‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 32 sur 38 · LA PHILOSOPHIE POSITIVE OU LE POSITIVISME PHYSIQUE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE POSITIVE OU LE POSITIVISME PHYSIQUE

VIE d'aIGUSTE COMTK, nature du l'OSniVISME

Nous voici arrivés à la plus célèbre de toutes les doctrines sensualistes de notre temps, à celle qui comprend, pour ainsi dire, toutes les autres et semble marcher aujourd'hui, avec leurs forces réunies et enseignes déployées, k la conquête de l'esitrit humain et des

sociétés humaines : nous voulons parler de la doctrine positiviste. Le positivisme est né sous l'action de plu sieurs causes. 11 a été suscité, en premier lieu, par les progrès toujours croissants des sciences physiques et par le besoin d'une philosophie organisée suivant des procédés analogues aux leurs, composée de leurs résultats les plus importants et en offrant, en quelque soi'te, la synthèse. On ne trouvait, avant qu'il parût, une telle pliilosophie nulle part : ni dans la religion, qui négligeait volontiers le naturel pour le surnaturel; ni dans la métaphysique, qui admettait Dieu et l'àme, c'est-àdire des principes supérieurs à la nature, et s'y élevait jiar l'observation intérieure et l'intuition rationnelle, deux méthodes que les sciences de la nature ne connaissent pas. De là l'éclosion d'une philosophie naturelle formée, comme toutes les philosophies, d'idées générales, mais reposant uniquement sur les faits que les yeux voient et que les mains touchent, c'est à-dire sur des faits sensibles et positifs.

Ce n'est pas seulement l'immense développement des sciences de la matière qui a donné naissance à la nouvelle doctrine, mais encore la préoccupation de plus en plus vive des intérêts matériels. Ciénéralement les hommes de notre siècle ne ivgardent point la terre comme une vallée de larmes, comme un lieu de pèlerinage qu'on traverse, mais oii on ne s'installe pas, parce que cela n'en vaut pas la peine. A tort (Ml à raison, ils la considèrent bien plutôt couime la demeure de l'homine, demeure qui laisse à désirer sous beaucoup de rapports, nuiis que les elTorts des générations successives ontdéjà rendue el rendront chaque

jour plus habitable. Ils ne placent pas le but de la vie liors de la vie, par delà les limites du temps, mais dans la vienièine, au sein de l'étruite durée qu'elle embrasse, et estiment que c'est en Mie d'un tel but que doivent s'organiser les sociétés. De la une i)hilosophie sociale qui se propose de procurer immédiatement à riiumanité le plus grand bonheur possible. Ainsi le positivisme, soit théorique, soit pratique, s'explique par l'esprit de notre époque : il en est une des expressions les plu s lidèles et les plus curieuses.

Le positivisme avait encore été préparé eu France i);ir la pliilosophie sensualiste du dix-huitième siècle qui, non contente de préconiser l'expérience, à l'exclusion de la raison, et de nier les vérités absolues et éternelles qui constituent la métaphysique, avait rêvé pour l'homme, sur cette terre, un progrès indéfini et une félicité sans nuages Enfin, il eut pour antécédents immédiats le phréiiologisme de Gall et de Broussais. qui, en ramenant la science de l'homme à l'étude du cerveau, lui donnait un (il)j et analogue ù ceux des sciences de la nature, et le -jcialisme de Saint-Simon, qui se proposa presque uni quement d'améliorer la condition terrestre de l'espèce liumaine. La filiation du positivisme à l'égard du saint - ^Imonisme est établie non seulement par l'analogie des doctrines, mais encoiv par les rappt)rts de Comte avec Saint-Simon, dont il lut un des prenders disciplo. Quant à sa filiation à l'égard du système de Gall et de IJroussais, elle résulte des aveux de l'auteur lui-même, et de plus d'un passage île ses écrits.

Le positivisme (rouva, en Angleterre, un lerram encore plus lavorable à sondéveloppement ([u"en France.

L'Angleterre, en effet, vise surtout aux faits, dans k domaine de la théorie, et à l'utilité, dans celui de la pratique. La pensée pure et la justice absolue lui répugnent presque également, comme l'histoire de sa philosophie, depuis Bacon jusqu'à Bentham, en fait foi : elle est essentiellement anti-justicière et an ti -métaphysique , c'est-à-dire essentiellement positive. Le sensualisme de Hobbes, l'empirisme de Locke, le scepticisme de Hume (trois formes anticipées et inégalement accentuées du positivistne) y ont été combattus ; ils n"}' ont jamais été domptés. Bien plus, ils se sont imposés à quelque degré à leurs adversaires eux-mêmes et ont souvent amorti la force de leurs coups. Tout en protestant en faveur des notions nécessaires et absolues, les philosophes écossais, Reid et Dugald-Stewart, les considèrent comme quelque chose d'inconnu, de mys térieux, que l'on conçoit, mais que l'on ne comprend pas, et se renferment volontiers dans l'étude des faits contingents et relatifs. Leur éminent successeur Hamilton va plus loin, il déclare que le relatif est le seul objet de la connaissance humaine : c'est ouvrir la porte toute grande au positivisme et légitimer d'avance les théories de Stuart Mill et de ses adhérents.

Mais le positivisme français, le seul dont nous ayons à nous occcuperici, a surtout ses racines en France. Au lieu de l'expliquer, comme on l'a fait, par le scepticisme de Hume, auquel le fondateur du système se réfère assez rarement, il faut tout simplement, suivant moi, le faire dériver du sensualisme de notre pays et du saint-simonisme, dont ce sensualisme constitue toute la métapliysique. Saint-Simon avait chercha' à rèoi'ganisei'la société

tantôt par l'industrie, tantôt par la religion, tantôt par la science entendue h sa manière. De ces trois tentatives, la seconde avait donné naissance au saint-simonisme proprement dit et suscité les travaux de Bazard et d'Enfantin et même ceux de Pierre Leroux et de Jean Revnaud ; la troisième engendra le positivisme et provoqua l'entreprise d'Auguste Comte. Le saint- sinionisme, après avoir jeté beaucoup d'éclat, vers 1830, s'est éteint peu à peu et n'existe plus aujourd'hui à l'état de système; le positivisme, au contraire, après être resté longtemps obscur ou dédaigné, est devenu de nos jours lapliilosopliiedominante. Gela tient sans doute à ce que, à la suite des grandes aventures intellec tuelles d'il y a quelques années, la France éprouve, comme il arrive, le besoin de procéder en toutes choses avec plus de circonspection et de rigueur. Quoi qu'il en soit, il importe d'étudier cette doctrine avec soin, au moins chez Comte, son premier et son principal représentant, qui est mort il y a plus de vingt ans (1857), et chez son disciple Littré, qui s'est éteint en 1881.

