L'ENTREMETTEUSE DE CES DAMES
commanda, pour lui tout seul, un repas gargantuesque, arrosé de trois bouteilles d'un bordeaux qui faisait la réputation de la maison.
A neuf heures, il était rassasié, presque gavé, et complètement gris.
Comme il ne savait que faire jusqu'à l'heure de son rendez-vous, il lui vint l'idée d'aller en attendant — machiavélisme dont il se sentit très fier • - voir Zézette au théâtre et de jouer avec elle comme le chat avec la souris, c'est-à-dire de lui faire entendre, en des phrases à double sens qu'il espérait trouver, qu'un grand événement se préparait pour elle.
La course en voiture l'acheva.
Il titubait presque en montant l'escalier du fo)Ter ; et, dès qu'elle le vit, Zézette, devant son teint flamboyant et ses yeux vagues, s'écria :
— Mais vous êtes ivre, mon cher!
11 voulut protester ; sa parole pâteuse ne faisait que confirmer les soupçons de Zézette.
— Vous n'êtes pas honteux?... Vous disparaissez pendant trois jours, et vous revenez gris comme un Polonais ! çà, qu'avez-vous fait pendant ce temps-là.
Il put à peine articuler :
— Très... très... occupé... ma chère... mande pardon !
Elle revint à la douceur :
— Vous ne pouvez pas vous en aller dans cet état-là, sans ça, je vous mettrais bien à la porte ! Mais, comme il pourrait y avoir du scandale, si on vous voyait ainsi, vous allez venir dans ma loge, où on vous donnera un calmant pendant que je serai absente !... et tachez d'être plus convenable au prochain entr'acte.
Elle le confia à son habilleuse, en lui recommandant de le soigmer ; puis, avant de le quitter, elle le prit par le cou, le baisa maternellement au front, et, avec un accent d'une vérité admirable :
— Grand enfant !... Il faut bien vous pardonner quand on sait comme s'est passée votre jeunesse !
Ea Roche avait l'ivresse tout particulièrement tendre. Cette douceur, cette mansuétude l'émurent jusqu'aux larmes. De grosses gouttes se mirent à couler de ses yeux, interminablement, larmes d'ivrogne qu'il n'avait même pas la force de sécher et qui venaient tacher le plastron de sa chemise.
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Devant ses yeux obscurcis la loge prenait petit à petit un aspect tout nouveau : il lui semblait que les étoiles peintes sur l'azur du plafond, s'éloignaient, jusqu'à la voûte du ciel, dont cet azur n'était qu'un reflet. Les tentures, très pâles, lui paraissaient toutes blanches ; et les lumières électriques rappelaient à son cerveau déséquilibré cent histoires de lampes célestes dont les vieilles dévotes avaient bercé sa jeunesse. Il se croyait littéralement transporté en un coin du Paradis, et il y voyait — marquée devant la table de toilette — la place d'un ange, Zézette.
Il se dressa, se frappa fébrilement la poitrine, cria, pour lui tout seul:
— Je suis un monstre ! et retomba écrasé, dans un fauteuil.
Quand Zézette rentra, il s'éveilla comme d'un rêve. Il n'était plus gris ; mais la conviction qui était entrée dans son esprit pendant son ivresse, y était restée profondément ancrée.
Il se précipita aux pieds de l'actrice étonnée, et, embrassant ses genoux, baisant sa robe, baignant le tapis de larmes nouvelles :
— Oh ! pardon !... pardon !... cria-t-il.
— Mais je vous ai dit tout à l'heure que je
ié
vous pardonnais, mon ami, à quoi bon revenir là-dessus.
— Oh ! ce n'est pas de mon... inconvenance qu'il s'agit. Je suis bien plus coupable que vous croyez : et j'ai bien besoin de pardon !... Mais vous allez me repousser comme un criminel, vous ne voudrez plus jamais me revoir.
— Mon Dieu, qu'y a-t-il donc?
— Il y a que je suis le dernier des lâches, un monstre d'infamie, que je vous ai insultée, vous, la plus pure, la plus belle, comme je n'aurais pas insulté peut-être la dernière des filles!... Il y a que...
Et, en sanglotant, il lui dit tout : comme les injures de Lucinde l'avaient frappé, ses doutes, ses angoisses, ses hésitations et puis son infâme démarche.
— Mais maintenant, je vois bien qu'on m'a trompé !... Comment ne l'ai-je pas deviné tout de suite!... Cette chambre qu'on m'a montrée, toute noire, toute sombre, n'est-elle pas bien préparée pour la plus vile des comédies?... Et j'ai pu un instant m'arrêter à cette horrible idée! Oh! que faire pour que vous me pardonniez jamais?
Elle eut un adorable sourire de martyre résignée .
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— Enfant!... Croyez-vous que je ne m'attendais pas à ces doutes, à ces calomnies. Xe savezvous pas que nous y sommes habituées, nous autres artistes !... Tenez, j'aime encore mieux que cela soit arrivé maintenant, puisque cela devait arriver un jour, qu'après notre union. Et voulezvous que je vous dise le moyen de fermer à jamais la porte à ces infamies? eh bien, concluons notre mariage le plus tôt possible; personne n'osera plus dire que la marquise de la Roche Bel val est une cliente de la Duchesse.
— Oui, oui, vous avez raison, je partirai demain pour obtenir le consentement de ma mère.
Elle se pencha vers lui, le baisa une fois encore au front, et tout doucement, comme une vierge naïve, murmura:
— Je vous aime !
— Je vous aime ! repéta le marquis, et il s'endormit avec un ronflement.
... Zézette commença sa toilette. Mais la vue de sa jupe fripée lui arracha une exclamation de colère :
— L'imbécile ! il est capable de m 'avoir perdu mon costume, avec ses larmes de poivrot !
Dans la grande salle aux quatre fenêtres répandant à flot un jour assez vif, le Comité de lecture, au grand complet, siégeait avec des airs d'aréopage ou de tribunal de la Sainte Inquisition.
Le bruit des voitures roulant dans la rue de Richelieu et des innombrables omnibus se croisant sur la place n'arrivait que pareil à un murmure lointain, absolument insuffisant pour apporter le moindre trouble dans les importantes délibérations de cette assemblée de rois de théâtre.
Un grand calme régnait dans l'atmosphère de la pièce; Musset lui-même, dont le portrait est accroché à l'un des murs, semblait prendre un visage renfrogné.
On sentait que quelque chose de grave s'allait
passer là ; et, en effet, le Comité était réuni pour entendre la lecture d'une comédie en trois actes et en prose de M. Maurice Bouchu.
... Une table énorme: à une extrémité, le tribunal, c'est-à-dire le Comité, groupé autour de l'Administrateur en chef, tout guilleret depuis sa récente élection à l'Académie.
A l'autre bout, seul avec son manuscrit, l'auteur, plus gras, plus glabre, et plus bénisseur que jamais.
