L ETAT ET L INDIVIDU
Ce sujet, d'apparence purement philosophique, pré sente, en réalité, l'intérêt le plus actuel et le plus pressant, car le conflit entre les idées d'autorité et de liberté, dans le double domaine politique et économique, ne fait que reiléter la lutte des partis et des classes qui, depuis un siècle, sesont disputé le pouvoir. Elle se continue chaque jour dans le Parlement, dans les journaux, à l'église et à Tusine, au club et au cabaret, elle se décide chaque fois dans la salle de vote. Il n'est pas de question sur laquelle il soit plus important d'être éclairé, et l'on ne saurait trouver pour l'ensemble de meilleur guide que M. Henry Michel (1).
L'ancienne monarchie concevait les rapports de l'individu et de l'État dans le sens le plus strict : elle ne se préoccupait guère de ses sujets qu'au point de vue de l'armée et de l'impôt. Le dix-huitième siècle a vu se produire la théorie et la pratique du despotisme éclairé, où le souverain prenait souci de ses sujets, non plus seulement comme soldats et contribuables, mais en tant qu'hommes. Le mouvement individualiste, qui est un des traits les plus originauxdel'époque,
(i) L'Idée de i'Étal ; Pari?, Hachette et C*\
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s'en prend au despotisme éclairé, aussi bien qu'à l'absolutisme d'État. Trois noms surtout le résument : Montesquieu, Rousseau, Adam Smith. Le premier s'inspire de la Constitution anglaise. Rousseau ignore l'histoire, il soutient que l'homme est bon par nature, et que par conséquent tous les hommes.ont les mêmes droits. Génie malsain, parfois sur la marge de la folie, imagination enflammée, cœur amer et passionné, plébéien de goûts et d'habitudes, il a donné une voix éloquente aux souffrances et aux appétits du petit peuple opprimé. — L'affranchissement politique ne suffît pas pour l'individu. Adam Smith demande la liberté économique; l'individu travaille non en vue de la société, mais dans son iutérét personnel; il déploiera un surcroît d'énergie, il prendra un surcroît de valeur quand l'État aura renoncé à le conduire sans cesse par la main, à étendre sur lui sa tutelle. L'esprit indépendant des pionniers américains se retrouve chez l'auteur de la Richesse des nations.
Le mouvement individualiste aboutit à la Déclaration des droits de l'homme de 1789 ; mais la Révolulion est aussi armée d'un zèle de justice sociale qui trouve son expression dans la Déclaration des droits de 1793. Les historiens récents de la période révolutionnaire l'ont bien montré : par certains côtés, la Révolution, le Consulat, l'Empire continuent l'ancien régime, la monarchie administrative, le despotisme éclairé ; mais, dit M. Henry Michel, le régime moderne est un tout complexe et compliqué où l'esprit individualiste agit à la façon d'un ferment.
Le dix-huitième siècle poursuivait un but négatif, rafïranchissement de l'individu. L'effort des réformateurs était d'assurer les droits, leslibertésindividuelles, de détruire surtout les privilèges des hautes classes, de décharger les basses classes des charges trop pe-
santés. Mais après la destruction révolutionnaire une œuvre d'organisation s'imposait, de nouveaux problèmes surgissaient sous Tinfluence des transformations économiques. La Révolution avait surtout favorisé les bourgeois et les paysans. Or, ces deux classes perdaient de leur importance, par suite des découvertes delà science, des applications de la mécanique et de la vapeur, de l'avènement de Tindustrie, de l'extension croissante des grandes villes. Une nouvelle distribution de la population en résultait et exerçait une grande influence sociale. Un quatrième État était appelé à l'existence, plus nombreux que le Tiers Etat, au profit duquel la Révolution s'était efiectuée. Par là étaient soulevées des questions nouvelles touchant le droit de propriété, la concurrence, le capital et les salaires. Discutées d'abord dans les écoles, ces questions commencèrent à passionner les classes ouvrières à partir de 1830, et les animèrent du désir d'une révolution bien plus compréhensive et complète que celle du dix-huitième siècle ; désir si intense qu'il tient du fanatisme religieux. Il ne faut jamais perdre de vue ce fondement économique, quand on étudie l'histoire des théories politiques en France depuis la Révolution.
La réaction politique contre l'individualisme de Rousseau et de la Révolution commence dès la fin du dix-huitième siècle avec Saint-Martin et de Maistre qui procède de lui ; elle se continue avec Donald, Ballanche, Lamennais. D'après Kant et Rousseau, la société est faite pourTliomme ; d après Donald, l'homme n'existe que pour la société, et la société pour ellemême. Où donc, demande Joseph de Maislre, rea- . contre-t-on l'homme isolé? Vous ne le voyez jamais qu'incorporé à un groupe, famille, tribu, cité. État. » 11 ne faut donc pas dire moi, mais il faut dire nous (Bo-
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nald). De Maistre oombat les abstractions et Taptimisme : rhomme est naturellement mauvais. Aucune société ne s'est faite de toutes pièces, ne s'est construite sur table rase. Le présent plonge ses racines dans le passé. Mais l'école historique célèbre ce passé avec autant d'exagération que Rousseau l'état de nature: elle le colore à son gré. Elle a fabriqué avec des faits choisis un faux moyen âge, présenté comme un âge d'or des classes ouvrières sous la tutelle de l'Église, qu'elle voudrait voir renaître.
