‹ Socialistes anglaisChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les origines du mouvement socialiste en Angleterre.

L'Evolution industrielle et la Révolution française de 178g. — Premières tentatives révolutionnaires des radicaux anglais, de 1793 à 1820. — Robert Owen. — Expansion d'individualisme. — Réforme électorale de i832. — Agita,tion chartiste (1832-1848). — Sa chute. — Accalmie. — Trente ans de préparation ; éducation des socialistes. — Marx et Lassalle. — L'Internationale. — Comment Marx est apprécié par les socialistes anglais. — Les « Socialistes chrétiens n. — Carlyle. — Ruskin. John Stuart Mill. — Henry George. — Débuts du socialisme en 1881. — Diverses organisations socialistes. — L'orientation des socialistes avant et après i88g.

Le mouvement socialiste anglais ne date, à proprement parler, que de 1881. Mais on doit assigner aux premières tentatives révolutionnaires, qui caractérisèrent, chez nos voisins, le mouvement ouvrier, une origine beaucoup plus ancienne.

Deux grands événements de la fin du siècle dernier ont donné naissance à ce mouvement. C'est d'abord l'évolution industrielle du iS*" siècle, dont M. Webb n'hésite pas à écrire qu' « elle a fait l'Angleterre d'aujourd'hui » .

L'invention de la machine et le principe de la division du travail, en amenant une modification

complète dans la condition des ouvriers, provoquèrent un mouvement prononcé de démocratie et suscitèrent une foule d'idées, — d'abord embryonnaires, — concernant la rénovation de la société ainsi qu'une nouvelle orientation de l'économie politique. Un second événement, qui contribua à donner un corps à cette agitation des esprits, fut la Révolution française. La prise de la Bastille fut acclamée par tous ceux qui étaient imbus des idées nouvelles. « Assurément, écrivait alors C. J. Fox, c'est là le plus grand événement qui soit arrivé au monde et c'est aussi le plus heureux »(!).

Quelques tentatives révolutionnaires sont signalées dès cette époque. Depuis la prise de la Bastille jusqu'en 1793, la minorité radicale de l'Angleterre se remue, créant une « Société des Jacobins », et formant des groupes républicains.

Ces divers essais d'insurrection sont rapidement et sévèrement réprimés par le gouvernement tory. Les radicaux sont décimés ; le parti wigh tombe, dans le Parlement anglais, à une demi-douzaine de membres. Mais l'influence des agitateurs n'est point détruite.

A ce moment, la misère du peuple était grande. L'introduction des lois sur les blés vint l'aggraver encore et les effets de la crise économique, née de la concurrence industrielle française, suscitèrent des réclamations persistantes et d'un cachet révo-

(i) W. J. Leckv, History of the Ei^teenth century. Vol. V, p. 453,

i8 SOCIALISTES ANGLAIS.

lutionnaire. Les principaux griefs allégués étaient les chômages forcés, l'introduction du machinisme, la chute des travailleurs au rang de manœuvres, le remplacement du travail des hommes par celui des femmes et des enfants, l'abaissement des salaires, l'entassement des familles dans des logements malsains.

Les radicaux, qui étaient à la tète de cette agitation, réunirent, de 1816 à 1820, de nombreux meetings où les demandes des réformes de tout genre se mêlaient à des manifestations imitées de celles des républicains français. De temps à autre les meneurs promenaient le drapeau tricolore dans les rues de Londres ou de Manchester et sur leurs affiches on lisait, à côté de « No corn laws! » (plus de lois sur les blés !), la formule montagnarde : (( La liberté ou la mort » . Plus tard nous verrons les survivants de ce mouvement commencer l'agitation chartiste.

C'est à cette époque (18 12) que l'utopiste Owen publie son projet de réformes sociales, qui se rapproche fort de celui de Simon Fourrier. Né, en 1771, d'une famille aisée, il était, en i832, à la tête du riche établissement des filatures de New- Lanark, quand il commença sur ses propres ouvriers la série de ses expériences philantropiques, qui avaient pour but « de faire d'un peuple misérable, stupide et vicieux une communauté heureuse, industrieuse et bien ordonnée » ; sa théorie était u que l'homme n'est quelque chose

que par les hommes qui l'entourent, et que, par un développement actif de sa nature, il peut être amené à la perfection » (i).

A cet effet, Owen préconisait l'organisation de communautés isolées comptant chacune environ douze cents personnes et ayant la jouissance de terrains dont l'étendue ne dépasserait pas quinze cents acres. Ces établissements, dans le projet d'Owen, devaient se suffire à eux-mêmes, produisant et consommant tout ce qui leur était nécessaire; l'habitation, les repas, le travail et les bénéfices des membres devaient être mis en commun et l'ensemble dirigé par des surveillants élus. Pour le reste, Owen déclarait s'opposer à la révolution et recommandait l'initiative privée. Luimême se mit à l'œuvre et, pendant vingt ans, s'eftbrça d'établir, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, des colonies organisées selon ses vues ; mais toutes ses tentatives en ce genre et d'autres expériences qu'il entreprit échouèrent. Les efforts de Owen n'aboutirent qu'à la création de coopératives de consommation. Tout le monde connaît les origines de la première de ces sociétés, celle des « Equitables Pionniers de Rochdale », fondée en 1844 par vingt-huit membres avec sept cents francs de capital et qui actuellement compte plus de quinze mille membres et possède dix millions. Ce fut Owen qui introduisit en Angleterre,

(i) William Morris and Belfort Bax : Socialism, ils growl/i and iis outcome, p. 208.

comme Pierre Leroux l'avait fait en France, le mot c( socialisme ». Parmi les adeptes d'Owen qui se sont le plus rapprochés des socialistes modernes, citons, en particulier, les théoriciens Hodgskin et Thompson; ce dernier, dès i833, réclamait pour les ouvriers le produit entier de leur travail; « en effet, disait-il, toute la richesse étant produite par les bras des ouvriers, du moment où les ouvriers cesseront de prêter leur concours aux propriétaires, aux capitalistes, ceux-ci mourront de faim au milieu de leurs terres ou à côté de leur argent ; bien plus, ils viendront supplier eux-mêmes qu'on les délivre d'un monopole désormais sans profit ».

