‹ Socialisme fascisteChapitre 86 sur 103 · RENAN E · texte numérisé non relu

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LE PROFESSEUR. — Comment ? Comment ?

L'ÉLève. — Oui, ou bien la majorité en Europe maintiendra le principe du contrat de Rousseau (qui était Suisse), la convention de consentement mutuel ou bien on reviendra au principe de la raison d'État. Dans le premier cas, nous verrons se maintenir en Europe des pays comme la Confédération Helvétique trilingue et polycéphale et la Belgique bilingue, et bientôt bicéphale. Mais pour que ceux-là continuent à vivre, il faudra encourager ailleurs le même type : une confédération tchécoslovaque où les Slovaques seront respectés par les Tchèques, une confédération des Serbes, Slovènes, Croates où les Croates connaîtront autre chose des Serbes que la botte dans le cul, une confédération polonaise, etc. Bref, il faudra prendre exemple sur les Espagnols, qui reconnaissent les Catalans. Dans le second cas, nous reviendrons tous en Europe au vieux principe de la raison d’État. Il faut des États, et un État doit finir quelque part bon gré mal gré, irons-nous répétant. Ce sera l'Allemagne alors qui donnera le ton, et non plus la Suisse. L'Allemagne, qui finit seulement son unité nationale, mettra en avant sa raison d’État, le principe sur lequel elle fonde son arrondissement national, et qui vaut bien le nôtre. L'Allemagne dit : « Tout ce qui parle allemand est allemand, » tandis que nous disons : « Tout ce qui se persuade ou est persuadé d’être français à l’intérieur d’une certaine figure mystique dessinée sur la carte, tout cela est français. » Tandis qu'elle annexera les Autrichiens et les Suisses qui parlent l'allemand et

que la Hollande sera obligée de recevoir les Flamands qui parlent hollandais, nous nous ferons un plaisir d'accepter les Wallons, les Genevois, les Vaudois et les gens du Valais. D’autre part, les Roumains botteront le cul plus fort que jamais à leur minorité hongroise et les Serbes aux Slovènes et Croates. Enfin, à ce petit jeu-là, avec ou sans guerre, nous nous retrouverons dans une Europe où il ÿ aura une énorme Germanie de 80 millions d’âmes (en y comprenant l'Autriche, la Sarre, Malmédy, quelques reprises sur la Pologne, l'Alsace, la Suisse allemande, le Sud-Tyrol) entourée d’une ceinture d'États. dissidents.

LE PROFESSEUR. — C’est monstrueux et impossible. L'ÉLÈVE. — Mais non. D'abord, quand je dis : «énorme Germanie », c’est pour me moquer de vous en empruntant votre vocabulaire habituel. Mais regardez les choses de près. Supposez que l’Europe laisse faire l'Allemagne, celle-ci se heurterait de tous les côtés à des positions qui à notre époque d’extrême conscience nationaliste semblent définitivement acquises. L'Allemagne ne pourra plus détruire la Pologne, la Tchécoslovaquie. Elle n'aurait de prise que sur le Sud-Tyrol et évidemment l'Autriche. Il est vraiment peu sûr qu'elle assimile la Suisse allemande tout bien pesé. Mais suppo- Sons-le ; grossissons-la jusqu'à 80 millions. Eh bien, tout cela ne fera pas encore une bien grosse (Germanie en Comparaison des forces irréductibles qui l’entoureront toujours de tous côtés. Comptez 45 millions d’Anglais, 38 millions de Français, 42 millions d’Italiens, 25 mil-

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lions d’Espagnols, une vingtaine de millions de Wallons, Suisses français, Scandinaves d’une part — et de l’autre ce bloc de 80 millions de Slaves et de Baltes.

LE PROFESSEUR. — Mais divisés !

L'ÉLÈVE. — Cela fait 250 millions d'hommes contre 80 millions. L'élément germanique même totalisé ne représentera donc jamais que moins d’un tiers de l’Europe. Cette perspective extrême, c’est sans doute la vision inconsciente qui suscite le mouvement hitlérien. Nous pourrions voir dans ce mouvement, bien moins un accès de mégalomanie qu'une crispation angoissée devant les limites inéluctables d'un destin. L'Allemagne se cabre devant la borne qui apparaît déjà au bout de sa course historique comme la France s’est cabrée après 1815. Pour comprendre l'Allemagne d’après 1918, il faut se référer à la France d'après 1815. Nous aussi nous avons menacé l'Europe, nous aussi nous nous étions juré d’abolir les traités qui marquaient le terme de notre carrière impérialiste sur le continent. Cette fièvre de rancœur nous a tenus jusqu à 1870 et encore après. Dix fois, pendant un demi-siècle, nous avons manqué déclarer follement la guerre à l’Europe. Les gouvernements monarchiques se sont usés à nous contenir comme la République de Weimar a voulu faire pour l’Allemagne ; il nous a fallu un Napoléon IIT pour nous consoler de Napoléon Ier, comme il leur faut un Hitler pour se consoler de Bismarck interrompu.