Après les apologistes de l'Église viennent ceux de l'État; après les tbéocrates, les étatistes. Cette doctrine a trouvé en Allemagne ses plus ardents apôtres. Hegel attribue à l'État une sorte de pouvoir spirituel : l'État est tout, l'État est Dieu. Ce philosophe est le promoteur de la théorie que l'Etat a une mission à remplir. Hegel n'a fait que maximer la pratique de l'État prussien. Cette idée mystique devait fleurir sur les sables du Brandebourg; le militarisme et la bureaucratie ont créé la Prusse, comme les libertés parlementaires ont contribué à la grandeur du peuple anglais. L'opposition des écoles politiques tient à des différences de géographie et de race.
A côté de la réaction politique contre l'individualisme, se produit la réaction économique et sociale. Aussi vivement qiie les catholiques ultramontains, de Maistre, Donald, Lamennais, — Saint-Simon considère la société comme malade (elle l'est toujours plus ou moins). Il professe une grande admiration pour les institutions de l'Église; il est, par certains côtés, homme d'ancien régime ; il emprunte, en partie, son idéal au passé, mais il regarde aussi l'avenir. Il comprend que la science et l'industrie sont en voie d'accomplirla transformation la plus importante des temps modernes, que la Révolution a fait l'ouvrier libre.
mais isolé, qu'il s'agit d'organiser non Tarmée de la guerre, mais Tarmée pacifique du travail. Il fait appel à-rÉtat pour cette amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre; il favorise même le despotisme en vue de réaliser cette fin désirable. Le socialisme a beaucoup puisé chez lui. Il invoque enfin le sentiment religieux, fonde le nouveau christianisme en vue du bonheur terrestre. Le tolstoïsme €st en germe dans Saint-Simon. Bûchez et Pierre Leroux tirent de ses doctrines la religion du Progrès et de l'Humanité, qui renferme sans doute une belle idée morale, l'aspiration à une perfectibilité continue, mais qui contient aussi un levain de fanatisme, qui justifie les moyens par la fin. Bûchez réhabilite les crimes historiques, les violences de la Révolution. Il écrit : « La Convention a voulu réaliser le principe chrétien », et il oublie que les conventionnels devinrent pour la plupart les fonctionnaires blasonnés et pensionnés de Napoléon.
L'école aboutit au socialisme, autoritaire de Louis Blanc, qui prétendait posséder la recette pour organiser le travail, et qui n'organisa que le désordre et la guerre civile.
L'exagération dernière se trouve dans le communisme de Cabet, dans les mirages de r« Icarie ».
M. Michel note, en passant, le caractère de ce nouveau socialisme ; il l'oppose au socialisme antique, à la doctrine grecque du sacrifice ascétique fait à la cité. Mais cette doctrine ne s'adressait qu'à des aristocrates et à des guerriers étrangers aux œuvres serviles. Le socialisme contemporain parle aux masses populaires non de l'égalité des devoirs, mais de l'égalité des jouissances : il excite les convoitises. Les riches sont voués à l'exécration, parce que les pauvres aspirent à se partager leurs richesses.
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Après les socialistes purs, il faut citer les socialistes ïïiîtigés, tels que Sismondi, qui signale les maux ^îiusés par l'introduction des machines, mais ne trouve ^'autre remède à proposer que d'en modérer la multiplication. Les socialistes chrétiens tels queVilleneuve- Bargemont protestent en faveur des déshérités, invoquent l'intercession de TÉglise et font appel à TÉtat.
La littérature de Tépoque avec George Sand, Victor Hugo, Eugène Sue abonde dans le sens socialiste. Le premier live de Renan, V Avenir de la science^ est tout imprégné de cet esprit. Lassalle emprunte à Louis Blanc son socialisme d'État. Karl Marx puise ses théories dans toutes qos écoles françaises.
La révolution de 1848 marque le point culminant de ce mouvement d'idées. Le progrès démocratique, qui s'accomplit à cette date par rintrodiiction du suffrage universel, fut accompagné d'une grave menace pour la liberté individuelle. Nourrie d'autres docrines, la démocratie aurait peut-être montré moins de goût pour le pouvoir personnel, qui nous a été si funeste.
En opposition au courant d'idées que nous venons d'indiquer, la tradition libérale, individualiste du dix-huitième siècle, se continue avec Mme de Staël et Benjamin Constant. Doctrinaires et libéraux soutiennent la môme cause. Théoricien de la Restauration, comme Beujamin Constant de la monarchie de Juillet, Royer-Collard montre le vide de cette formule sacrosainte : la souveraineté du peuple. Tocqueville étudie la démocratie comme un fait inéluctable; il en signale les dangers imminents, le penchant qu'il y a, dans les sociétés démocratiques, à se faire une opinion très haute des privilèges de la société, et fort humble des droits de l'individu, la tendance à multiplier les fonctions et les fonctionnaires, à fortifier et à déve-
lopper Tautorité centrale. Il appréhende que la démocratie ne nous prépare un nouveau despotisme assez doux, sauf les temps de crises et de violences, qui dégrade les hommes sans les tourmenter. En présence de rinévitable progrès de la démocratie, il voudrait sauvegarder la liberté politique. Lamartine, le poète de la révolution de 1848, poursuit de même, avec moins de clairvoyance, la réalisation d'une démocratie libérale. Vacherot, 'Jules Simon, Rémusat, Paradol s'inspireront de principes analogues dans leur opposition à l'empire autoritaire.
De même que la liberté politique, la liberté économique a ses défenseurs. J.-B. Say clarifie, vulgarise* les idées d'Adam Smith. 11 veut la liberté, non seulement pour l'individu, mais pour le capital ; il ne se tourne pas vers l'État, mais vers la libre entreprise. On lui a toutefois prêté faussement la formule anarchiste : « L'État est un ulcère A extirper » ; car il reconnaît des droits à la communauté. Bastiat se fait l'avocat non moins énergique de l'individualisme.
