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PREFACE

1 tjoîib^

Et tout sociologuo iseruil aussi, au lupiiis. viiiuellement, un politique, sinon un politicien.

Nous ne saui'ion.s, pour noire jiart. souscrire à cette conceptiou. Elle nous parait, en eUet, fausser le caractère delà sociologie.. La sociologie ne se cuut'uud iiullcinriit avec l'étude de la question sociale actuelle. A certains égards elle comprend |)lus, et à certains égards elle comprend moins que celle élude.

Elle comprend plus. Car elle ne limite pas ses

vues au temps présent ni à un pays déterminé, elle étend ses rcciierclies sur toutes les époques et sur toutes les sociétés. En outre, elle ne se borne pas à envisaj^er le seul ])rol)lènie de la lulle des classes, en particulier de la classe patronale et de la classe ouvrière, auquel se réduit dans le langaL;e courant la question sociale. Elle étudie la totalité des éléments du corps social, envisageant chacun en lui-même et le décrivant avec la comj)lexité de sa structure et de ses fonctions, avant de l'opposer aux autres éléments, avant de le dresser dans rallilude du combat. Elleconnaît la paix aussi bien que la {guerre, et ne saurait s'intéresser moins à la première qu'à la seconde. De ce chef, ell<' embrasse dune beaucoup plus que le champ de la question sociale contemporaine. D'autre part, elle ne revendique pas pour elle

ce champ tout entier. Elle examine les données de la question sociale, car elle décrit les groupes au sein desquels naît cette question. Mais elle n'élève pas la prétention d'apporter elle-iiiùiii<' un terme à ce débat. En indiquant la position du pro^ blême, elle laisse à d'autres le soin d'en rechercher la solution. Elle faill'anal} se d'une situation compliquée, mais il ne lui appartient pas de donner à cette situation un dénouement heureux. Car raméiioration de la vie sociale ne peut se faire que par l'action, et la sociologie n'est pas action, mais « contemplation », au sens où les Grecs prenaient ce mot, c'est-à-dire enquête et investigation toute mentale. La sociologie, à cet égard encore, ne saurait donc être confondue avec la politique, qui est, par essence, militante, et dont le but n'est jias d'édifier des théories, mais d'agir d'une façon pratique.

En face de la conception que nous venons de repousser, s'en place une autre diamétralement opposée.

Dans celle-ci, la soeioloi^ie et la politique, loin de se confondre, n'auraient plus, à vrai dire, aucun lien Tune avec l'autre.

La sociologie, disent les défenseurs de cette

tlièse, »'st une srience. La poli tique n'est rien de semblable. Ce n'est pas une science, ce n'est même pas une étude. C'est une activité d'ordre tout matériel; c'est un etïbrt pour conduire les hommes dans une certaine voie, au plus grand bénéfice de leur meneur. Faii'e de la politique, c'est ^'ouverner, ^administrer, a^^iter : ce n'est, à aucun degré, méditer. Le pensée, d'un côté ; l'action, de l'autre : nul point de eontact entre ces deux choses.

Ne le voit-on pas, en eifet t L'homme qui agit n'a pas le temps de longuement étudier, de s'enquérir scrupuleusement de tous les préct'^dents historiques et de toutes les connexions lointaines. Il a un point limité à trancher, et son principal niérite sera de le trancher avec décision et avec promptitude. Les difficultés auxquelles il s^attache changent incessamment, comme changent les cir^ constances mêmes de la vie : comment donc sau« rait-il,dans cette mobilité perpétuelle, s'attacher à des recherches scientitiques qui exigent du loisir, de la continuité, de la patience?

Inversement, comment l'homme de sci(Mic(* voudrait-il descendre dans l'arène politique? Il lui faudrait, pour cela, se plier à des. façons d'agir auxquelles il n'est pas accoutumé ci auxquelles répugnent son tempérament et son éducation. Les

méthodes de critique rigoureuse dont use la science ne sont «"uère praticables en politique. La précision n'y est pas de mise; l'expérimea talion lente et prudente ne s'y applique pas ; les scru* pules liiliuis y sont de trop. L'hoiiiiiK' (rétiide trouve les milieux politiques trop grossiers pour lui, trop peu intellectuels, et même d'ordinaire trop peu moraux. Il hésite donc à s'y engager, il préfère se tenir à l'écart de leurs bruyantes agitations et poursuivre dans la solitude son enquête patiente et désintéressée.

