C. UIMU
En Italie la sociologie a commencé en partie par des imitations des analogies de Schaeffle, en partie par des tentatives d'appliquer la théorie darwinienne à révolution sociale. La première phase est représentée par Vadala -Papale (1). Mais ce qui est caractéristique pour toute cette école, c'est la fusion de la question sociale avec la sociologie. Les ouvrages de ces écrivains, parmi lesquels Colajanni (2) occupe une place éminepte, tournent pour la plupart autour des questions de la politique sociale rapprochées du darwinisme. Si la lutte pour la vie de Darwin, disent à peu près ces écrivains, est la loi suprême de l'évolution de l'humanité, les plaintes du socialisme ' ont-elles encore raison ? Est-ce qu'il ne résulte pas de cette loi sociale naturelle, que les vaincus et les dépossédés doivent souffrir, pour que les vainqueurs jouissent de la vie ? Cela n'empêche que le plus souvent on s'efforce de donner à celle loi suprême de l'évolution de l'humanité une signification favorable aux tendances socialistes, comme par exemple la suivante : c la loi darwinienne doit bien être en vigueur, mais on ne doit pas poser de bornes artificielles à son action et à ses effets, — eu assurant par exemple à un faible, armé de la
1. « Darwinisino naturale e Darwinisme sociale », Torino, 1882.
2. Napoleone Colajanni : « Sociaiisnio e Sociologia criminale, l. Il Socialismo », Catania, 1884.
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propriété héréditaire, la domiDation sur les forts expropriés et dépossédés, etc. »
Des raisonnements pareils remplissent également les
écrits de Siciliani et de Vaccaro(l). Mais tous ces écrits dignes d'attention sont entachés d'une erreur commune. Ils cherchent inexactement la réalisation de la loi darwinienne dans le domaine des relations entre les individus, tandis que socialement elle se réalise uniquement dans le domaine des relations entre les groupes, Quant aux relations entre les individus, le fait lui-même, de la lutte pour la vie ne s'y vérifie pas, sans parler à plus forte raison de toutes les conséquences de cette loi. Il est simplement inexact de dire que tout individu soutient une pareille lutle pour la vie ; il y a des individus qui s'y dérobent ou qui y renoncent.il est encore moins vrai de dire que la loi darwinienne se réalise dans ces relations ; mais elle se réalise en effet pleinement et avec toutes ses conséquences dans le domaine intersocial, c'est-à-dire dans les relations mutuelles des groupes sociaux, y compris les Etats.
Le fait, que dans ces études sociologiques on s'occupe sans cesse de la question sociale, atteste également une incertitude par rapport à la nature et aux buts de la sociologie. Celle-ci peut parfaitement, en sa qualité de science, contribuer à l'examen de la question sociale, elle pourra, une fois arrivée à des résultats sûrs, donner
4. Pietro Siciliani : «« Socialismo, Darwinismo e Sociologia moderna Bologna, 1885; — Angclo Vaccaro : « La lotta per Tesistenza e i suoi elTetli nell' umanilfi », Homa, 188C. — Conip. mon analyse de ce dernier livre dans la Deutsche LittaraLurztUangf 1887, no 1.
des indications et des inspirations aux divers partis s'occupant de la question sociale, surleur conduite vis à-vis de cette question : mais vouloir aujourd'hui d^à faire de la sociologie une politique sociale, prétendre résoudre par elle la question sociale, c'est décidément une entreprise prématurée, rappel lant la méthode de l'ancienne médecine, qui consistait à vouloir guérir les maladies sans connaître leur vraie nature. Au contraire, la sociologie imite la médecine moderne, dont les efforts tendent en première ligne à connaître la nature de la maladie,pour aborder seulement avec cette connaissance la question de savoir si la maladie peut être guérie, et comment ? — Ces incertitudes et déviations de la sociologie fournissent à un autre écrivain italien, Icilio Vanni, l'occasion de soumettre sa nature et ses buts & une critique serrée, profonde et pénétrante (1).
