V. Droit au travail
Droit au travail t,.., Cest lâ formule la plus perfide qu'ait imaginée le Communisme. Quand il se montre à visage découvert, le Communisme révolte si profondément la conscience et la raison, qu'il cesse d*être dangereux. Mais la formule droit au travail , loin de révolter notre raison ou notre cœur, nous attire et nous séduit : pour qui n'eu sonde pas les conséquences, rien de plus moral, de plus raisonnable, et surtout de plus inoffensif; et cependant, pour qui veut y réfléchir un instant , il n'est pas de chimère socialiste plus creuse, plus impraticable, plus subversive de toute société.
Le droit au travail , pour les individus , c'est pour l'Etat l'obligation de fournir, k quiconque en manque, une occupation suffisamment lucrative pour qu'il en puisse vivre.
Mais de quel travail entend-on parler?
Est-ce du travail des ateliers nationaux créés après Février, c'est«à^re d'un travail uniforme pour tous, d'un travail de terrassement... Mais, alra^s, le droit
au travail est dérisoire : oui , il est dérisoire de mettre ane pioche , une pelle , une brouette dans les mains d'un peintre, d*un ciseleur, d'un bijoutier, d'un horloger, d'un tailleur, etc. , etc. Il est par trop évident qu'appliqués à un labeur si différent de celui auquel ils sont habitués, les prétendus travailleurs souffri-ront beaucoup, feront peu ou rien , et que le prétendu droit au travail ne sera en définitive qu'une aumdm déguisée.
Entend-on que l'Etat devra fournir à chacun les moyens d'exercer sa profession habituelle? au tisseur, des étoffes à tisser; à l'horloger, des montres à faire; au peintre, des tableaux , etc. , etc. : mais, alors, il faudra que l'Etat fournisse aussi au médecin, des malades à guérir; à l'avocat, des causes à, plaider. — Voilà donc l'Etat transformé en entrepreneur général de toutes les industries , de toutes les professions , de tous les arts , de tous les métiers , de toutes les sciences ; il devra posséder en propre des manufactures, des ateliers, des machines, des instruments , des matières premières de toute nature , avec le personnel nécessaire pour diriger, surveiller le travail et les travailleurs, acheter les matières premières, placer les produits, etc.
Ce n'est pas tout.
Entend-on que l'Etat aura ses ateliers nationaux ou* verts en tout temps , ou seulement dans les temps de crise commerciale , dans les temps de chômage : cela importe beaucoup.
' Si l'Etat a ses ateliers en permanence , même aux époques où d'ailleurs les travailleurs pourraient trouver de l'occupation dans les ateliers privés, nous retombons dans le système de M. Louis Blanc : TEtat écrasera l'industrie privée par la concurrence, et nous entrons en plein Communisme. — Les ateliers nationaux auront en outre le grand inconvénient d'être une excitation perpétuelle à la grève : sûrs de trouver du travail à l'instant dans les ateliers de l'Etat, les ouvriers voudront faire la loi aux patrons, ce qui n'est pas plus équitable que , pour les patrons , de dicter la loi aux ouvriers.
L'Etat n'ouvrira-t-îl , au contraire, les ateliers que dans les temps de crise commerciale et de chômage. . . , les inconvénients changent de nature, non de gravité. — En premier lieu, quand le chômage aura pris fin , que fera l'Etat du matériel et du personnel de ses ateliers? — En second lieu, d'où vient le chômage dans les ateliers privés? Il vient de ce que Ia production est obligée de s'arrêter momentanément, le plus souvent parce qu'elle a d'abord exagéré son activité : en pareil cas , les fabricants sont forcés de renvoyer une partie de leurs ouvriers , jusqu'à ce que le trop plein des produits fabriqués se soit écoulé : mais si latelier national entre alors en activité, ce trop plein ne s'écoulera jamais; le chômage ne pourra finir; et la concurrence de l'Etat , achevant d'écraser l'industrie privée , finira par l'absorber, ce qui nous ramène encore au Communisme.
