‹ Socialisme, naturalisme et positivismeChapitre 33 sur 38 · SOCIOLOGIE OU PHYSIQUE SOCIALE · texte numérisé non relu

SOCIOLOGIE OU PHYSIQUE SOCIALE

Après avoir essayé de coordonner entre elles les mathématiques, rastronoraie, la physique, la chimie, la biologie, dont la psychologie n'est qu'une dépendance, c'est-à-dire des sciences qui existent déjà, Auguste Comte s'efforce de créer et de constituer de toutes pièces la sociologie, c'est-à-dire une science qui n'existe pas encore \ Avant de procéder à l'accomplissement de cette œuvre gigantesque, il s'attache à en faire ressortir l'importance et à convaincre d'inanité les tentatives qui ont précédé la sienne.

1 Cours de philosophie posHi\:e, t. IV, V, VI.

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Il importe, dit-il, de constituer la sociologie, quand ce ne serait que pour mettre fin à la lutte qui dure depuis trois siècles et qui se manifeste depuis cinquante ans aAec un redoublement d'ardeur entre l'esprit thèologique et l'esprit métaphysique. Le premier veut l'ordre sans le progrès, et le second le progrès sans l'ordre. Aussi toutes les tentatives de l'un pour conserver les sociétés humaines ont un caractère rétrograde, et tous les efforts de l'autre en vue de l'améliorer, un caractère anarchique. Ce sont là, suivant Comte, deux erreurs égales et également funestes. L'ordre et le progrès ne sont pas, en effet, deux principes différents et opposés: ils sont deux aspects d'un seul et même principe. Ils sont en politique ce que l'organisation et la vie sont en biologie : ils ne vont pas l'un sans l'autre.

L'école théologique, qui a la prétention de représenter l'ordre en général, ne s'aperçoit pas qu'elle ne représente que l'ordre ancien. Or, si cet ordre n'a pas pu résister aux premiers progrès de l'homme et de la société, il résisterait bien moins encore à leurs progrès ultérieurs. Aussi, s'il était momentanément restauré, son insuffisance éclaterait bientôt à tous les yeux. et. déterminerait une crise encore plus violente que celle qui l'a emporté une première fois. Quant à l'école métaphysique, qui croit représenter le progrès, elle a joué un rôle éminemment utib^ en combattant le parti rétrograde et en préparant l'avènement des partisans de la positivité. Mallieureusement, elle a fini par se figurer que les doctrines purement négatives, qui lui avaient servi à détruire l'ancien ordre de choses, suffisaient pour fonder un oi'dre nouveau, pendant qu'elles en ren-

dent, au contraire, la fondation impossible. On ne fonde rien, en effet, en s'attaquani sans cesse au gouvernement et en cherchant constamment ;i le réduire à de simples attributions de iiolice générale; car il doit avoir une « participation essentielle à la suprême direction de l'action collective et du développement social ». On ne fonde rien en revendiquant sans relâche ce droit absolu d'examen qui autorise les esprits les plus vulgaires à traiter par eux-mêmes les questions sociales les plus relevées; car, si la multitude doit se soumetre à l'autorité des savants, en pli^-sique et en astronomie, elle doit s'y soumettra, à jdus forte raison, en sociologie, où on traite des matières encore plus difficiles et plus ini portantes.

Les jugements qu'Auguste Comte porte sur ceux qui avaient essayé avant lui d'organiser cette science maîtresse qu'il nomme sociologie ou physique sociale, sont à peu près ce qu'ils devaient être. Il apprécie assez équitablement Aristote, Montesquieu, Condorcet. bien qu'il les traite un peu comme des vaincus dignes seulement d'être attachés à son char. Sou impartialité ne se dément qu'à l'égard des économistes, envers lesquels il montre (Stuart Mill Ta remarqué) une sévérité poussée jusqu'à l'injustice. Il leur reproche d'avoir donné à leur science un caractère arbitraire et artificiel, en prenant pour objet d'étude un certain groupe de phénomènes sociaux ; car tous les groupes de phénomènes sociaux agissent et réagissent coustannnent les uns sur les au très et sont, pour ainsi dire, inséparables. Mais si on ne voulait étudier que des groupes de faits sans rapports avec d'autres, on n"eu étudierait point ; car tous les

faits soit de la nature, soit de la société, sont liés et font corps. On n'étudierait à part ni les faits physiques ni les faits biologiques, ni les faits militaires ni les faits }iolitiques, ni les faits philosophiques ni les faits littéraires. On renoncerait aux vues de détail pour s'en tenir aux vues d'ensemble : on abandonnerait l'analyse, on ne voudrait plus entendre parler que de la synthèse. Et pourtant l'analyse doit avoir sa place, tout comme la synthèse, dans l'atelier scientitîque. Comte accuse l'économie politique d'être restée stationnaire depuis Adam Smith son fondateur, et pourtant elle a subi depuis lors soit dans ses procédés, soit dans ses résultats, de graves modifications. Il l'accuîïe d'être une science métaphysique, c'est-à-dire sans doute une science qui suit la méthode a priori, au lieu de s'en tenir à l'observation et il l'expérience : or, elle est incontestablement moins métaphysique et plus expérimentale que la sociologie. Il lui fait un crime, en partant précisément de considérations a pi'iori, de chercher à limiter l'intervention du gouvernement dans l'industrie et le commerce et de trop donner à l'initiative individuelle, et elle lui répond par des faits que la liberté commerciale vaut mieux que la protection, car elle augmente positivement la somme des richesses, ce qui ^termet de supposer, pour le dire en passant, que les autres libertés ne sont pas aussi malfaisantes qu'Auguste Comte le prétend et que le libéralisme, malgré ses défauts qui sont ti-ès réels, vaut encore mieux que le socialisme.