Yanni passe en revue toutes les définitions de la sociologie formulées par les sociologues etexamine leur justesse. Aucune ne le satisfait. La sociologie n*est, selon lui, ni la philosophie de l'histoire, ni la théorie de l'évolution superorganique ; ni la science des groupes et groupements sociaux, ni une science descriptive anthropologico-ethnoiogique ; ni « anatomie, physiologie et psychologie du corps social, > ni « physiologie des peuples » ; elle n'est pas plus physique sociale avec la méthode statistique, que philosophie sociale, mettant en valeur les résultats des sciences morales et politiques ; elle n'est enûa ni philosophie du droit ni science des phé*
i. Icilio Yanni : « Prime lioee di un programma critico di Sodologia », Perugia, iSSS.
nomènes sociaux (1). Qu'est-ce qu'elle est donc selon Vanni ? — Sa réponse reste tout à fait dans les généralités. Selon lui, la sociologie devrait être une « synthèse » de toutes les sciences sociales (p> 28), mais en mèihe temps une « introduction et propédeutiqae » de ces sciences (p. 29) ; une « scienza complessira ^st'n- (etica délia società » (p. 33), dont le rapport aux sciences sociales particulières serait celui de la biologie aux sciences particulières des phénomènes organiques spéciaux (p. 84). Et comme elle se donne pour but de réunir les résultats les plus généraux de ces sciences sociales spéciales (économie politique, politique, jurisprudence, morale, etc.), on peut donc la considérer comme la philosophie de ces sciences (p.3ô).Dela biologie et de la psychologie elle diffère par cette propriété que celleslà s'occupent de laYie individuelle de l'homme, et celleci de sa vie sociale (t^/ïa comww6';(p.53); de I histoire de la civilisation, qui restera toujours une science « analytique », dont le but est de réunir et de préparer des documents, elle se distingue parce qu'elle est une science synthétique et philosophique (p. 67), « une vraie philosophie des phénomènes sociaux » (p. 74 et 88). Le caractère distinctif du « phénomène social », du « fait social» (fatto socialéjf n'est pas, comme rafûrme sans le prou-
1. Cette dernière négation de Vanni estdirigée directement contre la définition, donnée par moi dans mon « Précis (Grundris) de Sociologie •», du phénomène social comme « rapport engendré par l'action collective des groupes et sociétés humaines ». Comp. Vanni, p. 20 et 99,
▼er Gumplowicz, sa formation par la rencontre de plusieurs groupes, mais son c caractère historique » (1). Car dans cette évolution sociale tout, selon Vanni. est
historique, les impulsions et les facteurs, les conditions et les effets ; le caractère idéal, qui la pousse vers des formes toujours plus hautes de la vie, esi également historique. « Trouver les lois de ces transformations, prouver ce caractère historique qui est propre à l'évolution de l'humanité, — telle est la tâche de la sociologie, et cette tâche lui appartient exclusivement > (2).
Ainsi Vanni croit avoir trouvé les limites recherchées de cette « scienza sintetica delV evoluzione sociale hu^ mana * (p. 137), sans empiéter sur le domaine de la biologie, de la ps^^chologie ou de l'anthropologie. Certes, nous le lui accorderons volontiers. Mais quel est alors le rapport de cette sociologie de Vanni à P < histoire de la civilisation i cultivée en Allemagne ?Sa définition de la sociologie ne s'applique>t-elle pas complètement à rhisloire de l;i civilisation, qui. elle aussi ne veut être autre chose que science synthétique de l'évolution sociale (ce qui veut dire implicitement : évolution de la civilisation) de l'humanité ? — Vanni n'a pas empiété sur le domaine de la biologie, de la psychologie ou de l'anthropologie, mais comment la chose va-t-elle par rapport â l'histoire de la civilisation ? Certes, un italien n'a .
i. « AppuDlo la sloricità delP evoluzione sociale costituisce la nota «aratteristica del fatto sociale e scgna par coDseqaenza rigorosa» mente i confiai délia sodologia » (p. 104).
