‹ Sociétaire; moeurs de théâtreChapitre 1 sur 12 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

(mœurs de théâtre)

Le tintement grêle d'une sonnerie électrique éclata tout à coup dans le calme des couloirs ; l'huissier à la chaîne d'argent imposa silence, d'un geste, aux gens de service cancanant autour de lui ; tous, comme une nichée d'oiseaux surpris, se dispersèrent vers les étages supérieurs où s'alignent les loges.

D'un petit claquement sec, la porte de communication s'ouvrit ; et, devant l'huissier solennel — saint Pierre de ce paradis de théâtre — commença l'habituel défilé des gens qui « ont leurs entrées au Foyer », un peu augmenté, ce

soir de première, de quelques célébrités aux apparitions volontairement rares.

Petite première, d'ailleurs ; pièce d'un jeune auteur, reçue en un moment d'emballement, après une lecture émouvante., et qu'on regrettait déjà de n'avoir point renvoyée — pour longtemps — ■■ à correction. Salle froide ; pièce mauvaise et banale, comme toutes celles qui ont la chance d'enthousiasmer subitement ces messieurs du Comité.

Mais le public est si moutonnier et l'habitude si tenace que, malgré les indiscrétions navrantes des derniers jours, le Tout-Paris était venu sur le coup de neuf heures et se précipitait au Foyer, dès le premier acte, par habitude, et un peu pour jouir de la mine du débutant déconfit.

Toujours semblable à lui-même, ce Tout- Paris, dans le premier de nos théâtres comme dans la dernière cage à marcheuses des boulevards ; comptant tout autant, ici que là, de boursiers véreux, de banquiers dont les jambes ont des tressaillements au seul nom de Bruxelles, de reporters cher payés, d'hommes politiques sans emploi, de grands viveurs ruinés, et de croupiers de cercle.

Une chose pourtant donnait une physionomie

à la foule qui se précipitait de la salle vers la porte sévèrement interdite aux non initiés : cette phénoménale quantité de parasites de théâtre, aspirants auteurs, aspirants acteurs, aspirants directeurs, aspirants secrétaires, qui suit ces messieurs et ces dames de la Comédie, comme les mendigos suivent les moissonneurs — pour glaner. Il y avait là les élèves des cours du Conservatoire et les élèves des cours libres ; les auteurs de bluettes pour soirées mondaines ; les entrepreneurs et sous-entrepreneurs de casinos et de tournées ; toute une faune de frères, de cousins, de pères, d'amis, qui avaient niché, pendant l'acte, vers les hauteurs paradisiaques, et, dès le rideau bas, s'étaient précipités en affamés vers la communication, pour présenter les premiers leurs hommages aux héros de la soirée. On pressentait sous ces crânes courbés et derrières ces lèvres écloses en grimaçants sourires, tout un essaim bourdonnant de monologues, de saynètes, de comédies de paravent, de drames, de vaudevilles, prêts à prendre leur essor, et cette conviction vous envahissait, consolatrice, que de longtemps encore la France ne chômerait pas de Coquelins et de d'Ennerys.

Tout de suite, l'Administrateur Général et l'auteur, très animés, s'étaient éclipsés vers le cabinet directorial où, sans doute, une explication orageuse s'allait dérouler ; et, sans même la gène d'une tristesse à consoler, le flot des habits noirs s'écoulait doucement, un peu pressé d'abord dans le couloir où le buste de Rachel grimace sur son socle de bois, allégé à l'aiguadedu foyer des changements, épandu enfin, large, bien à l'aise, dans le grand foyer où le multipliaient à l'infini les hautes glaces avivant la lumière des lustres.

Méthodiquement, les groupes se formaient autour des divans et des fauteuils où ces dames, avec des gestes de reines, ébouriffaient leurs jupes somptueuses ; et une douce conversation, un susurrement de bon ton, tout miel, tout sucre, s'élevait vers les plafonds aux ors brunis, conversation essentiellement digne, convenable et à l'occasion spirituelle, comme il convient en un lieu qui a la prétention d'être le dernier salon où l'on cause.

Parfois, un petit cri sonnait plus haut, une voix de femme surprise ; un froufrou soyeux courait sur le parquet glissant ; une forme clair-vètue s'envolait avec cette minauderie :

— Et moi qui oublie même de me regarder avant d'entrer en scène !

L'oublieuse s'engouffrait dans le foyer des changements, se campait devant une glace, et, vite, d'un coup de houpette ou de pinceau, rendait à ses joues la jeunesse nécessaire.

Des rires étouffés s'esquissaient ; des gestes retenus soulignaient des phrases murmurées ; en des angles, des saluts gourmés terminaient des présentations ; et cela, sans qu'aucun son trop élevé vînt déparer la parfaite convenance, la complète respectability de l'ensemble. De près, on se sentait dans un milieu qui fait tout son possible pour être grand-mondain; à quelques pas, tant le murmure était doux, on se serait cru dans le salon des ombres.

Un moment, il se fit, ainsi qu'il arrive souvent dans les foules, un subit et unanime silence ; deux ou trois dialogues se poursuivant seuls, des bribes de phrases surnagèrent, comme des bouillons d'écume dans un eau tout-à-1'heure agitée :

— Le décret de Moscou !... Le décret de Moscou!... On nous l'oppose toujours quand nous demandons une réforme utile, réclamée par tout le monde !

C'était un vieux, très vieux critique, de petitites, très petites revues ; et il s'adressait, le retenant par un bouton d'habit, au ministre des Beaux-Arts, celui qui fut si longtemps « notre spirituel confrère » .

— Et pourquoi donc n'en serions-nous pas, nous, de l'Académie ? Les journalistes en sont bien !...

Ceci jeté au milieu d'un groupe de petits jeunes, par un grand, vieux, beau comédien, arrivé au sociétariat à l'ancienneté, et très apprécié, parce qu'il ne jouait jamais.

Mais, vite, l'ensemble reprit en sourdine et toute discordance se tut de nouveau.

Peu à peu on s'animait ; les plus applaudies de •ces dames étaient là. en toilette de ville, car la pièce, condamnée d'avance, avait été, finalement, confiée aux plus jeunes, et les aînées, venues en spectatrices, n'avaient pas à rentrer dans leurs loges pour changer de costume. On faisait autour d'elles des frais d'esprit, des mots très fins, des traits fort aiguisés, qui provoquaient mille jolis sourires très méchants. Parfois des bruits sourds venaient, échos de la scène où s'achevait une plantation laborieuse, faite de mauvaise hu-

meur, car, duhautenbas, on sentait que ça ne marchait pas. Mais, en somme, rien dans l'air detous ces causeurs ne rappelait que ce soir-là était un soir de lutte, et que cette lutte se terminerait sans doute par une défaite ; on bavardait fort indifféremment surun volcan, — attitudetrès parisienne. D'abord, il est vrai, une tristesse de commande avait embrumé quelques faces ; des phrases de condoléance avaient été échangées :

— Cette pauvre Amra ! elle n'avait que trentehuit ans !

— Pauvre fille! mourir ainsi...

— Irez-vous à l'enterrement ?

— Oui, nous irons toutes ; la Maison lui offre une superbe couronne, toute en violettes, et la Comédie y figurera en corps !...

— Ce sera imposant !

Et sur cette assurance que la Comédie accompagnerait à sa dernière demeure la morte de la veille, devant cette attitude si digne, si correcte, on avait vite chassé les idées noires, remis en poche les regrets de commande et l'on était revenu à des choses plus gaies, à ces banalités fines qui sont le fond de la conversation entre artistes mondains etQ-ens du monde.

Dans les couloirs, quelques particularistes s'isolaient, étoiles-reines désireuses d'avoir leur cour à part, figurants obligés, contents de disparaître, solliciteurs cherchant un téte-à-tète.

Deux habits noirs, un, très bedonnant, d'où émergeait une tête porcine, rase de cheveux et glabre, avec d'énormes yeux myopes derrière un lorgnon aux verres presque sphériques, l'autre, mince, fluet, érigeant une figure jeune à la barbe blonde, se promenaient côte-à-côte entre les cadres où sourient éternellement les célébrités de la maison.

— Enfin, voyons, Bouchu, disait le second, à quand cette présentation? Est-ce aujourd'hui, estce jamais? J*ai là mon monologue en poche et, en un tour de main, ça pourrait être bâclé?

— Comme vous y allez, mon bon ami! répondait le gros. Ici, les choses ne se passent pas comme ça. Une présentation, un monologue à faire dire, c'est chose grave, très grave, beaucoup plus grave que vous ne pensez! Attendez, Ferville, attendez, mon bon ami!

— Mais enfin, mon petit Bouchu...

— Oh! c'est très grave, très grave.. .