Puis, sur un large canapé, quelques sociétaires qui, redoutant la fatigue d'une séance passée sur une chaise, s'accoudent, s'étendent, se vautrent au gré de leurs caprices ou de leurs rhumatismes, afin de passer le temps le plus commodément possible.
Sur la table, devant l'auteur, à côté des trois cahiers de papier blanc couverts d'une feuille bleue qui renferment les trois actes de sa pièce, un verre avec un vague rafraîchissement que lui a préparé l'huissier de l'administrateur.
Toutes les formalités préliminaires ont été remplies, il n'y a pas eu de temps perdu aux présentations, comme cela arrive le plus souvent lorsqu'il s'agit de débutants, — Bouchu étant depuis long-
temp> des familiers et des thuriféraires de tousces messieurs.
L'administrateur fait un signe, un imperceptible mouvement des lèvres ; Bouchu tousse, remue un instant la cuiller qui plonge dans son verre, tourne le premier feuillet bleu, et sourit:
— Madame de Beniis...
Un temps ; un coup d'œil circulaire ; un nouveau sourire.
— ... Comédie en trois actes... Premier acte... Et Bouchu, en trois indications brèves, précises, sentant l'homme du métier, et non le jeune auteur qui se croit obligé de préciser la couleur des tentures et le bois des meubles, explique la plantation, montre la scène, un salon plutôt bourgoisr avec un coin qui sent la jeune fille délicate, amoureuse des bibelots et des franfreluches, très parisienne d'extérieur, très pure au fond de l'âme — type connu.
Et il commence à lire les scènes d'exposition, sans insister, soulignant seulement quelques mots,, pressé d'arriver à la scène capitale du premier acte, celle où se noue l'action — toute neuve — qu'il se flatte d'avoir imaginée et solidement charpentée.
... Oui eût pu, à ce moment, jeter un regard [ dans le moi de Bouchu, l'eût vu empli d'un orgueil I immense, débordant d'un joie insensée, la joie de l'homme des bois qui, toute une nuit, a rampé sur le ventre en se dirigeant vers une petite lumière aperçue au loin et touche enfin à la tente hospitalière.
Il y avait vingt ans et plus, en effet, que Bouchu rampait, non sur le ventre, mais sur les genoux, vers la Comédie, cet asile de gloire, dont il considérait l'accès comme le couronnement de sa carrière.
Il avait débuté lui-même en cabotinant en de bizarres cercles artistiques qui jouaient, devant les familles des artistes, des pièces dont on retranchait les scènes nécessitant des accessoires coûteux ; c'est là que s'était révélée sa vocation dramatique. Un jour, pour un anniversaire, il avait composé un à-propos auquel les applaudissements n'avaient pas manqué.
Ce jour-là, il se sentit l'étoffe d'un Molière ou d'un Shakespeare.
Cinq ans après il débutait au boulevard — mais tout au bout, près de la Bastille — par un livret d'opérette dont les sous-entendus plus obs-
cènes que grivois eurent le don de plaire aux Parisiens que Judic n'avait pas encore tout à fait blasés. Du premier coup, il s'offrit la joie des cent 1 représentations... Il se crut arrivé.
Il en dût rabattre ; ce premier succès ne lui ouvrit pas les portes des grandes officines ; il lui fallut, pendant quinze ans, se vouer aux plates flatteries du reportage théâtral afin de vivre et d'avoir de temps à autre le plaisir de faire jouer un lever de rideau en collaboration anonyme avec un directeur peu respectueux des prescriptions de la Société des auteurs, et jaloux de se réser^ ver la plus grosse part des dix pour cent de droits qu'il devait payer sur ses recettes quotidiennes.
Il avait tenu son rôle de flatteur en conscience, l'exagérant même, tant il avaitla monomanie du théâtre, l'amour animal de tout ce qui est convention, clinquant scénique, tant aussi convenaient à sa nature grasse et molle les bénédictions mielleuses, les homélies confites dans le sucre.
Mais il n'avait pas fait fausse route ; à pas lents, sans enfoncer les portes, sans casser les vitres, il était arrivé à cette situation de l'homme dont on attend une œuvre, dont on annonce les conceptions avant qu'elles soient écloses, dont on suit
anxieusement les créations depuis l'état fœtal jusqu'à l'épanouissement suprême.
Et, quand il eût mis la dernière main à sa Madame de Beniis commencée depuis trois ans, lorsqu'il se décida à en dire un mot à l'Administrateur, celui-ci l'accueillit comme un sauveur, lui ouvrit tout grands ses bras et la porte de la Maison :
— Mais, comment donc, cher ami, il y a longtemps que je vous attendais! Vous lirez quand vous voudrez.
Toutes les formalité auxquelles se heurtent les débutants ordinaires, les inconnus, ne furent qu'un jeu pour Bouchu ; on les escamota pour lui comme on eût fait pour un maître.
Et. un mois après qu'il avait offert sa pièce, il la lisait devant le Comité.
Bouchu lisait très convenablement, non pas avec le talent, la maîtrise d'Augier ou de Sardou, mais en homme ayant conscience de ce qu'il devait avoir de modestie devant ces maîtres de la diction qui allaient juger son œuvre.
Il faut dire qu'en malin, connaissant profondément la Maison, et les petits défauts de MM. les acteurs, Bouchu — peut-être était-il un faux
imbécile, cachait-il, sous sa naïveté voulue, une rouerie machiavélique — Bouchu avait eu le soin de faire de préalables visites à chacun des membres du Comité ; il leur avait expliqué longuement sa pièce, montré devance les beautés du rôle qu'il destinait à chacun, obtenu pour chaque personnage l'adhésion de celui qui l'incarnerait, tout cela pour éviter des méprises le jour de la lecture, les compétitions habituelles entre comédiens pour l'obtention des rôles les plus flatteurs, compétitions tranchées souvent, à la Comédie, au détriment de l'auteur.
Et, avec une habileté dont seul était capable, un flatteur de sa force, il lisait sa pièce comme les titulaires des rôles l'eussent jouée, donnant à chaque personnage l'intonation, les inflexions, les nuances, la voix même du comédien qui devait l'incarner.
Cette attention alla droit au cœur des membres de l'aréopage.
.... Dans les courts moments de silence, les intéressés échangaient entre eux quelques réflexions, à peine murmurées:
— Il lit bien.
— Beaucoup de goût.
— Il indique bien les nuances.
Bouchu lisait ces réflexions sur les lèvres de ses auditeurs : il continuait sans s'émouvoir, éprouvant à s'écouter, à revoir ses tirades les plus caressées, ses mots les mieux trouvés, une véritable jouissance qui l'imprégnait petit à petit de cette conviction que sa pièce serait reçue d'emblée, par acclamations.
De fait, ce qu"il avait trouvé était vraiment neuf!
