L ENTREMETTEUSE DE CES DAMES
Le marquis rumina trois jours. Il avait l'esprit peu fait pour comprendre aisément. Et, comme ce qu'il avait à comprendre cette fois brisait son cœur, choquait ses sentiments les plus ardents et les plus chers, la difficulté s'augmentait encore.
Pourtant, il finit par avoir une vision assez nette, par se résumer en une formule précise ce qui l'avait frappé au cœur le soir de la grande « engueulade » et le tourmentait depuis lors.
Si ce qu'avait dit cette femme était vrai ! Si vraiment Louisette Lambel, — sa fiancée, celle aux pieds de qui il avait mis son nom, sa fortune, et le respect craintif qu'il avait pour sa mère — le trompait! Si tout ce qu'elle lui avait raconté n'était que mensonge ! Si ses enfants, qu'elle avait attribués à une passion malheureuse, mais hono-
rable, étaient vraiment des fils du hasard, faits de pièces et de morceaux ! Si cette vertu si pure, ce cœur si sensible et si bon n'étaient qu'affectation ! Si Zézette, au lieu d'être la farouche qui avait désespéré sa poursuite jusqu'au jour où il lui avait offert de sanctifier son amour par le mariage, n'était qu'une dévergondée, une cliente de cette marchande de chair humaine, la Duchesse, dont il savait toute la hideuse réputation, une fille qui n'hésitait pas, afin d'augmenter ses revenus, à se vendre au premier venu, pourvu que le prix fût assez élevé et les apparences suffisamment sauvegardées!... Qu'allait-il devenir, lui?... Que ferait-il?... Lui resterait-il autre chose que mourir?... Se vengerait-il? Ou bien, sa passion serait-elle assez intense pour lui faire oublier tout cela?...
Il demeura trois jours en ces perplexités, resassant son malheur, le mâchant sans cesse, — traînant dans la vie une allure d'àme en peine.
Son premier mouvement avait été de courir chez Zézette, de lui poser carrément la question, de lui demander de faire la lumière dans son esprit troublé, dût-il pour cela user des grands moyens, parler haut, menacer même.
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Il eut l'intelligence de ne pas suivre son premier mouvement, s'étant dit fort sagement que si elle l'avait trompé jusqu'alors, elle serait bien encore assez habile pour lui jeter de la poudre aux yeux, lui faire croire ce qu'elle voudrait, l'ensorceler, se servir de son amour pour combattre ses doutes.
Mais, cette solution écartée, quelle autre imaginer ?
Il avait l'esprit beaucoup trop obscur, et d'ailleurs, bien trop peu de sang froid, pour trouver bien vite !...
Mais enfin, il eut une idée.
Et il fut très étonné de n'avoir pas songé à cela plus tôt.
— Oùavais-jela tète?... C'est si simple !... Mais l'amour me trouble trop !... Ah ! l'Amour!... l'Amour !...
Son idée consistait tout simplement à s'assurer par lui-même de la véracité des faits, à se rendre chez la Duchesse et à... commander le morceau de son choix.
Vers trois heures de l'après-midi, il se trouva, comme par hasard, devant la maison de malheur. Une de ses nouvelles connaissances du monde
parisien lui avait donné un mot pour que la maîtresse du lieu, et au besoin les sous-maitresses, lui fissent bon accueil.
Pourtant, au dernier moment, il avait hésité : n'allait-il pas commettre une infamie ?... Pourquoi accordait-il plus de foi à la parole de cette Lucinde, qu'à celle de Louisette? N'y avait-il pas dans ce qu'il avait entendu plus de méchanceté de femme que de vérité ? Avait-il vraiment le droit dédire qu'il l'aimait, cette femme, si. la moindre injure née d'une querelle devait lui faire entrer dans l'âme les soupçons les plus indignes. Et si tout cela n'était pas vrai?... Xe savait-il pas la rouerie de toutes ces vendeuses de la prostitution d'autrui, qui comptent sur la vanité et la bêtise des gogos, pour leur faire prendre des merles pour des grives, de vagues sosies à l'âme vide, au corps putréfié, pour des femmes sans tache — tout cela à la faveur de l'émotion et d'une pénombre propice ?... Et si, effectivement, Louisette était indemne, comment pourrait-il jamais oublier ses propres soupçons, se laver de l'infamie qu'il aurait commise et dont le souvenir empoisonnerait toujours ses nuits les plus amoureuses?..
11 resta un instant devant la porte où il était
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arrivé presque machinalement. Puis, tout d'un coup, il se décida.
Allons ! toutes ces hésitations étaient puériles. Il fallait savoir. Aussi bien, cette incertitude le tuait. Mieux valait être fixé de suite !... Et il monta au premier étage.
L'escalier était tout entier tendu d'étoffes foncées où se jouait le jour adouci de vitraux aux couleurs passées, aux verres à peine translucides. Un épais tapis étouffait le bruit des pas. La rampe elle-même était couverte de velours et chacun des barreaux revêtu d'une gaine d'étoffe.
Des portières drapées à l'orientale cachaient à demi la porte où il sonna.
On mit assez longtemps à lui ouvrir. Il lui sembla même qu'un pas s'était approché et qu'un regard l'avait examiné à travers une mince fente ménagée tout exprès ; mais il n'y prit pas garde.
La porte s'ouvrit enfin. Il aperçut, dans le vague demi jour d'une antichambre assombrie et odorante comme le vestibule d'un temple, la silhouette d'une soubrette au corsage noir, au tablier blanc très correct.
Il lui remit le mot qui l'accréditait auprès de la Duchesse.