L'on ne pourrait toutefois qualifier dé socialistes d'une façon générale, les mesures réclamées, tout au moins dans la forme qu'on leur donnait.

L'évolution industrielle et la réaction contre l'esprit bureaucratique du passé et les gouvernements absolus du iS*^ siècle avaient produit, au contraire, ce que M. Foxwell appelle « une expansion d'individualisme d'un caractère prononcé qu'aucun des anciens tempéraments ne venait adoucir » (0.

Cependant, malgré la répression prompte et énergique qui accueillit les premières manifestations des mécontents, on peut dire que, dès le commencement du siècle, l'esprit nouveau a fait sa trouée. Sur divers points de la Grande-Bretagne,

(i) H. S. Foxwell : The daims of lahor, p. 249.

on demande à cor et à cri de nouvelles lois destinées à satisfaire les réclamations populaires. Quelques /ac/ory acts (lois sur les fabriques) sont votés au Parlement et nous mènent jusqu'en i832, époque de la fameuse réforme électorale (Refonn hill of 1882), Quelle que fut la portée de cette réforme, c'est depuis i832 surtout que la démocratie marcha à pas de géant en Angleterre. « La démocratie, écrit M. Webb, était sur le seuil de notre porte... Son entrée définitive n'était plus qu'une question de temps. Depuis i832, l'histoire politique anglaise ne fait qu'enregistrer de nouveaux affranchissements que chacun des deux partis se croit obligé à son tour de concéder aux classes inférieures, non qu'il désire partager ses privilèges et laisser submerger le pouvoir qu'il a conquis, mais parce qu'il y est contraint, pour faire face à l'autre parti. Le bill de i832 ouvre les portes du Parlement à la classe moyenne. Le Municipal corporations act de i835 lui donne le contrôle des villes provinciales. Onze ans plus tard une majorité conservatrice fait passer l'acte de sir Charles Dilke sur les occupeurs de tenures. En i885 les libéraux donnent le droit de vote aux électeurs agricoles. En 1888, les tories leur permettent de contrôler l'administration locale des comtés et mettent une part importante du gouvernement de Londres aux mains d'un conseil élu par le peuple (London Connty Conncil). Depuis 1888, enfin, les lois votées au Parlement anglais dans l'intérêt de

la masse du peuple et du travail ne se comptent plus » (i).

Ce lut après i832 que la propagande des doctrines socialistes et révolutionnaires donna lieu au mouvement ouvrier connu sous le nom d'agitation chartiste. Le Reform bill de i832 n'avait eu d'autre efiet que d'imposer momentanément silence aux mécontents : ceux-ci ne tardèrent pas à se laisser persuader que le bill était fait uniquement dans l'intérêt de la classe aisée. En i838, leurs protestations s'affirmèrent : six membres de la Chambre des communes, qui représentaient les Irlandais et les radicaux, se joignirent à quelques délégués de la Working M en' s Association et rédigèrent avec eux un programme qui comprenait les six demandes suivantes : « Parlements annuels, suffrage universel, scrutin secret, abolition du cens pour l'élection au Parlement, paiement des députés, équivalence des districts électoraux ». Le député qui donna lecture de cette liste ajouta, en la présentant à ses amis : « Voici votre charte », et le nom fit fortune.

Plusieurs meetings considérables furent organisés; on y prononça des discours d'une violence extrême ; des pétitions enthousiastes furent envoyées au Parlement. Quelques collisions avec la police et l'armée ne firent qu'exciter les esprits et, en 1840, la National Charter Association était inaugurée à Manchester avec 400 sections et

(i) SvDXEV Webb : Fabiav Essays in Socialism, p. 3g.

40.000 membres environ. Plusieurs feuilles nouvelles surgirent alors et l'une des principales, le Northern Star tira bientôt à 5o.ooo exemplaires. Les chefs les plus populaires du mouvement se déclarèrent socialistes ; ils réclamaient, outre les réformes électorales de la Charte, l'intervention de l'Etat dans les rapports entre patrons et ouvriers et la nationalisation du sol. Plusieurs d'entre eux prêchaient la nationalisation de tous les biens par la force et ils réussirent même à provoquer des tentatives de révolte ouvrière à Manchester, à Glasgow et à Edimbourg.

En effet, sous les dehors purement politiques qui avaient caractérisé le mouvement à son origine, le parti des Chartistes se rattachait en réalité d'une façon étroite au mouvement qui devait bientôt se faire connaître en Allemagne sous le nom de Sozial-Deinokratie et avoir plus tard ses représentants attitrés en Angleterre, dans la Social- Deinocratic Fédération.