Et cette crispation est d'autant plus fiévreuse que d'une part l'Allemagne n’a pas, comme la France l’a

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F eue, la compensation des succès coloniaux, et que d’autre | part son taux de natalité est tombé à 17, plus bas que | celui de la France, alors que celui de la Pologne est | à 32 pour 1.000.

Eh bien, moi qui suis européen — et d'autant plus qu'en ce moment, cela passe de mode ; je ne suis pas devenu européen pour faire risette à la mode — je ne suis pas effrayé du tout par la tendance pangermaniste. L'impérialisme linguistique, c’est la limite de l’Allemagne, c'est l’Alpe de l'Allemagne. (Mais alors, pas de blague pour le Corridor : si votre principe c’est la langue, | ce ne peut être en même temps la limite naturelle.) | Je suis pour l’Anschluss et, au besoin, pour la suppres- | sion de la Belgique et de la Suisse.

Après Ça, on verra plus clair en Europe. Et ça fera les pieds aux Italiens et aux Anglais. Et l’Europe ne sera pas loin de se faire.

LE PROFESSEUR. — Dans le sang.

L'ÉLÈVE. — Qui sait ? J’ai l’idée que... Ce sera pour une autre fois. Bonsoir, je vais fumer une cigarette. | Laissons ce professeur. (Seul) Profitera-t-il de ma leçon,

le professeur ? Au fond, qu'est-ce que j'ai voulu lui inculquer ? Que les Français ont l'esprit obscurci par leur hypocrisie nationale. À force de répéter que les Allemands sont méchants, les Français finissent par le croire ; ils en font des monstres qui leur font peur. Ah, | la peur française... voilà un des fléaux de l’Europe. Peur, avarice, orgueil hypocrite. Mais ils seraient moins

neurasthéniques, les Français, s'ils voyaient que les Allemands sont en train de finir une unité nationale comme ont fait en leur temps les Anglais d’abord, les Espagnols ensuite, puis les Français, et hier les Italiens. Les Allemands sont en retard, parce qu’ils sont au milieu de l’Europe, entourés de toute part et donc que pour eux cest plus difficile. Mais c’est le même principe : la raison d’État. Une raison irrationnelle... Le cœur a ses raisons, la vie a ses raisons, que la raison ne connaît pas. Toujours Pascal. Il suffirait que les Français reconnaissent sur quelle convention repose la limite de leur patrie. La conséquence de cette démarche rationnelle serait incalculable pour leur bonne santé morale et la compréhension qu’ils auraient de leurs voisins. [ls n'auraient plus peur de l'Allemagne qui cherche sa limite à côté de nous qui avons trouvé la nôtre. Les Français pourraient aussi se rappeler que, pour trouver cette limite, ils ont mis sens dessus dessous l’Europe sous Louis XIV, la Convention et Napoléon qui ont tué des millions d'hommes. Hitler est encore bien loin d’avoir assassiné autant qu'aucun de ces monstres. On pourrait peut-être lui éviter une fâcheuse imitation.

D'abord, si l'effort hitlérien produisait son résultat complet, à savoir la réunion dans un seul État de toutes les populations parlant l’allemand, serait-ce une reculade par rapport au but qui reste tranquillement le mien, l'union européenne ?

L'Allemagne va épuiser ses dernières forces dans un eflort d'autonomie, de définition qui n’ajoutera

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qu'un symptôme de plus à l’ensemble effrayant des signes qui nous assurent de la décadence spirituelle de l’Europe. Quand on veut et l’on peut définir un aspect de la vie, c'est que cet aspect est mort. L'Allemagne tend à se définir, à se fixer comme l’ont déjà fait Angleterre et France et Italie. Aïnsi elle complètera le cercle des vieilles patries momifiées.

Mais, en tous cas, dès maintenant, la méditation sur un thème nationaliste ne peut plus se faire que dans un cadre européen, même mondial. En effet, cette rêverie est engrenée sur la machine d’une propagande. Or, qui dit propagande dit démagogie ; qui dit démagogie dit ouverture mortelle sur le dehors, abandon à qui l’on veut convaincre, et vulgarisation, et universalisation. Mais dans la suppression de l'Autriche et sans doute de la Suisse et peut-être du Lichtensteïn, etc., je vois un avantage matériel, la suppression de quelques frontières, de quelques douanes ; ce sera toujours ça. Tous les moyens sont bons, je puis aussi bien m’emparer de ce moyen que moffre la révolution hitlérienne que de n'importe quel autre pour aller vers la suppression des frontières en Europe. Déjà je saluai en 1922 (dans Mesure de la France) un agent de coagulation dans la Petite. Entente. Cela n’était pas moins téméraire et périlleux.

