LES BASES FONDAMENTALES DU SOCIALISME MARXISTE
a) Les éléments scientifiques du marxisme.
« Avec eux le socialisme devint une science qu'il s'agit maintenant de développer plus amplement avec toutes ses particularités et connexités ».
Engels : « La révolution de la science faite par M. Eugène Dühring. »
Lasocialdémocratie allemande reconnaît aujourd'hui, comme base théorique de son action, la doctrine sociologique développée par Marx et Engels, et par eux dénommée : socialisme scientifique. Ce qui veut dire que, tandis que la social-démocratie, en tant que parti d'action, représente certains intérêts et certaines tendances, et lutte pour des fins par elle-même fixées, elle part en déterminant ces fins, en der-
nier lieu et de façon définitive, d'une notion initiale dont la solidité est prouvée par des démonstrations objectives, basées exclusivement sur l'expérience et la logique. Car tout ce qui ne peut pas être démontré de cette façon n'est pas de la science et n'est basé que sur des opinions subjectives et de vagues suppositions.
Dans toutes les sciences on peut distinguer entre la doctrine pure et la doctrine appliquée. La première consiste en formules axiomatiques, découlant d'un ensemble expérimental indiscutable, et conséquemment considérées comme universellement reconnues. Elles constituent, dans la théorie, l'élément immuable. De l'application de ces formules aux phénomènes isolés ou dans les cas particuliers de la pratique, se constitue la science appliquée : les notions qui en découlent, condensées en maximes, deviennent les formules de la science appliquée. Elles constituent, dans la doctrine, l'élément variable.
Les expressions imimmble et variable doivent être comprises d'une manière relative. Même les formules de la science pure sont sujettes à des variations, qui, cependant, se manifestent le plus souvent par des restrictions. A mesure que la science se répand, des formules, considérées auparavant comme absolument exactes, sont reconnues n'être plus que d'une précision approximative, complétées par des formules nouvelles qui en limitent la valeur .tout en élargissant le domaine de la science pure. Inversement, dans la science appliquée, les formules isolées conservent pour des cas spéciaux une va-
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leur durable. Une formule de la chimie agricole ou de 1 électro-technique, une fois vérifiée, reste valable dès que les prémisses sur lesquelles elle est construite se trouvent répétées. Mais la multiplicité des éléments hypothétiques et de leurs connexités possibles produit une quantité infinie de ces formules, en même temps qu'un déplacement ininterrompu de leur valeur comparative réciproque. Sans cesse, la pratique crée de nouvelles notions de savoir, en changeant l'aspect général des choses, et elle fait passer, d'une façon ininterrompue, dans la rubrique des méthodes démodées ce qui, à tel moment, fut une découverte toute nouvelle.
Jusqu'ici, et bien que d'importants travaux préparatoires ne fassent pas défaut, la décortication systématique de la science pure du socialisme marxiste n^a pas été entreprise encore. L'exposé bien connu de sa conception de l'histoire par Marx, contenu dans l'avant-propos ée Critique de f économie politique Qi\di troisième partie du livre d'Engels : Le développement du socialisme d'utopie en science doivent être en premier lieu mentionnés ici. Dans l'avant-propos en question, Marx expose les bases générales de sa philosophie de l'histoire ou sa sociologie en des formules d'une netteté et d'une lucidité extraordinaires. Une manque là aucun élémentessentielde la conception philosophicohistorique marxienne.
L'ouvrage d'Engels est en partie une rédaction moins aride, en partie une amplification des formules marxistes. L'auteur y traite des
phénomènes particuliers de l'évolution de la société moderne — bourgeoise suivant l'expression de Marx — et il y développe plus largement le cours de cette évolution, de sorte qu'à plusieurs endroits du livre on pourrait parler déjà de : science appliquée. Certains passages pourraient être supprimés sans que pour cela l'idée fondamentale soit entamée. Mais dans ces formulations principales, l'exposé est encore assez général, pour pouvoir être revendiqué par la science pure du marxisme. Et cette revendication est justifiée par le fait que le marxisme veut être plus qu'une abstraite théorie historique. Il prétend être à la fois une théorie de la société moderne et de son évolution. On pourrait à la rigueur qualifier cette partie de la doctrine marxiste de doctrine appliquée. Mais pour le marxisme elle constitue une application absolument essentielle, sans laquelle cette doctrine perdrait, ou à peu près, toute signification comme science politique. Aussi bien les formules générales ou principales de cet exposé de la société moderne doivent-elles être considérées comme faisant partie de la pure doctrine marxiste. Si l'ordre social actuel, basé juridiquement sur la propriété privée et la libre concurrence, n'est dans l'histoire de l'humanité qu'une phase particulière, il est cependant, pour le monde civilisé contemporain, la phase générale et durable. Tout ce qui, dans la caractérisation marxiste de la société bourgeoise et de son évolution, revendique la reconnaissance sans conditions (c'est-à-dire : indépendante de particularités nationales ou lo-
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cales) ferait oonséquemment partie du domaine de la doctrine pure, tandis que tout ce qui a rapport aux pliénomènes temporaires et locaux et aux conjectures, toutes les formes spéciales de l'évolution, appartiendrait à la science appliquée. 11 est de mode, depuis quelque temps, de discréditer toute critique tant soit peu analytique de la doctrine marxiste, par le mot : scolastique. Cette façon de faire est très commode. Mais à notre avis l'examen des idées et la séparation de l'accidentel du réel sont toujours nécessaires si, du moins, on ne veut pas que les idées s'affaiblissent ou que les déductions n'en deviennent des dogmes pétrifiés. La scolastique n'a pas fait que couper des cheveux en quatre. Elle n'a pas exclusivement fait le jeu de l'orthodoxie. Elle a aussi, en analysant avec netteté les dogmes de la théologie, aidé beaucoup à la défaite du dogmatisme. Elle a miné les remparts, dont l'orthodoxie dogmatique s'entourait contre le libre esprit de la critique philosophique. Sur le terrain préparé par la scolastique a poussé la philosophie de Descartes et de Spinoza. Car il y a deux sortes de scolastique : l'apologétique et la critique. Cette dernière a toujours fort déplu à toutes les orthodoxies.