Fourier et Proudlion poussent Tidée individualiste jusqu'au paradoxe. Fourier est un optimiste comme Uousseau : toutes les passions sont bonnes, si l'on sait en tirer parti. 11 méprise Saint-Simon, et prétend résoudre la question sociale, non par Tautorité, mais par la liberté. L'État n'a pas de place dans son système; il le remplace par l'association libre, le phalanstère. Son œuvre contient une critique profonde de révolution capitaliste, des vues géniales, jointes à des rêves insensés.
La plupart des théoriciens réformateurs et des utopistes de ce siècle appartiennent à la classe aristocratique ou à la bourgeoisie : Proudhon sort de la classe ouvrière. Son goût d'indépendance sauvage, son esprit de révolte, fait de lui non un socialiste, mais un extrême individualiste, radical, révolutionnaire, anar-
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chique : il ne flatte pas les ouvriers, comme Louis Blanc, il leur dit, au contraire, de dures vérités. Bon père et bon mari, ii méprise les femmes, ne veut pas entendre parler de leur émancipation. Il croit à la perpétuité de la guerre. Il combat la théorie du progrès : les richesses, les arts, les sciences peuvent augmenter et Tbommé se détériorer. Ce qui le distingue encore des socialistes, c'est qu'il veut qu'on vise non à Tabondance, înais à l'universelle pauvreté. Le luxe, la richesse conduisent à la corruption. Il parle sans aucune sentimentalité de la dureté de vie du prolétaire. 11 est moral et antireligieux, considère toute autorité, toute tutelle comme dégradante. Le problème social consiste, selon lui, à détruire l'État pour lui substituer non le communisme, dont il a fait une critique pleine d'horreur et de dégoût, mais l'association libre. L'anarchie doit aboutir à l'ordre volontaire et spontané. Avec Proudhon s'exaspère l'antithèse, qui n'existait pas au dix-huitième siècle, entre l'individu et l'État.
La polémique des écoles autoritaires et des écoles libérales continue dans la seconde moitié du dix-neu vième siècle, mais avec un caractère nouveau. Elles rejettent de plus en plus dans l'ombre le point de vue moral et philosophique de la fraternité et de la justice, qui était celui du romantisme, et prétendent n'emprunter leurs arguments qu'à la science positive. Toutes s'accordent à proclamer que les théories restent sans influence sur les créations inconscientes de l'histoire, que les sytèmes ne sauraient prévaloir sur les instincts. Toutes se défendent d'imaginer des remèdes rationnels aux maux sociaux pour l'avenir des sociétés; toutes proclament que la vraie méthode doit commencer non par la raison, mais par l'observation des faits, qu'il n'est d'autre moyen de modifier les choses naturelles que de se soumettre à leurs lois, que cela
est aussi vrai en sociologie qu'en physique ou qu'en chimie... Mais admirez la contradiction : il n'y a qu'une chimie, qu'une physique, qu'une histoire naturelle, mais il existe autant de sociologies que de sociologues.
Bien qu'il prétende fonder uniquement sur la science sa sociocratie, Auguste Comte (1) procède de Saint- Simon, de Condorcet, de Joseph de Maistre. Il finit par établir à son profit Tinfaillibilité d'un Pape scientifique. '
Le Play est un « Bonald rajeuni », habillé selon les nouvelles modes de la ^ science ». A une remarquable méthode d'observation, à un sincère amour des classes ouvrières, surtout des classes rurales, il môle des préoccupations théocraliques. L'observation des faits le ramène au régime conservateur et patriarcal. L'observation des faits conduit Karl Marx à la révolution qu'il annonce comme fatale, à la prévision d'une dictature prochaine du prolétariat, destinée à préparer le collectivisme de l'avenir. Loin d'être affranchi de toute tradition d'école, Marx procède à son tour de Saint-Simon, de Fourier, de Proudhon, de Hegel, de l'esprit prussien.
Auguste (^.omte. Le Play, Karl Marx représentent sous des formes diverses, et pour des buts différents, le principe d'autorité; Herbert Spencer appuie sur une science encyclopédique ses revendications énergiques en faveur de l'individu, son réquisitoire éloquent cjntre les législateurs et contre l'État. 11 procède, à son tour, d'Adam Smith, du wigghism anglais. La réaction antiétatiste et antisocialiste, qui est allée en s'accentuant durant les trente dernières années, a
(i) Auguste Comte appartient à la première moitié du dixneuvième siècle, mais le positivisme n'a commencé à se répandre que dans la seconde.
pour initiateurs les esprits les plus éminents, les mieux pénétrés des méthodes scientifiques. C'est Littré, qui abjure, dans la seconde moitié de sa vie, Ses erreurs positÂviàtes de 1848, et qui travaille à fonder en France une République progressive, mais libérale. C'est Taine qui, après avoir écrit dans sa jeunesse un éloge des Jacobins, étudie leur « psychologie » quand il a vu leurs disciples à Toeuvre sous la Commune ; il proteste contre la tyrannie des majorités au nom de la conscience et de l'honneur individuels, réduit TEtat au rôle de « chien de garde ». Renan est bien revenu des illusions de son socialisme « scientifique » de 1848. La science lui enseigne désormais que le progrès des sociétés dépend des grands hommes et non des foules qui n'ont d'autre devoir que de les produire et de les laisser agir à leur guise. L'aristocratisme renanien s'exaspère enfin dans l'individualisme affolé de Frédéric Nietzsche.
