CHAPITRE III
La Fabian Society.
Les origines de la Fabian Society. — Son orientation définitive. — Base de la Fabian Society. — L'avis de M. Sydney Webb sur les progrés du socialisme en Grande-Bretagne ; ce qu'il entend par socialisme ; le programme pratique des Fabiens ; la loi de l'évolution ; le « parti socialiste ». — Entretien avec M. G. Bernard Shaw. — L'organisation de la Fabian Society. — Ses moyens d'action : i° l'éducation du peuple. — Bibliographie ; — 2° la penneation. — La Fabian Society dans ses rapports avec les organisations existant en dehors du socialisme; ses relations avec les autres groupes socialistes. — Attitude de la société en matière de presse. — Tactique électorale. — Aspirations des Fabiens vers un parti politique indépendant. — Rôle de la société depuis iSgS.
Un petit noyau d'hommes et de femmes appartenant, pour la plupart, à la classe moyenne, telle fut l'origine première de la Fabian Society. Ces quelques personnes, que rapprochaient des occupations analogues, se réunirent pour la première fois pendant l'automne de i883, pour discuter les idées émises par le professeur Thomas Davidson, de New- York, sur « la régénération paisible de la race humaine par le perfectionnement des individus ».
Après quelques mois de discussion, une division se produisit : les défenseurs du système de
So SOCIALISTES ANGLAIS.
Davidson constituèrent entr'eux la société connue aujourd'hui sous le nom de New-Fellowship, tandis que la majorité, se tournant vers la révolution sociale, résolut de form.er une société ayant pour objet l'étude du socialisme et l'élaboration d'un système de propagande active.
Les scissionnaires levèrent donc la bannière du socialisme militant et, le 14 janvier 1884, fut constituée la Fabian Society. Celle-ci justifiait son nom par la devise qu'elle adopta : « Vous devez attendre le bon moment, comme le fit Fabius avec grande patience, alors qu'il luttait contre Annibal et s'exposait ainsi au blâme de bien des gens; mais, quand le temps sera venu, vous pousserez vivement à l'attaque, à l'exemple de Fabius; sans quoi votre attente demeurerait vaine et sans profit ».
Quand nous disons que la nouvelle société justifiait son nom par sa devise, nous ferions mieux de dire qu'elle ne le justifia que plus tard, car, dans ses premières années, nous la voyons aflîcher des tendances révolutionnaires et même anarchiques. Elle s'était formée d'ailleurs, — nous l'avons dit, — spécialement en vue de protester contre un système de régénération lente et paisible et dans le but de commencer immédiatement la révolution. M. Bernard Shaw, un des chefs de la Fabian Society, l'a reconnu très nettement en 1892 :
« Quoique le même esprit pratique qui poussa les fondateurs de la Société Fabienne à une politique d'action en ait fait plus tard les adver-
SOCIALISTES ANGLAIS. 8i
saires résolus de l'insurrectionnisme, cependant le caractère constitutionnel ( constitutionalism) qui distingue maintenant nos travaux, était encore inconnu dans les meetings de la Fabian Society en
1 884 et 1 885 Pendant deux ans nous fûmes aussi
anarchistes que la Socialist League, aussi insurrectionnistes que la Social -Démocratie Fédération ))(i).
On peut se demander pourquoi, au lieu de se former en société distincte, les Fabiens n'allèrent pas plutôt grossir les rangs de la Social-Democratic Fédération, dont l'esprit, — ils l'avouaient euxmêmes, — ne différait point du leur. Cela tient au caractère particulier, qui, dès les premières années, distingua la composition de la société. Tandis que les autres groupes tirent la masse de leurs membres des rangs du prolétariat (ou du moins se vantent de le faire) et attachent la plus grande importance à leur force numérique, les Fabiens, au contraire, sont tous, les simples membres aussi bien que les chefs, recrutés dans la classe moyenne. « Au lieu de chercher à renforcer ses cadres d'ouvriers, la Fabian Society se limite à ceux qui la soutiennent de leurs ressources et aux propagandistes actifs et instruits qui vont répandre partout ses doctrines » (-).
Le fait de s'être constitués en société distincte
(1) G. Bernard Sh.vw : T/ie Fabian Society; what it lias done and how it lias done it.
(2) Ibid,
n'a cependant pas empêché les principaux Fabiens d'être presque tous membres de l'une ou l'autre des organisations socialistes existant en dehors d'eux. Il n'y a pas, du reste, d'hostilité entre eux et les autres partis qui représentent le socialisme en Angleterre ; ils ne se font pas tort les uns aux autres, chacun recrutant ses forces dans d'autres milieux.
Les différences qui, dans le principe, étaient seulement latentes entre la Social-Democratic Fédération et la Fahian Society ne devaient pas tarder à grandir. En i885, alors que les Fabiens n'étaient encore que quarante, un événement peu important en lui même vint creuser un abîme entre les deux sociétés. « La Fédération, écrit M. Bernard Shaw en 1892, désirait alors, comme elle le désire aujourd'hui encore, adopter comme fondement de sa tactique la reconnaissance de la guerre des classes : la lutte fut donc déclarée entre le Travail et la Propriété. Etait-ce là une circonstance de nature à dispenser désormais la classe ouvrière de s'acquitter de ses devoirs sociaux envers la classe propriétaire : voilà qui ne fut jamais démontré. Mais à cette époque nous étions décidément moins scrupuleux que nous ne le sommes actuellement, dans nos idées à ce sujet; et nous disions tous : de même que la poudre à canon a été la mort de la féodalité, de même aussi le capitalisme ne pourra survivre de longtemps à l'invention de la dynamite.... C'est alors que la
Fédération entreprit une brusque et extraordinaire application de sa doctrine touchant la guerre des classes. Elle ne fit sauter personne, mais, aux élections générales de i885, elle mit sur les rangs, à Londres, deux candidats: M. William, qui obtint 27 suffrages et M. Fielding, qui en recueillit 32. Et elle ne fit pas le moindre mystère de ce que les fi-ais de ces élections avaient été payés par un des grands partis gouvernementaux, et cela dans le but d'enlever des suffrages au parti opposé ))(0. En effet, les tories avaient usé de cette manœuvre électorale. Toutefois, ce que Bernard Shaw, organe en cela de la Fabian Society, reproche à la Fédération, ce n'est point d'avoir accepté l'argent des conservateurs (tory gold) plutôt que l'argent des libéraux. Car, comme l'a dit quelque part M. Hyndman, chef de la Fédération, « it does net smell », il n'y a pas de diff"érence entre l'odeur de l'or wigh et celle de l'or tory, une fois qu'il est entré dans la caisse des socialistes. « Mais, ajoute M. Shaw, le tripotage avec l'argent des tories (the tory money job) n'en était pas moins une grave faute de tactique. Avant cet événement, la Fédération tenait une grande place dans l'imagination du public et des partis politiques. En effet, les tories escomptaient que les socialistes enlèveraient assez de suffrages aux libéraux pour qu'il valût la peine de payer les frais de leurs deux candidatures. Le lendemain de
(i) G. Bernard Shaw : Op. cit.
l'élection, chacun savait que les socialistes étaient une quantité absolument négligeable.... Ils avaient recueilli S'] voix, au prix de 8 £ la voix environ. Ce qui est pire, c'est qu'ils avaient froissé les radicaux de Londres, pour qui l'appui des tories était le comble de l'abomination. Il est difficile de dire, conclut spirituellement l'auteur, qui sortit de là avec la plus sotte figure, des tories qui avaient dépensé leur argent pour rien, ou des socialistes qui avaient sacrifié leur réputation pour quelque chose de pire que rien ».