3. « TroTare le leggi di questotrasformazîonefColpire la storicita {HTopria del processo evoluUone amano, ciè deve fare la sociologia é non pao farlo cfae essa » (p* 109).
pas besoin de se faire de scrupules à ce sujet; la c staria
del iricivilirncnto » n'est pasen Italie arrivée à la phase de rindépendance ; il peut la négliger ; mais il en est autrement en Allemagne et en Angleterre. Ici, son explication suffit pas ; ïcX, ou bien il faut pouvoir donner à la^ciologie un objet propre, une tâche spéciale nettement délimitée, ou bien elle n'a pas de raison d'être à côté de l'histoire de la civilisation ; et la « sociologie » italienne, telle qu'elle est définie par Vanni, ne serait qu'une autre dénomination de Tbistoire de la civilisation.
i>. — L*AUema§ne et l'Autriche
Si en Allemagne, après les essais de Schàffle et de Lilienfeld de présenter la a société » comme organisme, on paraîtavoir renoncéà traiter lasociologie comme science particulière, il jr a ponr cela une bonne raison, notamment qu'ici la philosophie a tellement étendu son domaine qu'il n'y a presqu'aucun objet de la sociologie qui n'ait été traité également par la philosophie allemande ; de plus, Thistoiro de la civilisation, la psychologie des peuples et l'ethnologie se sont ici également , occupées de tous les objets et problèmes spécialement sociologiques, de manière que la constitution d'une sociologie indépendante doit nécessairement paraître Inutile, du moins à Texamen superficiel (1). Aussi le représentant le plus éminentde l'historiographie moderne de la civilisation en Allemagne, Lippert, non-seulement appelle ses travaux du nom de c sociologiques », mais
i. La tAche assignée à l'histoire de la civilisation, par exemple, par Jodl, dans son ouvrage: Die KulturgeschichteJhreEntwicklung und Problème (1878), embrasse apparemment tous les objets et problèmes de la sociolo^'ie. Car selon son programme de l'histoire de la eiviltsation (p. lio), elle embrasse non seulement «la lutte de rhomme contre la nature i», mais aussi « la tendance à l'organisation sociale et politique » et • les relations internationales >.~Les limites de l'histoire de la cÎTllisation étant si laigement arrêtées, rien d'étonnant qu'on n'entrevoie pas la raison d'être de la sociologie.
étend si largement les limites de son histoire de la cM- Itsation» que toute la sociologie pourrait certaineméiit j trouver place. C&r si « tout ce par quoi rhomme s*élève si peu que ce soit au-dessus de son humble condition naturelle, est une parcelle de civilisationw, alors toutes les formes et organisations sociales appartiennent aussi à, . rhistoire de la civilisation. Et en effet Lippert s'occupe dans son histoire de la civilisation» à côté des choses qui n'entrent décidément pas dans la sociologie, comîne le développement des outils, la propagation des animaux, domestiques, l'influence du travail des métaux, etc., d'une quantité d'objets de nature sociologique, comme par exemple, l'évolution de la famille, la formation d'États, les fondations religieuses, etc. ^ Néanmoins l'idée maîtresse de l'histoire de la civilisation de Lippert n'en fait pas, â notre avis, une sociologie, car il se propose d'exposer l'évolution progressive de tout ce qui est < humain » c'est-à-dire, & son sens, de tout ce qui riësulte des doubles impulsions de la nature
„ et de ce qui est» personnel à l'homme ». Lippert est loin d'attribuer la direction de cette évolution exclusivement à la loi naturelle ; il laisse â l'initiative personnelle, à Taotivîté intellectuelle de l'individu, une bonne part dans la « création de la civilisation >. ' .
Cette attitude intermédiaire entre le point de vue uriiquement individualiste des historiens et le point de vue naturaliste (ou, à proprement parler, moniste) de Buckle,
. se traduit chez Lippert déjà par l'admission du c soin pour la vie » qui est « l'instinct fondamental et universel dans l'histoire de la civilisation ». Car dans ce » soin pour la vie », la matière et l'esprit, la nécessité et la ii-
berté sont-poar ainsi dire reliés et réunis, ou, comme 4it Lippert lai-môme : « dans lai se réunissent et se délimitent l'élément hamain et Télément animal ; dans lui
se manifestent selon leur extension respective, l'instinct de ranimai le sceau et le signe de l'humanité >.