En divisant ainsi la doctrine marxiste de la façon indiquée, nous trouvons un critérium d'appréciation de certaines formules pour le système tout entier. Avec chaque formule de la science pure une pierre fondamentale serait arrachée, et une grande partie de l'édifice, privée de ses bases, menacerait ruine. Il n'en
est pas de même des formules de la science appliquée. Celles-là peuvent tomber sans que le fondement en soit le moins du monde ébranlé. D'entières séries de formules de la science appliquée pourraient disparaître, sans entraîner dans leur chute les autres parties. Ce qu'il faudrait prouver c'est que, dans la construction des parties moyennes, des fautes aient été commises. Mais où ces fautes-là n'apparaissent pas, il faut bien conclure, fatalement, que dans les bases mêmes il y ait quelque chose qui cloche.
Il est en dehors du but du présent livre d'entreprendre ce triage systématique jusque dans ses particularités de détail. Il ne s'agit pas d'un exposé définitif et d'une critique de la doctrine marxiste. Il me suffit de caractériser — comme formant les éléments principaux de ce qui, à mon avis, constitue l'édifice de la pure science marxiste — le programme déjà mentionné du matérialisme historique, la doctrine de la lutte des classes en général et la lutte de classe entre bourgeoisie et prolétariat en particulier, ainsi que la théorie de la plus-value avec la théorie du mode de ijroduction de la société bourgeoise, et les tendances évolutionnistes qu'elle comporte. Tout comme les formules de la science appliquée, celles de la science pure diffèrent entre elles, quant à leur valeur par rapport au système.
Ainsi nul ne niera que l'élément le plus important dans les bases du marxisme, pour ainsi dire : la constitution qui anime le système tout entier, soit sa spécifique théorie de Vhistoire, connue sous le nom de : conception matéria-
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liste de l'histoire. Avec elle se maintient — ou tombe — le principe môme. Et à mesure qu'elle subit des restrictions, les autres éléments constitutifs en ressentent le contre-coup. Tout examen de sa valeur doit donc avoir pour point de départ la question si, et si oui, jusqu'où cette théorie est admissible.
b) La. théorie matérialiste de l'histoire et la nécessité historique.
« Nous RAdons, envers nos adversaires, à prouver le principe essentiel (le côté économique) par eux nié, et alors nous n'avions pas toujours le temps, la facilité et Toccasion pour faire ressortir suffisamment les autres facteurs participant à l'action réciproque ».
F. Engels, Lettre de 1890, publiée dans le « Soz.
Akademiker, » octobre 1895).
La question de l'exactitude de la conception matérialiste de l'histoire est la question de la nécessité historique et de ses causes. Etre matérialiste signifie, en premier lieu, dériver la nécessité de tout ce qui arrive du mouvement de la matière.
Le mouvement de la matière, d'après la doctrine matérialiste, obéit nécessairement à certaines lois. Nul événement sans son effet nécessaire, nul effet sans cause matérielle. Mais comme le mouvement de la matière détermine réclusion des idées et des tendances de volonté,
celles-là aussi, et avec elles tout ce qui arrive, sont nécessaires dans l'humanité. Ainsi le matérialiste est-il un calviniste sans Dieu. S'il ne croit pas à la prédestination ordonnée par un Dieu, il croit pourtant — ei'ûdoit croire — qu'à partir de n'importe quel moment tout ce qui arrive désormais est déterminé d'avance par l'ensemble delà matière existante et par les relations réciproques des forces qu'elle engendre.
L'application du matérialisme dans l'interprétation de l'histoire signifie donc, en premier lieu, l'affirmation de la nécessité de toutes les phases et évolutions historiques passées et à venir. La question, pour le matérialiste, est uniquement : de quelle façon se manifeste, dans l'histoire de l'humanité, cette nécessité ? quel élément ou quels facteurs moteurs y sont décisifs? quelle est la relation réciproque de. ces divers facteurs et quel est le rôle qui incombe, dans l'histoire^ à la nature, à l'économie, aux institutions juridiques et aux idées ?
Marx, à l'endroit déjà indiqué, dit qu'il considère comme le facteur déterminant les forces productives matérielles et les conditions de production humaines de tout temps. « Le mode de production de la vie matérielle détermine tout d'abord le processus social, politique et spirituel de la vie. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être. C'est au contraire leur être social qui détermine leur conscience.
« Arrivées à un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société se trouvent en contradiction avec les
conditions de production existantes, ou, pour employer le terme juridique, avec les conditions de propriété au milieu desquelles elles s'étaient mues jusque là. De formes d'évolution des forces productives qu'elles étaient, ces conditions se changent en entraves. C'est alors que le monde entre dans l'ère d'une révolution sociale. Avec la modification des bases économiques, le colossal édifice social ( les institutions juridiques et politiques, auxquelles répondent certaines formes de la conscience sociale) évolue plus ou moins rapidement... Une forme sociale n'est jamais détruite avant que toutes les forces productives qu'elle peut comprendre ne soient arrivées à leur développement, et des relations de production nouvelles ne les remplacent pas, tant que leurs conditions matérielles d'existence ne sont pas écloses dans le sein même de l'ancienne société... Les conditions de production bourgeoises sont la dernière forme antagoniste de l'évolution de la production sociale... mais les forces productives qui se développent dans le sein de la société bourgeoise engendrent en même temps les conditions matérielles nécessaires à la solution de cet antagonisme. Avec cette ère sociale, la phase préhistorique de la société humaine est donc close » (Avant-propos à Critique de V économie politique).
