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CHAPITRE XII

Conclusion.

Il n'y a pas, à proprement parler, de socialisme anglais. — Les deux espèces de socialistes anglais ; les révolutionnaires et les évoUdionnistes . — Ont-ils créé un parti socialiste anglais? — Ontils réussi à pénétrer l'Angleterre de socialisme ? — Le succès de la démocratie en Angleterre. — En présence de l'Angleterre conservatrice, le mouvement démocratique est destiné à enrayer le mouvement socialiste. — Le caractère de l'ouvrier anglais est aussi une barrière contre le socialisme.

Lorsqu'après avoir jeté un coup d'œil sur les diverses manifestations du socialisme en Grande- Bretagne, on embrasse l'ensemble du mouvement, une chose frappe surtout : c'est l'extrême diversité qui caractérise, chez nos voisins d'Outre-Manche, les aspirations vers la réforme générale de la société. Les divergences ou mieux l'antagonisme entre les diverses catégories de socialistes anglais sont tels, qu'on est tenté de se demander si ce n'est pas en vain que l'on chercherait dans cette étude des points de repère qui en facilitent la conclusion. De fait, l'organisation complexe du mouvement socialiste anglais n'est pas de celles qu'on qualifie d'un mot; même, nous ne croyons pas qu'on puisse découvrir une tendance générale dans les aspi-

rations des divers groupes ou dans la marche qu'ils ont suivie jusqu'ici.

Tout d'abord, le lecteur a pu se convaincre, comme nous le disions en commençant ce travail, qu'il n'y a pas, à proprement parler, de «socialisme» anglais ; on trouve en Angleterre des démocrates socialistes, des socialistes d'Etat, des anarchistes, des communistes, des nationalisateurs du, sol; on trouve aussi des socialistes qui adhèrent partiellement à l'une ou à l'autre de ces écoles ; on en voit flotter, indécis, entre plusieurs systèmes ou bien encore les combiner entr'eux; on trouve enfin, — et surtout, — des socialistes sans théories arrêtées, dont les uns attendent d'un collectivisme mal défini la solution des problèmes sociaux, tandis que les autres se bornent à afiiîcher des tendances vaguement humanitaires ou chrétiennes.

Ce n'est donc pas du côté des doctrines qu'il faut se tourner pour établir des rapprochements entre les socialistes anglais.

Si, d'autre part, l'on consulte la tactique respective de chaque groupe et les procédés recommandés ou mis en œuvre pour hâter la venue de l'état social nouveau, le manque d'homogénéité dans la direction et d'uniformité dans l'action se fait également sentir. Toutefois, ici l'on peut tracer une ligne de démarcation générale entre les socialistes anglais et relever parmi eux deux courants d'opinion distincts : celui des révolutionnaires et celui des évolutionnistes.

Les socialistes révolutionnaires sont ceux qui, à la base de leur système, affirment le principe de la guerre des classes et reconnaissent plus ou moins ouvertement la nécessité d'un socialisme militant et, par suite, d'un parti socialiste organisé, destiné à renverser l'ordre social actuel. Les plus intransigeants d'entre eux sont les anarchistes : ceux-ci veulent la destruction absolue et immédiate de l'ordre existant ; non contents d'organiser les masses en vue du bouleversement général de la société, ils n'hésitent pas, pour la plupart, à assigner un rôle important à la dynamite dans l'œuvre régénératrice. — Puis viennent les Social-Democrais, qui se proposent aussi, bien que par des moyens moins violents, d'organiser la révolution sociale. Ils s'eflbrcent de pénétrer tous les organismes dont la conquête est de nature à hâter la réalisation de leurs projets : dans ce but, ils recrutent le plus grand nombre possible d'adhé rents, et visent à s'emparer des pouvoirs publics; ils condamnent les T rade-Unions comme constituant un rouage trop conservateur. — h'Itidependent Labour Party, que nous rangeons également parmi les groupes socialistes révolutionnaires, est assurément plus modéré que la Social-Deniocratic Fédération, en ce sens qu'il s'efforce de tirer parti, pour la cause socialiste, des institutions existantes, telles que les Trade -Unions et les coopératives; mais la majorité de ses membres n'en reconnait pas moins la nécessité de la guerre

des classes. Si les Indépendants cherchent à conquérir les pouvoirs publics d'un façon paisible et ce constitutionnelle », c'est, comme me le disait Keir Hardie, en vue de la révolution finale qui balaiera les derniers adversaires du socialisme, une fois que celui-ci régnera en maître à la Chambre des communes. — A ces trois groupes, nous pouvons joindre la petite phalange communiste réunie par l'esthète Morris; celle-ci ne s'est ralliée à l'action politique que momentanément et parce qu'une révolution immédiate ne lui paraissait guère possible.