• Cette opposition, qu'on signale entre la sociologie scientiti<|ue et la polili(|ue. est par malheur, très souvent exacte en fait. Nous nous garderions bien de le méconnaître. Mais nous estimons que, en princii>e, l'opposition n'est pas aussi irréductible qu'on le soutient parfois, et que, dans la règle ordinaire tout au moins, la science et l'action, tout en restant disjiiuctes, se peuvent et se doivent entre-aider.

D'abord, en effet, l'humme de science se doit à lui-même de ne pas se désintéresser de la vie publique. Car si la science renonce à guider la politique, qui donc hi «guidera, si ce n'est l'ignorance ? Et doit-on admetti'e que le trésor d'expérience accumulé par la sociologie, par l'étude de la vie sociale dans tous les temps et dans tous les pays,

soit perdu pour la couduite des natioii.s ? Quel sociologue pourrait être assez mauvais citoyen pour se rèfuser à mettre au service de sa patrie ce qu'il a acquis de connaissance positive et d'esprit méthodique? LA sociologie doit donc devenir le flambeau de la politique.

D'un autre côté, la politique aussi peut rendre à la sociologie certains serv ices. Le sociologue ne sera jamais qu'un savant incomplet, s'il se borne à étudier dans les livres seuls. 11 lui faut, pour bien faire, prendre le contact de la réalité vivante. On ne saurait, pour être un sociologue, s'en tenir à la recherche de ce que l'histoire nous apprend sur les peuples disparus, ou l'etlinograplne sur les peuples lointains. Pourquoi ne pas voir tout d'abord ce qui se passe dans notre propre pays? VA commeui le faire, sans s'intéresser à la larun dont il est dirigé, dont se comportent chez lui le parlement, le gouvernement, la diplomatie, Tarmée, l'administration, les corps judiciaires? sans se mêler, en un mot, au mouvement général de sa vie politique"? Le sociologue a là des renseignemeuts innombrables ù recueillir, d'autant plus précieux que, se rapportant au lieu et au temps où il vit lui-même, ils sont plus aisément contrôlables et criticables par lui, plus susceptibles par

conséquent d'entrer comme matériaux vérifiés et solides dans une construction scientifique.

Mais comment amener cet accord des études sociologiques et de l'action politique ? Gomment, tout en respectant leur distinction, établir leur harmonie ? C'est ce que nous voudrions maintenant indiquer, en tentant d'établir, entre la conception qui les identifit^ et celle qui les oppose, une vue intermédiaire, plus compréhensive et plus exacte.

Pour pouvoir résoudre ce problème, il faut d'abord, ce nous semble, distinguer deux sens que reçoit le terme « politique ». Ces deux acceptions sont également légitimes, mais elles gagnent à être précisées séparément.

En une première signification, l;i jmlitique est purement et simplement l'action, la pratique. L'homme politique, à ce point de vue, c'est celui qui gère lés intérêts publics ou qui aspire à les gérer, qui agit au nom de l'Etat ou (qu'on nous pardonne ce demi jeu de mot) qui agite les masses populaires. C'est eu ce sens qu'on emploie couramment l'expression « faire de la politique », et c'est la politique ainsi entendue qui fait partie de

la vie courante de toutes les nalions et y joue souvent un si grand rôle.

Mais il est une autre façon encore de prendre le même vocable. Cette pratique dont nous venons de parler, on en peut faire la théorie. On peut essayer de plier à des règles génrniles l'empii isiiu' administratif, de poser des principes directeurs à Taction des pouvoirs publics, de découvrir un • but supérieur, un idéal à [poursuivre dans le jrouvernement des hommes. Ceux qui se livrent à cette tâche sont généralement des écrivains, des publicistes. Eux aussi lont de la politique, non plus de la politique agissante, mais de la politique spéculative, non plus de la pratique politiqu*^, mais de Tart politique. £t cet art politique peut s élever à une très grande hauteur, témoins Montesquieu et de Tocqueville, pour ne citer que deux de ses représentants en notre pays.

Maintenant, entre Tart politique et le pratique politique, il peut, il devrait mémo y avoir des relations incessantes. L'homme politique, celui qui pitilique, devrait aller chercher ses inspirations chez l'écrivain politique, celui qui spécule et édifie la doctrine. Il le fait quelquefois, « t, pourvu que la doctrine n'ait rien de trop l i-^idc, ou qu'il sache la plier aux exigences de la situation, cet emprunt n'a rien que d'excellent. La Constituante

n'eut-elie pas raison de s'inspirer de Montesquieu? Il est vrai que Rousseau est responsable de plus d'une décision de la (Convention. Ih: nos jours, dans les grands pays, les hommes politiques sont souvent fort instruits et fort éclairés. La plupart ont fait des études supérieures, quelqut'.s-uns sont eux-mêmes des écrivains de grand mérite. Tous sont du moins au coui .mt des vuos lliéoriqucs fondamentales émises par les principaux publicistes del'épofiue. L'action emprunte donc de plus en plus à la doctrine, la praticjue politique se guide sans cesse davantage sur l'art politique, et on ne peut que s'en féliciter.

