L'OPINION D'UNE ALTESSE ROYALE
— Quand vous aurez fini de me regarder ! Eh bien... Est-ce que vous prenez mon signalement de crainte de m'égarer un de ces jours?... Voulez-vous voir mon passe-port?...
Le duc, sans répondre, s'arracha brusquement à sa contemplation, se pencha vers Lucinde toujours couchée et, dans l'entre-deux des seins, mit un long baiser.
Quand il se releva, une tache rose, humide, marquait la place où il avait posé ses lèvres, goulûment ; et Lucinde riait de tout son cœur, d'un rire qui faisait frissonner sa chair blanche.
— Voyons! finissez! je vais tout à l'heure vous prendre pour un potache !...
Le duc fit un geste vague, de regret :
— Hélas !... mais vous savez bien que le plai-
sir des yeux et des lèvres, c'est à peu près tout ce qui m'est encore" permis !...
Lucinde, cette fois, se redressa, jeta les bras au cou du vieux prince, l'enveloppa d'une caresse serpentine, lui rendit longuement son baiser de tout à l'heure et puis, à l'oreille, tout doucement, lui murmura :
— Chut ! vous vous calomniez ! . . .
Lucinde n'avait jamais traité ce vieillard comme ses autres banquiers. Elle lui gardait une vague reconnaissance de leurs premières rencontres, persuadée de p'us en plus, à mesure que les événements s'éloignaient, qu'elle avait couru un réel danger, et que le duc l'avait véritablement sauvée. Et puis, malgré son cynisme et son affectation, rare chez les filles, de démocratie, elle était secrètement flattée de l'indéniable supériorité du duc, dont la distinction princière, l'esprit très fin, très cultivé, original même, et le goût très sûr justifiaient largement, quoi qu'en dissent les faiseurs de nouvelles à la main, la place parmi les Immortels. De le voir si soumis, si englué d'elle,
— toujours prêt à mettre de côté toute étiquette,
— lui qui, seul, jetait quelque éclat sur sa famille en décadence, cette branche cadette avaricieuse,
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ridicule, couarde, elle se sentait très fière.
Elle lui était, en esprit, fidèle depuis des années, ne cherchant plus au dehors que de courtes satisfactions de curiosité, ou les sommes nécessaires à faire face à telle fantaisie ruineuse qu'elle répugnait à avouer à son amant ; et elle gardait une réelle affection à ce grand seigneur à qui, en toute conscience, elle devait le couronnement de son éducation, d'être véritablement, quand elle voulait, une grande dame digne du siècle passé, du siècle de la fine galanterie et de la haute politesse.
Elle en était arrivée à ce point, dans le lent refroidissement des sens, qu'elle lui aurait volontiers, s'il l'eût demandé, sacrifié ses dernières et rares velléités d'indépendance. Mais il la laissait très libre, ne lui faisait jamais nul reproche, traitant fort impertinemment les choses d'amour de « bagatelle pour quoi il est nécessaired'ètredeux » ; et cette impertinence avait, aux yeux de Lucinde, un grand charme, d'autant plus que, depuis longtemps, elle avait su découvrir combien il restait de vigueur en cette enveloppe vieillie seulement d'aspect et qu'elle prenait plaisir à faire vibrer sous l'appel savant de son irrésistible lascivité.
Elle lui disait souvent :
— Ma foi, depuis vous, je crois à la fameuse légende de Balzac sur son monsieur de Bonnechose.
Mais il répondait, très modeste :
— Peuli! vous êtes l'unique auteur du miracle!...
... Elle se leva enfin, rejeta d'un tour de main ses cheveux en arrière, s'en fut devant une merveilleuse psyché, et laissa glisser jusqu'à terre son dernier vêtement, tandis qu'elle se cambrait un peu, marbre vivant, au milieu des marbres moins purs qu'elle même qui l'entouraient.