Un jeune homme aimait une jeune fille. Celleci était fille d'un homme qui passait pour veuf, mais qui ne l'était pas. Car sa femme, une dévergondée, n'était pas morte mais l'avait abandonné pour aller faire la fête sous le nom de Mme de Bernis.
Or, le jeune homme, très riche, avant de s'éprendre de la jeune fille, avait mené la haute vie. et avait été un moment l'entreteneur connu et proclamé de cette Mme de Bernis.
La jeune fille apprenait en même temps l'infamie de sa mère, et les aventufes de son fiancé. — Drame. — Complications. — Menaces de suicide. — Désespoir du père. — Entrée de la mère, qui vient avouer que... sa fille n'est pas sa fille,
mais une enfant supposée qu'elle a fait passer pour sa fille dans le but de recueillir un héritage. — Mariage de la jeune fille. — Couvent pour la mère. — Exil du père, etc, etc...
Cette chose informe, que Bouchu croyait très moderne et très hardie, et qu'il avait traitée dans un ton qui eût fait la fortune de l'Ambigu, enthousiama le Comité ; dès le milieu du second acte, la réception était certaine.
La jeune fille disait au jeune homme :
— Vous avez aimé Mme de Bernis.
— Oh!... aimée...
— Enfin, comment dit-on cela, vous avez été, pardon, si je m'exprime mal, son... amant.
— C'est si vieux que je puis bien vous l'avouer.
— Eh bien ! monsieur, cette femme, c'est ma mère !
Il y eût, malgré la froideur affectée des comédiens, de véritables acclamations.
— Bravo! dirent quelques voix.
Et Mouron, le tragédien chevelu, qui avait à peine écouté jusque-là, une comédie ne l'intéressant guère, se leva, courut à Bouchu, lui serra les mains à les broyer, dans un de ces mouvements de joie enthousiaste dont il est coutumier.
AU COMITÉ DE LECTURE 28g
Dès lors, c'était fini. La lecture s'acheva en triomphe. Pour la forme seulement, on délibéra, tandis que Bouchu était reconduit dans le cabinet directorial, pour attendre l'arrêt.
On allait recevoir la pièce sans voter, lorsque Spire intervint :
— Tout cela est parfait, messieurs, la pièce nous va, nous voyons très bien qui d'entre nous jouera chaque rôle masculin et lui donnera le relief nécessaire ; nous voyons très bien aussi Zézette dans l'ingénue ; mais nous oublions une chose qui me paraît bien avoir son importance; qui est-ce qui tiendra Mme de Bernis ?... J'avoue que pour moi, je ne le vois pas.
— Mais, répondit Ostro, Bertal, c'est son emploi.
— Bertal, allons donc, vous n'y songez pas! Voyons, mon cher ami, rappelez-vous le rôle: il nous faut une dévoyée, mais une dévoyée qui soit une reine de l'élégance, de l'amour et de l'esprit : une dévoyée qui puisse, à l'occasion, devenir fougueuse de passion, bonne ou mauvaise ; songez que cette femme aime le fiancé de sa fille, qu'elle le poursuit, et qu'il faut arriver, au dernier moment, à une circonstance accessoire qui fasse
reparaître un instant dans son cœur le sentiment de l'honneur, pour qu'elle renonce à son amour infâme, et qu'elle avoue tout haut son crime!... Et vous pensez que Bertal aura l'envergure nécessaire!... Pas moi!... Elle jouerait bien une dévoyée qui continuerait de vivre dans son monde, sous le masque, elle ne vaudra rien dans cette femme devenue carrément une femme galante.
— En effet ! répondit Fortunio.
— Alors, que faire? à qui donner le rôle ? intervint l'administrateur.
— C'est ce qu'il faut chercher, reprit Spire.
— Mon Dieu, cela me paraît assez simple, intervint M. Ostro: Zézette est pourvue; Mme Spire également, puisqu'elle jouera l'amie; Foubert est trop vieille; Meunier trop jeune, et ce n'est pas son genre ; Labarre, il n'en faut point parler ; Bertal est écartée ; Dufour n'a rien de ce qu'il faut... Mais alors, qui? Je ne vois personne...
— Cependant, réfléchissez, messieurs ! dit encore l'administrateur. Si personne ne joue le rôle, nous ne pourrons monter la pièce ; or, cette pièce,
. nous la trouvons bonne ; nous sommes persuadés qu'elle aura du succès, qu'elle effacera le souvenir des deux ou trois malheurs que nous avons
eus avec nos dernières nouveautés... Eh bien, il n'est pas admissible que la Comédie se prive d'un succès faute d'une artiste pour tenir un rôle, elle qui a la première troupe du monde... Il nous faut quelqu'un à tout prix. Dussions-nous engager... Sarah Bernhardt!
— Ça, jamais ! répondirent plusieurs voix On se taisait. Une préoccupation était sur tous
les visages. On eut dit que chacun avait une proposition toute prête, mais qu'il n'osait la formuler. Le silence devenait pesant.
Tout à coup Faber se décida.
— Mais, il y a quelqu'un à qui nous ne pensons pas, et à qui le rôle conviendrait admirablement.
— Qui ça?
— Mais... Lucinde.
— C'est vrai ! acquiescèrent Fortunio, Pithou, Ostro.
Spire crut habile d'intervenir, de faire de l'opposition, afin de les amener à persister dans leur sentiment par pur esprit de contradiction :
— Y pensez-vous, messieurs? Et ces dames, que diront-elles. Elles qui nous ont fait promettre. . . Je sais bien qu'en Art ces choses-là n'ont aucune valeur. Mais, enfin, il y a une question de
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tenue, de bonne réputation, et vraiment, Lucinde...
Cette tirade hypocrite fut accueillie par des sourires railleurs. Mais on ne la releva pas.
Fortunio dit seulement :
— Toutça, c'estdu sentiment, de la bourgeoisie. Ici, nous faisons de l'Art. Or, le rôle convient-il à Lucinde et pas à une autre?... Tout est là...
On délibéra encore quelque temps. Spire, qui jubilait in petto, fit encore quelque résistance, puis, tout-à-coup, les voyant bien convaincus, il changea de système, démasqua ses batteries.
— D'accord, messieurs, mais à cela il n'y a qu'un obstacle...
— Lequel ?
— Lucinde ne jouera pas le rôle.
— Et pourquoi cela?
— Parce qu'elle a juré, je le sais, elle me l'a affirmé et peut-être à vous aussi, messieurs, qu'elle n'accepterait aucun rôle tant qu'elle serait pensionnaire.
— Mais que veut-elle donc? demanda Mouron.
— Que désire-t-on quand on est pensionnaire?...
... Enfin la question était nettement posée: tous
ceux que Lucinde avait gagnés à sa cause se sentaient soulagés ; le plus gros de la besogne était fait. Restait à donner un coup d'épaule.
