‹ Socialisme fascisteChapitre 46 sur 103 · FE 4 = = À 3 “4 Ë · texte numérisé non relu

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C’est au moment où les hommes se sentent le plus faibles et le plus désemparés qu’ils réclament un chef : cette circonstance fâcheuse devrait faire réfléchir les meilleurs sur les caractères possiblement désastreux de ce geste qui consiste, étant homme, à s’abandonner à un autre homme. Car il s’agit souvent là d’abandon. Ne pouvant plus se gouverner soi-même, on se démet en faveur de quelqu'un d’autre de cette tâche virile.

Mais pourquoi cet autre en serait-il moralement plus capable que vous ou moi ? N’est-il pas né dans le même

temps que nous ? N’a-t-il pas participé des mêmes

déplorables conditions dont nous soufirons ? Pourquoi serait-il meilleur que nous qui nous sentons si mauvais ?

Un grand homme — un homme supérieur par l'intellisgence ou la volonté — n’est jamais moralement plus

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grand que son époque, il ne peut que faire la somme des forces et des faiblesses morales de son époque.

Voilà comment parle la raison. Mais il ne s'agit pas ici de raison, il s'agit de foi. L’humanité est éternellement balancée entre ces deux mouvements de la raison et de la foi.

Certes, l’idôlatrie des grands hommes au dix-neuvième siècle n’a pas dominé dans l'esprit des élites politiques qui nourrissaient des idées constitutionnelles, c’est-à-dire des idées d’équilibre raisonnable entre les nécessités de l'autorité et de la liberté. Mais qui ne voit que s’il en était ainsi dans les élites bourgeoises qui menaïient partout la barque, ou qui n’étaient pas loin du gouvernail, il n’en était pas de même chez beaucoup d’intellectuels et dans les masses.

Les masses sont toujours prêtes à s’abandonner à des

dieux vivants. Il n’y a que les élites plus ou moins aris-

tocratiques pour se méfier de ces dieux qu elles appro-

chent de trop près pour y croire. Les intellectuels se

montrent aussi souvent féminins et hystériques que les

masses. C'est ainsi que tout le long du dix-neuvième Siècle nous voyons grandir l'apologie romantique, de

plus en plus frénétique, des grands hommes.

Les romantiques ont commencé avec Napoléon. Chateaubriand, Benjamin Constant, Byron, Hugo et Stendhal ont été possédés d’une envie démoniaque devant cette figure qu’ils ont contribué à grossir démesurément. Vigny, là comme ailleurs, s’est montré plus fin, plus profond, plus prudent.

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Cela a repris de plus belle à la fin du siècle, dans cette époque symboliste qui a subtilisé et exacerbé la plupart des thèmes romantiques. Et l’orgie de grandiloquence a continué jusqu'à nos jours. Barrès, Nietzsche ont déliré sur ce chapitre — et Suarès. On peut voir aujourd'hui que presque tous les esprits étaient contaminés au début du siècle par cette rêverie irréfléchie et furibonde sur les mérites mystiques de l’un au-dessus de tous. La meilleure preuve en est que l’idolâtrie pour le grand homme s’est réalisée de notre temps dans le monde marxiste, sur Lénine. Ce monde marxiste, qui se prétendait voué au rationalisme, s’est prêté avec une facilité déconcertante au penchant de l’âme populaire.

Certes, les marxistes de bonne souche mettent dans leur amour fraternel pour Lénine quelque chose d’humain et de raisonnable, mais les foules ne leur ont pas emboîté le pas de façon aussi mesurée. Il me paraît en tous cas indubitable que l'exemple de Moscou a déchaîné sur l'Europe une vague de monomanie dictatoriale. Là, comme sur tant d’autres points, le fascisme de Rome ou de Berlin, de Varsovie ou d’Angora, me semble avoir dérivé le courant venu de Moscou plutôt qu'il n’a réagi

contre lui.

Quoi qu’il en soit, à regarder de plus près, on VOit qu'il y a une énorme distance entre la conception du grand homme telle qu'elle s'exerce en Russie, aux États- Unis et dans la plus grande partie de l'Europe et celle qui se décèle chez certains de nos gens à Paris aujourd’hui. Nous entendons en ce moment beaucoup de têtes

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folles dire qu’il faut un homme. « Ah ! si nous avions un homme... », etc. Mais c’est dans de pareilles têtes une conception paresseuse et catastrophique, qui n’est point du tout dans l'esprit d’activité virile du bolchevisme et du fascisme.

Le fascisme ne sort pas de la dictature, c’est la dictature qui sort du fascisme. Le fascisme n’est pas sorti du cerveau de Mussolini comme Minerve du front de Jupiter. Ïl y a eu en Italie tout le mouvement, tout l'effort d’une génération qui a cherché et trouvé le fascisme et qui en même temps ou ensuite s’est cherchée et trouvée dans Mussolini. Un individu ne peut rien

. Commencer, il ne peut pas créer de toutes pièces une machine politique : il ne peut que prendre en mains un élan collectif, le serrer et le projeter. Pour un élu, il faut beaucoup d’appelés. Il faut que beaucoup d'hommes cherchent, réfléchissent, agissent, pour qu'ensuite le meilleur d’entre eux, lancé par eux, les relance à son tour.

L'attente dans laquelle on voit beaucoup de Français aujourd'hui est stérile. C’est un signe d’irréflexion et de faiblesse. On n'attend pas un homme. Les hommes doivent travailler, se débrouiller par eux-mêmes : et s'ils s’aident bien, un chef les aidera. Un chef est la récompense d’une suite nombreuse d’efforts individuels. C'est ce qu’on voit à lire l’histoire, non pas seulement de Mussolini, mais de Hitler, de Lénine, de Staline, de Kémal.

En France, tout est gâté par le souvenir de Napoléon,

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