w\ous ne voulons pas défendre, contre les ci'itiques de réminent réformateur, ces faux libéraux qui réclament sans cesse ratiaiblissenicnt du pouvoir et l'assu-

jettissement des supériorités sociales aux caprices de la multit-ude; mais nous croyons que ses critiques n'atteignent pas les libéraux véritables, ceux qui demandent seulement pour les membres de la société la somme de liberté qu'elle peut leur accorder sans se nuire. Quant à ses vues propres, il aurait grand tort de se figurer qu'elles sont irréprocbables et à l'abri de toute objection. Il s'imagine que la sociologie peut être élevée au même degré de positivité que les sciences physiques ou mathématiques et rallier tous les esprits distingués dans hi profession des mêmes doctrines fondamentales : c'est lu évidemment une illusion ou plutôt un rêve. A ce rêve (|ue l'histoire delà politique et la connaissance des questions si complexes qu'elle discute devaient suffire àdis- • siper, il en ajoute un autre. Sans tenir compte du temps, qui est en toute chose un facteur nécessaire, il se persuade que la sociologie atteindra, du jour au lendemain, à cette positivité qu'il ambitionne pour elle, et que bientôt tous les sociologistes, unis dans les mêmes idées, feront accepter leurs décisions aux divers peuples de l'Europe aussi facilement que l'Académie des sciences fait accepter les siennes à ceux, qui s'intéressent aux questions scientifiques. A partir de ce moment (et c'est un troisième rêve) la religion et la métaphysique devront disparaître, les dissidences scientifiques, s'il en reste encore, s'effacer, et un dogme i)oliti({ue uniforme s'imposer aux populations enfin unies et pacifiées.

En admettant de telles doctrines, Auguste Comte mé* connaît toutes les lois de cette sociologie qu'il se flatte de constituer, et, au lieu de pacifier les hommes, il jette parmi eux de nouveaux ferments de discorde et de

haine. 11 devrait bien savoir, lui qui connait l'histoire, que les institutions des peuples ont, comme leurs mœurs et leurs langues, leur végétation naturelle, et qu'eu voulant les changer du tout au tout, on s'expose à y jiroduire des perturhations profondes. Comment peut-il, })ar exemple, parler d'un cœur si léger de la suppres sion des institutions religieuses ? Ne sait-il pas que ce sont là des organismes de fer qui ne se laissent pas supprimer si facilement et que le cours des siècles semble à peine pouvoir entamer? Il veut, dit-il, leur substituer la science dans le gouvernement de la vie! Mais comment ne voit-il pas que cette substitution, si elle était possible, ne pourrait s'accomplir qu'au prix de luttes sanglantes et qu'il la condition d'un long interrègne (car enfin la science n'est pas prête à diriger les âmes), et que, durant cet interrègne, la société, privée de toute doctrine générale, serait menacée de dissolution?

Pour procéder convenablement ;i l'élaboration de la science qu'il se propose de créer, Auguste Comte distingue, dans les phénomènes qu'elle étudie, deux états principaux, l'état statique et l'état dynamique, qui ré pondent, en biologie, à l'idée d'organisation et à celle de vie, et, dans la politique courante, h hi notion d'ordre et à celle de progrès. 11 émet sur ces deux points des vues qui, sans être toujours exactes, sont remarquables et font penser.

La statique a pour objets les conditions d'existence des phénomènes sociaux, tandis que la dynamique roule sur leurs lois de succession. Ces conditions se rapportent soit à l'individu, soit à la famille, soit à la société proprement dite. Ce sont les considérations du premier

ordre que Comte expose et développe d'abord. Suivant lui, la question de la sociabilité de l'homme, qui a fait dire" tant de sottises aux métaphysiciens, est maintenant définitivement résolue, et la solution en est due au docteur Gall, qui a démontré hiologiquement qu'il y a en nous une tendance primitive qui nous porte vers nos semblables, et qui a réduit ainsi ;i néant cet état de nature dont on a fait tant de bruit. Comte a raison de croire à la sociabilité de l'être humain, mais il a tort de faire honneur au docteur Gall de la découverte d'un attribut qu'Aristote et après lui tant d'autres philosophes avaient depuis longtemps supérieurement établi, et d'imputer aux métaphysiciens en général cette théorie de l'état de nature que Hobbes et Jean Jacques Rousseau ont seuls professée. Il est permis de s'engouer de la phrénologie et de s'échauffer contre la métaphysique, mais pas au point de défigurer tous les faits et de tout brouiller en matière d'histoire.