J'ai toujours recherché en Europe des blocs en formation. Eh bien, je verrai avec joie l’Europe se réduire à trois blocs : bloc russe, bloc centre-Europe, bloc de la périphérie. Cela fera une Europe relativement sim-

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plifiée, qui pourra se concevoir plus nettement. La simplicité et la violence des contrastes obtiendra peut-être des esprits une réflexion plus rapide et plus précise. Les positions seront décidées, les responsabilités certaines.

Les blocs me paraissent une formation intermédiaire par où il faut bien passer, entre le stade des États nationaux et le stade de la fédération.

Reste à savoir quelle sera l’influence dominante dans le bloc de la périphérie. Sera-ce la formule des vieilles démocraties capitalistes ou celle du fascisme italien ? Et, par-dessus le bloc germanique, quel sera le rapport entre les pays périphériques et le bloc communiste ?

On peut imaginer que les vieilles démocraties se donnent un vernis fasciste, et que d'autre part le fascisme italien et le communisme russe, l’un et l’autre par opposition à l’hitlérisme, se teintent d’une légère nuance libérale. Ainsi on se rencontrerait à mi-chemin.

Octobre 19363.

J’ai retrouvé, après deux ans d’éloignement, un Berlin qui paraît plus pauvre et plus lent.

Berlin paraît pauvre, l'Allemagne paraît pauvre. Ruine permanente de la classe moyenne depuis quinze ans ; effacement des Juifs ; réduction des bénéfices du grand capitalisme qui exporte moins, vend moins ; Mot d'ordre spartiate : les quelques milliers de riches qui restent en Allemagne jouissent modestement à domicile de leurs richesses.

Les nationalismes s’enferment dans l’austérité autarchique, dans la pauvreté ceinturée de douanes qu'ils ont cherchée.

Mais cette pauvreté peut être une richesse. Je ne suis pas de ceux qui reprochent à Moscou sa pauvreté. Je n'ai jamais été fier, bien au contraire, de la pléthore d'une certaine France hôtelière et proxénète. Je me

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demande si la pauvreté que montre l'Allemagne ne cache pas une richesse morale.

Eh bien oui, il y a dans l’Allemagne hitlérienne une force morale, comme il y en a une dans l'Italie mussolinienne. Ce qui revient à dire que le fascisme, ce n’est pas de la crotte comme se contentent de diagnostiquer sommairement la plupart des anti-autoritaires qui, à l'extrémité de l'occident, trouvent encore où poser leurs pieds. Ceux-ci oublient que les fascismes aujourd'hui triomphants ont été des minorités et des minorités combattues, persécutées, qui ont encaissé bien des coups et des années de prison avant d’abord d'’encaisser les subventions de la bourgeoisie, puis de s'asseoir sur la caisse.

Il y a d’abord comme fondement de force morale dans tout fascisme une disposition au sacrifice, une volonté de combat qu'il y aurait le plus grave danger à nier, Il y aurait le même danger à supposer que ces ressources sont aujourd'hui anéanties par le triomphe. Quand un mouvement atteint au triomphe, il n’y a que des isolés parmi la masse des troupes qui en profitent. La masse reste maigre, et donc nerveuse — au moins pour un temps.

D'autre part, la force morale dans le fascisme repose sur un autre pilotis, solidement enfoncé dans la vase de notre civilisation de grandes villes : tout le socialisme qu'il a intégré. Qu'on le veuille ou non, il est passé dans le fascisme de Berlin, beaucoup de la verdeur du syndicalisme ouvrier d’avant-guerre et beaucoup de l'élan

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moral qui subsistait dans le marxisme de l'Europe occidentale et centrale, aux premières années du siècle. Je dirai même plus : le fascisme a profité du choc moral déterminé dans le monde par l'événement de 1917. Ilen a sans doute plus profité que les vieux partis socialistes figés dans la prudence et la méfiance, et aussi que les partis communistes formés trop étroitement sous le signe de l’imitation et du conformisme.

La marche sur Rome, la marche sur Berlin ne s'expliquent point seulement comme des réactions aux lointaines ondes émanées d’octobre 1917. Ce sont des dérivations, beaucoup plus que des contre-courants.

Il est frappant que pour nier cela on trouve réunis les gens de droïte qui se raccrochent au fascisme pour les plus mauvaises raisons, et les gens de la plus vieille gauche libérale ou libertaire, camouflés en socialistes où en communistes (je ne parle pas des communistes de Moscou qui, eux, comprennent le fascisme, et pour Cause, et se gardent bien de le sous-estimer), les uns et les autres surpris par la nouveauté de l'histoire, s’enfouissant la tête sous le bonnet d’âne de la négation pure et simple.

Pourtant, si nous devons attendre quelque chose de l’histoire, ce sont des surprises. Surprises toujours sordides et magnifiques. Magnifiques, parce que l’imprévu ajoute à l'esprit. Sordides, parce que pour obtenir sa nouveauté, l’histoire procure des liaisons illicites, scandaleuses — qui d’un autre côté humilient l'esprit — entre les éléments qui semblaient le plus irréductibles. L'esprit

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