Ce n'est pas tout encore.
L'Etat n'a rien , rien que ce qu'il puise dans la bourse de chacun de nous : ainsi , pour subvenir aux incalculables dépenses des ateliers nationaux, il fendra augmenter indéfiniment les impôts , c'est-à-dire prendre à ceux qui ont été prévoyants et économes, pour entretenir toujours et constamment du travail et un salaire élevé aux ouvriers des grandes villes, qui, comptant sur cette ressource assurée, auront encore moins de prévoyance et d'économie qu'à présent ; ei malheureusement ils en ont fort peu. — Est-ce juste? Est-il juste que les laborieux habitants des campagnes s'épuisent en perpétuels sacrifices pour nourrir, dans l'imprévoyance, les ouvriers des grandes villes?
Je crois inutile de développer davantage des idées si simples; il suffira d'avoir appelé l'attention sur quelques-unes des conséquences pratiques du prétendu droit au travail, pour que Thomme, le moins habitué à réfléchir, soit à l'instant convaincu qu'une pareille chimère n'a pu surgir que dans le cerveau des brouillons qui flattent les populations agglomérées des grandes villes, parce que ce sont les populations des grandes villes qui font les révolutions et donnent le pouvoir.
Du reste, l'incompatibilité du principe de la propriété avec le droit au travail a été hautement reconnue par M. Proudhon lui-même, quand il disait à l'Assemblée nationale : « Passez-moi le droit au « travail^ et je vous passe le droit de propriété. »
AO
VI. Intervention de l'Etat dans la fixation des salaires, les institutions de crédit, etc. » etc.
J'arrive maintenant, en les confondant sons un titre commun, à divers systèmes, enfants perdus, partisans honteux du Communisme,qui, n'osant attaquer de front la propriété et la famille,cherchent à les assassiner traîtreusement par derrière. Ces communistes déguisés sont très-nombreux : ne pouvant les suivre tous, je les saisis et les démasque dans leur forme la plus générale, la plus usuelle : l'intervention de l'Etat dans une foule de choses où il n'a rien k faire, notamment dans la fixation du salaire et dans les institutions de crédit.
Jusqu'à ces derniers temps on avait pensé que moins le Gouvernement se mêle des affaires particulières , plus il y a de liberté dans un pays. Les Américains et les Anglais -, qui s'y connaissent, ont toujours abandonné , à, l'action libre et spontanée de la spéculation privée , une foule de points dans lesquels , en France, nous faisons intervenir l'autorité de l'Etat. Nos communistes déguisés tiennent, au contraire, k faire intervenir l'Etat en toutes choses , sachant très-bien que cette intervention , poussée au delà de certaines limites , conduit tout droit au Communisme.
I. Intervention de l'Etat dans la fia^ation des sa-laires. — Si nous étions seuls dans l'univers, cette
idée^rait sans doute encore fort injoste; mais, en Tétat des choses, elle est absarde et impraticable.
Si tout le genre humain ne formait qu'un seul peuple, soumis au même Gouvernement, la fixation des salaires par voie d'autorité serait à la rigueur possible : mais ce serait là une mesure tout à la fois trèsabsurde, très-injuste, très-contraire à la liberté, et qui ne ferait que du mal. — Le salaire est le prix du travail, et le prix du travail , comme celui de toutes les autres valeurs , denrées et marchandises , varie à 'infini , varie d'un jour à l'autre , en raison et de sa ^qualité , et du besoin qu'on en éprouve. . . tantôt plus , tantôt moins élevé , suivant que le travail presse ou se rallentit. Et comme il est évident qu'un règlement général , décrété par l'Etat , ne pourrait tenir compte de ces variétés infinies, il en résulterait que, tantôt le salaire légal serait trop éJevé , eu égard aux besoins du commerce , et alors , plutôt que de travailler k perte, les fabricants arrêteraient les travaux; que tantôt, au contraire, il serait inférieur, et que l'ouvrier ne tirerait pas de son travail tout ce qu'il serait juste qu'il en tirât. — D'ailleurs , si vous réglez législativement le salaire du travail des ouvriers proprement dits , vous êtes fatalement conduits à régler de même tous les autres éléments de la production , et vous arrivez ainsi au maodmum général de toutes les valeurs, de toutes les denrées, de toutes les marchandises... Or, qui donc ignore aujourd'hui que les lois de maximum ont toujours ruiné les pays qui y ont eu recours?