De cet c instinct fondamental de ce « soin pour la vie » natt donc toute la civilisation ; et nous savona que Lippert y fait entrer /o«f « ce par quoi Fhomme s'élève si peu que ce soiL au-dessus de, sa condition naturelle ». Tout cela, Lippert nous l'aurait exposé dans son histoire de la civilisation, si seulement a l'espace ne lui était mesuré (1) «. Demandons maintenant, dans quel but Lippert nous expose — ou aurait exposé — tout cela, et nous ne pourrons trouver dans ses propres considérations que deux réponses. La première revient à dire que c'est pour nous expliquer la causalité de tout le devenir humain, la corrélation causale de tous les événements humains; en prenant cette expression dans son sens le plus large. La seconde nous rappelle l'idée maîtresse de l'ethnologie de Bastian, elle est la suivante : c'est pour nous apprendre les transformations des idées de Thumanité et les conséquences qui en résultent, donc, pour employer les expressions de Bastian, « la logique des peuples », « les pensées des peuples ».
1. Dans le chapitre final de son deuxième yolame, Lippert éerit : « Nous ne pouvons pas entreprendre la tAche de présenter auiecteor rhîstoire de révolution de la technique, des inventions et des découvertes... C'est naturellement la même chose pour Thistoire des sciences. Bien que toute entière elle appartienne à l'histoire de la civilisation, pourtant, dans un exposé dont l'espace est mesuré, seuls les points principaux peuvent trouver leur place » (« Kulturgeschichte », II, 631).
En ce qui concerne la a causalité », elle joue dans l'histoire de la civilisation de Lippert un rôle analogue au « pragmatisme de l'historiographie. De même qaô c l'historiographie pragmatique i se contente de « découvrir » les t causes » présumées des événements historiques (elle nous doit toujours la preuve de leur justesse), de même Lippert se contente de nous donner une cause pour chaque phénomène de la civilisation. Naturellement, il ne peut attribuer à chacune de ces causes qu'une probabilité plus on moins grande ; il ne peut ici être quesliou de preuves scientifiques. iMême quand iï explique,à la manière de Bastian,un phénomène comme étant une émanation d'une conception ou d'une certaine marche des idées.cette explication peut être ingénieuse et même très plausible ; mais un autre historien de la civilisation peut expliquer le même phénomène d'une autre manière. A ce point de vue, au point de vue de son caractère scientiûque,rhisLoire de la civilisation de Lippert qui occupe certainement un haut rang, n'est pour- • tant pas supérieure & « Thistoriographle pragmatique » ; comme celle-ci, elle place le centre de gravité de soii expose dans la « corrélation causale », qu'elle établit pourtant très instable, de manière à nous laisser toujours la possibilité de ne pas tenir cette corrélation pour juste et de nous en construire une autre.
Si ingénieuses et plausibles que soient les causes que Lippert donne pour certains phénomènes, elles n'ont pas plus de force que quand, par exemple, un < historien pragmatique > nous prouve qu'un monarque a dé^ claré la guerre & un Etat voisin uniquement en obèis^ sant aux conseils de son ministre. Une pareille preuve
exclut-elle les autres causes, qui en réalité ont provoqiiô cette gaerre ? — La même question peut se foeer à chaqae « corrélatioii causale », donnée par Lipperl dans
son histoire de la civilisation. Quand, par exemple, Lippert essaie d'expliquer l'infanticide chez les peuples primitifs par la crainte du surpeuplement, par Ia« pression de la nécessité » (t. I, p. 203), cette explication est très plausible, mais n'en exclue pas mille autres, qui sont peat-étre plus conformes à la vérité. De même pour mille autres phénomènes. Rien d étonnant, par consé-: quent, qu'une pareille c histoire de la civilisation > ne nous donne pas une véritable satisfaction scientifique. Car nous n'aurions cette satisfaction que si, au lieu d*é* tire condamnés à nous contenter d'une pareille causalité subjective et arbitraire, nous pouvions ranger une série des causes sous l'empire d'une loi suprême. C'est comme un grand tableau représentant une bataille : s'il ne nous laisse entrevoir aucune idée maîtresse, alors il nous sattsfait moînsau point de vue esthétiqiie, quand même il serait peint avec beaucoup de talent, qu'une miniature, représentant un seul personnage, mais qui exprime nettement une idée. — * Il en est de même de l'histoire de la civilisation de Lippert. Nous avons devant nous une foule de phénomènes, dont le savant auteur s'efforce de nous expliquer avec beaucoup d'esprit la causalité ; mais nous cherchons en vain une loi suprême, selon laquelle se déroule toute cette procession interminable des phénomènes. Cette explication seule, à^ savoir que tout ce déve* lôppement de la civilisation provient dti soin pour la vie^ ne peut pas nous'safisfaîré.'Cafle âoin pour la vie est universellement répandu, et pourtant le développement
