‹ Socialistes et sociologuesChapitre 10 sur 42 · LES PROPHÉTIES D*HENRI HEINE · texte numérisé non relu

LES PROPHÉTIES D*HENRI HEINE

lui répondis que, si Sa Majesté le peuple, en qui réside tout pouvoir légitime, avait serré ma main, je la laverais. » Il ne voit dans la République américaine que la grande écurie de la liberté, où Ton chique et où l'on crache, où les chaînes invisibles lui pèseraient plus douloureusement que les chaînes de l'ancien régime en Allemagne, et où le plus répugnant de tous les tyrans, le peuple, exerce sa domination.

Cette aversion pour tout ce qui se fait par la multitude repose, toutefois, sur des raisons plus sérieuses. Henri Heine hait l'aristocratie de naissance et l'aristocratie d'argent, mais c'est pour lui substituer, comme le remarque M. Legras, V arislocralie nalurelle de Vintelligence et du caractère. Or, toute supériorité, la supériorité intellectuelle, la supériorité morale, est odieuse à la foule, comme une offense à Tégalité.

Imbus du plus grossier manichéisme, les communistes sincères s'imaginent que tout le mal réside dans les classes supérieures, tout le bien dans les classes laborieuses. Ils prêchent en conséquence la guerre des classes sans trêve et sans merci, jusqu'à l'extermination finale. Dans leur fureur de négation, ils ne soupçonnent pas que, si le monde est plein d'iniquité, le bien et le mal s'y trouvent également fondus ensemble, parfois même liés par un lien indissoluble, et que, en croyant détruire l'un, on anéantit fatalement l'autre. Leur avènement mettrait obstacle au progrès, en étouffant les esprits supérieurs. Leur domination ne profiterait qu'aux faibles, aux incapables. Il n'y aurait plus qu'un seul troupeau, mais revêtu de la livrée grise d'hôpital et conduit sous une houlette de fer.

Henri Heine annonce des combats de géants, non plus entre les nations, mais entre les classes sociales. Semblables à une horde de rats affamés, les masses

communistes sortiroDt des caves et des greniers où elles secachenl, et monteront àl'assaut de lasociété. Regardés par le gros bout de la lorgnette, les ébats des chefs qui les appellent à la lutte ressemblent à des sauts de puces délirantes. En réalité, « jamais crocodiles plus formidables ne sont sortis du limon des fleuves ». A leur approche, les muses s'enfuient épouvantées et le poète agira de même, s'il ne veut être guillotiné. Les statues de la beauté tomberont en poussière, brisées par des mains calleuses. L'avenir s'annonce plein d'anarchie, d'athéisme et de coups : « Je conseille à nos petits-enfants de venir au monde avec une peau épaisse sur le dos. »

Tout n est pas fantaisie pure dans ces prophéties. Henri Heine connaissait la fragilité du gouvernement de la haute bourgeoisie sous Louis-Philippe ; il a annoncé la guerre servile des journées de Juin, il a prédit la dictature de Napoléon IH, aussi le coup d'État lui causa-t-il une joie diabolique; il a prévu le conflit de la France et de l'Allemagne; la démolition par les communistes de la colonne Vendôme, ce monument de la gloire militaire. L'incendie de la bibliothèque du Louvre, acte d'une haute portée symbolique, auquel un n'a pas prêté assez d'attention, justifie ses pressentiments. Le trait de clairvoyance le plus étonnant, c'est l'importance qu'il attribue, dès le début, aux socialistes allemands, alors que la secte n'avait encore recruté que quelques adeptes ; il a eu conscience de la force qu'elle serait susceptible d'acquérir un jour. Quant à l'avenir, l'histoire ne se peut prononcer. Nous ignorons si les journées de Juin et la Commune doivent être envisagées comme des explosions accidentelles, des révolutions sans lendemain, ou s'il faut y voir les premiers symptômes d'un véritable cataclysme.

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Henri Heiae n'avait pasenjui l'étofie d'un tribun populaire. Il était de nature trop fine, de sentiments trop changeants, d'un esprit trop contradictoire. C'est un individualiste, un indiscipliné, un isolé, une sentinelle perdue de la liberté; il se trouva finalement pris entre deux feux. Tous les partis tirèrent sur lui. La pension qu'il recevait du ministère Guizot, sur les fonds secrets, lorsqu'on en eut connaissance après 1848, acheva de le rendre suspect. A ces attaques, auxquelles il répondait en archer fuyant et cruel, se joignirent des déceptions d'argent, la maladie nerveuse, la paralysie qui le cloua sur son matelas.