Les meilleurs esprits cherchent en vain à réagir contre le courant : nous assistons à une progression croissante du socialisme d'État, par le fait même de la démocratie et du suffrage universel. La classe la plus nombreuse et la moins fortunée réclame en sa faveur Tintervention de l'État. Ce recours à la protection est unsymptôme de faiblesse. On ne peut obtenir un État fort avec des êtres faibles, car l'énergie nationale n'a d'autre source que les énergies individuelles. La solidarité sociale, imposée par l'État, est par ellemême une atténuation des forces de la nation. Il s'agit toujours, en définitive, de faire contribuer les membres les plus valides, les plus actifs, les plus prévoyants, les plus économes, à l'entretien des membres les plus chétifs, les plus paresseux, les plus insouciants, les moins munis au physique et au moral, ceux que la sélection naturelle dans la rigueur désolante
de ses procédés aurait sacrifiés comme obstacles (1).
A la solidarité imposée, M. Henry Michel oppose k solidarité" volontaire, librement consentie, qui n'est nullement contraire à l'individualisme. Ladoctrinede . rindividualisme ne contredit en rien celle du dévoue- r= ment, du renoncement à soi, car individualisme n'est IP pas synonyme d'égoïsme. Il n'y a, comme l'écrivait V un jour M. Montégut, qu'un être arrivé à la perfection if de son individualité qui puisse pratiquer le renoncement, et il ne faut jamais l'attendre des êtres chez qui l'individualisme n'est pas développé. « Mais, continue M. Montégut, il faut bien se garder de prêcher trop haut cette doctrine du dévouement, surtout dans une société démocratique, car elle n'est réellement sans danger que dans les sociétés aristocratiques et monarchiques. Si vous voulez arriver à faire réduire en esclavage, et cela très rapidement, la partie la plus noble, la plus éclairée, la plus digne d'intérêt de l'humanité, vous n'avez qu'à prêcher cette théorie avec insistance... C'est à 1 individu et dans le tuyau de l'oreille qu'il faut l'insinuer, mais si vous la prêchez devant les masses, elles concluront très vite qu'elles ont un droit au dévouement des meilleurs et se garderont bien de croire qu'elles sont tenues à aucune réciprocité. »
En dernière analyse, la société a besoin d'être organisée et l'individu a besoin d'être libre : l'organisation et la liberté ont un lien nécessaire. L'individu fait des sacrifices à l'État, mais dans son intérêt propre, et il ne veut pas abdiquer entièrement, sauf dans des cas exceptionnels. L'autorité s'est presque toujours trouvée restreinte par la résistance des individus. La féodalité est aussi bien une manifestation
(i) CouRNOT, La Marche des idées.
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d'indépendance que d'obéissance. L'Église a limité la sphère de l'État, et, dans l'Eglise môme, la Réforme a introduit le principe du libre choix et du libre examen. A mesure que la société devient plus complexe, les fonctions de l'État s'accroissent, mais une larg^ portion de la vie humaine reste soustraite à son contrôle : dans nos sociétés civilisées, les hommes sont plus libres qu'ils ne l'ont jamais été. Si toutefois l'émancipation des classes laborieuses, qui est le but de la démocratie, devait avoir pour résultat l'asservissement des classes les plus intelligentes, les plus actives et les plus capables, nous aurions peine à concevoir, cette évolution comme un progrès.
M. Tarde s'est formé une conception aristocratique et idéaliste de l'histoire. L'humanité, selon lui, mon* vers l'avenir, guidée, sinon exclusivement par les hérot chers à Carlyle, du moins par une élite religieuse, économique, politique, esthétique, scientifique, qui lui ouvre les voies nouvelles.
Soumises aux organisations les plus diverses, les sociétés animales obéissent à un instinct collectif, à une volonté inconsciente : elles assissent, en quelque sorte, mécaniquement. Aucun changement, aucun progrès ne se manifeste dans l'activité, éternellement monotone, d'une ruche ou d'une fourmilière.
Mais le cerveau de l'homme s'est affranchi de plus en plus de l'instinct aveugle. Les désirs opposés, les idées contradictoires se disputent l'empire de sa volonté consciente et personnelle, la direction de ses actes. De même les sociétés humaines ne luttent pas seulement, comme les espèces animales, les unes contré les autres : dans le sein de chacune d'elles se
(i) Les transformations du pouvoir^ par G. Tarde, de l'Institut. Paris, F. Alcan, 1899. — Il faut lire encore de M. G. Tarde, dans le même ordre d'idées : /es Lois de Vimitalion^ VOpposition universelle, les Transformations du droit, les Lois sociales et la Logique sociale, publiés à la même librairie.
leutdes partis hostiles, des groupes de tout genre, cherchent à empiéter et à prévaloir, à imposer s idées, leurs intérêts, leurs désirs et leurs ^ances. La concurrence de ces partis, entravés ou îxcités, constitue la vie politique. Chacun cherche emparer de l'État, détenteur du pouvoir, à le tre à son service. Telle est la cause des changeits indéfinis dans les sociétés humaines, autorité, le pouvoir de se faire obéir, nous appa- , comme la richesse, très multiforme. Il se cenise ou s'éparpille, se confère par hérédité, sélec- , ordination, aux mieux adaptés, sinon aux Heurs, à la vieillesse, à la force corporelle, au coui, à Ici fortune, voire à la demi-folie. Il s'exerce la contrainte ou la persuasion, pencer prétend, il est vrai, que les chefs, les mers qui paradent sur le devant de la scùne ne posant du pouvoir politique que l'apparence: c'est le ur qui les dirige, c'est l'opinion et la volonté munes qu'ils reflètent et qu'ils exécutent.