delà eivîlisatioQ nfest pas partout le môme. En un mots celte explication ne nous remplace nullement la maîtrise
scientifique d'un système complet des mouvements sociaux, qui s'accomplissent selon des lois constantes etautorisent dès iors quelques prévisions. L'histoire de la civilisation partage encore avec la philosophie de L'histoire (et avec rhistotre universelle) Terrenr on la mal* chance de vouloir nous présenter une évolution progressive d'ensemble; ce qui la pousse jusqu'à cette naïveté, de placer le commencement de cette évolution dans ua point donné de l'espace et du temps, et ce qui la force aussi à démontrer et i défendre Torigine unique de l'humanité, la différenciation de toutes les races existantes à partir d'une souche commune, l'émigration des races américaines du vieux monde en Amérique, et tout ce qui s*en.8uit. Tout cet apparat des moyens de défense de la Bible, nous le retrouvons aussi chez Lippert. Il croit à une € patrie d'origine » (t. I, p. 201), aux « contrées heureuses de l'expansion primitive des hommes » (t. I, p. 167), où vit une race originelle, qu'il suppose de t couleur sombre ■ (p. 169, 170). Quant à Tapparition graduelle d'une race plus claire sortie de cette race origi- • naire sombre, Lippert l'explique, entre autres, en disant que dans les habitudes d'infanticide, qui régnaient aux époques primitives, c la vanité maternelle a également joué un rôle », en laissant la Tie de préférence aux en-, fants de nuances plu9 claires (t. I, p. 206). Mais Lippert oublie, qu'un en&nt pâle aurait dû plaire moins à sa mère noire primitive, et si la nuance de la couleur avait eu à décider de la vie ou de la mort des enfants, la couleur claire n'aurait sûrement jamais obtenu le dessus l
Car les hommes noirs éprouvent la môme horreur des visages <T pâles » que les blancs des noirs î
£ii bien, à cette époque primitive que Lippert paraît placer (t. I, p. 201) 4000 ans à peu près avant Jésus- Christ (?), « et que noas pourrions appeler sombre à pins d'un point de vue » (t. I,p. 202), il se représente Thomme dans sa t patrie primitive », T «ancienne Égj'pte » (t. I, p. 167). > Ici, le milieu originel imprimant à révolution une allure plus lente» mais pourtant non sans impulsion de la nature, fut formé le berceau de la civilisation » (t. I, p, 201). Mais pourquoi précisément et seulement ici ? pourquoi en même temps, ou môme plus tôt, un « berceau de la civilisation » ne se serait-il formé aux bords du Wang-ho ou du Yang-tse-kiang, comme il s'est Ibrmé sur les rivages de la Méditerranée, aux bords du Nil ? Et pourquoi pas aussi aux bords du golfe de Méxi* que, du Mississipi, ou dansrAmérique du Sud, aux sources de l'Amazone? Lippert ne tombe-t-il pas ici dans l'erreur de toutel' M histoire de la civilisation» européenne» qui finalement aboutit exclusivement & la glorification de la civilisation européenne et de la race blanche et veut faire en grand à l'Europe et à la race blanche un sort comme celui faitpar la Bible à la terre de Chanaan et au peuple élu ?
Nous respectons et reconnaisons pleinement la somme de science et la richesse d*idées, qui caractérisent l*histoire de la civilisation de Lippert ; mais cette défense éternelle des idées el des préjugés traditionnels, acquis par l'éducation et devenus favoris, ne doit pas être l'œuvre de la science. Rien donc d'étonnant, que l'histoire de la civilisation, malgré les grand» talents qui s'y con«
sacrent, malgré la science de ses représentants, ne puisse pas s'affermir comme « science », qu*eli,e soit, en cette qualité, comme nous l'avons va cl-dessus, exposée aux attaques les plus sérieases et doive encore toujours défendre sa raison d'être.
