CHAPITRE VII
Lks LIMITKS DKS VARIATIONS SOCIALKS.
('e problème est un des plus importants di» la stati(pie sociah» concrète et abstraite; la plupart d(»ssociologistesactuels
ne semblent pas incino y avoir songé et cepeiulant il s'impose également à la dynamique. Ad. Quetelet et A. Comte eurent le mérite de l'avoir ébauehé ; même chez le premier le point de vue statique resta trop exelusivement dominant mais il eomprit dans tous les eas que la tliécn'ie de la statique sociale devait reposer sur l'observation la plus attentive' des phénomènes soeiaux, A. Comte, dans ses généralisations grandioses eut h^ défaut de ne pas s'astreindre à eette condition rigoureuse de toute science positive.
C'est au chapitre VIll du Sysicme <h Politique posUim\ dans le tonu» Il consacré tout entier à hi statifjiiv sncinlc^ q!ie Comte formuh» sa Théorie positive des limites ff^énêniles de variation propres ù l'ordre humain.
Après avoir constaté que, sauf en astronomie, les variaticms scmt à la fois natureUes et artificielles, il proclame tout d'abord qu'il en est ainsi de l'ordre humain, collectif (»t individuel, le(|uel est \e ])lus modifiable de tous précisément parci* (pi'il est le plus complexe. C'(»st un des plus grands services rendus ])ar A. Comte à la science sociale d'avoir mis en évidence cette proposition destinée» à révolutionner l'ancienne philosophie ou j)lutot métaphysi(|ue sociale d'a])rès laquelle l'ordre naturel des sociétés était con(;u comme immuable, toute la sagesse humaine devant consister à le libérer eu le dégageant des entraves cpii lui avai<Mit ét^* imposées par les institutiims civiU»s. Seulement, si l'ordre social est modifiable plus que tous les autres, soit spontanément soit par Tintervent ion même des individus et des sociétés, s'ensuit -il que ses variati«)ns soient illimitées? Comte a fort bien conq)ris, ((ue, «laus l'affirmative, la sociologie devait renonc<»r à c<mstituer une stati(iue sociale abstraite. A-t-il résolu le ])roblème? On en jugera par l'exposé de sa théorie.
D'après lui, chatiuc élément de l'ordre universel, c<unporte temjours deux sortes de luodificatious : T' directes, résultant de raccomplisseuicnt spontané eles phénomènes qui lui s(mt propn»s; 2" indirectes, provenant des réactions diu*s au reste i\e l'économie naturelle.
De ces d<»ux sourees, il peut également surgir : !V' des variations c.vcc/>/io/i/ic//c.s, perturbations inorganiques, maladies chez les êtres vivants, révolution dans la vie collective. Toutefois, suivant le principe de Broussais, « ces cas anor-
maux ne diffèrent di» Tordre normal qm' par leur degré d'intensité, sans offrir jamais un état vraiment nouveau ». Cela est évident en astronomie et déjà admis en géologie. Ce prineipt» doit être étendu à la biologie et à la soeiologie, leurs anomalies apparentes, leur pathologie, ne sont qu'un eas spécial de Tordre régulier et normal.
Les modifications indirectes peuvent, suivant Comte, provenir de variations : a) nées de Tordre antécédent; h) nées de Tordre conséquent, dans la grande hiérarcliie <le Tordre universel. Seules les deux extrémités de la hiérarchie encyclopédique n'admettent qu'une seule source de variations ou modifi(*ations. C'est c(» qui apparaît clairement, « si Ton réduit cette immense échelle à ses trois degrés essentiels; tm trouve alors (pie Tordre matériel et Tordre social ne peuvent être modifiés indirectement que par Tordre vital (pii les sépare et les unit; celui-ci, au conti*aire, subit à la fois les deux ordres de variations indirectes.