Le petit s'impatientait; ils rencontrèrent un

couple qui revenait d'une promenade dans les corridors lointains: une petite femme maigre, plate, pâle, mal bâtie, en robe rose, et un gros homme, haut en couleur, vêtu d'un habit mal taillé, avec des cheveux blonds bouclés et un monocle qui ne tenait pas dans l'œil.

— Tiens ! fit Bouchu, la petite Zézette avec son marquis nancéen : on dit qu'il va l'épouser. . .

Et tout de suite, il courut vers la petite femme, la petite « première » du théâtre comme on l'appelait, et se confondit en saluts, voûtant son gros dos, faisant des mines avec son visage d'animal prima'

— Toujours délicieuse, toujours ravissante, toujours la plus belle !... Ah ! ma chère Lambel, sans vous, que deviendrait la Maison !...

Le marquis nancéen salua ; Zézette donna de l'éventail à Bouchu en l'appelant : — flatteur ! Et le petit Ferville, resté en arrière, s'impatientait, rageait sourdement.

— Bon! le voilà encore qui rate l'occasion, qui la laisse filer, aumeilleur moment. Quel brouillon que ce Bouchu, quel gros pâté rempli de vide !... En voilà un dont on ne m'expliquera jamais la ré putation de bon garçon !

l8 SOCIETAIRE

Entre les trois interlocuteurs, la conversation continuait, — très sucrée; mais tout à coup, une grosse femme, dont la gorge sautait mollement dans un corsage blanc, accourut, brandissant une face à main, et, haletante, chuchota bas à l'oreille de Zézette. Celle-ci, dès les premiers mots, laissa tomber les bras d'un air ahuri:

— Elle !. . . exclama-t-elle.

— Oui! répondit l'autre; tu l'as vue, ce soir, •dans son avant-scène, n'est-ce pas, avec son vieux duc ?... eh bien, elle n'est venue là que pour nous braver, pour afficher bien haut ses prétentions ; elle dit à tout le monde qu'avant six mois, ce sera fait!...

— Jamais, ou je lui cède la place ! répondit Zézette.

Et, lâchant tout à coup le marquis et Bouchu qui n'y comprenaient rien, la petite actrice pâle, devenue rouge subitement, se précipita vers le foyer, suivie de la grosse blanche, plus essoufflée •que jamais.

— Que se passe-t-il? demanda Ferville à Bouchu.

— Je ne sais pas, mais c'est grave, très grave! Ferville, sans écouter plus de doléances, se

glissa à son tour vers le foyer.

UNE TEMPETE AU FOYER ig

Déjà tout y était trouble, émoi ; les deux femmes entrées soudain s'étaient élancées vers leurs camarades éparses, et, à l'une, puis à l'autre, annonçaient l'émouvante nouvelle. Toutes sursautaient, joignaient les mains, levaient les bras.

On entendait des exclamations:

— Elle !... pas possible !... c'est un canard!... Mais Zézette et sa compagne affermaient, juraient dire vrai, et les visages devenaient furieux.

— Qu'est-ce, qu'y a-t-il? demandaient les habits noirs point mis au courant.

On n'avait pas le temps de leur répondre. On était tout à la nouvelle, qui faisait traînée de poudre.

Un éclat menaçait.

Tout à coup, dans un angle, Zézette aperçut, toujours en proie au vieux critique, le « spiritue confrère » le ministre des Beaux Arts. Et, de ce pas de la jeune première qui reconnaît sa mère à l'autre bout de la scène elle courut à lui; d'un geste, elle écarta le critique et s'empara du ministre en femme qui ne lâchera plus sa proie.

— Est-ce vrai, monsieur le ministre, s'écria-telle d'un ton tragique, est-ce vrai ce qu'on vient de me dire ?

Le ministre (il devait savoir, cela se sentait au pli de ses lèvres, à la fuite vague de son regard) sourit, demanda complaisamment:

— Quoi donc? mon enfant, qu'est-ce qui vous trouble ainsi, que sepasse-t-il?

— Vous ne savez donc rien?... ou bien serait-ce faux ?...

Nouveau sourire du ministre.

— Mais, enfin, de quoi est-il question? Alors M1Ie Zézette Lambel se redressa de toute

sa courte hauteur, et d'une voix que l'Ambigu lui aurait payée au poids de l'or :

— Mlle Lucinde Noirmont pose sa candidature au Sociétariat, et prétend être nommée à la prochaine élection!

Un boulet de canon tombant au milieu de cette foule tout à l'heure si gentiment susurrante n'eût pas produit un effet plus terrible que ces quelques mots syllabiquement scandés. Les portraits d'anciens comédiens suspendus aux murailles semblaient eux-mêmes scandalisés. Les dames s'étaient dressées comme mues par autant de ressorts. Les hommes restaient debout, pétrifiés en un inénarrable étonnement. Et le ministre souriait toujours, d'un sourire fort ennuyé.

Un cercle se forma, avec Zézette et le ministre au milieu.

Deux chroniqueurs, un pamphlétaire politique maigre, un boulevardier gras et myope, s'empressaient au premier rang:

— Bon ! disait le premier au second, on va laver du linge sale. Recueillons les éclaboussures.

Et l'autre répondait:

— Symphonie en bile majeure. Gare les hoquets.

Quelques timides seuls, ennemis des orages, craignant une fâcheuse histoire, refluèrent vers le couloir. La majorité, avide d'entendre, gourmande de scandales comme une réunion de dévotes, s'approcha.

Zézette, en quelques mots, résuma la situation :

— Oui, monsieur le ministre, cette... demoiselle, parce qu'elle a réussi à se faire nommer pensionnaire, grâce à... on sait trop quelles influences, se croit tout permis. Ce soir elle a refusé son service régulier, elle l'a renvoyé tout bonnement, sans rien dire, au dernier moment ; et puis, tout à l'heure, au milieu de l'acte, elle a fait son entrée dans la première avant-scène, comme une impératrice ; elle s'étale là, dans une toilette toute

blanche, — une toilette de vierge ! — sans bijou, comme si elle les méprisait, tant elle en a !... derrière elle, elle montre son... monsieur, une véritable Altesse, qui ne craint pas d'acoquiner son grand nom et ses cheveux blancs à cette... créature! Et, à l'entr'acte, elle appelle tout le monde, la presse, les amies pour annoncer la grande nouvelle : elle va être sociétaire!... Eh bien! au nom de toutes mes camarades, je le déclare ici, cela ne sera pas, cela ne sera jamais!...

— Jamais !... répétaient dix voix, en écho.

Et, tout de suite, ce fut fini, l'admirable respectabilité de tout à l'heure; envolé, l'extrême bon ton, le parfum de grand monde ; il n'eût pas fallu un microphone bien sensible pour saisir sur les lèvres roses de ces dames dix exclamations, dix qualicatifs à l'adresse de Lucinde Noirmont, qui eussent singulièrement détonné, un instant plus tôt.

Le ministre semblait de plus en plus agacé; il eût voulu être à cent lieues de là ; il eût donné une poche de son portefeuille à qui l'eût tiré de ce cercle. Pourtant, toujours souriant, il demanda :

— Mais, enfin, que lui reprochez-vous, à cette pauvre... Lucinde?

— Ce que nous lui reprochons ! ! . . . (ceci dit av ec une chute des bras, comme si une telle question était incompréhensible.)

Le ministre continua :

— Elle manque peut-être un peu de classiques? Bah! qui n'en manque pas !... Elle ne dit peutêtre pas le vers à la perfection?... C'est si difficile!... Et puis elle a une si jolie bouche!

— Et elle s'en sert si bien ! lâcha comme un jet de fiel, la maigre Zézette.

— Ça se gâte ! dit le chroniqueur boulevardier.

— Elle v^oit la paille dans la bouche de sa voisine... murmura le pamphlétaire politique.

Mais Zézette continuait :

— Enfin, monsieur le ministre, nous-ne-voulons-pas-de-cette-créature-dans -cette-maison ! Elle n'y entrera pas! Nous sommes d'honnêtes femmes, nous!

— Oui, nous sommes d'honnêtes femmes ! appuyèrent des voix.

— Nous avons des enfants! ajouta l'une de ces dames.

Et M"e Zézette répéta, sans prendre garde :

— Nous avons des enfants ! . . .

Cette fois, les deux chroniqueurs ne furent

pas seuls à rire. Mais nul ne releva le lapsus. Du bout du pied, le ministre battait une marche rageuse, ses dents mordillaient les pointes de ses moustaches blond déteint; ses paupières fatiguées tremblaient sur les yeux toujours vagues. Il eut un haussement d'épaules assommé, un geste d'obsession ;

— Mais vous êtes les maîtres chez vous ; vous avez votre Comité ; à vous de choisir !