Je veux remarquer en passant que la phrase finale, et le mot u dernière, » dans la phrase précédente, ne sont que de simples affirmations dont la valeur n'est pas à prouver. Et pour la théorie aussi elles sont insignifiantes. Elles font
plutôt partie déjà des applications et nous pouvons ici passer outre.
Quant aux autres passages — sans mentionner maintenant le « plus ou moins rapidement » (fort significatif d'ailleurs !) — ce qui attire le plus l'attention, c'est leur forme apodictique. Ainsi, dans la seconde phrase de la citation, le mot « conscience » et le mot « être » sont opposés l'un à l'autre d'une façon tellement brutale^ que l'on serait tenté de croire que l'auteur considère les hommes, purement et simplement, comme des agents vivants de puissances historiques,dont ils exécutent, bon gré mal gré, l'œuvre. Et cette impression n'est que quelque peu modifiée par une phrase pas reproduite ici où Marx affirme la nécessité de distinguer, dans les révolutions sociales, entre la révolution matérielle dans les conditions de la production et les « formes idéologiques... » où les hommes deviennent conscients de ce conflit et le vident par les armes. Dans l'ensemble, la conscience et la volonté des hommes apparaissent comme un facteur absolument subordonné à l'évolution matérielle.
Nous trouvons une phrase d'une nature non moins dé.terministe dans l'avant-proposdu premier volume du « Capital ». « 11 s'agit — dit l'auteur, en traitant des lois naturelles de la production capitaliste — de ces tendances qui se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer. » Et cependant là où tantôt il était parlé encore de « loi », il surgit à la fin, et au lieu de cette conception rigide, une autre, plus souple : la (e?idance. Et en tournant la page on rencontre
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cette affirmation si fréquemment citée, que la société peut « abréger et adoucir » les maux de l'enfantement des phases de l'évolution naturelle.
Beaucoup plus conditionnel apparaît l'assujettissement des hommes aux conditions de production, dans l'exposé que F. Engels (pendant la vieencorede Marx etd'accord avec lui) donne, dans sa brochure contre Dühring, du matérialisme historique. 11 dit là, que « les causes dernières » (déterminantes) de tous les changements sociaux et des révolutions politiques ne doivent pas être cherchées dans les têtes dés hommes, mais dans les changements des formes de la production et de l'échange. « Dernières causes. )> Cela comporte pourtant des causes coopérantes d'une autre essence, des causes de deuxième, troisième degré et il est évident que, plus longue est la série de ces causes^ plus — quantitativement et qualitativement — limitée est la force déterminatrice des causes dernières. Le fait de leur action reste acquis, mais la formation finale des choses ne dépend pas que de lui. Une action qui est le résultat de plusieurs forces combinées ne peut être évaluée avec exactitude que si toutes ces forces sont connues et peuvent être mises en compte d'après leur valeur intégrale. Le fait de ne pas connaître une force, de valeur même minime, peut — tout mathématicien le sait — avoir pour conséquences des déviations fort considérables.
Dans ses écrits ultérieurs, Engels a davantage encore limité la force déterminatrice des
conditions de production. Notamment dans deux lettres, publiées dans le Sozialistische Akademiker du mois d'octobre 1895, et dont Tune date de 1890, l'autre de 1S94. Là sont énumérées des « formes de droit », des théories politiques, juridiques, philosophiques, des considérations religieuses, c'est-à-dire des dogmes, comme autant de facteurs qui influencent le cours des luttes historiques et qui, souvent, en déterminent, « d'une façon prépon- I devante, l'aspect. » « Ce sont donc d'innombra- \bles forces, se croisant sans cesse ; un groupe iinfinide parallélogrammes de forces (Kräftepa- |rallelogramme), qui engendrent une résultante I — l'événement historique — laquelle, à son tour, ■peut être considérée comme le produit d'un facteur agissant comme une entité inconsciente et sans volonté. Car ce que chacune de ces forces veut est empêché par toutes les autres, et la résultante de leur action combinée est une chose qu'aucune d'elles na voulue. » (Lettre de 1890). « L'évolution politique, juridique, philosophique, religieuse, littéraire, artistique, etc., a pour base l'évolution économique. Mais toutes elles réagissent l'une sur l'autre et sur la base économicjue. » (Lettre de 1895). On reconnaîtra que ceci diffère quelque peu de ce que Marx dit dans les passages cités plus haut.
Personne ne prétendra cependant que Marx et Engels, à un moment donné, aient perdu de vue le fait que des facteurs non-économiques influent sur la marche de l'histoire. On pourrait invoquer d'innombrables passages de leurs premiers écrits contre une pareille prétention.
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Mais il s'agit ici de gradations et non pas de savoir'si l'existence des facteurs idéologiques est reconnue. Il s'agit de savoir daiis quelle proportion leur influence 6^wetleur signification pour l'histoire sont reconnues. Et sous ce rapport-là il est impossible de nier que Marx et Engels, à leur début, aient attribué aux facteurs non-économiques une beaucoup moindre influence sur l'évolution des sociétés, une réaction de beaucoup inférieure sur les conditions de la production, que dans leurs écrits ultérieurs. Ceci s'explique par l'évolution naturelle de toute nouvelle théorie. D'abord ces théories se formulent en des termes brutaux, apodictiques. Pour se faire admettre elles doivent démontrer la caducité des théories anciennes, et dans cette discussion la partialité et l'exagération s'expliquent parfaitement.
