les avantages et les privilèges acquis enseigne à la classe privée du pouvoir économique que pour arriver à le conquérir, la lutte (nous nous occuperons plus loin des modalités de cette lutte) doit être une lutte de classe à classe, et non de personne à personne.

La haine, la mort de tel ou tel individu, appartenant à la classe dominante, ne fait pas avancer d'un pas la solution du problème ; elles le retardent plutôt parce qu'elles provoquent une réaction du sentiment général contre la violence personnelle et viole le principe du respect de la personne humaine que le socialisme proclame hautement pour tous et contre tous. La solution du problème ne de-

vient pas plus facile parce que la condition anormale actuelle, qui devient de plus en plus aiguë, — misère de la masse et jouissance de quelques-uns, — n'est pas l'effet de la mauvaise volonté de tel ou tel individu.

Par ce côté encore le socialisme est, en effet, en complet accord avec la science positive, (Jui nie le libre arbitre de l'homme et voit dans l'activité humaine, individuelle et collective, un effet nécessaire, déterminé par des conditions de race et de milieu, tout à la fois (i).

Le crime, le suicide, la folie, la misère ne sont pas le fruit du libre arbitre, de la faute individuelle, comme le croit le spiritualisme métaphysique, et ce n'est pas non plus un effet du libre arbitre, une faute individuelle du capitaliste si l'ouvrier est mal rétribué, s'il est sans ouvrage, s'il est misérable.

Tous les phénomènes sociaux sont la résultante nécessaire des conditions historiques et du milieu. Dans le monde moderne la facilité et la plus grande fréquence de relations entre toutes les parties de la terre ont encore resserré la dépendance de chaque fait — économique, politique, juridique, moral, artistique ou scientifique, — des conditions les plus lointaines et les plus indirectes de la vie mondiale.

(1) Me séparant des deux thèses exclusives que la civilisation est une conséquence de la race ou un produit du milieu, j'ai toujours soutenu — par ma théorie des facteurs naturels de la criminalité — qu'elle est la résultante de l'action combinée de la race et du milieu.

Parmi les ouvrages récents qui soutiennent la thèse de Tinfluence exclusive ou prédominante de la race il faut citer Le Bon, Les lois psychologiques de l'évolution des peuples^ Paris, 1894. Cet ouvrage est d'ailleurs assez superficiel. Je renvoie pour un examen plus approfondi de ces deux thèses au ch. IV de mon livre Omicidio nelV anthropologia criminale, Turin, 1894.

L'organisation actuelle de la propriété privée sans aucune limite d'hérédité familiale et d'accumulation personnelle ; l'application continuelle et toujours plus complète des découvertes scientifiques au travail humain de transformation de la matière ; le télégraphe et la vapeur, le torrent toujours débordant des migrations humaines — font que Texistence d'une famille de paysans, d'ouvriers, de petits commerçants est liée par des fils invisibles mais tenaces à la vie mondiale ; et la récolte du café, du coton ou du blé dans les pays les plus lointains se répercute sur toutes les parties du monde civilisé, de même que la dépression ou l'accroissement des taches solaires constitue un coefficient des crises agricoles périodiques et influe directement sur la destinée de millions d'hommes.

Cette grandiose conception scientifique de « l'unité des forces physiques », selon l'expression du P. Secchi, ou de la solidarité universelle rejette bien loin d'elle la conception enfantine qui fait du libre arbitre et de l'individu la cause des phénomènes humains.

Si un socialiste se proposait, serait-ce même dans un but philanthropique, de monter une usine pour donner du travpil aux sans-travail, et s'il produisait des articles délaissés par la mode ou par la consommation générale, , il serait bientôt conduit à la faillite, malgré ses intentions philanthropiques par un effet inévitable des lois économiques.

Ou bien si un socialiste voulait donner aux ouvriers de son établissement un salaire deux ou trois fois plus haut que le salaire courant, il aurait évidemment le même sort, parce qu'il subirait les mêmes lois économiques, et il de-

vrait vendre sa marchandise à perte ou la garder invendue dans ses magasins, parce que son prix, à qualités égales, serait supérieur à celui du marché.