— Oh! le Comité!... fit dédaigneusement Zézette. Et, brusquement, elle conclut par cet ultimatum :

— Je n'ajoute qu'un mot : Si cette cré-a-ture est nommée, je prends ma retraite.

— Et moi aussi!... Et moi aussi! crièrent dix voix.

Le ministre trépignait. Mais, tout à coup, sa figure s'éclaira, se détendit : le grêle roulement de la sonnerie éclata, appelant les spectateurs à leurs places, les acteurs à la scène; et, en un instant, le foyer se vida, les robes de soie s'envolèrent au milieu de froufrous criards. Les habits noirs suivirent, comme à un enterrement.

— Ouf! fit le ministre qui s'épongea le front. Et, près de lui, le pamphlétaire toujours aimable, murmura :

— Harpies !

En cinq minutes, les coulisses étaient évacuées, les couloirs libres, les habilleuses et les gens de service avaient repris leurs places sur la banquette où, un quart d'heure plus tôt, ils faisaient des cancans, se racontaient les feuilletons du Petit Journal.

A trois ou quatre reprises encore, la porte de communication claqua pourun retardataire égaré en des couloirs supérieurs.

Une actrice, sentant très fort l'héliotrope, les cheveux à peine attachés et d'une main boutonnant une dernière agrafe, se précipita. Et, enfin, une trombe, une avalanche, l'auteur, très pâle, les lèvres serrées, et le directeur, calme,. venus du fond de l'étage.

— C'est une saleté ! grinçait l'auteur entre ses dents. J'en appellerai à la presse...

Puis, tout-à-coup, les trois chocs loudrs du marteau résonnant au loin, et les premiers mots, vaguement perçus, d'un dialogue

Dans le foyer, seul, le petit Ferville restait, allongé sur un divan; il souriait d'un fin sourire, heureux de ce qu'il venait d'entendre ; toute cette querelle au sérail l'amusait énormément.

Il murmurait à mi-voix :

— Elle est bonne ! . . . elle est bien bonne ! . . . elle est rudement bonne!... Ah.! qu'elle est bonne!

Il se leva, jeta encore un coup d'œil sur ce foyeroù il était venu pour la première fois, se dirigea vers la scène.

Dans le couloir, une curiosité le retint, il fit un tour, il donna un regard aux bustes solennels jaillissant des gaines de bois, aux portraits vieillots, enfumés, léchés comme des couvertures de romances.

Un bruit de pas lui fit retourner la tête.

C'était un couple qu'il avait déjà vu, Zézette Lambel et le marquis nancéen : Zézette, les cheveux en coup de vent, la figure décolorée, les lèvres décolorées, les épaules décolorées, tout son rouge et son blanc envolés, évaporés dans sa rude colère de tout à l'heure ; le marquis, chargé de vêtements, comme un valet de pied, — une fourrure, un pardessus, un chapeau de femme, des gants, un éventail brisé.

Zézette s'arrêta devant une glace, arracha son chapeau des mains du marquis, et, l'épingle entre les dents, se recoiffa avec les doigts. Elle trépignait, jaune de rage.

— Non!... je ne resterai pas ici cinq minutes de plus!... j'aurais une crise de nerfs... Allonsnous-en!

Le marquis s'empressait, l'aidait à se coiffer, à mettre son manteau, ridicule de gaucherie et de lourdeur.

Elle lui arracha son éventail qu'elle avait brisé, et cette ruine lui tira un regret :

— Un éventail de vingt-cinq louis!., cassé... pour cette...

Le mot étonna Ferville, encore sous le coup du bon ton de l'instant d'avant.

Zézette, habillée, s'en alla par l'escalier des artistes, tapant ses hauts talons, claquant les portes, pendant que le marquis courait derrière elle, comme un gros chien bête...

Et ce ne fut pas tout, Ferville eut encore une idée plus nette de ce qu'il y a sous le vernis qu'il avait vu tout d'abord : en passant devant le petit foyer, porte close, il entendit un bruit de voix féminines, il prêta l'oreille ; c'était, à faire rougir un quartier-maître, unebordée d'injures adressées à l'absente Lucinde.

Il jeta un discret coup d'œil : deux de ces dames, toutes deux mariées, toutes deux fort chovées

dans le monde, toutes deux bien connues pour leur haute convenance, commentaient l'événement de la soirée.

Ferville passa, éclata de rire, se frappa le front en murmurant : — Tiens ! une idée ! et rudement bonne encore! Puis, il franchit la porte de communication.

Un coupé d'un luxe discret de bonne bourgeoisie emporta chez eux, après la représentation, M. Spirs et Mne Dangîau-Spirs, tous dsax: artistes de la Comédie, tous deux sociétaires depuis plusieurs années.

M. Spire, seul, avait été de la pièce.

Mme Spire, d'abord gratifiée d' un rôle important, l'avait, sentant le four, cédé — par amabilité pure — à une plus jeune, toujours tenue à l'écart, heureuse de se produire enfin dans une création.

Mais Mme .Spire n'avait pas manqué la solennité; et, très jolie, très regardée dans sa toilette demi-deuil, mauve avec des passementeries d'un mauve plus pâle, au premier rang du balcon où elle était, elle avait applaudi longuement et fréquemment son mari.

Le ménage pouvait d'ailleurs être satisfait de la soirée : la pièce était tombée, quasi à plat, mais le lendemain, l'affaire était sûre, les journaux diraient :

« M. Spire attrait sauvé la pièce, si elle » avait pu être sauvée ; ce comédien hors pair » a été, suivant sa coutume, admirable d'hê- » ro'isme, de pathétique, de mouvement... etc. » etc. » (Cliché 13.)

Et, même entre soi, même loin de tous regards tiers, le ménag-e se croyait obligé de se montrer uni, de triompher en commun du triomphe de l'un des conjoints, d'être enfin ce modèle des ménages d'artistes sur lequel la presse s'attendrissait, heureuse de voir les comédiens rentrer dans le giron de la vie régulière.

M. Spire, en bon époux, racontait à sa femme légitime ses angoisses, ses craintes, son émotion, et comme il avait trouvé la récompense de toutes ses peines dans ses applaudissements — à elle.

— Oh ! j'avais un trac !... mais un trac ! disaitil. je sentais venir les sifflets !...

— Comme tu as dû souffrir, mon pauvre ami ! Et puis, il lui redisait, pour la troisième fois,

son triomphe dans la coulisse, quand après le se-

cond acte, en plein foyer, le maître des maîtres, le critique des critiques, s'était élancé, l'avait pressé dans ses bras, avait frotté les poils rudes de sa barbe contre la joue rasée du comédien en criant dans un élan d'enthousiasme :

— Spire, tu as joué comme un ange !

Madame, pourtant accoutumée à ses propres succès, en pleurait de joie, et dans sa petite main adorablement soignée serrait les gros doigts sanguins de son mari...

... Mais à mesure que le coupé s'éloignait, vite entraîné par l'élégant trotteur, — se sentant plus seuls, plus éloignés du milieu convenu de tout à l'heure, plus libres d'être eux-mêmes — les époux bien unis s'isolaient peu à peu. s'enfonçaient dans chaque coin, songeaient à leurs particulières préoccupations, madame au résultat, probablement fort brillant, de son rendez-vous de l'aprèsmidi suivante, avec un banquier de Genève, chez la Duchesse, son habituelle entremetteuse ; monsieur, aux satisfactions que lui donnaient les petites élèves de son cours mondain.

Le coupé filait par l'avenue de l'Opéra, la rue Auber, le boulevard Haussmann, vers l'Arc de triomphe.

Madame, la première, interrompit le silence.

— Tu as appris la nouvelle, n'est-ce pas ?

— Quelle nouvelle?

— Lucinde Xoirmont prétend être nommée sociétaire avant six mois !

— Hein?

Madame répéta.

— Pas possible ! exclama encore Monsieur. Mais Mme Spire raconta en quelques mots

l'histoire du premier entr'acte, la nouvelle arrivée tout d'un coup, l'émoi causé, l'interpellation au ministre, et la résolution solennellement prise par toutes ces dames. Elle conclut :

— Tu sais, je ferai comme elles toutes, je prendrai ma retraite, je ne veux pas m'acoquiner avec une drôlesse !... Du reste, je puis me donner du repos un peu, nous sommes assez riches maintenant !...

Monsieur n'en revenait pas : quoi ? Lucinde avait cette prétention, elle espérait que le Comité?... Mais alors...

Madame reprit :

— J'espère bien, qu'au Comité, tu ne la laisseras jamais admettre, n'est-ce pas ?...

