‹ Socialistes anglaisChapitre 11 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Social-Democratic Fédération.

Un meeting de la Social-Democratic Fédération. — Les Social-Democrats disciples de Marx. — Leur isolement dans le mouvement socialiste anglais. — Comment les Social-Democrats envisagent la question sociale et comprennent le socialisme : jVI. Belfort Bax; Mrs Aveling. — La Social-Democratic Fédération poursuit en tout la révolution sociale. — Son attitude en matière religieuse.

— Son programme. — Sa tactique; insuccès de cette tactique.

— Organisation de la Fédération. — Le General Council. — ■ M. H. M. Hyndman.

Je me promenais un dimanche soir dans Hyde- Park. Malgré l'obscurité naissante, les groupes de flâneurs qu'attardait la magnificence de cette journée d'été circulaient encore nombreux, mais le calme du crépuscule semblait communiquer à la foule le silence et la tranquillité de toute la nature. Mon attention fut soudain éveillée par la brusque apparition d'une demi-douzaine d'hommes, qui se frayaient un passage au travers de la foule presque stationnaire. Leur allure était précipitée; leur mise étrange contrastait avec l'endimanchement général des promeneurs. Ils passaient inaperçus à la faveur de l'ombre grandissante; je les suivis des yeux jusqu'au moment où je les vis s'arrêter et se concerter quelques instants.

Alors, celui qui semblait être leur chef, un petit homme sanglé dans une longue redingote, me parut leur donner des instructions et, tandis qu'il restait seul en place, ses compagnons prirent chacun une direction différente et je les vis se glisser dans l'obscurité et se disposer de façon à entourer leur camarade comme d'un cercle assez étendu....

Après une courte attente, je les avais perdus de vue et me disposais à continuer mon chemin quand, du milieu de la foule, une rumeur s'éleva.... Je m'approchai. Le petit homme de tantôt s'était maintenant juché sur une chaise d'où il criait et gesticulait au milieu de l'inattention presque générale du public. Cependant, derrière moi retentissent quelques « hear, hear! » et plus loin je distingue des applaudissements. Je me retourne et me voilà nez à nez avec un des étranges compagnons de l'orateur; c'est d'eux, je le vois alors, qu'émanent les signes d'approbation. Bientôt, quelques paisibles Londoniens s'émeuvent de ces applaudissements et se portent vers l'orateur, dont la voix glapissante s'élève à mesure que le public se presse autour de lui, plus curieux et plus attentif. L'apôtre improvisé crie maintenant de toute la force de ses poumons et s'efforce de démontrer aux passants non point, comme j'eusse pu m'y attendre, les avantages du retour vers le Christ ou les suites funestes de la damnation, mais la nécessité de la lutte des classes et de la

révolution sociale. Ses amis continuent à faire de l'enthousiasme autour de lui et le tapage de l'apôtre mêlé à celui de ses fidèles attire constamment de nouveaux curieux, qui forment à présent une masse compacte.

Mais voilà venir une couple d'auditeurs d'un genre nouveau..., on ne voit émerger de l'assemblée que leurs casques pointus Cette vue suffit

à calmer notre orateur dont les yeux perçants ont vite fait de reconnaître la police. C'en est fait et des périodes et du tribun. Celui-ci disparait comme par enchantement et la masse des curieux ne s'est pas encore dispersée que repassent devant mes yeux les mêmes hommes aux aspects singuliers dont la vue m'avait déjà frappé auparavant. Inutile de chercher à les suivre, car leur démarche est, cette fois, encore plus précipitée que tout-à-l'heure. Ils ont bientôt fait de s'évanouir dans l'ombre épaisse; au reste leur départ semble chose toute naturelle à l'assistance ; ils ne sont pas hors de vue que déjà les promeneurs ont repris ce maintien grave propre à la respectability britannique et paraissent avoir oublié qu'ils viennent d'assister à un meeting organisé par la Social-Democratic Fédération.

Peu de jours après, je lisais dans Justice^ l'organe hebdomadaire de la Social-Democratic Fédération, le compte-rendu du meeting monstre que l'armée des Social-Democrats avait tenu à Hyde-Park le dimanche précédent. « Plus de cinq

5o SOCIALISTES ANGLAIS.

cents personnes suspendues aux lèvres du confé rencier, celui-ci interrompu à chaque instant pai les applaudissements d'un public enthousiaste » el d'autres détails non moins typiques de l'article de Justice faisaient revivre à mes yeux d'une vie absolument nouvelle la comédie dont j'avais été le témoin à Hyde-Park; et voilà, me disais-je, er terminant ma lecture, comment on écrit l'histoire ou, plutôt, voilà le secret de cette « popularité que la Social-Democratic Fédération se vante de posséder à un degré éminent dans tous les centre où elle compte des affiliés. Je m'expliquais dès lor cette parole de M. Belfort Bax, un des membre les plus actifs du groupe : « Notre société, me disait-il, jouit d'une telle faveur que, seule parmles groupes socialistes, elle peut organiser, quanc cela lui plaît, une manifestation considérable dan^ les rues de Londres et être assurée du succès »

L'objet de cet aperçu sera avant tout de vérifiei l'assertion de M. Bax. Nous nous demanderons d'abord quelle est la position prise par la Social Démocratie Fédération dans le mouvement socialiste anglais et comment ses chefs envisagent la questioi sociale. Nous examinerons ensuite en quoi consiste son programme, quelle est son organisation el jusqu'à quel point la tactique adoptée par la sociét est de nature à lui attirer des partisans et de admirateurs.

Comme nous l'avons vu, la plus ancienne de organisations socialistes fut fondée en 1881, sous

mm

SOCIALISTES ANGLAIS. 5i

le nom de Démocratie Fédération, par des disciples de Karl Marx. C'est de i883 que date la constitution définitive et le nom de Social-Democratic Fédération, emprunté 3.uxSozial-Deniokraten d'Allemagne.