Dans Le Transformisme social [J]/] ai développé et précisé ces princi])es en les mettant en rapport avec* ma classification des Xdiénoménes sociaux, classification sans laquelle la statique et la dynamique so'^ales sont incompréhensibles, si ce n'est comme Ta essayé (yomte, dans leurs relations les plus générales et les plus vagues avec? les antécédents de la sociologie, sôit vitaux, soit matériels, suivant Tordre si ivduit proposé par lui. C'est précisément pcmr combler les huMines de ses bases statiques, que Comte asii[pposé cpie les modifications directes de l'état social étaient spontanées alors ipTelles aussi scnit le résultiit (Tact ions et de r('»actions (pii s'accomplissent au sein même du corps social par suite des modalités diverses de sa structure, de ses fonctions, organes, a])pareils et syst<»mes. Kn somme, la Staticpie et la Dynaini(pie de Comte pèchent par trop de simplicité et, par suite, il aboutit à la même erreur ([ui a fait dire à M. de Roberty (pie la classificaticm des phénomènes sociaux est impossible, leur complexité les rendant indivisibles, in8('parables. Cela ne i)ourrait êître vrai qu'en sociologie ccmcnHe. Quant à l'objection tin'^e de la complexité, elle ne résiste pas à l'examen. Pour le même motif (pie l(»s phénomènes sociaux s(mt les plus nuMlifiables parce
I) DiMixieiiie pnriii». chnp. I»"*^, p. Ikr^-'Xii. Paris. Alfnii,a»- iMlitioii. ï\pi.
que (•()mi)lox(»s, ils sont les plus divisibles et suseeptil)l(»s <le classifieatîon. En cela, je erois avoir mieux développé la pensée eneore confuse de Comte que les soeiologistes les plus orthodoxes de son éeole.
Comte, applicfuant ses prineii)es à l'ordre humain, ajouttî ([u'il y a deux modes nécessaires de eelui-ei, l'un golleetif, l'autre individuel, constituant le premier scm existen<'e sociale, h» second, son existen(»e morale. 11 arrive donc* à faire de» hi Morale un septième detçré complémentaire de son échelle (^icyclopédique des sciences : mathématique, astronomie», physicpic, chimie, biologie, sociologie, morale. Sa conception dualistique de Tindividu et de la société l'y obligeait logiquement à moins de faire de la Morale un embranchement de la Biologie. (Contrairement à Comte, je pense que l'organisme social englobe à la fois tous les éléments dits anorganiques et biologiijues de la nature, y compris les êtres humains; ceux-ci considérés séparément, relèvent uniquement de la Biologie; ils sont une espèce zoologique; sociologiquement ils forment partie intégrante du superorganisme social pour lequel tout individu de l'espèce homo est social, c'est-à-dire n'a plus d'existence absolument propre et indépendante. Il n'y a pas, à notre sens, une double morale l'une individuelle, l'antre collective; la morale de res])èce zoologique hoino ne pcmrrait être (pi'une saine ccmstitution de scm être organicjue en rapport plus ou moins parfait avec le reste de la nature ; nmis, du moment qu'il s'agit de morale, comme règle de ccmduite sociale, celle-in ne peut avoir pour objet que l'être social dans ses ra])ports avec tout le milieu y conq)ris celui des autics hommes; dès lors la morale rentre dans le domaine d(» la sociologie; elle devient individuo-sociale à titre p(»rmanent, sans (pu» ce double caractère puisse jamais être séparé. ,J'ai indicpié la place de la Morale dans ma classification; elle se trouve» naturellement entre la jisychologie colle<*tive c»t notamment le savoir collectif d'un côté et le Droit de l'autre; elle est moins générale que la première, moins spéciale qu(» le second, lequel en est du reste une dérivation natur(»lh».