Monsieur ne répondit pas, déjà emporté en des

songeries nouvelles par l'annonce de cet événement qui paraissait l'avoir bouleversé. Madame» insista :

— Tu ne dis rien ?... Tu ne la laisseras pas admettre, n'est-ce pas?

— Hein ?... quoi.., mais si !... c'est à dire non, bien entendu!... Laisse-moi la paix, nous causerons de ça plus tard, il sera encore temps.

Le silence reprit.

Monsieur, tout son esprit et tous ses sens tendus vers un même point — un furieux désir à peine endormi s'étant réveillé à l'intuition qu"il serait possible de le satisfaire, — s'abandonnait à un voluptueux rêve qui, subitement, venait d'absorber toutes ses facultés :

— Si sa femme disait vrai... si Lucinde, réellement, était mordue de la tarentule du Sociétariat... il la tenait, il faudrait bien qu'elle lui cédât... ou sans cela !...

Cette Lucinde !

Dire que vingt ans plus tôt, à leurs débuts communs, il l'avait eue son content, il s'était payé sa fleur de jeunesse, elle lui avait été fidèle des mois ; et, maintenant qu'il s'était retrouvé tout à coup un besoin d'elle, elle ne voulait plus, elle le re-

poussait, lui !... Bien d'autres cédaient pourtant ! toutes ses camarades et combien de ses spectatrices!... Vieillissait-il?... Il eut an moment d'angoisse, une colère sourde, puis un sourire : qu'importe ! il la tenait, puisqu'il était du Comité e qu'elle voulait être Sociétaire...

Singulière et terrible brute, ce Spire, qui avait réussi, à force de transplanter son art des planches dans la vie privée, à se revêtir d'un vernis très mondain !

On disait de lui : — Qu'il est charmant ! Quel comédien délicat ! Et quel véritable homme du monde !

Dans le fond, il avait un tempérament d'hercule des boulevards extérieurs, sensuel et crapuleux : il n'était entré au théâtre que pour assurer la satisfaction de ses appétits, tout d'abord séduit par ce relent d'amours faciles et profitables qui vient des coulisses — sueurs de rut et vapeurs de fard. — et il les avait mises en coupe réglée, ces coulisses, ne laissant pas, sans la forcer, une * de ses camarades, jeune ou vieille, belle ou laide, retenue ou dévergondée.

Par hasard, sous sa fauve enveloppe, cette brute cachait une certaine intelligence de la scène, un

talent susceptible de perfection ; et, après un long séjour en Russie, il avait réussi, grâce à la notoriété gagnée là-bas, grâce aussi un peu à ses exploits de mâle, à entrer à la Comédie où il occupait maintenant une véritable situation.

Du reste, il s'était beaucoup affiné, avait rentré les griffes, s'était imposé déjouer, dans la vie, un rôle d'homme correct et suffisamment froid ; mais il se rattrapait bien, en dessous, vivant fort luxueusement, ayant pris à Pétersbourg — où les grandes dames s'offrent des comédiens, comme ailleurs un griffon, — des habitudes d'existence facile, bien plus large que ne l'eût permis sa part de Sociétairs sans l'heureux appoint des offrandes de quelques applaudisseuses enthousiastes.

Il avait épousé sa camarade, la petite Dangeau, qu'il jugeait une femme agréable à tenir toujours sous la main, suffisamment séduisante pour calmer avec elle le désir d'une autre ; d'ailleurs fort entendue à trafiquer de sa propre chair en bonne commerçante, que nulle folie ne saurait emballer.

Et il tirait de cette union un surcroît de bienêtre, encourageant sous un savant décorum les

faciles profits que sa femme prélevait sur les abonnés du mardi et les étrangers de passage.

Déjà, — tous deux, également rapaces, elle de tempérament très calme, lui, un peu refroidi, — ils se voyaient à la tète d'une belle épargne, songeaient à la retraite, à une fin d'existence terminée bourgeoisement, au milieu de l'estime commune, avec la joie des succès du jeune rejeton destiné à l'Ecole Polytechnique.

Mais la rencontre brusque de Lucinde, engagée quelques mois plus tôt comme pensionnaire, lui avait rendu toute sa fougue ; il avait été autrefois son premieramant connu àl'Odéon, oùils jouaient de compagnie; elle l'avait quitté, ils s'étaient perdus de vue, lui en Russie, elle, emportée en de folles fêtes ; mais il avait toujours conservé dans les muscles, dans les moelles, un voluptueux souvenir d'elle, de son âpreté au plaisir, de ses emportements furieux de passion ; jamais il n'avait retrouvé cette franchise de vice ; et quand il l'avait revue un soir, au foyer, il s'était senti repincé tout de suite, plus alléché encore par la riche maturité qu'il retrouvait que par la svelte jeunesse qu'il avait connue.

Plein de confiance, il avait, dès ce soir-là, dans

la loge de Lucinde, tenté un racommodement; mais à sa grande surprise, il s'était vu repoussé avec perte ; Lucinde lui avait ri au nez, avait raillé, lui avait dit:

— Comment? encore!... après vingt ans ! m'astu au moins attendu fidèlement?

Et il n'avait rien obtenu, ni ce jour-là, ni depuis, malgré des supplications, des menaces, des essais de brutalités, comme jadis, et dix tentatives de surprise !. . Cela tournait à l'obsession, à l'idée fixe ; impossible de se œlmer, même avec d'autres victimes nouvelles! Mais, maintenant, c'était fini, il était sûr de réussir, c'était une q uestion de jours, d'heures peut-être!... L'important était que Lucinde fût sincèrement pincée, qu'elle n'eût pas été prise d'une simple tocade, mais ne rêvât plus que cela, Sociétariat !

— Bah! fit-il en haussant les épaules, rien à craindre, je m'y connais, quand ça les prend, à cet âge-là, l'ambition, ça ne les lâche plus!...

Le coupé s'arrêtait. Spire et sa femme descendirent, passèrent devant le valet de pied correct, s'engoufîrèrent dans l'allée de la maison déjà ouverte, pendant que la voiture repartait, gagnant la remise dans une ruelle voisine.

C'était une monumentale maison de l'avenue de Friedland, où ils occupaient, au second étage, un somptueux appartement, n'ayant point voulu du petit hôtel, trop artiste, trop irrégulier.

Dans l'escalier immense, à la rampe sculptée, un épais tapis s'écrasait sous les pieds ; et, même à cette heure avancée, le lustre qui descendait du faite, accroché à une colonne de cuivre, brûlait, d'une lumière douce réfléchie par les glaces qui encadraient la cage.

La porte à deux battants, masquée sur le palier par des draperies, était entr'ouverte ; la femme de chambre attendait, assoupie sur une chaise ; et, vite, elle débarrassa Madame, puis Monsieur, de leurs fourrures et de leurs chapeaux.

Ils ne soupèrent pas, ayant toujours fait fi de cette habitude cabotine qui déplace les heures de digestion, différencie l'estomac du comédien des estomacs bourgeois, mais ils passèrent ensemble dans la chambre du petit, virginalement tendue d'un reps à fleurs.

L'enfant reposait dans un lit de cuivre, sa jolie tête souriante perdue en un fouillis de dentelles.

Et, onctueusement.l'un après l'autre, Madame, puis Monsieur déposèrent un long baiser sur le

front du petit et caressèrent ses boucles blondes.

— Bonsoir!

— Bonne nuit!

Ils exagéraient encore, chez eux, pour les domestiques, leur parfaite mondanité. Et Monsieur baisa le poignet de Madame du bout des lèvres, très noblement.

Puis ils rentrèrent, l'un à droite, l'autre à gauche, dans leurs chambres.

Madame, sûre de sa beauté, et très reposée d'ailleurs s'étant levée tard, fut vite couchée et ouvrit un livre.

Monsieur commença une assez longue toilette de nuit, car il se fanait un peu, les années malgré tout commençaient à laisser des traces au coin des yeux, et il lui fallait être toujours jeune pour ne point faillir à sa réputation.

Devant sa psyché, avec des poses d'homme qui se déshabillerait en public, il s'étudiait de la tête aux pieds, ayant revêtu un léger costume d'intérieur, chemise de soie, large pantalon et courte veste de flanelle brodée de rouge.

Ce soir, il fut particulièrement satisfait de sa figure ; ses yeux noirs brillaient, illuminant toute sa face, au teint d'ivoire; et ses lèvres étaient rouges

comme du corail, saignaient, vivant écrin de ses dents magnifiques.

C'était d'ailleurs tout ce qu'il eût de bien dans la physionomie, vraie tête de brute avec un front bas, écrasé de cheveux noirs, un nez court, relevé d'un coup de poing, et une mâchoire féroce, énorme, projetée en avant comme celle d'un bouledogue.