La soubrette le fit entrer dans un salon dont l'aspect sévère le frappa. On se serait crû chez quelque vieille bourgeoise cossue, veuve d'un mari adoré, et qui aurait enseveli sa douleur dans un appartement toujours vide de visiteurs.
— Si monsieur veut prendre la peine de s'asseoir, je vais voir si madame peut recevoir monsieur, lui dit la femme de chambre.
Il préféra rester debout, se promena nerveusement, pris soudain d'une émotion qui lui secouait les jambes, l'emplissait d'un tremblement intérieur, pareil à ce frisson qui saisit au premier instant d'une catastrophe.
Quelques minutes après, la domestique rentra pour lui annoncer que madame allait le recevoir dans un moment.
Et elle le fit passer du premier salon, destiné aux visiteurs inconnus, dans un second, réservé aux seuls initiés.
Ici, l'aspect avait complètement changé.
Tout ce que l'art et l'industrie modernes ont inventé de meubles élégants, coquets, légers, de meubles aux mollesses savantes, irrésistibles, s'y trouvait réunis, dans un fouillis d'étoffes aux tons chauds, et de bibelots de prix. Les fenêtres étaient
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garnies de doubles rideaux, les premiers tout en dentelles blanches fines comme de la toile d'araignée, les seconds en peluche de soie saumon, et un store écarlate aidait encore à tamiser le jour. Des tableaux — nudités signées de noms connus
— ornaient les murs. Et, sur une table de jaspe, des albums traînaient.
ha Roche-Belval se laissa choir dans un fauteuil, ouvrit un album, et resta en contemplation devant la première figure qu'il trouva.
C'était bien un profil d'artiste, d'artiste connue ; et une angoisse le saisit au moment de tourner le feuillet, l'angoisse de trouver celle qu'il cherchait.
Il était encore plongé dans sa contemplation hébétée, quand un pas léger se fit entendre. Il leva les yeux. Une grande femme, vêtue d'une longue robe de soie noire, aux longs plis bruissant à chaque mouvement, était devant lui. Elle abritait, sous une courte mantille de dentelles noires, une tête à l'admirable chevelure blanche.
Sous cette neio-e vénérable, la figure était iomoble, le profil rapace, les yeux logés derrière un bourrelet ravagé de plis, la bouche lippue détendue par le râtelier, les joues flasques, tombantes
— le tout puant les honteuses orgies, commencées
avant le temps, poursuivies à l'âge où le repos et la sagesse seraient de règle.
Des bijoux étincelaient partout où ils pouvaient trouver place.
Elle s'adressa au marquis comme à une vieille connaissance.
— Ah ! vous regardez mes modes nouvelles. Eh bien qu'en pensez-vous? Avez-vous fait un choix?
La Roche, brusquement tiré de son hébétude, ne s'attarda pas aux longues circonlocutions dont il eût été, d'ailleurs, parfaitement incapable. Il ne s'amusa pas aux équivoques dont s'entourent parfois les marchés du genre de celui qu'il désirait conclure.
Il tourna fébrilement les pages des albums et s'arrêta enfin, pâle de rage, devant celle où flamboyait une admirable photographie de Zézette. Il eut cependant la force de se contenir et de formuler presque gaiement sa demande : quand? combien?
La Duchesse le pria de l'excuser un instant avant de lui répondre pour l'heure, le prix marqué d'avance n'étant pas à débattre. Elle sortit.
Une sonnerie aiguë lui parvint à travers l'étouffement des étoffes épaisses. Puis, des sonneries
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nouvelles, comme celles d'une communication téléphonique.
L'entremetteuse reparut.
— C'est entendu, monsieur. Ma cliente n'est pas libre cette après-midi, mais si vous voulez, ce soir, après le théâtre, dès minuit et quart...
■ — Oh! qu'elle ne se presse pas, je lui accorde bien cinq minutes de grâce !
Sur cette réplique qu'il jugeait très spirituelle, La Roche s'apprêtait à se retirer ; la Duchesse le retint encore un instant pour lui demander si la chambre noire, que Mme Lambel prenait d'habitude, lui conviendrait. Il demanda à voir cette pièce où il s'apprêtait à être à la fois si malheureux, puisqu'il y perdrait toutes ses illusions, et si heureux, puisqu'il y posséderait, pour la première et dernière fois, celle qu'il avait tant aimée.
C'était une chambre assez vaste toute tendue de velours noir.
Les rideaux, du lit — très bas, drapé de soie noire — étaient faits du même velours et doublés de satin également sombre.
Pour tapis, une peau d'ours noir; et sur la cheminée, une garniture merveilleusement ciselée
en cuivre argenté, achevaient de donner à la pièce un aspect funèbre.
Mais cet aspect devait être très propice au genre de beauté de Zézette et le marquis comprit très bien qu'elle l'eût choisi pour son habituel lieu de sacrifice, d'autant plus que la lumière y était rare, provenant seulement d'une grande veilleuse suspendue au plafond et garnie de verres opalins qui tamisaient la clarté, la faisaient «livide comme une clarté de lune.
— Bon ! Bon! parfait, à quoi bon changer! dit La Roche et, cette fois, il se sauva pour tout de bon.
Une fois dehors, il sentit en lui un grand vide. C'était fini.
— Mon cœur est mort ! s'écria-t-il presque haut, pareil au héros d'un des nombreux romans qu'il avait dévorés depuis qu'il n'était plus sous l'œil de sa mère.
Mais comme, chez lui, la nature ne perdait jamais ses droits, il songea immédiatement qu'il se faisait tard et qu'il était temps d'aller dîner. Il avait d'ailleurs besoin de prendre des forces pour subir son martyre jusqu'au bout.
Il s'en fût dans un restaurant du boulevard et