Auguste Comte naquit à Montpellier, le 19 janvier 1798. Son père, qui était caissier à la recelte générale de cette ville, le mit au collège dès l'âge de neuf ans. L'enfant s'y montra ce qu'il devait toujours être idus tard, très laborieux et très intelligent, mais d'un caractère assez difficile. Admis avec éclat à l'École polyteclmique, il dut en sortir, pendant la deuxième année, pour un acte d'indiscipline, et se trouva quelque temps sans carrière. 11 entra, eu qualité de secrétaire, chez l'un des personnages les plus considérables de l'oiqiosiliun d'alors, chez Casiinij-Pei'ier ; mais, au bout

de trois semaines, il quitta ces fonctions qui lui imposaient une dépendance peu compatible avec son humeur, et se mit à donner, pour vivre, des leçons de mathématiques. Ce fut à cette époque qu'il fit la connaissance de Saint-Simon. Né dans une famille catholique et légitimiste, il était devenu, par réaction ou'autrenient, libre penseur et révolutionnaire. L'influence de Saint-Simon le fit passer, suivant l'expression de Littré, des idées critiques aux idées organiques, dans l'ordre scientifique et dans Toiulre politique tout ensemble.

Le célèbre réformateur, en effet, malgré l'inconsistance et la mobilité de ses vues, avait toujours eu le vif sentiment de l'unité de la science, de l'unité de la société et de l'influence que la première doit exercer sur la seconde. Frappé de l'élat de division et de morcellement auquel l'analyse avait réduit, à son époque, toutr)s les connaissances humaines, il avait souvent appelé, comme nous l'avons vu, l'attention de ses contemporains sur la nécessité d'en faire un seul tout et de les coordonner au sein d'une vaste synthèse : c'était là le germe de ce qu'Auguste Comte devait appeler et de ce que Saint-Simon appelaitdéjà la philosophie positive. Il avait l»rétendu que cette philosophie devait s'appuyer, d'une }»ar(, sur la physique des corps bruts, de l'autre, sur ccdle des corps organisés, mais que cette dernière ne lui fournirait un support solide que quand la pliysiologie se serait constituée eu dehors delà niétapliysique. Grâce à ce double travail de coordination et d'épuration, le physicisme renqdacerait, suivant lui, pour le plus grand bi(!ii de l'espèce humaine, le tkéologisme eX\e déisme. C'était <lu moins ce qu'il voulait à un certain moment,

avant que l'idée du physicisme n'eût l'ait place chez lui à celle du nouveau christianisme. Saint-Simon ne tient pas seulement à la réorganisation scientifique pour ellemême, mais encore pour les conséquences pratiques fiu'elledoit avoir. Dans sa pensée, le renouvellement du svstème scientifique entraînera celui du système reli ^ieux, du système moral, du système pédagogique, en un mot, du système social tout entier: c'est là incontestablement le germe de la politique positive d'Auguste Comte. C'est précisément, en effet, de cette manière large et élevée, c'est-à-dire par son côté théorique et par son côté pratique tout à la fois, que ce penseur devait concevoir la réorganisation du monde occidental, de sorte que son positivisme n'est, à certains égards, qu'un rameau détaché du saint-simonisme.

Commencés en 1818, les rapports de Saint-Simon et de Comte durèrent jusqu'en 1824. Ce fut durant ce laps de temps que ces deux réformateurs travaillèrent de concert au Cathéchisme des industriels. Malgré les dissidences qui s'accusaient déjà dans leurs manières de voir respectives, Saint-Simon, qui rêvait, en ce niomentl;i. l'organisation de la société par l'industrie et qui accordait déjà une importance considérable à l'élément sentimental et religieux, reprochait à son disciple de n'avoir saisi que le côté scientifique du système et d'incliner vers un sec athéisme. 11 voulait bien reconnaître d'ailleurs que son travail était le meilleur qui eù( jamais été publié sur la science sociale. Comte, de son côté, se déclarait l'élève de Saint-Simon et avouait que c'était eu s'inspirant des idées mères de ce philosophe qu'il était parvenu à former un système de politique positive.

comprenant deux parties, l'une qui traitait de la méthode de la i)liysique sociale, l'autre qui roulait sur ses applications. Malgré ces compliments faits pour lepublic, les divisions des deux novateurs devenaient de plus en plus profondes. On en a donné diverses raisons, la divergence des opinions, la susceptibilité des amourspropres, et on n'a pas eu tort; mais la raison principale, celle qui domine toutes les autres, c'est que le premier n'était plus assez fort pour être maître et que le second rétait trop pour rester disciple. Ce qu'on peut reprocher à Auguste Comte, ce n'est pas de s'être séparé de Saint- Simon, iîiais d'avoir plus tard méconnu l'influence intellectuelle que ce dernier avait exercée sur lui et de s'être exprimé à son égard sur un ton peu respectueux.

Une fois affranchi delà sujétion qu'il avait momentanément subie, Comte se livra pendant trente ans, avec une ardeur et une opiniâtreté inouïes, a l'élaboration du système hardi qui se dessinait de plus en plus nettement devant son imagination : « L'esprit que la grandeur et la beauté des conceptions ont saisi, dit à ce sujet son plus éminent disciple, est jeté par un généreux et sublime besoin dans les labeurs ardus et les entreprises périlleuses : la vocation commande et il obéit '. » Ce qui ajoute encore au mérite de ce penseur, ce sont les circonstances difficiles au milieu desquelles il accomplit ses grands et pénibles travaux. Il avait épousé, en 1825, ]\jiie Massin, libraire. Or, le jeune ménage n'était pas riche, et Comte n'avait alors qu'un seul élève, qui fut depuis le général Lamoricière. Pour faire face aux exi-

1 Cours 'le philosophie posilivf, préface de M. Liltré, p. xi.

AUGUSTE COMTE ET LITTRE 3l7

gences de la situation, il dut écrire un certain nonribre d'articles dans le Producteur, qui venait de paraître, et ouvrir chez lui un cours de philosophie positive, qui attira des auditeurs d'élite, parmi lesquels il suffit de citer Humboldt, Poinsot et Blainville. Mais les querelles qu'il eut avec les saint-simoniens, notamment avec Bazard, auquel il reprochait de lui prendre ses idées, et l'extrême contention d'esprit qu'il dut s'imposer pour préparer son cours, déterminèrent chez lui un accident terrible: il fut atteint d'aliénation mentale. Sa femme, épouvantée de ses violences, et n'ayant personne pour la protéger, ne vit pas d'autre parti à prendre, au premier moment, que de le placer dans l'établissement du célèbre Esquirol, où le mal ne lit qu'empirer. Plus tard, elle le reprit chez elle, malgré le danger qu'ily avait à le faire, et parvint, à force de soins, de patience et de complaisance, à lui rendre l'usage de sa raison. Quelque temps après cette épreuve, qui avait duré huit ou neuf mois. Comte avait reconquis la plénitude de ses facultés et recouvré tous ses souvenirs. 11 traduisait la partie mathématique d'un ouvrage anglais, appréciait dans un journal le livre de Broussais, de V Irritation et de la Folie, et faisait son cours de philosophie positive avec la même vigueur d'esprit et la même fermeté de langage qu'auparavant ; il publia, comme on sait, de deux ans en deux ans, chacun des six forts volumes où il l'a reproduit et complété. En même temps qu'il se livrait à ce vaste travail qui a fondé sa réputation et que nous étudierons avec toute l'attention qu'il commande, il remplissait, pour faire face aux nécessités de la vie, plusieurs fonctions laborieuses et médiocrement rétribuées, qu'il avait successivement

obtenues : celle d'examinateur pour l'admission à l'École polytechnique, celle de répétiteur à la même École et celle de préparateur dans une institution particulière.

