‹ Société d'économie sociale, session de 1872-73 [microforme]Chapitre 2 sur 9 · DU. | US · texte numérisé non relu

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restait un clergé dévoué et persistant an milieu de ses ouailles. L'épreuve fut terrible pour ce pauvre peuple. Il ne comptait guère aux yeux du vainqueur et il lui semblait que ce fut bagatelle de le détruire. Les Anglais y travaillèrent. Ils sentaient chez ce peuple un esprit hostile à leur domination; ils se proposèrent de l'absorber, Pour arriver à leurs fins, ils attirèrent de l’ancienne Angleterre une foule d'émigrants, et les distribuèrent en arrière des deux rives du Saint-Laurent. Ce fut un cordon de colonies tendu pour barrer la route aux Canadiens et les confiner dans ie bassin du fleuve. Le plan éiait ingénieux. La persévérance des vaincus, leur activité, leur foi en eurent bientôt raison. Et cependant tout leur faisait défaut pour la résistance. Désunis et emprisonnés, ils n'avaient re enu aucun élément d'organisation qui leur fût propre; ils n'avaient nulle part un point où se rallier. On vit alors ce que peut l'empire des traditions et des croyances. Ces hommes avaient les mêmes mœurs, les mêmes aspirations, la même foi. Cette communion de sentiments et de pensées leur fut un lien qu'aucun effort n’entama; il leur permit de se grouper spontanément et de se faire assez forts pour survivre et reprendre le cov”s de leur développement.

Alors qu’ils étaient eernés de tous côtés, quand les terres des anciennes seigneuries furent toutes peuplées, voyant qu'ils ne pouvaient plus placer leurs enfants auprès d’eux, ils les faisaient passer peu à peu à travers les colonies qui les enveloppaient et les envoyaient ainsi dans les terres neuves.

Ces isolés avaient d’abord bien des mépris à supporter, bien des vexations à subir de la part de ces colons anglais qui avaient sur eux l'avantage de la richesse et l'autorité du peuple vainqueur. Ils surmontèrent, sans se décourager, toutes ics difficultés de leur entreprise, Ils allèrent se multipliant et peuplant les déserts qu’ils étaient venus défricher. Bientôt les Anglais se voyaient débordés par la population canadieune , et pendant qu'ils quittaient le pays, le prêtre venait s'établir parmi ses enfants et la paroisse était fondée.

Les Anglais divisent le pays, mathématiquement, en carrés déterminés sur les données du méridien : ils forment ainsi, non des centres, inäis des unités matérieilcs, des Corps sans vie. La paroisse catholique, au contraire, sort de la famille; elle est faite de petits

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groupes reliés par les mêmes sentiments et réunis sous l'autorité d'un prêtre. C’est un milieu résistant et fécond. La politique à laquelle se rattache sa formation a été si favorable au développement des Canadiens, que les Anglais ont été par cx délogés et supplantés sur presque toutes leurs lignes de colonisation. Les Canadiens ont su rester compactes dans leur territoire primitif et se former en groupes serrés dans tous les comtés qui les entouraient. C’est donc une victoire, victoire relative et pacifique qu'a remportée par eux la race française. Néanmoins l’organisation de la famille n’a pas été sans souffrir de cette terrible épreuve. La compression des familles dans les seigneuries a naturellement amené un morcellement exagéré des terres, car les Canadiens ne passaient dans les colonies ang':ises que quand chez eux les terres n’admettaient plus de partage utile.

Ces circonstances ont eu de fâcheux effets; elles ont créé un prolétariat relatif

Voici un tableau statistique qu fait ressortir en chiffres saisissants l’histoire du développement de la population française au Canada.

