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VI. Les prophéties d'Henri Heine

CONCLUSION

Théories du progrès 187

L EVOLUTION DE LA GUERRE

Les philanthropes ont gémi de tout temps sur la guerre, mais nul n'a encore trouvé le moyen de la faire cesser. Depuis le jour sj^mbolique où Gain tua son frère Abel, dès Taube de l'humanité, les hommes ont versé le sang de leurs semblables. Notre siècle est celui qui compte les plus longues périodes de paix, et pourtant encore aujourd'hui la guerre ne s'éteint sur quelque point du globe que pour se rallumer en un autre.

La guerre est un phénomène non pas seulement humain' mais universel. Il faut voir en elle une des lois les plus importantes de la nature. Admirez la fin d'une belle journée d'été, le soir berce déjà la terre : tout semble respirer la paix et le bonheur, alors que tout est lutte, souffrance et carnage. Les herbes se disputent les sucs nourriciers du sol, les plus fortes enlacent et étouffent les faibles. Les arbres vigoureux de la forêt empêchent les arbustes de croître. Poussées par la même nécessité de vivre, de se développer, de

j. BOURDE AU — Socialistes. \

se reproduire, les espèces animales se pourchassent ef s'enlre-dévorent. Les abeilles se livrent à la piratervV?, Il existe parmi les fourmis des castes aristocratiques et guerrières qui en réduisent d'autres en servitude. Durant la saison des amours, les saumons mâles sô^ battent constamment, et leur mâchoire s'allonge en crochet. Longtemps avant Darwin, Voltaire écrivait : « Il n'y a pas jusqu'aux moutons et aux colombes qui n'avalent une quantité prodigieuse d'animaux imperceptibles. Les mâles de la m^me espèce se font la guerre pour des femelles, comme Méaélas et Paris. L'air, la terre et les eaux sont des champs de destruction. » Si nousavions l'ouïe assez fine, nous entendrions à chaque seconde une immense rumeur de gémissements et de râles d'agonie, telle que Dante l'a décrite dans son Enfer. Et quand nous considérons la vie sous cet aspect, nous avons plus de peine à concevoir que le inonde puisse être l'œuvre d'une Providence bienveillante et d'une Sagesse infinie. La nature nous apparaît sous les traits hideux d'une marâtre, au sein inépuisablement fécond et aux griffes ensanglantées, qui n'engendre que pour donner la mort, après mille tourments.

L'homme, ce « dieu tombé », ne fait nullement exception, il doit subir la loi commune. Il a les mêmes besoins élémentaires queles autres animaux: il lui faut à tout prix se procurer des aliments et des compagnes. Il a pu suppléer à sa faiblesse physique par son intelligence jointe à sa férocité. Il a les dents d'un carnassier : il se nourrit de chair et de sang ; il tue parfois son semblable pour le dévorer. Entre les familles, les clans, les tribus, les classes, les partis d'une même nation, à travers les périodes chasseresse, pastorale, agricole, industrielle, on s'est disputé les territoires de chasse, les rivières poissonneuses, les troupeaux et les

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pâturages, les champs et les capitaux. Les formes d'usurpation, de spoliation ont eu beau changer, on a toujours convoité Tâne, la femme, le champ et le pécule du voisin. Ce qui distingue les hommes des animaux, c'est qu'ils se sont livrés des combats acharnés, qu'ils se sont persécutés sans trêve et sans pitié, tantôt par religion, tantôt par orgueil, tantôt par cruauté pure et tantôt par ennui.