• On le voit donc, les deux formes de Ui ])olitique sont bien distinctes, mais elles sont loin d'être inconciliables. Il était nécessaire de montrer leur diversité, mais en même temps d'établir la possibilité, la réalité même de leur lien, pour qu'on fût bien Hxé sur le sens complet — ou sur les sens — du mot « politique ».

Mais nous n'avons fait ainsi que la moitié de la route. La politique, même tbéoi-i(iue, même conçue comme art et non comme pratique, n'est pas encore la sociologie. Seulement, cet art politique est rintermédiaire entre la sociologie (^t la pratique politique. Nous allons le montrer. Ët pour cela, nous définirons la sociologie elle-même,

nous dirons commenl Tari politique s'en distingue et comment il peut pourtant s'appuyer sur elle.

La sociologie scientifique ne saurait, d'abord, être confondue avec l'art politique. Car entre une science et un art, il existe une radicale diff<^rence de nature. La science cherche à apprendre ce qui est ; l'art vise à indiquer ce qui devrait être. La première a pour domaine le passé et le présent ; le second se tourne vers l'avenir. L'une s'attache au réel ; l'autre se réserve l'idéal. La science procède par observation ; l'art, par construction. Celui-ci édifie des théories subjectives fondées sur les aspirations de leur auteur; eelle-là constate des faits objectifs, et ne fait que dégager la marche de l'évolution générale. Elle aboutit à des lois, qui résuintMit les pliéiiomènes existants ; Tart, lui, pose des préceptes, qui doivent diriger l'action et engendrer, s'ils sont suivis, des phénomènes nouveaux. Leurs sphères d'action sont donc fort difi'érentes, et aucun des deux ne peut prétendre absorber l'autre. L'art ne rend pas inutile la science : car l'homme ne vil pas que d'idéal. La science ne détruit pas la nécessité de l'art : car

l'avenir n'est pas fatalement déterminé par le passé et le présent ; l'homme a une personnalité

propre, il peut et doit se tracer à lui-même une règle de conduite et ses déterminations personnelles influeront liraiidement sur la luarehe des événements. Son idéal ne peut pas être uniquement de suivre les traces de ses devanciers ou de copier ses conteiupuraiiis : il lui appartient d'apporter dans le monde quelque principe original de direction et de conduite.

• Cette distinction nécessaire de la science et de rart n'implique, toutefois, nullement leur anta- {i^onisnie. [\)ur poser un idéal raisonnable, il faut que le théoricien s'enquière des conditions de la réalité. Car cet idéal, il doit vouloir que tous ses semblables, ou au moins tous ses concitoyeus, Tacceptent. Or ils ne le feront que si l'idéal proposé répond à leurs i)i oi)res besoins, h leurs aspirations personnelles. Le throricien, 1' « artiste » politique ne pourra connaître ces besoins et ces aspirations qu'en étudiant le monde dans lequel il vit, c'est-à-dire en faisant de la science. Son idéal, subjectif dans sa formation originaire, prendra ainsi tout»' sa valeur en devenant objectif, ce qui lui permettra de s'universaliser. — En outre, une fois qu'il a posé l'idéal, il reste au théoricien à indiquer les moyens de le réaliser. Or

ces moyeas ne peuvent se trouver que dans la mise en action de certaines forces qui existaient déjà, au moins en ]juissaiR'o, dans le milieu social. 11 taut que le théoricien soit très bien renseigné sur ces forces pour pouvoir fixer avec précision quelles sont celles qu'il convient de faire mouvoir et comment il convient de les faire entrer en jeu^ afin d'amener le triom|)lie de ses combinaisons. Or, ces renseignements, c'est de la science seule qu'il peut les tirer. — On voit donc que la science sert (l(jublement à l'art : pour aider à ibrinuler ridéal, pour aider à le réaliser.