Comme Marx, les Chartistes sont adversaires et de la propriété privée et de l'ordre existant, qu'ils déclarent incompatible avec toute amélioration dans la condition des travailleurs. Ils ne voient dans leur programme politique qu' « un moyen d'assurer le contrôle de l'Etat et d'organiser la société conformément au nouvel idéal social ». (( Le Chartisme, mes amis, disait un orateur de meeting, ne poursuit pas un but politique. Il ne s'agit pas de vous donner le droit de suffrage. Le

Chartisme est, avant tout, une question de couteau et de fourchette; la Charte que nous voulons, c'est un bon logis, de bonne nourriture, de bonne boisson, de hauts salaires et de brèves journées de travail. » La ressemblance qui existe entre les Chartistes et les socialistes modernes ressort encore plus de ce passage d'une adresse envoyée aux ouvriers belges par la Working M en' s Association, peu de temps après sa constitution : « Les classes supérieures, dit ce manifeste, ont organisé leurs institutions de façon à aveugler et à dominer les masses ; leurs lois sont faites pour perpétuer leur puissance et sont appliquées de manière à susciter une crainte respectueuse à l'égard de la force qui fait les fortunes, de l'hérédité végétant dans l'ignorance et de la richesse injustement acquise

Maintenant nous i'0)'o;/s l'injustice pratiquée envers nous, nous sentons l'esclavage dont nous n'avons pas encore la force de nous délivrer. Mais notre émancipation n'aura lieu que lorsque les connaissances se seront répandues dans les classes ouvrières de toutes les nations et 3' auront produit les résultats qu'il faut en attendre : et ces résultats seront de nous faire voir notre véritable position dans la société, de nous faire voir qu'étant les producteurs de la richesse, nous avons droit les premiers à sa jouissance » (i). Ne croirait-on pas à cette lecture, avoir sous les yeux une exposition de la théorie de la « valeur » par Karl Marx?

(i) D'' VON ScHULTZE Gaevernitz : Social Peace, p. 44.

Ces aspirations révolutionnaires et les menées auxquelles elles donnèrent lieu ne devaient pas aboutir. Un essai de grève générale, durant l'hiver de i83g, la tentative des Chartistes de créer une panique financière, en convertissant en monnaie tous les papiers de crédit qu'ils possédaient, quelques achats d'armes et de munitions n'eurent d'autre conséquence que six mois d'émeute et la victoire du gouvernement. Les principaux chefs furent condamnés à mort et un bon nombre à la déportation. Ceux qui restaient continuèrent encore quelque temps à présenter des pétitions à la Chambre des Communes, mais comme celles-ci étaient régulièrement rejetées, le découragement ne tarda pas à envahir l'armée déjà amoindrie des Chartistes.

La révolution française de 1848 sembla les ranimer pour un moment. Prenant pour mot d'ordre : « Le peuple anglais doit avoir la Charte ou la république », ils réunirent environ trois millions cinq cent mille signatures, — fausses, il est vrai, pour la moitié, — sur une dernière pétition, à l'effet d'obtenir les six réformes de la Charte. Un cortège énorme fut annoncé, pour présenter la requête au Parlement. Mais la manifestation ne rassembla que quelques milliers d'hommes que la police et l'armée eurent bientôt fait de disperser. Ainsi fut disloqué et prit fin ce mouvement que M. et M"^*^ Webb apprécient dans les termes suivants : « Le Chartisme qui s'était rendu res-

pectable par la sincérité, le bon vouloir, l'héroïsme même de l'ensemble du mouvement, tomba en disgrâce à cause du galimatias de ses orateurs et du charlatanisme, en politique et en économie, de ses leaders jaloux et intrigants » (0.

Pour la seconde fois la coalition des Chartistes et des radicaux était anéantie. Pendant les trente années qui suivirent on put croire que le parti populaire n'existait plus en Angleterre. Tout au moins semblait-il assoupi ; ses réclamations avaient perdu leur caractère véhément et ne se faisaient plus entendre qu'à de rares intervalles. Quant au mouvement socialiste pur, s'il n'était pas tout à fait éteint, il restait du moins dans l'ombre et ne causait de préoccupations à personne. De l'aveu de M. Sydney Webb, « avec l'écrasement du Chartisme en 1848, toute agitation sérieuse ayant un caractère socialiste prend fin et, pendant 3o ans, les aspirations populaires, en Angleterre, se traduisent dans le développement des Trade-Unions, les progrès de la coopération et enfin la campagne purement politique pour le droit d'élire les membres du Parlement » (-).

Cependant, les survivants des Chartistes restent le centre d'un m^ouvement démocratique avancé. Les réclamations des ouvriers anglais et leurs appels à l'intervention de l'Etat avaient produit

(i) Sydney and Béatrice Webb : Histoiy of Trade-Unionism, p. i58.

(2) Sydney Webb : Socialism in England, p. 19.

un effet qui ne s'effaça plus. C'est depuis l'agitation chartiste que le Parlement prit l'habitude d'ordonner des enquêtes industrielles et qu'il vota plus souvent qu'autrefois, des lois sur les manufactures et des réformes électorales.

D'autre part, grâce aux anciens défenseurs de la Charte, le levain socialiste continue à fermenter. Pendant les trente années qui suivent les événements de 1848, le socialisme traverse en Angleterre une nouvelle phase, la phase d'éducation scientifique.

Nous pouvons ramener à trois les divers ordres d'influences qui, pendant cette période, ont fait du socialisme anglais ce qu'il est aujourd'hui.

