‹ Socialisme fascisteChapitre 18 sur 103 · ARMES · texte numérisé non relu

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Hitler autrichien, Valéra espagnol, comme autrefois Mazarin, Bonaparte, Disraëli, Gambetta). Il y a des nobles (Pilsudski), des hommes formés dans le capitalisme (Krassine), des petits bourgeois (Lénine) ou fils d'ouvriers, d'employés (Mussolini, Hitler). L'École Unique est l'institution type de notre civilisation où les renouvellements de l'élite doivent être de plus en plus rapides pour remplir les vides qui se multiplient dans les hauts rangs (comme dans la Rome des Césars, qui était la Rome des affranchis). Comment se rassemblet-elle ? Par cette mystérieuse cooptation, cette subtile complicité des concurrents que nous connaissons, qui est éternelle.

Cette élite affichera un nouvel esprit et se forgera une nouvelle technique. Les instruments ne sont plus la tribune parlementaire, l'influence indirecte par les discours prononcés devant des rassemblements restreints. Les instruments sont plus directs et plus rayonnants : la Presse et la Radio.

La Presse, comme autrefois la Chaire, est devenue le véritable instrument de gouvernement, au début du xxe siècle. Elle le reste, se fondant peu à peu dans la Radio. La Radio détruit la nécessité de la procédure parlementaire et ramène aux formes anciennes de la vie publique. Les gouvernants de nouveau peuvent parler directement à la foule et à toute la foule : cela nous rejette à la cité antique ou moyenâgeuse, à la horde germanique ou gauloise et à une plus intense démagogie et à la forme par excellence de la démagogie,

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la dictature. Dans la paix comme dans la guerre les progrès de la science se retournent facilement contre les hommes. Plus besoin d’intermédiaires, plus besoin de députés. Depuis que M. Doumergue lui-même parle au peuple, les députés français pourraient mettre un uniforme comme les allemands. Le Parlement est une institution tuée par la Presse et la Radio comme les chemins de fer, où les parlementaires ne paient pas leur place, sont tués par l’auto et l'avion. Le dictateur est un journaliste comme Mussolini et mieux, un somnambule du haut parleur et de la radio comme Hitler. Démagogie du xx® siècle, le héros chuchotant vient vous séduire dans votre lit.

Mais le héros est aussi un policier. En effet, il exprime les décisions d’un comité d’économistes. L'économie aujourd’hui est une police de la production et donc indirectement de la répartition des biens. Cette police ne peut s'exercer que par les moyens éternels de la police. Dans les périodes troubles, la police qui impose une nouvelle loi est formée pour une part des horsla-loi d'hier : elle montre la manière des hors-la-loi. C’est pourquoi il ne faut pas s'étonner de voir à Hitler ou à Staline, qui furent longtemps dans l'illégalité, des facons de gangsters. Nous sommes la proie en Europe de quelques bandes de gangsters. Les monarques absolus, et les Bonaparte, les Metternich, les Bismarck, étaient de: faibles araignées à côté de ces monstres sans-fil.

Au-dessous de tout cela la masse changeante des classes intellectuelles et manuelles profite de ce renou-

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veau de la technique et de l'élite de gouvernement — toujours cruel et déconcertant comme tous les renouveaux — par le nouvel aménagement qui en résulte pour elle du progrès matériel et le rebondissement du rêve social.

Dans ces conditions, qu'en sera-t-il pour nous, en Occident ?

Pour les libertés, messieurs les corporatistes, repassez dans deux ou trois siècles, aurions-nous envie de dire si nous nous laissions emporter par l'apparence irrésistible du mouvement. Mais, il se peut que l'Occident biaise avec ce mouvement de l’histoire qui lui arrive de loin. À voir les lents réflexes de ces dernières années, on peut imaginer que nous nous en tenions à cette espèce de colmatage qui est en cours. En France, nous avons les débris de la première ébauche du système policier laissé par les Jacobins et les Bonaparte : le Parti Radical. En Angleterre, il y a le parti conservateur avec sa dictature de presse et sa science électorale.