— Diable! diable! diable! répétait interminablement Fortunio.
— Voilà ce que nous n'avions pas prévu ! faisait AI. Ostro.
Et Faber :
— Comment nous tirer de là ?
Un silence. Puis, Pithou, ingénument, comme une naïveté :
— Mais d'une façon bien simple... nommons-la Sociétaire.
On se serait attendu à une explosion, à une tempête déchaînée tout à coup.
Il n'y eut rien. Quelques vagues objections, un rappel timide des promesses faites aux dames, quelques mots sur la tenue de la Maison.
Puis, M. Ostro résuma l'affaire d'un mot :
— Bah ! les journaux nous reprochent de laisser des parts et des fractions en souffrance... Voilà une occasion pour leur fermer la bouche... Et puis, je ne serais pas fâché de voir un peu ce qu'ils diront, tous ceux qui se sont emballés le jour où Lucinde a été nommée pensionnaire.
Il y avait quatre oui catégoriques ; trois hésitations; on en référa à l'administrateur.
Celui-ci, qui avait fait toute sa carrière en ne disant jamais ni oui ni non, se tira encore une fois de la situation par la tangente :
— Que voulez-vous que je fasse, messieurs. Si je dis oui, Lucinde est admise d'emblée. Si je dis non, vous savez bien que l'égalité des voix dans le jury profite toujours à l'accusé...
On rappela Bouchu. On lui annonça que sa pièce allait entrer en répétition et on lui apprit que Lucinde en jouerait le principal rôle; et comme il s'étonnait, Spire lui expliqua d'un mot le mobile qui avait amené ce brusque changement de front :
— Ici, mon cher, nous savons quand il le faut, sacrifier tout à l'Art.
le marquis de la roche belval ou l'agneau furieux
Dans un compartiment de première, seul, le marquis de la Roche-Belval était étendu, les yeux mi-clos, un cigare aux lèvres.
Le train filait vers Nancy avec une rapidité qui, dans la nuit noire, à travers les rafales de neige, semblait vertigineuse.
Les glaces couvertes de givre laissaient à peine passer le regard ; au dehors, on n'apercevait qu'une immensité blanche, s'étendant à perte de vue, coupée seulement par instants rapides, d'éclairs rouges ou verts, quand on passait devant un signal.
Il était deux heures du matin.
On traversait la Champagne crayeuse ; le train filait dans une coupée, dont les parois à pic se
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confondaient avec la blancheur des neiges couvrant le sol.
Contre son habitude, le marquis ne dormait pas. Il réfléchissait profondément, et, malgré le froid qui emplissait le compartiment et que les bouillottes à demi éventées étaient incapables de combattre, de grosses gouttes de sueur coulaient sur son front.
Il avait rejeté la couverture de voyage dont il s'était, au départ, enveloppé les jambes, et, du bout des doigts, il battait une marche rageuse sur le gras de sa cuisse.
Il profitait de la solitude pour laisser échapper parfois un juron d'homme embêté, pris dans une situation inextricable.
— Il faut pourtant bien que j'obtienne son consentement! s'écria-t-il une fois, comme s'il se trouvait acculé à une impasse.
Et il passait en revue tous les moyens qu'il pourrait employer pour forcer la main à la vieille dévote, sa mère, qu'il s'en allait essayer de fléchir, d'amener à l'idée de son mariage avec Zézette Lambel, — une actrice ! !
— Bah! fit-il encore, se rassurant tout d'un coup, si elle me voit décidé à aller jusqu'aux
sommations judiciaires, elle fera tout pour éviter le scandale.
Et, tranquille cette fois, afin de se donner du courage et préparer des arguments pour la discussion prochaine, il se mit à imaginer de son mieux toute la scène, telle qu'elle aurait lieu dès son arrivée ; il ne voulait pas laisser les choses languir.
D'abord, à quatre heures, en débarquant à Xancy, il irait manger quelque chose chez Charles, afin de ne pas arriver chez lui au milieu de la nuit. A six heures et demie, seulement, il gagnait la maison où il était sur de trouver sa mère déjà revenue de la première messe. Il y aurait des exclamations de surprise, — il n'avait pas prévenu de son arrivée, il avait à peine écrit, depuis six mois qu'il était à Paris, trois ou quatre foisT pour demander de l'argent — et, sans doute aussi, des récriminations, et des questions sur l'emploi de son temps, son pèlerinage au Sacré-Cœur, etc. Mais cela lui importait peu. il y couperait court d'une façon ou d'une autre, et irait droit au fait.
A ce moment, il était sûr d'une scène terrible; une crise de larmes, accompagnée sans doute de tout un appareil de malédictions religieuses
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d'exorcismes ; mais bast! il la subirait avec patience puisqu'il était sûr du résultat.
En arrivant à Xancy, il avait réussi à s'imprégner d'un courage féroce, courage de timide qui, une fois décidé, va droit au but, au risque de briser quelque chose ou de se briser en route.
Il fit comme il avait dit.
Chez Charles, il s'offrit un léger souper froid qu'il fit même partager à une habituée, ancienne connaissance à qui il accordait autrefois ses faveurs.
Puis, à six heures, il se dirigea pédestrement vers la Pépinière, près de laquelle s'élevait la maison de sa mère.
La neige avait cessé de tomber, mais il soufflait maintenant un vent glacial, qui soulevait en tourbillons aveuglants la neige de la route, courbait avec des mugissements sauvages les énormes peupliers plantés le long des chemins, de l'autre côté du canal.
Un autre mugissement se mêlait quelquefois à celui du vent : le bruit de la Meurthe débordée, roulant ses eaux dans la plaine, au loin, charriant des paquets de neige, des glaçons, des arbres déracinés, venant battre en bélier furieux les murs
des Grands-Moulins qui se dressaient au milieu de la nappe jaune, sale, comme des murailles de prison ou de caserne.
L'ensemble avait un aspect sauvage, effrayant ; une imag'e de l'hiver désolé tel que le connaissent les campagnes de l'est, plates, sans abri contre les vents glacés.
Le marquis lui-même en fût, un instant, impressionné.
Mais il se secoua, finit par arriver chez lui sans avoir rien perdu de son beau courage.
Il sonna, et dès que la vieille gouvernante l'eût reconnu, les cris de joie commencèrent. C'était positivement le retour de l'enfant prodigue.
Il trouva sa mère assise dans le même fauteuil que jadis, brodant comme toujours une interminable nappe d'autel. Quand elle l'eut reconnu, elle se leva péniblement, vint à lui, et l'embrassant avec un tremblement sénile:
— Mon fils, lui dit-elle, comme vous avez tardé !... Vous seriez-vous laissé prendre dans les filets de perdition de la moderne Babylone ?
Commencée sur ce ton, la conversation devait prendre le tour que le marquis avait prévu : on lui demandait une confession générale, des dé-
tails sur tous les jours, toutes les heures de sa vie.
