LES SERVICES QUE LA HOLDING REND A LA SOCIÉTÉ
D’aucuns objecteront sans doute, à la lecture du titre de cette section, que la holding, bien loin de ren-
(12) Voir supra, p. 43, ce que nous disons de la société suédoise « Kreuger and Toll ».
(3) Voir infra, pp. 271 sqq. et notamment la note de la page 278 (relative au Grand Duché de Luxembourg).
dre service à la Société, c’est-à-dire à l’ensemble des consommateurs, travaille au contraire à ruiner les véritables intérêts de ces derniers, parce qu’elle entrave le jeu de la libre concurrence et que, quoiqu’on en dise, la concurrence est la meilleure sauvegarde du consommateur. Mais ce reproche — qui d’ailleurs pourrait être fait aussi bien au trust et au cartel — n’est pas fondé. Car une concurrence déréglée est, en général, une source de crises dont pâtissent à la fois ceux qui consomment les produits des industries qu’elles atteignent, ceux qui alimentent ces industries en matières premières, et les travailleurs qu’elles occupent. Tandis qu'au contraire, le consommateur, lemployé et l’ouvrier, bénéficient le plus souvent d’une organisation méthodique de la production et de la vente. Ces considérations trouvent d’ailleurs leur confirmation dans les faits : qu’il s’agisse d’acier ou de pétrole, d’aluminum ou de potasse, d’ampoules électriques ou de linoléum, la consommation a augmenté fortement, jusqu’à ces dernières années, et les prix ont été sensiblement réduits, grâce à la formation d’un trust, d’un cartel, ou d’une holding.
Les considérations ci-dessus, visant les holdings en général, sont valables, en particulier, pour le groupe très important des holdings qui contrôlent des Sociétés exploitant des services d'utilité publique : eau, gaz, énergie électrique, tramways, téléphone, télégraphe, etc. Ces holdings sont surtout nombreuses en matière d’énergie électrique et hydro-électrique, no-
tamment aux Etats-Unis (1) et en Belgique (#). On en trouve aussi plusieurs en France (1), car c’est encore
(14) Aux Etats-Unis, la « public utility holding company » joue un rôle extrêmement important dans toute l’économie de la nation. On peut s’en convaincre à la lecture des brochures, déjà citées, que MM. Halford Erickson et George T. Buckingham ont écrites à la louange de ces organismes, sous les auspices de la « National Electric Light Association » et de la « Electric Association ».
Disons aussi que, d’après l’ « Information » (n° du 6 février 1932: « la fortune mobilière des Etats-Unis »), la valeur boursière des seules holdings de gaz et électricité dont les titres sont cotés. au Stock Exchange de New-York a dépassé, en 1929, le chiffre colossal de 5 milliards de dollars (exactement 5.044.479.564). Comme l’ensemble des titres cotés à New-York au même moment atteignait une valeur de près de 90 milliards de dollars, on voit que les seules holdings de gaz et électricité représentaient alors près de 6 % de l’actif industriel et financier des Etats-Unis.
Au ler décembre 1931 — époque de la dépression boursière maxima — la valeur boursière des holdings de cette sorte était encore de près de 2 milliards de dollars (exactement 1.985.005.960), tandis que la valeur de l’ensemble des titres cotés au Stock Exchange était tombée à 31 milliards. Les holdings en question avaient vu passer de moins de 6 % à plus de 6 % leur pourcentage d’importance.
(15) En Belgique, citons, outre la Sofina déjà mentionnée :
La « Compagnie Européenne pour Entreprises d'électricité et d'utilité publique (Europel) », fondée en 1929, et dont le capital actuel est de 500 millions de francs (bénéfice net de l'exercice 1930-31 : 34.117.737 francs) ;
La « Société internationale d'énergie hydro-électrique (Sidro) », au capital de 250 millions (bénéfice net de l'exercice 1930-31 60.163.016 francs) ; ;
La « Compagnie générale d'Entreprises électriques et industrielles (Electrobel) », fondée en 1929, et dont le capital actuel est de 210 millions (bénéfice net de l’exercice 1931 : 36.607.620 francs) ;
La Société « Transports, Electricité et Gaz (Transelgaz) », au capital de 88 millions, dont les filiales exploitent divers services publics de Turquie, à Istambul notamment (bénéfice net de l’exercice 1930-31 : 30.828.134 francs) ;
La « Compagnie financière d'Exploitations hydro-électriques (Hydrofina) », fondée en juillet 1928, et dont le capital est de 150 millions ;
La Société « Union financière d’Electricité et da Transports (Unifet) », au capital de 270 millions, dont le bénéfice net, pour 1931, a été de 12.066.098 francs ;
Etc...