11 serait déclaré en faillite et le monde ne lui apporterait pas d'autre consolation que de l'appeler un brave homme: et dans la phase de la « moralité mercantile » nous savons ce que signifie cette expression (1).

En dehors donc des relations personnelles, plus ou moins cordiales, entre capitalistes et ouvriers, leur condition économique respective est déterminée fatalement par l'organisation actuelle, d'après la loi du sur-travail qui a permis à Marx d'expliquer d'une façon irréfutable comment le capitaliste peut accumuler des richesses sans travailler, — parce que l'ouvrier produit dans sa journée de travail un équivalent de richesse supérieur au salaire reçu, et que le surplus du produit forme le bénéfice gratuit du capitaliste, même si on veut déduire le salaire de son travail de direction technique et administrative.

La terre, abandonnée au soleil et à la pluie, ne produit d'elle-même ni blé, ni vin. Les minéraux ne sortent pas d'eux-mêmes des entrailles de la terre. Un sac d'écus enfermé dans un coffre-fort ne produit pas des écus comme une vache, des veaux.

La production de la richesse résulte seulement d'une

(1) Je me sers de l'expression « moralité mercantile » que M. Letour- NEAU a employée dans son livre sur Y Évolution de la morale j Paris, 1887. Dans son étude positive des faits concernant la morale, M Letourneau a distingué quatre phases : la morale bestiale — la morale sauvage — la morale barbare — la morale meicantile (ou bourgeoise) ; à ces phases succédera une phase de morale supérieure que Malon avait appelée la morale sociale.

transformation de la matière opérée par le travail humain. Et ce n'est que parc^^ue le paysan cultive la terre, que le mineur extrait les minéraux, que l'ouvrier met en mouvement les machines, que le chimiste fait des expériences dans son laboratoire, que l'ingénieur invente des machines, etc., que le capitaliste ou le propriétaire, sans que les biens hérités de son père lui aient coûté aucun travail et sans aucun effort, s'il pratique Vabsentélsme, peut, chaque année, jouir de richesses que d'autres ont produites pour lui, en échange d'une habitation misérable et d'une nourriture insuffisante, empoisonnés le plus souvent par les miasmes des rivières ou des marais, par les gaz des mines et les poussières des usines, en un mot pour un salaire qui est insuffisant toujours pour leur assurer une existence digne d'une créature humaine.

Même en régime de métayage parfait — que Ton a appelé une forme de socialisme pratique — il reste toujours à se demander par quel miracle le propriétaire, qui ne travaille pas, voit arriver dans sa maison le blé et l'huile et le vin en quantité suffisante pour le faire vivre à Taise, tandis que le métayer est contraint de travailler tous les jours afin d'arracher à la terre de quoi le faire vivre misérablement lui et sa famille.

Et le métayage lui donne au moins l'assurance tranquillisante qu'il arrivera au bout de l'année sans éprouver toutes les affres du chômage forcé, auquel sont condamnés les ouvriers adventices des campagnes et des villes. Mais, au fond, le problème demeure tout entier et il y a toujours un homme qui vit dans le confort, sans tra-

vailler, parce que dix autres vivent mal en travaillant (1).

Tel est l'engrenage de la propriété privée et tels sont ses effets sans aucune intervention de la volonté des individus.

Aussi toute tentative faite contre tel ou tel individu estelle condamnée à rester stérile ; c'est Torientation de la Société qu'il faut changer, c'est la propriété individuelle qu'il faut abolir, non pas par un partage, ce qui aboutirait à la forme la plus aiguë et la plus mesquine de la propriété privée, parce qu'un an après la persistance de l'orientation individualiste nous ramènerait au statu quo antôj au bénéfice exclusif des plus fourbes et des moins scrupuleux.

Il faut arriver à l'abolition de la propriété privée et à

(1) Certaines personnes, encore imbues d'artificialisme politique, pensent que pour résoudre la question sociale il faudrait généraliser le système du métayage. On imagine donc, sans le dire, un décret royal ou présidentiel : art. 1, tous les hommes deviennent des métayers !.^.

Et on ne pense pas que si le métayage,'qui était de règle, est devenu une exception de plus en plus rare, cela doit être l'efiet nécessaire de causes naturelles.