Un autre trait de notre nature sur lequel Comte appelle notre attention, c'est la prépondérance des facultés affectives sur les facultés intellectuelles. C'est un fait que nous admettons volontiers. C-ependant nous n'irons pas jusqu'à dire, avec le célèbre philosophe, que tout exercice continu de notre activité intellectuelle nous déplaît, s'il n'est pas soutenu })ar un mobile étranger. Nous aimons à connaître pour connaître, abstraction faite de toute autre considération, comme le prouve l'histoire de tous les savants illustres et mieux encore (car on pourrait prétendre que ces derniers ont eu la gloire pour mobile) celle de tous ces savants obscurs, comme chacun de nous a pu en rencontrer, qui étudient

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la botanique, l'entomologie et les autres branches de l'histoire naturelle sans aucun but ultérieur et au point d'en oublier le manger et le lioire.

Xous reconnaissons également, avec Auguste Comte, que la sympathie coexiste en nous avec l'amouv de nous , mêmes, mais lui est généralement subordonnée. Seulement nous regrettons qu'il fasse des phrénologues les représentants principaux de cette doctrine, quand il est liien avéré qu'ils n'ont eu sur ce }ioiut aucune initiative et qu'ils se sont bornés à répéter assez faiblement des vérités qu'Adam Smith et d'autres philosophes avaient établies avec force. Mais Comte a encore un tort plus grave, c'est celui de poser, h l'exemple du docteur Gall. l'activité intellectuelle, d'une part, l'instinct social, de l'autre, comme les seuls i>rincipes régulateurs de notiv existence. Le iireniier point de vue est ce'ui qui a clé adopté depuis par Thomas Buckle, qui fait dériver de l'intelligence, non de la moralité proprement dite, tous les progrès de l'humanité; le second est celui auquel se sont placés les divers moralistes du sentiment. Mais cette morale sentimentale ou aUruiste, comme on l'a appelée depuis, encourt un grave reproche, c'est de n'avoir aucun caractère rationnel et de ne reposer sur aucun principe absolu, ce qui, du reste, ne doit pas nous étonner, paisque le i>ropre de la philosophie d' Auguste Comte est précisément de sacrifier les vérités de raison aux vérités de fait, c'est-à-dire l'absolu au relatif, dan-^ l'ordre de la connaissance;

Les considérationsstatiques d'AugusU' Comte louchant la famille ont encore plus d'importance et d'intérêt que les précédentes. LUes respirent un vif sentiment de la

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^•randour decetto institution et de ses conditions essentielles. On })eut même ti'ouver que l'écrivain positiviste pousse trop loin l'esprit conservateur et autoritaire, en subordonnant complètement et sans restriction le sexe féminin au sexe masculin dans la société domestique. Suivant lui, en effet, non seulement l'observation directe de l'organisation fénnnine montre que la femme est plus im- })ropi'e que l'homme à la continuité et à l'iidensité du travail mental, mais l'observation sociale fait voir que les fonctions un peu comi)liquées de gouvernement ne sont point de son ressort, à cause de son incapacité à les embrasser dans leur ensemble et à cause de sa plus vive susceptibilité effective, qui la rend antipathique à toute abstraction vraiment scientifique. L'un des plus éminents disciples d'Auguste Comte, Stuart Mill, juge qu'ici le maîtreva trop loin. S" ilfaut en croire le })enseur anglais, c'est l'éducation si dilTérente qu'on donne aux deux sexes qui a produit à la longue l'écart si marqué que l'on voit entre eux. Il suffirait d'élever les femmes comme les hommes pour rétablir en faveur des premières l'êquilii)re depuis si longtemps rompu au profit des seconds. Auguste Comte répond à son célèbre disciple, dans des lettres extrêmement curieuses, que, si l'éducation peut beaucoup, la nature peut encore davantage, et qu'il y a entre l'homme et la femme de telles inégalités naturelles, soit physiques, soit morales, que nul moyen opérant du dehors ne saurait les effacer et les faire disparaître. Ses vues sur l'autorité paternelle et sur la piélé filiale, sur le respect du passé et la continuité de ^a vie sociale, ne sont pas moins sensées, et il est surprenant que l'auteur qui a pu les concevoir se soit laissé

entraîner sui' d'autres points à tant de témérités et d'aberrations.

Après avoir traité de la statique, Comte traite de la dynamique sociale, qui est la seconde et la principale partie de la sociologie. 11 considère d'abord la direction de cette progression sociale que la dynamique se propose d'étudier, puis sa vitesse et enfin la hiérarcliie des éléments qui entrent dans sa composition.