La Fabian Society voulut infliger un blâme officiel à la conduite de la Fédération et, en conséquence, elle adopta, le 4 décembre i885, l'ordre du jour suivant :
« La conduite du comité de la Social-Dcmocratic Fédération, en acceptant des secours pécuniaires du parti tory pour payer les frais électoraux des candidats socialistes, ne peut servir qu'à discréditer le mouvement socialiste en Angleterre. »
Si nous avons insisté sur un fait étranger dans son objectivité à la Société Fabienne, c'est que cet événement fut gros de conséquences pour l'orientation de cette société. Regardés désormais par la Fédération comme un corps hostile, les Fabiens virent qu'ils avaient à se diriger par euxmêmes sans chercher davantage au dehors d'eux une direction digne de confiance. Ils se séparèrent donc nettement de la Fédération et commencèrent dès lors à tourner leurs regards vers d'autres horizons que ceux que dominait l'insurrectionnisme.
Penqant les deux années qui suivirent les élec-
tions de i885, les Fabiens restèrent dans l'ombre. Ils passèrent inaperçus au milieu de l'agitation et des troubles provoqués, en 1886 et 1887, par les sans-travail. Ce fut l'époque de ce qu'ils appelèrent eux-mêmes le « drazming-room socialism » (socialisme en chambre). Ce temps d'obscurité relative, ils l'employèrent à étudier les vices caractéristiques de l'industrie nationale, la meilleure adaptation du socialisme à l'esprit anglais, enfin l'orientation qu'il leur fallait suivre. « L'étude, écrit l'un d'eux, ne pouvait être le fait de ceux qui organisaient des émeutes de sans-travail; elle fut le monopole de la Fabian Society. » Celle-ci s'assura, en même temps, le bienveillant appui de plusieurs journaux, le Star, le Chronicle, le Daily News.
Pour mener de front avec leurs occupations professionnelles les travaux de cette période de préparation, les Fabiens adoptèrent un règlement auquel ils sont restés fidèles : ils se réunissaient, comme maintenant encore, le vendredi soir, de quinze en quinze jours, dans la maison de l'un des membres, pour entendre et discuter des aperçus sur les divers problèmes sociaux. C'est au cours de leurs premières réunions qu'ils inaugurèrent leur système de publication de tracts, ceux-ci étant préalablement soumis à la critique de chaque Fabien et à une discussion entre tous les membres. Dès i885, après l'aftaire des élections générales, la société montre ce qu'elle sera trois ans plus tard. Ses tracts prêchent des méthodes de
réforme constitutionnelle et se prononcent énergiquement contre les méthodes empreintes d'insurrectionnisme ou d'anarchisme. C'est d'alors aussi que date cette tactique de pénétration (permeation) qui distingue les Fabiens des Social-Democrats et qui aura sa pleine expansion en 1888. Au lieu de s'épuiser en eftbrts pour amener les libéraux, les radicaux, les trade-unionistes, les coopérateurs, etc. à entrer dans la Société Fabienne, celle-ci enjoint à ses membres d'entrer eux-mêmes dans les clubs des autres partis, de se faire membre des Trade- Unions, des sociétés coopératives et d'engager ces organisations à ajouter à leurs programmes des articles collectivistes. En effet, tandis que les Social-Democrats se caractérisent par leur intransigeance, les Fabiens sont, avant tout, d'ardents opportunistes. Ils reconnaissent l'utilité des groupes socialistes autres que le leur et, loin de faire la concurrence à la Social-Democratic Fédération ou à VLidependent Labour Party, ils sont, pour la plupart, membres d'une de ces organisations; bien plus, ils les aident dans le recrutement de leurs membres, en mettant à leur disposition les moyens de propagande de la Fabian Society.
En 1888, la société entre dans la période brillante de son existence. Son influence ne grandit plus guère après cette date, sa doctrine est fixée définitivement, sa tactique arrêtée. C'est cette phase que nous prendrons pour y placer un tableau aussi fidèle que possible de l'œuvre des Fabiens
et de la façon dont ils ont compris, dirigé et réalisé cette œuvre.
Et tout d'abord, que veut au juste la Fabian Society ?
La Fabian Society, pour ce qui concerne la définition du socialisme, ne diftere pas de la Social-Democratic Fédération, ni des organisations collectivistes typiques de France et d'Allemagne. Elle accepte, avec toutes ses conséquences, l'idéal collectiviste, alors même que, par sa manière d'en procurer la réalisation, elle diffère des autres groupes de propagande socialiste. La « base » fondamentale de la société, à laquelle tout membre doit donner une adhésion expresse, ne laisse, à ce sujet, aucune équivoque :
Base de la Fabian Sooiet)'.
« La Fabian Society se compose de socialistes.
» Elle poursuit la réorganisation de la société par l'émancipation de la terre et du capital industriel ; ceux-ci doivent être soustraits à l'appropriation individuelle et à l'appropriation par une classe, pour être remis aux mains de la collectivité, en vue du bien général. C'est de cette façon seulement que les avantages résultant naturellement d'une organisation en communauté peuvent être distribués équitablement à tout le peuple.
» En conséquence, la société travaille à l'extinction de la propriété individuelle du sol et de l'accaparement individuel qui en résulte et qui a pris la forme de rente.
» En outre, la société poursuit le transfert à la collectivité de tout le capital industriel qui peut être administré socialement sans qu'il en résulte d'inconvénient. En effet, grâce au monopole des moyens de production dont elle a joui dans le passé, la classe propriétaire a été le plus souvent seule à bénéficier des inventions industrielles et du capital engendré par le surplus des revenus,
tandis que la masse ouvrière est sous la dépendance de cette classe et en est réduite à attendre d'elle la permission de gagner sa vie.
» Une fois ces transformations réalisées, sans compensation (mais en laissant aux individus expropriés ce que la collectivité jugera bon de leur laisser), la rente et l'intérêt s'ajouteront à la rémunération du travail. La classe inutile vivant actuellement du travail d'autrui sera condamnée à disparaître, et l'égalité pratique des chances sera assurée par le jeu naturel des forces économiques, la liberté personnelle étant moins contrariée que sous le régime actuel.
» En vue d'atteindre ces fins, la Fabian Society travaille à répandre les idées socialistes et à appuyer les réformes sociales et politiques en harmonie avec ces idées. Elle cherche à produire ces transformations en faisant connaître au plus grand nombre de gens possible les rapports économiques, éthiques et politiques qui doivent exister entre les individus et la société.