Dès le principe, la Social-Democratic Fédération se posa en défenseur des doctrines de Karl Marx; si, à diverses reprises, des scissions se produisirent et entraînèrent la formation de groupes nouveaux, le noyau primitif garda toujours, avec une fidélité jalouse, l'intégrité de son culte pour celui qu'elle appelait « le père de la démocratie socialiste internationale )). C'est à cela qu'il faut attribuer la lenteur des progrès de la société et aussi l'isolement successif qui s'est fait autour d'elle et que son intransigeance a toujours favorisé, à partir du jour même de sa constitution définitive. Cette attitude a éloigné du groupe marxiste plusieurs collaborateurs importants. En 1884, c'étaient William Morris, Belfort Bax, M. et M™*^ Aveling(i) qui quittaient la Social-Democratic Fédération pour former la Socialist Leagiie. En 1886, c'étaient deux autres leaders, C. E. Fitzgerald et J. Macdonald, qui fondaient, en dehors de la société et avec le concours d'un certain nombre de membres, la Socialist Union. Un peu plus tard, enfin, John Burns se voyait frappé d'ostracisme pour ses opinions trop libérales.

(i) M. Bax et les Aveling- sont aujourd'hui rentrés dans la Fédération,

L'année 1889 voyait éclater la rupture ouverte des Fabiens possibilistes et des Social-Democrats marxistes. Cette dernière scission perdure encore; elle a résisté même aux tentatives conciliatrices de quelques pacificateurs malavisés du continent. En effet, lors de la dernière exposition de Paris, le conseil municipal de cette ville employa toute son influence pour tâcher de mettre d'accord les marxistes et les possibilistes anglais; il alla même, en vue de ramener la bonne entente entre ces frères ennemis, jusqu'à les inviter ensemble à une wineparty à l'hôtel de ville.

Quant aux eftbrts tentés par les divers groupes pour s'unir entre eux et former un parti socialiste homogène, ils n'ont amené jusqu'à présent que des conférences et un manifeste déclamatoire (Manifesto of English Socialists) publié en i8g3, et signé des secrétaires de la Social-Democratic Fédération, de la Fabian Society et de la Hammersmith Socialist Society.

Peu avant cette proclamation, M. George Bernard Shaw, un des principaux organes de la Fabian Society, écrivait : « Aussi longtemps que la Social-Democratic Fédération restera ce qu'elle est aujourd'hui, il sera impossible aux Fabiens de songer seulement à fraterniser avec elle. Si pareil rapprochement s'effectue jamais dans un centre quelconque, il sera amené par ce fait qu'une section de la Fédération aura abandonné peu à peu les principes du groupe original pour se mêler

spontanément aux autres socialistes de l'endroit ».

D'autre part, un incident tout récent a été pour les Social-Democrats le prétexte d'une brusque rupture avec V Independent Labour Party : c'est l'attitude que la majorité des membres de ce parti ont prise au Congrès International de Londres, en i8g6, dans la discussion relative aux anarchistes.

Quant aux Socialistes chrétiens, les marxistes s'en moquent et « méprisent profondément leur idée d'un monde à venir embelli par un étalage théâtral ». Enfin, à M. Henry George ils disent qu'il « attaque des moulins à vent » et ne voient en lui « qu'un réformateur bourgeois, croyant à la vertu des libres contrats et de la concurrence ».

La guerre, la guerre à outrance contre tout ce qui n'est pas Social-Democrat, tel est donc le mot d'ordre donné par le groupe H^mdman-Aveling- Bax et consorts, et, jusqu'à présent, ils ne se sont pas encore départis de cet isolement farouche et serrent les rangs autour de leur drapeau, toujours prêts à la lutte. En effet, ils s'attendent à voir « surgir » un monde nouveau où régnera, comme le dit M. Belfort Bax, « le communisme coopératif en fait d'industrie, la république internationale en fait de gouvernement et l'humanisme athée en fait de religion », et ce monde nouveau sortira, ils en sont convaincus, « des tortures d'agonie de la révolution ».

J'ai eu la bonne fortune de causer avec M. Bax

et de l'entendre exposer la façon dont ses amis et lui envisagent la question sociale et comprennent le socialisme.

« La Social-Democratic Fédération, me dit M. Bax, envisage la question sociale comme intimement liée à la lutte des classes. La proposition fondamentale sur laquelle nous nous appuyons est celle-ci : toute la richesse vient du travail ; donc la richesse tout entière est due aux travailleurs. Or, tout le sol de la Grande-Bretagne est réparti entre trente mille personnes (0 et quant aux autres sources de la richesse, celles qui sont entre les mains des capitalistes, des prêteurs d'argent, des entrepreneurs, des chefs d'industrie et de toute la classe des marchands d'esclaves modernes, elles sont le privilège de leur argent, de leurs machines, de leur capital, de leur crédit et des autres ressources dont ils se servent pour pressurer l'ouvrier, esclave du salaire, en lui faisant produire à leur profit une plus-value toujours croissante. Aussi longtemps que les divers moyens de production seront le monopole d'une classe, les ouvriers seront forcés de vendre leur travail à un prix qui restera nécessairement à peine suffisant pour leur permettre de subsister.

(i) D'après un rapport fait pour le Parlement en 1872, il y avait en Grande-Bretagne (en chiffres ronds) 234.000 propriétaires de I à 100 acres, 47.000 propriétaires de 100 acres et plus et pas moins de 816.000 propriétaires de moins d'un acre. (Note empruntée à M. Emile de Laveleye : Le Socialisme contemporain, p. 362.)

— Le seul remède que vous proposiez pour guérir ces plaies de la société, dis-je à M. Bax, c'est naturellement le socialisme ; mais encore, qu'entendez-vous par ce mot « socialisme » dont on parle tant en Angleterre?

— Tout d'abord, me répond-il, ce que font actuellement les gens comme John Burns, Sydney Webb, Bernard Shaw et, en général, tous ces « bourgeois » qui adoptent la façon de voir de la Fabian Society, ce n'est pas là, à proprement parler, ce que nous appelons du socialisme. Quand ils demandent et obtiennent des réformes conçues dans un esprit démocratique, ils ne font avancer en rien le succès de notre cause, car d'autres, des non-socialistes, marchent de concert avec eux sur ce terrain où ils les ont d'ailleurs précédés. Pour nous, — et ici le masque décharné de M. Bax s'épanouit, tandis que son regard s'illumine, — • nous nous attachons à défendre partout, toujours, cet idéal qui contient tout le programme de la Fédération: V or ganisation communiste ou collectiviste de la propriété des moyens de production, de distribution et d'échange, son contrôle par un état démocratique dans l'intérêt de la communauté, l'émancipation complète du travail, aujourd'hui dominé par le landlordisme et le capitalisme, et l'établissement de l'égalité sociale et économique entre les sexes. Ce socialisme-là est le seul vrai, le seul que nous reconnaissions. Nous demandons le collectivisme dans la production, le communisme dans la distri-

bution, et nous repoussons les solutions intermédiaires, car ce que nous poursuivons, c'est le socialisme intégral ».