Et maintenant on peut comprendre, ce nous semble, comment se rc'sout la dil'ticulté posée dans l'un des précédents paragraphes de cette élude. Elle tenait à l'opposition de la vie active et de la vie contemplative. Mais nous venons de voir que la c contemplation > qui constitue la socio> loiiie, c'est l'examen du réel, lequel n'est complètement possible que si le savant se plonge, au moins à quelques moments, dans Ta^itation de la vie concrète. Et nous avons remarqué, réciproquement, que l'action, que la pratique . n'est sage et fructueuse qu'à condition d'être inspirée par un idéal, d'être dominée par une théorie «:énéralisatrice : or cet idéal, à son tour, nous l'avons prouvé, n'est bien conçu et n'est réalisable que si

celui qui Ta posé s'est au préalable inspiré des données les plus sûrement acquises à la science.

— Lhi' double conclusion ressort, croyons-nous, avec évidence de tout cela. D'un côté, la science .se forme à l'ccole de l'expérience pratique. De Tautre, la pratique s'inspire, par l'intermédiaire de Tart, des faits réunis par la science et des lois qu'elle a posées. L'art jjolitique tornie, à ce dernier égard, la transition nécessaire entre les recherches du savant et les actes du praticien : .ses tbéories s'alimentent des dérouvcrles de l'un et servent à diriger la conduite de l'autre (1).

11 nous faut insister encore et préciser davantage, si faire se peut, les rai)i)orts de l'art politique et de la science sociologique.

Le problème que nous voudrions résoudre actuellement est celui-ci : La correspondaiict' de cet art et de cette science est-elle parfaite? G'est-à-dire, s'apî)liquent-ils à une même matière, sauf à là traiter, l'un du point de vue de l'idéal, l'autre du

i. Comparez, sur tons ces points, notre livre : La srt'pnce et I nvt en économie politique (Paris, Uiard el Brière, 1897, ua volume in-li).

point de vue delà réalité? Ou bien, au contraire, existe-t-il quelque différence intrinsèque entre

l'ordre des plH'iiuiaL'iit^s auquel s'adai)l(' l'art politique, ou plutôt qu'il cherche à adapter, et l'ordre des phénomènes qu'étudie la sociologie t Cette différence n'existerait pour ainsi dire point, et il y aurait correspondance parfaite de l'art polilique et de la science socioloi:i(|ue, si l'on admettait pleinement la doctrine que détend dans le présent livi'e M. le professeur Louis Gumplowicz. yu'est-ce, en effet, pour lui que la sociolog-ie? c Elle se divise d'une façon naturelle, nous ditil (i), en deux parties que Ton peut .... appeler avec Comte : statique et dynamique.... La partie statique de la sociologie a pour devoir d'examiner les fundements du grouiie social, les rapports^des cercles donnés à leurs membres, la cohésion plus ou moins grande de ces cercles.!.. La partie dynamique s'occuiie des lois des mouvements des groupes sociaux, de leurs tendances conformes

aux lois naturelles et des inlluenees réciproques qui eu résultent et dont se compose l'évolution sociale. »

La matière sur laquelle portent les iuvesti^a-

4. Socioloijie el Polit 'njue. Livre second, Miisloire en tant que processus naturel. § i3, la maliére et la division de la sociologie^ pages ï'kï-t.

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lions de la sociologie, c'est donc le groupe social, sa composition et son fonctionnement naturels. Dans la personnalité du groupe s'absorbe com- . plètement celle de l'individu, au moins quand on regarde les choses du point de vue sociologique. L'être auquel s'attache le sociologue, c'est la nation, l'État, la collectivité, en tant gu'unité indissoluble, tandis qu'il peut appartenir au moraliste» au jurisconsulte, à l'économiste, de s'occuper des devoirs, des droits, des intérêts de l'être humain isolé de ses semblables.

S'il en est ainsi, la sociologie ne se distingue guère, à ce qu'il nous semble, de la science politique. Celle-ci, tout en dillerant de l'art politique, lui est unie par le lien le plus naturel. L'art politique est une théorie sur la manière la plus convenable de guider les groupes nationaux dans' leurs actes et leurs transformations. La science politique est une étude sur la façon dont ces groupes nationaux se comportent et évoluent spontanément. Mais ce dernier rôle est justement celui que M. Gumplow icz assigne à la sociolçgie. 11 en faut conclure que, pour lui, les expressions « sociologie > et « science politique » sont synonymes. D'où l'on inférera imnK'diatement que la sociologie ne diffère de la politique que comme la science diffère de Fart ; ou, en d'autres termes.

que la première lient, dans Tordre des sciences, exactement la même place que le second occupe dans Tordre des arts; qu'en définitive cette science et cet art se corres)X)ndent l'un à l'autre avec la plus parfaite exactitude»

Seulement, cette vue de M. Gumpluwicz est-elle complètement exacte? Nous ne saurions, pour notre part, l'accepter sans réserves. Et nous croyons être tenu de consigner ici les réflexions qu'elle nous suggère.