(16) Citons, par exemple, les holdings plus ou moins « pures » qui s'appellent :
La « Société d'éclairage et de force par l'électricité à Paris »,
dans ce domaine que la formule « holding company » est le mieux connue et le plus appréciée chez nous. Cependant, les holdings de services publics pourraient paraître, en raison même du caractère propre de leurs filiales qui sont généralement des entreprises concédées, moins intéressantes que d’autres au point de vue de l’intérêt général du pays. Il semble notamment, comme l'écrit le dernier rapport de Sofina, auquel nous avons déjà fait plusieurs emprunts,
« que ces holdings-là n'aient guère l’occasion, ni, par-
au capital de 60 millions (bénéfice net de l’exercice 1930 : 9.882.239 francs) ;
L’ « Union Houillère et Electrique », fondée en avril 1926 au capital de 6 millions, et dont le capital est actuellement de 150 millions (bénéfice net de l’exercice 1930-31 : 7.868.368 francs);
L’ « Union Electrique et Financière (Unelfi) », fondée en juin 1928, au capital de 20 millions, et dont le capital est actuellement de 60 millions (bénéfice net de l’exercice 1930 : 2.312.000 franes) ; son activité ressemble beaucoup à celle d’une Société de placement spécialisée ; «
L’ « Union Electrique rurale », constituée en janvier 1922 au capital de 100.000 francs sous la dénomination « Société de contrôle de Réseaux ruraux », et dont le capital est actuellement de 88.320.000 francs (bénéfice net de l’exercice 1930 : 9.605.961 francs) ;
La « Société financière électrique », au capital de 154 millions, fondée en 1925 par la « Thomson-Houston », et qui était à l’origine plus particulièrement orientée vers le financement d’entreprises nouvelles susceptibles de fournir des commandes à la Sociétémère (bénéfice net du dernier exercice : 10.245.438 francs);
La « Société Centrale pour l’industrie électrique », fondée en 1909 au capital de 5 millions, et dont le capital est actuellement de 100 millions (bénéfice net de l’exercice 1931 : 5.754.292 francs). Cest à la fois une Société de contrôle et une Société de Jlancement ;
L’ « Union financière pour l’industrie électrique », au chpital de 120 millions, qui est surtout une société de financement des divers secteurs électriques de la région parisienne (Nord-Lumière, Ouest-Lumière, Sud-Lumière, Est-Lumière); elle a distribué, pour 1930, un dividende de 6 %;
L’ « Union Transcontinentale pour l’Electricité et l’Industrie », (ancienne Compagnie franco-américaine pour l'électricité et l’industrie), fondée en 1928, et dont le capital actuel est de 100 millions ;
Etc...
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tant, le mérite d’ordonner la concurrence et de régler le prix de fourniture. Une entreprise de tramways n’est pas en compétition avec celle de l’agglomération voisine, ni une distribution électrique avec quelqu’autre aux antipodes. Au surplus, le pouvoir concédant trace des limites au champ de la concession et au tarif des prestations.
« Mais, en dépit des apparences, même pour les services publics, ce tarif ne dépend pas uniquement du vouloir des autorités, car aucune société ne saurait subister en exploitant à perte, et les profits sont conditionnés par le prix de revient. D’autre part, bien souvent, le privilège accordé ne met pas le concessionnaire à l'abri de la concurrence : dans une localité ou dans une région, l’usager peut avoir le choix parmi divers services — tramways ou autobus, voies ferrées parallèles, centrales électriques autorisées à alimenter un même territoire.
« Or l’intérêt des usagers sera le mieux servi par le concessionnaire qui, en mesure de produire au coût le plus bas, pourra, d’une manière constante, fournir au prix le moins cher. Dans les entreprises d'utilité générale, à l’égard desquelles les pouvoirs publics sont armés pour empêcher les abus, ce n’est assurément pas la concurrence, mais une utilisation de l'outillage aussi complète que possible, qui procurera aux usagers les tarifs les plus favorables, à la fois modérés et suffisamment rémunérateurs pour permettre une amélioration continue des services.
« Ainsi, une agglomération rurale né saurait obte-
nir, d’une petite centrale locale, qu’une distributon électrique coûteuse et irrégulière. Mais sa clientèle apporterait à une grande centrale urbaine un moyen de mieux employer la capacité de ses installations et de fournir ainsi à la campagne, tout en réduisant à la ville le prix de l’électricité, des services beaucoup meiïlleurs et moins chers que ne pourrait offrir la petite usine isolée.
« Des installations qui font double emploi occasionnent forcément des frais stériles qui sont une perte pour le capitaliste ou une charge pour l’usager. Et, à l’expiration de Ia concession, elles imposent une dépense lourde et inutile au Pouvoir concédant, obligé de racheter un outillage surabondant et, par là même, d'exploitation coûteuse. »
Au point de vue international, les holdings se révè-
lent comme des organismes de rationalisation indus-
trielle particulièrement utiles.
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« C’est qu’en effet le concours des capitaux en un point donné n’est gêné par aucune frontière. Les capitaux, quand ils sont libérés de toute entrave d'ordre législatif, ont, grâce à la mobilité et à Ia docilité des crédits et devises qui les représentent, une indépendance parfaite. L’insécurité internationale est aussi un facteur important qui favorise la large répartition des capitaux » (1).