M. Bax reconnait d'ailleurs que cette intransigeance n'est guère de nature à assurer le succès à la propagande de la Fédération,

« La Fédération, me dit-il, a volontairement tout sacrifié à son programme : faveur des masses, nombre des adhérents, avantages de toute sorte. Personnellement, notre attitude et notre qualité de membres de la Social-Democratic Fédération ne nous ont valu que des désagréments. M. Hyndman, autrefois dans l'opulence, a perdu, à nous soutenir, plus de la moitié de ses revenus et a échoué dans plusieurs campagnes parlementaires. Un autre membre, M. A. Smith, correspondant spécial du Times, s'est vu fermer un avenir splendide et a perdu sa place, à cause de son socialisme. Il en est de même de nos membres ouvriers ou emplo3^és. Leur qualité de Social-Democrat ne leur procure jamais le moindre avantage et, bien au contraire, leur vaut souvent d'être mis à la porte par leur patron ».

— Mais alors, pourquoi restez-vous Social- Democrat?

— Pourquoi? Mais n'est-ce donc rien de défendre le socialisme pour lui-même, pour la beauté de sa doctrine ? Notre programme , mais c'est notre religion. Les catholiques du continent disent qu'il est impossible de retrancher ou de modifier un

seul article de leur Credo, sans renier leur foi tout entière. Nous agissons de même à l'égard du socialisme. De plus, continue M. Bax, le seul avenir du socialisme en Angleterre est dans un parti absolument distinct, indépendant de toute influence étrangère et s'en tenant rigoureusement aux principes de Karl Marx. Or, nous nous flattons, à l'heure qu'il est, d'être ce parti; nous sommes la seule organisation vraiment, purement, intégralement socialiste «.

M. Bax me paraît vivre beaucoup d'espoir. Il a, ainsi que ses amis, une foi presque illimitée dans sa méthode. « Si nous ne sommes pas encore plus nombreux, me dit-il, il faut l'attribuer aux circonstances difficiles qui accompagnèrent la naissance de la société. Sur le continent, les socialistes ont été presque partout les premiers à grouper les ouvriers. Ici nous avons été devancés par les Tradct/;//o«s et les sociétés de coopération. D'ailleurs, les socialistes allemands, si forts aujourd'hui, n'étaient pas plus puissants que nous ne le sommes, après le même nombre d'années d'existence. D'autre part, nous avons la ferme confiance qu'un jour nous compterons dans nos rangs tout ce qui fera encore profession de socialisme en Angleterre. Les Fabiens et quelques radicaux, leurs alliés, qui se bornent, comme eux, à faire ce qu'on est convenu d'appeler du (( socialisme d'Etat » , se sentent en baisse depuis les dernières élections et se joindront tôt. ou tard à la Social-Democratic Fédération. Les trade-

unionistes sont également en bonne voie; quant aux membres de VIndepe7îdent Labour Party, une moitié passera à l'anarchie, tandis que l'autre aboutira fatalement chez nous » .

Ecoutons maintenant la citoyenne Eleonor Marx Aveling, la fille du Maître. Par sa double nationalité, par ses rapports avec les principaux socialistes de toute l'Europe et sa connaissance approfondie de plusieurs langues, elle est la personnification vivante du socialisme international.

Comme je lui expose mes doutes concernant l'opportunité de la guerre des classes pour l'avancement des problèmes sociaux — « Vous ne nous comprenez pas, interrompt-elle ; vous n'êtes pas le seul d'ailleurs à nous reprocher notre « intransigeance » ; tout le monde parle comme vous et on ne comprend pas que nous rejetions de toutes nos forces le socialisme paisible en honneur chez les Fabiens et admiré sous prétexte qu'il est « si bien

adapté à l'esprit anglais » Mais, songez donc

qu'il nous est impossible de suivre une pareille ligne de conduite. Nous partons en eft'et de cette donnée : qu'actuellement, la guerre des classes est un fait, en Angleterre comme partout et plus que partout ailleurs. »

Ici, Mrs Aveling est plus explicite encore, dans ses déclarations, que M. Belfort Bax. « C'est justement, continue-t-elle, ce fait, spécial à l'Angleterre, que les classes mo3'ennes et supérieures ont pris l'initiative des réformes sociales et vont à

SOCIALISTES ANGLAIS. Sg

l'ouvrier, c'est ce fait qui nous impose la reconnaissance de la lutte des classes. En effet, parmi ces capitalistes, les uns, comme Lady Dilke, par exemple, agissent sous l'empire de la pitié, sont réellement touchés de la misère du peuple et s'efforcent de lui faire « du bien » , au sens bourgeois du mot; et certes nous admettons que les gens de cette classe puissent avoir un cœur comme nous; d'autres, au contraire, tels les organisateurs et les enquêteurs de la Royal Commission on Labour, s'efforcent, à grand renfort de bine books, de montrer aux ouvriers que les landlords ne veulent pas rester en arrière, mais prennent à cœur les intérêts des salariés. Mais au fond, qu'est-ce que tout cela, sinon des machines de guerre destinées à conjurer le socialisme ou, tout au moins, à l'atténuer? Donc, si nous voulons rester fidèles au drapeau socialiste, nous devons voir dans tous ces bourgeois plus ou moins avancés nos pires ennemis; il nous iaut les combattre dans une lutte à mort et préparer les esprits à la révolution sociale ».

L'intransigeance qui s'affirme dans de semblables déclarations est la note distinctive de tout ce qui touche à la Social-Democratic Fédération. On la retrouve dans ses expositions doctrinales, on la voit percer dans son programme, on la découvre dans sa tactique et jusque dans son organisation matérielle.

