INTRODUCTION
« Nous sommes tous socialistes aujourd'hui », disait, en 1888, à la tribune du Parlement anglais, sir William Harcourt, ministre de S. M. la Reine et leader du parti libéral. Le prince de Galles s'exprimait naguère dans des termes analogues. Pour peu qu'on parcoure la littérature radicale anglaise, on y trouve les mêmes déclarations. Passez en Angleterre et bien des hommes politiques d'opinion avancée, qui ne font pas eux-mêmes profession de collectivisme, ne manqueront pas de vous dire que la Grande-Bretagne va au socialisme ; ils vous parleront du progrès des tendances collectivistes dans leur pays et feront résonner à vos oreilles les beautés dua socialisme municipal » ou du « socialisme agraire ». M. Sydney Webb, historien du socialisme en Angleterre, ne va-t-il pas jusqu'à soutenir que « le socialisme est aujour-
d'hui assurément le trait le plus caractéristique de l'esprit anglais » .
Tandis que vous serez encore sous l'impression de ces déclarations, il vous arrivera d'interviewer sur le même sujet d'autres personnes, d'ailleurs bien en situation pour émettre un avis sérieux sur la question : celles-ci hausseront les épaules quand vous leur parlerez de cette influence si considérable du socialisme en Angleterre; elles vous diront que le socialisme, loin d'être à la veille de régner, ne verra peut-être jamais le pouvoir; à les en croire, les cor3'phées et les adeptes du socialisme ne seraient qu'une poignée de faddists (farceurs), d'ambitieux sans force, sans organisation sérieuse, sans avenir.
D'autres enfin, qui ne s'intéressent qu'indirectement aux problèmes sociaux et politiques, sont encore plus cruels pour les socialistes anglais; ils ne les connaissent, vous disent-ils, que par ouï-dire et leur accordent, d'ailleurs, une attention si minime qu'ils n'ont sur eux que des idées vagues ou imparfaites.
D'où proviennent ces opinions contradictoires et quelle est, en réalité, l'influence exercée par les socialistes sur nos voisins d'Outre-Manche? C'est la réponse à cette question qui fera l'objet du présent ouvrage.
Qu'il nous soit permis tout d'abord de formuler quelques propositions qui sont les préliminaires naturels de cette étude.
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Il faut, en effet, avant tout, s'entendre sur la portée qu'ont, en Angleterre, les mots socialisme et socialiste.
S'il y a des socialistes anglais, il n'y a pas à vrai dire de socialisme anglais. En eft'et, comme le fait remarquer ls.1. René Lavollée, dans son bel ouvrage sur les Classes ouvrières en Aiîgleterre, (c la doctrine socialiste ne correspond, chez nos voisins, ni au génie individualiste de la race, ni à son passé; aussi les théoriciens, les doctrinaires du socialisme ne sont-ils pas anglais... Ils sont français, comme Proudhon, américains comme Henry George, allemands comme Lassalle et Karl Marx; les socialistes anglais n'ont fait que reproduire leurs théories ou répéter leurs leçons «(i).
Mais il y a plus : si les collectivistes d'Outre- Manche ont emprunté et même traduit les ouvrages de leurs confrères étrangers, ils n'en sont pas pour cela des disciples soumis. « Les socialistes anglais, écrit un de leurs chefs, M. Sydne}^ Webb, ne sont, en aucune façon les adorateurs aveugles de Karl Marx (2). Tout en reconnaissant les services considérables que ce dernier a rendus à l'humanité comme générateur d'un nouveau courant d'opinions, un grand nombre de socialistes anglais rejettent ses principes de pure économie poli-
(i) René Lavollée. Les classes ouvyii'res en Anghtarc. \). 5o5. (2) Il faut en excepter les meml>res de la Social-Democratic Fédération.
tique ))(i); et ailleurs : « à part quelques exceptions, la grande majorité du parti socialiste n'a pour base aucune théorie économique spéciale, mais seulement les résultats patents de la propriété individuelle qui accorde de si grands avantages à la Rente et à l'Intérêt »(2).