. Tarde combat cette théorie démocratique, plus e peut-être pour le présent, où les foules envahis- , le théâtre de l'histoire, que pour le passé. )rès lui, c'estla minorité, l'élite des meneurs, tantôt )otes et terroristes civils et militaires, tantôt proes et sorciers, chefs de clan, patriarches, tribuns, licateurs, suzerains féodaux, orateurs, jouruas, qui conduit le troupeau. Seulement, la quesse pose de savoir si le troupeau ne les suit docile- A que parce qu'ils le conduisent là où il veut aller; ne se laisse persuader que parce qu'ils expriment passions et ses désirs. Ainsi seulement s'explique esoin général de suûordination et d'obéissance qui is naissance dans la famille, et qui semble aussi irel à l'homme que le goût de la liberté. La liberté BOURDEAU — Socialistes. 3
même consiste, la plupart du temps, à choisir sa servitude. Bien loin de disparaître, le principe d'autorité, le respect et la discipline ne font que se déplacer, passer des anciennes croyances aux nouvelles, des autorités sociales d'autrefois aux meneurs révolutionnaires d'aujourd'hui.
Les modifications de l'autorité, les transformations du pouvoir proviennent des changements opérés dans les désirs et les croyances par les inventions et les découvertes ; les novateurs influents suggèrent aux multitudes de nouvelles idées, de nouveaux besoins contagieux.
M. Tarde combat les théories exclusives de Gumplovicz, qui attribue le progrès des peuples à leur seul contact belliqueux; de Gobineau et de Fustel de Coulanges, qui mettent au premier ranglesidées religieuses et ne tiennent pas assez compte des intérêts matériels; de Marx et de Loria, qui exagèrent Tinfluence deces intérêts, et prétendent prouver que le pouvoir, au service exclusif de la richesse, suit les évolutions de la propriété. Lajichesse provient elle-même des inventions industrielles qui déplacent les fortunes. Et le pouvoir est ainsi fils de l'invention et de la découverte. Les doctes répandent la science; les riches, en s'appropriant les inventions, répandent la richesse qu'ils croient monopoliser. Le pouvoir appartient aux classes dont on ne peut se passer. Taine a démontré que le clergé et la noblesse dominèrent tant qu'ils rendirent des services. Il en sera de même pour la bourgeoisie industrielle.
M. Tarde met en évidence la portée considérable des dogmes religieux, des idées philosophiques, surtout du développement de la science : l'invention de la poudre, de l'artillerie, qui brisèrent le pouvoir féodal au profit de la monarchie; de la boussole, sans laquelle
la découverte de TAmérique était impossible; du télescope, de la vapeur, des sciences biologiques, psychologiques et sociales, au dix-huitième et au dix-neuvième siècle, qui ont porté atteinte à la tradition et ébranlé tous les pouvoirs; de l'imprimerie et de la presse, merveilleux instruments de suggestion, d'imi- 'tatîon et d'opposition. La presse a beau se déconsidérer par sa vénalité, sa partialité, son influence s'accroît par le besoin presque alcoolique d'information. Elle alimente la lutte des partis, accélère les transformations du pouvoir.
La civilisation a commencé à fleurir dans un jardin, avant de s'épanouir en pleine terre. Dans tous les domaines, qu'il s'agisse de commerce, d'agriculture, d'industrie, de guerre, d'art, de science, de dilettantisme, c'est l'élite qui donne le branle. M. Boutmy prouve que l'aristocratie, seule, a pu fonder en Angleterre le régime parlementaire. Les courtisans, en France, par l'habitude qu'ils avaient de se traiter entre eux sur un pied d'égalité, répandirent, à leur insu, les idées égalitaires parmi les autres classes empressées à les suivre.
Désormais la distinction aristocratique n'est plus conservée par l'hérédité. Elle se renouvelle par la sélection, avec plus ou moins d'abondance, selon la qualité des .peuples, et tend à se concentrer dans les grandes villes, qui, chacune, ont leur caractère, militaire, économique, esthétique, etc.
M. Tarde assimile le rôle des capitales à celui des noblesses, qu'elles tendent à supplanter : elles en étalent les qualités et les vices, la supériorité, l'orgueil, l'immoralité, raffinement, la rapide usure. Elles attirent à elles tous les prestiges. Rome, Garthage, Venise, Londres, Paris, Athènes... ont allumé les foyers les plus intenses de civilisation.
La vie municipale à son apogée marque l'avène ment de la vie nationale. Le rôle des capitales estloii^ d'être terminé; mais elles travaillent à se rendre inu-^ tiles. Leur absolutisme est ébranlé par le progrè -^ même de la représentation nationale. Lorsque Pari s'est insurgé en 1871, il a été vaincu par l'Assemblé*^ nationale de Versailles. Comparez la commune d»« Paris en 93, maîtresse de la France, au Conseil muni — cipal d'aujourd'hui.
Dans cette évolution du pouvoir, qui, de rural e^ familial, est passé à la noblesse, puis aux capitales pour devenir national, M. Tarde distingue trois aspects, qui rappellent la trilogie hégélienne de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse : l'imitation, l'opposition et l'adaptation, dont il a, dans d'autres ouvrages, étudié le rôle en sociologie.
Toute innovation se propage par imitation. En politique, l'esprit du temps, c'est l'espr/Z-mo Je. L'imitation joue un rôle dans les révolutions les plus novatrices. L'anglomanie, au dix-huitième siècle, servit à dénigrer l'ancien régime. L'État démocratique omnipotent du Contrat social est un souvenir de l'absolutisme de Louis XIV. Le peuple souverain, c'est l'image du Roi- Soleil, monnayée en gros sous.