Les socialistes évolutionnistes sont ceux qui font résider l'avenir du socialisme, non pas dans la constitution d'un parti distinct, mais dans la transformation lente des idées et des institutions. Au lieu de convertir entièrement à leurs idées une partie de la population, ils aiment mieux faire pénétrer le socialisme par degrés dans tous les milieux. La socialisation de l'Angleterre se fera, d'après eux, en vertu de la loi de l'évolution. Si quelques-uns d'entre eux, comme un bon nombre de Fabiens, semblent appeler de leurs vœux la formation d'un grand parti socialiste, ce n'est que d'une façon éloignée et seulement en vue d'aider l'évolution, mais jamais avec l'idée de favoriser la révolution. Le type du socialiste évolutionniste se trouve dans la Fabian Society, où il est, en quelque sorte, personnifié par Sydney Webb. John Burns est aussi un évolutionniste éminent. Nous rangeons

également dans cette catégorie les socialistes chrétiens et les nationalisateurs du sol(i).

Quels sont les résultats obtenus en Angleterre par le mouvement socialiste, dont nous avons ainsi caractérisé les tendances, et quelle importance ce mouvement semble-t-il destiné à acquérir dans l'avenir?

Nous nous demanderons, en premier lieu, quelle est la force du parti socialiste anglais ; nous verrons ensuite quelle a été l'influence du mouvement socialiste sur la nation anglaise.

Et tout d'abord, y a-t-il un parti socialiste anglais? S'il faut entendre sous le nom de parti un organisme qui joint à l'unité de la direction l'uniformité dans les vues d'ensemble et dans la marche suivie, il ressort clairement de ce qui précède qu'il faut répondre négativement. On peut toutefois considérer le parti socialiste anglais comme

(ij M. MoU, qui appartient au clergé anglican de Xewcastle et fait partie de la Christian Social Union, mettait ainsi en regard les deux types de socialistes anglais : « Prenez, me disait-il, un membre du Parti Indépendant et un socialiste chrétien, et considérez les tous deux dans une assemblée délibérante, par exemple, dans une réunion de conseil municipal. Le premier aura bientôt fait de se constituer le défenseur attitré de toutes les propositions socialistes, même de celles que leur exagération évidente doit empêcher de réussir : bref, il affirmera son socialisme. Le second, avant de déposer un projet ou de parler en sa faveur, se dira : « Y a-t-il quelque chance que cela soit voté ?w Et, s'il est sûr d'être battu, il préférera se laisser traiter par ses amis de réactionnaire, plutôt que de soutenir un projet socialiste irréalisable vu l'état actuel de la société. »

formé de tous les groupements nés en Angleterre dans l'espace des vingt dernières années et qui se proposent, sous une forme ou sous une autre, la réorganisation de la société sur des bases nouvelles. Or, de quelque façon qu'on l'envisage, le parti socialiste anglais apparaît également faible. Les divers groupes qui le composent ne se bornent pas à travailler isolément : ils dépensent la moitié de leur énergie à se combattre les uns les autres comme de véritables adversaires. C'est ainsi que nous avons vu les Social-Deinocrats s'en prenant successivement aux possibilistes Fabiens, aux anarchistes, aux communistes et à VIndependent Labour Party ; celui-ci fortement divisé à la suite de l'attitude prise par quelques chefs à l'égard des anarchistes; les Fabiens eux-mêmes voyant passer aux Indépendants une partie de leurs groupes provinciaux ; les nationalisateurs du sol en buLte aux controverses de la Fabian Society et de la Fédération; John Burns, enfin, point de mire de toutes les attaques.