Étranger, comme la plupart des socialistes, aux études métaphysiques et très versé dans les études scientifiques, Auguste Comte s'est fait une philosophie en rapport avec ses habitudes d'esprit : la science y règne seule, et la métaphysique n'y brille que par son absence. On peut la définir la philosophie du relatif. Pour Comte, en effet, comme pour Saint-Simon, il n'y a qu'une seule maxime absolue, c'est qu'il n'y a rien d'absolu. Cela signifie que nous pouvons connaître les faits dans leurs rapports avec d'autres faits, c'est-à-dire avec leurs antécédents constants, en un mot, avec leur lois ; mais' que les causes qui les engendrent et les sul)stances auxquelles ils adhèrent nous échappent complètement, car qui dit cause et substance dit quelque chose d'absolu et d'inconditionnel. C'est là le principe fondamental du .système, principe qui est affirmé partout, sans être démontré nulle part, et qui constitue, à vrai dire, le positivisme tout entier. Il s'agit donc, avant tout, d'en apprécier la valeur précise; car, tant vaut le principe, tant vaut le système considéré dans son ensemble.

Nous sommes aussi désireux qu'Auguste Comte d'arriver à des connaissances positives et de ne rien avancer qui dépasse les limites d'une affirmation légitime; mais il nous semble que les assertions qu'il se permet ici, après Hume, sont dénuées de fondement. Si les causes étaient aussi inaccessibles à notre esprit qu'il le prétend, nous ne distinguerions pas les causes des faits de leurs anté-

cédents, et nous n'aurions pas un mot pour désigner les unes et un pour désigner les autres. Or, nous faisons tous les jours des distinctions de ce genre et nous les exprimons tous les jours dans la conversation. Si j'ai frappé une i)ersonno, je ne me croirai i)as justifié auprès d'elle, quand je lui aurai expliqué qu'à l'aspect de sa figure, j'ai éprouvé un sentiment de répulsion, ([ui a été suivi d'un mouvement de mon bras, et que c'est ainsi f[u'elle s'est trouvée maltraitée, sans qu'il y ait eu de ma faute. Mais, si je l'ai heurtée par mégarde, je croirai trouver une excuse suffisante dans cette circonstance que le uiouvement que j'ai fait était autonu^tique, c'està-dire déterminé par un mouvement précédent et que je n'y ai été moi même pour rien. Si les causes nous sont inaccessibles, comment se fait-il que je me reconnaisse cause dans le premier cas et non dans le second ? Ce que je dis de ma causalité, je pourrais le dire tout aussi bien de mon unité, de ma simplicité, de mon identité, en un mot, de cet ensemble d'attributs essentiels qui constituent par leur réunion mou être même. Entre Auguste Comte, qui les nie ou les explique par un certain groupement de phénomènes, et moi qui les aftîrme et affirme en même temps la réalité du moi qui les rend seule possible, je laisse au lecteur le soin déjuger lequel se conforme le mieux aux exigences sévères de la science et se tient le [)lus prés de la positivité véritable. ,1e ne suis pas un ensemble d'effets, mais une cause; je ne suis pas une collection de manières d'être, mais un être. La preuve, c'est que j'ai l'idée de cause et l'idée d'être. Comment, dit Leibniz, aurais-je l'idée d'être et l'idée de cause, si je n'étais pas être et cause moi-même.

et si je n'en avais pas le sentiment? Mais en même temps que le sentiment intérieur me donne l'idée de cause, la raison me fournit le principe de causalité qui me force à remonter de cause en cause jusqu'à une cause suprême et absolue, sans laquelle rien de dérivé et de relatif n'est possible ni intelligible. C'est ce que Comte ne comprend pas. Ses erreurs sur ces points essentiels tiennent à ce qu'il rejette l'autorité de la conscience et celle de la raison et n'admet que celle des sens. Or, il n'est pas vrai qu'il n'y ait d'autres vérités que celles dont ces derniers sont la source. Leibniz montre très bien que, s'il y a des vérités de fait, il y a aussi des vérités de raison, et que ce qui «listingue les hommes des bêtes, c'est précisément qu'ils ne connaissent pas seulement les choses, mais encore la raison des choses, tandis que les bêtes ne s'élèvent }>as au-dessus des faits et sont pure ment empiriques. Quant à l'aulorité de la conscience, il suf tirait, pour l'établir, du ])hénomène de la pensée, qui ne tombe certainement pas sous les sens, et qui est néanmoins si clair que Descartes en avait fait le fondement de toute sa philosophie.

En professant le positivisme, c'est-à-dire en ramenant tout le savoir humain à la connaissance des faits et des lois et eu rejetant celle des êtres et des causes, Auguste Comte professe la doctrine si connue sous le nom de sensualisme. Seulement il ne l'appuie pas, comme ses devanciers, sur une théorie plus ou moins approfondie de la connaissance : il n'a, suivant la remarque de M. Renouvier, point de philosophie première, ce qui constitue dans son œuvre une lacune considérable. De plus, il n'a pas l'air de comprendre toute la portée de ses principes

et de se rendre compte de tous les tenants et de tous les aboutissants de son système. Il ne remarque pas que, s'il n'y a que des faits et des lois, et si les causes et les êtres ne sont que des mots, il n'y a pas lieu de déterminer les devoirs des hommes, comme il a prétendu le faire, c'est-à-dire de leur imposer une manière de vouloir et d'agir qui ne dépend pas d'eux. 11 ne s'aperçoit pas qu'en définitive cette métaphysique, à laquelle U reproche de combiner des idées dépourvues de sens, combine seule, au contraire, les idées qui donnent un sens à toutes les autres. Qu'on imagine ce que représenteraient pour nous les manières d'être sans l'être qu'elles modifient, les faits sans la cause qui les produit. C'est ce qu'ont parfaitement bien vu tous les philosophes éminents, tous les maîtres de la pensée. Platon passa sa vie à chercher quelque chose de fixe, c'est- à dire des êtres et des causes, derrière le monde du mouvement et du changement conçu par l'antique Heraclite. Aristote lui-même, dont Comte voudrait faire un des précurseurs du positivisme, c'est-à-dire du pur naturalisme, a été, au contraire, le théoricien du surnaturel, dans le sens pliilosophique du mot, car il a rattaché la nature tout entière à un principe qui la surpasse : par de làla physique, il a placé la métaphysique. Il en a été de même de Descartes et de Leibniz. Tous deux ont fait effort pour s'élever des choses à la dernière raison des choses : ils ont été, avant tout, de grands métaphysiciens. Ce n'est pas la faute de ces divins génies, si, après eux, la pensée humaine s'est trouvée trop faible pour se maintenir sur ces hauts sommets et si elle est retombée de la sphère des essences immuaides dans celle ilu iierpêluel devenir.