Ce serait sortir du cadre de cette étude que de

6o SOCIALISTES ANGLAIS.

nous étendre sur les doctrines de la Fédération. MM. Hyndman et Bax, dans leurs ouvrages théoriques, ne font que reproduire l'enseignement de Karl Marx, avec cette différence que leurs expositions sont peut-être plus obscures encore que l'original.

D'autre part, les membres des diverses organisations socialistes anglaises s'accordent assez bien sur le terrain de la doctrine pure et, d'ailleurs, à l'exception des Social-Democrats, ils ne s'aventurent que fort rarement sur ce terrain.

Il est un point, cependant, auquel nous nous arrêterons, parce que nous y voyons un symptôme marqué de l'exclusivisme de la Social-Démocratie Fédération : c'est l'attitude de celle-ci en matière religieuse. Chez les socialistes des autres organisations, on ne trouve nulle part de manifestation extérieure d'un sentiment hostile à la religion. Les uns, tels les Fabiens, sont indifférents; d'autres, et parmi eux un bon nombre de membres de VIndependcnt Labour Party, se déclarent favorables à une certaine religiosité ; enfin, les Christian Socialists voient dans les théories collectivistes le corollaire direct des principes de l'Evangile. Chez les Social-Democrats c'est tout le contraire.

« Parmi les dangers qui nous menacent, écrit l'un d'eux dans Justice, il en est un dont nous devons spécialement nous garder : nous devons veiller à ce que les amis nouveaux qui nous arrivent n'obscurcissent pas les bases purement matérialistes du socialisme par des doctrines ayant un caractère théologique ou un idéal spéculatif ))(i).

(i) Justice, 20 janvier 1S90.

SOCIALISTES ANGLAIS. 6x

« Il ne faut pas, écrit IM. Edward Aveling, que les socialistes admettent la croyance au surnaturel. Le socialisme est un fait scientifique basé sur d'autres faits scientifiques » !i}.

Ailleurs les Sociaï-Democrats sont encore plus explicites et s'attaquent directement au christianisme, qu'ils regardent comme essentiellement opposé au socialisme et inféodé au capitalisme.

« Avec ses vues étroites, son caractère égoïste et individualiste, l'enseignement moral du Christ, écrit M. Bax, apparait à tous ceux qui ont quelque connaissance du socialisme comme n'ayant pas le moindre point de contact avec ce dernier.... L'Evangile impose un état de « sainteté individuelle » auquel la majorité ne peut atteindre et qui aboutit presque fatalement à l'apothéose des faquins ou à l'hystérie épileptique.... Mais si cette doctrine ne produit pas d'effets utiles dans les cas exceptionnels où elle est suivie, elle entraîne des conséquences désastreuses pour la généralité des hommes. Le christianisme n'a eu de succès, en tant que force morale, que chez des individualités isolées. Son action sur les masses a misérablement échoué, comme c'était à prévoir... »Î2).

Ecoutons encore M. Edward Aveling :

« Le christianisme et le capitalisme se soutiennent mutuellement. Ce sont des frères Siamois; ils doivent vivre et mourir ensemble ; un coup porté à l'un est un coup porté à tous deux. Le christianisme n'est que le complaisant serviteur du capitalisme. C'est, en effet, le christianisme qui abusa, par la promesse de la béatitude future, de cette belle vierge appelée le Travail et qui la livra ensuite au capitalisme.... Dans le christianisme nous voyons non seulement le soutien du plus grand des maux de notre société, mais aussi un système dont les principes fondamentaux corrompent la pensée humaine en la distrayant des objectivités matérielles du présent ; c'est pour cela que nous combattons ces doctrines. Le christianisme et le capitalisme sont si indissolublement unis, le bonheur des races futures dépend si intimement de leur chute, que nous répétons, en le modifiant, le cri de Voltaire : « Ecrasons les infâmes n[^).

(i) Edward Aveling. Christianity and Capitalism,

(2) Belfort Bax. Ethics 0/ socialism.

(3) Edward Avelixg. 0/. cit.

Nous passerons maintenant au programme de la Social-Démocratie Fédération.

Mais ici une remarque préliminaire s'impose. En ne nous attachant qu'aux termes dans lesquels sont énoncés l'objet de la société (i) et son programme, on pourrait croire que l'idéal des Social- Democrats sera réalisé lorsque le collectivisme aura commencé à régner. Il n'en est point ainsi cependant.

u II ne faudrait pas supposer, écrit j\I. Joseph Chatterton, que par la simple remise des biens entre les mains de l' Etat nous aurons

réalisé le socialisme Déjà aujourd'hui, le service postal, la

fabrication des armes, etc., sont aux mains de l'Etat, mais cette propriété collective est dirigée par des capitalistes, en faveur des capitalistes et d'après des principes capitalistes. Nous pouvons conclure de là au danger du collectivisme. La propriété n'est qu'un état de transition et, par elle même, elle est insuffisante à guérir les malheurs sociaux. Le socialisme ou, pour mieux dire, l'état de démocratie socialiste (Social-democracy) , renferme en luimême sa définition : il signifie, en effet, la propriété socialiste ou collective et le contrôle démocratique de tous les moyens et instruments de production, la complète démocratisation de l'organisme politique, en même temps que la véritable liberté économique, que seul le socialisme peut procurer >^[-.

Voici les principales réformes que comporte le programme de la Social-Democratic Fédération :

« I. — Tous les organisateurs et administrateurs de la société future seront élus par le suffrage universel et direct des adultes et entretenus aux frais de la communauté.

3) II. — La législation sera l'œuvre du peuple; un projet de loi ne deviendra obligatoire que quand il aura reçu l'approbation de la majorité du peuple.

(i) Voir p. 55.

(2) Joseph Chatterton : The pracficability of Social-democracy, p, 22.

)) III. — Abolition de toute armée permanente ; organisation des citoyens en force nationale armée [National citizen force) ; le, peuple décidera de la guerre ou de la paix.

» IV. — L'instruction à tous les degrés sera obligatoire, laïque, industrielle et gratuite pour tous.

» V. — L'administration de la justice sera gratuite pour tout le monde.

» VI. — Les moyens de production, de distribution et d'échange, y compris le sol, seront déclarés propriété commune ou collective et traités comme tels.