A. Comte à la poursuite d'une synthèse» sociale subjective, devait néc(»ssai rement aboutir à faire de la Morale l'organe d(» cette synthèse»; d'ai)rès lui, le dualisme inévitable et néces-
saire du inonde inorganiciue (»t du monde soeiologique était la i)lus forte eoneentration possible de la i)liilosophie ; par eouséquent, l'unité ne pouvait être que subjeetive, dès lors morale. Xous pensons, au eontraire, que la synthèse philosophique ne doit et ne peut être ni subjeetive, ni objeetive,mais totale et i)ositive; l'unité universelle est réelle; les matériaux de ee qui est sont partout les mêmes, sans eei)endant que tous les eorps simples entrent dans toutes les combinaisons en même temps, sauf dans les organismes les ])lus eomjdexes lesquels précisément st)nt les sociétés où les combinaisons élémentaires seules varient, produisant des textures et des structurels diverses plus nombreuses naturellement (pi'en biologie, eu égard à la quantité et à la nndtiplicité supérieures des matériaux.
Ce caractère unitaire et positif de la sociologie apparaît à toute évidence dans toute structure sociale quelconque, petite ou grande, simple ou complexe, locale ou universelle. Dans toutes, la nature entière entre en communion intime avec riiomme; celui-ci n'est pas en opposition nxi'c. elle, il en est le prolongement; elle forme avec lui un seul corps, une seule vie, une unité, une synthèse de relations impliquant et supposant le sujet et Tobjc^t, non plus face» à face comme dans un duel, mais eonfcmdus. En Sociologie, la nature est humaine et l'humanité est naturelle.
Remarquons que Comte plaçant la morale subjective à titre do synthèse au dessus de la société incarne cette unification suprême dans l'Individu. Sa classification est : i^ Milieu inorganique; 2" Biologie; 3" Humanité; 4" Individu.
Il en conclut qu'il y a quatre classes d'influences modificatrices des sociétés, j)rovenant les premières du milieu, les deuxièmes de la vie, les troisièmes de l'humanité elle-même, les quatrièmes des individus. Ces modificaticms, d'après lui, sont partout subordonnées à l'état normal au même titre que le mouvement l'est à la structure et il en résulte que les modifications quelconques de V ordre social sont nécessairement limitées par rensemble des règles fondamentales de la structure et de r existence de l'organisme collectif. Le degré d'intensité statique et de vitesse dynamique seul varie.
Mais ee sont les limites de ces variations dont Comte nous annonçait la théorie. Dire que le degré d'intensité statique et
de vitesse dynamique seul varie, n'est-ee pas tout laisser en question? Au fond, la fonction seule, dès lors, if est-elle pas permanente, tandis que son organe change continuellement de structure? Prenons, au point de vue de Tintensité statique, une loi fondamentale de Comte lui-même, rindissoluhilîté du mariage. Qu'observons-nous? En Abyssinie et à Haïti, il y a des unions tout à fait libres, on se prend et on se quitte à sa guise; l'indissolubilité peut donc y être représentée comme intensité statique par i. Au Maroc, les rabbins juifs bénissent des mariages temporaires; l'intensité statique peut y être représentée par 5o ; l'indissolubilité dans l'Eurojie occidentale catholique pourrait être rei)résentée par 90 et, dans les Etats où le divorce est admis par 75. La loi fondamentale de Comte, (pii serait en somme l'idéal futur, corresi)ondrait à 100. Où est la loi de structure, c est-ii-dire statique, constante et nécc»ssaire; elle oscille de i à 100.
La seule loi, dans ces conditions, serait que la fonction de l'union sexuelle dans l'espèce humaine exige une certaine durée. Ce ([u'il faut démontrer, c'est que plus cette durée est permanente, mieux l'exercice de la fonction est assuré par une organisation correspondante; mais encore, à chaque moment, la meilleure organisation n'est-elle pas celle qui est la plus avantageuse à ce moment? L'équilibre stable n'est que tendanciel pour chacun des organes ou appareils spé(*ianx ; seul ré(iuilibre peut être recherché, non pas dans un organe isolé, mais dans les appareils d'organes, dans les systèmes d'appareil et surtout dans l'ensemble de la structure.