Voici ce qui est encore plus décisif.
Lgê partLsaiifl dé tontei ces foUe0 iaveatioiifii ne paraissent pas se douter que la France n'est pas le genre bamain , et qu'il existe, à côté de nous , des peuples indépendants qui certes n'accepteraient pas les règlements qu'il nous plairait de faire. Ceci rappelé, voici ce qui arriverait. — Nul ne l'ignore, nous sommes loin de consommer tout ce que nous produisons : nos soieries, nos draps, nos meubles, notre bijouterie, notre quincaillerie, sont en très-grande partie vendus dans les pays étrangers. Mais, dans les pays étrangers, nous avons, pour rivaux d'industrie, les Anglais , les Suisses, les Allemands, etc. ; et pour soutenir cette concurrence, il faut que nous puissions offrir nos marchandises à aussi bon marché qu'eux-mêmes. — Or, pour vendre à aussi bon marché , il faut que nous puissions fabriquer k aussi bon compte; et comme la mainr^'cBuvre est un des éléments principaux ànprix de rement y si le prix de cette main-d'œuvre , au lieu de varier selon les variations du commerce loi-même, était , une fois pour toutes , réglépar la loi , il arriverait , neuf fois sur dix , que nos fabricants seraient dans l'impossibilité de soutenir la concurrence de la fiibrique étrangère.
C'est ce qui est airrivé après Février, lorsque moitié de gré, moitié de force, les fabricants de Paris se soumirent aux exigences du Luxembourg sur les heures de travail et le prix du salaire : le prix de revient augmenta si rapidement, que la plupart des commandes , adressées d'Amérique w France, dupoiu
être envoyées en Angleterre , et qu'à Paris tons les ateliers durent se fermer.
Ce qui est arrivé alors arrivera toujours, toutes les fois qu'on voudra faire intervenir Tautorité du Gouvernement dans des marchés qui , pour être équitables , doivent être librement débattus.
II. Intervention de VEtat dans les institutions de crédit. — On voudrait que l'Etat établit des banques, daus lesquelles les travailleurs pauvres pourraient trouver, à un intérêt très-minime, les capitaux dont ils peuvent avoir besoin pour devenir maîtres à leur tour.
Cette idée est séduisante au premier abord ; et si je ne consultais que mon cœur, je serais fort disposé ^ être de ce socialisme-là : malheureusement ce n'est encore qu'une illusion , une chimère impossible à réaliser.
£t d'abord , ou FEtat sera tenu de prêter au premier venu, sans avoir le droit d'examiner les garanties qu'offre l'emprunteur... mais où prendre l'argent pour satisfaire aux demandes qui alors arriveraient de toutes parts? L'or de la Californie, du Mexique et du Pérou réunis n'y saifEirait pas un seul jour. — Ou bien, au contraire, et on ne peut l'entendre autrement, l'Etat aura le droit d'apprécier la moralité, la capacité, tout ce qui constitue commercialement la solvabilité d'un homme.... et alors vos banques nationales sont inutiles : le crédit privé n'a jamais fait défaut k l'ouvrier habile, laborieux, économe : et, k tout
prendre , cet ouvrier, tel que je le suppose , trouvera plus facile accès auprès des personnes qui connaissent son mérite , qu'auprès des froids commis de l'Etat, toujours préoccupés de la crainte de se compromettre.