Dans cet art de faire souffrir, ils ont inventé des raffinements inouïs, déployé une richesse et une variété d'imagination qui surpassent de bien loin les animaux les plus habiles à ce jeu meurtrier. On en trouvera une description très étendue, quoique forcément incomplète encore, dans le livre de M. Letourneau(l) ; on y verra rivaliser entre elles les cinq parties du monde, pour les savantes et ingénieuses pratiques de la guerre. Nous ne donnerons de son étude qu'un aperçu sommaire, afin d'épargner les nerfs des lecteurs et surtout des lectrices. Qu'il vous suffise d'apprendre qu'en Mélanésie les Vitiens rôtissent sur le champ de bataille les cadavres des vaincus, ou engraissent les prisonniers qui, lorsqu'ils sont à point, forment le plat le plus recherché. Moins raffinés, les Calédoniens se jettent sur les cadavres encore palpitants. En Afrique, dans la vallée du bas Niger, les nègres réservent à leurs chefs les pieds et les mains, considérés comme morceaux de choix. Les Peaux- Rouges se contentent de brûler leurs captifs à petit feu, après les avoir écorchés vivants. Les anciens Egyptiens et les Ethiopiens mutilaient les vaincus d'une façon singulière, et c'est à cette coutume qu'on a fait remonter l'origine de la circoncision. La Bible porte témoignage de l'affreuse méchanceté du Peuple

^i) La Guerre dans les diverses races humaines ; Paris, iSyS.

élu. L'histoire guerrière de l'Assyrie est ce qu'on peut imaginer de plus épouvantable. Le christianisme n'adoucit point sulfisammentlesmœurs. Les croisés en terre sainte arrachaient les yeux à leurs prisonniers sarrazins, broyaient les enfants, violaient les femmes, faisaient flamber les juifs dans leurs synagogues, ou les éventraient pour voir s'ils n'avaient pas avalé de l'or. Durant la guerre des Albigeois, il y eut à Béziers vingt mille égorgés, sept mille périrent dans l'église Sainte-Marie-Madeleine. Pendant la lutte des Pays-Bas révoltés contre l'Espagne, cenesontquegens poignardés, pendus, hachés par des bourreaux en délire. La guerre de Trente ans fut un déchaînement de démons; au sac de Magdebourg par l'armée de Tilly, il y eut quarante mille victimes. Lors de la Fronde, le brigandage le plus cruel se donna libre carrière. Comparez les admirables eaux-fortes où Callot a retracé "les mœurs guerrières de la première moitié du dix-septième siècle aux eaux fortes de Goya, ce peintre des hécatombes du premier Empire ; vous n'y verrez point de dilïérence dans la terreur ou dans les supplices.

Et la gloire militaire a toujours été la plus estimée. Avec quelle joie Homère narre les hauts faits de ses héros ! Chez les civilisés, comme chez les sauvages, celui-là est le plus estimé qui a tué ou fait tuer le plus d'hommes. Souvent le chef guerrier est en même temps chef religieux et l'inspiré d'un Dieu sanguinaire et vindicatif.

La guerre nous apparaît à travers l'histoire, qui en est remplie, comme la grande passion du genre humain, parce qu'elle a longtemps permis de satisfaire toutes les autres, la soif des richesses et l'ardent désir de commander et de dominer.

Mais à côté des maux de la guerre, il faut aussi voir les bienfaits. Chez l'homme comme chez les ani-

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maux, en même temps que l'esprit d'antagonisme, elle suscite l'esprit de solidarité. Les espèces animales concluent des alliances, se groupent en famille, en troupeau, en bande, chacun se dévoue bravement pour défendre la tribu. Les sociétés humaines se sont de môme agencées, disciplinées, hiérarchisées en vue des nécessités delà guerre, elles se sont soumises avec abnégation au commandement du plus apte. Gomme le remarque Sp3nc3r, le succès dans la lutte avec d'autres sociétés implique rapidité, combinaison, ajustements spéciaux à des circonstances qui varient sans cesse : de là est venue la nécessité d'un pouvoir central auquel tout obéisse, d'une coopération de groupes qui se forment dans la guerre, grâce au gouvernement d'un seul. Les* conflits élevés entre sociétés ODt favorisé le développement de l'organisation sociale. Grâce à ces luttes perpétuelles, les races les mieux douées, les plus viriles, ont pu triompher et la civilisation avancer. La guerre exige des individus les qualités de dévouement utiles à l'ensemble. C'est surtout cet aspect que nos modernes apologistes de la guerre, de Maistre, Proudhon et de Moltke, pour ne citer que les plus célèbres, se sont attachés à mettre en lumière. De Maistre voit, en outre, dans le sang l'engrais qui féconde le génie; il montre de puissantes générations d'artistes, fils de héros, surgissant après les grands ébranlements des guerres civiles ou étrangères, comme en Italie pendant la Renaissance, en Hollande après la guerre de l'indépendance et en France à la fin du premier Empire. De Moltke parle des bienfaits de la guerre sur un ton de ferveur mystique : « La paix perpétuelle est un rêve et ce n'est pas toujours un beau rêve. La guerre fait partie de Tordre des choses établi par Dieu. Elle développe les plus nobles vertus de l'homme, le courage, l'abnégation, l'esprit