C'est d'abord la rapide diffusion des idées de Marx et de Lassale, ensuite la propagande des Idéalistes et des premiers « socialistes chrétiens », enfin la poussée donnée à l'étude de l'économie politique et des théories socialistes, par les philosophes Comte, Spencer, Darwin et par les économiste Henry George et Stuart Mill.

Les doctrines de Alarx et de Lassalle furent importées en Angleterre par des réfugiés français et allemands, aussi bien que par l'influence personnelle de Lassalle et surtout par celle de Marx, comme nous le verrons bientôt. Un manifeste communiste publié en 1847 par Marx et Engels avait déjà fait quelque bruit en Angleterre. En 1849, Marx lui-même vint se fixer à Londres, et y dirigea, pendant trente ans, le parti socialiste,

dont il était le chef incontesté. Il écrivit à Londres son Capital et y fonda Vlnîeniationah, dont le but, défini par William Morris, était « d'unir les travailleurs du monde entier dans une vaste organisation qui combattrait formellement la domination du capitalisme ».

Comme on le sait, l'Internationale fut inaugurée en Angleterre, en 1864. Son succès y fut médiocre. Tout au plus jouit-elle, pendant quelques années, d'une certaine faveur auprès des Trade-Uni07JS. L'agitation socialiste qu'elle provoqua en Grande- Bretagne arriva à son point culminant lors de la Commune de Paris, en 1871, mais ne lui survécut pas longtemps.

Il ne faut pas s'exagérer l'influence de Karl Marx sur les socialistes anglais actuels. La plupart d'entre eux n'aiment pas à s'afQcher comme les esclaves de ses doctrines. Et cela s'explique ; Marx s'adressait surtout à des pa3's où la révolution sociale avait déjà pris naissance. Grand avait été son succès en France et dans les pa3^s germaniques, où le collectivisme met son espoir dans la révolution sociale, mais il ne pouvait être compris aussi bien des anglais qui vo3'aient avec inquiétude la tendance révolutionnaire de ses écrits. Pour Marx et pour ses adeptes, 0 l'affranchissement des prolétaires sera l'œuvre des prolétaires eux-mêmes » et non point des gouvernements, des artistes et des philosophes ; or, c'est précisément de l'influence de ceux-ci que beaucoup de

nos voisins font dépendre le triomphe final de leurs idées. On voit donc le désaccord inévitable entre Marx et la majorité des socialistes d'Outre-Manche. Tous ont lu le Capital et le lisent encore; ses traductions ont eu en Angleterre un succès énorme, et pourtant ils n'aiment pas qu'on leur parle de Marx et contestent son influence dans leur pa3'S. Quoiqu'il en soit, Marx a exercé et son souvenir exerce encore une action directe sur un petit nombre d'anglais qui se sont proclamé ses disciples, ont propagé ses doctrines envers et contre tous et se déclarent aujourd'hui plus que jamais ses admirateurs. Nous aurons plus tard l'occasion de reparler de ce petit groupe de Social-Deinocrats, qui forme aujourd'hui, sous la direction de MM. Hyndman et Aveling, gendre de Marx, le parti socialiste le plus semblable à ceux du continent.

Vers cette même époque, un courant d'humanitarisme s'est répandu dans la vie intellectuelle. Les « Socialistes chrétiens », l'idéaliste Carlyle, avec son cortège de disciples enthousiastes, Ruskin, le critique d'art, le romancier Dickens et combien d'autres artistes et littérateurs, prennent feu pour les thèses sociales et dénoncent les « current bourgeois ideals » .

Parmi les adeptes du socialisme clérical de cette époque nous trouvons le poète Thomas Cooper, ancien chartiste, Frédéric Maurice, Charles Kingsley, beaucoup de jeunes membres du clergé anglican : ils demandent, au nom de l'évangile.

3o SOCIALISTES ANGLAIS.

« que la loi fasse régner la fraternité dans la société industrielle ». Paley et Austin affirment « que si c'est la volonté de i3ieu que l'homme cherche le bonheur, c'est pour nous un devoir sacré d'étudier les moyens de lui procurer le bien-être économique ».

Nous pouvons pressentir dans ces hommes les avant-coureurs d'un mouvement sacerdotal représenté aujourd'hui par la Guild of S' MatihewU).

Les deux principaux représentants de l'Idéalisme, à cette époque, sont incontestablement Thomas Carlyle et John Ruskin : « deux hommes, s'écrie l'un de leurs admirateurs, dont le nom vivra dans notre histoire comme étant celui de véritables prophètes, et cela parce qu'ils ont réveillé et inspiré l'esprit anglais dans un temps où les facultés intellectuelles et spirituelles de notre race semblaient en danger de se laisser absorber par la matière » (~).

Carlyle, après s'être adonné exclusivement, pendant une quinzaine d'années, à la carrière littéraire, se prit d'intérêt, vers i832, pour les questions sociales et industrielles. Un article qu'il fit paraître alors dans la « Revue d'Edimbourg « et qui marque ses premiers pas dans la voie nouvelle, renferme cette pensée, qui se reflétera dans tous ses écrits : « Toute réforme qui ne sera pas moralisatrice restera sans efiet ; certes une réforme

(i) Voir plus loin, le chapitre consacré aux Socialistes chrétiens. (2) H. de B. GiBBixs : Englis/i Social Reformcrs, p. iS3.