THÉORIK DES TROIS KT.VTS

Non content de faire valoir de son mieux la doctrine positiviste prise en elle-même, Auguste Comte l'appuie sur une théorie historique, aujourd'hui célèbre, qui est, selon l'expression de Stuart Mill, la clé de ses autres gé néralisatiouset comme l'épine dorsale de sa philosophie: je veux parler de sa théorie des trois états '. Les hommes attribuèrent d'abord, s'il faut l'en croire, les phénomènes ({ui se produisent dans les objets, non à ces objets euxmêmes, mais à une volonté semblable ou supérieure à la notre, inhérente à chacun d*8ux ou dominant un certain nombre d'entre eux ou s'imposant à tous, et en déterminant les diverses modifications : c'est l'état théologique, avec ses différentes phases, fétichisme, polythéisme et monothéisme. Mais, dès qu'ils s'aperçurent qu'au lieu d'agir d'une manière variable et capricieuse, les causes des phénomènes opéraient d'une manière régulière et constante, ils les conçurent, non plus comme des volontés et des personnes, mais comme des vertus, des propriétés, des essences; en un mot, ils expliquèrent les lihénomènes par des entités, qui n'étaient, en définitive, ([ue les phénomènes eux-mêmes généralisés : cet état est celui qu'Auguste Comte appelle état métaphysique, et cela assez arbitrairement, caria métaphysique atteint

1 Cours Je p/iiloso/j'iie positive, t. I, 1" leçon.

la réalité même, an lieu de réaliser des abstractions. Enfin, les hommes, s'instruisant chaque jour davantage, finirent, suivant notre philosophe, par découvrir que ces prétendues explications n'expliquaient rien, et que la véritable raison des phénomènes devait être cherchée dans les phénomènes qui les précédaient invariablement et dans les circonstances au sein desquelles ils avaient coutume de se produire, en un mot, dans les lois : c'est* l'état positif ou scientifique.

Cette loi des trois états parait tellement certaine à Auguste Comte qu'il suffit, suivant lui, de l'énoncer pour la faire admettre. Chaque homme, dit-il, reconnaît, en eôet, dès qu'on appelle son attention là-dessus, qu'il a été théologien dans son enfance, métaphysicien dans sa jeunesse et qu'il n'est devenu phj'sicien que vers l'àgc mûr. C'est pourquoi il est tout disposé à croire que l'hu manité a fait comme lui, qu'elle a passé par les deux premiers degrés d'initiation avant d'arriver au troisième, qui est aussi le dernier. Cette idée lui semble d'autant plus plausible qu'il n'ignore pas que l'esprit humain a toujours éprouvé le besoin de lier les faits à l'aide des théories, et que, dans le principe, il n'était pas assez avancé })0ur asseoii' ses théories sui- la seule observation : de là la nécessité, à certaines époques, de ces théories provisoires qu'on appelle des hypothèses, et que la thé(»logie d'abord, la métaphysique ensuite, pouvaient seules lui fournir.

Plusieurs penseurs contemporains, particulièrement M. Ravaisson et M. Renouvier, remarquent que cette loi, dont la i>lupart des positivistes attribuent la découverte à Auguste Comte, ne lui appartient pas en propre,

mais qu'elle avait été déjà soupçonnée et même formulée avant lui. IU'avait, suivant eux, trouvée en germe chez son maître Saint-Simon, qui la tenait lui-même du médecin Burdin, lequel déclarait que toutes les sciences avaient commencé par être conjecturales et qu'elles Unissaient toutes par devenir positives.- Il avait même pu en lire l'expression en toutes lettres chez Turgot, qui distinguait très bien, à sa manière, les trois espèces d'explications des phénomènes de la nature qu'on a successivement adoptées, en les rapportant tour à tour à des êtres intelligents, à des qualités ou essences et à l'action mécanique d'un corps sur un autre. Cependant il faut convenir, avec Littré, qu'Auguste Comte a donné à cette loi de si riches développements et en a fait des applications si nombreuses et si importantes qu'ill'a, pour ainsi dire, faite sienne et que ce n'est pas sans raison qu'elle porte son nom. Du reste, que cette théorie soit plus ou moins originale, c'est ce qui nous importe assez peu : la grande question est de savoir si elle est vraie ou fausse, c'est-à-dire, pour parler le langage de Stuart Mill, si l'épine dorsale du positivisme est solide ou si elle ne l'est pas.

Une loi est un rapport constant de succession entre deux ou plusieurs phénomènes qui fait que, l'un se produisant, les autres suivent infailliblement, comme s'ils en avaient reçu l'ordre, et que toute interversion entre eux est radicalement impossible. Dire que la succession des trois états téhologique, métaphysique, positif, est une loi de l'histoire, c'est dire par conséquent que ces trois états se succèdent constamment dans l'ordre où on les exprime ici, et que l'un des trois termes de la série

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ne peut jamais se substituer à l'un des deux autres. Or, la question est de savoir s'il en est réellement ainsi. D'abord, pour prendre les faits historiques par grandes masses, est-ce que l'esprit théologique domine dans l'antiquité, l'esprit métaphysique au moyen âge et l'esprit positif dans les temps modernes? Non, les trois es})rits sont mêlés h doses diverses aux époques dont nous parlons; mais l'antiquité et les temps modernes sont surtout caractérisés par la prédominance de l'esprit métapliysique et de l'esprit positif, et le moyen âge. par celle de l'esprit théologique : on clierche ici la loi des trois états, et on ne la trouve pas. Si maintenant nous voulons pénétrer dans les détails, quel est l'esprit qui prédomine successivement dans les trois principales périodes de la philosophie grecque? Voyons-nous apparaître d'abord l'esprit théologique, puis l'esprit métaphysique, puis l'esprit positif? Non, ils se succèdent dans l'ordre précisément inverse. Les premiei's philo sophes de la Grèce, Thaïes, Anaximène, Heraclite, Démocrite étaient surtout physiciens : ils cherchaient l'explication des phénomènes de l'univers dans l'univers même. Platon et Aristote, qui vinrent ensuite, furent surtout métaphysiciens : ils remontaient constamment des faits passagers aux essences immuables. Enfin les })hilos()plies de l'école d'Alexandrie, et avec eux les guostiques et les Pères de l'Eglise, furent surtout théologiens : ils expliquaient tout par des volontés di vines. Où est, ici encore, la loi des trois états? Nous ne la trouvons pas davantage dans l'histoire des (enqis modernes ; car si l'esprit métaphysique et l'esiu'il théologique tiennent beaucoui)de jdace au dix-septième