de sacrifice. Le soldat fait fi de la vie. Sans les guerres, le monde tomberait en pourriture et se perdrait dans le matérialisme. »

Nos guerres modernes ont dépouillé quelques-uns des usages tarouches du passé, elles tendent à se civiliser. Les vaincus ne sont plus massacrés, réduits ea esclavage ; au lieu de passer au fil de Tépée les habitants des villes prises, on se contente de lever tribut ou de les annexer. Enfin, de mal permanent qu'elle était, la guerre est devenue un fléau passager. C'est un orage qui laisse après lui le ciel pur. S'il faut en croire Buckle, cette atténuation de la guerre est tout à fait indépendante du progrès des sentiments moraux; elle a pour cause unique le progrès scientifique. De tout temps, les hommes ont considéré les guerre» offensives comme injustes, et les guerres défensives comme justes. Bouddha et Jésus prêchent la mansuétude. Au moyen âge, la religion avait bien plus d'empire qu'aujourd'hui; il y avait plus de prêtres, plus de prosélytisme; et pourtant, pas une semaine ne se passait sans guerre et sans violence. C'est que les sociétés humaines ne se modifient pas selon les vues morales et les bonnes intentions de leurs membres; elles sont soumises à des conditions auxquelles elles ne peuvent se soustraire. C'est la découverte d'un nouvel art de tuer qui a rendu la guerre moins fréquente.

D'après Buckle, l'invention de la poudre à canon, au treizième siècle, a eu pour résultat imprévu de produire des circonstances très utiles à la paix. L'usage de la poudre a mis du temps à se répandre. Montaigne écrit encore au seizième siècle : « Les armes à feu font si peu d'effet, sauf l'étonnement des oreilles, qu'on en quittera l'usage.» Mais il en est résulté une révolution dans l'art de combattre. Jusque-là, les armées permanentes n'étaient pas connues : i l n'y avait que des milices

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rudes 6t barbares. Les professions pacifiques restaient universellement méprisées. Sauf les ecclésiastiques, toute l'Europe portait des armes ; il n'était question que de guerre et de théologie, de sermons et de batailles : le commerce, les arts utiles se répandaient à peine. Un grand changement résulta de l'emploi de la poudre. Jusque-là, pourvu de l'arc et de Tépée qu'il héritait de son père, tout homme se trouvait équipé pour le combat; le nouveau système du mousquet coûtait cher, était difficile à manœuvrer. Il fallut recruter des corps spéciaux, uniquement voués à la profession militaire, les dresser, les séparer des conditions com: munes. Dès le quinzième siècle les troupes de mercenaires, ainsi formées, ruinèrent les anciennes milices. Grâce à cette division du travail, la séparation se fit entre soldats et civils ; les classes intellectuelles purent naître et se développer; du seizième au dixhuitième siècle une opinion publique se forma pour combattre les abus du gouvernement et tenter de les réformer. Finalement la poudre à canon eut pourelïet d'atténuer l'ardeur belliqueuse.