Ainsi vue, dans cette chambre pareille à un temple de l'Amour voluptueux, on l'eût prise pour une mouvante statue du Plaisir; ses cheveux châtain clair, où, par moments, s'allumaient des reflets d'or, s'épandaient en ondes épaisses sur ses épaules, descendaient en cascades jusqu'à sa croupe blanche, s'égaraient sur ses seins écartésr qui pointaient à droite et à gauche le strabisme de leurs yeux roses, — mantille royale sous qui son visage s'irradiait! Un sourire entrouvrait ses lèvres, laissait voir, sous la pulpe sanglante, la blancheur des dents, où, vers la gauche, une petite la-
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cune dessinait une niche à baisers. Sous l'abaissement des paupières bleutées, son regard coulait vers son image entière ; et, entre l'arc double des cils, ses narines se dilataient, comme si, ellemême, elle se fût abîmée dans la contemplation de sa beauté victorieuse, grisée du fauve parfum issant des cassolettes que ses bras, relevés, laissaient voir.
Le duc, près d'elle, — maintenant renversé en un fauteuil bas, — regardait aussi , s'arrêtait alternativement au recto que lui montrait la psyché, puis au verso qui vivait devant lui.
Il questionna :
— Ça! seriez-vous amoureuse de vous-même, ce matin ?
Elle secoua la tête, nonchalamment, de l'air dont elle eût dit : — On le serait à moins! Puis :
— Je me demande si, bâtie comme ça, je suis encore sûre d'arriver à ce que je veux, sans trop de peine.
— Que vous manque-t-il donc?
— Rien!... mais vous savez mon caprice : je veux être nommée Sociétaire, et comme il me déplairait de vous obliger à vous frotter à toutes ces queues-rouges dont ma nomination dépend,
je me demande si je suffirai pour leur forcer la main.
Le duc persiffla :
— Méfiez-vous, ma chère. Ces gens ont des mœurs... maritimes. Ils sont parfaitement capables d'accepter vos faveurs, et de ne rien vous donner en retour!
— Pas de ça. C'est eux qui n'auront rien. Et quand je les aurai tous mis dans l'état de petits roquets au printemps, le diable m'emporte s'ils me refusent quelque chose ! Croyez-vous qu'en trois mois, j'y parvienne?
— Oui, mais de la prudence !...
Elle haussa les épaules, un instant encore contempla la molle harmonie de ses formes, les frissons lassés de sa peau un peu détendue par la quarantaine et fit enfin un geste pour reprendre son peignoir.
Le duc la prévint, s'agenouilla pour la chausser de mules cendrillonesques. Lucinde, alors, alluma une cigarette, et s'entourant de fumée, vagua par la chambre, sous l'œil de son amant.
Celui-ci reprit la conversation :
— C'est donc sérieux, tout à fait, ce nouveau caprice?... Vous avouerez au moins que celui-là
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vous est venu d'assez singulière façon, au reçu de la lettre de part de cette pauvre Arara!...
— Vous savez bien que c'est pour venger la pauvre fille que je veux m'imposer à toutes ces hypocrites bégueules du comité.
— A quoi bon !
— A quoi bon ?... Mais parce que ça m'amuse de les humilier de mon voisinage, moi dont la fortune et la franchise ont toujours fait le désespoir et la fureur de leur médiocrité teintée de vertu.
— )Ia foi, ma chère, à votre aise! Mais je ne m'explique pas quel plaisir vous pouvez prendre à cela. D'autant plus qu'il vous en coûtera non seulement beaucoup de peine, beaucoup de sourires, et plus même peut-être, mais encore toute votre indépendance! Etpourquoi? Pour vous venger de petites attaques, de petites haines qui font
plus de mal à vos ennemies qu'à vous-mêmes
Que voilà bien les femmes! Llles ne se doutent pas que, neuf fois sur dix, elles sont les premières à souffrir de leurs vengeances !
Lucinde, étendue sur une chaise longue, fumait d'un mouvement régulier, tout en balançant sa mule du bout des orteils. Le duc continua, s'é-
chauffant petit à petit, démolissant avec une âpreté que bien peu lui eussent soupçonnée, la Maison Sacrée.