SOCIALISTES ANGLAIS. 3i

politique peut extirper la mauvaise herbe, mais elle ne met rien en place et n'apprête pas le sol à produire des fruits généreux». Il se prononce dès lors aussi contre l'individualisme et la concurrence. En i83g, Carl3de publie un plaidoyer en faveur du Chartisme (On Chartism). « Que signifie, se demande-t-il, le mécontentement persistant des classes ouvrières? A-t-il une raison d'être, oui ou non? Et s'il en a une, pourquoi ne chercherions nous pas des remèdes à la situation présente ? » Seulement, à la question ainsi posée, « le prophète )), comme on l'a appelé, se borne à répondre en indiquant des solutions vagues et dénuées de tout caractère pratique : n'attendant pas grand chose, dit-il, des réformes à coups de lois et même des réformes sociales purement matérielles, il préconise « un système d'éducation nationale et d'émigration bien organisée ». Mais ces remèdes eux-mêmes ne paraissent lui inspirer qu'une médiocre confiance. Ce qu'il veut avant tout, c'est un changement dans la morale de la société et la régénération par le travail. « A proprement parler, s'écrie-t-il, la terre n'a que deux possesseurs. Dieu le tout-puissant et ses enfants qui ont bien travaillé le sol. Le travail, c'est la mission de l'homme sur la terre. Pas de travail, pas de recompense! » Il voudrait voir appliquer cette dernière loi dans toute sa rigueur et à toutes les classes ; mais comment il faudrait s'y prendre pour renforcer pratiquement cette loi et comment les

paresseux, riches ou pauvres (mais surtout les riches) devraient accomphr leur mission, cela « le prophète » ne nous le dit pas.

On peut dans ces exclamations découvrir déjà une apologie de la nationalisation du sol. Dans un autre livre, Past and Présent, publié en 1843, Carlyle s'élève contre le salariat et l'absence de stabilité des contrats entre employeurs et employés. Les démocrates d'aujourd'hui reconnaissent que l'enseignement de Carlyle fut peu fécond en résultats pratiques ; son principal mérite , à leurs yeux, est d'avoir affirmé qu'il existait une question sociale dans un temps où le fait semblait ignoré de presque tous les écrivains en renom. Ainsi s'explique le culte rendu à Carlyle par les socialistes anglais contemporains. La plupart s'accordent à voir en lui leur précurseur; son portrait occupe la place d'honneur dans le home de beaucoup d'entre eux et M. Sydney Webb écrit de lui, non sans orgueil : « L'homme qui porta le premier coup au bouclier individualiste, ce fut Carlyle ))(i). Analogue à la carrière de Carlyle est celle du véritable artiste que fut Ruskin; analogue aussi a été son influence comme théoricien. Il débuta, en 1862, par une série d'ouvrages où il dénonçait la situation faite de son temps aux ouvriers. Il s'appliqua tout entier à cette œuvre, donnant des conférences et fondant même, vers la fin de sa vie, avec quelques utopistes de ses amis, la Giiild of

(i) Sydney Webb ; Fabian Essiiys in Socialism, p. 46.

S^ George : celle-ci, dans son idée, devait être « le noyau d'un petit groupe réalisant dans un coin de l'Angleterre ce que devrait être la société future idéale ».

Ce qui distingue Ruskin dans ses efforts pour résoudre les problèmes sociaux, c'est qu'il met à la base de son enseignement « le principe du Beau dans la Nature et dans l'Art ». Toujours il se préoccupe a de chercher une corrélation entre l'art et les besoins de la vie humaine ». Il déplore amèrement les maux engendrés par l'industrie dans la société, mais, comme Carlyle, quand il en vient aux remèdes, il ne trouve rien de mieux que « la réforme morale de l'individu ». Il reconnait pourtant que l'action législative peut avoir du bon et préconise, d'une façon sommaire d'ailleurs, une organisation du travail dirigée par des chefs d'industrie (captains of indîisfryj, l'érection de manufactures et d'écoles professionnelles nationales « pour la production et la vente de toutes les nécessités de la vie et pour l'exercice de tout art utile » ; l'emploi des sans-travail dans ces établissements, des retraites aux vieux travailleurs, une forte limitation des droits des propriétaires particuliers du sol en faveur de l'Etat. Ruskin, tout en se prononçant fortement contre le régime auquel le sol est soumis aujourd'hui, ne va pas cependant jusqu'à demander sa nationalisation.

Le mérite spécial de Ruskin, c'est, non d'avoir créé des théories économiques nouvelles, — car

sa doctrine ne consiste qu'en emprunts faits de côté et d'autre, — mais d'avoir appelé sur les masses l'attention des lettrés et des artistes de l'Angleterre contemporaine. L'influence qu'il a eue sur ce groupe d'élite est considérable. Un des plus grands poètes que l'Angleterre compte actuellement, Swinburne, et le littérateur communiste William Morris, mort tout récemment, sont les disciples de Ruskin ; c'est même à cause de leurs opinions anti-monarchiques que la Reine leur a préféré naguère un poète de bien moindre envergure pour recueillir la succession de lord Tennyson , comme poète lauréat (i).

Le troisième facteur qui a contribué à préparer le socialisme dans le Royaume-Uni, c'est l'expansion des doctrines des philosophes et des économistes de race anglaise. L'influence de ces derniers provient surtout de ce qu'ils se sont adressés aux masses populaires.