» VII. — Les moyens de production et de distribution de la richesse seront administrés par la communauté dans l'intérêt commun de tous ses membres.

» Moyens transitoires. — Pour atténuer {palliate) les maux de la société actuelle, la Social-Deniocratic Fédération réclame l'adoption immédiate des mesures suivantes :

» Construction obligatoire d'habitations salubres pour le peuple ; location de ces habitations à un prix suffisant seulement pour couvrir les frais de construction et d'entretien.

» Instruction gratuite, technique et laïque, obligatoire à tous les degrés; entretien gratuit des enfants dans les écoles de l'Etat.

» Défense d'employer les enfants dans n'importe quel métier avant l'âge de seize ans ; pénalités rigoureuses frappant les patrons qui contreviendraient à cette loi.

n Fixation de la durée du travail à 8 heures par jour ou 48 heures par semaine.

» Impôt progressif frappant tous les revenus excédant trois cents livres par an.

» Appropriation par l'Etat des chemins de fer et des canaux. — Propriété et contrôle municipaux du gaz, de l'éclairage électrique, du service des eaux et des tramways.

n Extension des banques dirigées par l'administration des Postes (Post office banlîs), de façon à leur faire absorber toutes les institutions privées qui retirent un profit des opérations monétaires ou de crédit.

» Abolition de la Dette Publique.

» Nationalisation du sol et organisation de groupes agricoles sous le contrôle de l'Etat et des communes et sur une base coopérative.

» Désétablissement de toutes les Eglises d'Etat ; suppression de leurs dotations. — Etablissement de pensions pour les vieillards et les infirmes. — Adoption par la communauté de toutes les personnes ayant atteint l'âge de cinquante ans, ces personnes ayant néanmoins l'option de continuer à travailler. — Etablissement d'hôpitaux municipaux. — Contrôle municipal des approvisionnements d'aliments et de charbon. — Abolition du système actuel des workhouses. — Ouvrages utiles à faire exécuter par les sans-travail.

)) En vue de la réalisation paisible de ces divers objets, la Social-Deynocratic Fédération demande encore les réformes èui vantes :

)) Paiement des membres du Parlement et des corps publics locaux. — Paiement par le Trésor des frais électoraux obligatoires (officiai.) — Suffrage des adultes. — Parlement annuel. — Représentation proportionnelle. — Ballotagei'i). — Abolition de la monarchie et de la Chambre des lords. — Droit d'initiative pour tous les citoyens. — Etablissement du référendum. — Extension des pouvoirs des conseils de comtés, de villes, de districts et de paroisses. — Indépendance législative de toutes les parties de l'empire ».

L'examen de ce programme de réformes laisse clairement percer le but de la Fédération. « Celle-ci, en effet, comme le fait remarquer M. Albert Métin, ne s'intéresse qu'aux réformes qui préparent indirectement la révolution sociale, soit en donnant aux prolétaires le temps et les moyens de se grouper (journée de huit heures, éducation gratuite à tous les degrés), soit en habituant l'opinion à ne plus respecter la propriété individuelle (impôt progressif sur le revenu, répudiation de la Dette Publique, nationalisation du sol, des chemins de fer). Pour les Social-Democrats, ces mesures n'ont

(i) Comment le principe de la représentation proportionnelle et celui du ballotage seront-ils réunis dans le nouveau système électoral ? Le programme de la Fédération est muet sur ce point.

aucune utilité en elles-mêmes; elles ne sont que des moyens de rendre la guerre des classes plus violente ))(0; eux-mêmes les qualifient de palliatifs.

Nous ferons la même remarque à propos de la tactique de la Fédération. Celle-ci comprend deux objets : c'est d'abord d'exciter les esprits à la révolution sociale et de préparer les voies à celle-ci en rendant plus aigus les conflits actuels, mais c'est aussi de faire prévaloir cette idée qu'étant seule dépositaire du vrai socialisme, seule la Fédération a droit aux sympathies et à la reconnaissance de ceux qui veulent l'émancipation des travailleurs. Pour réaliser ce double but, elle emploie deux moyens : l'éducation et l'action politique indépendante.

Comme nous le verrons au chapitre suivant, la tactique de la Social-Democratic Fedcration diffère, sous tous rapports, de celle de la Fabian Society. Tandis que cette dernière n'a de confiance que dans l'évolution (evohUionary methodsj, la Fédération met tout son espoir dans la révolution. Cette idée de la révolution paraît être la préoccupation constante de tous ses efforts. Elle se retrouve dans les conférences des membres, elle fait l'objet de plusieurs des tracts que la Social-Democratic Fédération distribue par milliers dans toute l'Angleterre, elle s'affirme encore davantage dans les colonnes de Justice.

(i) Albert Métin : Revue Blanche. i8g5.

« Y a-t-il, demande cette feuille, y a-t-il aucun véritable socialiste assez naïf pour s'imaginer que le travail aura jamais la jouissance de ses droits grâce à la seule action parlementaire?... Non, jusqu'au jour où ils auront la majorité absolue dans les deux chambres du Parlement, dans le Cabinet et dans les Cours de justice, jusqu'à ce jour les travailleurs n'entreront jamais en possession de leurs droits d'une façon constitutionnelle. Et avant que ce temps soit écoulé, ils seront devenus assez forts pour les acquérir par une autre voie »(i).

D'autre part, tandis que les Fabiens se proposent seulement de contribuer à amener la socialisation des ressources industrielles du pays, la Social- Democratic Fédération se propose d'enrôler dans ses rangs tous les prolétaires du pays et de socialiser elle même l'industrie nationale. « La Fédération ne cesse de crier bien haut qu'elle seule représente les vrais intérêts du parti ouvrier anglais et elle ne tient pas un homme pour socialiste si elle ne peut le compter parmi ses membres » (2).

C'est donc une des tendances nécessaires de sa politique de dénoncer, comme induisant le peuple en erreur, les Fabiens, les Indépendants, les trade-unionistes, les coopérateurs, les radicaux et jusqu'aux teetotalers (membres des sociétés de tempérance).

Aux Fabiens elle reproche leur tactique de pénétration lente, leur « permeation ». Elle les accusait, récemment encore, dans Justice, « d'avoir fait circuler au Congrès International de

(i) Justice, 9 décembre 1893.