Eu |>remier lieu, l'identité de la sociologie et de la science politique ne nous parait pas établie. Il ne nous semble pas que les deux épithètes de « social )) et de a politique » doivent être confondues. Les habitudes du langage reçu protestent là contre. On sent bien qu'il y a une différence entre le domaine social et le domaine politique. L'idée qui, à cet égard, vient tout de suite à l'esprit., c'est que le doiiiaiiie social est plus vaste et jusqu'à présent peut-être moins bien délimité que le domaine politique. Nous essaierons, tout à riieure, de préciser leurs frontières respectives. Mais une autre observation doit être faite au préalable.

La conception précitée nous semble, en effet,

pécher encore sur un second point. Elle fait trop, bon marché de l'individu» elle admet trop aisément que la société puisse être étudiée à part des individus qui la composent. Pour notre compte,, nous admettons bien volontiers et même nous proclamons que l'individu ne saurait être complètement connu que si on renvisaj2*e dans ses connexions multiples avec ses semblables, avec ses concitoyens, qu'il ne doit pas être abstrait du groupe dont il est une partie intégrante. Mais la réciproque nous parait d'une évidjence plus palpable encore : si les éléments sont inoxplicables hors du tout, le tout est inconcevable sans les éléments. Gomment comprendre la constitution et le fonctionnement du groupe social, comment même se faire une idée quelconque de ce groupe, si l'on ne connaît la nature et le genre d'activité des individus qui le composent? Aussi ne pouvons-nous personnellement admettre que la sociologie entende borner ses recherches à l'ensemble complexe des sociétés, en laissant de coté la vie ei la mentalité des êtres humains, relativement simples, qui les composent. Pour nous, la sociologie peut bien être définie : « l'étude scientifique des sociétés » ; mais elle peut être définie également, et à tout aussi bon droit ; « l'étude scienti-

âque des êtres vivant en société ». Plus exactement même, ces deux définitions doivent, suivant nous, être adoptées conjointement et ne se voir jamais séparées Tune de l'autre. La première

s'attache à rexisteiice collective des j2:rou}H's sociaux ; la seconde, à Texistence individuelle de leurs membres; mais ces deux existences sont indiîssolubleinent unies, ou plutôt elles ne font qu'un : car Thomme ne subsiste que par la société, et la société n'existe que par les hommes. Nos deux.délinitions expriment les deux laces opposées d'une même réalité; elles en sont, pour ainsi dire, l'endroit et l'envers; cela prouve que chacune d'elles serait fausse si on l'isolait de l'autre, et qu'elles ne sont exactes qu'associées, complétées, limitées, corrigées l'une par l'autre.

Quel est donc, d'après cela, le domaine de la sociologie t

Elle peut être définie, croyons-nous, « la science sociale générale ». Ce n'est pas à dire qu'il appartienne au socioloi:U(^ d'étudier lui-niénie tous les éléments de la société par le détail. Ce champ-là est immense, et de nombreuses sciences sociales

particulières se le partagent. Mais ce qui est la tâche

propre de la sociologie, c'est de réunir les résultats acquis par ces sciences spéciales, et de les combiner en des conclusions plus synthétiques, plus générales et plus hautes. La sociologie prendra de la sorte, vis-à-vis des diverses sciences sociales, la place que la biologie occupe dès aujourd'Iuii par rapport aux sciences naturelles particulières.

Quelles sont donc ces diverses sciences sociales, qui viennent apporter chacune leur tribut à la sociologie générale ?

Pour les reconnaître, il suffit d'énumérer les différents ordres de faits sociaux, en tenant compte des points de vue variés auxquels on peut se placer dans leur examen. M. Guniplowicz distingue, avec Auguste Comte, le point de vue statique et le point de vue dynamique. Ce sont là des distinctions empruntées aux sciences du monde inorganique. Il vaudrait mieux peut-être, si les études sociales doivent emprunter leur terminologie à d'autres études, qu'elles s'adressassent à celles qui leur touchent de plus près ; et, puisque le monde organisé est à coup sûr plus proche du monde social que le monde inorganique, qu'elles fissent ces emprunts de préférence aux sciences naturelles. iSous serons donc plutôt

eîi^nduit à dire, avec Herbert Spencer, qu'on peut envisa^r la société, comme on fait pour un être

vivant, soil du point de vue anatoniique, soit du point de vue physiologique. Le mot « anatomique » correspond d'ailleurs au terme a statique » et le mot « physiologique )> au terme a dynamique », mais ils y ajoutent quelque chose de plus précis et de plus adé(juat à la matière sociale. — En déclarant qu'il faut étudier la société anatomiquement, puis physiologiquement, qu'entendons-nous dire? Qu'il laut envisager en elle, d'abord les éléments dont elle est composée, puis la vie de ces éléments ; en d'autres termes, d'abord sa structure, puis son foQctionnemeAt. Reste à expliquer en quoi consistent, et cette structure, et ce fonctionnement.