Ajoutons à cela que nos voisins socialistes proclament que leurs théories n'ont pas de caractère fixe {statical) : persuadés que la société future est dans un état perpétuel de devenir, ils sont convaincus de la nécessité d'une évolution constante et graduelle de leurs théories et tiennent surtout en honneur ce qu'ils appellent le socialisme pratique. « Une transformation soudaine ou simultanée de la société, basée aujourd'hui sur des principes individualistes, en une société collectiviste est chose tellement impossible qu'il n'y faut même pas songer. Le but de nos eftbrts est de découvrir pour nous-mêmes et d'enseigner aux autres comment on pourrait pratiquement transformer l'Angleterre en une répubhque socialedémocratique ))(3).
Tout ce qui tend, de loin ou de près, à réaliser cet idéal, tous les projets élaborés dans un esprit démocratique, toutes les lois votées en ce sens par le Parlement, même celles qui répondent aux réclamations les plus anodines, sont ainsi souvent
(i) Sydney Webb. Socialism in Eughmd, p. 85.
(2) Sydney Webb. Ibid., p. 85.
(3) Ihid.
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qualifiées de mesures socialistes et les auteurs de ces mesures, à quelque opinion qu'ils appartiennent, sont regardés dès lors comme autant de socialistes « inconscients » .
C'est dans ce sens qu'on a pu dire que tout le monde est socialiste en Angleterre. Il faut donc bien se garder d'attacher trop d'importance à ce terme. Comme le fait remarquer M. René Lavollée, H le mot socialisme est, de sa nature, équivoque et vague, aussi est-il entendu partout et dans les sens les plus divers, mais nulle part, peut-être, autant qu'en Angleterre. Plus que jamais, chez nos voisins, il y a aujourd'hui nombre de personnes qui, par philanthropie ou charité, par sentiment ou par mode, s'occupent de réformes sociales et veulent travailler à la guérison des maux dont souffrent les classes populaires : volontiers elles s'appellent ou on les appelle socialistes, quoique rien ne soit plus faux que cette désignation. D'autres croient à la toute puissance de l'Etat et vantent les beautés de la réglementation à outrance, empruntée aux peuples du continent. Certains sont choqués des inégalités si nombreuses et si graves que présente la société et la législation de la Grande-Bretagne ; ils veulent que cette vieille nation, encore si profondément imprégnée des siècles passés, se transforme en un peuple moderne, avec l'égalité rigoureuse et la suprême omnipotence de l'Etat pour fondements. D'autres prétendent atténuer à coup d'impôts les inégalités sociales ;
d'autres enfin prêchent la pure doctrine socialiste, c'est à dire la substitution complète de la collectivité à l'individu, la mise en commun ou, pour employer les expressions à la mode, la nationalisation ou la municipalisation de tous les instruments de production, comme de tous les produits. Ceuxlà sont de vrais socialistes, et cependant il arrive souvent que réformateurs sociaux, niveleurs démocrates et collectivistes, sont englobés sous cette même qualification de socialistes ou se la donnent à eux-mêmes » (i).
C'est en nous basant sur ces constatations et en nous défiant des exagérations que nous venons de signaler, que nous nous proposons de voir jusqu'à quel point le socialisme a pénétré l'Angleterre et que nous tâcherons de nous rendre compte de ce que sont en réalité les socialistes anglais, de ce qu'ils veulent et de leurs chances de succès.
Pour la composition de ce livre j'ai trouvé partout, en Angleterre, un concours dont je ne saurais trop reconnaître le prix. Qu'il me soit permis de remercier tout particulièrement sir Charles Dilke, membre du Parlement, et lad}" Dilke; M . John Burns, membre du Parlement et du London County Council, MM. Sydney Webb et Costelloe, membres du London County Council, M. L. Smith, membre du Board of Trade, miss G. Tuckwell, M . Frédéric Verinder, secrétaire de la English Land Rester ation League, M. Daniel Mac Cabe, membre
(i) René Lavollée. Op. cit., ^. Sh^.
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du Town Council de Manchester, M. l'avocat Panckhurst, M. Ronald Burrows, professeur à l'Université de Glasgow, MM. Callie et Grill}-, de la Financial Reform Association de Liverpool, et M. John Paul, de la Scottish Land Rester ation League.