)) La Fabian Society agit présentement par les procédés suivants :
)) lo elle organise des réunions où sont discutées les questions qui ont rapport au socialisme ;
» 2° elle étudie les problèmes économiques, et rassemble des faits en vue de les élucider ;
» 3° elle publie des documents relatifs aux questions sociales, et des arguments en faveur de leur solution socialiste ;
» 4° elle organise des conférences socialistes et provoque des débats contradictoires dans d'autres sociétés ;
» 5° elle se fait représenter dans les conférences publiques et les discussions sociales.
» Les membres, répartis en groupes locaux, sont invités à participer à l'œuvre de la société dans la mesure de leurs capacités et de leurs ressources, surtout dans les localités où ils résident, et, bien qu'il n'y ait pas de cotisation obligatoire, on attend d'eux qu'ils contribuent chaque année à alimenter les ressources financières de la société
» La Fabian Society cherche des adhérents dans toutes les classes ; elle pense que non seulement ceux qui souffrent du régime actuel, mais aussi beaucoup de ceux qui en bénéficient, en connaissent les vices, et sont disposés à bien accueillir les remèdes »(i).
(i) Voir dans la Rez'ue de Paris (mars 1896), un article de M. Sydney Webb sur la Fabian Society.
Il m'a été donné d'entendre développer par M. Sydney Webb lui-même l'idée que ses amis et lui se font du socialisme en Angleterre.
Rien de solennel dans l'abord du leader Fabien. M. Webb est petit de taille; la démarche est alerte, le geste saccadé, la physionomie éveillée, railleuse, les yeux brillants, pétillants d'esprit. C'est au parloir du London County Council que M. Webb m'a donné rendez-vous; je l'y vois arriver après une courte attente. Les longs préambules sont inutiles en Angleterre ; je demande donc immédiatement à mon interlocuteur ce qu'il pense des progrès réalisés jusqu'à présent dans son pays par le socialisme.
(c Avant tout, me répond Sydney Webb, il faut abandonner cette idée préconçue que le socialisme est une conception purement théorique et irréalisable. En fait, la pratique, à l'heure qu'il est, a dépassé la théorie sur plus d'un point, spécialement en Angleterre; nous sommes à présent entourés de socialisme, l'habitude seule nous empêche de le remarquer, mais si l'on prenait la peine de relever tout ce qu'il y a actuellement de socialisme en Grande-Bretagne, il y aurait de quoi stupéfier les socialistes eux-mêmes...
— Mais, qu'appelez-vous donc socialisme?
— Je considère comme socialistes toutes les mesures prises par le pouvoir collectif dans un intérêt général, quelles que puissent être ces mesures et quels que soient leurs initiateurs. Ceux
qui ne peuvent comprendre cela sont ceux qui croient encore que le socialisme est un système tout lait, une rêverie à caractère utopique cherchant à se substituer tout d'un coup, au moyen d'une révolution, au système actuel. Rien n'est plus éloigné de notre pensée; certes, nous sommes socialistes et nous entrevoyons un état idéal et parfait de la société future, mais nous voulons, non pas que ce régime nouveau soit imposé par la force à la masse du peuple, mais que celui-ci, converti insensiblement à nos idées, arrive de lui-même à désirer et à réaliser l'idéal socialiste; de même, nous répudions les rêveries de ces utopistes, dont les uns poursuivent l'extension immédiate à toute la nation du socialisme intégral, tandis que les autres escomptent la régénération de l'humanité par le moyen de sociétés communistes, comme il s'en est fondé en Europe et surtout en Amérique.
» Pour nous, le but à atteindre, c'est un socialisme d'Etat déinocratiqtie, le mal à supprimer, c'est la propriété privée sous toutes ses formes : propriété du landlord qui voit sans cesse s'accroître, soit par l'eftet de la rareté des subsistances, soit par l'effet du travail social, une rente à laquelle il n'a aucun droit; propriété du capitaliste, qui confisque injustement sur le travail de l'ouvrier une plus-value énorme, en ne lui laissant qu'une portion aussi minime que possible de ce qu'il a produit et en ajoutant le reste à son capital.
» Le remède est dans le mal lui même. A mesure que le sol et les capitaux seront concentrés en moins de mains, notre idéal sera plus près de sa réalisation. En effet, la propriété privée pourra être transférée de la tête d'un petit nombre de landlords sur la tête d'un landlord unique, l'Etat, presque sans que le peuple s'en aperçoive et, de même, quand les capitaux auront été finalement tous absorbés par les sociétés anonymes et par quelques particuliers riches à millions, rien ne sera plus facile que de substituer à cette armée restreinte de capitalistes le capitaliste unique qui aura nom l'Etat.
» Mais ce moment est encore éloigné; aussi bornons-nous actuellement notre activité à un programuic pratique des plus simples et que je résumerai sous trois chefs principaux.
» En premier lieu, nous préconisons la main-mise de la collectivité sur les services qu'elle se croit en état d'exploiter elle-même. Ici, toutefois, il ne faut procéder que par degrés : dans certains cas, la collectivité se bornera à exercer un contrôle sur les entreprises administrées par des particuliers; ailleurs, elle confiera à des entrepreneurs privés l'exploitation de certains services; mais, le plus souvent possible, l'activité collective se substituera à l'effort individuel et la reprise graduelle de la propriété privée se fera directement au bénéfice de l'Etat ou de la municipalité.
)) Le second objet dont nous poursuivons la
réalisation, dans l'ordre pratique, c'est l'aggravation constante des impôts dont sont frappés la rente et l'intérêt : alléger les impôts qui pèsent sur l'ouvrier et en reporter le poids sur le landlord et le rentier, c'est là un des moyens d'action dans lesquels nous avons la plus ferme cçnfiance.
» Enfin, nous travaillons à la généralisation de cette idée que le produit de ces impôts doit être employé à des œuvres de philanthropie collective. Nous voulons qu'il soit consacré à l'amélioration du sort des classes nécessiteuses et serve à payer l'éducation populaire, des habitations salubres pour le peuple, des pensions de retraite pour les vieux travailleurs.
» On reproche souvent à ce programme de n'être pas assez socialiste; on nous fait remarquer que plusieurs des réformes demandées par nous sont également dans les vœux de gens qui se flattent de faire échec au collectivisme. Nous répondons à cela que nos efforts tendent seulement à préparer le socialisme, que nous ne pouvons assigner une époque déterminée pour sa réalisation complète, mais que la loi de révolution nous donne la certitude de triompher un jour : tout ce qui tend à démocratiser notre constitution politique, tout ce qui vise à socialiser l'industrie, quels que soient l'origine et le but immédiat de ces réformes, tout cela fait converger les institutions vers un même point, tout cela nous entraîne, sans que nous nous en doutions, vers le socialisme. Jamais, jusqu'à
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présent, le socialisme n'a fait un pas en arrière, la loi de l'évolution l'a voulu ainsi, et c'est en vertu de cette loi éternelle que nous irons de l'avant jusqu'à ce que nous ayons atteint le millenmm. »
J'arrête ici M. Webb : « Quelle idée, lui dis-je, vous faites-vous de cet Etat socialiste si parfait, vers lequel l'humanité est poussée en vertu d'une loi inéluctable ; quelle sera sa forme, son organisation, que ferez-vous de toutes les institutions actuelles, du mariage, de la religion.,.?