Les huit années d'agonie du poète ont été fécondes. Il faut lire dans M. Legras le récit de la crise morale qui s'empare de lui et qui lui a inspiré des poésies incomparables . Le Romancero , c'est l'ironie de l'histoire qui défile sous nos yeux, dans une variété de petits tableaux d'une fantaisie, d'un art merveilleux. L'histoire n'est qu'une suite de brigandages où la force brutale, la fausseté la plus impudente, l'emportent sur le droit et sur l'honneur. Le poète se pose enfin la question suprême de Job sur son fumier, la question que l'humanité, en dépit de tous les progrès de la démocratie et de la science, se posera peut-être jusqu'à son dernier jour : « Pourquoi le juste se traîne-t-il misérable, sanglant, tandis que le méchant, heureux comme un vainqueur, cavalcade sur un fier coursier ? » — A cette question « on nous ferme enfin la bouche avec une poignée de terre, mais est-ce bien là une réponse » ? Heine tourne à une sorte de religiosité judéo- chrétienne, à un spiritualisme vaguement mystique. Il craint, toutefois, que l'immortalité ne se fasse longtemps attendre. Son déisme, comme celui de Voltaire, semble parfois une ironie de plus. Mais on appréhende que son sourire ne se termine par un sanglot.

CONCLUSION

De tout temps des esprits réfléchis se sont demandé vers quel but le monde se dirigeait, et, pendant de longs siècles, on a cru que le monde allait en déchéant. On ignorait le passé, et, comme il est dans la nature de riiomme d'être toujours mécontent du présent, on imaginait ce passé beaucoup plus beau qu'il n'avait été réellement. La Bible, les anciens mythes d'Orient, nous montrent l'espèce humaine ayant à jamais perdu un état originel de bonheur et d'innocence. Cette idée est encore pour les fidèles article de foi.

Une opinion moyenne, c'est que le monde varie peu à dilïérents âges, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Les formes se modifient, se compliquent à l'infini, mais le fond reste le même. Schopenhauer se plaint de l'extrême monotonie de l'histoire : eadem, sed aliter. Sous tant de masques grimaçants, toujours les mêmes passions. Qui a lu Hérodote n'a plus besoin d'ouvrir aucun historien.

La conception moderne de l'histoire est celle d'un progrès de la vie collective de l'humanité, prenant toujours des formes plus hautes et plus complexes. Exprimée par saint Augustin, développée par Bacon, Descartes, Pascal, exposée avec génie par Turgot (1750),

CONCLUSION

exaltée parCondorcet (1793), systématisée par les penseurs allemands, cette idée nouvelle est aujourd'hui envisagée comme une loi fondamentale.

A juger les faits dans leur ensemble, à comparer les peuplades primitives aux nations civilisées, comment nier le progrès ? Que de bien-être, que de jouissances matérielles, que de plaisirs esthétiques s'offrent à nous! Nos sentiments se sont affinés; que l'on songe à tout ce que le christianisme, la chevalerie ont ajouté à Théritage de la Grèce et de Rome. Les sciences se sont créées et se développent à l'infini. La moralité générale s'est élevée : la prostitution fut autrefois une institution sacrée, les infanticides étaient permis, la mendicité sanctifiée. Dans l'État se sont établis Tordre et la sécurité. Dans la famille, le despotisme du père, du mari, a été limité. Dans la société, l'esprit de justice a successivement aboli l'esclavage et le servage. L'essor du commerce et de l'industrie a rendu les relations entre peuples plus pacifiques. La diplomatie, l'arbitrage tendent à prévenir les causes de conflit. La concurrence vitale est devenue moins âpre, moins cruelle que par le passé.

A ce tableau on devra ajouter quelques ombres. Une première controverse porte sur le point de savoir quelle est la cause efficiente de tous ces progrès, quel est, en d'autres termes, le moteur et le mètre de la civilisation.

Une école à laquelle appartiennent Buckle et M. Lacombe attribue l'influence prépondérante, presque souveraine, à l'élément mental, à la science. La raison seule est le propre de l'homme, car les autres animaux possèdent tous nos sentiments primaires. C'est l'intelligence de l'animal humain, jointe à sa faiblesse corporelle, qui lui a fait inventer le feu, les armes, les outils, le langage, qui lui a donné, par la science, l'em-

pire sur la nature hostile. C'est grâce aux applications de la science que la population a pu devenir plus nombreuse, Tacti vite plus spécialisée, plus intense. Ces résultats sont si frappants, que Buckle, au chapitre IV de sa célèbre Histoire de la civilisation en Angleterre, reprend avec éclat la pensée de Condorcet, que l'avancement du genre humain dépend uniquement de Tinvestigation des lois de la nature. 11 soutient cette thèse hardie que la science porte la main jusque dans le domaine moral, et qu'elle seule est capable de l'améliorer. La religion, d'après Buckle, n'est pas la cause, elle est l'effet de la civilisation, toujours subordonnée au progrès mental. Les peuples changent graduellement leur morale religieuse, mais la morale religieuse ne change pas les peuples. Des hommes de caractère intègre et d'intentions pures ont été cruels et malfaisants en proportion de leur ignorance. Par ignorance, Marc-Aurèle persécutâtes chrétiens, par ignorance les Inquisiteurs couvrirent l'Espagne de bûchers, afin de préserver les fidèles de la contagion de l'hérésie. Mieux qu'un traité de morale, ou qu'une prescription religieuse, telle invention scientifique a diminué la férocité humaine. La poudre à canon, en permettant d'instituer les armées régulières, a rendu les guerres moins fréquentes : tant d'engins de destruction dont elle nous a munis contribuent au maintien d'une paix durable. Enfin les vérités morales, reconnues dès l'origine, ne changent guère; les vérités scientifiques, au contraire, deviennent chaque jour plus nombreuses. Buckle cite le mot de Cuvier : « Le bien que l'on fait aux hommes est toujours passager; les vérités qu'on leur laisse sont éternelles. »

