CONCLUSION
civilisation ne doit pas être mise dans un milieu fictif et hors de ce qui la détermine : elle trouve des obstacles naturels dans le sol, le climat, les aptitudes des races, les accidents de l'histoire, les difficultés que rencontrent les hommes pour se nourrirets'associer. Le progrès, en un mot, n'est pas fatal, illimité, il n'est pas rectiligne, mais oscillatoire. Il se ralentit, il se pétrifie, il se détériore. Dans l'évolution des sociétés humaines, il y a tantôt progrès et tantôt regrès,
La Chine, l'Inde, l'Egypte, la Grèce, Rome ont été le théâtre de civilisations vigoureuses et prospères, aujourd'hui évanouies. La terre contient les tombeaux des empires morts, comme ceux des cadavreshumains ; des populations énergiques se sont affaiblies; de puissantes cités qui brillaient autrefois par les arts et par le luxe ont disparu ; des nations dont les annales furent glorieuses ont perdu la mémoire des ancêtres... et nous n'avons aucune raison de croire que nous échapperons à une semblable destinée.
C'est là l'envers de la médaille que négligent de nous montrer les apologistes du progrès.
Notre civilisation contient en elle des principes de décadence. Elle tend àfaire prédominer chez les individus le système nerveux, c'est-à-direà augmenter la sensibilité, et à affaiblir l'énergie. Nous avons bien plus d'exigencesdebonheuretmoinsde volonté pourlessatisfaire. Nous sommes tourmentés d'un besoin de sensations toujours renouvelées, plus capables de souffrir, plus accessibles que les barbares à l'ennui, au dégoût. Dans les foyers brûlants des grandes villes, chez les peuples en progrès ou en décadence, une foule de dégénérés figurent les traînards des armées victorieuses ou les éclopésdes armées en déroute. La famille tend à se dissoudre. Au milieu de la médiocrité, de la vulgarité des mœurs bourgeoises, Tart décline. La science, à
chaque pas qu'elle fait, voit s'élargir le cercle de Tinconûu,derinfiiii: comme /a7fcf^/a/2co//ed'AlbertDûrer,au milieu de ses sabliers et de ses compas, elle se rend compte de son impuissance à comprendre la raison des choses. La morale s'est vu dépouiller de tout caractère sacré, impératif : l'épicurisme et Tironie ne sauraient soutenir de fortes vertus. Notre état politique n'est nullement à Tabri de la corruption, de la vénalité. En cherchant à détruire toutes les inégalités, à tout niveler, la démocratie affaiblit la résistance que peut rencontrer le despotisme. Elle écrase les minorités ; elle enserre Findividu dans un réseau de réglementations sans nombre.
11 y a eu, en ce siècle, un prodigieux accroissement de richesses, mais leur distribution est inégale et ne satisfait môme pas les classes privilégiées. Plus ces classes réunissent de conditions de bonheur, moins elles semblent capables d'en jouir. Notre temps a inventé le mot nouveau de pessimisme. Au lieu d'inspirer l'énergie nécessaire pour affronter les combats de la vie et réconcilier l'homme avec sa destinée, notre littérature ne respire que tristesse et découragement. M. de Greef voit là un symptôme de déclin pour les classes dirigeantes. Mais le pessimisme ne se manifeste pas avec moins d'énergie parmi les classes laborieuses.
Les circonstances qui ont tellement accru la production de la richesse ont été moins favorables à sa répartition, en ce sens qu'elles n'ont pas allégé le poids de l'inégalité parmi les hommes. Le progrès n'a pas supprimé la pauvreté. La table est mieux pourvue aujourd'hui qu'hjer. Mais tous ne sont pas invités ? Le développement économique a servi principalement à augmenter le nombre des vivants, et leur multiplication est une cause de misère.
Si, par certains côtés, le sort des classes ouvrières
J. BOURDEAU — Socialistes. 13
IW CONCLUSION
est meilleur qu'autrefois, elles connaissent aussi d'autres maux qui résultent du machinisme, Tinstabilité, le chômage fréquent, l'inquiétude du lendemain. Ce qui fait tout, en réalité, c'est le sentiment qu'on a de sa destinée. Résignées jadis, ces classes éprouvent un profond sentiment de révolte contre les inégalités sociales.