Comme nous l'avons déjà vu, l'évolution industrielle, dont les effets commençaient déjà à se manifester à la fin du siècle dernier, avaient produit une réaction contre ce qu'on appelait la « tyrannie gouvernementale ». Cette réaction s'était manifestée par une campagne ardente en faveur du Laisser faire, de la complète liberté individuelle et de la concurrence illimitée. Les philosophes utili-

(i) M. Robert de la Sizeranne â consacré un livre récent à Ruskin, envisagé surtout comme artiste : Rtiskin et la religion de la beauté, par Robert de la Sizeranne, Paris, Hachette, 1897.

taires, Bentham, James Mill, s'accordaient complètement avec les économistes pour vulgariser ce qu'on a appelé depuis « l'anarchisme scientifique ».

Après 1848, une nouvelle conception de l'Etat commence à se faire jour en Angleterre. L'idée d'un organisme social supérieur aux individualités naît chez Comte, Darwin et Spencer et se répand par degrés dans les esprits, en leur faisant apparaître un nouvel idéal.

L'économiste anglais qui contribua le plus à préparer les esprits au socialisme, pendant la période qui suivit l'agitation de 1848, fut assurément John Stuart Mill. Son influence et son succès tiennent surtout à ce fait que son œuvre forme, en réalité, le trait d'union entre l'ancienne et la nouvelle école d'économistes. Mill offre en luimême l'image de la transition qui s'opéra alors : il a marqué dans son Autobiographie les étapes de son évolution vers le socialisme, de i83o à i865.

Mill est recherché par Carlyle vers i83i, mais il quitte bientôt ce dernier, parce qu'il voit clairement chez lui une forte animosité contre la plupart des opinions qu'il professait ; il se tourne alors vers le parti radical, qui s'était constitué dans le Parlement après la réforme électorale de i832. La faiblesse de ce parti, les revendications des ouvriers l'attirent. Il s'intéresse aux expériences d' « hommes d'élite comme Robert Owen ». La révolution de 1848, loin de le pousser dans la réaction, le dispose

encore plus en faveur d'un mouvement qui semble cependant être tombé avec le Chartisme. Dans sa première édition des Principes d'Economie Politique, publiée avant la révolution française de février 1848, il ne s'était point prononcé contre le principe du Laisser faire. Dans la seconde (1849), il trace « une ligne de démarcation entre les lois de la production de la richesse, qui sont, en réalité, des lois de la nature et dépendent des propriétés des objets, et les modes de distribution de la richesse, qui dépendent delà volonté humaine... » « Mon livre est le premier, ajoute-t-il, qui ne considère pas ces conditions comme définitives. )) Le livre de Mill devient, à chaque édition, plus socialiste d'allures, jusqu'au moment où son Autobiographie fait connaître en termes explicites le fait « qu'il a répudié la simple démocratie politique en faveur du socialisme le plus complet »(i). Pour résumer l'œuvre de Stuart Mill, disons que son principal mérite, aux yeux des socialistes, est d'avoir le premier indiqué un remède aux maux de la société, — maux que d'autres se bornaient à déplorer, — et, surtout, d'avoir indiqué comme remède le socialisme. Le premier, en effet, il s'attaque ouvertement à la propriété, qu'il regarde comme incompatible avec le S3'stème de l'égalité des chances (eqitality in 'vpportunity). Et son influence est assez grande pour qu'il arrive à se faire écouter dans certains milieux éclairés.

(i) J. s. Mill : Autobiography. p. 23i-232.

Le terrain étant ainsi préparé, ce fut un fait imprévu qui y fit germer le socialisme. C'était en 1881. L'américain Henry George venait de publier Progress and Poverty et, presque sans s'en douter, il mit ainsi le feu aux poudres. En effet, le principal résultat de ce livre, qui eut en Angleterre une circulation énorme, fut de populariser la loi de la Rente de Ricardo(i). Or, cette nouvelle théorie économique de la Rente est la note dominante du mouvement socialiste contemporain ; sa propagation a donc largement contribué à attirer certains esprits au socialisme.

Vers cette même époque , d'autres renforts viennent appuyer la marche encore hésitante du socialisme. Ce sont d'abord les adhérents au système de George, qui se groupent en petites sociétés de propagande et forment ainsi en divers endroits des centres socialistes. Ce sont quelques radicaux, que M. Gladstone, alors au pouvoir, s'est aliénés par les mesures coërcitives prises contre la Irish Land Leaguc (1881). La crise que l'Egypte traverse à cette époque concourt à éloigner encore davantage les radicaux du parti libéral. C'est, enfin, un nombre assez considérable d'ouvriers, surtout de trade-unionistes. En effet, des plaintes amères

(i) D'après Ricardo la rente est égale au produit moins les frais nécessaires pour l'obtenir. La hausse de la rente résulte surtout de la difficulté de procurer des substances aux derniers arrivés, qui forment le surcroît de la population, — en d'autres termes, elle résulte de la hausse des prix, — et aussi des améliorations dans les procédés agricoles, qui diminuent les frais.

s'exhalent contre la lenteur du ministère Gladstone à accomplir certaines réformes sociales. Les disciples de Hyndman, de Henry George font partout, dans leurs conférences, de sombres tableaux de la situation : « les réformes fiscales, disent-ils, ont été complètement écartées, aucun effort n'est fait pour redresser les iniquités financières que M. Gladstone lui-même a reconnues longtemps avant son ministère; l'impôt sur le sol n'a pas subi de réformes ; on a laissé subsister les droits sur le thé; l'ouvrier est abaissé bien en dessous des membres de la classe moyenne ; plus d'espoir pour lui de jamais s'élever jusqu'au patronat, et cela à cause de l'évolution industrielle ».