Parlons brièvement de la structure. La société humaine se compose de deux éléments principaux : un milieu et une population. Le milieu comprend : le sol ou territoire, l'air et l'eau, le sous-sol et ses richesses minérales, les espèces végétales ou animales qui vivent sur le territoire donné. 11 faut, dans son examen, tenir compte aussi des conditions météorologiques et climatériques du j avs considéré. L'ensemble de ces études sur le milieu, toutes rapportées, bien entendu, à une fin sociologicjue, constitue ce qu'on peut nommer la géogra-

phie sociale. — La population, de son côté, i>ré- •sente à étudier, entre autres, les diiïïciles problèmes suivants : chiffre de la population ; natalité^ nuptialité, iiKa'bidité, mortalité, éniiiiration ; tlivi- • siou de la populatiou entre les sexes et les àges^ entre les régions, les professions, les classes, les associations de tout genre. Les travaux qui y sont relatifs peuvent être groupés sous le nom de démographie.

Une fois connue la structure de la société, on peut s'enquérir de son fonctionnement. Comment donc, dans le milieu d(.)iiné, vit la population considérée ? Son existence se manifeste par divers ordres de phénomènes. Les zoologistes distinguent deux grandes séries de fonctions chez l'animal et chez rhomme : celles de la nutrition et celles de la relation. S'exercant dans le monde social et sV compliquant par le concours des individualités, ces deux séries de fonctions donnent naissance à deux groupes de faits très considérables. D'une part, la vie de nutrition {en prenant le mot a nutrition » dans son sens le plus large : acquisition et utilisation des éléments nécessaires à la vie) engendre, dans le domaine social^ les phénomènes économiques : ceux de la production, de la circulation, de la répartition et de la consommation des

richesses. De Tautre, la vie de relation crée entre les liommes de multiples rapports d'ordre intellectuel, desquels naissent la langue, les mœurs, la morale, la religion, Tari, la science. Ce sont les productions spontanées de la vie sociale. — Mais, dans l'exercice de leur activité, il est souvent arrivé que les hommes se sont heurtés entre eux. Il a donc fallu instituer une règle assurant le bon ordre dans la société, et cette règle a été le droit. De plus, pour maintenir le bon ordre, des autorités se sont établies : et ce fut Torigine de l'organisation politique de TEtat. Sans doute, il peut se faire (nous le concédons volontiers à M. Gumpiowicz) que les premières autorités n'aient point été constituées par le libre accord des citoyens, qu'elles se soient imposées par l'usurpation et la violence, que les plus forts aient créé le pouvoir à leur avantage.^ Mais, même dans ce cas, cette organisation du pouvoir a eu pour résultat de faire régner dans la société un certain ordre, profitant sans doute surtout à quelques hommes ou à une classe, mais assurant cependant la sécurité matérieUe,et réalisant ledi oit tel qu'on le concevait alors. La nature de cesautorités,le mode de leur constitution,leurs rapports avec les citoyens, sont l'objet particulier de la science politique {pu science du gouvernement, ou

histoire politique) tandis que les autres faces delà

vie sociale ressortissent aux sciences (ou histoires) des phénomènes économiques, des phénomènes linguistiques,moraux,religieux,esthétiques,scienlifiques, enfin des phénomènes juridiques.

Telles sont les diverses enquêtes, très complexes, que comporte Tétude des sociétés. Ce sont les conclusions de ces enquêtes particulières, que réunit la sociologie. Quand elle le fait pour une société particulière, on la nomme sociologie descriptive. Quand elle le fait pour un groupe de socii'tés en les rapprochant les uns des autres, ou a fortiori pour toute l'humanité, on la nomme sociologie comparée. Dans l'un et l'autre cas, elle procède par voie synthétique, en puisant ses éléments dans de^ .sciences d'ordre historique, au nombre et au sommet desquelles se place la science politique.