(2) George Bernard Shaw : TlicFahian Society : ivhatit lias donc and Jww it lias doue it.

Londres une déclaration où ils repoussent tous les principes du socialisme, pour les remplacer par un mélange de théories empruntées au Daily Chronicle » (journal radical avancé) (i). Parce que les Fabiens ont reconnu l'impossibilité de supprimer tout d'un coup le régime du capital et du salariat, la Fédération les accuse « d'enseigner que le socialisme ne vise pas à l'abolition des salaires » ; elle les accuse « de n'être que des « bourgeois », des « middle-class incii », qui, sans constituer pour le socialisme anglais un danger sérieux, lui causent pourtant des désagréments considérables; d'ailleurs, continue la feuille socialiste, tous les tracts de la société Fabienne, mis ensemble, malgré les qualités que l'un ou l'autre d'entre eux peut renfermer, n'ont pas jusqu'ici produit l'effet d'une seule grève qui ne réussit pas (2).

La Fédération n'est guère plus tendre pour V Independent Labour Party, auquel elle reproche en termes amers la tolérance dont ses chefs ont fait preuve vis-à-vis des anarchistes, en cherchant à les faire admettre au congrès de Londres, contrairement à la résolution de Zurich. « Ces deux idées, l'action collective, démocratique socialiste et politique, d'une part, et l'initiative individuelle et anarchiste, de l'autre, sont absolument incompatibles;... V Independent Labour

(1) Justice, ler août 1896.

(2) Justice, 29 juillet 1896.

Party le reconnaîtra un jour «(i). Au congrès de la Social-Democratic Fédération tenu à Londres les 2 et 3 août 1896, deux résolutions, la première à l'effet de réunir dans un parti homogène les forces de la Social-Democratic Fédération et de Vlndependent Labour Party, la seconde demandant aux Social-Democrats de se rallier à une attitude de a neutralité bienveillante » vis-à-vis des Indépendants, furent rejetées, l'une par 75 voix contre i3, l'autre par 68 voix contre 7.

Au surplus, le Congrès International de 1896 fournissait aux Social-Democrats une occasion inespérée de se montrer sous le jour le plus favorable aux socialistes du continent et de tâcher d'éclipser leurs co-délégués du Royaume-Uni. Ils ne se firent pas faute d'en profiter et, grâce à l'extrême habileté de leurs chefs, ils surent arriver à dominer véritablement les débats du Congrès. Leur nombre était relativement considérable; en effet, sur 475 délégués envoyés par les Iles Britanniques, les Social-Democrats en comptaient 118; d'autre part, les membres les plus influents de la Fédération faisaient partie de la Direction du Congrès. Les Socitil-Democrats avaient en outre fait choisir par le comité d'organisation, comme traducteurs attitrés, M. Adolphe Smith, un des leaders de la Social-Democratic Fédération, et M'"^ Aveling. Enfin, grâce à quelques flatteries à l'adresse des chefs marxistes du con-

(i) Justice, 29 juillet 1896.

tinent et à l'attitude pacifique qu'ils surent adopter pendant les séances tumultueuses du « Congrès de la Paix », ils firent une impression profonde sur la plupart des délégués étrangers; ceux-ci quittèrent Londres avec la conviction que la Social-Democratic Fédération représente en Angleterre le véritable parti socialiste international. Les Social-Democrats réussirent aussi à faire prévaloir cette idée, — qui leur est chère, on le comprend, — qu'à l'avenir les congrès internationaux devraient être réservés aux partisans de la démocratie socialiste.

Quant aux Trade-Unions et aux coopératives, est-il besoin de dire qu'elles ne sont guère à l'abri des invectives des marxistes? La plupart des membres de la Social-Democratic Fédération sont, il est vrai, trade-unionistes et coopérateurs et les chefs ne manquent pas d'en faire état le plus souvent possible. Cela n'empêche qu'aux 3-eux des Social-Democrats, la seule ligne de conduite raisonnable à suivre par les trade-unionistes et les coopérateurs serait, en fin de compte, de renoncer à leurs buts respectifs pour s'adonner à la pure démocratie socialiste.

A ce sujet, voici quelques extraits concluants d'une brochure de M. H. Quelch, éditeur de Justice (Trade-Unionism, Coopération and Social- Dcmocracy). Après s'être attaqué au Vieil-Unionisme, M. Quelch s'exprime ainsi :

« Le Nouvel-Unionisme diffère du Vieil-Unionisme en ce qu'il

a foi dans l'action politique et partage des idées plus « avancées ». Mais il est bien à craindre que le « Nouvel » Unionisme ne snit autre chose qu'une espèce de « Vieil » Unionisme à l'usage des travailleurs non spécialisés fiuiskilledj. Nous voulons dire par là que le Nouvel-Unionisme correspond véritablement au Trade- Unionisme et non pas à la démocratie socialiste. Le Trade- Unionisme reconnaît la légitimité du système actuel de la société, il rend justice au capitalisme et défend l'esclavage du salariat, en cherchant seulement à rendre plus douce la tyrannie de l'un et plus supportable les maux engendrés par l'autre ; la démocratie socialiste a pour but la destruction de tout le système. Le Trade-Unionisme n'est utile, à notre point de vue, que parce qu'il peut éventuellement servir de moyen à cette dernière fin, en améliorant la situation de l'ouvrier juste assez pour rendre l'ouvrier mécontent de cette situation.... Il en est de même des sociétés coopératives qui dégénèrent presque toujours en associations de capitalistes et imposent, pour la plupart, à leurs ouvriers et employés, un travail excessif et des salaires trop bas.... » Nous voyons donc, continue M. Quelch, que ni le Trade- Unionisme ni la coopération, tels qu'ils existent aujourd'hui, ne peuvent résoudre le grand problème social soulevé par ce fait que les plus actifs sont les plus pauvres ; ces organisations sont donc incapables aussi d'émanciper les ouvriers. Assurément, si le Trade-Unionisme devenait une fédération universelle du travail et s'emparait des pouvoirs publics en vue d'organiser l'industrie et de contrôler la production et la distribution, il n'aurait plus qu'un pas à faire pour réaliser l'émancipation des travailleurs. Mais cela, ce serait de la démocratie socialiste et, quelque utiles que les Trade-Unions aient pu être ou soient encore, elle ne sont pourtant pas des organisations socialistes et ses membres ne sont pas des démocrates socialistes. De même, si la coopération devenait générale, s'étendait à tous les ouvriers, réglait les travaux à exécuter en tenant compte des besoins de la communauté et employait ses efforts à satisfaire ces besoins, au lieu de réaliser des bénéfices, elle serait bien près du but que nous avons signalé. Mais, encore une fois, ce serait là de la démocratie socialiste et les coopérateurs d'aujourdh'ui ne sont pas des démocrates socialistes. Quelle est donc la conclusion logique à tirer de tout cela, si ce n'est que les Trade-Unionistes aussi bien que les membres des sociétés coopératives devraient se faire Social-Democrats.