L'opposition la plus ardente ne vient souvent que du désir d'imiter. La démocratie égalitaire aspire à supplanter les classes supérieures en les copiant. « La question ouvrière, écrit judicieusement Funck-Brentano, ne s'est transformée en question sociale ou plutôt politique, qu'une fois que les besoins, les sentiments, les idées des classes moyennes ont pénétré les classes ouvrières. » Le socialisme pourrait être défini, à ce point de vue : ua pan-bourgeoisisme.
D'après Loria, les partis correspondent à des formes de propriété. Les tories, par exemple, représentaient
les propriétaires fonciers; les wliigs, les capitalistes, banquiers, industriels. Taine et Bluntschli ont cherché à établir une concordance entre les partis et les âges de la vie : le radicalisme exprime les opinions tranchantes et inconsidérées de la jeunesse ; le libéralisme, celles de la maturité; les idées conservatrices sourient à la vieillesse. Mais le temps est passé, remarque M. d'Eichthal, où l'on voyait, comme en Angleterre, deux partis en concurrence se succéder régulièrement au pouvoir. La presse multiplie les factions, attise les querelles, qui la font vivre et prospérer. C'est la presse qui a enflé jusqu'à ces proportions gigantesques l'affaire Dreyfus, et coupé la France en deux : M. Tarde attribue à la presse, dans le présent et pour l'avenir, un rôle immense. 11 suffit, d'après lui, d'une dizaine de journaux pour conduire par le nez trente-cinq millions de Français. Mais le public, à son tour, n'exerce-t-il point une action sur les journaux? Si M. Drumont, M. Clemenceau, M. Rochefort transportaient leurs gazettes à Londres, on les verrait changer de sujets et de manière, sous peine de ne plus trouver de lecteurs, et ils devraient commencer par ne pas signer leurs articles.
Bismarck, avec ses reptiles, n'a pu parvenir à mater Topposition en Allemagne. Taine voulait qu'un ministre de l'intérieur se fit apporter chaque matin le journal à un sou le plus répandu, afin de savoir de quel côté soufflait le vent : mais il ne connaîtrait guère par là que l'humeur quotidienne du directeur. Il existe des opinions éparses et silencieuses, qui dominent les journalistes eux-mêmes. On écoute ces derniers surtout lorsqu'ils réussissent à les exprimer. Après l'imitation et l'opposition se produit l'adaptation. Une question politique, une fois qu elle a triomphé, devient une institution sociale. Spencer a
défini l'évolution : une différenciation croissante, un passage de Thomogène à 1 hétérogène. M. Tarde modifie cette formule : pour lui l'évolution est un passage de différences extérieures et contradictoires à des différenceç intérieures et homogènes. En évoluant de l'aristocratie féodale à la monarchie, puis à la démocratie, les États ont imité les villes, d'abord formées de quartiers séparés, fortifiés, hostiles; puis centralisées, pour se diviser de nouveau, mais avec accord et harmonie, en services multiples.
M. Tarde prévoit, dans l'avenir, un accroissement considérable non de la liberté, mais de l'autorité, armée d'une administration aux longs tentacules, et d'engins de contrainte qui lui procureront une rigoureuse obéissance. Le pouvoir, moins protecteur que directeur, s'étendrait grandira à mesureque les droits à défendre deviendront plus considérables, et dépassera celui des Alexandre, des César, des Napoléon, des Bismarck. Mais il s'exercera pour le bien. L'optimisme aristocratique de M. Tarde lui inspire la foi dans la généreuse initiative des individus : les meilleurs, bien qu'en infime minorité, finiront par l'emporter. Il méconnaît la tendance des démocraties à la corruption. Il est persuadé que nous verrons augmenter le nombre des inventeurs en morale, de ceux qui étendent lechampde la solidarité: tel un Léon XIII, lorsqu'il prêche la tolérance à ses prêtres, ou un Nicolas II, quand il réunit la Conférence de La Haye. Le tsarisme et la papauté constituent des souverainetés permanentes. La démocratie ne tolère que des maîtres éphémères, limités pour le bien comme pour le mal : la rapide succession des partis au pouvoir est peut-être la meilleure sauvegarde contre leur tyrannie.
11 n*est g'uère d'étude qui surpasse en intérêt immédiat l'économie politique. Buckle estime que le livre d'Adam Smith, la Richesse des nations (1776), qui Ta pour ainsi dire fondée, est peut-être le plus important qui ait jamais été publié. Le mot de Guizot, qu'on lui a tant et si injustement reproché, bien qu'il ne l'ait jamaislui-même mis en pratique : « Enrichissez-vous », €st devenu le mot d'ordre général, pour les individus comme pour les peuples. De là vient le rôle capital d'une science et d'un art qui cherchentles vraies sources des richesses, les causes de leur inégale distribution, <l'où naissent aujourd'hui tant de troubles sociaux. Les questions économiques, dites questions sociales, prennent, sous un régime démocratique, chaque jour plus d'ampleur et rejettent la politique à l'arrière-plan. Rien n'est plus souhaitable et de plus urgent que de voir nos législateurs s'instruire de ces données élémentaires, et de combattre sans relâche les utopies et les sophismes par lesquels les politiciens sans scrupules flattent les espérances de la multitude et sur lesquelles ils cherchent à édifier leur propre fortune.