Il se mit autour des yeux, au coin où s'accuse la patte, d'une pâte tonifiante; et sur les joues rasées deux fois par jour, étendit une goutte d'une liqueur rafraîchissante, pour combattre les reflets bleus.

Puis, au lieu de se coucher, il resta encore, se promenant, s'arrètant devant la psyché, souriant, très gai.

La chambre était luxueuse et vaste; le lit, immense, en chêne, avait des allures de lit historique ; des draperies très lourdes tombaient aux fenêtres, aux portes, et sur la couche, un immense surtout s'étalait, pendait jusqu'à terre, avec des plis habiles mettant en relief des fleurs de lys d'or brodées sur un fond de velours de Gênes vieux rouge.

Et il se prélassait clans son luxe. L'idée de Lu-

cinde ne le quittait pas. Il avait découvert le lit, rejeté les draps très fins, et là, dans ces blancheurs, il la voyait toute, si blanche elle-même avec sa toison rousse, et si belle maintenant, si bien faite pour des enlisements de volupté.

Sûr à cette heure de la reprendre, d'avance il savourait son plaisir ; des idées lui venaient pour plus tard; il songeait à la façon dont elle se donnerait, au jour, au lieu, à la circonstance même ; peut-être voudrait-elle encore, comme elle aimait autrefois, être forcée, prise à la hussarde, et il voyait la scène, elle, se débattant, lui, la saisissant dans ses bras robustes, luttant un instant, la jetant enfin sur le lit, dans la blancheur parfumée des draps, là, devant lui. .

Il haletait, ses yeux brillaient et ses mains, crispées, arrachaientlescouverturesdeson propre lit.

Un instant, il se remit, sourit, murmura :

— Bientôt ! puis fit un geste brusque, ôta son veston, s'apprêta à se coucher.

Mais, une fois encore, il s'en fut devant la glace, contempla son torse puissant, son coularge, blanc, avec des muscles saillants comme des cordes.

Et, subitement, de tous ces souvenirs évoqués, de tous ces futurs plaisirs imaginés, il lui

vint un besoin de satisfaction immédiate.

— Que n'est-elle là, maintenant! cria-t-il rageusement.

Mais il n'étaitpas homme à se vaincre ; il n'avait jamais su se contenir; beaucoup de ses maîtresses, il ne les avait d'abord prises que par un besoin subit de plaisir, sans préférence aucune. Dans ces moments-là il devenait un fauve.

Et ses yeux étant tombés sur un portrait de sa femme pendu au mur, un très beau portrait, décolleté fort loin, un sourire lui vint, devant la jolie tête froide, les beaux bras ronds, la superbe poitrine.

— Eh ! eh !... Il me semble que je la néglige un peu,depuisquelquetemps, ma pauvre Juliette... et pourtant,... elle est très bien encore... charmante!

Son siège était fait. Il repassa sa veste, ouvrit la porte, puis, très correctement, marchant sur les pointes, s'en fut frapper à la porte de sa femme.

— Qui est là ?

— Pouvez-vous le demander?

— Que voulez-vous?

Passionnément, — avec une passion de mélodrame — il se précipita:

— Toi!

Elle était très jolie, vue ainsi au lit, Mmo Spire, plus jolie encore qu'à la ville ou à la scène; ses yeux bleu-foncé brillaient d'un pur éclat, derrière de longs cilsde velours; et lalumière tamiséed^la lampe favorisait singulière ment son teint laiteux.

Elle eut un pincement des lèvres vite réprimé, car elle connaissait son mari, le savait implacable quand il voulait, prêt à des brutalités ; tout de suite, elle se soumit, répondit, comme pour une galerie :

— Que c'est aimable à vous de venir encore un peu causer de votre succès de ce soir.

Vite, très gentiment, elle se recula, fit place à son mari, disposa le second oreiller, le tapota pour le bien dresser.

Il était déjà près d'elle, la tenait dans ses bras. Et elle questionna encore, railleuse un peu :

— Ah ! ça, à qui en as-tu, ce soir?

Il ne répondit pas.

Deux heures après, il dormait profondément, dans la ruelle.

Mme Spire ferma son livre, bailla, baissa 1a lampe et rejetant la tête sur l'oreiller:

— Cette Lucinde, quel toupet ! murmura-t-elle, puis elle s'endormit

Mlle LUCINDE XOIRMOXT

— Eh! la France, apporte-moi mon chocolat!

Lucinde, qui venait de s'éveiller, se mit sur son séant, baillant un peu; l'Altesse, déjà levée, bichonnée, vêtue d'un costume du matin élégant et jeune, jeta le journal qu'elle lisait et se précipita, tel Louis XV au réveil de la Du Barry.

Dans une tasse de vermeil, sur un guéridon de laque, du chocolat fumait.

L'Altesse poussa le guéridon vers le lit, prit la tasse, posa un genou en terre près du chevet ; puis très humblement, offrit à sa maîtresse le breuvage brûlant.

Elle remercia d'un sourire, d'une tape sur la joue, et commença de manger tandis que le vieux duc, les yeux mi-pleurant d'amour, restait à genoux, comme en extase...

Mlle LUCIXDE NOIRMOXT 45

Spectacle vraiment digne d'Athènes ou de la Régence! dans le lit magnifique, la courtisane dont deux générations de commanditaires avaient pétri le corps ; à terre, en adoration, l'allié direct du dernier prétendant, le vieux duc au nez bourbonnien disant toute une ascendance de gloire royale ; et l'ensemble estompé par les vapeurs du déjeuner, comme par des fumées d'encens.

Certes, un démocrate eût vu là tout un rachat des siècles de glèbe et de servage, un inévitable retour de l'absolue justice ; sur le lit — un trône, brillant d'or, de soie, — l'obscure fille de la plèbe, la fleur de quelque insondable ruisseau; à ses pieds, dans la boue latente du tapis souvent propice à de rapides et vénales amours, le descendant des rois!

La chambre, tout entière, avait elle-même un aspect de temple. Des draperies de blanche peluche de Venise couvraient tous les murs, s'accrochaient au plafond très haut, s'y rejoignaient, formant chapelle; et leur retombée dessinait d'immenses plis somptueux, tout un luxueux capitonnage qui devait retenir les paroles d'amour savantes ou affolées, les diriger, sans la perte d'un son, vers le faîte, comme des prières vers la voûte d'une cathédrale.

Le lit — un fouillis de dentelles, un océan de batiste transparente, fleurant fort la chair humaine, immense, avec des vagues révélatrices d'où jaillissait, comme une île édenesque, le corps de Lucinde — s'érigeait en autel sur une estrade dont les deux marches disparaissaient sous des peaux d'ours blanc.

Et les hautes fenêtres illuminaient la chambre d'une lumière caressante, trahissant partout de nouveaux trésors : des meubles bas aux invites irrésistibles ; des statues vibrantes sous le marbre ; et, dans les cadres aux merveilleuses ciselures, des glaces énormes, si claires, si nettes qu'elles semblaient faire elles-mêmes de la lumière.

Des galions d'or étaient enfouis là ; une peur prenait, écrasait, devant les richesses englouties, à l'idée que toutes ces choses et toutes les autres aussi luxueuses entassées dans l'hôtel n'étaient que les miettes restées aux doigts de la femme de tous les trésors qu'elle avait remués, jetés aux quatre vents en des fêtes inouïes, sardanapalesques, et des générosités d'impératrice.

... Lucinde grignotait, très à l'aise dans cette gemme ; elle riait, plaisantait doucement.

Mlle LUCINDE NOIRMONT 47

— Compliments, mon cher, dit-elle au vieux due, cette nuit vous comptera !

Et elle caressa la moustache blanche, tandis que la bouche du vieux mangeait de baisers les doigts fuselés.

Puis, toujours souriante, elle repoussa la tasse, la rendit à l'Altesse, qui continua de faire le service, flattée d'être admise à ce rôle de vieux chien.

Tout à coup, elle se tordit, s'abandonna à un rire fou, s'ébroua en une faubourienne gaîté :

— Ah ! 1a France, mon pauvre vieux, si tu savais comme tu es drôle ; c'est à faire crever de rire tes collègues de la Coupole !

Et il ne se fâcha pas, habitué à ces brusques sorties qui pimentaient singulièrement la manière d'être de Lucinde, en faisaient tout le prix aux yeux du vieux prince, quinze lustres de sa vie étranglée par l'étiquette des cours, la morgue des exils.

Il resta debout près du lit, perdu dans une contemplation, ne pouvant détacher ses yeux du corps de Lucinde, jeté là, sans voile, nu dans la chemise ouverte comme une tunique, si blanc sous l'or roux des cheveux épars, avec un tel

abandon, si peu de fard, d'apparente coquetterie, que la commençante fuite des lignes s'oubliait et que le désir restait seul, plus âpre, certes, vers cette chair mûre suant la volupté, que vers une jeunesse toute fraîche, secouée encore de frissons de pudeur.