Ce manque de cohésion des socialistes est aujourd'hui plus prononcé que jamais. En iSgS, une tentative de rapprochement entre quelques groupes avait abouti, à défaut d'autre résultat, à la publication du prospectus déclamatoire connu sous le nom de Manifesto of English Socialists. Mais le « Congrès de la Paix » de 1896 a rendu impossible pour le moment tout essai de conciliation, et la lutte se poursuit, plus âpre que jamais, entre les frères ennemis.

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On pourrait croire que, si les socialistes anglais ne parviennent pas à s'entendre, il arrivera ce qui se produit souvent dans des cas de ce genre, c'està-dire qu'un des groupes se développant, à un moment donné, au détriment de ses voisins, finira par les absorber tous et deviendra ainsi la base d'un parti socialiste solidement organisé. Mais rien, jusqu'ici, ne fait prévoir qu'il en sera ainsi, du moins dans un avenir prochain. Ce ne seront jamais les Fabiens ni, en général, les évolutionnistes, qui se constitueront en parti organisé ; en effet, bon nombre d'entre eux estiment qu'un parti socialiste est de nature à retarder les progrès du socialisme, en suscitant contre lui la réaction. Quant aux socialistes révolutionaires, les seuls, à vrai dire, qui travaillent pour « le parti socialiste », aucun d'entre eux ne semble appelé à jouir d'une situation prépondérante. Anarchistes et communistes ne sont qu'une quantité négligeable. Les Social-Democrats, malgré leur petit nombre, ont obtenu gain de cause au congrès de Londres, mais leur victoire a eu comme principal résultat de creuser davantage l'abîme qui les séparait des autres socialistes et de diminuer la considération restreinte dont ils jouissaient. Les Indépendants, enfin, sont beaucoup plus nombreux que les autres groupes, mais, après avoir obtenu un certain succès jusqu'en i8g5, leur marche ascendante s'est soudain arrêtée. Aujourd'hui, les nouvelles recrues se font rares parmi eux ; les Indépendants

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ont perdu le seul siège qu'ils avaient à la Chambre des communes ; leur influence est à peu près nulle dans les conseils municipaux et les autres corps constitués ; sans crédit auprès des coopératives, ils ont, enfin, échoué misérablement dans leur essai d'envahissement des Trade-Unions.

En tant que parti, les socialistes anglais sont donc jusqu'à présent sans force et leurs tentatives ont abouti à un véritable échec. Cette constatation est, d'ailleurs, confirmée par ce fait que le mouvement socialiste n'a pas encore rencontré d'opposition sérieuse ni même suscité de réaction. Les institutions anglaises, avec leur grande liberté, offrent un champ presque illimité à la propagande de tout genre. Cependant, il n'a jamais été question d'entraver en aucune façon la marche des idées les plus subversives. On ne combat point, en somme, les socialistes dans le Royaume-Uni : on discute avec eux, quand l'occasion s'en présente. Souvent aussi on les ignore : c'est ainsi qu'un de mes amis, résidant à Londres, me disait, peu avant le congrès socialiste de i8g6, « que les groupes socialistes de la métropole se composent tout au plus de quelques centaines d'habitants de VEast-End, et que je ferais bien, si je ne voulais pas être écharpé dans l'enceinte du congrès, de ne m'y rendre que déguisé en ouvrier ! . . . »

M. Lecky, dans son livre Democracy and Liberty, regarde comme un symptôme très grave pour

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l'avenir de l'Angleterre « que des novateurs qui prêchent ouvertement une doctrine aussi malsaine que le socialisme, -puissent être traités comme d'honnêtes gens et n'encourent pas plus la désapprobation de leurs compatriotes,que s'ils émettaient une opinion excentrique au sujet de la vaccination ou de la vivisection, au sujet de la nature des sacrements ou de l'organisation de l'Eglise ». Il nous semble, au contraire, que l'attitude indifterente du public à l'égard du mouvement socialiste est plutôt rassurante; si ce mouvement n'est pas combattu, c'est parce que les anglais, gens pratiques, ont jugé inutile d'organiser la résistance contre un adversaire aussi peu redoutable(i).

