SENS
Selon cette nécessité de la nouvelle technique politique, de la technique policière, on voit aisément se renouveler le mouvement qui nous est devenu familier. Une nouvelle élite de gouvernement apparaît et alentour se forme une nouvelle classe d'appui et de profit. Examinons d’abord cette « classe » d’appui et de
profit. Les régimes directement ou indirectement inspirés de Marx dégagent brutalement et cyniquement ce qui transparaissait à la longue du régime parlementaire : le principe du parti. On achève la perversion du système des partis, et on en extrait le truc de la dictature de parti. Un Tartare, barbare réaliste, a fait cela. Ce que le Corse, autre barbare, avait esquissé avec sa Légion d'Honneur, Lénine l’a largement achevé. Ce mot dictature, qui chez Marx montrait d’ailleurs déjà que l'esprit socialiste dans le monde était infecté de la férocité jacobine, de l'astuce napoléonienne, Lénine le rattache franchement à la réalité éternelle du despotisme, manifestée tour à tour par les Dominicains, les Jésuites, les Francs-Macons — ces ordres dans l'Église, ces partis dans l'État. En Russie, dictature du prolétariat veut dire tout au plus dictature du parti prolétarien et plus exactement, au nom du parti, dictature du chef du parti. Dans les pays fascistes, l’escamotage est plus cynique, mais non point tout à fait.
Dans ce parti qui noyaute la nation, il nous faut reconnaître notre classe d’appui et de privilège. Mais ce ne sont plus là ces formes spontanées, ouvertes, ondoyantes, fleurant la bonhomie que nous avons vues
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— noblesse, bourgeoisie ; c’est une formation certes £ encore plus lâche quant à son recrutement social, mais beaucoup plus abstraite et systématique dans son rôle politique. On voit à cette force de l’abstraction que chez Mussolini et Hitler le marxisme est passé tout aussi bien que chez Lénine et Staline. Il est frappant que, voulant réaliser le rêve historique de Marx (A > B > C), les marxistes — ou ceux qu'ils ont influencés — soient arrivés à établir plus rigoureusement que quiconque la classe d'appui mise en valeur par notre étude, dans son double caractère d’hybridation et de subordination.
Nous avons vu qu'une telle « classe » habituellement se formait des apports venus de plusieurs anciennes classes. Ici, ce caractère de confusion éclate à l’extrême. On recrute systématiquement cette classe et n’importe où. On voit dans les partis fascistes ou communistes se coudoyer anciens aristocrates, bourgeois, prolétaires qui avouent qu’ils n’ont en commun qu’un caractère abstrait : celui de membre du parti. Dans une époque d'extrême conscience historique et, d'autre part, d'immense déliquescence sociale, il est naturel d’aboutir ainsi à une institution volontaire. Squelettiquement réduite à son rôle politique, la formation d'appui n’est plus qu'un parti. |
Aussi aura-t-elle encore moins que la bourgeoisie ou la noblesse de part au gouvernement même. Le parti est un ordre où l’on prononce des vœux : obéissance, sinon pauvreté. Là nous voyons le second caractère des Æ anciennes classes d'appui poussé à l’extrême, le carac-
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tère de subordination. Toutes les places, toutes les prébendes, mais en revanche l’obéissance la plus absolue. Bien loin qu'il y ait une dictature de classe, il n'y a même pas dictature de parti ; il y a obéissance du parti. Cela à Moscou comme à Rome ou Berlin.
Mais, en marge, on maintient le principe de la représentation du peuple, de la souveraineté du peuple. Comment pourrait-on l’abolir tout à fait ? Sauf à quelques courts instants de paroxysme dynastique et despotique à l'époque de la Renaissance, ni en France, ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni en Espagne, on n'a songé à le nier absolument. Quand une dynastie est morte, ne faut-il point, par exemple, revenir à la source du droit divin, le droit humain, populaire ? Issu directement de ce droit, un dictateur peut le nier moins qu'un roi. Donc 1il y a encore un fantôme de parlement en Allemagne et Italie (comme en Angleterre sous les Tudors, ou en France de 1614 à 1789, où persista l'ombre des États Généraux, ou en Allemagne, où sommeillait la Diète). Et, en Russie, il y a les Soviets, un tamisage subtil d'élections à plusieurs degrés. Partout, on propose et on impose des candidats comme le firent souvent les Stuarts et les Jacobins. (Les Conventionnels se firent réélir d'office pour les 2/3 aux Cinq-Cents, usage continué par le Directoire.)
L'élite nouvelle — au-dessus du parti, couronnant le parti — de quoi est-elle formée ? Plus que jamais d’éléments empruntés à toutes les classes. Quelquefois des assimilés récents sinon étrangers (Staline caucasien,