En définitive, la holding, avec sa méthode de colo-
° (16) P. Cheminais : « Les holding-companies », p. 8.
nisation financière lui permettant, par de simples moyens financiers, de s’assurer la haute direction de toute une branche économique, sans heurts, sans difficultés, apparaît non seulement comme un organisme de concentration et de rationalisation industrielles, mais encore comme un facteur puissant de rapprochement et d'équilibre international.
Nous ne voudrions pas terminer ce chapitre écrit à la louange de Ia holding considérée du point de vue économique général sans signaler un écueil que les fondateurs de holdings doivent éviter soigneusement.
Il s’agit de la surcapitalisation — que les Américains appelaient, aux temps héroïques des trusts, le « mouillage » (Watering) — c’est-à-dire de l'émission, par la holding, de titres négociables pour un montant supérieur à la valeur réelle des biens qu’ils représentent (1). C’est là, en effet, une forme d'inflation, qui est assurément un mal. Voici comment le Conseil d'administration de S. O. F. I. N. A. s’exprimait à ce sujet dans son rapport présenté à l’Assemblée générale du 23 avril 1931 :
« La surcapitalisation n’est pas seulement une cause « dagiotage et de troubles monétaires ; elle nuit di- « rectement à l’entreprise supercapitalisée et à la « clientèle de cette entreprise. Car la nécessité de « payer les intérêts convenus aux obligataires et le « désir de distribuer un dividende aux actionnaires,
(7) Voir ce que nous avons dit plus haut de la « Compagnie Belge pour l’Industrie » (note, p. 179).
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< sont trop souvent incompatibles avec une politique « de prudence et de développement méthodique.
« À cet égard, la holding doit éviter deux écueils : <« la surévaluation de son portefeuille et l’exagéra- « tion des apports dans les sociétés formées à son in- « tervention.
« On peut arguer que le rendement d’une entre- < prise sera meilleur du fait qu’elle est réunie avec « d’autres sous l’administration habile d’une holding, « où encore que, par l'effet des risques compensés, < un portefeuille vaut plus que la somme des élé- < ments qui le composent. Il n’en est pas moins vrai « qu’il est périlleux d’escompter ces avantages ; les « titres et les participations que possède la holding « ne peuvent être portés au bilan de celle-ci, sous « aucun prétexte, pour un montant qui dépasse leur prix d’acquisition, ou leur valeur marchande si
« elle est inférieure à ce prix » (1).
« De même, si le concours que la holding assure à « ses filiales ajoute un élément précieux à leur patri- « moine, elle n’en doit pas moins s’abstenir de mon- < nayer l’appui qu’elle leur apporte, en enflant leur
(18) Cette formule (évaluation d’après le cours du jour ou le prix de revient, le plus bas des deux étant retenu) n’a rien d’obligatoire ni en Belgique, ni en France. Par contre, elle est inscrite dans la loi allemande.
Pas plus que d’autres, la formule en question, si séduisante qu’elle puisse paraître, n’est à l’abri de tout reproche, comme le montre très bien M. Paul Garnier dans un récent article de |’ « Information » (« Comment faire les évaluations d’inventaire ? », n° du 21 janvier 1932). C’est que la question des évaluations d’inventaire, en France surtout (du fait de la fiscalité actuelle), est particulièrement épineuse. Nous y reviendrons en étudiant le projet de Loi français sur les sociétés de placement. (Voir infra, pp. 258 sqq.).
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capital à son profit. La holding qui comprendrait une rémunération pour son patronage dans l’esti-mation des biens qu’elle procure à la société nouvelle, ferait un usage abusif de la confiance que ce: patronage inspire au public. >»
CHAPLERE F4
La Société de contrôle et l'épargne individuelle
Nous constations, à propos des Sociétés de placement, que les avantages économiques généraux de cette forme de Sociétés ne sont pas comparables à ceux qu'elle procure aux épargnants considérés individuellement. C’est une constatation analogue, quoiqu’en sens inverse, qu’il nous faut faire maintenant pour les Sociétés de contrôle : car les avantages de la holding pour l’épargne individuelle sont bien peu de chose en comparaison de l'intérêt qu’elle présente pour l'Economie nationale.
Nous serions même tentés de dire que la holding est sans aucun intérêt pour le capitaliste moyen, à plus forte raison pour le petit épargnant, car elle présente pour eux plus de dangers que d'avantages.
Sans doute, l’actionnaire d’une de ces grandes holdings dont la Sofina belge est le type a profité, jusqu'ici, de la bonne marche des affaires de Ia Société
et de ses magnifiques filiales. Mais les Sociétés de cette nature sont relativement rares, alors que trop nombreuses sont, au contraire, les holdings — pures ou surtout impures — qui, ayant pris sous leur patronage les affaires les plus diverses, risquent constamment d’être écrasées sous la charge de leur financement, où qui ne servent qu’à favoriser les desseins plus ou moins ténébreux d’un financier trop audacieux jusqu’au jour de la chute de celui-ci, entraînant dans sa ruine des milliers d’épargnants (1).
L'objet de ce chapitre sera précisément d’étudier les dangers que la formule « Société de contrôle » présente pour les capitalistes, qu’ils soient actionnaires de la /holding elle-même ou qu’ils soient actionnaires de ses filiales.
SECTION I