En la voyant si belle, si sûre d'elle, si peu préoccupée de tout artifice, qui se fût rappelé que vingt ans déjà elle était au pinacle, la reine du vice et du théâtre, qu'elle avait saoulé de désirs des milliers d'auditeurs et abreuvé de satisfaction des centaines d'amants, preneurs au comptant ou suppliants transis à qui elle ne refusait jamais l'aumône.

Devant ses richesses accumulées, et celles qu'elle avait dissipées, qui donc eût songé à ses lointains débuts, aux premiers pas timides et difficiles, à toutes les dures luttes de la chrysalide? — Lucinde, parfois, pour en rire, ou en philosopher, car elle était fort spirituelle, ne dédaignait pas déjouer les Aspasies, en notre fin de siècle...

Elle seule eût pu dire en quelle loge ou quelle mansarde, elle était venue au monde, si elle avait apporté la première honte dans une famille à l'impeccable pauvreté, ou si elle n'était que la der-

Mlle LUC1XDE XOIRMONT 49

nière et suprême efflorescence de toute une lignée d'obscures courtisanes.

Un soir, vingt ans plus tôt, quelques mois avant l'Exposition, Paris avait appris son existence ; un vaudevilliste, disait-on, Barrière, insinuaient les bien renseignés, avait imposé au directeur des Variétés d'octroyer un maillot, dans une revue, à cette jolie fille déjà femme, malgré la naïveté, sous le velours des cils, de ses sombres yeux bleus.

Tout en montrant ses cuisses robustes, elle avait révélé un joli petit talent de diseuse, dans les annuels couplets de Monsieur V Amour. Et, tout de suite, elle s'était trouvée lancée, cotée, désirée, mise à l'encan, attribuée — gratuitement — à tel ou tel essuyeur de plâtres des étoiles naissantes.

En une chronique charmée, elle fut définie par Scholl « un délicieux biscuit de Sèvres », et son vieil ami, l'auteur dramatique, s'extasia devant son avenir :

— Tu as une fortune dans ces yeux-là ! aflirma-t-il.

Mais la fortune n'était pas venue immédiatement ; d'abord, on s'était emballé, quand on avait vu la simplicité de ses costumes de ville, ses départs solitaires, le soir après la pièce, son inimi-

table façon d'allumer des cigarettes avec les déclarations, et de faire cadeau des bouquets à son habilleuse.

Mais on s'était vite lassé de cette vertu à la longévité surfaite ; et, bientôt, la Schneider, un moment pâlissante, était remontée au zénith des gloires théâtro-galantes ; Lucinde était oubliée.

Si oubliée que nul ne fit attention à son subit changement de genre, son entrée à l'Odéon, modeste, ignorée, comme une fuite ; et, une seconde fois, elle avait dû se révéler dans un petit rôle de comédie où l'on fut fort surpris de la retrouver.

— Tiens ! Lucinde...

Cette fois, ou lui crut la tarentule scénique et les banquiers firent place aux protecteurs artistiques : vaine transformation. Lucinde était toujours aussi inabordable.

— Et Barrière, pourtant! se disait-on.

Enfin, par hasard, on apprit qu'elle s'était

apprivoisée, mais pour qui!., pour un obscur compagnon de planches. Spire, qui faisait, comme elle,sespremierspasà l'Odéon. Cette fois, on la vit définitivement perdue, eton lui accorda un regret:

— Pauvre fille, elle donne dans les cabotins !... C'est dommage !...

Mlle LUCINDE NOIRMONT 51

Mais on se trompait encore.

Spire ne dura qu'un temps, une seconde.

Venu du petit théâtre de la Tour d'Auvergne où il avait, quelques mois, joué devant les familles, il s'était déjà intronisé à l'Odéon, non aux yeux du public qui n'avait pu encore distinguer sa manière sobre et sûre, mais parmi ses camarades, les débutantes surtout, qu'il pliait à son joug, l'une après l'autre.

Lucinde le conquit dès l'abord, lui mit du feu dans les veines, l'affola de passion et de désir, d'autant plus qu'elle accueillait toutes ses tentatives avec des douches de dédain ; si bien qu'un jour de répétition, derrière un portant, il la prit presque de force, la jeta, la bouche fermée d'une main, sur une caisse et la viola férocement.

Elle était prise, vaincue par cet exploit de mâle, et le collage commença tout de suite, tacitement, comme une chose convenue d'avance.

Spire, lui-même, fut étonné du tempérament qu'il lui découvrait d'amoureuse insatiable, experte en quelques nuits aux plus mystérieuses recherches, curieuse toujours de nouveaux raffinements, tout son corps d'un seul coup transformé eu une infatigable machine à volupté, immé-

diatement désengluée des dernières pudeurs.

Et il se repaissait d'elle, sans frein, et elle le supportait, le recherchait, le voulait sans cesse, comme si tous deux eussent lutté au premier vaincu.

Des jours, des mois s'écoulèrent ; la satiété vint pour Lucinde devant les brutalités qui, d'abord, l'avaient séduite; insensiblement elle sedétachait, froissée surtout par les difficultés de la vie, très ardues pour les deux débutants aux rares cachets.

Elle était avide de luxe, de friandises, d'existence large, gaspilleuse.

Spire, qui ruffianisait d'instinct et aimait d'ailleurs ses aises, la poussa d'abord à demi mots, puis sans aucune réticence, à tirer parti de sa beauté, à céder à quelqu'un de ceux qui la recherchaient.

Ce jour-là, quand il lui eut dit nettement ses rêves de bonheur à trois, elle n'hésita plus : elle s'en fût tout de go au rendez-vous imploré depuis des mois par un obstiné poursuivant, un général en retraite, avec promesse d'entresol, coupé au mois, femme de chambre experte, et le lendemain, lorsque Spire vint, tout frétillant, quémander le prix de ses sages conseils, elle le

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mit à la porte le plus froidement du monde.

— Pourquoi partagerais-je? lui dit-elle. Et, d'ailleurs, je t'ai eu pour rien ; si je voulais payer, maintenant, je chercherais du neuf.

Il s'en alla, furieux, mais bien vite consolé, se trouvant d'ailleurs rassasié d'elle, et, quelques mois après, il partit pour la Russie, laissant Lucinde déjà en plein succès.

Car elle avait vite monté, passant en quelques termes, de l'entresol au vaste appartement luxueusement meublé, du coupé de louage à la Victoria triomphalement attelée, tandis que quelques créations vite remarquées, lui faisaient, au théâtre même, malgré les jalousies, une rapide réputation.

La fin de l'Empire la vit en pleine gloire, surpassant, dans cet affolement de réjouissances qui précéda et présagea la formidable chute, toutes celles qui, alors, tinrent le haut du pavé, — du trottoir.

On était dès lors fait à sa puissante originalité, au très particulier bouquet d'étrangeté réelle ou voulue qu'elle fleurait; et c'était, dans la petite bonbonnière de pierres de taille qu'elle occupait près du parc Monceau, un incessant défilé, mieux,

un interminable assaut de fortunes, de titres, de gloires reconnues.

D'ailleurs, ce succès, elle le méritait, si tant est que le succès est dû à ceux qui se distinguent de la masse.

Actrice, elle n'avait pas adopté, malgré le débordement du reportage théâtral, la recherche de consécration bourgeoise qui distinguait déjà ses camarades des grands théâtres : elle aimait mieux qu'on parlât en première page de ses fêtes scandaleuses ou de ses gaspillages insolents, qu'en troisième, aux échos de coulisses, des pipis de son dernier né ou de son prochain mariage avec un honorable négociant.

Courtisane, elle se refusait à la basse et tatillonne cupidité de ses congénères; elle fuyait leur renom de bêtise, cherchait à se modeler sur ses grandes précurseuses, Marion Delorme, Ninon, ou la Pompadour, dont l'esprit, certes, rehaussa singulièrement les débauches.

Même, elle se plaisait à ce passe-temps de reine * ou de déesse qui est de faire l'égalité, de prendre aux uns pour donner aux autres, de laisser venir à soi jusqu'aux plus petits: en son cas particulier, de pressurer, vider, faire suer tout leur or aux

rlle

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riches, afin de pouvoir, à l'occasion , se donner aux autres, à ceux qui possèdent seulement le renom, l'esprit ou la simple flamme de sincère désir.

Sa maison fut à la fois un lupanar, un salon où affluèrent les plus dignes, un bureau de charité.