Mais , dit-on, l'Etat prêtera à 3 , k 2 0/0 , tandis que le capital privé se loue 5 à 6 0/0, quelquefois plus. — Rien de mieux si la chose est possible ; malheureusement il est certain qu'elle ne l'est pas. Encore une fois , l'Etat n'a rien , rien , que l'argent qu'il puise dans nos poches : or les frais de perception de l'impôt , eu compensant les directs et les indirects , s'élèvent à i 3 0/0 : comment l'Etat pourrait-il donc prêter, à 2 et 3 0/0 , ce qui lui revient, à lui, à 13 0/0? — A ce compte, l'Etat (c'est-à-dire nous tous) perdrait 10 0/0 sur chaque affaire. — Croit-on que cela pût durer longtemps?
M. Proudhon a fort bien réfuté cette utopie des banques d'Etat : — « La situation , loin de s'amélio- « rer, empirerait, et la société marcherait à une a prompte dissolution , puisque le monopole du cré- « dit entre les mains de l'Etat aurait pour résultat « inévitable d'anihiler partout le capital privé , en lui <c déniant son droit légitime, celui déporter intérêt. « Si l'Etat est déclaré commanditaire, escompteur « unique du commerce, de l'industrie, de l'agricul- « ture , il se substitue à ces milliers de capitalistes « et de rentiers vivant de leurs capitaux et forcés, dès <i lors , au lieu de manger le revenu , d'entamer le
« principal. Bien plus , en rendant les capitaux inu- « tiles, il arrête leur formation, ce qui est rétro- « grader par delà la deuxième époque de révolution a économique. On peut hardiment défier un gourer- « nement, une législature , une nation d'entrepren- « dre rien de pareil : de ce côté la société est arrêtée « par un mur de métal qu'aucune puissance ne saua rait renverser. Ce que je cUs là est décisif et rente verse toutes les espérances des socialistes mitigés «• qui , sans aller jusqu'au communisme , voudraient , a par un arbitraire perpétuel , créer au profit des « classes pauvres... une organisation du crédit de « TEtat, c'est-à-dire la «uppremon du cajnto2j[inWy « la stérilité de l'épargne, d {Contrad. écanom,, U II, page 124.)
Il est vrai que nos charlatans , qui ne sont jamais à court de ressources , ont imaginé un procédé commode pour fournir à l'Etat tous les fonds nécessaires. .. c est h papier-monnaie, les assignats,,, c'est-à-dire des chiffons de papier sur lesquels on imprimera 100, 1 ,000 ou 10,000 francs, mais qui n'en resteront pas moins des chiffons de papier, en dépit de toutes les prétendues garanties dont on promet de les entourer. — Daijs un pays qui a vu le régime des assignats y je défie à tout gouvernement d'émettre du joopicr-monnaie, avec cours forcé... Cela ne se discute plus.