Les découvertes de l'économie politique, parallèlement à celles de la science et au développement de l'industrie, agirent dans le même sens. Les hommes trouvèrent des moyens de s'enrichir moins meurtriers que ceux de la f^uerre. On connaît la parole prophétique de Saint-Simon : « Le monde ancien fondé sur la conquête a dû s'organiser en vue de Ja conquête ; le monde moderne fondé sur le travail s'organisera nécessairement au profit du travail. » Encore imbues de la vieille tradition militaire, les masses cependant commencent à ouvrir les yeux. Les économistes font ce qu'ils peuvent pour les éclairer. M. Novicow s'est plu à dresser le bilan des guerres, en capitaux et en hommes . Durant la guerre de Trente ans, la moitié de la population fut

détruite, et l'Allemagne a mis plus de deux siècles à retrouver son ancienne prospérité. La guerre de Sept ans ne faucha pas moins de neuf cent mille hommes, la fleur des générations. Les guerres ruineuses du premier Empire profitèrent seulement aux maréchaux et à la famille impériale. 32.463.000 francs de rente furent distribués par l'Empereur à 4.970 personnages. Masséna reçut683.000francs, Ney 728.000 francs, Davout 910.000, Berthier i million de rente. La guerre de Sécession a coûté aux Etats-Unis 35 milliards, et, si on tient compte des bénéfices noiï réalisés par suite de la suspension de la vie industrielle, 60 milliards. La victoire de 1870, la plus lucrative de l'histoire, a procuré à 28 personnes des donations de l'empereur d'Allemagne s'élevant à 15 millions de francs, mais les 5 milliardsde contribution, en les supposantdivisésentrechaquebabitant,lui vaudraient 609 francs, soit 30 francs de rente. Or, ilfaut mettre en balance le poids des impôts, les armements ruineux, fruit de la conquête, et dont on ne saurait prévoir la fin. Il est douteux que l'Allemagne ait pris la voie la plus économique pour réaliser son unité; et, d'autre part, qui pourrait calculer ce que coûte à l'Europe ce gouvernement de hobereaux prussiens qui s'est incarné en la figure haineuse du prince de Bismarck? Au total, 400 milliards 484 millions ont été payés comme tribut depuis deux siècles à l'idole de la guerre, et l'œuvre de la civilisation s'en est trouvée ralentie d'autant.

L'esprit démocratique est hostile à l'esprit guerrier; à mesure qu'il prévaut, il tend à l'affaiblir. 11 diminue la hiérarchie des classes, remplace la subordination et la coercition par les rapports contractuels, identifie enfin l'armée avec la nation. De là résulte que les gouvernements ne pourront plus entreprendre que des guerres vraiment nationales, et que ces guerres

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devront être courtes, car la vie d'un peuple entier ne peut rester suspendue longtemps. En outre, elles deviendront nécessairement plus rares, à mesure que les engins de destruction deviennent plus terribles. L'intérêt des masses populaires pousse à la formation de vastes alliances entre tous les Etats. Les sociétés prennent conscience de la solidarité de leurs membres.

Mais nous ne devons pas nous abandonner à des espérances trop optimistes. Bien loin de supprimer les luttes au sein des sociétés humaines, l'ère industrielle n'a fait que les transformer. Le progrès consiste en ceci que les hommes ont trouvé d'autres modes d'exploiter leurs semblables sans les massacrer. La mort du vaincu n'était pas le but, mais seulement le moyeu pour s'enrichir de ses dépouilles. On a renoncé d'ordinaire à cette ullinia ratio : mais toujours règne le droit du plus fort à satisfnire un appétit inextinguible de la chose d'autrui. Au lieu de se disputer, les armes à la main, la femme qu'ils convoitent, les hommes rivalisent devant elle d'esprit et d'élégance dans un salon. Pour opérer une razzia fructueuse, plus n'est besoin de recruter des bandes armées et dé battre la campagne; il suffit d'un crayon et d'un carnet savamment employés dans l'enceinte de nos Bourses. On ne vous assomme plus à coup de massue, on vous ruine par la concurrence. Dans la guerre industrielle avec les patrons, les ouvriers se contentent de croiser les bras. L'esclavage est aboli dans les colonies : n'est-il pas plus simple de presser les indigènes comme un citron plutôt que de les fouailler?