Nous voici arrivés au terme de notre recherche, et il est possible désormais d'en dégager les conclusions.

Nous avons constaté, premièrement, que par le vocable « politique » on désigne deux choses, que

d'ordinaire on ne pi-end pas soin de suffisamment distinguer : l'action, la pratique politique elle- . -même, d'un côté ; et, de l'autre» la théorie, Tari politique, qui doit guider cette pratique. L'art politique, avons-nous dit, c'est rédification des règles idéales pour la conduite du gouvernement.

Mais, dans un troisième domaine non moins différent,, se tient la science politique, recherche des conditions effectives dans lesquelles fonctionjuent les gouvernements des diverses époques et des divers pays. Cette science politique n'est pas 'toute la sociologie. Car la sociologie est l'étude synthétique de la société en général et la science politique n'envisage la société que sous un de ses aspects, sous raspcct où on le nomme plutôt l'Etat, sous l'aspect des relations entre gouvernants et prouvernés. Seulement, cette science politique, comme toutes les autres sciences sociales particulières, est indispensable à la sociologie, puisque l'édifice de celle-ci ne saurait se former que de matériaux pris aux études spéciales sur les divers ordres de phénomènes sociaux.

Quelle est donc, enfin, la relation de la pratique et de l'art politique avec la science politique et avec la sociologie générale? Nous l'avons déjà vu, l'art doit s'inspirer de la science pour formuler des rè-

gles idéales acceptées de tous, et la pratique doit s'en inspirer aussi pQur faire passer ces vues idéa? les dans la réalité. Mais de quelle science peut-il â'agir, quand ce sont l'art et la pratique politiques qui cherchent des inspirations ?

D'abord, cela va sans dire, il peut et il doit S'agir de la science politique. G'estelle qui correspond directementetimmédiatement à Tart politique, qui tient, pour reprendre nos expressions, dans la sé^ rie des sciences particulières le même rang qu'il occupe dans la série des arts pnrtieuliers. La connaissance de la science politique, c'est-à-dire de l'histoire comparée des gouvernements, est donc ce qu'il importe en premier lieu d'acquérir au politique théoricien ou praticien.

• Leur suffit-elle, cependant? Non pas. Tous les phénomènes sociaux sont intimement liés les uns aux autres. On ne saurait agir sur certains sans en toucher de dififérents. 11 est donc nécessaire que Je gouvernant, avant de prendre xme mesure d'ordre politique, s'enquière des répercussions qu'elle peut avoir dans les domaines économique, moral, intellectuel, etc.. Aussi doit-il avoir une connaissance au moins générale des diverses sciences qui étudient ces domaines. Mais n'est-ce pas dire qu'il lui faut être au courant de la sociologie, puisque

c'est celle-ci précisémenl qui groupe les recherches de ces sciences particulières ?

Voilà donc établie la nécessité pour l'art et la pratique politique, de s'appuyer sur la science politique et sur la sociologie générale. Inversement, nous avons dit précédemment que l'homme de science doit s'éclairer en prenant contact avec la pratique. En outre il est clair que ses recherches sur le passé et le présent auront souvent comme point de départ, des vues d'amélioration et des projets d'avenir, émis par ses contemporains, vues et projets qui relèvent de Tart; souvent même il arrivera que, dans le monde, ses recherches ne seront connues et prisées que parce qu'elles apportent une confirmation ou une réfutation de ces vues. Or ces considérations sur l'homme de science sont également vraies, soit qu'il s'agisse de celui qui limite ses travaux à la science proprement politique, soit que l'on considère celui qui s'occupe de sociologie générale. Pour l'une comme pour l'autre de ces disciplines, il est donc exact de dire que, si elles peuvent prêter un très utile appui à l'art et à la pratique politiques, elles ne sont pas non plus sans en retirer un secours qui n'est nullement à dédaigner.

Au cours dos observations qui précèdent, nous avons été ameaé à présenter quelques réserves sur la conception que M. Gumplowicz se fait de la sociologie. Cette divergence ne nous empêche d'ailleurs en aucune manière de reconnaître et de proclamer le haut intérêt de son ouvrage « Sociologie etPolitique ». Gelivre parutpour la première foisen allemand, avec la date de 1892 (1). La traduction qu'on va lire a été faite par un membre de la Société de Sociologie de Paris, et l'auteur y a inséré, sous forme de* notes, plusieurs additions importantes pour tenir son ti-avail au courant des faits principaux qui se sont produits et des théories les plus marquantes qui ont été émises dans les six dernières années. On a cru devoir, dans cette traduction, maintenir la distinction que Toriginal allemand avait établie entre deux sortes de textes : le grand, qui contient l'exposé des principaux fondamentaux de l'auteur, et le petit, réservé à des explica-

(1) Sociologie und Polilik, von Ludwig Gumplowicz. — Leip> 2ig, Uuacker et Humblot, 1892. 1 vol. in-8o de 163 pa^es.

lions sur certains points spéciaux qui se présentent à roccasion du développement de ces principes.

