‹ Société d'économie sociale, session de 1872-73 [microforme]Chapitre 1 sur 9 · D'ÉC. SOC · texte numérisé non relu

D'ÉC. SOC

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Elles ont retenu notre langue, notre religion, nos lois ; elles nous demeurent attachées par leur esprit et leur cœur.

La France avait autrefois dans l'Amérique septentrionale quatre centres coloniaux : l’Acadie, le Canada, l'Illinois, la Louisiane, immense arc de cercle occupant à ses extrémités les bassins du Mississipi et du Saint-Laurent. C’était une conception de Vauban, qui à 200 ans de distance, prévoyant ce que les États-Unis avec leurs richesses et leur puissance ont depuis réalisé, disait dans un rapport : Le cours du Saint-Laurent et celui du Mississipi se rapprochent extrêmement dans la région des grands lacs, et comme il paraît certain que les terrains s’abaissent fort entre le lac Michigan et les affluents du Mississipi, on peut prévoir le temps où ils seront aisément unis par un canal, et il s’établirait alors une circulation commerciale immense entre le golfe du Mexique et le golfe Saint- Laurent. Vauban n'avait jamais été en Amérique, et ces pays étaient alors à peine explorés. Mais telle est la puissance du génie dans ses conceptions et ses prévisions !

Les Canadiens ont formé seuls un ensemble persistant et compacte.

Comment cette population s’est établie dans le pays ; — comment elle a persisté sous les Anglais, malgré les difficultés morales et matérielles de la conquête; — comment après s'être merveilleusement conservée, elle s'est plus merveilleusement encore développée malgré l’étreinte redoutable des Conquérants; — enfin l'étude appliquée de la raison d’être de ces faits, dans le pratiques de la vie collective et de la vie privée : tel sera l’objet de ce rapport.

Le premier fort français établi à Québec, Capitale du pays, fut fondé en 1620, par Champlain ; mais ce ne fut qu’en 1630 qu’on vit s’y établir non pas les premiers colons, mais les premières familles européennes. Elles venaient principalement de Ja Saintonge. du Perche, du Poitou, de l’Anjou, de la Normandie, de Paris.

+ Avant de rappeler comment elles s’établirent, j'expose en deux mots quel fut au Canada le mode de colonisation.

Le pays était divisé suivant la configuration du sol, et découpé en circonscriptir®s,

Ces parties de territoire étaient attribuées à titre seigneurial, à

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charge pour le seigneur de peupler son domaine. Le seigneur s’installait dans sa terre, et faisait des concessions moyennant une rente perpéluelle de 4 sou et 2 sous par arpent superficiel.

Le profit était mince, mais il venait s’y joindre une part sar les lods et ventes, ainsi que les droits de mouture, c’est-à-dire sur quiconque avait un moulin, une redevance prélevée dans la proportion de la valeur du moulin et du blé moulu.

Telle était l'institution seigneuriale; elle offrait plus d'avantages que les nouveaux systèmes. Le concessionnaire n’avait pas à faire de déboursés. Le seigneur ne pouvait se faire spéculateur de terrains; la coutume de rentes fixes le forçait à concéder toutes les terres au même prix. Ces conditions aidaient les familles établies à placer leurs enfants sur les terres subséquentes. Le seigneur lui-même se trouvait poussé, par son propre intérêt, à favoriser leur extensior ; en effet, le droit prélevé sur les lods et les ventes était d’un bon rapport. Or, plus sa seigneurie était peuplée, plus étaient nombreuses les mutations, et plus ses revenus grossissaient.

Parmi les émigrants qui vinrent au Canada, distinguons plusieurs classes : ceux qu'emmenuient les seigneurs, puis les engagés, les soldats licenciés, les orphelines et ceux qui, d'eux-mêmes ou par aventure, s'établissaient dans la colonie.