En présence de cette antipathie peu déguisée de la Social-Democratic Fédération pour tout ce qui n'est pas elle, le lecteur n'a pas de peine à se figurer quelle est son attitude dans la conquête des pouvoirs publics. La Fédération attache une importance toute spéciale à l'action parlementaire : elle l'a fait voir plus que jamais au dernier Congrès International. Mais elle refuse tout appui à n'importe quel candidat, s'il n'est pas pris dans son sein. Un de ses orateurs soutient-il dans un meeting un candidat étranger à la Fédération, celle-ci le renie aussitôt. Par un manifeste de juin 1892, le comité exécutif de la Fédération décida qu'aucun de ses membres ne pourrait donner sa voix à un candidat choisi en dehors d'elle. La Fédération choisit ses propres candidats sans consulter ses voisins et, quand elle en a les ressources, elle les envoie au poil, « sans songer seulement, comme l'a fait remarquer M. G. Bernard Shaw, que cette façon d'agir peut amener parfois l'élection du moins socialiste des candidats en présence ». Depuis 1892, les mêmes prescriptions ont été adoptées chaque année par la société. Le règlement publié en 1896 porte qu' « aucun membre ne peut poser sa candidature à un siège parlementaire, si ce n'est en qualité de Social- Democrat et avec l'assentiment du comité central » . Cette tactique exclusiviste est peu faite pour rallier à ses auteurs les sympathies du public anglais. En tout cas devrait-elle, pour être cou-

ronnée de succès, s'appii3^er sur une grande puissance de recrutement. « Elle fut décidée, écrit M. G. Bernard Shaw, dans ces jours d'enthousiasme, où tous nous nous laissions bercer par la conviction qu'il suffisait d'exposer le socialisme aux classes ouvrières, pour amener dans nos rangs les travailleurs non seulement de l'Angleterre, mais de toute l'Europe, — que dis-je, du monde entier. Cette tactique serait irréprochable si, sur cinq citoyens anglais, quatre étaient membres de la Social-Deniocratic Fédération. Mais l'expérience d'un demi-siècle d'agitation a prouvé qu'un pareil résultat ne peut être atteint. La Fédération, dans chaque centre populaire où elle existe, ne forme en réalité qu'une minorité aussi insignifiante que celle des Fabiens. Les plus capables des agitateurs populaires que la Fédération ait jamais produits, John Burns et Tom Mann, eurent vite fait de la quitter dès qu'ils eurent assez d'expérience politique pour voir que l'union de tous les membres de la nation dans les rangs de la Social-Dcmocratic Fédération ne peut jamais être qu'un rêve «(O.

Et le cas de MM. Burns et Mann ne constitue pas une exception : comme les Social-Democrats sont mal disposés contre quiconque leur est étranger, il en résulte que, loin de s'attirer les faveurs du public, ils ne réussissent qu'à se rendre antipathiques à la plupart des non-affiliés et ne se font prendre au sérieux par presque

(i) G. Bernard Shaw : Op. cit.

personne. Il semble donc que la Social- Démocratie Fédération soit condamnée à n'être, d'ici à longtemps, qu'un groupe infiniment restreint, sans influence spéciale sur les masses, sans crédit aucun auprès des hommes qui se trouvent à la tète du mouvement politique et social : ceux-ci, contrairement aux principes de la Fédération, appartiennent presque tous à l'un des deux grands partis politiques anglais, et, de plus, nombre d'entr'eux sont coopérateurs, teetotalers, trade-unionistes.

D'ailleurs, les chefs de la Fédération se rendent eux-mêmes parfaitement compte de ce que leur influence et leur succès sont tout au moins stationnaires. Interrogez Hyndman, Aveling, Bax et les autres : tous vous diront que jamais la démocratie socialiste n'a été plus florissante et n'a fait de plus grandes choses qu'à l'heure actuelle. Mais jamais il ne vous arrivera d'apprendre de leur bouche ou de découvrir dans leurs écrits quel est le nombre de leurs adhérents. Le rapport présenté à l'assemblée annuelle de la Fédération est toujours muet sur ce point. La seule donnée précise que nous possédions, c'est qu'aux élections générales de juillet 1895, la Social-Democratic Fédération a réuni sur quatre candidats un ensemble de 373o voix. Mais, d'une part, ce chiftre est plus élevé que celui des membres alors inscrits, car il comprend des électeurs appartenant à VIndependenf Labour Party ; et, d'autre part, il ne renferme que les adhérents électeurs et ce dans les endroits seulement où la Fédération entrait en lice. 6

Si la Fédération est en lutte avec le dehors, il ne semble pas non plus que l'union parfaite règne entre ses membres. Nous ne parlons pas ici des froissements personnels qui amenèrent, à diverses reprises, des scissions dans la société et qui en ont tenu éloignés, jusqu'il y a quelques mois, M, et M™^ Aveling ; nous avons surtout en vue les rancunes sourdes que provoquent, chez certains Fédérés des provinces, d'une part, la tactique suivie par le comité central, de l'autre, l'organisation de la Fédération.