Dans la citation qui figure comme épigraphe en tête de ce chapitre, Engels reconnaît le fait sans détours etil ajoute : « Malheureusement il arrive trop souvent que l'on pense avoir entièrement compris une théorie et que l'on croit pouvoir la défendre telle quelle, dès qu'on s'est familiarisé avec ses principales formules. » Celui qui, de notre temps, applique la théorie matérialiste de l'histoire, doit l'appliquer dans sa forme la plus développée et non pas dans sa forme primitive, c'est-à-dire qu'il est obligé de tenir compte — à côté de l'évolution des forces productives et des conditions de la production — des conceptions juridiques et morales, des traditions historiques et religieuses de chaque époque, des influences géographiques et des influences natu-
relies autres dont, après tout, la nature humaine elle-même et ses aptitudes spirituelles font partie. 11 faut d'autant moins perdre de vue cette obligation qu'il ne s'agit plus uniquement d'explorer les époques passées de l'histoire, mais déjà de l'ébauchage d'évolutions futures où la conception matérialiste de l'histoire doit servir de poteau indicateur de l'avenir.
Eq face des théories qui traitent la nature humaine comme une chose déterminée, immuable, la critique socialiste a démontré les grands changements que la nature humaine a subis aux cours des âges dans les contrées diverses, ainsi que la disposition au changement que manifestent les hommes d'une époque déterminée lorsqu'ils sont placés dans d'autres conditions de vie. De fait, la nature humaine est très malléable en ce qui concerne sa facilité d'adaptation aux conditions naturelles et aux milieux sociaux nouveaux.
Mais il ne faut pas oublier une chose : là où il est question de masses aussi énormes que les nations modernes, avec leurs mœurs et leurs habitudes — produits d'évolutions millénaires — on peut s'attendre d'autant moins à un rapide changement de la nature humaine, même à la suite de très sérieuses révolutions économiques, que les conditions économiques et de propriété ne constituent qu'une partie du milieu social qui influe d'une façon déterminante sur le caractère humain.
Ici encore il faut tenir compte d'une multitude de facteurs, et aux conditions de la production et de l'échange que le matérialisme
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historique invoque en premier lieu comme facteurs d'influence, il faudrait joindre les conditions de groupement territoriales ou d'agglomération, c'est-à-dire la répartition locale de la population et les relations internationales. Il est vrai que tous ces facteurs sont déterminés parles deux premiers, mais, une fois donnés, ils exercent une réaction propre.
Dans une lettre à Conrad Schmidt, datée du 27 octobre 1890, Friedrich Engels a démontré d'une manière admirable comment des institutions sociales se transforment, de produits de l'évolution économique, en facteurs sociaux ayant un mouvement propre, et qui à leur tour réagissent sur celles-ci, dont, suivant les cas, ils peuvent hâter ou retarder l'évolution ou bien qu'ils peuvent guider dans d'autres directions. Gomme exemple, il cite en premier lieu l'Etat, en complétant la définition habituelle de cette institution === organe de la domination des classes et de l'oppression, par cette qualification très significative : produit de la division du travail social.
Le matérialisme historique ne nie donc nullement le mouvement propre des facteurs politiques et idéologiques. Il combat uniquement l'inconditionnalité de ce mouvement individuel, et démontre que l'évolution des bases économiques de la vie sociale — conditions de production et évolution des classes — exerce finalement, sur révolution de ces facteurs, une influence prépondérante.
Néanmoins la multiplicité des facteurs demeure un fait acquis, et il n'est pas toujours fa-
eile de démontrer leurs relations mutuelles d'une façon suffisamment détaillée pour qu'il soit possible d'affirmer exactement d'où, dans un cas donné, émane la plus considérable force d'impulsion. Les causes purement économiques ne font que créer les prédispositions nécessaires à l'adaptation de certaines idées, mais il dépend de la coopération de toute une série d'influences de quelle façon ces idées se répandront à la suite et quelle forme elles adopteront. On fait plus de mal que de bien à l'idée du matérialisme historique en récusant dédaigneusement et a priori^ en les taxant d'éclectisme, la démonstration positive des influences autres que celles d'une nature purement économique et la considération des facteurs économiques autres que la technique de la production et son développement prévu. L'éclectisme — sélection parmi les différents exposés et explications des phénomènes, n'est souvent que la réaction naturelle contre la prétention doctrinaire de vouloir tout faire dériver d'une cause unique et de tout traiter suivant une même méthode. Dès qu'une semblable prétention se manifeste, l'esprit de l'éclectisme se fait jour avec une violence élémentaire. 11 constitue la rébellion du bon sens contre la tendance innée de toute doctrine à rigoureusement comprimer la pensée humaine dans une camisole de force.
Or, plus les facteurs d'essence autre — à côté des facteurs purement économiques — influent sur la vie sociale, plus aussi se modifie l'action de ce que nous appelons la nécessité historique. Dans la société moderne nous distinguons sous
ce rapport deux courants capitaux. D'un côté se manifeste une compréhension toujours plus nette des lois de l'évolution, et notamment de l'évolution économique. A cette compréhension se joint — partiellement comme étant sa cause même, partiellement comme étant sa conséquence— la faculté croissante de diriger l'évolution économique. Au même titre que le physique, le facteur naturel économique devient, à mesure que son essence est comprise, de maître qu'il était, le serviteur des destinées humaines. Théoriquement la société se trouve, vis-à-vis de la force d'impulsion économique, plus libre que jamais, et seule l'antagonisme des intérêts entre ses éléments divers — la puissance des intérêts privés et des groupes — empêche de convertir en liberté pratique cette liberté théorique. Cependant l'intérêt collectif empiète de plus en plus sur l'intérêt particulier, et, proportionnellement et partout où cela a lieu, l'action inconsciente des facteurs économiques diminue. Son évolution s'efTectue de plus en plus vite et de plus en plus facilement. C'est ainsi que des individus et des peuples soustraient une partie toujours plus considérable de leur existence à l'influence d'une nécessité contraire ou indépendante de leur volonté.