Cela pouvait le mener loin.
Il préféra couper court, arriver droit à l'objet qui l'intéressait.
— Ma mère, dit-il d'une voix grave, je suis venu pour vous demander l'autorisation de me marier.
Elle leva les yeux, très étonnée:
— Mais, mon fils, il me semblait que vous étiez parti pour Paris dans le but de vous purifier par des visites à certains lieux saints avant d'épouser la jeune fille que j'avais choisie pour vous.
— Ma mère, ce n'est pas elle que je désire épouser !
— Et qui donc ? Prétendez-vous être plus clairvoyant que votre mère, savoir mieux qu'elle ce que vaut un cœur de femme, vous qui n'avez jamais rien vu de la vie humaine, vous qui...
— Ma mère, j'ai beaucoup vécu pendant mon séjour à Paris.
Elle devint pâle; ses petits yeux, derrière ses lunettes rondes, étincelèrent, se mouillèrent, elle joignit les mains et contempla son fils, longuement.
Puis, tout à coup, dans une explosion de terreur:
— Dieu ! mon fils, vous avez vécu ! Qu'entendez-vous parla?... Voulez- vous dire que vous avez cédé à l'esprit du mal, que vous avez mis le pied dans le courant de corruption qui emporte le monde aujourd'hui!... Vécu!... Mon fils, répondez-moi, mes leçons, mon dévouement, quarante ans d'abnégation et de solitude auraient-ils étéimpuissants à détruire en vous les germes du mal qui a emporté tour à tour chacun de vos aïeux?
L'homélie avait toujours eu le don d'énerver le marquis. Mais celle-ci, revenant subitement après six mois de tranquillité, le mit hors de lui. Il s'était d'ailleurs tant soit peu grisé chez Charles, et puis, il lui semblait que, comme la crise devait fatalement se produire, il valait mieux la provoquer tout de suite, afin d'en avoir plus tôt fini.
Il la provoqua brutalement, avec une férocité à tuer une nature moins forte, moins parcheminée par la dévotion que sa mère.
— Quarante ans d'abnégation et de solitude, ma mère!... Mais c'est cela précisément qui pèse sur moi et que je vous reproche !... De quel droit
m'avoir ainsi soustrait à la vie, fait de moi un être à part, une exception ridicule, grotesque et stupide, en ce siècle d'uniformité !
Et il s'emballa, s'emballa, retrouva pour les lui jeter à la face toutes ses anciennes rancœurs, ses misères de garçon sanguin, élevé par des prêtres et des dévotes.
— Et vous croyiez avoir chassé de moi l'esprit du mal, comme vous l'appelez ! Vous n'aviez réussi qu'à m'enseigner l'hypocrisie nécessaire pour vous tromper, le jour venu! Ecoutez plutôt.
Et il lui dit tout, comment il avait appris l'amour, et quelle vie en partie double il avait menée, dès lors, crapuleusement, se vautrant aux plus sales orgies, étonné lui-même de n'y avoir point ramassé quelqu'une de ces hideuses maladies qui font payer bien cher les rares instants d'un bonheur vil.
Il fut cru dans les termes, grossier, ignoble.
Elle écoutait, hypnotisée, les yeux fixes, morte, eùt-on dit, sans le tremblement de plus en plus précipité de ses mains, de tous ses membres.
— Mon fils ! s'écria-t-elle enfin, je vous comprends ! vous êtes le digne descendant de ces en-
fants de Bélial qui ont empoisonné le commencement de ma vie, et vous en changez la fin en un insupportable martyre ! Eloignez-vous de moi, je ne veux plus vous voir.
Le marquis s'était calmé un peu. Il adoucit sa voix, se rapprocha de sa mère et s'agenouillant devant elle:
— Ma mère, pardonnez-moi si je vous ai dit toutes ces choses que votre pureté n'eût jamais dû connaître; mais il fallait que je vous les disse pour vous faire comprendre quel changement s'est produit en moi.
Et il continua l'histoire de sa vie à Paris, pour arriver par un brusque détour, à son amour pour Zézette Lambel et à sa volonté formelle de l'épouser.
— Une actrice!... une de celles pour qui est mort votre père, pour qui est mort votre grandpère... jamais !
— Ma mère, je l'aime.
— Ne dites pas cela, mon fils ; c'est l'esprit de perdition qui vous anime et vous aveugle.
— Ma mère, je l'épouserai.
— Vous attendrez alors que je sois morte!
— Je ne saurais attendre, et vous ne voudriez
pas me forcer de vous souhaiter une mort toujours plus prochaine.
— Je vous ai maudit de mon vivant. Je vous maudirai encore dans ma tombe !
— Paroles!... Croyez-moi, ma mère, accordezmoi votre consentement, cela vaudra beaucoup mieux ; car je suis décidé à aller jusqu'au bout, à employer les moyens que me donne la loi; or, vous ne voudriez pas perpétrer ici le scandale des sommations judiciaires, vous ne voudriez pas que tout Xancy sût que, malgré vous, votre fils a épousé une actrice.
— Assez, mon fils, assez ! vous essayez de me convaincre par des raisons tirées de la vanité du monde ! Eh bien, Dieu m'est témoin que si j'étais seule, ces raisons n'auraient sur moi aucun effet. Mais je suis l'héritière d'un nom qu'aucun scandale public n'a jamais terni... Je ne ferai pas ce que mes aïeux n'ont pas fait !... Que Dieu me pardonne si j'écoute la voix de l'orgueil... C'est la première fois depuis quarante ans, ce sera la dernière !... Je consens donc à votre union sacrilège et je prierai Dieu qu'il ne vous fasse pas sentir trop lourdement le poids de votre iniquité!... Allez, mon fils, et s'il en est temps encore, tâchez
qu'une lueur de l'esprit d'en haut vous éclaire et vous ramène au droit chemin ; sinon, que Dieu ait pitié de vous !
— Ma mère!...
— Allez, mon fils, ne reparaissez jamais devant moi, si vous commettez l'acte inique!
Le marquis allait sortir. Elle le rappela:
— Un dernier mot, mon fils. Cette fille que vous voulez épouser ne consent évidemment à vous prendre que pour votre fortune et votre nom!
— Ma mère, elle m'aime, j'en suis sur!
— Fadaises!... Eh bien, votre nom, vous êtes libre de le trainer dans la boue ; mais votre fortune, il ne sera pas dit qu'elle deviendra un instrument de corruption ! Je vous deshérite, mon fils!...
Le marquis ne s'attendait pas à ce coup : il avait tout prévu, sauf cela. Or, il savait bien qu'il n'avait rien, personnellement, son père étant mort ruiné ; tout ce qu'il pouvait prétendre, c'était l'héritage de sa mère; cet héritage perdu, il ne lui restait rien, que la misère.