Frappés de l'inégalité des conditions et des maux
qui résultent, d'après eux, pour les classes ouvrières, de la concurrence et de la propriété privée des moyens de production, les socialistes prétendent substituer à la lutte égoïste et inégale de tous contre tous, l'action solidaire, supprimer l'héritage, établir la société sur une base collectiviste, et répartir entre tous les travailleurs ce qui a été obtenu par le travail de tous.
Un de leurs principaux arguments est emprunté à la théorie de la valeur. M. Colson examine cette pierre angulaire de la théorie de Marx, qui veut que la valeur d'un objet soit déterminée par le temps de travail employé à le fabriquer (1). De cet objet, qui est son œuvre exclusive, l'ouvrier devrait recevoir le prix intégral, au lieu du salaire réduit que lui donne l'entrepreneur, sur lequel ce dernier a prélevé la part du lion. Mais celte théorie élémentaire a été abandonnée par Marx luimême, dans les notes posthumes, comme ne pouvant s'appliquer qu'à un mode de production tout à fait primitif. La vérité, c'est que la valeur n'a pas une seule cause, qu'elle en a plusieurs, quelle est en rapport de mutuelle dépendance avec une infinité de causes (2).
Sur cette question des salaires, que M. Colson envisage justement comme le nœud des questions sociales, il établit par des chiffres, de la façon la plus convaincante, que, bien loin d'amener la paupérisation croissante des masses salariées et spoliées du fruit de leur travail, le capital, à mesure qu'il progresse, augmente considérablement les ressources dont dispose la masse de la population, et que ces ressources se sont accrues beaucoup plus que ne s'est élevé le prix des denrées. Le fait est si évident qu'il s'est imposé aux socia-
(i) Cours d'économie politique, professé à l'Ecole nationale des Ponts et Chaussées ; Paris, Guillaumin, 1902.
(2) ViLFREDO Pareto, Cours professé à l'Ecole des Hautes Etudes sociales.
listes eux-mêmes. Ils sont obligés de reconnaître cette amélioration considérable du sort des classes laborieuses dans les pays de grand capital et de grande industrie, mais ils en tirent un argument de plus pour exalter les convoitises et revendiquer de nouveaux droits.
M. Colson estime que le droit de propriété privée, en faveur duquel tous les autres droits ont pour ainsi dire été créés, fondé sur la nature humaine, le travail, répargne et au besoin la prescription, est conforme à rintérêt général et notamment à celui des classes ouvrières. Le collectivisme repose sur la plus fausse psychologie ; il suppose l'ensemble des hommes capables ou de vivre sous une affreuse tyrannie, ou d'abdiquer leur intérêt particulier et de n'agir que dai s l'intérêt général. Et ils ne méritent ni cet excès d'honneur ni cette indignité. Le collectivisme vise à une égalité impossible à établir, car si les droits acquis par un particulier ne sont pas valables, on ne sait pas sur quel argument une ville ou un peuple se fonderaient pour se réserver les avantages dus à une plus grande fécondité du sol qu'ils occupent.
M. Colson n'est pas moins l'adversaire de cette forme insidieuse et plus dangereuse encore du socialisme, dite socialisme d'État, longtemps en faveur en Allemagne, et, qui, en France, représentée au pouvoir, suscite de si dangereuses espérances, et laisse prévoir de si cruelles déceptions. Cette doctrine, renouvelée du jacobinisme, de l'État sorte de maître Jacques, architecte, ingénieur, maître d'école, théologien, dame de charité, intendant, espionnant, écoutant aux portes, réprimandant, dépensant pour nous notre argent, et choisissant pour nous notre opinion, chargé de faire nos affaires, et surtout de soulager toutes les misères qui pèsent sur les classes inférieures, implique que
rÉtat possède la compétence, la raisoo, le désintéres^ sèment universels. Mais, en réalité, qu'est-ce que l'État? sinon la réunion d'hommes au pouvoir, qui prélèvent et dépensent et trop souvent gaspillent les revenus publics, gouvernants choisis par le caprice des votes populaires, les organisations, les combinaisons des politiciens, et qui ne représentent que de la façon la plus incomplète les opinions de la majorité. Quelle vraisemblance y a-t-il pour que TEtat fasse mieux nos affaires que nous ne les faisons nous-mêmes, et pour que la libre association produise de moindres résultats que la tyrannie et la contrainte?
Tout l'effort de preuves et d'arguments considérables qui remplissent le livre de M. Colson tend à établir d'une façon inébranlable cette vérité : « Que c'est grâce à l'accroissement constant de la richesse publique, stimulé par le droit de posséder, que la production se développe de plus en plus, que la baisse du taux de l'intérêt coïncide avec l'augmentation des salaires, que le sort des travailleurs continue à s'améliorer plus sûrement que par une intervention législative en contradiction avec les nécessités économiques, ou par des bouleversements opérés en vue de donner à la société une organisation en contradiction avec la nature humaine. »
Le livre de M. Colson est œuvre d'enseignement et de discussion. La psychologie économique de ]\1. Tarde (1) est une critique de la science même, qui porte non sur les conclusions identiques, mais sur les divisions et la méthode; c'est le résumé d'un cours professé au Collège de France, et l'on sait que le Collège de France est un laboratoire de recherches. L'esprit si curieux, si ouvert, si ingénieux de M. Tarde,
{{) Psychologie économique ; Paris, F. Alcan, i(jO!>.
mais si sûr, a résisté à cet engouement pour les nouvelles modes sociologiques, qui sévit à la Sorbonne.