La tendance en faveur d'une attitude plus conciliante se manifeste spécialement à Burnley, ville industrielle du Lancashire et l'un des centres les plus importants de la Fédération, qui y compte 5oo membres. « Je voudrais, me dit à ce propos M. Hallard, que la Fédération ne refuse pas toujours de s'allier avec les membres d'autres partis, qui, si souvent, agissent comme elle le ferait elle-même et pourraient lui être d'un concours précieux sur le terrain électoral. D'autre part, ce serait, je crois, une grosse faute de n'admettre plus, au prochain Congrès International, que des démocrates socialistes et surtout d'en exclure les trade-unionistes. » M. Hallard est à Burnley le chef d'une petite coterie de « jeunes » qui partagent sa façon de voir. Jusqu'à présent ils sont peu nombreux, leurs allégations sont timides et ils n'ont garde encore de lever la tête; ils ne voudraient même pas convenir du relâchement de

SOCIALISTES ANGLAIS. yS

leurs principes. Pour le public, ils sont toujours aussi intransigeants que par le passé et repoussent toute idée de compromission. « Telles sont en effet, me dit M. Hallard, les instructions venues de Londres et qui doivent être suivies à la lettre. » Et de fait, la Fédération, qui a mis de la démocratie jusque dans le choix de son nom, n'est rien moins que démocratique en ce qui concerne son organisation et les rapports de la métropole avec les affiliés des provinces.

Ceux-ci sont, il est vrai, divisés en organisations séparées (branches) ; ces branches paraissent jouir d'une certaine autonomie, en ce sens que le règlement général de la Fédération leur permet de choisir elles-mêmes leurs comités spéciaux de direction et même « de prendre telles décisions qui leur paraissent en conformité avec leurs besoins, sans s'écarter toutefois des principes généraux de la Fédération ». Il y a actuellement 134 de ces branches, réparties sur toute la Grande-Bretagne (0, mais nombreuses surtout à Londres, qui en compte 43, et dans le Lancashire, où il y en a 3/. Chacune de ces branches doit s'occuper activement de propagande locale, au moyen de nombreuses conférences, de meetings, de manifestations en plein air et par la vente des publications de la société. Plusieurs de ces succursales mènent en outre

(i) Ce nombre Je branches, considérable, si on le compare au total des membres, s'explique par ce fait qu'il suffit de l'entente de six membres pour constituer une branch nouvelle.

vivement la campagne politique et présentent, de temps à autre, des candidatures tirées de leur sein, dans les élections locales.

Mais ce qui est moins démocratique, peut-être, c'est l'importance du rôle attribué au ressort principal de la Fédération, le General Council, comité central siégeant à Londres et donnant l'impulsion aux branches. Celles-ci ont, il est vrai, le droit d'envoyer au General Council les délégués dont il est composé. Mais comme les groupes des provinces n'ont pas, d'ordinaire, les ressources suffisantes pour payer à leurs membres les frais de résidence dans la métropole, ces groupes sont forcés de s'y faire représenter par des Social- Democrats habitant Londres; il s'en suit que le General Council est pour les organisations provinciales un corps étranger, dont les membres n'ont aucune compétence spéciale pour servir les intérêts locaux et dont les décisions, sans appel d'ailleurs, ne peuvent tenir compte des circonstances particulières.

Dès lors, on comprend le peu de sympathie des membres des branches à l'égard du General Council; c'est lui, en effet, qui ratifie la constitution des branches nouvelles, lui qui leur envoie, pour les premiers mois, un secrétaire de son choix, chargé d'inculquer à la nouvelle société l'esprit d'intransigeance — et de crainte respectueuse — , qui doit la guider; lui encore qui décide des questions à étudier et des réformes à exécuter lors

de l'assemblée annuelle; lui, enfin, qui dispose souverainement des colonnes de Justice. D'autre part, le General Council touche un quart de toutes les souscriptions levées par les branches, lesquelles ne peuvent être inférieures à un penny par mois et par tète, et il perçoit encore de son côté, chez les membres, des cotisations diverses. De plus, comme nous l'avons vu, il préside, en fait, au choix des candidats pour le Parlement. Enfin, en cas de désaccord avec une des branches, le General Council nomme la commission d'enquête à laquelle incombe le devoir de faire rapport sur le conflit et il peut toujours, si l'arbitrage ne le satisfait pas, renvoyer de la Fédération un membre récalcitrant ou même prononcer la dissolution de toute une branch.

De tout cela il appert que l'épithète « démocratique », que la Fédération arbore si haut, sert surtout aux marxistes d'étiquette pour dissimuler l'autoritarisme de leur organisation oligarchique : la démocratie me parait être, dans la pensée des chefs Social-Democrats, un idéal destiné aux races futures épurées; quant aux membres actuels, ils ne connaissent encore du régime socialiste que les règlements qui les courbent sous la domination des Aveling, des Quelch, des Smith, des Bax et surtout de Hyndman.

De ce dernier on a dit, non sans raison, qu'il est le Jules Guesde du socialisme anglais. A l'étranger il passe même souvent pour le chef des socialistes du Royaume-Uni. Et cela s'explique :

seul, en effet, il a conquis insensiblement le rôle de leader unique dans le groupe le plus exclusivement socialiste de l'Angleterre. Il a soutenu la Fédération depuis ses débuts, par un travail constant quoique peu apparent, — car Hyndman a soin de rester le plus possible dans les coulisses ; enfin, il en est arrivé à exercer un véritable ascendant sur le petit groupe intellectuel et actif qui est l'âme de la société et, qui plus est, sa personnalité est devenue populaire même aux membres éloignés de Londres. D'imprimeur radical qu'il était avant la fondation de la Social-Democratic Fédération, Henry Mayers Hyndman a été, depuis lors, un des premiers écrivains anglais ouvertement socialistes. Il est l'auteur du grand ouvrage Historical hasis of Socialism, ouvrage comprenant une partie historique et une partie théorique consacrée à l'exposition plus ou moins claire de la théorie de Marx. Il vient de publier un nouveau livre : Economies of Socialism, et a écrit de nombreuses brochures de propagande. Homme fort instruit et des plus capables, Hyndman, s'il arrive à la chambre des Communes, sera certainement un des politiciens les plus en vue du nouveau parlement où il prendra place. Le moment est-il prochain où M. Hyndman défendra dans l'enceinte du Parlement anglais les théories de Marx? On peut en douter si l'on considère l'insuccès qu'ont rencontré jusqu'à présent les candidatures de la Social-Democratic Fédération.

Page 1