Ceux qui, une fois, l'avaient conquise, l'avaient couchée sur des monceaux d'or, revenaient sans cesse, bien qu'ils se connussent parfaitement une foule de collaborateurs, pour ce qu'elle se les attachait indissolublement par son unique génie d'amoureuse, toujours relevé d'un incomparable cynisme et d'une indifférence absolue. Si quelqu'un, plus vorace que les autres, la voulait à lui seul, froidement elle lui faisait un terrifiantcompte de ses dépenses seulement nécessaires, l'écrasait de chiffres rutilants, et concluait :

— Voilà, mon bon, ce qui m'est indispensable? Pouvez-vousy suffire?... Xon, eh bien, alors, contentez-vous d'apporter votre pierre à l'édifice, et soyez heureux que je l'accepte!...

Engouementjustifiéounon, cette franchise lui réussissait toujours.

Puis, à des jours fréquents, elle recevait : le guichet d'amour était fermé, les salons ouverts ; et malgré de féroces cabales féminines, tout ce que

Paris comptait d'illustrations reconnues, naissantes, ou même simplement en herbe, se pressait chez elle.

C'était alors, dans le boudoir, les salons, la chambre à coucher, le cabinet de toilette, d'exquises causeries entre une foule d'habits noirs graves ou jeunes, qu'elle charmait, flattait tous, savante à cela comme la plus mondaine des maîtresses de maison ; elle mettait en train les conversations, organisait les présentations, donnait à tous la gaité, le ressort ; elle passait parmi les groupes, jetait un mot, un sourire, ne refusait jamais l'aiguillon de son parfum, de sa beauté que de généreux décolletages faisaient publics ; et puis, au besoin, pour complaire à quelque vieux savant» à quelque artiste entiché, à quelque inventeur avide d'elle, elle s'attardait à de techniques discussions, s'y montrait parfaite, pleine à la fois de connaissances et de modestie, tandis que l'interlocuteur, l'ouïe étonnée, se rassasiait à l'aise l'odorat et les yeux. * Son universalité était une source intarissable d'ébahissements ; où diable avait-elle eu le temps d'apprendre tant de choses, et surtout de les digérer à ce point qu'elle n'en fit point pédantisme ?

M"c LUCIXDE NOIRMOXT 57

Un chroniqueur crût deviner l'énigme et affirma :

— Elle couche avec M. Larousse.

Elle rit du mot, ne dit pas son secret et continua d'être savante et spirituelle.

En même temps, sans jamais se fatiguer, sans songer aux haines que lui amassaient tous ses bienfaits, elle était généreuse pour les humbles, les quémandeurs, non seulement de son corps, mais de sa bourse.

On la vit sacrifier une semaine à un poètereau qui baisait la trace de ses pas et qui, après huit jours passés dans une ridicule banlieue — en bons amoureux de romance — lui dédia des vers indignés, sanglants, dans le ton d,'un moderne Juvénal, pour se venger de ses faveurs.

Et plus d'un, homme de lettres, artiste, politique, connut alors combien elle était habile à venir au secours d'une secrète infortune, sachant faire accepter sans honte une aide qui, d'une autre femme, eût paru blessante.

On lui créa, en récompense, une légende : elle n'avait refusé le don de sa personne à aucun des machinistes des théâtres où elle avait passé. Lorsqu'on lui en parla, elle rit sans colère :

— Et après? demanda-t -elle simplement. Quand

cela serait !... ils en valent bien d'autres. Et si vous saviez comme ils me regardent quand je suis en scène : on dirait des affamés de huit jours contemplant un gigot de mouton ! Gobseck lui-même leur jetterait un sou !...

En somme, une véritable individualité en notre époque où l'uniformité triomphe.

Le siège la trouva à son poste, son hôtel transformé en ambulance; et la Commune ne la chassa pas de ce Paris qui était son royaume ; elle y resta, faillit un instant y ressusciter une Théroigne moderne, fut publiquement et pendant un mois la compagne, l'inspiratrice d'un des chefs, un artiste puissant que sa philanthropie, son besoin de justice avaient emballé; tant, qu'à la pacification, on l'eût peut-être inquiétée, si, aussitôt la France rouverte à tous les exilés, elle n'avait séduit, accaparé, mis à sa dévotion, le vieux duc. l'Altesse qui, maintenant encore, obéissait à son moindre caprice; et pendant les dix -huit ans écoulés depuis lors, elle avait poursuivi une existence pareille, plus opulente seulement, plus célèbre de jour en jour, au théâtre comme à la ville.

On ne comptait plus ni les ruines qu'elle avait faites, ni les applaudissements qu'elle avait récol-

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tés, se montrant d'ailleurs, en l'une comme en l'autre chose, d'une entière personnalité.

Si, devant elle, on s'avisait de plaindre un des affolés qu'elle avait laissés inassouvis d'amour, mais les poches absolument vides :

— Bah ! disait-elle sans nul souci, il lui reste mon souvenir. Et il y a bien des pauvres gens qui n'en possèdent pas autant!

Si on lui parlait de sa gloire théâtrale, de ses succès, de l'amour qu'elle devait avoir pour son art.

— Ça, un Art! C'est tout au plus un Mardi- Gras de tous les soirs... Dès que ça devient une profession régulière, dont il faut vivre, c'est assommant !...

Et, en effet, elle ne paraissait sur la scène que par caprice; sa biographie dramatique n'était écrite que d'engagements superbes et de dédits subits, de ponts d'or et de procès coûteux. Un rôle lui plaisait-il, elle le faisait sien, sa chair, son sang, très amusée d'être aujourd'hui reine, demain courtisane, hier épouse coupable, ce soir vertu vengeresse; tout le temps des répétitions, elle s'ingéniait à se fondre dans le personnage ; la première venue, elle jouait de tout son cœur

ÔO SOCIETAIRE

avec une incontestable originalité, poursuivait durant quelques soirées « pour les amis ! » disaitelle ; puis, quand le succès s'affirmait, quand la litanie des cent représentations menaçait, elle faisait sa fugue, lâchait tout, laissait en plan auteur et directeur :

— Est-ce que vous me prenez pour une machine? demandait-elle, si on la suppliait.

Un jour, enfin, comme on lui représentait combien ces coups de tête lui coûtaient, combien des engagements fidèlement tenus eussent augmenté son renom et surdoré son existence, elle voulut en finir une bonne fois, clore pour toujours la bouche aux sages conseilleurs ; et, sur une dernière remontrance, elle haussa les épaules, esquissa surses cuisses un geste canaille etrépondit :

— Laissez donc! j'ai ça, et ça me suffit !

Un matin, la France — c'était l'habituel nom d'amitié que Lucinde donnait au duc — en ouvrant, à son lever, un journal, s'écria :

— Tiens cette pauvre Amra !

— Qu'y a-t-il donc ?

— Elle s'est évanouie hier, pendant la représentation qu'elle donnait au théâtre de Belleville, et on craint, si elle en revient, qu'elle reste paralysée du côté gauche.

— Oh! mon Dieu!...

Amra avait été une des rares actrices que les triomphes de Lucinde, son ancienne camarade, n'eussent pas animées d'une implacable haine ; et pourtant la vie ne lui avait guère été propice! Entrée toute jeune à la Comédie, en qualité de pensionnaire, elle s'y était toujours vue mise

à l'index, tenue à l'écart, sans doute parce qu elle ne consentit jamais à dérober, sous un triple voile d'hypocrisie, les faiblesses de son cœur; et malgré son rare talent de tragédienne, fougueuse, convaincue, admirable, elle n'avait jamais pu triompher que dans ses tournées, ou durant des échappées en d'autres théâtres. Mais un aveugle et faux attachement à ce qu'elle appelait l'Art l'avait toujours retenue, empêchée de secouer sa chaîne, de chercher en des Maisons moins formalistes les succès qui lui étaient dus. Toute sa vie, elle s'était résignée à ses maigres feux, à son obscure dépendance, espérant toujours une création qui forcerait pour elle les suffrages du Comité et lui vaudrait enfin le Sociétariat, la couronne convoitée... Après vingt ans de lutte, pour vivre, elle avait dû se résigner à s'exhiber en de fatigantes caravanes à travers les théâtres des banlieues et des quartiers excentriques, et c'est là qu'à force de dégoût, de fatigue, suites, sans doute, d'une trop insoucieuse jeunesse, elle avait succombé, frappée à son poste, jetée bas, pour traîner quelques mois peut-être une agonie pénible, ignorée.