III. Il y a encore une aulre façon très-prônée d'atta-» quer la propriété , c'est Yimpôt progressif.
M. Proudhon , si puûssanl dialecticien ({iiatidil est dans le vrai , s'eeit chargé d'en faire raison : c La con- « séquence de l'impAt progressif, dit-il , sera que les «. grands capitaux seront dépréciés et la médiocrité « mise à Tordre du jour. Les propriétaires réaliseront K à la hâte, parce qu'il vaudra mieux pour eux « manger leur propriÀé que d'en retirer une rente « insuffisante. Les capitalistes rappelleront leurs « fonds, ou ne les commettront qu'à des taux usurai* « res ; toute grande exploitation sera interdite; toute « fortune apparente poursuivie; tout capital dépassant « lechiffre du nécessaire proscrit. Larichesse, refoulée, « se recueillera sur elle-même et ne sortira plus qu'en « contrebande , et le travail , comme un homme atta- « ché k un cadavre , embrassera la misère dans un a accouplement sans fin. — Après avoir prouvé la « contradiction et le mensonge de l'impôt progressif, a faut-il que j'en prouve encore l'iniquité ? — L'impôt a progressif arrête la formation des capitaux, de « plus il s'oppose à leur circulation. Après avoir « froissé tous les intérêts et jeté la perturbation sur le « marché par ses catégories , l'impôt progressif arrête « le développement de la richesse et réduit la valeur « vénale aunlessous de la valeur réelle. Il rapetisse^ « il pétrifie la société. Quelle tyrannie! quelle déria sion! — L'impôt progressif se réduit donc, quoi qu'on « fasse , en un déni de justice , une défense de pro- « duire , une confiscation. C'est l'arbitraire sans limite « et sans frein donné au pouvoir sur tout ce qui , par a; le travail, par l'épargne, parle perfeç^ionpieiuem
« des moyettô , contribue à la richesse publique. » [Contrad. économ,, tom l^, page 310.)
VIL Plm de capital , d'intérêt , de rente.
— M. PROUPHON. — M. LEPRU-ROLLIN.
Aucun des socialistes anciens ou modernes n'a escaladé la célébrité avec autant d'audace que M. Proudbon ; aucun surtout n'a possédé à un degré égal le génie du sophisme.
En ^ 840 , pour son début , il entre dans la carrière par son Mémoire : Qu'est-ce que la propriété? La propriété c'est le vol, — Puis , estimant sans doute la|)ropriété morte et bien morte de ce seul coup, il cherche une thèse plus retentissante encore , et s'attaquant à DIEU même, il affirme l'avoir écrasé.
Reste à savoir comment il comblera le vide assez considérable , il faut en convenir, que sa double victoire va faire dans l'univers.
Cela n'est pas facile à dire; car, si M. P. Leroux est peu clair, M. Proudhon est bien changeant. C'est la contradiction faite homme.
Le premier ouvrage de M. Proudhon se terminait par une touchante prière adressée à la Divinité contre les propriétaires (4840). — Dans ses Contradictions économiques, vous savez comment il blasphème la Divinité (1846). Première contradiction.
Daa? çç mêmç traité des Contradictions économie
qms , M. Proudhon avait flagellé , avec une verve et une âpreté incomparables, tous les systèmes socialistes ; il avait flétri le Communisme comme une absurdité, Iq phalanstère comme une bêtise et une turpitude , la république démocratique comme une œuvre d'impuissant... Et aujourd'hui, dans le journal le Peuple, il se proclame le champion de la république démocratique et socialiste. — Seconde contradiction.
Dans son premier Mémoire, M. Proudhon avait dit : « Pour moi , j'en fais le serment , je serai fidèle k mon « œuvre de démolition; je ne cesserai de poursuivre a la vérité à travers les ruines et les décombres. . . Que « m'importent à moi le repos et la sécurité des riches? « Je me soucie de l'ordre public comme du salut des « propriétaires. » — Et puis, dans le Prospectus de la Banque du Peuple (février 4849), M. Proudhon proteste conlre le reproche d'avoir attaqué la propriété : a Je proteste qu'en faisant la critique de la propriété, « ou pour mieux dire de l'ensemble d'institutions dont a la propriété est le pivot, je n'ai jamais entendu, « ni attaquer les droits individuels reconnus par les « lois antérieures, ni contester la légitimité des posai sessions acquises , ni provoquer une répartition ar- « bitraire des biens , ni mettre obstacle à la libre et « régulière acquisition, par vente ou échange, des pro- « priétés , ni même interdire ou supprimer, par décret « souverain, la rente foncière et l'intérêt des capi- « taux. » — Troisième contradiction.