L'évolution de l'humanité tend, dit-il, à dégager de plus en plus nos facultés véritablement humaines et à les faire prédominer sur nos facultés animales, de même que l'évolution biologique, envisagée dans son ensemble, tend à dégager de plus en plus les facultés animales et aies faire prédominer sur les facultés organiques, de sorte que le progrès humain se rattaclie ù toute la série dn progrès animal et en est le plus haut degré. Que ce progrès soit naturel, Comte n'en doute pas, et ses vues sur ce point sont peut-être la plus vigoureuse réfutation qui ait été faite du paradoxe de Rousseau, que l'homme qui pense est un animal dépravé. Ce progrès consiste, en effet, précisément dans le développement des dispositions propres à notre nature, et ces dispositions tendent d'elles-mêmes à se développer et à devenir prépondérantes dans l'existence liumaine. En augmentant de jour en jour notre empire sur le monde extérieur, la civilisation, ajoute excellemment notre philosophe, semble devoir concentrer de plus en plus notre attention vers l'amélioration de notre nature matérielle, et pourtant il n'en est rien. Par suite de la sécurité qu'elle inspire à l'homme à l'égard de ses besoins pliysiques et de l'excitation qu'eUe imprime à ses facultés intellec-

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luelles et même h ses sentJiiients sociaux, elle restreint peu à peu sa voracité primitive et ses autres besoins purement corporels et donne graduellement l'essor à ses affections morales ; elle rein})lace peu à peu cliez lui l'imprévoyance habituelle de la vie sauvage par un système de conduite calculé et rationnel.

Voilà pour la direction de l'évolution humaine. Quant à sa vitesse, Auguste Comte l'attribue à deux espèces de causes à des causes principales et universelles et à des causes, secondaires et particulières. Les premières sont, d'une part, l'organisme humain, de l'autre, le milieu où il se développe. On comprend, en effet, que des changements un peu profonds dans ces deux conditions fondamentales pourraient avoir pour effet d'accélérer ou de ralentir notre développement dans des proportions incalculables. Seulement de tels changements ne dépendent pas de nous : nous sommes dans une impossibilité absolue de les })roduire. Parmi les causes secondaires ([ui concourent à la vitesse du mouvement humain, C^omte signale la durée ordinaire delà vie. Suivant que les agents du mouvement général se remplacent plus ou moins vite, ce mouvement s'opère d'une manière plus ou moins accélérée. Il en est, en effet, de l'organisme social, dit ingénieusement notre auteur, comme de l'organisme individuel, après un certain laps de temps, ses l)arties constitutives deviennent impropres à le faire vivre et doivent faire place à de nouveaux éléments. Supposez la durée de la vie humaine décuplée, et le progrès subira un ralentissement inévitable; car l'instinct d'innovation étant ra[)anage de la jeunesse, et celui de conservation l'attribut de la vieillesse, l'équilibre de

ces deux principes sera, toutes choses restant les mêmes, notablement altéré en faveur du second. Une autre caut^e qui modifie la progression sociale, c'est l'accroissement naturel de la population. A mesure, en efifet, que le nombre des travailleurs augmente, le travail se divise et se spécialise davantage et affecte un caractère de plus en plus raffiné pour faire face aux ])esoins d'une multitude toujours croissante et dont les goûts devienneid tous les jours })lus délicats.

De ces considérations sur la direction et la vitesse de l'évolution sociale. Comte passe à la question de la hiérarchie qu'il faut établir entre les éléments qui la composent. Bien que ces éléments soient étroitement liés et exercent les uns sur les autres une action continuelle. il y en a un qui doit être prépondérant et auquel les autres doivent être subordonnés. C'est celui qui peut jusqu'à un certain point être conçu sans les autres, tandis que les autres seraient difficilement conçus sans lui : c'est l'élément intellectuel. Sans doute notre intelligence a besoin, pour se développer, d'être stinuilée par nos appétits, nos passions, nos sentiments, mais c'est cependant sous sa direction que -s'est toujours accomplie la progression Immaine. Si notre espèce s'est dévelopj)ée tout autrement que les espèces animales les plus élevées, ce n'est pas à la partie affective, qui est aussi énergi((U(' ou plus énergique chez elles que chez nous, mais à la partie intellectuelle de notre nature qu'elle en est redevable. Aussi le système de nos institutions a toujours varié avec celui de nos croj^ances et de nos opinions, et on peut dire à la lettre que les mouvements de la société sont dominés par ceux de l'esprit humain. De là la né-

cessitè de suljordomier l'iiistuire de i'hunianitè à celle de ses opinions fondamentales.

Ceci amène Comte ;i retracer largement (ce qui est le proj)re oi)jet de la dynamique sociale) les trois états théologique, métaphysique et positii" dont il a déjà esquissé le tableau. L'état théologique est celui par lequel l'homme commence. Il naît de la tendance qui nous pousse primitivement à chercher dans notre propre nature l'explication des choses et à nous représenter les êtres de l'univers à l'image de nous-mêmes. Comme nous attribuons ii notre volonté les phénomènes qui se produisent en nous, nous attribuons d'abord aussi à des volontés ceux qui se produisent hors de nous. La doctrine théologique une fois constituée, elle joua, tant dans l'ordre iSpéculatif que dans l'ordre pratique, le rôle le plus salutaire. L'esprit humain ne pouvait, à l'origine, se livrer h rol)servation des pliénomènes qu'il la condition d'être dirigé par des théories que l'observation ne lui avait point données, et sans lesquelles il aurait été condamné à un empirisme stérile. Or, ces théories, à la fois nécessaires et antérieures à l'observation, qui pouvait les lui fournir, sinon la théologie? Grâce à elle, il anima chaque corps d'une vie semblable à la notre ou lui superposa une force analogue à celle ([ue nous sommes, et crut naïvement avoir ainsi explique les phénomènes qui frap})aient ses regards. Mais autour de ces conceptions enfantines se groupèrent bientôt des observations précises, qui servirent ensuite de base à des conceptions plus savantes.