(i) La seule organisation établie dans le but de faire pièce au mouvement socialiste est la Liberty and Property Defence Lcague. Constituée en 1882, grâce surtout à l'initiative de quelques grands propriétaires, tels que lord Bramwell, lord Wemyss, lord Pembroke, elle a pour devise : Sel/ help versus State help (l'effort individuel opposé au secours de l'Etat;. La Ligue s'est mise sous le patronage intellectuel de l'individualiste Herbert Spencer; elle « travaille au maintien de la liberté absolue de contracter et à la conservation de la propriété privée » et elle « combat toute législation socialiste >k La Ligue déclare encore « qu'elle est déterminée à s'opposer à toutes les tentatives ayant pour objet d'introduire la concurrence ou la réglementation de l'Etat dans les départements de l'activité sociale qui peuvent être abandonnés à l'effort spontané et faire l'objet d'entreprises privées. Les moyens, de propagande mis en œuvre par la Ligue consistent dans la distribution de tracts et dans l'organisation de meetings, notamment au moyen des voitures-tribunes dont nous avons parlé plus haut.

Le résultat le plus appréciable obtenu par la Liberty and Property Defence League est d'avoir réussi, de temps à autre, à la

« Mais, nous objectera-t-on peut-être, — et ceci est le second point dont nous devions aborder l'examen, — si les socialistes anglais n'ont pas réussi à créer un parti véritablement fort, il n'y a rien d'étonnant à cela : en effet, le socialisme révolutionnaire ne pourrait devenir puissant dans un pa3's aussi lent à se mouvoir que l'Angleterre. Ce n'est pas là qu'il faut chercher le vrai succès des socialistes, mais bien dans ce fait que l'Angleterre est, grâce à leurs efforts, l'objet de l'évolution la plus considérable des temps modernes. Voyez, en effet, l'influence que les socialistes ont su acquérir à certains moments sur les membres radicaux de la Chambre des communes, en les amenant à adopter des programmes presque socialistes : V03'ez encore la série des réformes politiques et sociales introduites en Angleterre, pendant le cours de ces dernières années, et qui sont un commencement d'exécution du programme politique des socialistes. Ne faut-il pas voir là l'indication que l'Angleterre va au socialisme, et ne peut-on pas s'attendre à ce que, le parti radical continuant à se rapprocher du socialisme, les

Chambre des communes ou à la Chambre des lords, à empêcher certains bills d'être votés en seconde lecture. Mais, loin de s'être rallié les sympathies du public, elle rencontre de l'opposition chez un bon nombre d'adversaires des théories socialistes : d'autres la traitent de (c syndicat subventionné par quelques vieilles perruques de la Chambre des lords » ; presque personne n'y attache grande importance. Encore une fois, la réaction contre le mouvement socialiste ne se comprend pas en Angleterre.

réformes de l'avenir contribuent, par une gradation insensible, à réaliser en Angleterre la conception socialiste de l'Etat? »

On ne peut nier que les programmes d'un bon nombre de radicaux se soient modifiés parfois, en ces derniers temps, conformément aux tendances des socialistes. On a vu des membres de la Chambre des communes, tels que M. Chamberlain, — aujourd'hui plus prudent, — adhérer, en 1895, à des professions de foi qui ne différaient pas beaucoup de celles des candidats socialistes. Il est certain, d'autre part, que plusieurs points du programme socialiste sont actuellement réalisés par nos voisins ou en voie de l'être. Ainsi, de nombreuses lois sur les fabriques (factory acts) ont été édictées : les patrons sont responsables, dans une certaine mesure, des accidents du travail; l'emploi des femmes et des enfants est réglementé ; l'Etat exerce son contrôle sur un grand nombre d'industries ; la journée de travail est limitée dans la plupart des métiers et ne dépasse pas huit heures dans les ateliers de l'Etat; de plus, il y a une tendance à augmenter les impôts fonciers et à réformer la Loi des pauvres; enfin, les droits politiques des citoyens ont été fort étendus et la dernière réforme municipale est conçue dans un esprit franchement démocratique.