C'est parce que les hommes prêtent une attention toujours grandissante aux facteurs économiques, qu'il semble que ceux-ci jouent actuellement un rôle plus considérable que jadis. 11 n'en est rien pourtant. Cette erreur est engendrée par le fait que, de nos jours,, le motif économique se manifeste ouvertement, tandis que
jadis il était rendu méconnaissable sous toutes sortes d'affublements autoritaires et idéologiques.
En idéologies non-déterminées par l'économie et par la nature agissant comme facteur économique, la société moderne est plutôt plus riche que ne l'étaient les sociétés du passé. Les sciences, les arts, un plus grand nombre de relations sociales sont aujourd'hui beaucoup plus indépendants de l'économie qu'à n'importe quelle époque passée. Ou, plus exactement : le degré de l'évolution actuellement atteint laisse aux facteurs idéologiques, et plus particulièrement aux éthiques, le champ plus libre qu'auparavant pour une activité indépendante. Gonséquemment la connexité causale entre l'évolution technicoéconomique et l'évolution des autres institutions sociales devient toujours plus indirecte, et c'est ainsi que les nécessités naturelles de la première déterminent de moins en rnoins le développement de la dernière.
Le a le faut d'airain de l'histoire, subit ainsi une restriction qui, disons-le tout de suite, signifie pour la pratique de. la social-démocratie non pas une diminution, mais une augmentation et une qualification de ses devoirs politicosociaux.
Quoiqu'il en soit, nous voyons aujourd'hui la conception matérialiste de Thistoiresous un aspect autre qu'elle n'avait au début, quand elle fut présentée par ses promoteurs. Dans l'esprit de ceux-ci mêmes elle a subi une évolution et ils ont restreint sa signification absolutiste. C'est là, nous l'avons démontré, le sort de toute théorie.
Ce serait faire un grand pas en arrière que de se détourner de la forme plus mûre que leur a donnée Engels dans ses lettres — lettres que publia le Sozialistische Akademiker — pour en revenir aux définitions originales et leur donner, en invoquant ces définitions, un sens « monistique ». 11 faudrait plutôt compléter, par ces lettres, les définitions primitives. L'idée fondamentale de la théorie ne perdrait pour cela rien de son unité, tandis que la théorie ellemême y gagnerait en valeur scientifique. Par ses compléments mêmes elle devient réellement une théorie de conception historique scientifique. Dans sa forme première elle pouvait devenir, dans la main d'un Marx, la clé pour de grandioses découvertes historiques, mais son génie même eût été entraîné par elle dans toutes sortes d'erreurs. A plus forte raison tous ceux qui ne disposent ni de son génie, ni de son savoir. Comme base scientifique de la théorie socialiste, la conception matérialiste de l'histoire ne peut plus aujourd'hui valoir qu'élargie, et toutes ses applications éventuellement projetées sans égards, ou avec des égards insuffisants pour sa signification intégrale — influence réciproque de causes et d'effets des facteurs matériels et idéologiques — sont, par conséquence, à corriger, soit qu'elles émanent des promoteurs mêmes de la théorie, soit de personnes autres.
Ce qui précède était écrit déjà quand je reçus le fascicule d'octobre 1898 des Deutschen Worte, contenant un article de Wolfgang Heine sur La Philosopliie de lliistolre de Paul Barlli et ses objections contre le marxisme. Heine, dans son article, défend la conception de l'histoire marxienne contre le professeur de Leipzig, qui reproche à Marx d'avoir donné à la conception du « matériel » une signification restrictive exclusivement technico-économique^ de sorte qu'elle devrait plutôt être définie : conception économique de l'histoire. A cette remarque dy professeur Barth, Heine oppose les lettres sus-mentionnées d'Engels (lettres datées de 1890 et de 1895), et il les complète- par quelques observations personnelles fort remarquables concernant les preuves isolées du marxisme et l'origine, le développement et les facultés actives des idéologies. A son avis, la théorie marxiste pourrait faire à l'idéologie des concessions plus considérables qu'elle n'en a fait jusqu'ici, sans pour cela perdre de son unité de conception, et elle devra lui faire ces concessions afin de conserver son rang de théorie scientifique, rendant aux réalités l'hommage qui leur est dû. Il ne s'agit pas de savoir si les auteurs marxistes ont partout reconnu et démontré de façon satisfaisante l'indéniable connexité entre l'influence des idées tradition-
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nelles et les phénomènes économiques nouveaux, mais si cette reconnaissance inconditionnelle est à sa place dans le système de la conception matérialiste de l'histoire.
Au point de vue du principe la question est incontestablement posée correctement. Il s'agit ici, comme, de fait, partout en matière de science, d'une question limitative. De même façon Karl Kautsky pose la question dans son étude : Qu'est-ce que la conception matérialiste de [histoire peut accomplir ? Cependant il faut toujours garder en vue qu'originellement la question ne fut pas posée dans cette forme restrictive^ et qu'on attribua au facteur technicoéconomique une force déterminatrice quasiillimitée dans l'histoire.
D'après Heine il s'agit uniquement de la connexité quantitative entre ces facteurs déterminateurs, et, ajoute-t-il, la solution a « plus d'importance pratique que théorique ».
Je proposerais de remplacer « plus que » par « autant que ». Pour le reste, je partage l'opinion qu'il s'agit ici d'une question d'une importance pratique considérable. 11 est de grande importance pratique, en effet, derectifier — en proportion des connexités quantitatives connues des autres facteurs — des sentences formulées à la suite d'une portée historique exagérée attribuée au facteur technico-économique. Il ne suffit pas que la pratique rectifie la théorie ; la théorie, si elle veut avoir la moindre valeur, doit s'habituer à reconnaître la valeur de la rectification.