Les circonstances économiques viennent appuyer ces excitations. Une brusque contraction économique succède au bien-être relatif dont les ouvriers jouissaient. Une recrudescence de machinisme met sur le pavé une foule de travailleurs ; » la concurrence fait achever en un an les produits jusqu'alors effectués en deux ans «(O.

A tous ces maux, les conférenciers n'offrent qu'un remède : le socialisme. « C'est lui seul, en effet, disent-ils, qui réclame une réorganisation capitale de la société, tandis que les libéraux ne peuvent offrir que des panacées sur des points de détail et que la belle organisation des Trade-Unions est inutile à l'ouvrier s'il est sans travail ))(2).

(i) Sydney and Béatrice Webb : Op. cit.. p. 364. (2) Sydney and Béatrice Webb : Op. cit., p. 366.

SOCIALISTES ANGLAIS. Sg

La solution des problèmes sociaux gagne de jour en jour plus d'importance et les ouvriers écoutent volontiers les hommes qui se présentent à eux munis d'un remède qui doit terminer leurs souffrances et renverser toutes les inégalités sociales.

Les influences réunies de ces divers agents ont pour résultat, au cours de l'année 1881, la constitution de la première organisation socialiste catégorique : c'est une société appelée Démocratie Fédération et qui a pour fondateurs ]\I. H. M. Hyndman, M. Herbert Burrows, Miss Helen Taylor, belle-fille de Stuart IMill, et quelques autres personnes appartenant à l'opinion radicale avancée. M. Joseph Cowen, à cette époque membre du Parlement et démocrate de vieille roche, est, dès le commencement, l'un des principaux soutiens de la société, quoique ce fait ne fut alors que peu connu du public. M. M. Edward Aveling, William Morris et plusieurs disciples de Ruskin se joignent bientôt à eux. Leur premier programme ne comporte qu'un article franchement socialiste : la nationalisation du sol. Mais cependant, dès l'origine, la société est essentiellement un corps socialiste. Les radicaux la quittent bientôt et sont remplacés par de nouveaux adhérents socialistes. En septembre i883, le groupe prend le titre de Social-Democratic Fédération et, dès lors, il organise avec un certain succès la propagande à Londres et dans plusieurs centres industriels des

provinces, où il crée des groupes affiliés assez forts pour vivre par eux-mêmes. C'est, sans aucun doute, aux efforts personnels des leaders infatigables de la société que le socialisme doit alors sa diffusion en Angleterre.

Bientôt de nouvelles sociétés surgissent. Nous consacrerons à leur étude les chapitres suivants, nous bornant ici à les passer rapidement en revue.

Dès l'abord une scission s'était produite dans la Social-Democratic Fédération. Des froissements personnels avaient amené MM. William Morris, Edward Aveling, Belfort Bax et leurs amis à se séparer de M. Hyndman et à former, au début de 1887, la Socialist Lcague qui eut pour organe le Commonweal (la chose publique). Dans cette ligue, les Marxistes orthodoxes et les communistes purs ne tardèrent pas à avoir d'ardentes discussions qui aboutirent à un nouveau démembrement. Le Commonweal cessa de paraître en i8g3; Morris et les communistes qui lui étaient restés fidèles fondèrent la Hammersmith Socialist Society.

D'autre part, en i883 s'était fondée la Fabîan Society, groupe qui comprend assez bien de membres faisant partie des autres organisations et qui a spécialement en vue l'éducation et la propagande.

Parmi les organisations les plus anciennes, signalons encore les Christian Socialists, qui ont produit de nombreux rejetons, notamment la

Gîiild qf S^ Matthew et la Christian Social Union.

En même temps, le socialisme gagnait du terrain parmi les mineurs du Nord et les ouvriers du Tyneside. C'est sous son impulsion que fut fondé le Labour Party, dont l'influence s'exerça surtout à Newcastle et qui devint, en i8g3, VIndependent Labour Party.

Enfin, il faut mentionner la formation d'un groupe anarchiste et de plusieurs sociétés défendant la nationalisation du sol ; ces dernières se sont maintenues jusqu'à présent à peu près indépendantes du socialisme ; les principales sont la Land Nationalisation Society et les Land Restoration Leagues.

Ces diverses sociétés, quoique avant des aspirations communes, avaient chacune un caractère spécial, tenant tant aux moyens employés qu'à la tendance générale qui les faisait agir. La Social- Dcmoc) atic Fédération se rapprochait le plus des organisations socialistes allemandes. Elle soutenait ardemment Marx et la révolution. La Socialist League avait à peu près les mêmes doctrines, mais remplaçait le collectivisme par le communisme. La Fabian Society, qui constitua dès l'origine un groupe d'études, était franchement insurrectionniste; ce ne fut qu'à partir de i885 que commença à se dessiner sa tactique constitutionnelle et de pénétration et cette tactique ne s'aftîrma complètement qu'en 1888.

Mais, à part ces divergences particulières, un

seul esprit anima, pendant leurs premières années d'existence, les socialistes anglais de tous les partis : l'esprit révolutionnaire. C'est ce que l'on peut voir dans tous les écrits de l'époque, c'est ce que les chefs eux mêmes, William Morris, Bernard Shaw, Sydney Webb, ont avoué plus tard. La plupart des trade-unionistes avancés ou Nouveaux Unionistes n'étaient pas moins pénétrés de cet esprit que les socialistes, et ceux-ci annonçaient déjà, pour i88g, une révolution qui ne le céderait en rien à celle qui, un siècle auparavant, avait fait table rase de l'ancien régime en France.