Quant il la métaphj'sique, dont la domination se place entre celle de la tliéologie et celle de la physique, et qui

participe k quelque degré au caractère de l'une et de l'autre, Comte la décrit plus brièvement. Il montre seulement qu'à mesure que la théologie se retire du domaine spéculatif, la métaphysique l'occupe provisoirement, en attendant que la phj'sique puisse définitivement s'v établir. C'est ainsi que les divinités font place aux entités, et les entités aux phénomènes dans l'explication (les choses; c'est ainsi que l'esprit théologique recule devant l'esprit critique, et celui-ci devant l'esprit positif qui finit par tout envahir.

De l'ordre spirituel Auguste Comte passe à l'ordre temporel, où il distingue également plusieurs phases. De même, dit-il, que l'esprit théologique a d'abord prédominé dans le premier, l'esprit militaire a d'abord prédominé dans le second. Sa prédominance a marqué le point de départ d'un développement matériel dont le triomphe de l'esprit industriel marquera la fin, comme il est facile dès aujourd'liui de le prévoir, en observant qu'il }• a eu décroissance continue de l'esprit militaire et croissance continue de l'esprit industriel depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. L'esprit militaire a rempli un offire éminent et indispensable à ces époques primitives où les hommes vivaient dans un isolement relatif et éprouvaient pour le travail une répulsion profonde. En les enrôlant pour la guerre, en les faisant concourir à un but commun soit d'attaque, soit de défense, les chefs militaires les ont organisés en société; en leur imposant le travail, même parla force et la contrainte, au point de les réduire quelquefois en esclavage, ils ont favorisé le premier essor de l'industi'ie et de la proiluction. ^lais leur office, si important qu'il fût, ne pouvait être que provisoire.

Quand Rome eut conquis le monde et que l'activité militaire n'eut plus ni objet, ni aliment, l'activité industrielle commença ce mouvement fécond qui a produit de nos jours tant de merveilles. Mais, de même qu'il y a eu, dans l'ordre spirituel, un état intermédiaire entre l'état théologique et l'état scientifique, à savoir l'état métaphysique, il y a eu, dans l'ordre temporel, un état iulemiédiaire entre l'élat militaire et l'état industriel: c'est l'état juridique qui a tenu et tient encore tant de place dans la société.

Pour compléter cette théorie des troi§ états, Auguste Comte fait ressortir les affinités réelles ou prétendues qu'il trouve entre chacun des états spirituels et l'état temporel correspondant. Malgré la rivalité qui a souvent éclaté entre le pouvoir tliéologique et le pouvoir militaire, il juge qu'il y a entre eux une convenance inconlestalde. Le premier, en effet, consacre le second et le rend éminemment respectable aux yeux de tous ; le second prête son bras au premier et le protège contre ses ennemis. Quanta l'esprit scientifique et à l'esprit industriel, ils ont des rapports qui frappent les yeuxles moins clairvovants: ils sont, en effet, entre eux ce que sont entre elles la théorie et la pratique. Il n'y a pas jusqu'à l'esprit métapiiysique et à l'esprit juridique qui ne s'appellent et ne se complètent mutuellement. Ne voyonsnous pas les légistes et les métaphysiciens dominer aujourd'hui ensemble la plupart des sociétés européennes, et serait -il i)Ossible de détruire l'ascendant des uns sans dissiper le prestige des autres.

Quelques-unes de ces idées d'Auguste Comte nous paraissent très vraies et très ingénieuses, par exemple.

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celles qui regardent la direction de la progression so (•iale et les causes qui l'accélèrent ou la retardent. Quant à la ffuestion de la hiérarchie à établir entre les principes qui déterminent le mouvement social, elle peut donner lieu et a donné lieu de fait à de graves discussions. Leplus célèbre philosophe de l'Angleterre, M. Herbert Spencer, dont on avait voulu faire un simple disciple de Comte, se défend de partager sur ce point, de même que sur beaucoup d'autres, l'opinion del'auteur français, et déclare même qu'il en professe une toute contraire. Tandis qu'Auguste Comte fait dépendre tout le mouvement sociable nos idées, Herbert Spencer le fait dépendre de nos sentiments. Celui- ci est bien ici le représentant de cet esprit anglais qui explique tout par les sentiments, les intérêts, les habitudes, parce qu'il se déploie dans un milieu où ces principes d'action sont en effet prépondérants, tandis que celui-là est tout à fait l'interprète de cet esprit français qui rend compte de tout par l'idée, parce qu'il se développe dans une société où c'est toujours à l'idée pure qu'on fait appel, et où l'on croit toujours que la phih)sophie peut modifieiprofondément la nature des choses. Du reste, si nous avions à nous prononcer entre ces deux opinions, c'est ù celle de Comte que nous donnerions la iiréféreuce. Xous croyons avec lui, etaussiavecJouffroy, ([uece n'est pas }»ar l'instinct, qui est toujours immobile, mais par l'intelligence qui est toujours en mouvement, ({u'il faut expliquer le mouvement des sociétés humaines.