Les seigneurs concessionnaires amenaient donc des familles entières de laboureurs et de cultivateurs recrutées dans leurs seigneuries de France, et passaient avec elles des contrats d’engagement. Ce fut la première et meilleure origine de la population française au Canada. Ces familles se transportèrent en Amérique avec leurs enfants et leurs femmes, avec leurs mœurs el leurs anciens usages, et comme un arbre qu’on transplanie avec la terre qui enveloppe ses racines, elles se trouvaient dans les meilleures conditions pour fleurir sur un nouveau sol. Les deux groupes les plus remarquables, sous ce rapport, furent les Percherons de Beauport et les Sulpiciens de Montréal. Ces émigrants venaient de France aux frais du Seigneur, Il leur faisait des concessions de terrain moyen nant un certain nombre de journées de travail qu’il appliquait à la construction de son manoir, C'est-à-dire quelque chose comme un grand corps de ferme. Nous avons encore de ces contrats d'engagement.

D'autres émigrants, les engagés, venaient, moyennant une prime, travailler cinq ans dans la colonie. Ils avaient droit à un salaire, à la nourriture, au logement. Ces engagements se faisaient surtout dans les ports par l'intermédiaire des capitaines, qui, à son de trompe, publiaient le prochain départ pour le Canada.

Ce système n’a pas produit de résultats fâcheux au Canada ; mais en Angleterre, il a eu des suites déplorables. Il a été le prélude de la traite des noirs. Les contrats d'engagement se vendaient aux enchères : c'était la traite des blancs.

Ces hommes, en général, s’accommodaient à leur nouveau genre de vie et prenaient le parti de rester dans la colonie. Ceux qui avaient une bonne conduite se mariaient et fondaient un établisse= ment. Quant aux mauvais sujets, ils se mettaient à la solde de la compagnie de l'Ouest et allaient dans l’intérieur chasser la fourrure. C’est l’origine de ces fameux héros qui depuis Cooper ont tant exercé l'imagination des romanciers. Les coureurs de bois, les premiers, furent des Canadiens et non des Américains, comme les romans l'ont dit. Les Américains n'apparaissent dans ce rôle qu'après 4760.

La France avait des troupes au Canada, peu nombreuses malheureusement. On accordait leur libération à tous les soldats qui voulaient s'établir dans la colonie. La garnison se transformait vite en habitants. C'étaient de nouveaux colons.

Comme dans ces immigrations successives, le nombre des hommes était de beaucoup supérieur à celui des femmes; il fallut pour favoriser la constitution des familles envoyer des jeunes filles au Canada. Colbert rendit une ordonnance par laquelle des sœurs étaient chargées de visiter les hôpitaux et les maisons d’orphelines, de faire un choix parmi celles qui consentiraient à passer dans la colonie, et de les emmener avec elles. Une de ces sœurs s’est illustrée dans cette mission, et M'° Mance, demoiselle de bonne condition, y fit preuve d’un admirable dévouement. Elle prenait avec elle 20 ou 25 de ces filles, les emmenait au Canada et, leur établissement fait, revenait en France pour recruter de nouvelles filles à la colonie. C’étaient les orphelines du roi roi. £lle repassa vingt fois l'Océan, et mourut après avoir fondé un des plus beaux hôpitaux de Montréal.

Après les orphelines du roi, il importe de citer enfin les venues accidentelles, les marchands, les voyageurs, les artisans de toute sorte que peu à peu le courant des affaires attachait dans la colonie.

J'ai parlé des Percherons de Beauport et des Sulpiciens de Montréal. Deux gentilshommes français recrutèrent quatre-vingts familles dans le Perche, les emmenèrent d’un groupe au Canada et fondèrent près de Québec la colonie de Beauport ; elle a pris rang parmi les meilleures. Ses membres se sont multipliés avec une telle puissance, qu'aujourd'hui, deux cent cinquante à trois cent mille individus se rattachent à ces premières familles. Quant aux Sulpiciens, ceux qui les premiers s'étaient établis au Canada écrivirent en Europe à leurs correspondants ecclésiastiques, les priant de s’enquérir s’il ne se trouverait pas des familles chrétiennes désireuses de fonder dans la colonie un établissement durable, et d’une foi assez vive pour travailler à la conversion des sauvages. Il se fit à leur appel un concours admirable. Pour trouver des exemples d'énergie, de foi, de pureté comparables à ceux qu’apportaient en elles ces généreuses familles, il faut se reporter à ces familles puritaines qui, fuyant la persécution de leur pays, vinrent dans la Nouvelle-Angleterre fonder les colonies de New-Plymouth et de Boston. Semblables par les mœurs, les lumières, l’ardeur de conviction, je ne saurais trouver d’analogie plus frappante. La même fortune les attendait. Sous l'impulsion de la vie religieuse, les unes comme les autres ont répandu une semence féconde que le temps a prodigieusement développée.