La cause de la transformation est dans ce fait que le métayage représente la petite industrie agricole et qu'elle ne peut pas lutter contre la grande industrie agricole bien outillée de machines, de même que le métier à bras n'a pas pu résister à la grande industrie manufacturière, n est vrai qu'il y a aujourd'hui encore des métiers à bras dans quelques villages, mais ce sont des organes rudimentaires, qui ne font que représenter une phase antérieure et qui n'ont plus aucune fonction décisive dans le monde économique. Ils sont comme les organes rudimentaires des animaux supérieurs, d'après la théorie de Darwin, des témoins d'époques passées pour toujours.

La même loi darwinienne et économique s'applique au métayage, destiné lui aussi évidemment à la même fin que le métier à bras.

Cf. L'excellente brochure de propagande Biel, Ai contadini toscanf^ Colle d'Eisa, 1894.

rétablissement de la propriété collective et sociale de la terre et des moyens de production. Cette substitution no peut pas être l'objet d'un décret, comme on nous en prête Tintention, mais elle est entrain de s'accomplir sous nos yeux, chaque jour, d'heure à heure, d'une façon directe ou indirecte.

Directement, parce que la civilisation nous montre la substitution continue des propriétés et des fonctions sociales aux propriétés et aux fonctions individuelles. Les routes, les postes, les chemins de fer, les musées, l'éclairage des villes, l'eau potable, l'instruction, etc., qui étaient, il n'y a que quelques années encore, des propriétés et des fonctions privées, sont devenues des propriétés et des fonctions sociales : et il serait absurde de s'imaginer que ce processus direct de socialisation doit s'arrêter aujourd'hui au lieu de s'accentuer progressivement, puisque tout dans la vie moderne va en s' accélérant.

Indirectement, c'est alors l'aboutissant de l'individualisme économique au bourgeois. La bourgeoisie qui emprunte son nom aux habitants des bourgs que protégeaient le château féodal et l'église — symboles de la classe alors dominante — est le fruit d'un travail fécond et conscient et des conditions historiques qui ont changé l'orientation économique du monde (la découverte de l'Amérique, par exemple) ; elle a fait sa révolution à la fin du xviu* siècle et elle a conquis le pouvoir. Dans l'histoire du monde civilisé, elle a écrit une page d'or par ses épopées nationales, par ses applications merveilleuses de la science à l'industrie mais elle parcourt aujourd'hui

la branche desuendaiitc de la parabole, et des symptômes nous annoncent avec évidence sa dissolution ; sans sa disparition, d'ailleurs, l'instauration d'une nouvelle phase sociale ne serait pas possible.

, L'individualisme économique porté à ses dernières conséquences détermine nécessairement l'augmentation progressive de la propriété dans les mains d'un nombre toujours plus restreint de personnes. Le milliardaire est un mot nouveau, qui caractérise le xix* siècle et il est Texpression claire de ce phénomène, — dans lequel Henry George voyait la loi historique de Tindividualisme — qui fait que les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres (1).

Or il est évident que plus est restreint le nombre de ceux qui détiennent la terre et les moyens de production plus est facile leur expropriation — avec ou sans indemnité — au profit d'un propriétaire unique, qui n'est et ne peut être que la société.

La terre est la base physique de l'organisme social. Il est donc absurde qu'elle appartienne à quelques-uns et non pas à toute la collectivité sociale ; il ne serait pas plus absurde que Tair que nous respirons fût le monopole de quelques propriétaires.

C'est bien là le but suprême du socialisme, mais on ne peut évidemment pas y arriver en visant tel ou tel propriétaire, tel ou tel capitaliste. La méthode de lutte individualiste est destinée à demeurer stérile ou tout au moins elle exige une déperdition énorme de forces pour n'obtenir que des résultats partiels et provisoires.

(1) Henhy George, Pi'ogrès et Pauvreté. Trad. franc. Paris, 1887^

Aussi ces hommes politiques qui font leur métier de la protestation quotidienne ou anecdotique, qui ne voient qu'une lutte de personnes — et cela n'est plus d'aucun effet ni sur le public ni sur les assemblées, parce qu'on finit par y être habitué, — me font-ils l'effet d'hygiénistes fantastiques qui essayeraient de rendre un marais habitable en tuant les moustiques un à un, à coup de revolver, au lieu de se proposer comme méthode et comme but l'assainissement du marais pestilentiel.