— Tout cela, c'est l'accessoire du socialisme; nous n'avons pas à nous en occuper pour le moment; l'organisation de l'Etat socialiste futur est même une question qui ne sera probablement jamais soulevée. En effet, jamais le jour n'arrivera où nous proclamerons tous ensemble : « à partir d'aujourd'hui, l'Etat socialiste commence «. Toutes les réformes s'accompliront d'elles-mêmes, à mesure que les idées se modifieront et sans que personne songe à y redire. Voilà pourquoi nous ne nous inquiétons pas aujourd'hui de ces réformes. Nous occuper de cela serait sortir absolument de notre rôle ; en effet, le terme abstrait « socialisme », représente un ensemble de tendances qui ne sont pas strictement déterminées et signifie, tout comme le « radicalisme ^^, non un plan détaillé de reconstruction de la société, mais un principe d'action sociale; nous sommes convaincus que ce principe ne peut faire des progrès que s'il pénètre lentement les esprits de tous, et c'est en adoptant
un programme très large que nous pouvons rallier à notre façon de voir des gens de toutes les opinions et même ceux qui, à première vue, sont hostiles au socialisme.
— Mais alors, vous n'êtes pas favorables à un parti exclusivement socialiste, dont les membres se déclarent socialistes ; cependant vous ne pouvez nier le succès de VIndependent Labour Party, qui, après quatre ans d'existence, compte plus de quarante mille membres; et vous conviendrez aussi de la force du parti socialiste belge, représenté aujourd'hui au Parlement par trente mandataires.
— C'est justement ce succès actuel qui me fait craindre pour l'avenir de ces organisations. En effet, au lieu de créer un courant d'opinion favorable au socialisme, elles ne servent qu'à exciter à la réaction contre le mouvement socialiste tous ceux qui n'en sont pas les défenseurs déclarés ; et plus ces organisations deviendront fortes, plus la résistance se fera violente. De même que nous ne croyons pas au succès d'un socialisme fait de toutes pièces, de même nous n'avons pas de confiance dans un parti socialiste nettement délimité; nous ne sommes pas de ceux qui cherchent à enrôler un certain nombre d'hommes décidés à accepter la foi socialiste tout entière ; nous préférons amener la société tout entière à adopter une partie de notre foi. Le vrai socialisme croit par expansion ascensionnelle (vertical expansion) et non, comme on l'a
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dit souvent, par extension superficielle (horizontal expansion) : les institutions, nous devons les rendre insensiblement plus socialistes, au lieu de chercher à les remplacer, tout d'un coup, par d'autres, importées d'ailleurs; aux individus nous devons dire, non pas : « faites-vous socialistes et travaillez en conséquence », mais bien : « travaillez et, par votre travail, devenez socialistes ».
Considéré dans son ensemble, le socialisme de M. Sydney Webb n'a donc rien du caractère déprimant que nous avons remarqué dans le socialisme des Social-Democrats. Ceux-ci s'attendent à ce que le succès de leurs idées sorte tout d'un coup de la condition misérable où sont les travailleurs, ils encouragent donc le défaut d'initiative chez ces derniers. M. Webb voit dans le socialisme un idéal qui ne deviendra une réalité que pour autant que tous les membres de la société concourent à son établissement, — un moyen d'assurer à chacun une chance égale de faire son chemin {an equal chance to start in Ufc). Il entend ne pas briser le grand ressort de l'énergie individuelle; quoique partisan de l'intervention de l'Etat dans tous les domaines et sous toutes les formes, il estime qu'il faut encourager l'effort personnel.
Lui-même offre d'ailleurs un vivant exemple de ce que peut l'initiative individuelle unie à un fonds de qualités solides. Naguère simple commis au département des colonies, Sydney Webb est devenu un des membres les plus actifs et les plus
en vue du London County Council. Jeune encore, — il n'a que trente-huit ans, — il jouit d'une autorité incontestée dans les cercles politiques avancés, quoique son influence ait été plus grande avant la chute des libéraux en iSgS. Il a été, en 1884, l'un des principaux fondateurs de la Fabian Society et il est l'auteur de plusieurs ouvrages appréciés. Outre de nombreuses brochures de propagande, nous citerons notamment de lui, une partie des Fabian Essays in Socialism — , Socialism in Englandy aperçu lucide et complet des progrès du socialisme en Angleterre jusqu'en 1889(1) — , History ofTrade-Unionism, histoire du mouvement syndical anglais depuis 1700 jusqu'à l'époque actuelle. Ce livre laisse loin derrière lui celui de Howell (Trade-Unionism old and new) et décrit, en même temps que l'évolution des Trade- Unions, les diverses étapes du mouvement socialiste en Grande- Bretagne. M. Webb a également en préparation un ouvrage important sur le socialisme municipal. Dans ses divers écrits l'auteur défend avec ardeur sa thèse favorite, la loi de l'évolution, mais il se laisse peut-être trop entraîner à ne voir autour de lui que du socialisme et des socialistes inconscients. Cette impression s'est encore accentuée chez moi par une conversation que j'ai eue avec un autre Fabien, M. George Bernard Shaw, peu de
(i) Dans l'édition que M. Sydney Webb a fait paraître de ce livre en 1893, il donne un court résumé des progrés du socialisme depuis 1889 jusqu'en 1893.
temps après avoir vu M. Webb. M. Shaw est irlandais; il habite Londres depuis longtemps et y représente la Fahian Society de Dublin.
Comme M. Webb, il croit à l'évolution constante de la société. « Le socialisme, me dit-il, est quelque chose de toujours changeant; le mouvement perpétuel est de son essence; mais je ne dis pas pour cela que toutes les réformes qui s'opèrent autour de nous soient du socialisme. Les véritables socialistes anglais, les travailleurs, tels que Sydney Webb et John Burns, ne font pas, d'après moi, que de la propagande socialiste; en réalité, ils s'occupent, au Parlement, au London County Council et partout ailleurs, d'un grand nombre d'objets qui n'ont que peu ou point de rapports avec le socialisme; la majorité des réformes qu'ils proposent ne sont nullement empreintes de socialisme, vu qu'elles ont trait à des choses indifférentes; mais c'est justement grâce à cela qu'ils peuvent présenter, — et font voter parfois, — un certain nombre de projets socialistes.