Je dirai un mot de la législation et du régime administratif qui gouvernaient les mœurs. La colonie était placée dans la coutume de Paris. La famille-Souche, sans avoir une organisation aussi solide qu’en certains pays, se maintenait néanmoins. Voici comment Durant sa vie, le père pourvoyait à l'établissement de ses enfants. les plaçant autour de lui, s’il pouvait. Quant à la concession où il avait établi sa ferme, il la cédait, moyennant redevance, à l’un de ses enfants. — Quelquefois le développement de la colonie aidait de lui-même à cet arrangement; c’est ainsi que quand le séminaire de Québec voulut peupler l'île de Jésus, on alla particulièrement dans sa seigneurie de la côte de Beaupré, recruter

des hommes. On entrait chez le père de famille, et l’on disait : « Eh bien! père, vous allez donc nous donner votre enfant? N'ayez crainte, on aura soin de lui; on lui donnera des terres, il se mariera et vos relations n’en seront pas rompues. »

Et c’est ainsi que les maisons s’essaimaient, sans que la famillesouche fût atteinte.

Les terres concédées étaient prises en général le long des rivières et des chemins. Elles étaient découpées en parallélogrammes qui allaient s’enfonçant dans la profondeur des terres.

C'est le lieu d’une remarque sur la forme même de ces parcelles. Les parallélogrammes que nous avons découpés sont beaucoup plus longs que larges ; les maisons s’y trouvaient disposées sur la limite extrême, près de la rivière ou de la route, et favorisaient par leur situation les relations de voisinage. Les parallélogrammes Anglais sont Carrés; les maisons sont donc plus espacées. Le seul aspect des plans cadastraux révèle sous l’influence de quel peuple, français ou anglais, la colonie s’est fondée. À chercher quelque raison, celle-ci se présente naturellement : c’est que le besoin de sociabilité est moins fort, moins exigeant chez les Anglais que chez nous.

Sur le mode de défrichement au Canada, sur l'installation des colons, j'aurais à donner plus d’un détail utile. Si le temps ne me pressait, ce serait une curieuse étude que l'examen comparatif de la colonisation telle qu’elle se fit au Canada, et telle que nous la pratiquons en Algérie. Je ne puis m'arrêter, mais je signale en passant une différence fondamentale dans la richesse naturelle des deux pays. La terre américaine a un capital que n’a pas l'Algérie : c’est la forêt. La forêt américaine porte avec elle une richesse d'abord, c'est la valeur utile des troncs d'arbres et celle des débris boisés qui se transforment en potasse et fécondent le sol de leurs cendres ; elle porte en outre uue facilité, celle du défrichement, qui ne consiste que dans l’abatage des arbres, et l'incendie de tous les menus bois; on cultive ensuite sans arracher, et les souches demibrûlées meurent peu à peu.

En Algérie, il ny a communément que broussailles et taillis sans valeur, et cependant il faut les extirper à grands frais, sans quoi la persistance supérieure de leur force végétative rendrait

de

toute culture impossible. Mais la plupart de ceux qui ont comparé les colonies d'Amérique et celles d'Algérie, n’ont fait preuve que d'une grande ignorance de leurs conditions respectives.

Partout où une colonie se fonde en Amérique, des réserves territoriales prélevées sur des parties de territoire vacantes sont ménagées pour le service des hôpitaux, pour celui des écoles, pour toutes les fins d'utilité commune. C’est ainsi que le clergé canadien a acquis des propriétés considérables, et que des écoles américaines ont des revenus de 500 millions de francs, Le système auquel se rattachent ces dispositions, nous l’avons critiqué et chassé de France; les Anglais l'ont maintenu. Et ici se révèle, dans leur caractère bien tranché, la politique des deux peuples.