Le système fondamental de M. Proadbon; prêché
par lai , sous toutes les fonnes, dans ses livres comme dans les journaux , c'était la proscription du capital , de l'argent ; plus dé numéraire , plus de vente. Spécifique souverain, Y échange devait suffire à tout. — ^Puis, quand il s'agit de fonder sa fameuse Banque d'échange^ décorée du titre pompeux de Banque du Peuple, comme le plus vulgaire banquier, M. Proudhon s'adresse très-humblement à ce même capital si conspué, à «e numéraire si dédaigné. — Quatrième contradic" tion.
Enfin , car il faut en finir, dans son Prospectus de la Ba/nque du Peuple , M. Proudhon avait dit :
« Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'égale, <K qu'aucune n'égalera jamais... Je veux changer la « base de la société , déplacer l'axe de la civilisation , « faire que le monde qui, sous l'impulsion de la vo- « lonté divine , a tourné jusqu'à ce jour d'occident en « orient, mû désormais par la volonté de l'homme, « tourne d'orient en oaeident (Journal le Peuple y n«du « 19 février 1849). — Je fais serment devant Dieu « ( devant Dieu / / / ) et devant les hommes, sur l'Evan- « gile et sur la Constitution , que je n'ai jamais eu ni « professé d'autres principes de réforme sociale que « ceux relatés dans le présent acte , — et que je ne « demande rien de plus , rien de moins que la libre et « pacifique application de ces principes et de leurs « conséquences logiques, légales et légitimes. — Je « déclare que , dans ma pensée la plus intime , ces « principes, avec les conséquences qui en découlent, « sont tout k socialisme , et que , hors de là , il n'est
« ^'uêojpie et chimère ^Geci e$t
« mon testament de vie et de mort. A celui-là geul « qui pourra mentir en mourant, je permets d'en soup- « oonner la ûncérité. — Si je me suis trompé, la rai- « son publique aura bientôt fait justice de mes théo* a ries; il ne me restera qu'à disparaître de Vor- « rêne révolutionnaire ^ après awnr demandé pardon a à la société et à mes frères du trotible que j'aurai « jeté dans leurs âmes , et dont je Suis • après tout , la « première victime. — Que si , après ce démenti de a la raison générale et de Texpérience, je devais cher- « dier un jour, par d'autres moyens , par des sugges- « tions nouvelles, à agiter encore le$ esprits, et enff tretenir de fausses espérances , /'appslleraib sur « mai , dès maintenant , le mépris dbs HOimâTSS aiNS
m BT LA IfÂLÉDICTION DU OBNES BUM4IN. »
La Banque du Peuple, Tœuvre grandiose qui con-tient tout le système socialiste, tombe au milieu des sifflets : M. Proudhon se retire^t-il de l'arène révolta tionnaire? demande-4-il j7ar<{on à ses frères du troi^ hU qu'il a jeté dans leurs âmes?,.. Que vous connaissez mal nos grands bommes socialistes I II ne baisse pas la voix d'un demi-ton; au contraire, il se fait plus menaçant que jamais :
« Le monde n'a plus le temps d'attendre le
K résultat de nos expériences; il faut être les maîtres « ou disparaître; il faut vaincre ou périr dans le « ehamp-clos de la révolution. — Vaiucre! c'est-à- « dire porter au pouvoir le principe démocratique et t SQcial Dès Içrs, ^ quoi boa te Banque du Peuple?
« A ({uoi bon le» buteanx de la rue Saiiit-fietiif La « Banqu6 de France n'esV-elle pas là f . ..
m Pour moi , la Banque du Peuple est une maohine « déjà insuffisante et d'un trop tardif résultat I Je « cherche quelque chose de plus prompt : Majus opus « maveo. Je croyais la société morte, bien morte : il
a parait qu'elle respire encore » (Journal h
Peuph du < 2 avril 4849. ) — {Cinquièfne eontradic-^ tion, )
Faut-il maintenant examiner et juger le système de M. Proudhon... mais lequel? celui de 4840 ou celui de 4^46 ? celui des Contradictions économiques ou celui de la Banque du Peuple? car rien de plus varié, de plus mêlé, de plus changeant que le prétendu système du célèbre socialiste.
