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faiblissement d’un mouvement social tandis qu’une autre philosophie favorise la croissance d’un autre mouvement. À voir ce qui vient de se passer en Allemagne, on est entraîné à admettre qu'il y a dans cette idée du développement objectif de l’histoire, du mouvement matérialiste de l’histoire, une tentation énorme offerte au fatalisme et au relâchement. Le hégélien conçoit — dans une déviation, certes, de son propre système, mais les événements nous prouvent qu’il l’a ainsi compris — que l'histoire marche toute seule, le marxiste conçoit que le capitalisme de lui-même prépare sa propre destruction. Le résultat est sommeil et au jour du réveil lâcheté. Le nietzschéen au contraire croit que dans un monde contingent, à l'instant même, son action peut faire explosion et transmuer la face de l'univers.
Cette réflexion en tout cas nous offre un moyen de comprendre ce fait considérable que toutes les révolutions qui ont été faites depuis vingt ans ont été accomplies en dépit de l’esprit marxiste ou contre lui.
Encore une fois, la révolution de 1917 a été léniniste et non pas marxiste. Lénine a agi en dehors du marxisme, en prenant ce qu'il y a de plus vivant mais de plus subtil dans la lecon de Marx. En effet, de deux choses l'une : ou il y a Marx ou il y a le marxisme. Si Marx est aussi souple, aussi pragmatique que nous en assurent certains rares exégètes, alors le marxisme qui est un système de l’histoire, une prophétie organisée du sens
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prolétarien de l'histoire n’existe pas. Ou bien le marxisme existe, et le Marx agile et répondant à tout, que nous a goûtons dans certains écrits de circonstance, s’évanouit derrière le solide schéma historique qu’on a exigé et obtenu de lui, par ailleurs.
= Si Lénine et Trotski (celui-là a sûrement lu Nietzsche) ont porté si allègrement le fardeau marxiste c’est qu'ils avaient dû en jeter en route la plus grosse part.
Ensuite, il est évident que les révolutions de Rome et de Berlin ont tiré directement tout leur allant de l’antimarxisme par excellence, du relativisme et du pragmatisme nietzschéen.
Mais nous ne pouvons nous empêcher, en terminant, de nous risquer dans de dernières considérations qui paraîtraient frôler la calomnie si l’on ne se rappelait pas le sentiment tout ironique que nous avons des rapports de la philosophie — ou de la poésie philosophique — et de la politique.
Nous ne pouvons nous empêcher de songer que nul plus que Nietzsche n’a critiqué l’esprit allemand, et que = pourtant nul plus que Nietzsche n’a été allemand, par ue un côté. De même Gœthe. C’est ainsi que sur cette pente à la solitude héroïque, au défi romantique où se précipite aujourd’hui le peuple allemand, Nietzsche a précédé son peuple. Et certes cette comparaison n’est qu'une fantasmagorie de malentendus triviaux, mais le à trivial et le social ne font qu’un. Et après tout au trivial
d’un décret ministériel la métaphysique d’un Nietzsche ne fait qu'un juste retour, elle qui est partie du trivial
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d’une table d’hôte dans quelque morne pension de famille.
Si les politiques s'emparent d’une pensée comme celle de Nietzsche dès l'endroit précis de sa courbe où elle décline, ils ne s’assouvissent vraiment sur elle qu'à l'endroit où elle rejoint le sol d’où elle était partie. Or, certes, Nietzsche a fait un effort gigantesque, unique, pour s’arracher — et pour arracher avec lui l'humanité — à la stagnation sociale. Mais il n’en est pas moins vrai que dans certaines indications secondaires de son œuvre, on le surprend à favoriser ce dont il avait horreur, l’immobilité. Dans La Volonté de puissance, quand il sort des grandes lignes de cette méthode idéale par laquelle il voulait tenir l'humanité dans un état de révolution permanente, on le voit se spécifier soudain dans une apologie du système des castes, dans une complaisance pour les beautés de la loi de Manou.
Évidemment, là, il est la proie d’un de ces étranges retours du mouvement dialectique de la vie. Soudain, une philosophie relativiste comme celle de Nietzsche, ou une philosophie du devenir comme celle de Hegel et de Marx se confondent devant cette nécessité que pour donner la réalité au mouvement, il faut bien en marquer les points et les moments, qu'il faut donc poser l'être, l’arrêter. Les révolutions tendent à créer des institutions. Et dans les institutions, l'être, posé pour un instant, tend à persévérer en soi-même.
En tout cas, avec son autarchie économique, son conservatisme eugénique, sa volonté de définir l'esprit
allemand qui menace de le fixer, Hitler rejoint fâcheusement le Nietzsche de la loi de Manou.
Et c'est 1c1 qu'on voit la prompte ironie de l’histoire : après l'hégélianisme, le nietzschéisme deviendrait un prétexte à l’inertie. Telle est la loi.
Juin 1933.
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