De là, chez elles, ce furieux désir de changement, de bouleversement général, qui se manifestait au commencement du christianisme. Il suffit de se rappeler le rôle que les croyances religieuses ont joué dans le monde, pour pressentir l'importance de leur transformation ou de leur disparition. La cause de la ruine des sociétés antiques est dans l'inéquilibre économique et dans la chute de leurs dieux.
Toutes les grandes questions religieuses, politiques, économiques, qui ont agité 1 humanité, ont reçu une solution violente. Le jour aussi peut arriver, nous dit M. Lacombe, dans une prédiction sinistre, oùlesfoules, excédées du travail quotidien, insensibles à tout ce qui fait le prix de notre civilisation, armées de tous les moyens de destruction que la science met entre leurs mains, briseront les machines, jetteront aux flammes et au vent livres, statues, tableaux, effaceront, dans la mesure du possible, la trace d'un passé odieux, et recommenceront la vie sociale sur des modes que nous ne pouvons prévoir.
Supposez que ce jour se lève : l'histoire nous enseigne qu'une immense régression serait le résultat immédiat de cette rupture violente avec le passé. L'Allemagne a mis plus de deux siècles à panser les blessures de la Réforme. Pour avoir été, au siècle dernier, le centre de l'ébranlement qui a jeté à terre le vieil édifice, la France a subi deux fois la conquête étrangère et le démembrement. Au contraire, l'Angleterre nous ofire
dans les temps modernes le type d'une évolution régulière, ellea su éviter les transformations trop soudaines, . et aplanir la route par laquelle elle marche à de nouvelles destinées.
C'est ce caractère régressif des révolutions que nie l'utopie socialiste. D'un pessimisme extrême à l'égard de la société présente, elle tombe dans l'optimisme insensé d'une société future, où toute injustice serait abolie. Elle croit que de l'excès du mal sortira le remède. Elle a autant de foi dans Texpropriation que les chrétiens dans la résurrection ; elle admet comme possible de tailler un ordre social selon l'idéal quelconque d'un législateur de bonne volonté.
Aucune thèse n'est bonne qui rompt le fil de la continuité et de la tradition, qui méconnaît la lenteur des changements sociaux. Notre Révolution elle-même, pourtant si novatrice, que n'a-t-elle pas conservé ? Elle plonge ses racines dans l'infini de l'histoire. Après les grands bouleversements, le progrès ne se prononce qu'à partir du moment où les générations nouvelles reviennent à la tradition, à l'imitation. Ce qui est sera toujours déterminé par ce qui fut, 11 ne peut y avoir de société entièrement nouvelle, pour cette raison bien simple qu'on ne voit point d'hommes nouveaux, affranchis de l'hérédité qu'imprime en eux une longue suite d'ancêtres. Selon la remarque profonde d'Auguste Comte, l'humanité se compose de morts en majorité. Les sentiments, les préjugés, les opinions des morts pèsent sur nous de tout leur poids.
Nul ne peut prévoir par quelles phases prochaines passera l'évolution sociale. D'après M. de Greef, elle peut aussi bien aboutir à une féodalité financière, que nous voyons déjà se dessiner dans le nouveau monde, qu'à une socialisation plus complète. Cela ne doit pas décourager les réformateurs qui n'ont en vue Que l'in-
ï^ CONCLUSION
térêt des classes ouvrières, maïs simplement les mettre en garde contre l'optimisme des écoles socialistes. De sa soumission aux méthodes positives dépendra la/^ force réformatrice du socialisme dans Tavenir.
L'idée d'évolution implique progrès et regrès, écarte tout absolu, tout excès d'optimisme ou de pessimisme. 11 n'y a pas de progrès fatal, de forces qui travaillent pour le bonheur de l'humanité, sans le concours des individus. Les lois de l'histoire, dit Littré, dominent l'humanité, mais ne la suppléent pas. Ce sont des lois de filiation où ce qui suit est déterminé par ce qui précède ; et le déterminisme ne saurait être confondu avec le fatalisme et le libre arbitre.
Le bonheur social n'est que pure chimère. Quelque puisse être l'adoucissement des mœurs, la vie de l'homme doit rester un éternel conflit avec la nature, avec ses semblables et avec lui-même. L'histoire de l'humanité nous apparaît comme un long martyrologe, le présent est fait des agonies du passé, et chaque génération est appelée à souffrir pour celles qui viendront après elle.
, Cependant on doit écarter aussi le pessimisme, en ce sens que l'action totale de développement dans l'humanité est moindre que les déchéances partielles. Sans doute, bien des vagues reculent, ici et là : mais la marée monte.