— En somme, posons nettement la question ! Vous avez du talent, vous le savez, car vous êtes bien trop intelligente pour être modeste. J'affirme, moi, que vous avez beaucoup plus de talent que toutes les poseuses de la Comédie. Vous vous êtes fait, en outre, une réputation d'originalité, méritée certes, et qui, j'en suis sûr, vous est chère. Or, tout cela, vous allez le sacrifier d'un seul coup» car, vous le savez bien, en entrant à la Comédie, vous rentrez dans le rang, vous vous noyez dans a masse des médiocrités ; et vous n'en tirerez même pas, comme on le pourraitpenser, le bénéfice du repoussoir, parce qu'elles sauront bien, quand elles vous tiendront, vous mettre à l'écart, vous condamner à l'obscurité, au silence, grâce à la tyrannie des règlements, du droit d'ancienneté et de la belle formule inventée pour déguiser leur nullité vaniteuse: pas d'étoiles! pas de vedettes! tout pour l'ensemble!... Ceci même prouve leur stupidité ; si elles étaient adroites, au lieu de vous repousser, elles vous attireraient, vous faciliteraient le chemin, afin de pouvoir à
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Taise vous mettre sous le boisseau. Mais passons... Quel bénéfice, quelle gloire, je vous prie, recueillerez-vous de votre intrusion dans cette maison que Racine, dans sa tombe, a dû renier depuis longtemps?... Vous savez bien que c'est la maison Dubois de l'Art: tout ce qui est malade d'orgueil injustifié, d'impuissance inavouable, tout ce qui a soif de bourgeoise honorabilité se donne rendez -vous en ce phalanstère!...
On raille l'Académie, et on a raison, par ma foi, eh bien, ma chère, la Comédie, c'est l'Académie des cabotins, une 6e section de l'Institut, bien plus que les autres soumise aux petitesses du népotisme, aux jalousies basses, à la haine de tout ce qui est talent réel, originalité créatrice... Ah! le bon temps qu'était, pour les Comédiens, le siècle passé: certes, on les traitait un peu en amuseurs mécaniques, on les méprisait profondément, on leur refusait la terre sainte; mais tout cela n'était-il pas nécessaire pour justifier qu'on les supportât, qu'on acceptât leur orgueil ridicule, leurs prétentions et leur fortune?... Aujourd'hui, les cabotins sont des hommes comme les autres!... Soit, mais alors qu'on les traite comme tels, et qu'on ne les laisse pas faire les paons sans leur
rappeler que leur plumage est d'emprunt! Aie contredirez-vous si j'affirme qu'ils n'ont d autre idéal que le rapetissement de l'Art au niveau de leurs petits intérêts, de leur plate vanité? Pourquoi, chez eux, les jeunes sont-ils toujours tenus à l'écart ? sinon pour qu'ils ne puissent se former, apprendre leur métier, et pour qu'ils fassent reg-retier leurs aînés, une fois ceux-ci disparus. Xous avons, aujourd'hui, je ne sais quelle Nicole. Eh bien, tout le monde n'est-il pas d'accord pour reconnaître que cette Nicole fait regretter celle qui l'a précédée, laquelle à son tour faisait regretter sa devancière: Ainsi, de tous les emplois, sans compter ceux qui sont toujours vacants, parce qu'ils éclipseraient tous les autres! Celui de grand premier rôle féminin par exemple, qui vous conviendrait à merveille, et qu'on ne vous donnera pas, parce que vous le rempliriez trop bien et mettriez toutes vos camarades au rang de comparses ! Ces potentats par la grâce du décret de Moscou ont-ils une seule fois ouvert leurs rangs à ceux que l'opinion publique désignait? Ont-ils été chercher Frederick, ont-ils su garder Amra ?.. . Non, ils ont le Conservatoire, où ils s'approvisionnent constamment d'humbles perroquets, respec-
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tueux de la tradition, reproduisant de leur mieux le geste, la voix, les tics mêmes des professeurs ; et ça leur suffit. Si, parfois, ils appellent à eux quelque réputation naissante, c'est pour l'absorber, pour être sûre qu'elle ne leur fera pas une concurrence victorieuse, pour l'étouffer sous les baillons de leur discipline!... Je ne parle que pour mémoire de leur attitude avec les auteurs, de leurs jugements littéraires que M. Prudhomme envierait ! Et je vous demande, de bonne foi, ma chère, quel plaisir vous aurez à vous enrégimenter dans ce bataillon d'invalides?
— Bah ! fit Lucinde, en lançant vers le plafond une bouffée de fumée, quand j'en aurai assez, je donnerai ma démission !
