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esprit bizarre, un raffiné, un pervers retombant, par l'excès même au contraire, à la barbarie. Et ainsi de suite.
N'’en est-il pas de même aujourd’hui pour l'objecteur de conscience ? Entre les communistes soumis à l'intérêt violent de Moscou et les nationalistes, n'est-il pas voué à une solitude qui paraît immonde, stérile, inhumaine ?
Et pourtant n'est-il pas le porte-parole de quelque chose d’éminemment collectif ? Sensitif, n’incarne-t-il pas la raison la plus haute ?
Mais il est obligé de nier la révolution avec la guerre. Il ramène l'esprit de révolution sous ce mot d'ordre de non-résistance au mal que le christianisme n’est jamais parvenu à instaurer en Europe ni en lui-même. Ce point de vue de Tolstoï abandonné par Romain Rolland. Ce point de vue qui, chez Gandhi, n’est qu'une fantasmagorie.
Pourtant il ne faut pas se soumettre à l'injonction des dilemmes abstraits, si l’on veut vivre ailleurs que dans une cellule. Il faut chercher un biais, toujours — mais, au moins, avouer franchement qu'on le cherche.
Ce biais, j'ai essayé de l’exprimer dans ces pages. Lutter contre l’évidence, disjoindre le rapport nécessaire entre la guerre et la révolution (fasciste ou communiste) tout en s’efforçant de rompre sans cesse dans les esprits le lien entre l’une et l’autre guerre. Du côté nationaliste, montrer le péril mortel pour une patrie de se jeter dans une guerre exclusivement destructrice.
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Du côté communiste, montrer le péril russophile, la confusion entre la politique russe et la politique du Komintern.
Poser des distinctions, éviter les extrêmes, suivre un chemin sinueux mais ferme, faire front de toutes parts.
Ceci est une façon de transposer, de sublimer l’objection de conscience.
Mais pour le jour où la guerre éclatera que dire ? Ici, regarde le plus humble objecteur dans les yeux — et celui qui dans sa particularité peut me choquer et me répugner le plus, un homme physiquement faible, névropathe, inapte de toute évidence au moins atroce de tout ce qu'il refuse. Il porte pourtant tout le trésor humain.
Le trésor humaïn, je ne parle pas de ces musées, de ces instituts de science qui voleront en morceaux, mais des dernières ressources nerveuses et spirituelles d’une humanité déjà exacerbée, épuisée par un effort intolérable.
L'ayant regardé dans les yeux, iras-tu rejoindre tous ceux qui ont trouvé un prétexte (une préférence entre la France et l'Allemagne, ces fantômes qui vont se perdre dans la peste et le tremblement de terre — une préférence pour la Russie, ce colosse ambigu dont il n’y a aucune raison d'attendre qu'il soit moins orgueilleux, ambitieux, égoïste que l’Angleterre puritaine, la France jacobine) pour marcher.
En vérité, non possumus, je ne peux pas. Je suis objecteur de conscience contre Moscou, Berlin, Paris. Londres, Rome, etc.
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Et pourtant j'étais sur la place de la Concorde, le 6. J'aime la discipline militaire, l’idéal de la vieille armée — je crois nécessaire la fierté du sport — j'ai horreur du pacifisme abstrait.
Mais raisonnablement, virilement, je ne puis admettre cette guerre qui insulte à tous les idéaux humains de droite et de gauche, d’avant-hier, d'hier et d’aujourd’hui, qui menace de réduire l'humanité européenne à quelques peuplades hébétées et démunies.
Tant pis qu’on m'enferme, qu'on me fusille. Il me faut reporter sur moi-même le romantisme suicidaire de la race.
Je ne nie point l'État, la Société ; en moi, je les exalte. Mais l’État est là où est le salut des hommes.
Je voudrais pouvoir m'en tenir là. Mais je ne le peux pas. C’est mon intelligence qui parle ; et, certes, l’intellisence est charnelle. Ici, elle le montre bien : elle va droit au point vital. Mais si vivante que soit l’intellisence, c’est encore l'intelligence, et sa décision domine de trop haut des parties immenses de moi-même. N'y a-t-il pas quelque chose dont j'ai toujours eu horreur dans le puritanisme — or, l’'objection de conscience, c’est l’acte puritain par excellence, l'acte quaker. Le puritain se retranche, le puritain se lave les mains.
— Mais non, puisqu'il tend la gorge en même temps. Tu tends la gorge. Un garde mobile viendra et te brülera, d’une balle dans l'oreille.
— Mais ce sang-là est un sang élégant, délicat, un
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sang trop pur, trop blanc. Non, il faut mêler son sang au sang épais ct sale de la foule. Il ne faut pas mourir d’une balle dans l'oreille, mais d’un éclat au ventre comme tout le monde, avec tout le monde. Entre le vieux président de la République, la mère et son bébé et la jeune recrue communiste qui crie : « Vive l’armée. rouge ! » Il faut mourir mobilisé.
—— Et puis, toi qui aimes la politique, comment te désintéresser de ces suprêmes stratégies sur l’Europe agonisante. Paris marchera-t-il avec Moscou contre Berlin ou avec Berlin contre Moscou ?
— Dans l’Europe contre les Patries, j'ai essayé de résister au flot. Aujourd’hui, j'y cède. Je veux mourir en famille. Mais si je ne suis pas tué tout de suite, quelle triste et atroce vengeance sera la mienne, je verrai mourir les patries.
Août 1954.
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La guerre éclate, dans cinq ans. La France et l’AILemagne se ruent l’une sur l’autre. La France seule serait battue, encore plus sûrement qu'en 1914 : pendant quelques années, il y aura un jeune Français contre deux jeunes Allemands réarmés. Done, les autres doivent intervenir. Tous les autres. Ils ne seront pas de trop.
Les Anglais et les [taliens savent bien qu’ils ne seront pas de trop. Les Anglais savent bien qu'il ne suffit pas de refuser le tunnel sous la Manche pour maintenir une entité insulaire qui n'existe plus. Ils savent bien aussi que l'Empire comme unité politique et économique n’est qu'une utopie mort-née et qu’en conséquence ils ne peuvent se replier sur leur puissance extra-européenne pour dédaigner les victoires allemandes sur le continent. L'Australie, le Canada et l’Afrique du Sud sont loin et auront d’autres chiens à fouetter. Les trois Dominions seront atteints par l'explosion japonaise dans le Pacifique et par la révolte de l'Inde qui se produiront alors