5) Etant Irlandais, continue M. Shaw, je suis peut-être mieux en position que les Anglais pour émettre une appréciation sur le socialisme de ces derniers; voici un trait caractéristique qu'une longue observation m'a fait remarquer non seulement chez les Anglais socialistes, mais chez presque tous mes compatriotes de Grande-Bretagne : quand ceux-ci poursuivent un but quelconque, mais, plus spécialement, un but d'ordre
moral ou la réalisation d'un ensemble de faits d'où naîtra une situation nouvelle, ils préfèrent travailler un peu au hasard, ils aiment à ne pas savoir exactement où ils aboutiront et quand il leur faudra s'arrêter. Cette remarque s'applique en particulier aux socialistes anglais : généralement, ils agissent sans principes déterminés, se laissant guider par les résultats pratiques qu'ils entrevoient, s'inspirant des circonstances du moment et nullement de l'idéal qu'ils doivent atteindre. Quand mes amis mettent en avant une idée nouvelle, il m'arrive de leur dire à l'avance à quels résultats éloignés leur façon d'agir aboutira; jamais mes prophéties n'ont été accueillies favorablement et toujours mes collaborateurs me répondaient qu'ils aimaient autant ne pas connaître d'avance toutes les conséquences de leurs démarches.
» Ce socialisme éminemment pratique est le seul qui ait la chance de réussir dans le Royaume-Uni. Quand toutes les classes seront entrées dans cette voie, nous triompherons. Mais la grosse difficulté n'est pas de trouver des adhérents en assez bon nombre ; ce qu'il nous faut, ce sont des hommes mûris par une longue expérience, qui connaissent la vie, qui savent ce que c'est que l'argent, et non de ces enthousiastes, séduits par quelques théories de Karl Marx, qui entrent à dix-huit ans dans la Social-Democratic Fédération pour en sortir à vingt-trois. Voyez John Burns(i) et son œuvre :
(i) John Burns n'est actuellement membre actif d'aucune
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quand beaucoup d'hommes, dans ce pays, auront l'expérience de ce travailleur infatigable, alors, en vérité, le parti socialiste deviendra fort. Cette catégorie d'hommes ne se rencontre ni dans la Social-Democratic Fédération ni dans VIndependent Labour Party ; aussi ces deux organisations, bien que les plus nombreuses, n'offrent aucun appui sérieux en Angleterre au socialisme. Des Social- Democrats, il n'y a que peu de chose à attendre ; quant aux Indépendants, produiront-ils quelques John Burns...? c'est possible, mais rien, jusqu'à présent, ne le fait prévoir. Il faut, toutefois, se garder de conclure de ces constatations que les membres de la Fabian Society ne voient d'avenir pour le socialisme anglais que dans un mouvement des classes moyennes. Je le répète, nous devons, pour triompher, convertir les massçs et surtout la population ouvrière. »
Le passage qui suit est emprunté à une brochure de M. Shaw et confirme avec éclat les appréciations que nous avons formulées au sujet des principes qui guident les Fabiens dans leur œuvre de réforme.
« Pourquoi, se demande M. Shaw, suis-je partisan de la démocratie socialiste? Voilà une question à laquelle j'aimerais autant ne pas répondre. En effet, plus j'avance dans la vie et plus s'accentue en moi le désir de ne prendre aucune qualification déterminée, ni celle de démocrate socialiste, ni aucune autre ; je ne suis pas de ces hommes qui s'attachent à une théorie et poursuivent la réalisation de toutes ses conséquences logiques....
organisation socialiste déterminée. Il met en pratique pour son propre compte les principes de la Fabia?t Society.
loo SOCIALISTES ANGLAIS.
» Je préfère qu'une entreprise d'éclairage au gaz soit confiée à la municipalité plutôt qu'à l'initiative privée, non pas en vertu d'un principe, mais parce qu'ainsi le consommateur ne paie pour mille pieds de gaz que 2 5. 6/., au lieu de 3 5. 1 p., et que l'ouvrier gazier gagne 24 s. pour une journée de 8 heures, au lieu de 18 s. pour un travail de 10 ou 12 heures.
» Je préfère le socialisme au manchestérianisme, parce que le socialisme se propose d'ajouter à la récompense du travail, la rente de la; terre et du capital et qu'il éliminera ainsi les paresseux, au grand avantage du pays où je vis.
» Je préfère la démocratie à l'autocratie, encore une fois non pas à cause d'un principe, mais parce que, quand je regarde autour de moi, je trouve bien préférable d'être Suisse que d'être Russe, et que j'attribue la supériorité du niveau de la vie en Suisse aux institutions démocratiques de ce pays....
» D'ailleurs, quoique la démocratie socialiste soit un état éminemment désirable, je ne crois pas que son avènement doive nous amener le paradis sur la terre, le millenium.... Le démocrate socialiste anti-Fabien, avec sa cravate rouge {his rei tie) et son exemplaire de Justice à la main, se figure que l'état de démocratie socialiste établira un paradis terrestre, d'où seront forcément bannis les motifs intéressés, les ambitions mauvaises et les distinctions de classes, où il n'y aura ni loi de l'offre et de la demande, ni argent, ni banques, ni salaires, ni patrons, ni canons Maxim, ni Trade-Unioiis, ni patentes, ni monopoles, ni code criminel, ni aucune de ces choses que « le régime actuel » nous a rendues haïssables....
« Eh bien ! moi, — et en cela je m'accorde avec tous les Fabiens, — je ne crois pas à ce millenium. La démocratie socialiste gardera, pendant longtemps, ses prisons, ses armées, ses gibets, ses fourberies, ses intrigants, son égoïsme et sa fainéantise dans le domaine pratique, ses déclamations et son enthousiasme creux dans le domaine de l'idéal.... A la vue de ce sombre tableau, l'homme à la loque rouge se sent mal et demande, d'un air indigné, si, en vérité, la poursuite d'un état de choses si semblable au nôtre vaut le travail et les sacrifices de n'importe quel homme.
)) Le Fabien, recruté surtout dans la classe bourgeoise et doué d'une aptitude héréditaire pour les affaires, répond qu'un millier de livres sterling vaut mieux qu'un penny, mais qu'un penny
SOCIALISTES ANGLAIS. loi
vaut toujours la peine qu'on se dérange pour l'attraper, quand on ne peut en avoir deux » (i).
Nous avons examiné jusqu'à présent le socialisme de la Fabian Society. Il nous reste à dire quelques mots de l'organisation de la société, de son mode d'action et de sa tactique.
Actuellement, la Fabian Society comprend un peu plus de sept cents membres (73g au i^"" mars 1896), appartenant, pour la plupart, à la classe moyenne cultivée : on y compte un certain nombre de petits rentiers, quelques clergymen, plusieurs tradeunionistes influents; mais la majorité est composée d'hommes et de femmes au dessous de quarante ans, engagés dans la carrière littéraire, scientifique, artistique ou professionnelle : M. Webb les définit assez bien « le prolétariat intellectuel de l'Angleterre ». Parmi les plus actifs, nous citerons M. George Bernard Shaw, bon critique littéraire et musical, romancier et dramaturge apprécié, polémiste spirituel et brillant orateur ; M. Graham Wallas, diplômé d'Oxford et historien de mérite; Mrs Sparling, la fille du poète socialiste feu William Morris, elle-même artiste de talent; M. Walter Crâne, qui met fréquemment son art au service de la cause socialiste; enfin, M. Sydney Webb et miss Béatrice Potter, devenue aujourd'hui par son mariage Mrs Sydney Webb.