Que l'Angleterre soit dans une période d'évolution et que la tendance actuelle de ce pa3's soit de modifier encore bien des lois, de régler à nouveau

bien des situations et de rajeunir certaines institutions en s'inspirant de principes démocratiques, rien n'est plus certain. L'avènement de la démocratie en Angleterre est, à l'heure présente, un fait reconnu par tout le monde. Nous dirons plus : parmi les facteurs qui ont contribué à assurer le prompt succès de cette poussée démocratique, il faut compter l'agitation socialiste. Nous sommes loin de prétendre que les réformes démocratiques aient été causées par les manifestations socialistes. Mais que l'on jette un regard sur l'histoire politique et sociale du Royaume-Uni pendant le cours de ce siècle, et l'on sera frappé de voir que la plupart des réformes ont succédé à des manifestations dirigées contre l'ordre social actuel : le bill électoral de i832 vient après les tentatives révolutionnaires des radicaux ; les premiers fadory acts sont votés après l'agitation chartiste; les réformes actuelles ont suivi le mouvement socialiste de 1881, et assurément, depuis lors, les socialistes opportunistes ou évolutionnistes ont joui d'une certaine influence : ainsi, l'on a vu de grands esprits et même des hommes politiques éminents adopter partiellement leur façon de voir, les uns par conviction, d'autres sous l'empire de préoccupations électorales. L'on peut, croyons-nous, conclure de là que les réformes, qui se seraient d'ailleurs accomplies sans l'intervention des socialistes, sont survenues parfois plus tôt grâce à cette intervention. Le rôle des manifestations dirigées contre

l'ordre social est donc d'avoir avancé l'heure des améliorations et rien de plus.

La cause des réformes gît, d'une part, dans le changement de l'opinion publique, et, d'autre part, dans les modifications de la situation ouvrière et industrielle. C'est grâce à ces deux facteurs que l'Angleterre a vu se développer dans son sein le mer^'eilleux mouvement trade-unioniste, qui avait déjà obtenu des résultats considérables bien avant que le socialisme l'eût pénétré. C'est encore sous l'empire de ces causes que l'initiative privée des classes supérieures n'est pas restée en arrière : la démocratie anglaise doit beaucoup à la généreuse intervention des Wesley, des Wilberforce, des lord Ashley, des lord Shaftesbury, des Manning et de tant d'autres moins illustres mais non moins dévoués, tels que Arnold Toynbee, fondateur de To3mbee Hall, Charles Booth, et enfin, parmi les femmes, miss Octavia Hill, lady Somerset, la comtesse d'Aberdeen, lady Dilke, Mrs Hicks.

D'ailleurs, si, par ses réformes, l'Angleterre est en pleine voie de démocratie, il ne faudrait pas croire qu'elle soit également en passe d'aller au socialisme. Il me semble, au contraire, que le succès de la démocratie sera la cause de l'insuccès du socialisme en Angleterre. Conservateurs et libéraux s'entendent, dès à présent, pour mener à bonne fin, sans l'aide des socialistes, les réformes véritablement nécessaires, et il y a tout lieu de croire que dans l'avenir il n'en sera pas autrement. Peut-être

verrons-nous certains législateurs s'avancer trop loin dans la solution de quelques problèmes. Peut-être certaines réformes contiendront-elles une dose de socialisme d'Etat ou d'interventionnisme. Mais ce sont là de simples hypothèses ; rien ne prouve qu'il doive vraisemblablement en être ainsi. L'on peut même espérer, au surplus, que les hommes d'ordre sauront maintenir le pays dans la voie droite dont il ne s'est pas écarté jusqu'ici. Car, en dépit de ses tendances actuellement démocratiques, ce pays est avant tout essentiellement conservateur. « En Angleterre, me disait M. Costelloe, membre libéral du Londoii County Coiincil, nous pouvons aller fort loin sans crainte de trop nous avancer. Nous pouvons même travailler de concert avec les socialistes, sans redouter de partager avec eux leur New- Jérusalem policy, c'est-à-dire l'idéal suprême du collectivisme ; la nation elle-même est formellement opposée aux panacées socialistes et c'est ce qui nous donne confiance pour l'avenir. »

En effet, la principale garantie que l'Angleterre offre contre le socialisme, c'est qu'aucune réforme importante ne peut s'y effectuer sans l'assentiment de la nation entière : or, comme le fait, remarquer M. René Lavollée, « quels que soient les progrès et les menaces du socialisme en Angleterre, il est difficile de croire à son triomphe final, car les obstacles les plus sérieux qu'il rencontre sont de ceux qu'aucune évolution politique ne saurait

écarter. Ils résident dans le tempérament même de la nation, dans l'attitude des classes supérieures, dans le caractère de l'ouvrier britannique «(i).