Cette thèse, que la civilisation ne dépend ni des religionsni desinstitutionspolitiques,aété combattue avec éloquence par Dupont-White. Ses arguments sont à

lîW CONCLUSION

peu près les mêmes que ceux que M. Brunetîère a exposés dans un article retentissant :

Je ne connais pas, écrivait Dupont-White, de civilisation fondée sur la géométrie et la chimie. Ce n*est point par les sciences que le monde marche. Est-ce que la Chine a fait un pas en avant pour avoir découvert la boussole, l'imprimerie, la poudre à canon ? Les sociétés n'avancent que si elles ont un but qui les attire, en s*adressantà Thomme tout entier, et ce but, cet idéal, c'est Tesprit seul qui le découvre, dans la pleine' liberté de ses jugements sur V ensemble des inlérêls humains. La science, elle, n'avise et ne pourvoit qu'au bien matériel des sociétés, et ce n'est seulement qu'une partie de leurs progrès ; elle est muette sur le bien et le beau. Jamais les sciences, avec ce qu'elles comportent de vérités démontrées, ne vaudront pour l'esprit humain ces chimères, si l'on veut, qui s'appellent philosophie, religion, politique. Une société s'élève plus à la poursuite de ces abstractions, à ces assauts de l'infini qu'à la découverte de la gravitation et de l'électricité. Ce qu'elle entrevoit à cette hauteur est d'une telle nécessité pour les âmes, d'un tel fondement pour les droits, que le simple aperçu en est supérieur à ce qui se palpe, à ce qui se démontre dans l'ordre scientifique : ce n'est pas la certitude, mais c'est la vie.

Littré, dans la Revue des Deux-Mondes, répondît à Dupont-White. En parlant de la science, lui disait-il, vous ne songez qu'au bien matériel des sociétés, vous confondez la science abstraite et ses applications industrielles.

La science pure met l'homme à sa placé dans l'abîme illimité de l'univers. Au lieu d'un monde inconnu où l'imagination ne créait que de puériles merveilles, elle nous montre un monde soumis à l'éternelle régularité des lois immuables. Elle satisfait la passion de l'homme pour les prodiges, sa passion de commander à la nature. Elle lui donne pour appui ces mêmes lois qui l'adoucissent, en adoucissant pour lui le monde, où il se mouvait, chétif et cruel, dans un milieu inclément. Les sciences influent sur ces grandes choses, reli-

gion, philosophie, politique ; elles sont le couronnement des civilisations. Celles qui ne l'ont pas restent dans Tenfance, ou elles s'arrêtent. Tout commence avec elles, sans elles rien ne s'achève.

Mais Littré ne va pas jusqu'à soutenir avec Buckle que les sciences représentent, pour ainsi dire, Tunique élément de civilisation. L'homme n'est pas seulement en rapport avec la nature ; il vit avec ses semblables. Henri George définit la civilisation : le fait de coopérer en société. Karl Marx ne veut tenir compte que du mode de production qui dépend de la science. Comte attribue une extrême importance au développement de Tordre, à la stabilité sociale, à la moralité au sein de la famille, à la subordination à une autorité régulièrement organisée dans l'État, et, pour le maintien de cette discipline, les religions, semble-t-îl, jouent un rôle plus important que les sciences.

En réalité, toutes les influences qui s'exercent au sein d'une société sont connexes. On ne saurait en isoler une et rejeter les autres. Toute civilisation fait corps. Les trois états théologique, rationnel et positif qu'on a présentés comme successifs dans la marche deThumanité, sont simultanés, exercent à la fois leur empire.

Il suit de là que, pour savoir si une société progresse, il faudrait dresser le bilan de tous les facteurs sociaux, examiner la quantité numérique de la population, la longévité, c'est-à-dire la durée des forces humaines, Tintensité de ces forces, l'agriculture, l'industrie, les croyances religieuses, la science, la moralité, faire, en un mot, comme le veut Tylor, un inventaire complet.

La question générale du progrès humain est distincte de celle des progrès spéciaux, qui ne s'étendent nullement à tous les peuples, à toutes les classes d'une société, à toutes les bi*anches de l'activité humaine. La

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