La façon la plus commode de rançonner un pays, c'est encore de détenir le pouvoir politique. Il est inutile d'occuper les terres, si l'on dispose de l'impôt et du monopole des places. C'est l'entreprise la plus fructueuse : de là, dans nos démocraties modernes,

cette lutte acharnée des partis à la conquête du gouvernement. Sous Tancien régime, pour une somme de 100 francs, le paysan français payait 53 francs à rÉtat, 14 francs au seigneur, 14 francs à TÉglise. Sa situation s*est améliorée de beaucoup en ce sens qu'il ne paye plus que un cinquième. Toutefois, les abus ne sont pas supprimés, mais seulement déplacés, et nous avons à subvenir à Tentretien d'une nuée de fonctionnaires parasites, clients de la majorité qui opprime la minorité.

Dans la lutte des partis et des classes, au combat à main armée on a substitué la bataille des votes. Moderne condottiere, le politicien racole non des lansquenets mais des électeurs. Une fois élu, il les paye en places et en faveurs ; il fait rentrer dans la poche de quelques-uns l'argent perçu sur tous; à ce point de vue on a spirituellement défini les représentants du peuple « des répartiteurs d'impôts ». Ils jouissent de peu d'estime, et forment dans la République de Washington et de Franklin, qu'ils administrent, la classe la plus corrompue et la plus méprisée. Dans notre démocratie française, l'armée demeure la portion forte et saine de la nation.

Les luttes industrielles et politiques n'ont pas supprimé les guerres. Le développement de la grande industrie, écrit M. Letourneau, que l'on supposait devoir être pacifique, a créé de nouveaux motifs de conflits, avivé les haines sociales, exaspéré les rivalités économiques, armé les nations jusqu'aux dents, comme pour un retour à la barbarie. En 1872, l'Europe pouvait au plus mettre sur pied sept millions d'hommes, elle en compte aujourd'hui plus de douze millions et demi. Enfin, le passé nous a légué tout un levain de haine et de vengeance qu'il faudra bien régler un jour. C'est une erreur des économistes de croire

l'évolution de la guerre II

que les hommes ne se laissent guider que par des intérêts matériels. Ils sont esclaves de leurs passions, ils aiment à laver les affronts dans le sang, ils ne marchandent point le prix de la gloire.

Même si une Ligue de paix s'établissait entre les pays civilisés, il faudrait compler avec les barbares. Ce n'est point une quantité négligeable, si l'on songe à leur prodigieux accroissement en Asie et en Afrique. Ils sont fort susceptibles d'apprendre le maniement de nos armes, de mettre à profit notre tactique, comme on le voit par l'exemple du Japon. Il n'y a rien d'invraisemblable à prévoir pour l'avenir des conflits gigantesques, des batailles de races où l'Europe serait contrainte de s'unir pour sauver la civilisation d'Occident.

Tout en se félicitant de voir la guerre passer de l'état chronique à l'état aigu, et peu à peu disparaître ce qu'il y a de trop inhumain dans la pratique de nos armées, on doit s'écarter de ces rêveurs chimériques qui croient déjà toucher à l'heure où les batailles vont cesser. On n'abolira pas plus la guerre que l'assassinat, car la folie est éternelle et l'empire de la raison toujours fragile. L'homme Carnivore ne se transformera point en herbivore, et le monde n'est pas à la veille de devenir une idylle ou une bergerie. La période belliqueuse ne sera peut-être jamais close ; une coordination absolue ne sera jamais réalisée, a La paix perpétuelle, dit Kant, est impraticable, mais indéfiniment approximable. » Notre planète restera l'arène d'alliances et de luttes qui dureront sans doute aussi longtemps que l'espèce humaine. L'homme n'est appelé à goûter la paix durable que dans le toTibeau.