Toutes les fois que l’Angleterre fait un pas dans la voie de la civilisation, elle ne se retourne pas contre les institutions du passé pour les détruire, elle respecte ce qu’elles avaient de bon, et sur les progrès acquis ente le progrès nouveau. Nous, au contraire, à peine sommes-nous engagés dans un ordre d'idées nouvelles, nous rompons en visière à toutes nos traditions, d’un coup nous faisons litière du passé, il faut construire sur table rase,

Le résultat de ce double système, c’est que l'Angleterre a fait beaucoup de progrès avec peu de révolutions ; tandis que la France a fait beaucoup de révolutions pour des progrès médiocres. Que disaient nos philosophes au siècle dernier ? La superstition, le préjugé avaient asservi nos ancêtres. Mais la raison s’affranchissait enfin, la raison pure ! Et la doctrine de la table rase prévalant dans tous les écrits, les sciences morales et politiques sont demeurées stériles durant tout le siècle. Aussi, messieurs, n'oublions pas que l'honneur de cette société sera d’avoir contribué à ramener les esprits de cette fausse voie, et que pour notre éminent secrétaire perpétuel ce ne sera pas l’un des titres les moins glarieux, d’avoir fait pour les sciences économiques ce qu’a fait Bacon pour les science physiques; substituer à l’hypothèse, aux méthodes à priori, aux spéculations de la raison pure, l’observation patiente et impartiale des faits sociaux.

Je poursuis mon sujet. Je passe sur les causes déplorables qui ont amené la perte de notre colonie ; je signale seulement laveugle opiniâtreté avec laquelle on se plut à paralyser le cours de l’immi-

gration. Les diflicultés furent telles, qu’en 450 ans, il ne vint pas au Canada plus de 40,000 colons. Pour que vous sentiez combien ce nombre fut inférieur à ce qu'il pouvait être, voici le tableau comparatif du mouvement de l’émigration anglaise et de l'émigration française dans l'Amérique du Nord.

Colonie canadienne sous les Français. Le nombre des Français en 4760 était de 72,000 ; et il n’était venu depuis l'installation de la première famille que 40,000 immigrants. — Colonies anglaises. De 1628 à 1634, la seule colonie de Boston reçut 2,500 immigrants. — La totalité du Massachusetts reçut, en 20 ans, 25,000 immigrants. — La Virginie, de 4606 à 1671, reçut en 65 ans 25,000 immigrants. En somme, l'Angleterre paraît avoir fourni plus de cent miile immigrants aux États-Unis de 1606 à 1700. Durant l: même période, le Canada et l’Acadie reçurent à peine 6,000 immigrants : il en vint 5,500 au Canada ; 500 en Acadie.

Ce n’est done point par la supériorité de l'intelligence, de l'habileté, de l'énergie, ou de l’esprit d'entreprise ; ce n’est point par la puissance de leurs cultures ou de leurs productions que les Auglais parvinrent à surmonter les difficultés de la colonisation. C’est simplement par puissance du nombre. C’est, en un mat, par la quantité plutôt que par la qualité qu’ils ont obtenu la prééminence coloniale.

Il convient d’ajouter que, proportion gardée entre le chiffre des immigrations anglaises et des immigrations françaises en Amérique, la déperdition a été beaucoup plus forte chez les colons anglais que chez les nôtres. L’Anglais nous est supérieur par ses mœurs et le respect des traditions. Le Français lui est supérieur par la résistance et l’énergie de son travail, et par l’espric de ressources. Ces 10,000 colons français avaient proûuit 72,000 habitants; ils avaient recruté deux fois l’armée de Montcalm, et par des pertes considérables étaient réduits à 65,000 hommes quand la conquête fut consommée. Alors revinrent en France les représentants de l'administration et tous les hommes engagés dans les carrières libérales ; il resta des laboureurs et quelques légistes ; mais pour défendre cette grande famiile démembrée, pour sauvegarder des traités que le vainqueur ne respectait qu’à contre-cœur, il

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