Si, par l'eftet de diverses causes, M. Webb est
(i) The Wliy I Ains : IV hy I am a Social-Democrat : by G. Bernard Shaw, 1894.
devenu le leader le plus en relief de la Fabian Society, il faut dire qu'il ne joue pas et ne veut pas jouer, parmi les Fabiens, le rôle de chef de file qu'a assumé, parmi les Social-Democrats, M. Hyndman. Il s'est même constamment opposé jusqu'ici à ce que ses amis présentent et appuient sa candidature au Parlement.
D'aucuns ont prétendu que Mrs Webb, depuis son mariage, jouit d'une influence considérable sur le groupe Fabien, à ce point qu'il faudrait regarder comme son œuvre la prudente réserve de la littérature Fabienne en ce qui concerne le mariage, la famille, la religion. C'est peut-être là une affirmation hasardée et la modération fabienne s'explique d'ailleurs par d'autres motifs. Toujours est-il que Mrs Webb est une femme d'un rare mérite. Collaboratrice de son mari pour plusieurs ouvrages, parmi lesquels Histojy of Trade- Unionism, auteur de nombreuses brochures, membre de diverses sociétés à but économique, entr'autres de Trade-U nions de femmes, bien connue pour ses conférences et ses enquêtes personnelles dans VEast-End, Mrs Webb occupe une place importante dans le monde du travail et a pu passer pour l'a inspiratrice du groupe Fabien ».
La Fabian Society ne voit s'augmenter que très lentement le nombre de ses membres; elle ne cherche guère, d'ailleurs, à recruter de nouveaux adhérents.
« A Londres, écrit M. Bernard Shaw, nous n'avons jamais
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donné de meeting en vue de susciter de nouvelles adhésions, sauf quand nous prenions la parole pour une autre organisation. Quand nous donnons une conférence pour la Fédération, nous n'engageons pas les travailleurs à se faire de la Société Fabienne, mais bien a devenir membres du groupe pour lequel nous parlons. Loin d'encourager l'arrivée en masse de nouveaux membres, nous avons actuellement tâché d'enrayer pareil mouvement en exigeant de plus strictes garanties de la part de ceux qui disaient accepter nos principes... et n'était que nous devons viser à répartir nos frais entre le plus grand nombre possible de souscripteurs, nous serions bien tentés de limiter notre société de Londres à cent membres. »
La Fabian Society a son centre principal à Londres. Elle y compte près de quatre cents membres et c'est là aussi qu'est le secrétariat de la Société (276 Strand, W. C), confié actuellement aux soins de M. Edw. R. Pease, dont l'obligeance m'a été des plus profitables.
A côté de la Fabian Society de Londres, il y a encore un bon nombre de Fabiens disséminés par toute l'Angleterre et l'on en compte actuellement quelques-uns en Amérique et en Australie; dans les centres les plus importants, ils se sont réunis pour former des Fabian Societies locales. A la dififérence de ce qui se passe dans la Fédération, celles-ci sont complètement indépendantes du groupe central. Elles lui sont rattachées par un lien moral seulement, mais sont libres de s'inspirer de principes tout difïerents et d'agir en conséquence. C'a été le cas, nous le verrons, pour la Liverpool Fabian Society.
Un mouvement en faveur des principes Fabiens s'est fait jour depuis quelques années dans la
population universitaire de la Grande-Bretagne. Des groupements d'étudiants et de jeunes professeurs se sont formés ; aujourd'hui il y a des Fabian Societies dans les universités de Cambridge, d'Oxford, de Glasgow et à Aberystwyth, dans le University Collège of Walcs.
Les revenus annuels de la société proviennent des souscriptions, — facultatives et volontaires, — et de la vente des publications. Les recettes se sont élevées, pendant l'exercice se clôturant en mars 1896, à 763 livres sterling (ig.oyS francs) et ont été consacrées presque en entier à des frais de propagande.
Organisée sur cette base, la Fabian Society a deux moyens d'action pour hâter la socialisation du pays : l'éducation du peuple, la pénétration des idées socialistes dans tous les milieux.
L'éducation est assurément le premier et le principal obj et de la société : c'est en vue de cet objet qu'elle s'est organisée définitivement; c'est dans le domaine de l'éducation qu'elle a le plus contribué au succès de la cause socialiste, et il semble que son orientation actuelle soit de s'y limiter.
Les Fabiens emploient, pour répandre le socialisme dans leur pays, tous les moyens de propagande d'un usage général en Angleterre : la presse, la distribution d'imprimés, les conférences.
La Fabian Society n'est pas la seule organisation socialiste du Ro3^aume-Uni qui ait produit une
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littérature de propagande, mais sa littérature est de loin la plus importante et pourrait faire l'objet d'un ouvrage à part. Nous nous bornerons à l'étudier d'une façon sommaire.
La première et la principale publication de la société est l'exposé intitulé Fabian Essays in Socialism (Londres, i88g, i vol. in-8°). C'est un ouvrage essentiel à celui qui entreprend l'examen du socialisme britannique; on y trouve à la fois l'exposé théorique du S3^stème collectiviste et le programme pratique de son application aux problèmes de l'heure présente. L'ouvrage est divisé en huit monographies dues à la plume de membres bien connus de la Fabian Society. Les rapports entre le socialisme et la science morale et économique actuelle sont traités par G. Bernard Shaw et Sydney Olivier; l'influence prochaine du socialisme sur la politique est étudiée par Hubert Bland ; son évolution politique et industrielle par Sydney Webb et William Clarke ; ses conséquences relativement à la propriété et à l'industrie par Graham Wallas et Mrs Annie Besant ; enfin, Bernard Shaw donne une idée des diverses étapes qui formeront la transition entre l'état de choses actuel et la démocratie socialiste de l'avenir. Le succès des Fabian Essays a été considérable : plus de trentecinq mille exemplaires en ont été vendus.
Les parties les plus intéressantes de cet ouvrage ont été, depuis lors, développées dans les Fabian Tracts, collection de plus de soixante-dix brochures
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de propagande, de quatre à cinquante six pages, se vendant, pour la plupart, au prix d'un penny : les points spéciaux de la réforme sociale, de la théorie et de la pratique politique y sont exposés et discutés. Parmi ces brochures, quelques-unes ont un intérêt très général et traitent des questions de théorie économique, d'histoire industrielle et de tactique politique. Citons dans cet ordre d'idées : Engîish progress towards Social-Deinocracy par Sydney Webb; IVhat Socialism is; Socialism true and false, du même auteur; A Plan of campaign for Labor. Une brochure intutilée What to read (ce qu'il faut lire) forme une bibliographie fort complète de ce qui concerne la science sociale; on y trouve renseignées, à côté d'ouvrages socialistes, des réfutations du collectivisme. D'autres tracts, les plus caractéristiques peut être, s'attachent à l'étude des organismes sociaux actuels en Angleterre, fournissant des données exactes et formulant des projets de loi précis relatifs aux vices du régime actuel et aux réformes urgentes; la solution indiquée renferme généralement une application pratique des principes socialistes. La journée de huit heures, \e Sweating System, la réforme de l'assistance publique et de la législation des pauvres, le système de l'impôt, la question de la nationalisation du sol, les fonctions de l'administration municipale, telles que le service de l'eau, le gaz, les docks et les ports, les tramways et les marchés (Fabian municipal Program),
l'accroissement de la rente foncière urbaine, les devoirs du gouvernement national ou local à l'égard des travailleurs qu'il emploie et des ouvriers sans travail, — tous ces problèmes sont traités dans les Fabian Tracts. Le succès a répondu à cet eftbrt considérable. D'après M. Sydney Webb, au cours des cinq dernières années, il s'est vendu de ces publications près d'un million d'exemplaires.