Quant à la théorie des trois états, nous l'avons déjii discutée précédemment. Cependant il faut bien y revt

nir, puis([iie Comte y revient liii-inêine et qu'elle est d'ailleur.s le rondpiiieut non seulement de sa sociologie, mais encore de sa philosophie tout entière. Nous avons déjà remarqué f{Uô le mouvement scientifique se produisit chez les Grecs avant le mouvement métaphysique, au lieu de le suivi'e, comme il aurait dii le t'aii'e d'après la théorie de Comte. Non seulement la science devança la métaphysique, mais elle la fit souvent à son image, l'iaton demandait, bien avant Auguste Comte, une iniliat ion scientifique préalable à ceux ([ui voulaient se ivreravec lui à l'étude de la philosophie, et on connait rinscri})tion qu'il avait fait gi'aver sur la porte de son école: « Que personne )i'entreici s'il n'est géomètre! » Aussi Aristote reprochait-il aux platoniciens d'avoir appliqué à toutes les parties de la connaissance les procédés de la géométrie et d'avoir couru la philosopiiie comme une mathématique universelle. Lui-même, qui était avant tout un grand physicien et un naturaliste éminent, étendit a toutes les sciences la métiiode d'observation et de classificatioa des sciences naturelles, et aboutit ainsi à faire prédominer, dans sa philosophie, le l'éel sur l'idéal, les vérités de faitsur les vérités de raison. Les idées métapliysiques une fois répandues partout, grâce à Platon et à Aristote, les idées scientifiques vontelles du moins re}»ai'aitre avec un nouvel éclat? Xon. ce qui ap})arait après elles, ce sont les idées théologiques, lue religion, qui substituait aux causes et aux forces abstraites, alors reconnues, des volontés particulières, la religion chrétienne arrive et se constitue paisiblement dans ce nnlieu tout saturé, suivant l'expression de M. llenouvicr, de science et de méta[diysi(iue. La théorie

des trois états reçoit ici le plus éclatant démenti qu'il soit possible d'imaginer.

D'ailleurs les trois états tliéologique, métaphysique, positif, dont parle Auguste Comte, ne sont ni aussi profondément distincts, ni aussi radicalement incompatibles qu'il a l'air de le croire. En même temps que le polythéisme grec conçoit Minerve, Vénus, Thémis, comme des divinités, il les conçoit comme des types de sagesse, de beauté, de justice, c'est-à-dire comme des entités : il se place au point de vue théologique et au point de vue métaphysique tout à la fois. En même temps que la philosophie platonicienne et la philosophie cartésienne conçoivent Dieu comme le bien absolu, conmie la perfection suprême, c'est-à-dire, à ce qu'il semble, comme une simple entité, elles lui accordent la plénitude de l'être, de l'activité, de la vie : elles le conçoivent comme une vraie divinité. Ici encore le point de vue théologique et le point de vue métaphysique sont inséparables. En même temps que je conçois un phénomène comme constamment subordonné à un autre, c'est-à- dire comme soumis à une loi, ce qui est le point de vue positif, rien ne m'empêche, si j'ai de bonnes raisons pour cela, de concevoir et le phénomène subordonné, et le phénomène subordonnateur, et tous les })hénomènes possibles comme émanés d'un être premier, ilernière raison de tout ce qui est, ce qui est le point de vue métaphysique et le point de vue théologique tout ensemble. On dira peutêtre que ces phénomènes se produisent d'une manière si régulière, conformément ;i des lois si invariables qu'on ne saurait les attribuer à la volonté mobile de l'Etre SLipréinc. Mais où a-t- on pris que la volonté d'un tel

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être est mobile? Elle est, au contraire, suivant tous les métaphysiciens de quelque valeur, d'une immutabilité absolue. La science, qui est le domaine des phénomènes, des causes secondes, n'exclut donc pas la métaphysique, qui est la sphère des réalités, des causes premières. lUen loin de l'exclure, elle la suppose; car il y a dans notre esprit un mouvement aussi naturel et aussi légitime que tous ceux qui tiennent à notre essence, qui nous empêche de trouver dans un phénomène la raison suffisante d'un autre, et qui nous élève jusqu'à l'àme et à Dieu, comme aux seules causes véritables.