Finalement la question se pose de savoir
jusqu'à quel point la conception matérialiste de Fhistoirea droit encore à ce nom, si Ton continue à l'élargir de la façon indiquée en y introduisant d'autres facteurs. De fait elle n'est plus, depuis les explications données par Engels^ purement matérialiste et, moins encore purement économique. Je ne nie pas que le nom et la chose ne s'adaptent pas complètement. Mais je cherche le progrès non pas dans l'effacement, mais dans la précision toujours plus grande des idées, et comme il s'agit avant tout, dans la définition d'une théorie historique, de faire ressortir en quoi elle se distingue des autres, j'adopterais, comme la plus indiquée des définitions, celle formulée par Barth ; « conception économique de l'histoire » pour la théorie historique marxienne.
Dans l'importance qu'elle attribue à l'économie réside sa signification ; de la connaissance et de l'appréciation des faits économiques résultent ses accomplissements considérables pour la science de l'histoire, et l'élargissement que lui doit cette partie du savoir humain. « Conception économique de l'histoire » ne signifie pas forcément que des forces économiques seVles, et des impulsions économiques seules soient reconnues, mais cela veut dire simplement que l'économie est toujours le facteur déterminant suprême et le point de départ de tous les grands mouvementshistoriques. A la formule : «conception matérialistede l'histoire » sontinhèrents,par avance, tous lesjmalentendus qui s'attachent fatalement à l'idée « matérialisme». Le matérialisme philosophique ou physiologique est dé-
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terministe, la conception historique marxiste ne l'est pas, et elle n'attribue pas aux bases économiques de l'existence des peuples une iniluence déterminatrice inconditionnelle sur les formes de cette existence.
c) La doctrine marxiste de la latte des classes et du développement du capital.
Sur le fondement de la conception matérialiste de l'histoire se base la doctrine des luttes déclasse. « Il est de fait — écrit Engels dans son A?iti-Dühring — que jusqu'ici l'histoire tout entière {\) était l'histoire de luttes de classe et que ces classes combattantes sont toujours le produit des conditions et des relations de production, en un mot : des conditions économiques de leur époque. » Dans la société moderne c'est la lutte de classe entre les détenteurs capitalistes des moyens de production et les producteurs spoliés, les salariés, qui, sous ce rapport,la marque de son sceau. Pour la première de ces deux classes Marx a emprunté la qualification de « bourgeoisie » et pour la seconde celle de « prolétariat » à la France, où, à l'époque où il élaborait sa théorie, ces deux termes étaient déjà employés de préférence par les socialistes de ce
(1) Dans la quatrième édition de son étude : L'évolution du socialisme, l'auteur a ajouté à cet endroit : « à l'exception des époques primordiales ».
pays. Cette lutte de classe entre bourgeoisie et prolétariat représente, humanisé, l'antagonisme qui existe dans, les conditions de production actuelles, c'est-à-dire entre le caractère privé du mode d'appropriation et le caractère social du mode diQ production. Les moyens de production sont la propriété de quelques capitalistes qui s'approprient les bénéfices de la production, tandis que cette production elle-même est devenue une opération sociale, c'est-à-dire une fabrication, par beaucoup, d'objets de consommation, avec, pour point de départ, une division et une organisation systématiques du travail. Et cette contradiction en comporte — ou bien a pour complément — une autre : la division et l'organisation systématiques du travail dans l'intérieur des lieux de production (atelier, fabrique, etc.), sont en contradiction avec la vente au hasard des produits sur les marchés.
Le point de départ de la lutte de. classe entre capitalistes et ouvriers est dans l'antagonisme des intérêts, résultant du mode d'exploitation des derniers par les premiers. L'examen de ce mode d'exploitation conduit à la théorie de la valeur et à celle de la production et de l'appropriation de la plus-value.
Ce qui caractérise la production capitaliste et l'ordre social qui repose sur elle, c'est que, économiquement, les hommes se trouvent généralement opposés les uns aux autres en leurs qualités respectives d'acheteurs et de vendeurs. Elle ne reconnaît pas, dans la vie sociale, des conditions formellement légales de dépendance, mais c/^/«27 cette dépendance existe, ré-
sultante de conditions purement économiques, telles que différence de situation matérielle, (^^onditions de salaires, etc. L'ouvrier vend au capitaliste ses facultés productrices pour un certain temps et sous certaines conditions, à un prix convenu : le salaire. Le capitaliste vend, sur le marché, la masse des produits confectionnée par l'ouvrier, c'est-à-dire par l'ensemble des ouvriers qu'il emploie, à un prix qui, généralement — condition essentielle à la prospérité de son entreprise — excède la somme que lui a coûtée leur fabrication. Voyons quel est cet excédent.
D'après Marx il constitue la' plus-value du travail produit par l'ouvrier. Les denrées sont vendues sur le marché à un prix déterminé par la valeur du travail qu'elles représentent, détermination qui a pour base le temps employé à la fabrication. Ce que le capitaliste a mis dans la production de travail passé — nous pourrions aussi dire }7iort — sous forme de matières premières, de matières auxiliaires, d'usure des machines, de loyer et autres faux-frais, reparaît invarié dans la valeur des produits. 11 n'en est pas de même pour le travail vivant employé. Celui-ci a coûté au capitaliste le salaire du travail et il lui rapporte un revenu excédant ce salaire ; la contre-valeur de la valeur du. travail. La valeur du travail est la valeur de la somme de travail que contient le produit ; le salaire du travail est le prix d'achat de la foi'ce de travail dépensée dans la production. Le prix (éventuellement la valeur) de la force de travail est fixé par les frais d'entretien du travailleur, dé-
terminés à leur tour par ses besoins historiquement développés. La différence entre la contre-valeur (produit) de la valrur du travail et le salaire constitue lOi plus-value, que l'effort tout naturel du capitaliste tend à toujours augrrienter et, de toute façon, à ne jamais laisser diminuer.