Ce qui distingue ces brochures de la plupart des écrits socialistes de propagande, c'est que leurs auteurs ne se réclament ni" de principes généraux ni d'aucune théorie supérieure ; on n'y rencontre point d'exposés de doctrine, mais des informations consistant en faits et en chiffres. Les documents sont empruntés à des sources sûres : ce autant que possible, écrit M. Webb dans la Revue de Paris, ils sont puisés aux sources officielles et, à défaut, aux écrivains les plus universellement considérés ». Souvent la conclusion seule rappelle que ces sociologues consciencieux sont socialistes.
L'éducation socialiste du peuple anglais se trouve inscrite au programme de la Social-Democratic Fédération comme à celui de la FabianSociety. Mais tandis que la première de ces associations se déclare, en outre, favorable à l'action politique indépendante, le groupe opportuniste s'inspire d'une tactique complètement opposée. On a vu que cette dernière fut l'occasion de la brusque rupture
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entre les deux sociétés. Ce qui fit naître chez les Fabiens l'idée de la permeation, ce fut la certitude de voir échouer leurs efforts s'ils adoptaient la méthode révolutionnaire : ils croyaient à la solidité du parti Gladstone, formé de l'union des libéraux Hoiue-Rjiîers et des radicaux ; entrer en conflit avec cette puissante organisation, comme le faisaient ]es Social-Democrats, leur sembla chimérique. Ils se proposèrent donc, selon leur expression, de la pénétrer de socialisme. « Alors, écrit M. Shaw, nous recommandâmes à nos hommes de se faire membres des clubs radicaux et libéraux de leur district, ou même, s'ils le préféraient, cie faire partie des associations conservatrices. Nous avons donné des conférences dans ces cercles, nous y avons proposé des résolutions ou, plutôt, stimulé les candidats au Parlement à les porter eux-mêrnes devant la Chambre des communes ))(i).
Les Fabiens ne repoussent l'aide de personne dans leur propagande socialiste. Je cite encore M. Shaw :
« Nous sommes persuadés d'avoir des vues plus sages que les simples coopérateurs ou trade-unionistes ; nous sommes toujours prêts cependant à soutenir leurs pas dans la voie du progrès. Quand nous attaquons dans un club radical les monopoles du sol et du capital, nous savons parfaitement que nous ne disons rien à nos auditeurs qui ne leur soit déjà connu. Si nous nous rendons néanmoins chez eux, c'est parce que nous sommes convaincus que, pour pouvoir aller de l'avant, il nous faut d'abord gagner la confiance de beaucoup de gens influents restés jusqu'à présent en
(i) G. Bernard Shaw : T/ie Fabian Society : what il has dom and how it has done it.
dehors du socialisme. Et cette confiance, comment l'obtiendrons nous ? En nous montrant prêts à réaliser des progrés dans tous les domaines. C'est pour cela que nous sommes dénoncés par la Sociaî- Democratic Fédération comme des libéraux qui tendent des pièges à leurs amis, comme des gens ayant trafiqué de leurs principes, comme des soi-disant socialistes bourgeois de la catégorie spéciale de l'eau et du gaz » i'.
Les Fabiens sont loin d'approuver la tactique de la Social-Démocratie Fédération; ils désapprouvent également l'intransigeance de Vin dépendent Labour Partv; mais cela ne les empêche point, à l'occasion, de reconnaitre ce que la diffusion du socialisme doit à ces organisations. L'anathème n'est pas prononcé contre les membres de la Fabian Society qui appartiennent en même temps à d'autres groupes et une brandi Fabienne qui se rallierait à la tactique de la Fédération ne tomberait pas, pour cela, sous le coup d'une dissolution. D'ailleurs, la Fabian Society envoie ses cent cinquante conférenciers porter la bonne parole partout, quel que soit le groupe qui lui demande une lecture et sans s'inquiéter de l'auditoire qui l'écoutera. Il arrive même que des orateurs Fabiens fassent de la propagande directement en faveur de la Fédération ou du Parti Indépendant.
C'est encore en vertu de leur tactique que les Fabiens étaient réprésentés en i8g6 au Congrès International de Londres. « Je sais bien, me disait, peu de temps avant le Congrès, M. Sydney
(i) Allusion au socialisme municipal, un des points saillants du programme des Fabiens; George Berxard Shaw : The Fabian Society : wliat it lias done and hoiv it bas dont il.
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Webb, qu'une assemblée dont les membres n'ont de commun ni la nationalité, ni le langage, ni les opinions, ni les moyens d'action à employer, je sais bien qu'une pareille assemblée ne peut aboutir qu'à un fiasco. Si nous y prenons part, c'est parce que notre tactique exige que nous répandions partout la bonne parole, parce que nous voulons faire pénétrer nos idées dans tous les milieux et nous faire connaitre du haut de toutes les tribunes. »
Le même procédé d'infiltration, si l'on peut s'exprimer ainsi, est mis en œuvre par les Fabiens, en matière de presse. Il peut sembler étrange, à première vue, qu'une organisation dont le but est avant tout la propagande, n'ait comme organe officiel qu'une feuille mensuelle de quatre pages, le Fabian News, d'un format des plus restreints et consacrée à des business notes (annonces des meetings, compte-rendus de conférences intéressantes, renseignements concernant l'ordre intérieur de la société, bibliographies). M. Shaw donne l'explication de cette situation, qui pourrait faire croire à une lacune, en mettant en regard, dans leurs rapports avec la presse, la Fédération et la Fabian Society :
et La Fédération a une feuille appelée Justice; mais, jusqu'à présent, cette feuille n'a jamais valu un penny à des lecteurs dont les pence sont aussi rares que ceux d'un ouvrier; bien plus, elle a multiplié ses attaques contre les grandes organisations où sont groupés les travailleurs et sans le concours desquelles les socialistes ne feraient que prêcher dans le désert.... Quant à nous, j'espère
SOCIALISTES ANGLAIS. m
qu'aucun de nos tracts n'a une valeur de moins d'un penny ou n'a en vue de porter des coups à nos alliés. Mais, en ce qui concerne les journaux, il nous semble qu'un ouvrier a droit, pour son penny de chaque semaine, à un journal aussi étendu et plein de nouvelles d'intérêt général que n'importe quel grand journal hebdomadaire. Aussi notre tactique, sur ce point, a-t-elle été d'amener quelques uns de ces grands journaux à consacrer tous les dimanches, sous un intitulé de leur choix, une ou deux colonnes au socialisme. Et je n'hésite pas à proclamer que l'effet de cette tactique dans le Maiichcstey Sunday C/iroiiicle, le Star, le Daily Chronicle de Londres et d'autres journaux plus répandus parmi les ouvriers, comme le Clarion, a fait plus de bien à notre cause que tout le temps et l'argent consacré à entretenir Justice.