siècle, ce n'est pas sans un mélange considérable d'esprit scientifique; et, si l'esprit scientifique prend le dessus au dix-huitième siècle, il est remplacé, surtout en Allemagne, au commencement du siècle actuel, par un vaste déploiement de l'esprit métaphvsique. Comte luimême n'y est pas resté étranger, puisqu'il a, sur la fin de sa \ie, établi le culte de l'humanité, c'est-à-dire réalisé ou plutôt déifié une de ces entités qu'il avait si violemment combattues, prouvant ainsi, par son exemple, l'inanité d'une de ses principales conceptions.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait rien de vrai dans cette curieuse et intéressante théorie. Elle contient, comme le fait remarquer M. Fliut, cette vérité qu'il est naturel à l'esprit liumaiii de chercher la raison des choses au-dessus des choses, ce qui est le mode de pf^nser théologique; de pénétrer, à travers les modifications accidentelles des êtres jusqu'à leur nature ou essence, ce qui est le mode de penser métaphysique ; de rattacher les faits aux faits qui les précèdent immédiatement., pour en trouver la l'aison sinon suprême, au moins prochaine, ce qui est lomode de penser positif ou scientifique. Mais, par cela même que ces trois manières dépenser sont naturelles, elles ne sont pas successives, mais simultanées; car l'hommme porte toujours sa nature tout entière avec lui. L'esprit ne passe pas de l'une à 1 "autre avec le cours des siècles et la suite des âges : il le^ emploie toutes les trois concurr<'nim('nt ; il y a toujours eu delà religion, il y a toujours eu de la mètal)hysique, il y a toujours eu de la science, et il y en aura toujours. Il est vrai qu'à mesure que la civilisation se développe, la métajdivsique tend à se constituer en

dehors de la religion, et quo la science tend à se constituer en dehors de la religion et de la métaphysique ; mais cela ne veut pas dire que l'une de ces choses doive remplacer les autres : cela n'est pas possible, puisque chacune d'elles répond à un besoin particulier de l'ànx' et à une catèirorie spéciale de la pensée. Cela signifie seulement qu'en vertu de la loi de la division du travail, cliacune d'elles tend à exclure de son domaine les questions qui- ne sont pas de sa compétence, afin de résoudre les autres avec plus d'exactitude et de rigueur. La religion et la métapln'sique, ne s'adressant pas à des besoins passagers, mais à des besoins permanents de l'esprit humain, lie doivent pas, à ce qu'il semble, être progressivement minées et finalement détruites par la science. Il paraît plus raisonnable de croire qu'elles doivent, au contraire, tirer chaque jour de la science des forces nouvelles, puisqu'elles lui empruntent chaque jour de jiouveaux éléments pour leurs tentatives d'explication.

CLASSJ KICATI ON DES SCIJKNCL8

Si cette conce])tion d'Auguste Comte est peu fondée, elleest pourtant logique. Ce savant n'admettant d'autres réalités que les faits, ni d'autre mode de penser légitime que le mode de penser positif qui nous les révèle, il est tout naturel qu'il élimine du domaine de la vraie coni-aissance la religion et la métaphysique qui, au lieu de ï'en tenir ;i l'ebserwilloii des faits, spéculent sur Dieu

et sur l'àme, et qu'il n'y laisse que les sciences dites expérimentales ou positives. Mais que devient alors la philosophie? Disparaît-elle en même temps que la métaphysique, avec laquelle elle semble se confondre, ou continue--t-elle à subsister avec d'autres caractères et sous une nouvelle forme? Il faut bien qu'elle continue à subsister, puisque Auguste (^omte intitule lui-même son principal ouvrage : Cours de philosophie positwe . Mais alors en quoi diffère -t-elle des sciences? En ce qu'elle en est pour ainsi dire la synthèse.

Qu'une telle synthèse soit d'une importance capitale, c'est ce qu'Auguste Comte n'a pas de peine à établir. Dans les temps primitifs, un seul esprit pouvait, dit il, embrasser toutes les sciences, parce qu'elles étaient encore peu étendues; mais, à mesure qu'elles se développèrent, chacune d'elles dut fournir un aliment suffisant à un grand nombre d'intelligences. Ce fut à la fois un bien et un mal : un bien, car, grâce à la division du travail, chaque science })articulière put mieux se perfectionner ; un mal, car l'absence de toute vue d'ensemble amenée par cette division indéfinie, mit les sciences dans un état d'infériorité à l'égard de ces vastes synthèses qu'on nomme la théologie et la métapliysique. Heureusement le remède au mal est dans le mal même. Le mal, c'est la multitude des spécialités : qu'on en crée une de plus, qui ait }»our ol)jet les généralités et qui s'attache ;i les dégager des diverses sciences particulières, et l'esprit positif saisit et garde à jamais le sceptre qui lui revient de droit. Or, cette étude des généralités n'est autre chose que la philosophie positive.

La première chose à faire pour l'organiser est de

AUf'TSTE COMTE ET I.ITTR?: 329

coordonner les sciences diverses et d'établir entre elles une certaine? hiérarchie : c'est la fameuse question de la classirtcation des sciences*. Xotre réf<jrmateur n'est pas le premier qui l'ait débattue : elle avait été agitée, avant lui, par plusieurs penseurs illustres, parmi lesquels il suffit de citer Bacon. Les défauts delà classification du célèbre chancelier sont aujourd'hui connus de tout le monde. Il eut le tort de grouper les connaissances humaines d'après les facultés qui les engendrent et non d'après les objets auxquels elles se rapportent, mais il déploya dans ce travail une merveilleuse fécondité. Non content de tracer, pour ainsi dire, la carte du monde intellectuel, il indique, en effet, sous le nom de desiderata, les parties de cette région idéale qui n'ont point encore été explorées et qui offrent encore des découvertes à faire. C'est ainsi qu'à propos de l'histoire naturelle, il remarque qu'à l'étude de la nature régulièrement développée il faudrait ajouter l'étude de la nature considérée dans ses monstruosités et ses caprices, et aussi celle de la nature ti*ansforraée par l'industrie de l'homme, deux sciences qui ont été créées depuis sous les noms de tératologie et de technologie. C'est ainsi qu'à propos de l'histoire proprement dite, il regrette qu'on s'en tienne trop strictement au récit des événements politiques, et (ju'on néglige de suivre, à travers les grandes productions des sciences, des lettres et des arts, le mouvement de la pensée humaine. 11 y a là un admirable pro' gramme d'histoire littéraire. <lont personne n'avait alors l'idée et que. malgré les travaux des Villemain, des Ni-

1 Coi0-Si df philosophie positiv, t. I, loooiis 2' et suivantes.

sanl, des Patin et des Saiiite-Iîeuve, nous avons à peine réalisé de nos jours. Il appelle encore l'attention de ses lecteurs sur la nécessité de créer une science desrajiports du physique et du moral et aussi une anatomie comparée, devançant ainsi Cabanis et Cuvier tout à la fois. C'est par ces vues, en quelque sorte divinatoires, non par le principe sur lequel elle repose, que la classification de Bacon se recommande encore aujourd'hui aux philosophes. Sans offrir des vues aussi fécondes, celle d'Ampère, qui vint ensuite, est plus rationnelle ; car elle f^roupe les sciences, d'une part, d'après leurs objets, de l'autre, d'après le point de vue sous lequel on les considère, et n'a d'autre défaut que d'être trop symétrique et trop minutieuse.