Il faudra bien pourtant faire un peu plus. En France, un nouveau parti moyen remplacera le parti radical et confondra Église et Franc-Maçonnerie, capitalisme et syndicalisme, droite et gauche, hypocrisie pacifiste et sournoiserie impérialiste. Ce parti sera mené sinon comme à Moscou ou à Berlin, du moins comme à Rom:.

Pour finir, répétons-nous. Il est bien évident que, du moment qu'il n’y a pas de classes gouvernantes, il n'y a pas non plus de classes révolutionnaires. Si la

masse d’une classe ne peut détenir le fait précis qui est de gouverner, cette masse ne peut détenir davantage le fait, somme toute aussi précis, qui consiste à modifier méthodiquement les conditions politiques et sociales d'un pays en vue d'établir un nouveau gouvernement. Une classe peut se révolter, encore faut-il qu’elle soit appelée efficacement par une élite à la révolte ; mais seule cette élite peut faire la révolution consécutive à la révolte. Non seulement une classe ne peut exercer une dictature, mais elle ne peut même pousser la révolution jusqu’au point où celle-ci se concentre et se fixe dans une dictature.

S’1l faut fort peu de gens pour tenir le gouvernement, il n’en faut guère plus pour subvertir ce gouvernement. Quelques centaines de meneurs qui viennent au hasard de toutes les classes et qui se répandent dans la foule et qui travaillent pour quelques chefs : voilà qui suffit. Jout cela même peut être passablement improvisé. En dehors de cela, en marge, il faut des groupements intellectuels cohérents. Et plusieurs factions d’abord emmélées peuvent concourir à une révolution.

Mais on me dira que je m’en remets à une philosophie de l'arbitraire et du hasard. Quoi, je n’ai pas dit que la prise ou la garde du gouvernement par une minorité se faisait au hasard ; maïs dans le sens où les conditions économiques inclinent toute la machine.

Conditions économiques, transformation des forces de production, mouvement des inventions. Mouvement de l'invention, mouvement de l'esprit.

L'esprit engendre les maux et les remèdes.

À travers les formes brutales et impures que produit inlassablement l'Histoire, à travers la dictature des gangsters radiophoniques, par exemple, on peut entrevoir une renaissance qui satisfait probablement dans son plus profond l'aspiration humaniste que Marx avait attachée selon l’inclination d’une époque au mythe du prolétariat.

Les gangsters apportent l’ordre économique, du moins à l’état embryonnaire dans le cadre trop étroit des patries. Grâce à cet ordre élémentaire, l'homme pourra peut-être se libérer de la machine, de la grande ville et renaître — l’homme, bourgeois, paysan ou prolétaire.

Juin 1934.

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Nous nous demandons aujourd’hui si Nietzsche n’a pas été la plus grande influence des trente dernières années dans le domaine de la philosophie sociale.

Certes, nous savions déjà que plusieurs de ceux qui nous intéressent en France et ailleurs parmi les artistes, qu'ils soient nos prédécesseurs, nos contemporains ou nos successeurs, ont été assaillis et terrassés à quelque moment par ce furieux psychagogue.

Mais une série de plus en plus accrue d'événements nous incite à pressentir les marques de Nietzsche bien au delà des cercles où nous pouvons les toucher.

Est-ce que l'esprit de Nietzsche n'est pas au cœur de tous les grands mouvements sociaux qui se sont, depuis vingt ans, développés sous nos yeux ?

Nietzsche a déterminé Mussolini, nous le savons. Mais n’a-t-il pas eu une influence sur Lénine ?