En 1831, le recensement signale, sur 512,000 habitants, 380,000 Français ; — en 1851, quand les Canadiens ont franchi l'enceinte des seigneuries et se sont établis dans les Townships, il relève 669,500 Français sur 890,000 âmes; développement véritablement prodigieux; en 90 ans, ils ont plus que décuplé. A partir de 1851, le développement diminue. Ce ralentissement tient à deux causes. L'une, c’est l'amour des aventures, cette humeur romanesque inhérente à la race et qu’en eux les circonstances ont enflammé. Le désert les attire; c’est en abondance que les familles canadiennes fournirent aux agents de la Compagnie de l’ouest de ces coureurs de bois qui s'enfoncent dans l’intérieur des territoires sauvages et servent à la centralisation des fourrures. L'influence de cet esprit s'était fait sentir dès le début de la conquête. Sans lui, on eût été cent mile pour tenir tête aux Anglais. La seconcv cause, c'est que l'appât des gros salaires gagnés dans les manufactures à attiré aux États-Unis un grand nombre de Canadiens. Néanmoins, le développement de la population n’a cessé de se

A maintenir. En 1871, elle comptait 1,190,000 âmes, dont 900,000 Krançais.

État général de leur progression : — sous les Français, leur nombre augmente de 20 à 25 pour 100 tous les dix ans; après la conquête, de 35 pour 100 dans le même délai. Cet accroissement, traversé de 1854 à 1874 par l’émigration aux États-Unis, n’a été que de 18 pour 100 tous les dix ans.

Telle a été la progression d’une population conquise, suspectée, inquiétée, abandonnée à elle-même, et qu'aucune immigration similaire n’a renforcée.

Quant aux Anglais, quelques sacrifices qu’ils aient faits pour s'établir, leur nombre au Bas-Canada était de 432,000 en 1831, et de 270,000 en 1871. Leur accroissement moyen a été de 18 pour 400 tous les dix ans, et s’est même réduit à 41 pour 100 dans les vingt dernières années. D'autre part les Anglais, malgré les renforts d’une immigration constante, se sont multipliés moins active-

« Ces chiffres sont importants ; car ils marquent la tendance de « la population franco-canadienne à s'emparer des terres. Non- « seulement elle ne se laisse pas déposséder par les colons venus « d'Angleterre, mais elle les chasse des Townships, où ceux-ci « s'étaient primitivement établis. Cette conquête graduelle du sol « par la race franco-canadienne est un signe évident de sa force «et de sa puissance expansive. » (Mémoires de la Société de statistique générale.)

Tout en se développant, la famille franco-canadienne est restée attachée au sol qu'ont occupé ses pères. Ce n’est pas que les biens y abondent. La contrée est froide, et les profits modestes. Cependant, voyez les États voisins du Maine, du Vermond, la partie nord de l'État de New-York, qui rappellent les difficultés et l’austérité de ce pays; ils sont peu à peu abandonnés par les Américains natifs, avides d'aller chercher fortune dans l'Ouest; depuis cinquante ans, leur population cesse de s’accroître, elle diminuerait sans les immigrations du dehors. Pourquoi le Canadien reste-t-il

ment que les Français. [ls formaient, en 1851 de la po-

pulation, aujourd’hui, ils ne représentent que

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sur le sol paternel? pourquoi cette population continue-t-elle à s’'augmenter sur place malgré la dureté du climat et fn courant considérable d’émigration au dehors? c’est qu'il est retenu par l'amour du milieu moral et matériel dans lequel il a grandi, ce qui esi l'essence même du patriotisme.

Si nous cherchons maintenant à quelles causes se rattache l’admirable développement de cette race, nous {rouverons dans cette étude plus d’un enseignement. C’est d’abord la moralité de la famille canadienne, et, dans la pratique des mœurs Chastes, la fécondité de leur sang. Ici, Messieurs, je ne puis n'être pas saisi du parallèle qui s’offre à nous dans le Spectacle de cette fertilité de la fille comparée à la stérilité de la mère. C'est pourtant notre Sang, la chair de notre chair ! Pourquoi donc cette branche si vivace; d'un tronc qui dépérit ? Pourquoi cette fille si florissante, quand la mère s’alanguit à tel point? C’est que toutes deux ont suivi des routes bien différentes. Et comme, loin de s’égarer toutes deux, l’une