La classification d'Auguste Comte n'est pas indigue d'être citée à côté de celles de Bacon et d'Ampère : on peut même dire que l'auteur l'a motivée par des raisons plus profondes et rattachée à des idées plus générales. 11 faut, dit-il, que les diverses sciences soient disposées dans un ordre logique, c'est-à-dire d'après leurs rapports de dépendance : celles dont les autres dépendent étant constamment placées les premières, on pourra les exposer toutes successivement, sans être jamais entraîné dans le moindre cercle vicieux. Mais la dépendance des sciences ne peut résulter que de la simplicité et de la généralité des propriétés qu'elles étudient. Or, Comte n'a pas de peine à montrer que le nombre, l'étendue et le mouvement sont les pi'opriétés les jtlus simples et les plus générales des corps, et que, par conséquent, les sciences qui les étudient, à savoir, l'arithmétique, la géométrie et la mécanique rationnelle ou, d'un seul mot,

ATTUJSTE COMTR ET I.ITTRE 331

les mathématiques, doivent tenir la tête de sa classification. La physique des corps bruts viendra ensuite, puis celle des corps organisés. Les phénomènes qui se produisent dans ces derniers corps sont, en effet, j)lus compliqués et plus particuliers que ceux qui se produisent dans les premiers. On y trouve, outre les phénomènes mécaniques et chimiques qu'on trouve dans les corps bruts, d'autres phénomènes qui leur sont propres : ce sont les phénomènes vitaux. Or, à supposer que ceux-ci ne soient que les phénomènes mécaniques et chimiques eux-mêmes, moditiés par la composition des corps organisés, ils n'en doivent pas moins être étudiés après les phénomènes généraux dont ils sont de simples modi fications.

Il s'agit maintenant de savoir dans quel ordre doivent être disposées les différentes parties de la physique inorganique. Les phénomènes célestes sont toujours plus abstraits et plus simples que les phénomènes terrestres de même nature, et l'analyse découvre constamment dans ces derniers, outre l'action de la gravitation universelle qu'ils subissent en commun avec les premiers, d'autres actions qu'ils subissent seuls. Il s'ensuit que la physique céleste ou astronomie doit être cultivée avant hi physique terrestre. Mais celle-ci ellemême offre deux espèces de phénomènes, les phénomènes purement mécaniques et les phénomènes chimiques, les uns plus simples, les autres plus compliqués, car ils impliquent, comme les autres, l'intluence de la pesanteur, de la chaleur, de l'électricité, et de plus qu'eux celle de certaines affinités particulières. La pliysiqur proprement dite précédera donc la chimie. On peut.

suivant Auguste Comte, qui semble ici se souvenir des doctrines de Hobbes, considérer les êtres organisés soit individuellement, soit collectivement : le premier point de vue donne naissance à la physiologie ; le second, à la physique sociale ou sociologie. Les phénomènes sociaux sont plus compliqués que les phénomènes physiologiques ; car ils les supposent, et ils supposent de plus une certaine action des individus les uns sur les autres, d'où il suit que la physique sociale doit suivre la physiologie. La classification d'Auguste Comte, et parlant la philosophie positive à laquelle elle sert de fondement, orirent donc six sciences disposées suivant un rapport de généralité décroissante : la mathématique, l'astronomie, la physique, la chimie, la physiologie ou biologie et la so ciologie ou physique sociale. L'auteur trouve une vérification décisive de sa classification dans sa'conformilé avec la classification spontanée à laquelle les savants ont abouti ; il voit également une preuve de son exactitude dans la corrélation qu'elle présente avec le développement historique des sciences: chacune d'elles, en effet, n'a pu se développer qu'après celle dont elle dépendait et à laquelle elle était logiquement subordonnée. Enfin, il invoque en faveur de son échelle enc^'clopédique une dernière raison, c'est qu'elle marqlie exactement les degrés de perfection auxquels sont arrivées les sciences diverses ; il est naturel, en effet, que celles qui opèrent sur des })hénomènes plus généraux et plus simples soient plus parfaites que celles qui étudient des phénomènes plus particuliers et plus complexes, et parviennent pins tôt à la positivité. Aussi la positivité va en décroissant, comme la généralité et la simplicité, à me-

sure qu'on passe de la mathématique à l'astronomie, de l'astroMomie à la physique, de la pliysique à la physiologie, et de lapliysiologie h la sociologie, qui n'est point encore organisée d'une manière scientifique.

Vantée outre mesure par les comtistes purs, cette classification a été sévèrement critiquée par plusieurs philosophes indépendants, notamment parM. Renouvier, en France, et par M, Herhert Spencer, en Angleterre. Dans sa Genèse de la science et dans sa Classification fies sciences, ce dernier soutient que les sciences ne se sont pas développées, comme Comte le prétend, d'après le principe de la généralité décroissante. La science des nombres, dit-il, est plus générale que la géométrie et que la mécanique rationnelle, et pourtant, de l'aveu de Comte lui-même, elle parait avoir son origine dans la contemplation des faits géométriques et mécaniques. D'un autre coté, l'analyse transcendantale est plus générale que l'algèbre et celle-ci l'est plus que l'arithmétique : pourtant l'esprit humain est allé de l'arithmétique à l'algèbre et de celle-ci à l'analyse transcendantale. La vérité est, suivant M. Spencer, que les sciences ne se développent pas successivement, mais simultané ment, et qu'il n'en est jtas une parmi celles qu'on place les premières, soit logiquement, soit chronologiquement, qui ait pu faire des progrès sérieux, sans faire des emprunts à plusieurs de celles qu'on place après elle dans la série : « Tout groupement des sciences en une succession, ajoute-t-il, donne une idée radicalement erronée de leur genèse et de leur dépendance... Il n'existe point de vraie filiation. La science se forme par un perpétuel concours donné à chacune par toutes

les autres, et à toutes les autres pai' chacune. » Comte prétend encore que l'astronomie doit précéder la physique ; mais la thèse op})Osée est tout aussi soutenable. Pour déterminer la position d'une simple étoile, ne faut -il pas tenir compte de toutes les conditions qui peuvent modifier le phénomène de la vision, et ces conditions ne sont-elles pas du ressort de l'optique, de la barologie, de la thermologie, de l'hygrométrie, c'est-àdire de la physique considérée dans ses diverses divisions, et ne peut-on pas en tirer cette conclusion, qu'il faut avoir étudié la physique pour faire convenablement de l'astronomie? De toutes ces considérations il résulte, suivant M. Herbert Spencer, que la classification d'Auguste Comte est vicieuse, })arce qu'elle suj)pose entre les sciences une hiérarchie, et qu'il n'y a point entre elles de hiérarchie, mais seulement un consensus, c'est àdire des rajjports de dépendance mutuelle.