Et la conclusion pratique de tant d'histoire et de philosophie, c'est qu'il n'est pas bon pour une nation

(rafïaibjir^eû elle. J'esprit militaire à côté de voisins BeTTiqueux. Si les idées énervantes venaient à l'envahir elle marcherait à une ruine méritée. Le monde est ainsi fait, qu e quic onque n'a pas la force de se dé-, Jendre est condamné à périr.

l'évolution de l'esclavage

Qui n'a contemplé, au musée du Louvre, les Deux Ca/>///s de Michel-Ange?L'un garde jusque dans le sommeil l'expression de la douleur et de l'accablement ; l'autre, par un effort désespéré, tente de briser Ja torture de ses liens éternels. C'est le symbole de la tragique et séculaire histoire de l'esclavage. 11 remonte à l'aube de l'humanité, il sévit encore aujourd'hui aux frontières de la civilisation, il justifie le mot de Hobbes : « L'homme est un loup pour l'homme. »

Si Ton veut comprendre cette histoire, ce n'est pas toutefois en philanthrope qu'il faut l'aborder. I.es grands penseurs de l'antiquité, les savants et les sages, Platon, Aristote, Socrate, Marc-Aurèle, Epictète lui-même, qui fut -esclave et qui valait certainement mieux que son maître, n'ont point condamné l'injustice de l'esclavage. Les demi-philosophes du dixhuitième siècle, les « altruistes » du dix-neuvième l'ont envisagé comme le plus monstrueux des abus de la force: « Le cri pour l'esclavage, dit Montesquieu, est celui du luxe et de la volupté, non celui de l'amour et de la fidélité publiques. » L'esclavage viole « le droit naturel » ; mais il n'est que trop en harmonie avec la nature humaine, dajis sa brutalité primitive

soumise à des nécessités sociales qui, heureusement, se transforment et s'atténuent.

L'esclavage existe chez les animaux. Les sociétés animales,^ anarchiques, égalitaires, monarchiques, aristocratiques, offrent des solutions de la question sociale presque aussi variées que celles que Ton rencontre dans Tespèce humaine. Les termites et les fourmis possèdent des classes qui correspondent à la division du travail: reproducteurs, guerriers, esclaves. Certaines fourmis amazones opèrent des razzias de fourmis noir-cendrées, les réduisent en esclavage, mais les traitent avec bienveillance.

Dans les sociétés humaines, Fesclavage a commencé parles femmes. Les hommes ont exercé sur elles un despotisme analogue à celui des grands singes sur les femelles qui les cajolent et les épouillent. Elles servent de machines à plaisir, dont les charmes se pèsent ; de machines à travail, que Ton mène à coups de trique. Elles sont vouées aux travaux domestiques; elles jouent le rôle de bêtes de somme; encore aujourd'hui les Chinois, les Touareg, les attellent à la charrue. A part cette sujétion des femmes, certaines sociétés primitives, les Fuégiens, les Hottentots, les Peaux- Rouges, qui vivent par petits groupes, ne connaissent ni maîtres ni esclaves. Les tribus chasseresses, obligées de se disputer de vastes territoires, ne s'embarrassent point de prisonniers inutiles : les captifs sont massacrés, torturés, engraissés pour la boucherie, dépecé», rôtis, dévorés en des festins de cannibales. Plus sédentaires, les peuplades pastorales et agricoles emploient les vaincus à toutes les rudes besognes. A mesure que la société s'accroît, le travail se complique, les classes se forment. Les prêtres, recrutés parmi les faibles, les épileptiques, s'imposent par les sortilèges, ébauchent les premiers rudiments d'une culture intellectuelle et

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morale ; les guerriers défendent et étendent la cité, les marchands l'enrichissent, les esclaves s'acquittent de toutes les œuvres serviles. La division du travail permit à la civilisation de naître. C'est à cette division quenous devons les savants, les poètes, les artistes, les conducteurs de peuples, les spécialistes dans tous les genres.

* Le monde gréco-romaîn fut essentiellement aristocratique et guerrier. Il est absurde déparier de démocratie dans l'antiquité. Les luttes entre patriciens et plébéiens eurent toujours pour large piédestal l'esclavage. Spartacus, à la tête des esclaves insurgés, n^* songeait point à changer Tordre social ; il voulait seulement renverser le3 rôles, imposer le joug aux tyraos.