a chaque jour progressé dans sa voie, il faut bien reconnaitre que si l’autre a reculé loin du but, c’est qu’elle a pris la voie fausse. Et, en effet, Messieurs, elle a vouluêtre conquérante au lieu d’être expansive; elle a abandonné la vie et les traditions de ses ancêtres ; elle s’est livrée avec une passion croissante à la jouissance du bien-être et des plaisirs matériels. Et pendant qu'elle semait ses forces dans des aventures sans issue, pendant qu'elle s’énervait dans des mœurs sans règle, elle a perdu ce don de la fécondité sans lequel ‘les nations, échappant à leur première mission, celle de peupler la terre, préparent leur défaite et tombent aux rangs inférieurs.

Une autre cause de sa décadence, c’est qu'elle à perdu ée que j'appellerai la puissance de groupement. — Tandis que les Canadiens ont témoigné d’un art politique si éclairé dans la formation de leurs paroisses, et dans leur développement propre, sous les yeux et malgré les efforts du vainqueur, il nous est devenu impossible de nous grouper. C’est ainsi que nous avons perdu la science politique, c'est-à-dire l’art de grouper les hommes pour un but défini. Du même Coup, les hommes politiques nous ont fait défaut. Que la Providence nous donne un Richelieu, un Colbert, que pourrait-il au milieu de forces individuelles, isolées et désunies? Quelle action “aurait-il sur elles? 11 pourrait avoir une personnalité brillante et les

et,

Conceptions du génie, mais il lui serait impossible de grouper les hommes d’une manière persistante dans un ordre d'idées déterminé, tout son génie dès lors deviendrait stérile! et c'est pourquoi toute politique raisonnable est impossible.

Ainsi donc, esprit de tradition et science politique, voilà les deux caises qui, dédaignées par nous riches et arrogants, mais par là stériles et faibles, ont entretenu dans notre ancienne colonie la fécondité et la vigueur. Si elle pouvait nous apparaître comme un modèle et qu’elle nous amenât à réfléchir sur nous-mêmes; si cette fille, par nous abandonnée là-bas, nous donnait un enseignement dont nous fussions touchés, ce serait certes le pius grand service qu'une fille eût jamais rendu à sa mère!

J'aurais encore beaucoup d'observations à faire, que le temps me force à omertre. Vous avez la physionomie générale du sujet et l'intérêt pratique qu'il comporte. Je m’arrête. Nous en savons assez pour pouvoir parler de ce pays comme il ie mérite, et nous sentir portés de sympathie vers lui. Peut-être n’est-ce pas en vain que vous lui accorderez votre estüune. L’éjoque où nous vivons est pleine de trouble. Si jamais le désir de vivre ailleurs qu’en France venait pour nous, n'oublions pas que nulle part nous ne recevrions un meilleur accueil qu’au Canada, et que nulle part nous ne trouverions le sujet d’avoir de nous-mêmes une satisfaction plus haute. (Applaudissements prolongés.)

M, le Président. — Je ne saurais rien dire à M. le Rapporteur que les bravos de cet auditoire ne disent éloquemment. Ils témoignent de notre reconnaissance pour son remarquable travail et du haut prix que nous y attachons.

M. L, Cornudet. — Si M. le Rapporteur croyait avoir un développement plus considérable à {inner sur le sujet qu’il a si bien traité, serait-il indiscret de lui demander une seconde conférence ? D'après ce qu’il a laissé entrevoir des omissions qu'il a dû faire, je ne doute pas qu’une seconde conférence n'eût autant de succès que la première.

M, Le Play. — Peut-être la matière gagncrait-elie à n'être pas

disséminée. Si M. le Rapporteur en jugeait ainsi, je crois qu'il serait préférable qu’on fit des questions sur les points dont l'omis-

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