‹ Socialisme fascisteChapitre 19 sur 103 · ILE ON EE ERP OST SES ET DST · texte numérisé non relu

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serait-il tout à fait soumis, comme tous les grands hommes d'action, à la nécessité du possible. Et sous cet angle du possible, se serait-il rapproché de Mussolini aussi bien que de Staline.

Les marxistes les plus alertes, à force de mettre l'accent sur la souplesse tactique de Marx, recommandée et pratiquée par lui dans tous ses écrits de circonstance, dans toutes ses analyses des événements, en viennent à oublier que cette souplesse n’est que là, qu’elle n’est pas dans ses constructions doctrinales. Elle n’est ni dans le Manifeste communiste ni dans le Capital. Chez Marx, en dernier ressort, les éléments efficaces de son œuvre — ceux qui sont garantis par sa puissance de visionnaire, d’exhortateur, par sa vivacité d’intuition littéraire dans les domaines historique, philosophique, économique — se trouvent trop lourdement dominés par la philosophie à la mode dans sa jeunesse, l’historisme hégélien, et aussi par la philosophie qui prévalait dans son âge mûr, le rationalisme déterministe. Leur effet en a été entravé dans l’époque suivante qu’émouvait une autre philosophie.

Chez Marx, ces deux philosophies s’emboîtent l’une dans l’autre et s’alourdissent l’une l’autre. Et c’est en vain que lui — et encore mieux Engels — ont toujours essayé de mettre au premier plan le relativisme qui se rebellait d’ailleurs au fond de leurs esprits, maïs qui n'y à pas pris le dessus — ce relativisme qui n’a triomphé dans le temps où Marx et Engels vieillissaient qu’en détruisant ces philosophies trop attachées à l’être.

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C’est sans doute pourquoi l'œuvre de Marx a rencontré tant de résistance dans les milieux philosophiques et scientifiques du commencement de ce siècle et déjà de la fin de l’autre. C’est qu’au moment où 1l laissait inachevée mais imposante, sa vision économique et sociale, déjà la philosophie à laquelle il l'avait liée était de toute part battue en brèche par ceux que nous avons nommés. Or Nietzsche, dans le milieu de sa carrière et de son œuvre, avait manqué de se rattacher étroitement aussi à ce déterminisme, mais 1l s’en était par la suite totalement affranchi. C’est grâce à cette libération de Nietzsche qu’à nos yeux d'aujourd'hui, qui ont vu plusieurs révolutions, il finit par prendre figure d’antimarxiste par excellence. Dans son influence finalement se sont concentrées toutes les conséquences sociales de la réaction anti-scientiste. Ces conséquences partent toutes de cet antirationalisme rigoureux et essentiel chez le dernier Nietzsche — celui de la Volonté de puissance. Et elles vont toutes, pour le moment du moins, à l’antimarxisme.

Si je pouvais déborder ici les lignes de simplification d’un simple article, je ne manquerais pas de montrer qu'il y a pourtant des points communs sur le terrain philosophique entre Marx et Nietzsche et que par là leurs influences ont pu être convergentes. L'un et l’autre ont critiqué et bafoué la philosophie classique allemande, la philosophie idéaliste. L'un et l’autre ont fait ou prétendu faire table rase de tous les anciens concepts — Dieu, être, substance, âme. L'un et l’autre se sont

appuyés dans leur effort relativiste sur le sensualisme du xvirie rebondissant au xix® siècle. Il serait curieux d'étudier aussi comment l’un et l’autre se sont inspirés à certains moments et de facon diverse de l’idée darwinienne de lutte et de sélection. Mais Nietzsche a été beaucoup plus loin dans la destruction : Marx est resté accroché à l’un des concepts, à celui de cause.

En tous cas, les succès certains remportés par l'antimarxisme dans les derniers lustres en Europe Centrale et sans doute secrètement en Russie — nous engagent à proposer cette formule : Nietzsche contre Marx, Nietzsche succédant à Marx, Nietzsche véritable prophète et inspirateur des révolutions d’après-guerre.