Et, raillant un peu :
— Mais laissez-moi vous faire compliment, mon cher. Quand vous vous mettez à éreinter quelqu'un, c'est plaisir à vous entendre! Vous eussiez été un merveilleux chroniqueur, si le hasard ne vous avait joué le tour de vous faire naître prince et millionnaire !
Elle se leva, courut à une fenêtre qu'elle ouvrit et regarda la rue, par les interstices des jalousies.
Le duc fit ce geste vague de l'homme vaincu, qui plie devant l'entêtement d'un adversaire ; il rejoignit Lucinde, lui passa un bras autour de la taille, et se mit à faire voltiger du souffle les frisons qui nimbaient sa nuque.
— Restez donc tranquille ! fit Lucinde, impatientée.
Il continua son petit jeu qui paraissait l'amuser énormément.
— Vous êtes assommant, à la fin ! reprit-elle. Il n'en tint nul compte. Elle se fâcha.
— Vous voyez bien qu'il passe un enterrement. Tenez-vous un peu!
Puis, plus calme :
— Ça me fait songer que midi approche. Il est temps de m'habiller pour aller au service de la pauvre Amra.
Toute la Comédie avait tenu à assister aux obsèques d'Amra. Et depuis le jour où on avait appris la mort de la malheureuse actrice ce n'était qu'un cri dans le monde agenouillé devant les dieux de la rampe :
— Pauvre fille! La voilà qui meurt juste au moment où elle avait conquis sa place, où le sociétariat lui tendait les bras.
Ainsi étaient oubliées les critiques souvent formulées sur la mise à l'écart de la tragédienne méconnue : ce n'était pas la Comédie, c'était le sort qui avait tout fait.
La morte habitait au fond des Batignolles, près du chemin de fer de l'Ouest, un logement où tout le jour, les bibelots, les meubles, les murailles tremblaient, secoués par l'ouragan des trains.
Le service devait avoir lieu dans l'église du quartier; et dès le matin, cette solennité de l'Art
— la caravane de toutes les sommités du théâtre,
— avait attiré une foule badaude dans les rues mal pavées, étroites, peu fréquentées des voitures, qui font de la région une sorte de province en plein Paris, cancanière, mesquine, pleine d'employés pauvrets et de vagues rentiers.
Ces messieurs et ces dames furent exacts : à midi, le cortège se mettait en marche.
En tête, dans un fiacre misérable, des prêtres en surplis et des enfants de chœur; en queue, défilé luxueux, les coupés, les landaux, les victorias des sociétaires et des pensionnaires « arrivées » : au centre, derrière le corbillard dont la misère disparaissait sous les fleurs, un groupe clairsemé de parents, d'amis, de camarades fidèles ; puis, formant une masse compacte, officielle
— tel un corps de l'Etat à une cérémonie publique, — toute la troupe de la Comédie, une cohorte serrée de tètes rasées, glabres, grotesques, sans le mensonge des fards, sous le jour brumeux.
Le ciel était gris, le sol, gras, semblait manquer sous les pieds qui patinaient péniblement; une bruine glacée tombait, pénétrante; mais
tout cela ne chassait pas des trottoirs, où ils formaient la haie, les curieux et les curieuses, venus en voisins, ridicules, avec des paniers sous le bras, des têtes sans chapeaux, des costumes « de commissions », tendant le cou à ce spectacle gra" tis, s'évertuant à mettre des noms sur ces visages glorieux qu'ils n'avaient vus — et rarement, au hasard des billets donnés — que sous le jour trompeur de la rampe.
Un plaisant, devant ce défilé, se fut rappelé la cérémonie du Bourgeois Gentilhomme avec les saluts caractéristiques de chacun des comédiens, ou mieux, telle scène du roman comique, la parade ambulante à travers une ville de province, avec, pour éveiller les curiosités, le mystère d'un étalage funèbre, enseigne vivante d'un gros mélodrame.
Mais tout le monde des spectateurs était respectueux, plein de componction, fier s'il pouvait reconnaître l'un de ces princes du théâtre :
— Tiens! voilà Samson !
— Mais non ! il est mort, c'est son successeur, chose, vous savez bien...
Et ce qui mettait le comble à l'admiration de la foule, c'était de voir sur toutes ces poitrines
cambrées, sur toutes ces redingotes correctes de chefs de bureaux bien appointés, une orgueilleuse floraison de signes honorifiques.