Or, sur le marché, la concurrence pèse toujours sur le prix des denrées, et un accroissement du débit ne peut presquejamais être obtenu sans aller de pair avec une diminution des frais de production. Le capitaliste peut effectuer cette diminution de trois façons différentes : réduction des salaires, augmentation des heures de travail, augmentation de la productivité du travail. Comme pour le premier et le second de ces expédients il est toujours des limites, toute l'énergie du capitaliste se dirige forcément vers le troisième. L'organisation meilleure du travail, sa 'condensation, le perfectionnement de la machinerie, voilà, dans la société capitaliste contemporaine, les moyens principaux pour réduire les frais de la production. 11 en résulte ce que Marx appelle un changement dans « la composition organique du capital ». La proportion de la partie du capital employée à l'achat des matières premières, des moyens de production, etc., augmente, tandis que la partie destinée au payement des salaires baisse ; la même masse de produits est obtenue par moins de travailleurs^une masse augmentée de produits est obtenue par le même nombre et parfois par un nombre également diminué de travailleurs. La proportion entre la plus-value et la partie
du capital destinée aux salaires est appelée par Marx : quote-part de plus-value ou rVexploitation, la proportion entre la plus-value et le capital tout entier mis dans l'entreprise, est par luiqualiOée : quote-part de profit. De ce qui précède il ressort clairement que la quote-part de plus-value peut aug'menter,en même temps que la quote-part de profit baisse.
D'après la nature même des diverses branches de production, nous voyons une composition organique très variée du capital. 11 est des entreprises où une partie tout à fait disproportionnée du capital est dépensée pour des moyens de production, des matières premières, etc., tandis qu'une partie relativement petite du capital est réservée pour les salaires. Ailleurs, les salaires constituent la plus grande partie du capital employé. Les premières représentent des compositions organiques supérieures, les secondes des compositions organiques i)iférieures du capital. Si la proportion relative entre la plus-value réalisée et le salaire était toujours égale, les quotes-parts de profit dans ces dernières entreprises dépasseraient souvent et de beaucoup celles des premières. Mais cela n'est pas le cas. De fait les denrées, dans la société capitaliste moderne, ne sont pas échangées contre leur valeur de travail, mais elles sont vendues kXenv prix de production, consistant en leur prix de revient (salaire, plus le prix du travail mort), augmenté d'un surplus qui correspond au profit moyen de l'ensemble de la production sociale, ou à la quote-part de profit dans ces branches de production où la
composition organique du capital indique une proportion moyenne entre le capital-salaire et le reste du capital employé. Les prix des denrées^ dans les diverses branches de production, ne sont donc pas toujours déterminés de façon égale par leur valeur. Dans les unes elles sont toujours au-dessous, dans telles autres toujours au-dessus de leur valeur et dans les seules branches de production d'une composition organique moyenne du capital, elles approchent de leur valeur. La loi de la valeur disparaît complètement de la conscience des producteurs. Elle n'agit plus que derrière leur dos, tandis que, à des intervalles plutôt longs, la proportion de la quote-part de profit moyenne se règle sur elle.
Les lois de contrainte de la concurrence et la croissante richesse en capitaux de la société déterminent une baisse incessante des quotes-parts de profit, baisse ralentie parfois par des forces contraires, mais point arrêtée de manière durable. La surproduction de capital va de pair avec la surabondance de travailleurs. Une centralisation toujours plus accentuée se produit dans l'industrie, le commerce et l'agriculture, et de plus en plus les petits capitalistes sont expropriés par les grands. Des crises périodiques, provoquées par l'anarchie dans la production jointe à la consommation insuffisante chez les masses, deviennent de plus en plus violentes et ruineuses, et elles précipitent, par la suppression d'innombrables petits capitalistes, le processus de la centralisation et de l'expropriation. D'une part se généralise la
forme collectiviste — coopérative — du mode de travail, et d'autre part s'accroît « avec l'incessante diminution du nombre des magnats du capital, qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce processus de transformation, la somme de misère, d'oppression, d'esclavage, de la dégradation, d'exploitation mais aussi d'irritation chez la toujours plus nombreuse classe ouvrière, formée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. » C'est ainsi que l'évolution tend vers un point où le monopole du capital se transforme en entrave du mode de production qui s'est développé à ses côtés, et où la centralisation des moyens de production et la socialisation du travail deviennent incompatibles avec leur cadre capitaliste. Ce cadre est alors brisé, les expropriateurs et les usurpateurs sont expropriés par le peuple, la propriété privée capitaliste est supprimée.
C'est là, d'après Marx, la tendance historique du mode de production, c'est-à-dire d'appropriation capitaliste. La classe, appelée à réaliser l'expropriation de la classe capitaliste et la transformation de la propriété capitaliste en propriété commune, est la classe des ouvriers salariés, le prolétariat. Pour ce faire il doit s'organiser en parti politique de classe. Cette classe s'empare à un moment donné du pouvoir « et transforme, en premier lieu, les moyens de production en propriété de l'Etat. Mais, en ce faisant, le prolétariat se supprime lui-même en tant que prolétariat ; il supprime toutes les distinctions et tous les contrastes de
classe et par cela même l'Etat en tant qu'Etat. » La lutte pour l'existence individuelle avec ses conflits et ses excès prend fin ; l'Etat n'a plus rien à opprimer et « s'éteint. » (Engels, Evolution du socialisme).