Et d'abord , M. Proudhon a-t-i! un système quelconque, bon ou mauvais?
n a tout attaqué, Dieu et la société , le capital et la rente , la propriété et le Communisme , les socialistes de toutes couleurs, Fourier, Louis Blanc et autres... li a baffoué le suffrage universel , la démocra* tie, la République... Il a traité le KationaldQ crétin, et la rue de Poitiers de réactionnaire.,. Il n'est rien, en un mot , ni dans le ciel ni sur la terre , qui n'ait subi sa morsure... Mais, mordre ainsi et tout et toujours , sans trêve ni repos , ce peut bien être symptôme de rage et preuve d'un orgueil délirant qui Y§»i foire 4u bruit à tout prix, cjui préfère êtrç mm^
dit de tout le genre humain que de rester obscur ; cela peut prouver bien d'autres choses encore; mais ce li'est pas là un ststâme social.
Je comprends encore les autres socialistes : ils proposent de renverser Fancienne société , mais chacun d'eux a, en poche ; l'utopie qu'il veut mettre à la place : c'est ridicule, absurde, mauvais, impossible, tant que vous voudrez ; mais , au moins , c'est Vapparence de quelque chose.,. Avec M. Proudhon, la société renversée, que reste-t-il? le néant.
On ne peut, en effet , donner le nom de système à quelques sophismes isolés d'économie politique, qui, fiissent-ils aussi bons qu'ils sont mauvais , aussi vrais qu'ils sont faux , ne combleraient pas la millionième partie du vide que laisserait l'œuvre de destruction que ce malheureux homme poursuit avec une si diabolique persévérance. De l'immense chaos des écrits de M. Proudhon, voici en effet les seules propositions un peu claires que j'aie pu extraire :
4*». Pour assurer l'égalité des conditions, M. Proudhon veut que les œuvres de l'homme soient rémunérées, non d'après la valeur que leur a toujours donné l'opinion universelle , mais uniformément et d'après le nombre d'heures de travail qu'elles ont coûté à créer : de telle façon que l'artiste de génie, qui aura passé huit jours à créer un chef-d'œuvre , ne reçoive pas plus que le terrassier qui, pendant le même temps, aura creusé un grosgiçr fossé te long du chemin. —
Je ne sais si , par cette ingénieuse découverte , on arriverait à Y égalité des conditions , rêve de M. Proudhon ; mais , ce qui est bien certain , c'est qu'en détruisant ainsi toute émulation , on arriverait bientôt à l'égalité de la paresse et de l'ignorance , à Tabrutissement de l'espèce , à la ruine de toute civilisation.
2^. M. Proudhon supprime encore l'emploi du numéraire , de la monnaie d'or et d'argent : il raye de nos codes et de nos usages le contrat de vente , et ne veut plus admettre que Y échange, — Mais comme l'échange ne serait pas praticable d'homme à homme ; comme il est impossible, par exemple, que le bottier, qui vient de terminer une paire de bottes, et qui a besoin de pain, de vin, de viande, puisse offrir en même temps sa paire de bottes au boulanger, au boucher, etc. , M. Proudhon crée la BANQUE D'ÉCHANGE. — Cette Banque recevra tous les produits du travail de l'homme, tarifés d'après la durée de temps nécessaire à leur création. Elle délivrera en échange des mandats j>a^ablés en nature. — Ainsi , le bottier portera sa paire de bottes à la Banque d'échange , et recevra un ou plusieurs mandats, contre lesquels boulanger, boucher, marchand de vin devront délivrer au bottier le vin, le pain, la viande nécessaires. — Peut-on rien concevoir de plus creux et de plus ridicule? — Et d'abord , à moins que vous ne généralisiez le système, que vous ne l'imposiez de force à toute la population , il est évident que vos bons d'échange , vos chiffons de papier n'auront jamais dans l'opinion la valeur de la monnaie
mitalhqm; que» comme les assignald, ilg seront promptement déprécia. En Prusse, il y a des thalers-^m^^ol* lique et des thalers-papier ; allez au marché, la première question du paysan, comme celle du marchand, est celle-ci : « Payerez-vous en argent ou en papier ? » Et , suivant la réponse , le prix de la marchandise diffère considérablement : ainsi en serait-il des chiffons de la Banque d'échange. — En second lieu, quel service rendrait votre Banque? Le plus qu'elle pût faire, serait de remplacer complètement la monnaie. . . Laissez-nous donc la monnaie , à laquelle nous sommes habitués, et gardez vos chiffons de papier, qui ne nous inspirent nulle confiance. — En vérité, étai^ce la peine de faire tant de bruit, depuis tant d'années, pour arriver à si maigre résultat?