Nous tenons à insister plus particulièrement, en terminant cette étude, sur les côtés remarquables du caractère de ce peuple anglais, qui se compose surtout d'ouvriers et de prolétaires. C'est principalement dans de pareils milieux que le socialisme continental recrute ses adeptes ; en Angleterre, au contraire, l'attitude des classes inférieures est faite pour désespérer les tentatives des socialistes les plus persévérants. Tout ce qui serait de nature à amener un soulèvement populaire se trouve réuni en Angleterre, et cependant le peuple reste impassible. Il n'y a plus de petite propriété foncière; la terre est concentrée aux mains d'un nombre restreint de millionnaires, l'industrie est monopolisée au profit des gros capitalistes; le nombre des prolétaires est considérable ; le dixième de la population se voit appliquer la Loi des pauvres ; le luxe des classes riches coudoie souvent une misère plus effroyable que dans d'autres pays : bref, l'Angleterre pourrait être la terre classique du socialisme, et cependant elle est restée, jusqu'à présent, à peu près réfractaire à la propagande des novateurs. Où trouver la cause de cette situation? C'est dans le caractère national et, particulièrement, dans le caractère de l'ouvrier anglais.

Celui-ci est énergique, fier, intraitable dans la

(i) René Lavollhi;, op. cit., p. 53i.

défense de ce qu'il regarde comme son droit, mais il est aussi calculateur, froid et animé d'un esprit pratique remarquable, qui lui fait voir distinctement non seulement où est son droit strict, mais encore où est son intérêt du moment, deux choses qui ne doivent pas être confondues. L'ouvrier anglais sait en effet qu'il est inutile et même désavantageux de demander des choses séduisantes peut-être, mais d'une réalisation actuellement impossible. Il ne croit qu'aux réalités palpables, aux avantages tangibles. Il est insensible, au fond, à tout ce qui est phrases sonores et déclamations creuses. Ce n'est pas à dire qu'il ne soit susceptible d'un enthousiasme passager : il se prend vite d'un beau feu pour une théorie nouvelle et il écoute avec plaisir le prédicateur d'une doctrine quelconque; mais ces -ardeurs, chez lui, ne mettent guère plus de temps à s'éteindre qu'elles n'en prennent à s'allumer : nous avons pu le vérifier dans le chapitre consacré aux Trade-Unions.

L'ouvrier anglais est, en outre, généralement le fils de ses œuvres. Il doit son élévation actuelle au self-help, qui trouve son expression ordinaire dans les Trade-Unions, et à l'initiative individuelle, bien plus qu'à la protection qu'il a pu rencontrer de la part de l'Etat. Or, de tous les ouvriers européens, l'anglais est celui qui reçoit les salaires les plus élevés et dont la journée de travail est la plus courte. Il est payé un tiers en plus qu'il y a quarante ans et peut vivre à un bon marché extra-

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ordinaire. Il en résulte que, loin de se laisser séduire par les avantages de la réglementation à outrance de l'Etat, il continue à mettre son espoir dans le selfhelp et qu'il garde, au fond du cœur, un respect jaloux pour ces institutions éminemment libres, qui sont une des forces de l'Angleterre et l'antithèse du socialisme.

Ajoutons à ces considérations que l'ouvrier anglais est généralement religieux ; sa foi en Dieu lui fait accepter son sort avec patience ; elle l'empêche, en général, de manifester une haine envieuse envers les autres classes et de chercher l'amélioration de sa situation ailleurs que dans les ressources de son activité propre.

Après avoir montré combien il est peu probable que le socialisme s'introduise sérieusement en Angleterre par l'intermédiaire des politiciens, nous pouvons aussi conclure que la classe ouvrière anglaise, si énergique, si opiniâtre dans la défense de ses intérêts véritables, ne se laissera pas prendre aux panacées socialistes.

Le peuple anglais n'est pas fait pour le socialisme; l'interventionnisme y prendra peut-être, à un moment donné, un développement exagéré, mais il est vraisemblable que nos voisins d'Outre- Manche s'en dégageront bientôt : ils ont la notion trop exacte de leurs intérêts pour s'avancer longtemps dans une voie qui pourrait conduire au collectivisme.

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