Cette perspective lui rendit toute sa brutalité ; il se rappela en un instant quelques vagues bri-
bes de droit qu'on lui avait enseignées autrefois ; et, avec un ricanement moqueur:
— Me déshériter, ma mère, vous savez bien que vous ne pouvez le faire complètement, et, étant données les économies que vous amassez depuis quarante ans, la part que m'assure la loi fera encore un joli dernier!
— De la chicane, maintenant; fi, mon fils, que c'est laid !... Mais si vous chicanez, je ferai comme vous et je distribuerai ma fortune de mon vivant à des œuvres pies afin que des prières soient dites pour votre retour au bien, et plus tard pour le pardon de votre àme.
Cette fois, le marquis éclata d'un rire très parisien.
— Ah, bien ! ma mère, j'aimerais encore mieux cela. Je vous jure qu'avec la vie que vous menez depuis quarante ans, et celle que vous m'avez fait mener, au milieu de vos rats de sacristie et de vos dévotes, je n'aurais pas de peine, à la première tentative de donation à ce que vous appelez une œuvre pie, à vous faire bel et bien interdire, et alors, j'aurais tout!
. . . Elle n'en put écouter davantage ; elle poussa un grand cri et s'affaissa dans son fauteuil.
Le marquis, sûr qu'elle n'était pas morte, sortit pour déjeuner :
— Ça été dur, disait-il, mais enfin, ça y est! Zézette va être rudement heureuse.
Le mariage de Zézette Lambel avec le marquis de la Roche-Belval eut lieu le lendemain du jour où, au foyer, MM. les Sociétaires avaient appris à Mesdames leurs camarades qu'ils s'étaient décidés, pour assurer le succès de Madame de Bernis, à admettre Lucinde Xoirmont parmi eux.
On avait pu croire, un instant, ce soir là. que la cérémonie serait retardée pour raison majeure, Zézette ayant cru bon de se livrer à de tels éclats de colère qu'on avait craint une attaque d'aliénation mentale, ou tout au moins de delirium tremens.
Elle avait rempli des échos de ses lamentations et de ses fureurs tout le foyer, tous les couloirs, les loges et les escaliers ; quelques portraits mal attachés avaient failli tomber des murs ; le
UN MARIAGE BIEN PARISIEN 30g
doyen, trouvant cette manifestation exagérée, lui avait parlé de prendre pour une prochaine matinée classique, le rôle de Crytemnestre ; mais elle s'était calmée subitement, était revenue à elle en une seconde, comme si toute cette révolution n'avait été qu'une scène de comédie préparée d'avance.
— Au fait, je suis bien bête de me tourner ainsi le sang pour une Maison où je ne serai plus demain !... Dans le fond, je me fiche de ça comme de l'an quarante! Une fois marquise et retirée du théâtre, que voulez-vous que ça me fasse si on fait monter le trottoir dans le Foyer !
A la vérité, Zézette n'avait pas été la seule à mal accueillir la grande nouvelle ; toutes ses collègues avaient passé successivement de l'extrême stupeur à la colère outrée ; on avait rappelé l'antique serment déjà rangé dans le magasin des vieux accessoires ; quelques-unes de ces dames avaient même parlé de tenir la promesse qu'elles avaient faite au premier jour, de quitter le théâtre pour n'être pas souillées par le contact de Lucinde. Mais la grosse Labarre avait, d'un mot, écarté cette solution :
— Démissionner! vous n'y pensez pas, mes en-
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fants ! nous aurions l'air de lui céder la place. Nous montrerons bien mieux qui nous sommes en faisant bonne contenance. En restant, on verra le contraste; et pour peu qu'elle ait un peu d'esprit, elle finira elle-même par s'apercevoir qu'elle fait tache parmi nous.
On convint que ce modus vivendi était préférable à tout autre, et la grosse nouvelle qui avait failli mettre la Comédie en révolution n'y apporta guère plus de cinq minutes d'un trouble à peine apparent.
Seule, Zézette resta furieuse, et s'en alla, après la pièce, l'air renfrogné; mais les motifs vrais de sa colère étaient tout autres que ceux qu'elle avouait; et le marquis s'en aperçut bien, tandis qu'il la reconduisait, et qu'elle passait sur lui le restant de sa fureur:
— Mon pauvre ami, vous ne serez jamais parisien ! La grosse nouvelle de ce soir, vous auriez dû en être informé depuis huit jours!...
— Mais, chère amie, je croyais que...
— Vous aviez tort de croire, voilà tout!... Estce qu'il ne vous aurait pas fait plaisir d'avoir à votre mariage, peut-être comme témoin, un prince du sang, une Altesse royale !
Le marquis ouvrait des yeux énormes. Il était évident qu'il ne comprenait rien à ce discours. Zézette lui expliqua sa pensée:
— Certes, mon cher, cela aurait pu être si j'avais su que Lucinde allait être des nôtres!... Une fois sociétaire, j'aurais pu l'inviter comme les autres camarades, et elle ne m'aurait pas fait l'affront de venir seule, elle aurait amené le duc pour peu que je le lui eusse demandé !
L'ahurissement du marquis, devant cet inexplicable revirement, n'avait plus de bornes; mais il eût l'habileté de ne pas insister, de ne pas demander d'explications nouvelles; il préféra passer à une conversation qui lui tenait bien plus au cœur.
Un bras autour de la taille de Zézette, il se pencha vers elle, et avec une tendresse assoiffée :
— Oh ! demain, chère âme, demain !...
... La cérémonie du mariage fut une fête bien parisienne, et qui réunit en l'église de Passv, autour du couple si bien assorti (voir les échos artistiques et mondains), tout ce que les Arts, les Lettres et la Politique comptent d'illustrations et d'élégances.
Le bataillon de la Comédie était au erand com-
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plet ; et les autres théâtres officiels avaient tenu à témoigner de leur sympathie en envoyant leurs meilleurs pensionnaires chanter la messe en l'honneur de Mme la Marquise de la Roche-Belval.
Jamais mariage du noble faubourg, gardien des traditions légitimistes et cléricales, n'avait vu pareil recueillement : ces dames priaient, se signaient, suivaient les paroles du prêtre, comme si elles eussent été au théâtre : c'était profondément touchant et parfaitement grotesque.
Zézette était en robe blanche !..
Près d'elle on remarquait beaucoup une vieille dame à la chevelure de neige, la figure cachée par un épais voile noir, qui marchait, appuyée au bras d'un grand domestique d'allure dévotieuse : la mère du marquis, dont l'actrice avait exigé la présence.
Tout se passa admirablement : la journée fournit aux faiseurs de petite chronique parisienne, une belle tartine pleine de savantes réclames pour les couturiers, carrossiers, fleuristes, etc., qui avaient concouru à l'éclat de la fête.
A deux heures, le marquis et sa femme montèrent en voiture, se dirigeant vers la gare de Lvon ; ils allaient cacher leur bonheur dans une
Ailla louée pour trois mois, près de Cannes.