Siinmel, dans son ouvrage sur « la Différenciation so-. ciale «, (1) a peut-être, au contraire, créé la première œuvre en Allemagne qui puisse avec raison complète porter lie titre d' « étude sociologique ». Car ce que Simmel examine dans cet écrit, ce sont précisément les actions collectives des cr groupes » et « cercles » sociaux en partie sur les individus, en partie sur les autres cercles. Ayant décrit d'une manière juste dans sa préface ( c Contribution à la théorie de la connaissance de la science sociale > )la sociologie elle-même et les difficultés qu'elle a à vaincre dans ses études, il s'efforce dans les chapitres suivants d'analyser les faits qui se produisent grâce à l'action collective. des « groupes > et < cercles > sociaux. Il attribue, entre autres, les objets suivants à la sociologie : « les rapports de Tindividu et de la collectivité, les causes et les foriues des groupements, les antagonismes et les disparitions des classes, l'évolution du rapport des gouvernés et des gouvernants * etc. £n ce qui concerne la notion de la société, il remarque avec raison, que c la notion de la société n'a, évidemment, un sens qu'a la condition de se distinguer par quelque chose de la simple somme des individus a (p. 10).
Dans le chapitre sur la • responsabilité collective » il
1. «t Soziale DiiferenzieraDg », Leipzig, 4890 (SehrooUers Staataond socialwisMosch. ForachuDgen, X, i).
explique les causes du groupement, qu'il aperçoit dans <r la défensive et TofiensiTe commune », d'où il suit que « l*individa n'a une valeur que tant que le groupe est < derrière lui » (p. 2tf), et cela explique à son tour beaucoup de phénomènes historiques, comme par exemple» celui que les gouvernements absolus sont hostiles à ces groupes organiques, etc. L'influence du groupe sur l'individu provient de ce que « Tindividu sert son groupe et reçoit de lui la forme et le contènu de son propre'-être« • — « Volontairement ou involontairement, le membre d'un petit groupe confond ses intérêts avec ceux de la collectivité, et ainsi non seulement les intérêts du groupe deviennent siens, mais aussi réciproquement, ses intérêts à lui deviennent ceux de la collectivité (p. 26). — Il en résulte ensuite que par rapport à untiers lé membre d*un groupe apparaît en tant que tel, et non comme individu • , ce qui amène la responsabilité collective de la famille ou de la tribu pour les actes de leurs membres* Ce n*est que plus tard, quand « une-différenciation ex- . traordinairement fine s'est produite objectivement au sein du groupe aussi bien que subjectivement dans Tesprit du lésé », — que « la réaction de ses sentiments et de ses actes se localise exactement » (p. 33) . t Le point de vue de la plus haute civilisation montre ainsi un retour caractéristique à la conception antérieure. » Car 4 - ce point de vue t la conception transcendante de la dOT mination exclusive de la causalité naturelle, excluant la faule au sens du libre-arbitre, se rétrécit aux limites de la croyance dan&riaiiuence passagère des facteurs sociaux ». L'ancienne jconceptioa individualiste du monde disparaît et est remplacée par la conception « historioo-
sociologique c qui ne voit dans Tindi vida que le points d'intepséctioQ des lignés sociales i (p. 86). Ce 'contact intime de l'individu avec son groupe fait:
que l'extension du groupe amène des conséquences tout à fait déterminées pour la situation de l'individu. Ëlies se traduisent par la différenciation des individus,, par leur inditiduaUsation toujours croissante- La loi sociale générale qui régit la marche de ce rapport, Simmel la formule de la manière suivante : « Plus le cercle, auquel nous appartenons, est étroit, et moins nous possédons la liberté individuelle; mais en revanche, ce cercle est lui-même une sorte d'individu et, étant petit, se distingué paf des limites nettes des autres cercles » (p. 49). Toute une ^série de phénomènes et faits sociaux s'explique par cette loi de proportionnalité entre « l'augmentation de l'élément individuel et l'extension du groupe social » (p. 57). Mais avec l'extension du groupe et la différenciation des individus apparaissent aussi cer-. tains changements du « niveau social », auxquelles individus prennent part, tout en pouvant aussi s'élever au-dessus de ce niveau. Cette évolution du niveau social et du rapport entre lui et l'individu fait l'objet des cha* pitres suivants de l'étude de Simmel.