Le lent progrès de la philosophie et des mœurs finit par adoucir le sort des esclaves. On s'aperçut qu'ils appartenaient à l'espèce humaine. La loi leur reconnut des droits. Le maître pouvait vendre son esclave, mais non le tuer, le mutiler. Il l'associait à ses entreprises, l'affranchissait parfois. Le pécule permettait d'acheter la liberté. Des esclaves remplissaient à Rome les fonctions de précepteurs, de secrétaires, de médecins. A mesure que leur condition s'élevait, les classes supérieures tombaient en décadence.

Le signe le plus manifeste de cette transformation fut l'avènement du christianisme, cette religion d'esclaves, d'opprimés, qui bientôt renversa le paganisme, la religion des maîtres. L'expansion de l'Evangile fut prodigieuse, parce qu'il apportait la bonne parole de consolation et d'espérance. Il exaltait les humbles, il prêchait une morale, une charité égales pour tous. Nulle mention, il est vrai, n'y est faite de l'esclavage, qui survécut au triomphe de la religion nouvelle. On a vu, jusqu'à nos jours, des possesseurs d'esclaves chrétiens et pratiquants.

Une demi-servitude, le servage, s'établit en Europe avec le régime féodal, déterminée par de nouvelles conditions économiques. Son origine la plus fréquente fut l'invasion de tout un pays, asservi au profit des vainqueurs. Ceux-ci jugèrent plus pratique, plus lucratif, de laisser les habitants de vastes exploitations rurales attachés moins à la personne du con- ^ quérant qu'à la terre conquise : le seigneur féodal prélevait un tribut sur leur travail, eu échange de la protection qu'il leur assurait. En ces temps de violence, rinsécurité était si grande, la liberté si dangereuse, que Ton se mettait parfois volontairement en servage. L'arbitraire du seigneur était, d'ailleurs, limité par son intérêt comme par la coutume. Mais chaque fois que les paysans, trop écrasés, se crurent assez forts, ils se soulevèrent en des jacqueries. La dernière, au début de la Révolution française, resta victorieuse. La nuit du 4 août mit fin au servage. Précédemment supprimé en Angleterre, il a disparu, dans le courant du siècle , d'Allemagne et de Russie.

Aboli en Europe, l'esclavage renaît à partir du seizième siècle, dans le nouveau monde, par la traite des nègres d'Afrique. Montesquieu justifie avec une spirituelle ironie cet asservissement d'une race inférieure : « Le sucre serait trop cher, si on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Les nègres ont le nez si écrasé, qu'il est presque impossible de les plaindre. Il n'est pas probable que Dieu, qui est très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir. Et la preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence. »JL7i^ proppgande anli-esclavagiste, honneurdenotre époque,

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a mis fin à la servitude des nègres chez tous les peuples civilisés.

Une croisade s'organise en faveur de l'émancipation des femmes. Maltraitées jadis, elles sont aujourd'hui, dans les classes cultivées, Tobjet d'égards et de respects sans nombre. Dès que la femme sera proclamée civilement l'égale de l'homme, disait un humoriste, il n'y aura plus d'égalité : l'homme deviendra définitivement esclave.

L'humanité se divisait autrefois en une minorité d'hommes libres et une majorité d'asservis. Est-il vrai que cette liberté et cette égalité, désormais proclamées, soient purement factices, que, dans nos sociétés modernes, la condition d'innombrables prolétaires salariés soil pire que celle du serf, voire même de l'esclave ?

Le machinisme et la liberté du travail ont bouleversé l'existence des classes ouvrières, protégées, sous l'ancien régime, par les corporations. Une armée de travailleurs sans feu ni lieu, hâves, pauvrement vêtus, s'amasse autour des vastes usines ; ils reçoivent des salaires amoindris par les nécessités de la concurrence, sont exposés à des chômages, à des privations de toute sorte, à des chances particulières de maladie et de mort, à une vieillesse lugubre, après avoir traîné, pendant une misérable vie, le sentiment de leur dépendance. Du moins, l'esclave était nourri, soigné par son maître. La liberté si vantée de l'ouvrier conssiste à mourir de faim.