Voilà, autant que possible condensés, les principaux passages de cette partie de la doctrine marxiste, que nous devons encore considérer comme de la théorie pure du socialisme qui est basé sur elle. Pas plus que la théorie matérialiste de l'histoire — bien moins même — cette partie n'est, du premier coup et dans sa forme accomplie, sortie de la tète de ses promoteurs. Plus facilement encore que pour cette autre, on peut ici démontrer l'évolutioTi delà doctrine, qui, en maintenant ses points de vue principaux, consiste en la restriction des apodictiques sentences primitives. Jusqu'à un certain point cette modification de leur doctrine a été reconnue par Marx et Engels eux-mêmes.
Dans l'avant-propos du Capital (1867), dans l'avant-propos de l'édition nouvelle du Manifeste communiste (1872), dans l'avant-propos et dans une note de l'édition nouvelle de La misère de la philosophie (1884), et dans l'avantpropos de i( Les luttes de classe dans la Révolution fixmçaise » (1895), sont indiqués quelquesuns des changements qui se sont opérés, dans le courant des années et relativement à cer-
ET SOGIALDÉMOCRATIQUE PRATIQUE ?A
taines questions essentielles, dans la manière de voir de Marx et d'Engels.
Mais toutes les variations à constater là et ailleurs, relativement à certaines parties et prévisions de la doctrine, n'ont pas été reconnues dans sa formulation définitive. Pour ne citer qu'un exemple : dans l'avant-propos à l'édition nouvelle du Manifeste commimiste, Marx et Engels s'expriment comme suit au sujet du programme révolutionnaire que contient ce manifeste : « Etant donné l'immense développement de la grande industrie dans les dernières 25 années, et l'organisation de parti de la classe ouvrière qui l'a suivi ; étant données les expériences pratiques, d'abord de la Révolution de février et beaucoup plus encore de la Commune de Paris, où le prolétariat, pour la première fois et pendant deux mois, a détenu iepouvoirpolitique — ce programme, à plus d'un endroit, ne répond plus aux nécessités du moment. La Commune de Paris notamment a fourni la preuve que la classe ouvrière ne peut pas simplement s'emparer de la machine de l'Etat et la mettre en mouvement pour son propre compte ».
Gela fut écrit en 1872. Mais cinq ans plus tard, dans son pamphlet contre Dühring, Engels dit sans plus de façon : « Le prolétariat s'empare du pouvoir public et transforme, en premier lieu, les moyens de production en propriété de l'Etat. » Et dans la nouvelle édition des Révélations sur le procès des communistes, Engels reproduit (en 1885) un programme révolutionnaire de 1848, rédigé suivant les vieilles
conceptions, ainsi qu'une circulaire, conçue dans le même sens et émanant du Comité exécutif de la Fédération communiste. Yovi \^coniquement Engels dit, au sujet du programme, qu' « aujourd'hui encore beaucoup de personnes peuvent y apprendre quelque chose » et de la circulaire, que: « beaucoup de choses dites là-dedans sont encore de saison aujourd'hui. » On peut bien maintenant renvoyer aux expresssions « en premier lieu » — « beaucoup de personnes» — «beaucoup de choses » et déclarer que ces passages ne doivent pas être pris à la lettre. Mais cela n'atténue pas les faits. Marx et Engels se sont bornés à tout juste indiquer, et, parfois, à reconnaître par rapport à certains points seulement, l'influence que les changements — par eux reconnus — dans les faits, et la meilleure compréhension des faits, doivent exercer sur la formulation et l'application delà théorie. Et sous ce dernier rapport aussi les contradictions, chez eux, ne font pas défaut. Ils ont laissé à leurs successeurs la tâche de rétablir l'unité dans la théorie et l'accord entre la théorie et la pratique.
Cette tâche ne peut être accomplie que si l'on se rend compte, sans réticence aucune, des lacunes et des contradictions dans la théorie. En d'autres termes: le développement et le perfectionnement de la doctrine marxiste doit commencer par sa critique. Aujourd'hui on peut tout prouver par les écrits de Marx et d'Engels. Pour les apologistes et les avocassiers littéraires cela est fort commode évidemment. Mais celui qui a conservé ne fût-ce qu'un peu de sens theo-
rique, celui pour qui le caractère scientifique du socialisme n'estpas « uniquement un objet de parade que l'on sort en des occasions solennelles de l'armoire, sans y faire la moindre attention le reste du temps », celui-là éprouvera le besoin — dès qu'il aura découvert ces contradictions — de déblayer le terrain. En cela, et non pas en la sempiternelle répétition des paroles du maître, consiste le devoir des disciples.
C'est en ce sens que dans les pages suivantes est entreprise la critique de quelques éléments de la doctrine marxiste. Comme je voulais donner à cette étude — écrite, en premier lieu, pour des ouvriers — des proportions restreintes, et qu'il m'a fallu l'écrire en quelques semaines, je tiens à déclarer ici que je n'ai pas même essayé de traiter mon sujet jusqu'à l'épuiser. Et je ne prétends pas non plus que ma critique soit originale. La majeure partie — sinon le tout — de ce qui suit a été traitée déjà ou du moins a été indiquée par d'autres, quant au fond de la question. Sous ce rapport la justification de cette étude n'est pas qu'elle révèle des choses jusqu'ici inconnues, mais qu'elle constate les découvertes déjà faites.
Et cela aussi est nécessaire. Ce fut je crois Marx lui-même qui un jour, en traitant de la destinée des théories, écrivit : « L'aimée de Moor ne doit mourir que par la main de Moor. y> De même, les erreurs d'une doctrine ne peuvent être considérées comme élaguées que lorsqu'elles sont reconnues par les adhérents mêmes de la doctrine.
Cette reconnaissance ne signifie nullement la
^^' SOCIALISME THÉORIQUE ^i
déchéance de la doctrine. II se pourrait fort ^
bien, une fois les erreurs écartées, que, pour me servir d'une boutade de Lassalle, ce fût tout de même Marx qui finalement ait raison contre Marx.