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mobiles essentiels de la prochaine révolution française.
Il me semble impossible que, dans trois ou quatre grands pays, des dictateurs vivent en même temps pendant plus d’une vingtaine d’années. Certes Staline, Mussolini et Hitler sont jeunes. Mais s'ils vivent vieux, ils ne pourront pas alors maintenir leurs pays dans l’état de tension où ils se trouvent depuis si longtemps.
Les mêmes raisons qui nécessitent une dictature, en s’atténuant, rendent difficile, sinon impossible, son maintien. Une dictature est toujours la conséquence d’une révolution : on n’a pas tellement besoin d’un grand chef pour commencer une révolution que pour en fixer les résultats. Dès qu'ils commencent à s'implanter solidement, on n’a plus besoin du dictateur. Au contraire, il devient génant car il empêche la vie de reprendre de la souplesse. Mussolini ou Staline peuvent mourir, l'essentiel du régime qu’ils ont établi leur survivra, (si j'analyse sévèrement l’idée de dictature, ne croyez pas pour cela que je sois anti-fasciste), mais selon un tout autre rythme. Or, leur présence trop prolongée empêcherait l'établissement de ce nouveau rythme.
Si une guerre européenne n'’éclate pas, il faudra que ces dictateurs reviennent d'eux-mêmes à un régime plus modéré. Mais il est difficile de sortir de l’absolutisme. En témoignent les affres de Cromwell qui, dit-on, regrettait d’être dictateur, et à peine avait-il chassé un parlement, ne rêvait que d’en rappeler un autre ; quitte, l'ayant fait, à se ruer avec ses grandes bottes dès la première chamaillerie.
C'est une des raisons pour lesquelles on peut être inquiet en Europe. L'Europe, si la toujours présente et bénéfique mort ne l’aide pas, trouvera plus de difficultés à se débarrasser de ses dictateurs qu'elle n’en aura trouvé à les accepter.
Rousseau, si raisonnable contrairement à ce qu'on croit, l’a fort bien dit dans son Contrat Social : « Le législateur (il appelle « législateurs » les solitaires qui sont appelés de loin en loin à refondre la matière sociale et politique ; ailleurs, il les appelle les « pères des nations ») est à tous égards un homme extraordinaire dans l’État. S'il doit l'être par son génie, il ne l’est pas moins par son emploi... Cet emploi, qui constitue la république, n’entre point dans sa Constitution ; c’est une fonction particulière et Supérieure qui n’a rien de commun avec l'empire humain ; car celui qui commande aux lois ne doit pas commander aux hommes, autrement ces lois, ministres de ses passions, ne feraient souvent que perpétuer ses injustices, et jamais il ne pourrait éviter que des vues particulières n'altérassent la sainteté de ses ouvrages. »
Il vaut mieux pour tout le monde que les « pères des nations » meurent jeunes — enfin, assez jeunes.
Juin 1934.