Pas de luttes, pas de violences personnelles, mais lutte de classe. Il faut donner à l'armée immense des ouvriers de tous les métiers et de toutes les professions la conscience de ces vérités fondamentales. Il faut leur montrer que leurs intérêts de classe sont en opposition avec les intérêts de la classe qui détient le pouvoir économique et que c'est par l'organisation consciente qu'il conquerra ce pouvoir économique au moyen des autres pouvoirs publics que la civilisation contemporaine a assurés aux peuples libres. On peut cependant prévoir que, dans chaque pays, la classe dominante, avant de céder, diminuera ou détruira même ces libertés publiques qui étaient sans danger quand elles étaient entre les mains d'ouvriers non pas constitués en parti de classe, mais à la queue des autres partis purement politiques, aussi radicaux dans les questions secondaires qu'ils sont profondément conservateurs sur la question fondamentale de l'organisation économique de la propriété.

Lutte de classes, donc lutte de classe à classe ; et lutte, cela s'entend, par les méthodes dont je parlerai bientôt ù propos des quatre modes de tranformation sociale :

évolution — révolution — révolte — violence personnelle. Mais lutte de classe au sens darv^inien, qui renouvelle dans riiistoire de l'homme le drame grandiose de la lutte pour la vie entre les espèces au lieu de nous avilir au pugilat sauvage et insignifiant d'individu à individu.

Nous pouvons nous arrêter ici. L'examen des rapports entre le darwinisme et le socialisme pourrait nous conduire beaucoup plus loin, mais toujours il éliminerait la prétendue contradiction qu'il y a entre les deux courants de la pensée scientifique moderne, et il confirmerait au

contraire l'accord intime, naturel et indissoluble qu'il y a entre eux.

C'est ainsi que la vue pénétrante de Virchov^ trouvait une confirmation chez Léopold Jacoby.

« L'année même où paraissait le livre de Darwin (1859) et partant d'une direction tout à fait différente, une poussée identique était donnée à un développement très important de la science sociale par un ouvrage qui longtemps passa inaperçu, et qui porte pour titre : Critique de VÉcO" nornie politique par KslyI Marx — c'était le précurseur du

Capital.

« Ce qu'est le livre de Darwin sur VOrigine des espèces

pour la genèse et l'évolution de la nature inconsciente

jusqu'à l'homme, l'œuvre de Marx l'est pour la genèse et

révolution de la communauté des êtres humains, des Etats

et des formes sociales de l'humanité (1) ».

Et c'est pourquoi l'Allemagne qui a été le champ le

(1) L. Jacoby, Vldea delV evoluzione^ in Bibliotheca delV economistai série III, vol. IX, 2" partie, p. 69.

plus fécond pour le développement des théories darwiniennes, Test aussi pour la propagande consciente, disciplinée des idées socialistes.

Et c'est pour cela précisément qu'à Berlin, dans les vitrines des librairies de propagande socialiste, lek œuvres de Charles Darwin occupent la place d'honneur à côté de celles de Karl Marx (1).

(1) A la mort de Darwin le Sozialdemokrat du 27 avril 1882 écrivait " le prolétariat qui lutte pour son émancipation honorera toujours la mémoire de Charles Darwin ».

Cf. Lafargue, La théoine darwinienne.

Je sais bien que dans ces dernières années, peut-être par suite des relations entre le darwinisme et le socialisme, on a repris les objections faites à la théorie de Darwin par Nœgeli et plus récemment par Weismann sur la transmissibilité héréditaire des caractères acquis. Cf. Sp):ncer, V insuffisance de la sélection naturelle^ in Problèmes de morale et de sociologie j Paris, 1894 p. 27). — Virchow, Transformisme et descendance in Berliner Klinische Wochenschrifty 1893. Mais tout cela ne concerne que tel ou t^ détail du darwinisme, tandis que la théorie fondamentale du transformisme organique demeure inébranlable.

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