< Si un membre du groupe se trouve très bas, il a relativement beaucoup en commun avec son groupe ». Simmel pense avec raison qu'à l'état primitif du groupe correspondait « un niveau social très inférieur et, en môjme temps, une différenciation individuélle insignifiante ». Mais Pévojution élève l'un et l'autre : le niveau social (le contenu commun) et la différenciation. Néanmoins, « le niveau social, bien que, considéré en lui-
même, il s'accroisse sans cesse, devient de plus en plus bas et pauvre par rapport aux différences qui s'élèvent au-dessus de lui » (p. 77).
Il en résulte une règle pratique très importante pour
l'unité d'action du groupe." Si, notamment, on veut, dans une masse déjà différenciée, obtenir ce nivellement qui est nécessaire à l'unité de son action, on ne peut pas éle^ver rinférieur au niveau du supérieur^ celui qui est resté au degré primitif du développement vers celui qui s'est différencié, mais il faut que celui qui est leplas^haut descende au degré qu'il a déjà dépassé ; seul l avoir de celui qui possède le moins peut devenir commun à tous. » (p. 79>. Le juste instinct sociologique fait suivre cette rè^ gle à tous les bienfaiteurs du peuple, qui veulent conquérir les masses ; leurs revendications et leurs programmes se basent toujours sur ce pauvre avoir intellectuel commun des masses qui peut les exciter. Mais par cela Simmel explique aussi ce fait que c le cercle so^ cial • est exposé à peu d'erreurs et d'échecs dans la poursuite des simples buts qu'il se propose (1).
I. J*ai dit la m6me chose dans ma Sodologie de la manière suivante : < LMndivido se trompe souvent, mais la société, au contraire, suit toujours la bonne voie, parce qu'elle obéit, conformément aux lois naturelle8,à l'impulsion impérieuse de ses besoins ». Or, Sitnrnel dit : « On a essayé d'expliquer ce fait, en disant que les mouvements des masses se distinguent de ceux de l'individu libre parce qu'ils sont déterminés par les lois naturelles, que les masse» obéissent simplement à l'impulsion de leurs intércMs ». w Cette manière de voir récèle, selon Simmel, toute une quantité de malentendus au point de vue de la théorie de la jconnainance i>, et d'abord cette croyance erronée « que la nature choisirait toujours la voie la plus courte pour ses buts ». Simmel a tort de m*attribuer cette croyance qiie je suis loin de parla^fer. A l'endroit cité, j'ai simplement cons-
Simmel consacre ensuite m chapitre spécial au t croisement des cercles sociaux », qui provient de ce que f la marche de révolution tend à associer les éléments homogènes des cercles hétérogènes >' (p. 101 j. i De là viennent notamment les divers cercles sociaux et de nouveaux « cercles tangents, qui coupent les cercles antérieurs, relativement plus naturels, sous les angles les plus différents >. — « Le nomhre des cercles différents auxquels appartient Tindi vidu, est uq des signes du progrès de la civilisation » (p. 102), car « le développement de l'esprit public se montre dans l'existence d'un nom- * bre suffisant de cercles de forme et d'organisation di» verse, qui assurent la jonction et la satisfaction en commun de toutes les facultés d'une personnalité diversement douée » (p. 106). Mais les individus tombent sous la domination de ces cercles, surtout des partis politiques et sociaux, et de là vient ce fait que « les hommes les plus moraux et consciencieux contribuent à toute la cruelle politique des intérêts que le parti tout entier trouve nécessaire, en se souciant presque aussi peu de la morale individuelle que les Etats dans leurs relations entre eux. t (p. 121) (i).
Nous nous sommes plus longuement arrêtés à Fou vrage de Simmel, car comme nous le disions, il nous semble être le premier, qui s'occupe d'un tlième purement sociologique ; nous le croyons donc surtout apte à jeter quel-
taté en général le fait extérieur, que Simmel reçonnaît aussi, sans entrer dans son explication, et je suis d'ailleurs tout À fait d'accord avec l'explication (p. 85-87) de Simmel.