Ces ol)jections sont très fines et très ingénieuses. Je ne crois cependant pas qu'elles soient tout à fait irréfut;i])les, et Littré et Stuart Mill ont répondu à quel- ([ues-unes d'entre elles d'une manière assez plausible '. Mais j'adresserai à la classification de Comte un reproche plus grave, c'est de n'admettre dans ses cadres que des sciences physiques et d'en exclure à peu près absolument les sciences morales. En cela, son auteur n'a ])as évité recueil contre lequel se brisent d'ordinaire ceux, qui veuleid philoso})lier, c'est-à-dire s'élever à une conception totale des choses, en partant du point de vue d'une seule science ou d'un seul groupe de sciences,

1 Littré, Aufjusle Vomie el la Philosophie positive, p. 28'i ; — Stimrt Mill, Au(jusl9 Comte et le Positivisme, p. 43.

c'est-à-flire(l"uu point (le vue plus ou moins ])articulier. Il a voulu imposer à la philosophie les procodés des seules sciences qu'il connut, des sciences positives, et la construire avec les seuls matériaux que ceux qui les cultivent aient coutume de manier. Bien différent de notre illustre Ampère, dont l'esprit encyclopédique était aussi familier avec les lettres qu'avec les sciences, avec les choses de l'âme qu'avec celles de la matière, et qui faisait, à côté des sciences mathématiques et cosmologiques, une si large place aux sciences noolgiques et littéraires qu'il suivait dans leurs derniers embranchements et sous-embranchements, Comte ne reconnaît que les sciences cosmologiques et mathématiques, et. s'il finit par accepter, sous la bizarre dénomination de sociologie^ une des nombreuses sciences morales qui existent, c'est à la condition qu'elle dépouillera son caractère propre et reniera en quelque sorte sa noble nature en prenant le nom de physique sociale. Dès lors on se demande ce que vont devenir, dans une science ainsi dénaturée, la liberté, le devoir, la responsabilité, ces grands faits qui renqtlissent la vie et l'histoire de leurs développements: Evidemment ils seront dénaturés euxmêmes, s'ils ne sont pas entièrement niés et méconnus. ( )n voit qu'avec beaucoup plus de précision et de rigueur, la philosophie d'Auguste Comte ne diffère pas sensiblement de celle de Saint-Simon. Elle n'est pas. elle non plus, une philosophie véritable, si l'on entend, par là la science qui traite de l'àme, du devoir et de Dieu et qui comprend la psychologie, la morale et la théodicée : elle n'est qu'une philosophie des sciences. Ajoutons qu'elle n'est même pas une phih)Sophie des

sciences complète; car elle ne comprend nulle théorie des premiers principes qui servent de fondement à la démonstration ; nulle théorie de la démonstration ellemême, qui est le principal instrument delà science; nulle théorie du critérium de la certitude, c'est-à-dire du mo3'en par lequel les résultats de la démonstration se vérifient. Elle ne contient qu'une classification des sciences qui a ses qualités, mais aussi ses défauts et qui ne saurait, dans tous les cas, ni résoudre la plupart des questions qu'il est dans la nature de l'esprit humain de se poser, ni les éliminer au nom d'une critique plus ou moins rigoureuse de la faculté de connaître, comme celle de Kant; car une telle critique, Comte ne l'a pas faite et ne pouvait pas la faire.

Cependant, ces questions ([u'il a l'air de ne pas vouloir résoudre directement et avec des preuves à l'appui, il les résout indirectement et presque sans preuves. Dans tout le cours de sa classification, il semble, en effet, admettre que les éléments les plus simples et les plus généraux expliquent par leur disposition et leur seul arrangement, sans l'intervention d'aucun autre principe, les plus particuliers et les plus complexes; qur le nombre, l'étendue, la figure, en un mot, les propriétés mathématiques, expliquent les propriétés piivsiques et cliimiques, qui expliquent elles-mêmes les propriétés vitales et intellectuelles, objets de la ])i()logie et de la sociologie, de sorte ((ue, suivant l'expression de M. liavaisson, sa j)hilosopliie ne serait qu'une niatliématiquo universelle. 11 nous donne donc, sous l'apparence d'une classiiication purement logique, une classification véri tablemeul métapliysi([ue. et cela, api-ès s'en éU'<e olé le

droit, car il a déclaré les questions métaphysiques iusolubles et s'est engagé k se renfermer dans les questions qui relèvent de l'expérience. De j)lns, il ne présente, à l'appui de ses sol niions, aucun argument sérieux et ne réfute aucune des objections de ses adversaires. Enfin il accepte des solutions inacceptables, s'il en fut. (loininent peut-il se figurer, en effet, qu'on a expliqué le mystère de la vie, quand on a analysé les phénomènes physiques qui en précèdent l'éclosion, et qu'on a pénétré le secret de la formation de la pensée, dès qu'on a décrit les faits physiologiques sans lesquels elle n'aurait pas lieu ? Les conditions ne sont pas des causes, et entre le monde de la matière brute et celui de la vitalité, entre le monde de la simple vitalité et celui de l'intelligence, il reste toujours un hiatus infranchissable, (bonite tombe ici dans un matérialisme absurde, car c'est être matérialiste que de rendre raison de tout par les propriétés élémentaires de la matière, et il y a de l'absurdité à expliquer le plus par le moins, le supérieur par l'inférieur, l'être par le néant. Ce surplus d'être, en effet, qui est dans le supérieur comparé à l'inférieur, dans \ephts conqjaréau moins, ne pourrait dériver que du non être, ce qui est contradictoire au premier chef. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, Comte semble, je le répète, s'inspirer de ce Saint-Simon qu'il renie en vain. Malgré ses formes savantes, sa doctrine parait un simple dévelojipemenf de cette pensée du iiuiilre, que tout l'univoi's. \- compris le monde moral, est régi i)ar les seules lois de la méca nique, et ((u'il faut ivmplacer Dieu ]»;ir l'attraction, le théologisnie et le deisnie p.ir le physicisme.

r H Y s I 0 L 0 G ] E CEREBRALE

Xoiis ne suivrons pas Auguste Comte dans les considérations piiilosophiques auxquelles il se livre sur les diflférentes sciences comprises dans sa classification, sur les mathématiques, sur l'astronomie, sur la physique, sur la chinue et sur la biologie : elles offrent un caractère trop spécial et trop teolinique pour pouvoir êti'e exposées dans un livre comme celui-ci. Contentons-nous de dire que c'est un travail de systématisation qui suj)pose cliez son auteur les connaissances les plus étendues, l'esprit le plus généralisatèur et qui fait honneur à la philosophie française. Nous aimons mieux étudier les vues qu'il émet sur une science qui touche de plus près à la philosophie, ou plutôt qui en l'ait partie intégrante, sur la psychologie. Il la raltache, sous le nom de ph3'sioh)gie cérébrale \ à la physiologie qui n'est elle-même qu'une branche delà bioh)gie. C'est là une conception importante chez notre réformateur et qui a donné lieu à (Km ifs débats, non seulement entre ses partisans et ses adversaires, mais encore entre ses partisans eux-mêmes. Ses deux })lus gi'ands disciples se sont, en effet, divisés à ce sujet : Stuai'l Mill,(ini est un ])sychologue et un logicien, a ])ris iiai'li jiour la jisycliologie

1 Cours lie philosopliie poxilivr, t. III, ^ib' Iconii.

AUGUTRE COMTE ET I.ITTRÉ 339

cousidéi'ée coiiiine sciiMice iii(lèpeii(laiit<*, cl Litfré, (jiii est avant tout un pliysiologiste, en a fait, à l'exemple (lu maître, une annexe delà science qu'il cultive.