La mère du marquis rentra seule, aussitôt après la sortie de l'Eglise, au Grand-Hôtel où elle était descendue.
Dans sa voiture, loin de tous les veux, elle pleurait, et, les mains jointes, implorait la pitié céleste.
Quoi ! elle avait consenti au mariage de son fils avec une maudite ! Pis encore ! elle avait sanctionné cette infamie de sa présence î...
Des sanglots lui déchiraient la gorge, l'étouffaient au souvenir des scènes qu'elle avait eues avec son enfant.
Xe l'avait-il pas menacée de la faire interdire, si elle le déshéritait ! Et puis, son consentement arraché par mille menaces, n'avait-il pas déclaré qu'il ne pouvait se contenter d'une signature, n'avait-il pas exigé qu'elle quittât la retraite où elle voulait ensevelir sa honte, pour venir à Paris, la cité de perdition, assister à toute l'ignoble comédie !
Zézette, en effet, avait fort mal reçu le marquis au retour de son premier voyage à Xancy ; s'imaginait-il qu'elle voulait avoir l'air d'entrer dan s
une famille contre le gré de l'un de ses membres ?
qu'elle se marierait en cachette, comme une fille des rues qui a pris dans ses rets un jeune fou ?... Si le mariage ne devait pas avoir lieu au grand jour, en présence de la mère elle-même, elle retirait sa parole, il n'y avait rien de fait !... et le marquis avait bien été forcé d'obéir, de retourner à Nancy, et Dieu sait par quelles menaces nouvelles il avait décidé sa mère.
On dût porter la vieille dévote pour la ramener à sa chambre, située au premier étage ; elle était exténuée ; ou voulut faire venir un médecin, la soigner ; elle refusa toute assistance, se fit seulement installer dans un fauteuil devant son écritoire, et resta seul.
Elle avait, devant elle, une feuille de papier timbrée à ses armes ; elle prit une plume et commença d'écrire :
Paris, le...
« Je donne à l'église Saint-Evre tonte la « partie de ma fortune dont la loi...
Mais un grand tremblement lui arrêta le bras ; sa respiration devint sifflante ; elle leva les mains au plafond, se dressa presque, cria :
— Mon Dieu, donnez-moi la force de punir!...
Puis retomba, les yeux grands ouverts, vitreux, la bouche baveuse — morte.
Vers la même heure, Zézette qui avait veillé plus longtemps que le marquis, s'endormait dans le coupé-lit, et une phrase errait sur ses lèvres, attristant son sommeil :
— L'imbécile !... Dire qu'il aurait pu avoir un prince pour témoin !
Bouchu était décidément un veinard.
Ses trois actes séniles furent trouvés, par le public de la première, d'un modernisme parfait.
vSi l'on ne dit pas qu'un Molière était né, c'était seulement pour ne pas trop porter aux nues un confrère qu'on se promettait de repincer au tournant.
Mais on l'applaudit en conscience.
Le gros homme en pleurait de joie. Dans la coulisse, il attendait ses acteurs à chacune de leurs sorties, et leur serrait les mains à les briser, les embrassait presque pour leur témoigner sa reconnaissance.
Lucinde obtint sa bonne part des applaudissements du public et des remerciements de Bouchu.
Elle joua le rôle de Madame de Bernis avec
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une véritable maîtrise, sachant donner de la vie et du piquant aux scènes les plus surannées, et, aux autres, à celles qui, mal jouées, eussent paru ridicules, un tour émouvant qui les faisait accepter, applaudir même.
Au Foyer, toute la Maison au grand complet, moins Zézette, exultait.
— Que vous disais-je, Messieurs, répétait l'Administrateur général, avons-nous eu tort de jouer Madame de Bernis « quand même! »
Bérard, ami personnel de Bouchu, affirmait :
— Vous tenez un succès certain pour toute la saison !
Toutes ces dames étaient du même avis, et, malgré leur incurable vanité, elles étaient bien forcées d'avouer, entre elles, qu'on avait eu raison de prendre Lucinde, que cela promettait, pour les parts de l'année, une plus-value agréable à percevoir.
Aussi, le froid des anciens jours avait-il disparu, et on entourait Lucinde, comme si elle avait été de tout temps accueillie à bras ouverts dans la Maison.
Le Tout- Paris, qui était venu cette fois en masse et sans arrière pensée, assistait à ce triomphe
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comme il avait assisté naguère à la grande prise d'armes qui avait si piteusement avorté. Mais personne n'avait l'inconvenance de rappeler la scène qui avait eu lieu dans le même Foyer quelques trois mois auparavant; à quoi bon ! on se serait fait des ennemis, et on aurait paru se départir de ce vernis d'indifférence qui est le suprême bon ton dans le monde du Boulevard et des Théâtres.
Le ministre des Beaux-Arts, le spirituel confrère, dissimulait sous sa moustache blond déteint, plus avachie que jamais, son sourire narquois, et comme il s'appuyait, suivant son habitude, à la cheminée monumentale, Ferville qui s'était approché de lui, murmura à son oreille :
— Eh bien, monsieur le ministre, vous rappelez-vous la dernière première qui a eu lieu dans la Maison?... Quel siège vous avez subi! Et quel changement depuis...
— Chut ! mon jeune ami, ne réveillez pas ces mauvais souvenirs ; ces dames ne vous en sauraient aucun gré.
— Je m'en doute ; mais c'est amusant tout de même.
— Bah ! toute la vie parisienne, artistique.
littéraire ou politique est faite de ces revirements là ; c'est le darwinisme, la sélection au profit des plus forts, appliquée à la société contemporaine. Mais il ne faut pas se moquer des vaincus ; ils se retourneraient pour vous mordre.
Le pamphlétaire maigre disait au chroniqueur gras et myope :
— A'oilà nos louves changées en brebis ! Et l'autre répondait :
— Elles n'en valent ni plus, ni moins.
Seul, au milieu de l'allégresse générale, Spire promenait une figure renfrognée, inquiète. Il errait dans les couloirs, paraissait nerveux, impatient, semblait attendre quelque chose.
Tout à coup, il aperçut Lucinde qui se dirigeait vers sa loge pour faire un léger changement à son costume. Il fila derrière elle, et la rejoignit au moment où elle ouvrait la porte.
— Ah ! c'est toi, dit-elle. Entre !
— Eh bien? demanda-t-il, haletant, quand il fut entré.
— Eh bien, quoi?
— Es-tu contente? Est-ce pour aujourd'hui? Elle éclata d'un rire fou... Spire en voulutpro-
fiter pour l'enlacer. Elle se recula vivement, redevint sérieuse, lui dit froidement :
— Ah ça! mon cher, tuplaisantes, je crois. Estce que tu t'imagines vraiment que tu as gagné ta récompense, ou est-ce que tu veux te jouer de moi ? Penses-tu sérieusement que c'est grâce à ton influence que j'ai été nommée sociétaire. Alors, tu te trompes joliment. S'il n'y avait eu que toi, je pourrais attendre longtemps encore. Heureusement, je n'ai pas cru un mot de tes promesses, et j'ai travaillé moi-même pour arriver à mon but.