Il est bien entendu que l’on ne peut parler de l'influence politique d’un Nietzsche qu'après avoir nettement pris conscience des graves malentendus audevant desquels court l’idée de toute influence de cet ordre. Nietzsche est un poète, un artiste. Son enseignement est multiface, sibyllin comme celui de tous les artistes. Cet enseignement se dérobera toujours à toute prise de possession définitive par les gens d’un parti et d’un moment et il sera toujours ouvert par quelque côté à la quête d’un autre parti dans un autre moment. D'un côté ou de l’autre ce ne sera jamais qu’un résidu de sa pensée qui aura été livré à la brutale exploitation des gens de main. Ceci dit, essayons de surprendre ceux-ci en train d’apposer leurs grilles sur les textes du solitaire.

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Nietzsche dit essentiellement : « L'homme est un accident dans un monde d’accidents. Le monde n’a pas de sens général. Il n’a de sens que celui que nous lui donnons, un moment, pour le développement de notre passion, de notre action. »

Sur cette base métaphysique, l’époque fasciste a pu poser ses affirmations de départ.

19 Si le monde n’a pas de sens, il n’est sûrement pas ce monde marxiste qui, en dépit des rétractations qu'ont multiphiées Marx et Engels, est au fond un monde hégélien et induit un sens du « progrès », aboutissant au « triomphe prolétarien ». Le principe nietzschéen, épars dans l'air, entre 1900 et 1920, a préparé les esprits à briser l'horizon déterminé dans lequel les marxistes avaient cru les enfermer.

2° Cet appel constant, qui sort de chaque ligne de la Volonté de Puissance, au déploiement à tout prix des passions et de l’action a trouvé son écho certain et prompt dans le sentiment moteur du fascisme mussolinien ou hitlérien, la croyance dans l’action quelle qu’elle soit, dans la vertu de l’action. « D'abord l’action, ensuite la pensée », tel est bien le premier mot d’ordre des arditi et des « Baltikum » de 1919. Au contraire, pour les marxistes, 1l y avait deux choses avant l’action : d’abord le développement de la matière, l’enchaînement des conditions matérialistes de l’histoire ; ensuite la pensée qui épousait ce mouvement ; et, enfin seulement, l’action.

30 Nietzsche, en posant sous la forme de la Volonté

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de Puissance l’autonomie de l’homme au milieu de l'univers, et l'autonomie de l’action de l’homme, indique par voie de conséquence que la cellule de lénergie humaine, du mouvement social, c’est l’individu capable du maximum d'action, l'individu d'élite, le maître. Il pose ainsi de façon implicite le double élément social sur quoi se fonde le fascisme : le chef et le groupe qui entoure le chef.

Voilà l'essentiel, et il serait suffisant de s’en tenir là. Ainsi, sous l'éclairage des événements actuels, cette philosophie nietzschéenne paraît plus certainement génératrice de mouvement que la philosophie hégélienne qui est dans Marx. Certes, on peut répondre que Hegel et encore plus Marx ont été victimes de la paresse d'esprit de leurs disciples. Je l’admets volontiers et je ne voudrais pas qu’on se méprenne sur le sens des présentes réflexions. Imbu moi-même de relativisme nietzschéen, je ne crois pas que telle philosophie (ou telle religion) soit liée jamais par une communauté de sens à telle attitude sociale. Dans la même philosophie, l’histoire nous montre qu’on peut chercher des points d'appui pour des politiques opposées. N'y a-t-il pas eu un hégélianisme de droite et de gauche ? Il peut y avoir un nietzschéisme de droite et de gauche. Et il me semble que déjà la Moscou de Staline et Rome, celle-ci consciente, celle-là inconsciente, posent ces deux nietzschéismes.

Mais il n’est pas abusif de noter le côté par où une philosophie se trouve à un moment donné, au milieu d’un ensemble complexe de circonstances, favoriser le

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