Mais consentirait-il à se soumettre à l'esclavage? Ce sombre tableau n'est vrai que de la fin du dix-huitième à la première moitié du dix-neuvième siècle : Il ne reflète plus la réalité. Libéré par la Révolution, Ouais condamné à l'isolement, l'ouvrier a conquis le iroit de vote, de réunion, d'association ; il tient entre

j^ BOURDEAU — Socialistes. *!

ses mains les armes de son émancipation finale. Le suffrage universel, pour la première fois dans l'histoire, déplace la souveraineté, crée le privilège du nombre.

Le mouvement politique des classes ouvrières témoigne non de leur misère, mais d'un accroissement de culture et de [bien-être. Durant les périodes où les classes sont séparées par un abîme, il n'y a pas entre elles de combat possible. C'est lorsqu'elles commencent à se rapprocher qu'elles se disputent le pouvoir. Cette lutte, entamée depuis un siècle, a déjà parcouru une évolution analogue à celle de l'esclavage. Guizot remarque qu'en 1789 le peuple avait considéré les gens de naissance, les riches, commes des ennemis personnels, aboli leurs titres, brûlé leurs demeures, les vouant eux-mêmes à Texii ou à la mort, mais qu'en iSiS le peuple les traitait comme des esclaves, comme une classe qu'il fallait non chasser, mais garder en réserve, et consommer de temps en temps, au fur et à mesure des besoins populaires. Toequeville trouvait la remarque juste, il constatait dans l'esprit du peuple celle transition graduelle de la haine du riche à l'indilTérence, et. en dernier lieu, à cette sorte d'aiTeclîon que l'on ressent pour une vache à lait, ou poVir un animal de basse-cour (1).

(i exproprier » les riches, ou du moins dépouiller une fois pour toutes ceux qui par leurs aptitudes spéciales, par lour esprit d'épargne, développent la richesse, n'est peut-être pas le meilleur moyen de la répandre. Une tête met en mouvement des milliers de bras; quel avantage auraient ces bras à couper cette tête ? N'est-il pas plus expédient d'exploiter les classes

1 Nouf? omprunton<^ celle cilalion au livre d'un si présent et vivant intôrèl <iue M. Eiiij:6ne liEichlhal a oon:iacré à Toequeville, ce prophèlc clairvoyaiil de la dêinocralie.

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possédantes que de les supprimer ? C'est le programme des radicaux avisés.

Les collectivistes ont desambitionsautrementvastes: tout le mal vient, d'après eux, de la concentration des richesses entre quelques mains; pour y remédier, concentrons-les entre des mains uniques, celles de l'Etat ou de la société. Supprimons les .classes, bien qu'elles résultent d'une division du travail, toujours croissante. Dans la société de l'avenir, il n'y aura plus ni classe dominante, ni classe dominée, ni maîtres ni esclaves, pour cette raison très simple que tout le monde sera réduit en quasi-servitude, sauf les fonctionnaires temporairement élus, directeurs et gardiens de ce pénitencier universel. Ce serait une organisation sociale analogue à celle de l'ancien Pérou, à peu près unique dans l'histoire du travail et où régnait un despotisme immuable et tempéré. Mais cet idéal nous semble une survivance du passé, plutôt qu'une anticipation d'avenir.

L'évolution s'est accomplie, jusqu'à présent, dans le sens d'une liberté toujours plus grande de l'individu : espérons qu'il n'y aura point de régression. L'esclavage fut une tutelle obligatoire dans l'intérêt du maître; le servage, une subordination moindre. Les différentes couches sociales s'affranchissent successivement de toutes les tutelles imposées, religieuses, politiques, économiques, et tendent à les remplacer par des tutelles volontaires, c'est-à-dire par Tassociation libre, cette force naissante dont l'avenir dépend de nos progrès dans la capacité de nous gouverner nousmêmes (1);

(i) L'évolution de Vesclavage dans les diverses races humaines, par Cii. LÉTOURNEAu; Paris, 1897.

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