1 . Comp. mon « Précis de Sociologie », sur «le caractère moral de la lutte sociale ».
qne lumière sur leis problèmes propres de la sociologie. Naturellement, l'œuvre deSimmel n*e8t qu'un faible prélude, où l'auteur fait entendre qaelcfues tons peu nombreux du grand concert que nous entendrons un jour, quand lasocioiogie sera devenue le champ d'études scientifiques saines et sérieuses. Simmel a le grand mérite d*aToir fait le premier essai d'une pareille étude et d'avoir montré Timportance des résultats qu'elle peut donner.
— L'Amérique,
Indiquons ici sealement un petit article de Franklin
H. Giddings, du « Bryn Mawr Collège » à Philadelphie,
sur € le domaine de la sociologie» [The province of So-
ciology) ; car il dénote le haut degré du développement de la science sociologique en Amérique (1). Giddings pose la question : qu*est^ce qui distingue la
sociologie, comme science indépendante, de l'histoire, cashistory is not concieved by philosophical historians ? » Telle qu'on la pratique aujourd'hui, l'histoire n'est qu'une vaste sciencesociale: quel domaine reste donc à la sociologie? A cette question Giddings donne une réponse très juste, à savoir que la sociologie doit avoir un objet plus limité, de même que la biologie en a un moins
. large que l'ensemble de la botaniquevde la zoologie, de la morphologie, de la physiologie et de l'embryologie, quoique pourtant la biologie s'occupe de toutes ces catégories de la i^e organique. Il en est de même de la sociologie. « L'analyse des caractères généraux des phénomèues sociaux et la recherche d'une loi générale de révolution sociale doivent devenir Tobjet d'études
. 8pé<îiales dans toutes les parties des sciences sociales. Or, Cest cette tâche que se proposent actuellement les sociologues, et le résultat de leurs tendances ne peut s'appe-
i. Annals of the Academ^ of PoliUcal and Social Science, 1880.
1er aatrement qae : sociologie. Dans ce sens plus étroit» la sociologie n'est pas la science sociale de Tensemble, mais celle des principes v. En cette qualité la sociologie
s'occupe, certes, également de la t population humaine de la terre », qui se divise en « groupes ethniques », appelés t hordes» tribos et nations » ; mais elle s'en occupe à un point de vne tout à fait spécial, que Giddîngs déflnit comme suit : c Au sein de chacun de ces groupes (hordes, tribus,, nations), il y a certaines fonctions essentielles qui ont pour but la reproduction, la conservation et la défense. Dans un grand nombre de petits groupes et dans tous les grands groupes, ces fionctions sont différenciées en travaux et professions spéciales, et à cette division du travail correspond une structure sociale compliquée de relations coordonnées. Plus ces fonctions et relations sont spécialisées, plus chaque travail et chaque fait social dépend des autres, et plus le groupe entier devient sensible à chaque arrêt ou perturbation d'une des fonctions ou relations mentionnées. Ainsi compris, les groupes sociaux naturels forment l'objet des études sociologiques ».
Dans ces groupes, ce sont les « phénomènes sociaux », qu'il s*agit pour la sociologie d'expliquer par des causes naturelles.
La question la plus importante qui y apparaît, c'est celle de savoir, si et jusqu'à quel degré ces phénomènes diffèrent des phénomènes psychologiques, s'ils dépen* dent, et jusqu'à quel degré, des facteurs volontaires (do-
litionaî facfors) ?
Eh bien, Giddings ne veut nullement exclure des phénomènes sociaux tout facteur volontaire, qui en serait
la cause, sealement ce qui agit ici comme cause, c'est la volonté collective» la volonté du groupe, cause qui d'ailleurs n*est certes pas c indépendante et irréductible (underived) mais qui est elle-même Peifet de causes
extérieures : « causes physiques, biogénétiques et psychogéaétiques, dont l'action commune produit révolution >.
^article de Giddings est très significatif. D'un côté, il résume tous les travaux de la pensée sociologiqae, accomplis jusqu'à nos jours, de Pautre, U définit, quoique
d'une manière un peu trop générale et qui est compréhensible pour les initiés seuls, le domaine à l'intérieur duquel la sociologie est appelée à travailler dans l'avenir le plus prochain.