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la Russie réservera ses forces, ou tout au moins évitera de les engager à fond dans la défense des vieilles avancées tzaristes en Extrême-Orient. La Russie soviétique ne refera pas la gaffe tzariste. Elle ne jettera pas toutes ses forces fragiles au bout du Transsibérien dans une nouvelle guerre coloniale. En dépit des nécessités de sa politique de prestige (une politique de propagande à large envergure finit toujours par n'être qu'une politique de prestige en Chine et dans le monde colonial en général) on peut croire la Russie soviétique assez bonne maîtresse de son destin pour maintenir, de ce côté-là tout au plus, une position défensive qui lui sera, du reste, grandement facilitée par les États-Unis. Quand les Japonais auront pris la province maritime, la Russie se contentera de guerroyer sur une série de lignes de repli en Sibérie.
Donc, la Russie marche contre l'Allemagne. Mais alors ? C’est là que je vous attends. Que la Pologne marche avec ou contre l’Allemagne, la Russie l’envahit. Et voici ce qui imprimera son caractère capital à la nouvelle grande guerre. Comme amie ou comme ennemie, la Russie envahit la Pologne et tous les pays jeunesslaves qui lui sont limitrophes, et les pays baltes. La Russie envahit la Roumanie et la Pologne et l’Esthonie. Et dans tous ces pays, les soviets sont proclarmés — que Moscou le veuille ou non. Au besoin, les communistes locaux forceront la main aux généraux et commissaires russes. L'avantage russe paraît probable parce que la Pologne, nous le savons, a absorbé trop de terri-
| toires en 1918. Toute la zone polonaise limitrophe de | la Russie, sur une grande profondeur et du Sud au Nord, renferme des populations ukrainienne, russe- | blanche et lithuanienne qui sont déjà travaillées par | le nationalisme. Ce nationalisme, certes, menace aussi . bien la Russie que la Pologne. Mais, avec son habile | politique des nationalités, la Russie, si faible qu'elle | puisse être encore, industriellement et militairement, | riche de la force de choc de sa jeunesse, trouvera là | un terrain propice pour ses offensives ou défensives. Mais, sans doute, elle pénétrera plus facilement en Roumanie. Et par là, jusqu'où n'ira-t-elle pas dans les Balkans et en Europe Centrale ? Alors ? On aperçoit aussitôt une série de contre-coups qui se prolongent jusqu’au cœur de la situation européenne et qui la bouleverse. Mais les contre-coups vont s'exercer sur la simple anticipation de cet événement, ils n'attendront pas l’avènement lui-même.
10° La Pologne et la Roumanie sont amenées à se rapprocher de l'Allemagne. Les bourgeois de l'Europe Orientale préfèreront l'occupation allemande parce | qu’elle sera fasciste à la conquête russe, parce qu’elle | serait communiste.
20 On peut prévoir que, si la guerre éclate, l'Alle-
magne aura fort à faire, au moins autant, sans doute
| plus qu’en 1914. Elle ne pourra pas, pour les raisons | . que j'ai dites, défendre intégralement le territoire polo- | nais et encore moins roumain. Aussi, elle bénira (comme | je l’ai écrit dans l’Europe contre les Patries, dès 1930) le
Traité de Versailles qui lui a ménagé des États tampons contre le flot slave et communiste. Mais, dans la mesure où sa défense sera difficile, elle fera figure aux yeux de toute la bourgeoisie européenne de barricade contre la menace communiste.
Là encore, le contre-coup s’exercera sur l’anticipation du fait et non sur le fait lui-même. Et ce contre-coup va être, dès maintenant, la germination de partis fascistes germanophiles partout en Europe, et même en France.
Est-ce que les positions sociales sont plus fortes ou moins fortes chez les hommes que les positions nationales ? C’est ce que nous verrons bientôt. Car, ainsi, la future guerre européenne sera beaucoup plus nettement que la précédente, une guerre sociale en même temps qu’une guerre internationale. La dernière guerre était, malgré tout, déjà une guerre de régimes. Les résultats sont là pour le prouver : les démocraties d'Occident ont démoli les vieilles aristocraties et monarchies de l’Europe centrale. Les Habsbourg et les Hohenzollern avec leurs séquelles féodales restent les victimes définitives de 1914, avec les Romanov. Et les Savoie n'en valent guère mieux, malgré quelques apparences.
Mais la prochaine fois, ce sera la lutte à couteaux tirés entre le fascisme et le communisme.
Les nécessités de la lutte obligeront les bourgeois d'Occident, mêlés à la lutte entre le gouvernement antidémocratique de Russie et le gouvernement antidémocratique de Berlin, à jeter aux orties leur dépouille démocratique.
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