Comte rejette l'indéjiendance de la psychologie, parce ([u'il condamne la méthode psychologique, telle que les spii'itualistes l'entendent. Il prétend, à l'exemple de Hroussais, que l'observation interne implique contradiction; car il est impossil)le que l'homme pense et se regarde en même temps penser. Il ne veut entendre parler que de l'observation externe, de celle quiportt\ non sur les phénomènes intellectuels pris en euxmêmes, mais sur leurs conditions phvsiologiques, d'une part, et sur leurs manifestations sociales, de l'autre. Que l'oljservation externe doive avoir sa place dans la psychologie et que l'étude des phénomènes physiologiques et des phénomènes sociaux en doive faire partie intégrante, nous le reconnaissons volontiers et nous l'avons soutenu nous-méme il y a longtemps contre les psychologues purs*; mais il ne s'ensuit pas que l'observation interne soit impossible et sans valeur. Dire que l'homme ne peut pas s'observer intérieurement, c'est dire (nous l'avons déjà fait voir) qu'il ne peut pas savoir qu'il pense, qu'il sent, qu'il veut, qu'il se sou- ^ ient, qu'il imagine à mesure que ces faits se produisent au dedans de lui, ou qu'il ne peut pas s'y rendre attentif, quand il sont passés, en les redemandant à sa mémoire qui en conserve le dépôt, ce qui est insoutenable. Nous connaissons, en effet, les phénomènes pui-ement internes aussi clairement que ceux du dehors :

1 V. la conclusion de notre Psychologie de sainl Augustin.

cela est si vrai que nous les faisons connaître aux autres, à tout moment, avec la plus grande clarté et la plus grande précision. Prétendre que nous ne connaissons ces phénomènes que par les pliénomènes plivsiologiques auxquels ils se lient et par les faits extérieurs qui en résultent, c'est prétendre (ce qui est contraire à l'expérience) que nous ne connaissons pas ces pliénomènes en nous, quand ils ne se manifestent pas au dehors et qu'ils ne sont pas suivis d'effet ; c'est prétendre, en outre (ce qui est contraire à la raison), que nous pouvons comprendre des signes (car les faits physiologiques et sociaux ne sont pas autre chose à l'égard des faits psychologiques ) sans avoir aucune idée des choses signifiées.

L'observation intérieure une fois éliminée, qu'est-ce qui reste pour organiser la science île l'homme moral ? les diverses espèces d'observation extérieure et particulièrement l'observation phrénologique. Auguste Comte n'admet pas tous les résultats auxquels cette dernière avait abouti de son temps : il les rejette, au contraire, presque tous ; et les localisations de facultés, imaginées jiar Gall et ses successeurs, lui paraissent on ne peut plus hasardées et ar])itraires. Mais il en admet le principe avec ses grandes applications. Le principe, c'est que le cerveau n'est pas un organe, mais un système d'organes dont chacun a sa fonction distincte et particulière. La plus importante application de ce principe, c'est la division du cerveau en trois régions principales, auxquelles répondent trois groupes de prédispositions mentales: la région occipitale, siège des penchants animaux,la réu'ioii niMvenue. siège des seidiinenls humains.

AuorsTE Comte ht i.itthk 341

et la région frontale, siège des facultés intellectuelles. Ces seuls résultats suffisent, suivant Auguste Comte, pour faire passer la science de l'homnip moral de l'état métaphysique à l'état i»()sitif. Mais la question est précisément (le savoir si ces résultats, si modestes qu'ils sr)ient, sont acquis k la science et offrent réellement le caractère de la positivité.

Enfin, en admettant que la classification des organes cérébraux, tentée par les plirénologues, fût aussi exacte qu'elle l'est peu, elle ne servirait à rien, s'ils n'avaient pas déjà par devers eux une classification non moins précise des facultés, faite indépendamment de celle des organes ; Auguste Comte a la loyauté d'en convenir. Mais cette classification des facultés, dont il faut déjà être en possession avant de procéder à celle des organes, comment aura-t-on pu l'obtenir? Uniquement, comme nous l'avons vu ailleurs, par cette o])servation intérieure, par cette étude directe de l'homme par l'homme dont Comte ne veut pas. Ainsi, ])ien loin d'exclure la psychologie, la phrénologie la suppose.

Mais laissoRS-là la phrénologie que le monde savant n'a jamais reconnue et qui est aujourd'hui fort discréditée: ne parlons que de la physiologie en général dont elle n'a été qu'une application aventureuse et passagère, La physiologie })eut bien déterminer les conditions de certains phénomènes psychologiques, mais elle ne saurait les revendi([uer pour objets, pas plus que la chimie ne peut revendiquer pour objets les phénomènes physiologiques et vitaux, bien qu'elle détermine les conditions de bon nombre d'entre eux ; pas plus que la mécanique ne peut revendiquer les phénomènes physiques ou

chimiques. Une science inférieure ne peut attirer à elle et faire rentrer dans ses cadres l'objet de la science qui la suit et qui la surpasse, sans sortir de ses propres limites et sans perdrexUi même coup cette certitude, cette 1 ositivité à laquelle Auguste Comte attache tant d'im portance. Elle est, en effet, obligée alors de fausser les instruments dont elle se sert pour tâcher d'atteindre des faits qu'ils n'atteignent pas, et de donner à ses principes une extension qu'ils ne comportent point pour essayer d'expliquer des faits qui les débordent: elle est obligée, en un mot, de se lancer dans la carrière des hypothèses.

Ainsi la physiologie peut bien déterminer quelquesunes des conditions de la sensation, de la pensée, du mouvement volontaire, mais la sensation, la pensée, la volonté lui échappent complètement. Ni l'œil, ni la main, ni laloupe, ni le scalpel ne sauraient les atteindre : ils sont du domaine, non de la physiologie, mais de la psychologie. Si la première s'avise d'en traiter, elle ne pourra qu'en parler en l'air, comme on parle de ce qu'on ne connaît pas. Que pourra-t-elle nous dire, par exemple, du jugement et du raisonnement, de la certitude et du devoir? Absolument rien. Un physiologiste, en tant que l)hysiologiste, est condamné à rester muet sur ces matières. Les problèmes de psychologie, de logique et de morale ne sont pas plus de son ressort que du ressort du chimiste ou du physicien. S'il tente de les résoudre, ou il en cherchera, à son insu, la solution par les procédés usités en philosophie, ou il les résoudra à l'aveugle et de travers.

Auguste Comte est donc tombé dans une erreur énorme en essayant d'absorber dans la physiologie la

AUfiUSTE COMTK KT LITTRK 343

psychologio, et partant la logique et la morale, qui n'eu sont que des dépendances, c'est-k-dire la philosophie presque tout entière. Il s'est mis par là dans l'impossibilité de l'organiser convenablement et c'est peut-être (on ne l'a pas assez remarqué) le vague sentiment de* cette impossibilité qui a précipité, vers la fin, ce vigoureux esprit dans le mysticisme. Il a du demander la solution du problème moral au cœur, à l'amour, c'està-dire à un principe de désintéressement et de dévouement, parce que l'étude des corps, la dissection des tissus et des membranes ne la lui donnaient pas et qu'il avait trop négligé l'étude de la partie rationnelle de l'àme pour aller l'y chercher.

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