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Lénine, je me permets d'avancer en tout cas que la philosophie dont il fut le plus brillant représentant a atteint Lénine — plus précisément a répandu un air favorable au tempérament de Lénine. Si l’on m'’assurait que Lénine n’a jamais lu une ligne du philosophe antisocialiste, je l’admettrais volontiers ; mais j'en appellerais à l'ambiance. Est-ce que les milieux sont si étanches? Les influences sont littéralement l'air qu’on respire. Or, je remarque que Lénine a vécu dans cette Suisse, où Mussolini, jeune marxiste, était venu et avait respiré un air nouveau. Cette Suisse était certainement parcourue en tous sens par l'esprit qui a complètement renouvelé la philosophie à la fin du xix® siècle et dont le génie de Nietzsche a été le véhicule le plus rapide. Nous pouvons entrevoir, en attendant qu'un historien nous assure du fait dans tout son détail, qu’une philosophie travaillait là — où enseignait Vilfredo Pareto — comme en d’autres points d'Europe, qui a donné tant de fruits inattendus et dans des terrains divers. Philosophie de critique de la raison, philosophie de l’irrationnel ; philosophie de l’action, philosophie pragmatique. La pensée de Nietzsche est l’agent principal de cette philosophie — pensée de poète, plus impérieuse et efficace sur les artistes et les politiques qu’une pensée de philosophe comme celle de Bergson.

Or, certes, cette philosophie allait essentiellement à l'encontre du rationalisme déterministe qui est la base du marxisme. Voilà véritablement la force qui, par un enchaînement de chocs indirects, a porté au marxisme

des coups terribles — des coups dont nous commençons à mesurer l'efficacité.

Mais pourtant, quand le futur chef du parti socialiste italien, Mussolini, se met à lire Nietzsche —— il serait curieux de savoir si c’est au même moment qu'il lit Marx ou peu de temps après — peut-on dire qu’il laisse ainsi entrer dans son esprit une substance qui purement détruira l’autre ? Non ; Nietzschéisme et Marxisme se détruisent dans leur exclusivité essentielle, mais renaissent par parties importantes dans la forme sociale toute neuve à laquelle l’amalgame de leurs influences donne le jour.

Eh bien ! est-ce que l’inverse n’a pas pu se produire chez Lénine, par la voie plus détournée des contagions inconscientes ? Car il ÿy a chez Lénine autre chose que Marx. Ce n'est pas pour rien qu’on parle de léninisme, là où l’on pourrait attendre qu’il ne fût parlé que de Marxisme. Lénine, autodidacte en philosophie tout comme Mussolini, a donné à fond, pourrait-on croire, dans la défense rationaliste et déterministe héritée comme mot d'ordre de Marx et Engels par les socialistes et communistes russes et continuée tant bien que mal par eux contre les tendances néo-criticistes, antirationalistes qui se faisaient jour partout vers la fin du siècle dernier et jusque dans leurs rangs. Oui, quand il gribouille son compendium philosophique Matérialisme el Empirio-criticisme, il en semble ainsi. (Livre qui déçoit fort, mais aurait-on été plus satisfait si l’on avait demandé à Napoléon de paraphraser, en attendant

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le commandement de l’armée d’Italie, quelques articles de l'Encyclopédie ?) Et est-ce que le génie de Lénine, tout tactique, tout à l'aise dans ses écrits de combat, n'est pas imprégné de quelque chose qui ressemble à cette philosophie de la mobilité et de l’action, qui était propagée à ce moment à la fois par Vilfredo Pareto et Georges Sorel dans la philosophie, par Poincaré dans la science — et qui allait déboucher dans les arts sous les espèces du futurisme, du cubisme, du surréalisme, toutes doctrines fondées sur la négation de la raison et de l'être, sur un phénoménisme idéaliste, commandant une morale pragmatique.

Pour moi, je ne me rangerai jamais à croire que le génie de Lénine s'accorde avec la leçon dominante qu’à juste titre la plupart des disciples de Marx ont dégagée de l’ensemble des écrits de ce dernier. Lénine a feint de se complaire dans le climat qui a été le plus communément admis comme celui de Marx, maïs en fait il s’en est évadé. Il s’est évadé du marxisme sur les pas de Marx lui-même, de ce Marx vigilant et secret qui, à la fin de sa vie, niaïit le marxisme — comme sans doute le Christ aurait nié le christianisme — mais que n’ont pas voulu suivre des apôtres conscients de leur médiocrité et qui avaient besoin d’un système arrêté. Ainsi il n'a retenu de Marx que ce qui est transportable d’une époque à l’autre, cela seul qui pouvait convenir à notre temps relativiste — des conseils pratiques et l’élan. Sa souplesse, son sens de l’opportunité font fi de la rigidité doctrinale. Et, sans doute, si Lénine avait vécu se

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