Le livre se divise en quatre parties. Les deux premières exposent ce qu'est, pour Fauteur, la sociologie, en quoi elle se distingue des autres sciences, de quelle manière elle envisage riiumanité. La quatrièmeindique ce qu'ont pensé, sur ce sujet, les sociologues les plus n'ceiits. Quanta la troisième partie, elle traite de « la politique comme sociologie a[)pliquée ». Ici l'auteur se lance dans l'étude de quelques-uns des plus ardus problèmes de la politique contemporaine. Il est probable que beaucoup des lecteurs de son livre, en France et en Russie notamment, ne penseront pas comme lui sur ces problèmes. Ils trouveront trop sévère, inique peut-être, le jugement qu'il porte sur la politicpie traditionnelle de l'Empire Russe ; ils n'approuveront pas ce qu'il dit de la politique actuelle de la lirpublique Franraise. Qu'ils se souviennent que M. Gumplowicz estd^origine polonaise,qu'il â écrit son livre en langue allemande, et ils comprendront sous quelles intluencessesdoctrines se sontibrmées. Pour notre part, nous sommes loin de nous ranger aux théories politiques de l'auteur. Mais nous n'avons pas cru que cette raison put sut'tire à écarter

de la BiblioUièqiie Sociologiqm IrUemalionale la traduction d'une œuvre si originale et si suggestive. Les idées de M.Gumpiowicz sont toujours présentées avec une vigueur et une verve qui font rétléehir : lorsqu'elles ne convainquent ])as, elles provoquent la discussion. N'est-il pas bon de connaître complètement les opinions qu'on repousse» ne fut-ce que pour être invité à véritier celles qu'on ^dmet et à trouver en leur faveur des arguments plus solides ? La Bibliothèque Sociologique Inter nalionale n'a pas été fondée pour la défense d'une orthodoxie. Ëlle accueille sans parti pris les ouvrages sociologiques inspirés par les théories les l)lus diverses, pourvu qu'ils émanent de penseurs sincères et autorisés. Quand il s'est agi d'y faire -entrer cet ouvraire, nous ne nous sommes donc pas arrêté à considérer si nos propres théories y sont critiquées, nous avons constaté le mérite de l'auteur, reconnu ])ar tous, et nous n'avons pas hésité.

M. le professeur Louis Gumplowic4 jouit en effet,

parmi ses confrères et dans le public savant, d'une haute et légitime notoriété. 11 y a vingt ans qu'il publiaitson premierouvrage sociologique eidepuis longtemps il est professeur de sciences politiques à, i'Universitéde Graz.Il entrait dans l'Institut Inter-

national de Sociologrielors de sa fondation en juillet 1893, et dès 1893 cet InsUtut Télevait aux honneurs de la vice-présidence. Dans les divers pays, ses écrits se répandent de jour en jour davantage. Un de ses livres, a Philosophisches Siaatsrecht », épuisé, vientd'avoir une nouvelle édition alieniande sous le titre de « Allgemeines Staatsrecht », après avoir été traduit en espagnol par M. le professeur Pe* droDorado, del'Universiléde isalanianque. Son volume sur « la Lutte des Races » a été traduit en français et en espagnol, et le directeur de la Revue des Deux Mondes^ M. Ferdinand Brunetière, lui consacrait un article important qu'on n'a pas oublié. Son (( Précis de Sociologie » l'ut également, en 1890, l'objet d'une traduction française. La presse parisienne et internationale s'est plus d'une fois occupée des discussions que ses mémoires très neufs et très hardis ont soulevées au sein des congrès successifs de T Institut In ter national de Sociologie.

Nous ne doutons pas que la présente publication de M. Guniplowicz ne reroive un accueil aussi favorable que ses aînées. Ceux qui la critiqueront le plus sévèrement n'en pourront, s'ils sont équitables, nier le mérite et l'originalité. Elle igoutera quelque chose au renom de son auteur,.

et,par elle-même comme par la contradiclion.qu'elle. pourra soulever, elle servira la cause de la socio-^ gie.

Paris, le décembre 1897.

René Worms.

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