En une seconde, Lucinde revit toute cette exis-

tence ; en une seconde, lui revinrent à l'esprit toutes les rancœurs qu'elle avait amassées contre les coqs et les perruches du Saint Temple qui, choqués en leur invincible amour du décorum et leur insatiable boulimie de gain par la franchise d'allures et l'insolente fortune de Lucinde, l'avaient toujours accablée d'un hautain mépris ; plusieurs fois déjà elle avait songé à s'imposer à eux pour leur payer d'un coup, en plaisantes humiliations, les dédains ridicules qu'ils lui avaient toujours témoignés; elle n'avait pas eu le temps de s'en occuper; mais devant cet écrasement d'Arma, tuée, — Lucinde le sentait bien — par la quarantaine interminable que la Comédie lui faisait subir, son caprice se changea en résolution ferme, elle décida immédiatement qu'elle irait au cœur même de la place, se venger elle-même et venger son amie.

— Vite, qu'on attelle ! dit-elle à la soubrette qui avait répondu à sa sonnerie; puis au duc, tout ébahi de ses brusques mouvements :

— Mon bon, avani deux mois je veux être à la Comédie !

L'altesse en resta muette un instant, si souvent elle avait entendu Lucinde exhaler en d'ironiques

cinglées tout le mépris que lui inspirait la Maison sacrée, confite en morgue hypocrite, plus jalouse de sa vertueuse réputation et de ses gros bénéfices que de son renom artistique.

— C'est une folie ! s'écria-t-il enfin.

— Possible, mon ami, mais cette folie m'est chère, et c'est encore vous qui me ferez avoir satisfaction !

— Moi!... et que puis-je?...

— Tout ! . .. sinon sur les cabotins du comité, du moins sur ceux qui peuvent les décorer, les ministres ! Oh ! je connais votre secrète influence!... Et puis, vous savez bien que le directeur ne rêve que palmes vertes !...

Le duc eût, sans doute, répliqué, lutté encore ; mais la voiture était attelée, et Lucinde, habillée en un tour de main, s'enfuit, courant au chevet d'Amra.

— Je vais voir si je puis lui être bonne à quelques chose. Elle doit être bien seule, la pauvre fille!...

Bien seule, en effet; seule, avec une vieille mère, toute tassée, rabougrie sous les successifs coups du sort, grognant sans cesse, ruminant à part soi une rage sourde de vieille femme bornée,

et tournant, avec une activité fébrile, autour du lit où sa fille était étendue sans mouvement.

Lucinde fut reçue comme un messie en cette maison où, malgré l'attristante richesse de quelques bibelots offerts, les ors faux de quelques couronnes recueillies en province, une longue misère criait, partout.

Elle y apportait mieux que sa présence, de l'argent, du bien-être, qui le plus souvent avait fait défaut à la paralytique.

Chaque matin, elle revint, et elle fut toujours beule en ce pèlerinage au chevet d'une mourante, malgré que la presse eût versé de longues lignes éplorées sur Amra vaincue, et que, à la Comédie même, au foyer, on eût, trois soirs de suite, causé tout bas en signe de deuil.

Le duc, cependant, s'employait de tout son pouvoir à la faire engager à la Maison Sacrée. Il avait bien essayé de résister un moment, espérant que le caprice passerait, serait oublié; mais Lucinde lui avait tôt rappelé son désir et de façon à ce qu'il ne se dérobât plus.

Huit jours après sa première déclaration, elle se montra soudain rebelle à toute caresse, refusa ■même au duc le baiser de ses lèvres où il aimait

tant à frotter ses blanches moustaches ; et, comme il s'étonnait, avec la contrition d'un chien battu :

— Mon cher, c'est votre faute ! pourquoi me refuser ce que je vous demande. Je veux entrer à la Comédie, moi! vous ne voulez pas, tant pis! Mais alors, adieu plaisir, vendanges sont faites.

Et il avait bien fallu que le duc cédât.

Du reste, il ne rencontra pas trop de résistance ; un engagement de pensionnaire n'est pas chose si solennelle qu'une nomination de sociétaire ; l'administrateur et, par suite, le ministère, ont, en cette matière, une assez large influence ; le duc pouvait beaucoup sur l'un par sa qualité de chef du parti des princes à l'Institut ; sur l'autre, par son titreT la sympathie qu'il inspirait même aux plus ardents ennemis du parti politique dont il eût pu être le véritable chef. En outre, il n'eut, au Cercle Royal dont il faisait partie, qu'à formuler son désir pour créer un courant d'opinion en faveur de Lucinde, courant dent la Comédie devait tenir compte, si elle ne voulait pas voir s'éloigner les abonnés les plus cossus, les plus décoratifs.

Lucinde fût donc engagée ; mais la chose resta secrète d'abord, car on craignait la colère de cesdames.

Et, en effet, quand le fait s'ébruita, ce fut un toile d'indignation, d'abord dans la Maison même, puis dans ces journaux dévotieux qui prennent leurs inspirations chez les étoiles de théâtre, comme la presse allemande prend les siennes au bureau des reptiles.

Un chroniqueur obscur .Bérard,menale branle ; il venait à peine, depuis un an ou deux, d'émerger des bas-fonds du « chien crevé » où il avait croupi longtemps, et il avait réussi à se faire une réputation d'assommeur, à force de cogner à droite et à gauche sur de pauvres êtres qui n'en pouvaient mais.

Sans talent, sans esprit, il donnait de furieux coups de gueule, comme un ours aveugle ; et au lieu, ainsi qu'il l'eût mérité, de lui rire au nez, on s'était mis à le craindre, tant on était depuis longtemps déshabitué de ce journalisme de charretier en colère.

Déjà, il avait eu occasion de s'attaquer à Lucinde, lui avait consacré un article, où sous ce titre La Goule, il la vouait aux gémonies ; et il reprit cet article, l'amplifia, le paraphrasa, laissant vaniteusement transparaître qu'il parlait de Lucinde en toute connaissance de cause ; il nia

tout, le talent, la beauté, même l'amoureux génie de l'actrice ; chaque jour, il la salua soit d'un article ordurier, soit d'un écho fielleux dont se gargarisaient les bons apôtres de la Maison Sainte; et il s'appesantit enfin sur une méchanceté laborieusement conçue, grossièrement mise au jour, dont le parfum de Lucinde et son haleine faisaient tous les frais.-

Elle en rit de tout cœur :

— Ah! qu'il est gai, disait-elle, ce critique musical qui ne sait pas distinguer une cavatine d'un oratorio. Il s'est fait wagnérien parce qu'il est allé une fois jusqu'aux bords du Rhin ; et il parle de propreté, parce qu'il a entendu dire que l'eau pouvait servir à se laver.

Quant vint son premier début, qu'on ne pouvait éternellement retarder, une cabale s'était formée contre elle ; dès son entrée en scène, elle fut saluée par une bouffée de froid, des mines subitement renfrognées, des lippes hoqueteuses, même quelques brusques sorties, en plein acte.

Elle n'en joua pas moins avec tout son sangfroid, força même les applaudissements, fit écouter une petite pochade habituellement débitée devant les fauteuils vides.

COMMENT ON DEVIENT PENSIONNAIRE 6g

Mais ce fut dès lors entre elle et ses nouveaux camarades une lutte sans trêve ni merci, où les coup d'épingle des femmes ne cessaient un instant que pour faire place aux goujateries des hommes, spécialement aux brutales tentatives de Spire.

Elle en riait ; elle se sentait vivre en cette atmosphère de bataille, persuadée qu'elle finirait toujours par être la plus forte ; elle se découvrait un tempérament fait pour la lutte et elle éprouvait une jouissance intense à répondre à toutes les petites attaques, à toutes les viles médisances, par quelque fête somptueuse, quelque folie royale, — la plus piquante réponse qu'elle pût faire à ses envieuses ennemies.

Son second début semblait renvoyé aux calendes grecques. Elle ne demandait même pas à le faire, affectant, maintenant qu'elle était dans la position, de paraître n'y point tenir.

Mais elle se préparait à frapper un grand coup, attendant seulement l'occasion propice.

Le jour où Amra mourut, après des mois de souffrances, la vue de son agonie décida complètement Lucinde ; elle était sûre que la cérémonie funèbre donnerait à la Maison l'occasion d'une

démonstration hypocrite ; les cabotins y paraî traient dans tout l'éclat de leur gloire, de leur dignité officiellement affichée, reconnue même par l'Église ; elle voulut mettre un peu d'amertume dans cette joie ; la veille même de l'enterrement, pendant l'entr'acte d'une première, elle annonça bien haut qu'elle posait sa candidature au Sociétariat et prétendait être nommée à la prochaine élection ; et, tandis qu'au Foyer se déchaînait la tempête soulevée par cette nouvelle, elle disait au duc assis à ses côtés :

— Il en est est quelques-unes que la fureur empêchera de dormir cette nuit!...

— Prenez garde qu'elle ne vous le fassent payer cher!

— Peuh!... nous verrons bien.

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