30. M. Proudhon repousse comme infâmes la rente, le loyer, Y intérêt de l'argent , V infernal capital, comme dit M. Ledru-Rollin : il veut la gratuité du crédit,.. Ceci est encore plus fou que le reste. — Pourquoi travailler, économiser, nous crier un capital, comme on dit, si» quand la vieillesse amènera Tàge du repos, nous n'avons pas le droit de tirer, de notre épargne capitalisée , une rente qui nous fasse vivre ? — Vous mangerex votre capital, répond M. Proudhon. — C'est fort bien dit; mais, mon capital mangé, si je vis encore, que deviendrai-je? — M. Proudhon devrait au moins créer un hospice spécial pour les partisans de son système; et justement il oublie ce point
An stirptas, toute la France le sait atijeurd'hui , M. Proudhon a ftiit, ces derniers temps, nn essai pratique de «on système : il a fondé à Paris la Banque du Peuple , au mois de février 1849.
Quelques semaines s'écoulent : malgré la pompe des annonces, les excitalions de toute la presse socialisle, le capital boude son ancien ennemi ; la caisse de la Banque du Peuple reste vide ou k peu près ; elle n'obtient même pas Y échange du mobilier nécessaire à la réalisation de ses magnifiques promesses ; car elle dépense en frais d'installation plus de moitié du capital social.
Versements des actionnaires. . 17,933 fr. » c.
Frais d'installation 8,147 85
Frais de-menuiserie mémoire.
Reite net. 8,785 Î5c!
Jamais chute plufl lourde n'avait terminé tnystifica** tion plus hardie. Le rival de Dieu , celui qui devait faire tourner le monde d'orient en occident, se trou^^ vait précipité au-dessous du plus vulgaire spéculateur.
Puis sont venues les querelles édifiantes entre le dieu de la Banque du Peuple et les apôtres qui l'assistaient dans le grand œuvre de la deuxième crion tion du monde.
La prosaïque justice a mis fin au débat , en apposant les scellés sur la banque mort-née; et le second créateur^ du monde est allé, an delà de la frontière^
se foire» comme il l'a dit lui-même, « cammù-voya" ce geur de la Banque du Peuple à l'étranger. » ( Article signé Proudhon, journal le Peuple du 46 avriH849.)
Et voilà le grand résultat auquel on devait arriver après tant de déclamations , de fanfaronnades et de blasphèmes... Voilà les dieux nouveaux pour lesquels tant de milliers d'ouvriers ont abandonné la foi de leurs pères ; voilà les espérances auxquelles ils ont sacrifié leur propre bonheur et le repos de leur patrie !
M. Proudhon a eu cependant un succès qui peut le consoler de bien des échecs : il a converti M. Ledru-RoUin , qui jusque là avait été considéré comme tout à fait étranger au socialisme. M. Ledru-Rollia est, au surplus, le plus laconique des socialistes : l'IN- FERNAL CAPITAL, tel est, en effet, la formule concise par laquelle Tancien ministre de Tintérieur fît adhésion aux doctrines de Proudhon, dai^s le fameux banquet du Chalet. ^^