Et elle lui raconta en détail toutes ses manœuvres, comment elle avait acheté, un à un, chacun des membres du Comité qu'elle estimait lui être utiles.
— Tu vois, conclut-elle, que je n'avais nul besoin de toi. J'avais assez de partisans pour me passer de tes services. Il n'y a donc aucune raison pour que je te paie.
Spire était atterré :
— Mais alors, tu t'es moquée de moi ! s'écriat-il.
— Tu te décides enfin à t'en apercevoir!
— Oh!!
Il tomba écrasé sur un divan. Ce brusque avortement de ses projets, cette fin de non-recevoir opposée à son désir furieux, cette négation d'une dette dont il se regardait comme le créancier, l'affolaient. .Son sang longtemps contenu par l'espoir d'une lointaine mais sûre satisfation, bourdonnait, l'étouffait.
Lucinde ouvrit une fenêtre.
— Gare à l'apoplexie, dit-elle à Spire.
Mais il se dressa, se jeta sur elle, complètement ivre ou fou :
— Tu vas me payer tout cela ! criait-il, ou sans cela !...
Et il levait le poing comme pour frapper.
Mais, sans s'émouvoir, elle prit sur sa table de toilette un mignon revolver, et le braqua sur le comédien:
— Allons! calme-toi! lui dit-elle, très doucement. Cela vaudra beaucoup mieux... Tu aurais bien pu t'apercevoir depuis longtemps que je ne veux plus de toi. A quoi bon insister ! Il v a vingt ans que tu me répugnes... Donc, sois bien persuadé que tu ne m'auras jamais plus, ni de gré, ni de force, ni en menaçant, ni en payant. Va-t'en et n'en demande pas davantage. Ou j'appelle, et,
à tous ceux qui viendront, je raconterai la petite intrigue que nous avions combinée ensemble pour me faire entrer ici, ainsi que le prix du, marché. Tu pourras alors poser au bon mari, tout à ton aise! Allons, va, et n'essaie pas de me maltraiter ou je te tue comme une bête malpropre ! . . .
A reculons, lentement, il gagna la porte.
Une larme coulait de ses yeux rougis.
Sur le seuil il voulut essayer d'une dernière prière; les mains tendues, à genoux, il cria:
— Lucinde...
Mais la porte se ferma et il entendit l'artiste qui disait très haut à son habilleuse:
— Annette, faites brûler du sucre.
Il partit furieux...
.., Pendant le dernier acte, qui ne fut qu'un long roulement d'applaudissements, un mot d'ordre courut :
Lucinde invitait toute la Maison à souper chez elle, avec quelques journalistes, et quelques amis du Tout- Paris. Des voitures, commandées d'avance, attendraient tous les invités à la sortie.
On irait, bien entendu, car on ne pouvait plus maintenant continuer la quarantaine ; ce serait
ridicule; il valait mieux se réserver pour l'avenir. Du reste, n'était-il pas intéressant de voir cet hôtel dont on disait merveilles ? et puis, qui sait, Lucinde ferait peut-être amende honorable, s'humilierait devant ses nouvelles camarades pour les remercier du grand honneur qui lui avait été fait...
A peine le rideau tombé, tandis que le nom de l'auteur était acclamé, on courut s'habiller.
A minuit et demi, douze voitures emportaient les invités vers l'hôtel de Lucinde.
On était très gai, car on s'apprêtait à bien passer la nuit.
L'hôtel était illuminé du haut en bas, et, sur le perron couvert de tapis, une armée de domestiques attendaient.
La vue de la salle à manger, c'est-à-dire du jardin d'hiver où la table avait été dressée au milieu d'une véritable forêt de plantes grasses, d'arbres des tropiques où des fleurs fantastiques allumaient des étoiles écarlates, jaune d'or, bleues, oranges, arracha à tous des cris d'admiration.
Le duc n'était pas là.
On y prit à peine garde.
La griserie des rires et des conversations, danN
les voitures, la vue des richesses entassées chez Lucincle avaient rompu toute glace.
On s'installa dans un beau désordre, voisinant suivant les préférences secrètes ou connues de chacun.
Et le souper commença au milieu d'une gaîté folle.
A deux heures du matin, la fête battait son plein. On avait, pour s'amuser, aligné sur un buffet, toutes les bouteilles vidées depuis le début du repas, et l'armée encapuchonnée d'or, d'argent ou de cuivre multicolore s'étendait sur quatre files, tout autour de la serre.
Bouchu profita d'un instant de silence pour se lever, le verre à la main.
— Un toast! un toast! cria-t-on.
— Silence!
— La parole à l'orateur !...
— Je bois... commença Bouchu.
Et il porta un toast enthousiaste à la maîtresse de la maison, à l'artiste grâce à laquelle son œuvre avait triomphé ce soir-là, à l'amphytrionne qui les faisait souper comme des rois.
— A Lucinde Xoirmont, à Madame Lucullus ! conclut-il en vidant sa coupe.
On applaudit.
Lucinde répondit en quelques mots, en profita pour remercier la Comédie qui l'avait accueillie d'une manière si aimable et lui avait permis de débuter aussitôt après sa nomination.
Alors, M. le Doyen se leva à son tour, la coupe en main.
A demi-tourné vers Lucinde.il avait devant lui l'immense vitrage de la serre; au dehors, la nuit était superbe; la lune illuminait le ciel, lui donnait cette teinte bleue à reflets d'argent des nuits d'hiver.
Dans le lointain, par delà le pont de l'Aima, on apercevait, déjà sorties de terre, les charpentes métalliques des palais de l'Exposition.
La tour Eiffel dessinait sur le ciel sa gigantesque toile d'araignée.
AL Ostro parlait d'une voix grave, se plaisant à justifier sa réputation d'improvisateur élégant.
— Je bois à notre nouvelle camarade ! s'écriat— il, après quelques jolis lieux communs.
— Bravo ! Bravo !
Puis, sa coupe remplie à nouveau :
— Je n'ai pas fini, mes amis, accordez-moi un instant encore.
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On se tut. Il continua :
— Je bois aussi à notre chère Maison qui , grâce à la nouvelle Sociétaire, possédera un grand premier rôle de comédie pour l'année de l'Exposition !
Les vivats emplirent l'hôtel, firent trembler les vitrages de la serre.
Bérard, très gris, pleurait d'attendrissement.
Madame Spire vint embrasser Lucinde longuement.
— Au nom de nous toutes ! cria la grosso Labarre.
Et la petite Dangeau renouvela son baiser... sur les lèvres.