Les vues de Comte sur l'ordre temporel ne sont pas plus irréprochables que ses vues sur l'ordre spirituel. Ici encore il se représente, comme profondément distincts et comme radicalement incompatibles, des éléments sociaux qui se mêlent sans cesse et qui s'impliquent mutuellement : nous voulons parler de l'élément militaire, de l'élément juridique et de l'élément industriel. Non content d'établir des rapports peu exacts et singulièrement forcés entre l'esprit militaire et l'esprit théologique, il prétend que le premier, après avoir dominé, comme le second, à l'origine des sociétés, est comme lui en voie de décroissance et ne tardera pas à disparaître du milieu des peuples civilisés. Il dit la même chose, mutatis ))iutandis,de l'esprit juridique qu'il rapproche de l'esprit métaphysique, et n'a des éloges que pour l'esprit industriel, qui lui parait le digne complément de l'esprit scientifique. Ce sont là, suivant nous, de graves erreurs. Ni l'esprit militaire ni l'esprit juridique ne sont près de disparaître de la société; ils ne sont même paa

en voie de décroissance, quoi qu'en dise Comte ; cette sociologie, à laquelle il lait souvent appel, le prouve surabondamment. Ils ne peuvent jamais ni disparaître, ni sensiblement dècroitre: cette biologie qu'il invoque si volontiers en fait foi. Il y a toujours eu et il y aura touoursdans le monde des nations qui seront en désaccord, et, au sein de ces nations, des individus qui se cherche ront querelle, sans quoi l'homme ne serait plus homme. Il faudra donc bien qu'il y ait toujours des soldats pour défendre les unes et des juges pour réprimer les autres. 11 en est du corps social comme d'un corps vivant: il doit avoir des organes non seulement pour se nourrir et et pour communiquer avec le dehors, mais encore pour se protéger. Le réduire k la classe de ses savants et à celle de ses industriels et lui oter ses hommes de guerre et ses liommes de loi, ce serait le réduire à ses organes dénutrition et de relation et le priver de ses organes de défense ; ce serait le livrer désarmé aux ennemis du dehors et à ceux du dedans, et le condamner par conséquent k une mort certaine. Dans l'ordre social, pas plus que dans l'ordre individuel, le progrès ne consiste k atrophier ou k supprimer un organe et k développer les autres outre mesure : il consiste k les exercer tous concurremment et à les maintenir dans ce sage équilibre qui constitue k la fois la santé et la vigueur.

Les principes de la dynamique sociale une fois établis, Comte les vérifie et les applique : il trace un vaste ta - Ideau de l'histoire universelle, où il expose successivement l'état théologique, l'état métaphysique et l'état scientifique de l'humanité, sauf k distinguer, dans l'état théologique lui-même, l'âge du fétichisme, celui du po-

lythéisme et celui du monothéisme, qui en ont été les différentes phases. C'est une vi'aie philosophie de l'histoire, assez largement conçue et assez vigoureusement exécutée, qui arrache un cri(ra(hniration à Stuart Mill : « Il est impossible, s'écrie l'illustre penseur anglais, de donner même une faible idée du mérite extraordinaire de cette analyse liistorique. Il faut la lire pour l'apprécier. Quiconque se refuse k croire que de la philosophi' de l'histoire on puisse faire une science, doit suspendre son jugement jusqu'après la lecture de ces volumes de M. Comte. »

Nous convenons volontiers que ce travail a de la valeur et qu'il place son auteur k un rang élevé parmi ceux qui ont essa^'é de donner k l'histoire un caractère systématique ; mais nous sommes loin de le regarder comme irréprochable. En se boi'nant à étudier les races supérieures de l'humanité et eu négligeant de tenir compte des races inférieures, qui semblent condamnées k une éternelle enfance, Comte a, comme on l'a dit, simplifié sa tâche, mais il lui a donné un caractère plus ou moin» arbitraire. En s'abstenant généralement de citer des noms d'hommes ou de peuples, il a élevé du prenuer coup la sociologie dans la sphère des généralités, dans la région des princij)es, maisilsVst privé de l'avantage, si important pour celuiqui veut fonder une science nouvelle, de l'appuyer sur des faits précis et de prouver qu'elle est en plein accord avec Texpérience, c'est- k-dire avec la claire perception de la réalité. En décomposant l'âge tliéologique en trois autres seulemeid, il a \ni se montrer conséquent avec certaines idées préconçues, mais il a peu respecté l'histoire, qui nous atteste que le

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panthéisme a eu sa place dans nos annales religieuses, tout aussi bien que le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme ^ . En affirmant que le fétichisme a été l'état initial de l'humanité, il est peut-être dans le vrai, mais il se fonde moins sur l'observation extérieure, la seule qu'il reconnaisse positivement, que sur l'obser vation intérieure qu'il a si souvent condamnée, en quoi il est assez peu conséquent. C'est, en effet, parce qu'il constate dans l'homme, étudié psychologiquement, la tendance à se projeter, pour ainsi dire, au dehors, à concevoir les êtres extérieurs à l'imagede lui-même et à les animer de sa vie, qu'il soutient qu'à l'origine l'homme a dû obéir à cette tendance encore plus qu'aujourd'hui. Mais ce n'est là qu'un détail. En général, Auguste Comte suit la seule méthode d'observation externe, et c'est de là que viennent et les vérités et les erreurs dont son livre est rempli. Il montre fort bien que, pour déterminer les véritables lois des sociétés, il importe avant tout d'observer les faits sociaux et qu'il faut, par conséquent, faire reposer la politique sur l'histoire. Ses idées sur ce point se distinguent avantageusement de celles de la plupart des auteurs du dix-huitième siècle, qui spéculaient à perte de vue sur le meilleur état social j)0ssible, sans se préoccuper des conditions historiques nécessaires à sa réalisation. Il a fait très bien voir aussi que, pour qu'une nation soit florissante et prospère, il faut que les classes intelligentes y soient les classes dirigeantes et que les principes constitutifs de toute société