Le but que s'est proposé M. Tarde, c'est de faire sortirréconomie politique de son isolement majestueux et décevant, de l'incorporer en quelque sorte à Fen- ^ semble des sciences sociales. Comme toutes ces sciences, t elle est l'élude méthodique des mobiles généraux ins ^ pires aux hommes, réunis en société, pour satisfaire la l variété de leurs désirs et de leurs besoins. Mais, d'après M. Tarde, la psychologie de l'économie politique classique est étriquée. C'est la conception de 1 homme, en faveur au dix-huitième siècle, et qui remonte à La ■ Rochefoucauld. Or, la passion joue peut-être dans le monde un plus grand rôle que l'intérêt bien entendu. L'ardeur de prosélytisme dans les classes populaires, les grèves de solidarité ne s'expliquent pas uniquement par la recherche des avantages immédiats. Songez encore au rôle de l'illusion, de la croyance, de la réclame et le parti qu'en tirent les faiseurs, les lanceurs d'affaires. M. Tarde fait rentrer de même l'industrie religieuse et l'industrie guerrière dans l'économie politique. Bien loin d'opposer, comme le fait Spencer, l'état industriel à l'état guerrier, il considère pour chaque pays l'industrie guerrière comme la protectrice de toutes les autres.
Réciproquement, les données de l'économie politique devraient s'étendre aux autres sciences sociales. Considérez, par exemple, l'importance de la population, de l'espace et du nombre, en matièi'e de morale sociale. La densité de la population détermine les mœurs régnantes : on passe des pratiques de la vendetta ou de l'hospitalité traditionnelle d'un village corse ou arabe, au sentiment plus large de justice pratiqué dans une grande nation.
M. Brunetière a renouvelé l'histoire littéraire par le
darwinisme. La statistique comme mesure de la valeur des œuvres littéraires, récemment appliquée aux pièces classiques, nous éclaire mieux sur les goûts du public, nousinstruit mieux que l'opinion des critiques. Il y ^ une concurrence, une surproduction des livres. Les actions des divers poètes montent ou baissent à la Bourse du Parnasse, et il est intéressant de constater ces variations de cours qui se traduisent par la vente de leurs ouvrages. Les prix que distribue l'Académie peuvent être considérés comme une mercuriale de la foire aux vanités littéraires.
Mais le but que poursuit M. Tarde n'est pas seulement de pousser en tous sens ses explorations. Il prétend refondre tous les faits économiques dans son grand système, les éclairer à la lumière des lois de l'évolution telles qu'il les a exposées et formulées dans ses précédents ouvrages, lois de Y Imitation, de l'Opposi t ion et de V Adaptation universelles.
11 brise les cadres de l'économie politique classique, production, circulation, consommation des richesses. La circulation rentre dans la division du travail; la consommation n'est qu'un fait de jouissance personnelle. Dans la production, il ne faut voir qu'une reproduction, une imitation. L'ouvrier qui fabrique une assiette ou une locomotive ne la crée pas, il la copie servilement, machinalement. Le véritable créateur, le producteur de richesses nouvelles, c'est l'inventeur. Sans invention, et avec tout le travail possible, l'humanité ne serait jamais sortie de sa sauvagerie primitive.
La création, la reproduction, l'échange des richesses forment une source permanente de concurrence, d'opposition universelle entre vendeurs et acheteurs, entre ouvriers et entrepreneurs, de crises de surproductiou, de guerres industrielles.
Mais, en même temps, se développe Tunion, l'adaptatioo, rassociation des intérêts, la concentration des industries. Une tendance se manifeste versl'liarmonie et l'équilibre.
De ces lois de l'évolution, M. Tarde tire des arguments nouveaux contre le collectivisme. Le vrai créateur de la valeur, c'est celui qui invente, c'est l'entrepreneur qui découvre de nouveaux débouchés. C'est l'esprit d'invention que Ton trouve à l'origine de toute entreprise, de toute association féconde. Ce sont les inventeurs qui auraient souvent lieu de se plaindre d'être lésés, de n'être point rémunérés pour leur surtravail. Et si les hommes étaient raisonnables, c'est aux inventeurs qu'ils réserveraient l'admiration due aux vrais bienfaiteurs de l'humanité.
D'autres arguments anticollectivistes sont empruntés à la psychologie desfoules. L'égoïsmecolleclif,régoïsme de l'esprit de corps est peut-être plus monstrueux encore que celui de l'individu. Et il n'est guère vraisemblable que, dans une société où la propriété individuelle serait anéantie, les groupes les plus favorisés renonçassent à leurs avantages, abdiquassent leur privilège dans un partage fraternel. « On ne verra jamais la nuit du i août des nations. » Le collectivisme organisé par un État ne serait qu'un appât de plus pour les Etats voisins.
M. Tarde met tout son espoir d'avenir dans les vertus fécondes de l'association libre, cette nouvelle force qui s'est révélée dans le monde moderne et dont nous ne pouvons mesurer la portée. Il estime avec M. Gide que, si nulle brutalité révolutionnaire ne vient interrompre ce grand travail d'association, il y aurait lieu d'en espérer une régénération assez rapide des peuples contemporains, enrôlés pacifiquement sous les bannières multicolores de groupes infiniment variés..
Nous ne suivrons pas M. Tarde dans ses brillantes et pittoresques vues d'avenir. Il serait seulement à souhaiter que les socialistes, au lieu des critiques partielles de réconomie politique et de la sociologie qui leur sont hostiles, nous donnent à leur tour des vues d'ensemble. Ils manquent d'esprit généralisateur.
Mais la meilleure réfutation de leurs utopies sera celle que leur infligera toute application de leur système, si, comme ce n'est pas improbable, au train dont nous allons, il leur est permis d'en faire quelque expérience.