Ce fut cependant le contraire qui arriva : en effet, avant la fin de cette même année 1889, l'orientation presque générale (0 du socialisme avait complètement changé en Angleterre. De révolutionnaires, les socialistes se déclaraient devenus constitutionnels (coustitutional); au lieu de prêcher la destruction de l'état de choses existant, l'ordre du jour portait désormais la pénétration des masses par le socialisme, la conversion inconsciente de la société aux nouvelles théories, sa modification insensible dans le sens du programme socialiste.

Les membres de la Fabian Society furent les premiers à donner l'exemple de cette grande modification dans les idées. Mais c'est surtout à i'action de M. M. John Burns et Tom Mann qu'il faut attribuer sa prompte généralisation.

(i) Nous faisons une réserve pour la Social-Democratic Fédération.

Les socialistes venaient de s'affirmer, par plusieurs victoires importantes, dans le monde trade-unioniste. En 1888, il y avait eu la grève des ieunes filles emplo3'ées dans les fabriques d'allumettes : sans la moindre organisation, sans argent, elles quittèrentletravail, conduites par Mrs Besant ; celle-ci, par un travail infatigable, organisa, contrôla, dirigea cette grève, qui fut, d'ailleurs, couronnée d'un réel succès.

La grève des ouvriers du gaz qui demandaient la réduction de leurs heures de travail, réussit alors également. Enfin, tout le monde a encore le souvenir de la fameuse grève de i88g, au cours de laquelle MM. Burns, Mann et Tillet appuyèrent avec tant d'habileté et de succès les prétentions des dockers de Londres. Cette dernière victoire, tout spécialement, amena une foule de travailleurs aux leaders du Nouvel Unionisme, John Burns et Tom Mann. Depuis 1887, ils avaient instruit les dockers et les avaient préparés pour la lutte, en même temps qu'ils organisaient leurs forces. Aussi, après la grève de 1889, Burns et Mann se trouvèrent à la tête de 200.000 nouvelles recrues unionistes. Les Trade-Unîons furent obligées de compter avec une pareille puissance. Quand les leaders se décidèrent à adopter la tactique constitutionnelle, force fut donc aux unionistes de toutes les couleurs de cesser de prêcher la révolution.

Voici l'aperçu que nous donnent M . et M*"^ Webb de cette nouvelle orientation du socialisme anglais

depuis 1889 : « Avec la défection du Nouvel Unionisme, disent-ils, le socialisme révolutionnaire cesse de croître ; une nouvelle tactique lui succède, celle de l'action constitutionnelle, qui devient bientôt le caractère distinctif du mouvement socialiste anglais. Loin de témoigner du mépris pour le Trade-Unionisme et la coopération, les collectivistes pressent désormais tout socialiste appartenant à la classe ouvrière, de se faire, avant toute autre chose, membre de la Trade-Union et de la coopérative de l'endroit où il réside et, généralement, de prendre une part aussi active que possible à toutes les organisations. Loin de dénoncer les réformes particulières et locales comme des tentatives malencontreuses pouvant contrarier la marche de la révolution sociale, les leaders Néo-Unionistes engagent les membres à envoyer dans les Town Couiicils et les Vestries des représentants de leur choix et, en général, à employer leur influence électorale pour amener d'une façon régulière et constitutionnelle tous les changements qu'ils ont à cœur de réaliser. Au lieu de faire circuler des calomnies sur les membres des Trade-U nions, les socialistes préfèrent les inonder d'une littérature où ils recherchent moins la rhétorique et les utopies que l'exposé économique des griefs actuels de la vie industrielle. Les résolutions vagues des congrès des Trade-Unions sont élaborées pratiquement dans les détails ou converties en bills spéciaux que certains membres

du Parlement peuvent être amenés à présenter ou à défendre ))(i).

S'il est intéressant de connaître comment un homme dont l'avis fait autorité dans bien des questions, se rend compte de l'orientation actuelle du socialisme anglais dans ses grandes lignes, il faut pourtant se défier de certaines idées a priori qui régnent dans cet exposé. La tactique que M. Webb attribue ici au parti socialiste tout entier est avant tout celle de la Société Fabienne dont il est incontestablement le leader principal.

Assurément, la tactique constitutionnelle est en honneur chez des socialistes autres que les Fabiens; un moment même, elle fut adoptée d'une façon presque générale en Grande-Bretagne... et ce fut la belle période du socialisme anglais. Mais, depuis lors, le groupement socialiste de loin le plus nombreux, celui de V Independent Labour Part}', a été l'objet d'un revirement en sens contraire et accuse de plus en plus ses sympathies pour une orientation nouvelle; quant à la Social- Democratic Fédération, elle se déclare franchement pour la révolution. D'ailleurs cette même année 1889 qui avait vu l'adoption de la tactique constitutionnelle, vit éclater à Paris, au congrès international des Trade-Unions, une scission entre marxistes et possibilistes.

L'absence d'un lien qui rattache entre eux les socialistes des divers groupes se fait sentir plus que

(i) Sydney and Béatrice Webb : 0/. cit., p. 399.

jamais aujourd'hui ; c'est là la principale difficulté que nous rencontrerons dans l'étude spéciale que nous allons consacrer maintenant à chacune de ces organisations.

Ce manque d'unité frappera surtout le lecteur quand, après l'examen détaillé des variétés du socialisme en Angleterre, nous nous demanderons, dans un chapitre final, quelles sont ses chances de succès dans l'avenir.

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