Pas un d'eux qui ne fût décoré, chevalier de quelque chose : ceux-ci, les vieux, la boutonnière saignante du ruban de la Légion d'honneur ; ceux-là, timbrés de violet, officiers d'Académie ou de l'Instruction publique ; d'autres, plus jeunes, fleuris d'ordres étrangers, conquis en de lointaines tournées; ce beau gars, à la poigne de garçon d'abattoir, marqué en tricolore, comme un sergent de ville, d'un ruban de sauvetage ; et celui-ci, à grimaçante figure de pître, avec la modestie d'un liseré jaune de médaille militaire.
Même, des femmes avaient sur la poitrine des rosettes épiscopales; et c'était là encore une source d'étonnements parmi les curieux :
— Oh ! regardez donc, des dames qui ont le ruban violet. Comme c'est beau, ça!
Un seul, très vieux, tout chauve, la face gâteuse, n'arborait nulle décoration ; mais il avait illuminé sa boutonnière d'une immortelle rouge, comme à un enterrement anticlérial, — protestation contre l'oubli dont il se plaignait, ou subterfuge destiné à tromper les yeux de myope, à le
mettre au rang de ses camarades plus heureux?
Et ils marchaient, avec une gravité de fonction- Inaires, des tristesses de circonstance, profondes (comme la perte dont l'Art dramatique saignait.
Devant l'église, il y eut un arrêt pendant qu'on levait la bière; les voitures inondèrent la petite place, se rangèrent devant les trottoirs, avec des piaffements de chevaux, des cliquetis argentins de gourmettes secouées ; les piétons se tassèrent km moment devant la grille, confondus, échangeant de rapides, basses paroles ; puis, ils suivirent le cercueil, que quatre hommes glissaient par une porte latérale vers une chapelle des bas côtés.
L'entrée étroite obligeait les assistants de ne passer qu'un à un; les Comédiens, soigneusement, observèrent la hiérarchie de l'âge et de l'ancienneté ; et ce fut alors un singulier mirage, comme si un même groupe de figurants eût passé et repassé trois fois sur la scène.
Trois fois, on revit le même Géronte, le même Alceste, le même Philinte, le même Valère, le même Crispin disparaître derrière la porte capitonnée comme derrière une trappe de féerie ; trois fois repassèrent les mêmes yeux spirituels
ou hautains, les mêmes nez orgueilleux ou comiques, les mêmes rictus trag-iques ou moqueurs, les mêmes torses voûtés ou cambrés ; trois fois, ce furent les mêmes démarches, les mên es gestes, les mêmes tics; — tant les doublures et les sous-doublures, les cadets et les benjamins s'étaient ingéniés et avaient réussi à copier, à singer les chefs d'emplois, les aines, les Maîtres.
A la première fournée, on reconnaissait les fi gures souvent vues aux vitrines des pholographes ; mais la seconde fournée apparaissait comme une photographie vivante de la première ; et la troisième était tout le portrait de la première et delà deuxième ; même, un quatrième groupe se dessinait, à l'état embryonnaire, il est vrai, comprenant seulement les rôles dont les titulaires avaient mis plus d'àpreté à imposer leurs disciples chéris, jeune réserve prête à remplir les vides futurs.
Et c'était, cette quadruple incarnation, la vivante caractéristique du comédien moderne dont tout l'Art se réchauffe à cet unique soleil : la tra ditiori !...
... La cérémonie avait lieu dans une chapelle des bas côtés ; très vite, les prêtres expédiaient
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la messe peu payée, marmottaient les prières, semblant appeler sur ce cadavre une miséricorde de seconde qualité, l'autre çtant réservée à des trépassés plus opulents.
A droite, dans le gouffre sombre de la nef principale, quelques dévots agenouillés rassasiaient leurs yeux de la vue de tous ces comédiens ; et, près de la richesse entrevue du maître autel, le cercueil d'Amra semblait très pauvre, avec sa maigre draperie et ses cierges falots.
Des fleurs, pourtant, le couvraient tout entier presque ; deux couronnes même attiraient les regards par leur somptuosicé et leurs dédicaces pompeuses ; l'une, toute en violettes, portait, en violettes plus pâles :