» Le Fabian Neivs fait pour nous tout ce que fait Jicstice ; mais que dirait-on de nous si nous proposions d'offrir cette feuille, pour un penny, à l'homme de la rue, comme l'organe principal de la démocratie socialiste en Angleterre ? Notre mission est de socialiser la presse, comme nous espérons socialiser le Parlement et les autres rouages du royaume, mais non d'entreprendre nous-mêmes la presse socialiste nW.
Le dernier trait qui caractérise l'attitude des Fabiens est leur tactique électorale. En ce domaine, comme dans les autres, les Fabiens se séparent des Social-Dcmocyats. « Jamais nous n'avons affiché la moindre prétention à représenter la classe ouvrière dans ce pays; un candidat désigné par la Fabian Society, voilà une absurdité dont le spectacle n'a pas encore été donné à Londres. »
La tactique électorale des Fabiens est longuement exposée dans le Fabian Election Manifesto de 1892 :
(c En présence de l'égoïsme capitaliste qui, dans le Parlement,
(i) G. Bernard Shaw : The Fabian Society; what it lias donc and liow it lias done it.
anime les libéraux aussi bien que les conservateurs, il n'y a rien d'étonnant à ce que, de toute part, nous entendions se former des vœux pour la création d'un parti nouveau, uniquement consacré à défendre les intérêts du travail. Mais, telles sont les difficultés qui assailliraient, à ses débuts, un troisième parti politique en Angleterre, que ceux-là seuls peuvent les comprendre, qui ont l'expérience de la pratique électorale. D'après notre système délections parlementaires, un siège disputé est conféré à celui des candidats qui, au premier tour, obtient le plus grand nombre de voix, et cela quel que soit le chiffre des votes donnés aux adversaires ; ainsi il peut arriver que la majorité à la Chambre des communes ne représente que la minorité du pays. Il est donc de la dernière importance, pour la majorité réelle d'un district électoral, que ses votes ne soient pas divisés (splii), c'est-à-dire partagés entre deux ou plusieurs candidats rivaux ayant le même programme. Conséquemment, si, dans un district qui envoie un seul membre au Parlement, trois candidats appartenant à deux fractions différentes sont en présence, le dernier venu sera accusé aussitôt de vouloir traîtreusement diviser les votes de son parti, dans l'intérêt du parti dont il s'est déclaré l'adversaire; il sera boycotté au poil par tous ceux qui ont assez d'expérience de la discipline politique pour comprendre qu'un solide vote de parti peut seul assurer le triomphe, dans une élection sérieusement disputée. Cet état de choses crée une situation éminemment favorable aux deux grands partis politiques, tandis qu'il est fatal aux candidats indépendants.... La conclusion pratique à tirer de là, c'est qu'aussi longtemps que nous n'avons pas le ballottage, il ne faut pas tenir compte des candidats qui ne sont pas les délégués d'un parti organisé ; c'est perdre du temps et des votes que de les présenter, sauf lorsque le but à atteindre est, non pas de gagner un siège, mais de faire montre de ses opinions ou de faire échouer un candidat en divisant les voix de son côté. Lorsqu'un candidat est présenté en vue de gagner un siège, il doit être le mandataire de l'un des deux partis établis ou bien le délégué d'un « parti avancé » qui a acquis une importance suffisante pour remplacer les libéraux dans le district. »
Après avoir conclu à la nécessité, dans la généralité des cas, d'une alliance électorale avec l'un
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des grands partis politiques, le manifeste Fabien expose comment cette alliance peut être profitable aux intérêts socialistes. C'est du côté des libéraux qu'il conseille de se tourner :
« Les hommes politiques avancés n'ont qu'une chance de succès, c'est de forcer les associations libérales à accepter comme candidats de leur parti des radicaux déclarés et des socialistes. Ceci ne souffrira pas de difficultés, dans les districts électorau.\ où les libérau.x n'ont aucune chance de l'emporter sur les conservateurs. Le parti libéral, depuis qu'il a reconnu, en des déclarations sonores, le droit du travail à une représentation sérieuse dans le Parlement, se préoccupe maintenant, à chaque élection, d'offrir à des candidats du travail un certain nombre de sièges dans des districts reconnus pour leur torisme. Ainsi, dans l'élection actuelle (l'élection qui allait avoir lieu en 1892), nous voyons que tous les nouveaux candidats du travail qui dépendent complètement de l'appui officiel du parti libéral, se présentent pour des sièges que les conservateurs obtinrent en i885 et que, pour ce motif, ils obtiendront probablement en 1892. Cependant, quoique l'appui des libéraux, dans de pareils cas, soit une pure duperie, il ne faut pas mépriser les occasions de se faire connaître. En effet, dans beaucoup de districts, où les ouvriers seraient disposés à voter pour un conservateur contre un libéral, ils voteront pour un bon candidat du travail contre un conservateur, si l'occasion s'en présente. Il peut sembler évident à un candidat du travail que, si les libéraux lui offrent une candidature, c'est qu'ils sont persuadés d'avance de sa défaite ; qu'il accepte cette offre toutefois s'il n'en peut trouver de meilleure et qu'il voie s'il ne peut battre le conservateur en jetant par dessus bord un programme qui n'est que libéral et en adoptant un programme complet des revendications du travail.
» Dans les endroits où les libéraux ont la chance de l'emporter à l'élection, il sera d'autant plus difficile de les forcer à accepter des candidats avancés que la défaite des conservateurs sera chose plus certaine. Alors, les électeurs du travail devront recourir à la menace et prévenir les libéraux que, s'ils désignent un candidat par trop réactionnaire, les ouvriers s'abstiendront, plutôt que de voter contre leur conviction, ou bien diviseront leurs votes entre le
candidat libéral et un candidat de \' Independent Labour, de manière à faire triompher, d'une façon ou de l'autre, le conservateur. Cette menace, pour avoir de l'efficacité, devra être faite par l'alliance socialiste-radicale, dont les membres, à cet effet, se feront affilier aux associations libérales et tâcheront de pénétrer dans les comités exécutifs de ces associations. »
Sous le nom de Question Leafiets, la Fabian Society a fait paraître des questionnaires destinés à être envoyés par les électeurs aux candidats.
Il y a un questionnaire différent pour les candidats à tous les conseils électifs, lesquels sont au nombre de dix.
Le plus important de ces écrits, les Questions pour les candidats au Parlement, est ainsi formulé :
« Monsieur, » A l'occasion de votre candidature à la Chambre des communes, je vous serais très reconnaissant de vouloir bien me faire connaître votre opinion sur les questions suivantes.
» Agréez, etc..
Nom de l'électeur...
Nom du candidat. . .