1 V. la savante élude de M. l'illoii sur ]es religions de l'Inde, .-iiuirf philosophique, i96S, p. :?17.

AUGLSTE COMTK KT LITTRK Vj.",

ne soient pas sans cesse battus eu brèche et remis eu question. Mais, si Auguste Comte a bien l'ait de consulter l'observation sensible, il a eu tort de négliger l'observation psychologique et l'intuition rationnelle. C'est faute d'avoir demandé à la conscience et à la raison les notions essentielles de liberté morale, de devoir et de droit, qu'il leur fait si peu déplace dans sa sociologie et qu'il traite de l'histoire humaiiie à peu près comme de l'histoire naturelle.

C'est' pour cela que le progrès lui apparaît comme le ré-sultat nécessaire de la nature des choses, et non comme un effet possible de nos libres efforts. C'est pour cela que les faits les plus anormaux, tels que l'esclavage et le régime des castes, sont, à ses veux, des phénomènes tout simples, qui ont eu, à leur jour et à leur heure, leur légitimité, et qui ne doivent ni nous irriter, ni nous émouYoir. La fameuse théorie des trois états, qui est le fond même de sa doctrine, s'explique également par les défauts et les lacunes de sa méthode. Profondément dédaigneux de la conscience et de la raison, qui pouvaient seules lui fournir l'idée de cause et le principe de eau- .salité, et uniquement épris des sens, qui ne pouvaient lui donner que des faits et des lois, c'est-à-dire des faits généralisés, il a conçu comme l'idéal delà connaissance une synthèse scientifique d'oii toute cause serait exclue et qui ne comprendrait que des faits, puis il a condamné très logiquement l'état tliéologique et l'état meta physique, qui admettent des causes, et déclaré seul légitime l'état positif qui n'en reconnaît point. Toute la question est de savoir s'il y a réellement des causes, comme le genre humain l'a toujours cru, ou s'il n'y en

a point, comme Comte et avant lui Hume l'ont prétendu. On ne peut pas affirmer qu'il y en a, si l'on n'admet, comme notre philosophe, d'autre moyen de connaître que les sens, car ils ne nous montrent entre les faits que (les rapports de succession et non des rapports de causalité. Mais on est parfaitement fondé à soutenir qu'il y en a. si l'on reconnaît, avec tout le monde, la conscience et la raison comme moyens de connaître ; car la première atteste à chacun de nous qu'il est la cause et la cause libre de certains actes, et la seconde nous porte invinciblement à remonter, non seulement de tout phénomène à sa cause, mais encore de toute cause seconde à une cause première.

Pour juger définitivement et sans appel le positivisme, il suffit de le classer : il rentre dans le groupe des systèmes connus sous le nom de sensualistes. Comme tous les systèmes de cette catégorie, il mutile la psychologie, car il ne voit dans l'homme qu'une partie de son être, les sens ; il mutile la logique, car il ne regarde comme légitime qu'une partie de la connaissance, la connaissance sensible ; il mutile la science, car il ne considère comme des objets réels que les objets du dehors. Le positivisme n'est pas la philosophie des esprits étendus et complets, pas plus que celle des natures fines et délicates; c'est, comme on l'a dit, celle de ces fils de la terre dont parle Platon, qui ne croient qu'à ce que leurs yeux, voient et à ce que leurs mains peuvent toucher.

Voilà les grandes lignes de la philosophie d'Auguste Comte, telle qu'il l'a exposée dans la première partie de sa carrière intellectuelle, dans celle où il a été suivi par Stuart Mill. Littré et d'autres hommes éniinenis.

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On voit que ce penseur célèbre a eu tort île condamner, comme illégitimes, toutes les connaissances rationnelles et de n'admettre d'autres connaissances que celles qu'il nomme positives ; car nous connaissons les êtres et les causes, quoi qu'il en dise, aussi bien que les faits et les lois. Il a également eu tort de soutenir que l'esprit humain débute toujours par la religion, continue par la métaphysique et finit par la science ; car non seulement il ne suit pas constamment cette marche, mais il n'y a nulle "nécessité qu'il sorte de l'un de ces états pour entrer dans les autres, vu qu'ils l'épondentà des besoins divers, mais simultanés, de notre nature et à des faces diverses, mais coexistantes, de la réalité. On voit enfin que, malgré la prétention qu'il affiche de rester sur le terrain delà positivité. il a été fréquemment obligé d'en sortir, pour se lancer dans des spéculations niétaph}' siques ou historiques d'une exactitude plus que douteuse. Mais il en est sorti bien plus complètement encore dans la deuxième partie de sa carrière, quand il a exposé ses vues sur la morale, la politique, la théologie, et qu'il s'est érigé en grand pontife d'une religion nouvelle. C'est ce qu'il nous reste maintenant à faire voir.

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