La structure de tout organe spécial est déterminée et dès lors limitée par la structure de l'ensemble. A Haïti, la conservation de l'espèce et son développement étaient sans doute mieux assurés par les unions libres que par la monogamie. La sociologie statique, surtout dans sa partie abstraite, ne doit et ne peut donc comparer que des structures d'ensemble avec d'autres structures d'ensemble. Comme je l'ai exposé dans Le Transformisme social, le mètre des civilisations ne peut être emi)runté qu'aux sociétés comparées au point de vue de leur organisation générale; ce mètre est d'autant plus fixe qu'il est constitué d'un alliage. Dans une sociét^i inférieure, un organe moins parfait, au point de vue absolu, convient mieux à la fonction d'ensemble que ne le ferait l'organe plus
parfait criino société supérieure. La seule chose vraie dés lors, c'est que, dans les sociétés supérieures, la conservation et le progrés de Tespéce sont mieux assurés par une certaine permanence du lien conjugal; mais, dans une société rudimentaire et militaire, par exemple, la monogamie aurait été une cause d'affaiblissement et même d'extinction sociale.
Il en est de môme pour ce que Comte appelle la vitesse dynamique : un groupe Fuégien ou Australien, formé depuis peu grâce à certaines circonstances favorables est détruit entièrement et presque subitement par une épidémie ou une famine; au c(mtraire, T Egypte, Tlnde, la Chine, la Russie, malgré des famines et des épidémies continuelles, perdurent depuis des siècles; la durée de la vie sociale peut être représentée dans le premier cas par i, dans le second cas par 5o et au delà pour des (ûvilisations encore mieux organisées. Où est la loi dynamique?
La vérité est qu'il y a des lois statiques et dynamiques spéciales pour les diverses sortes de sociétés et i)our leurs divers organes et fonctions. Seulement, au-dessus de ces lois historicjues, il y en a de constantes, un petit nombre de lois générales et abstraites, encore imparfaitement connues, mais (jue le i)roblème de la sociologie abstraite est de dégager de rétude préliminaire des éléments, des organes et des structures particulières. Dans tous les cas, la statique ne s'applique ([u'à des structures d'ensemble soit concrètes soit abstraites; elle n'envisage que les rapports et connexions, la solidarité des éléments et organes distincts dans l'espace et le tenq)s.
Jusqu'ici, sous couleur de lois générales et abstraites, la sociologie ne nous a guère fourni que des lois relatives à des organes particuliers et à des sociétés particulières; elle est restée en somme descriptive; c'était la vraie méthode surtout lors(|ue, au lieu de ne considérer cpie les grandes lignes, elle daignait s'astreindre à s'appuyer d'abord sur la statistique, ensuite sur l'observation minutieuse de toutes les institutions particulières; on peut lui reprocher seulement de n'avoir pas suivi cette méthode assez rigoureusement et d'avoir trop sacrifié, dans ces derniers temps, à des thèses plutôt littéraires et brillantes que seientificpies et solides. Il y a des variétés de sociétés, comme il y a des variétés zoologi([ues et
is
végétales; la grande différence est, mais elle reste encore à démontrer de plus près» que les variétés sociales peuvent se ramener à une esi)éce unique dont les formes seules sont variées malgré leur typt^ commun de structure. I^es espèces sociales ont leurs structures proi)res, mais aussi des formes et surtout des fonctions communes; la sociologie générale et abstraite a précisément pour objet de dégager ces formes et ces fonctions. Ad. Quetelet avait fort bien montré qu'en formant des moyennes, il fallait prendre exclusivement des éléments de même ordre; de même la statique sociale abstraite ne peut être dégagée que de Tétude comparée des sociétés particulières, et non uniquement de la seule comparaison de leurs organes spéciaux divers.
Certes, (»omme le dit Comte, les modifications de Tordre social sont limitées par les lois fondamentales de la structure, mais Comte ne nous indique i)as en réalité les limites de ces modifications si ce n*est d'une fa^»on trop générale et pour di»s catégories également vagues. Il n\v est pas parvenue! ne j)ouvait y parvenir, parce que sa méthode était insuffisante; elle n'avait pas pcmr but une analyse et une description complètes des éléments et des tissus sociaux; cette analyse et cette dcscripti(m ne peuvent être fournies que par la statistique et spécialement parla statistique éccmomique; de là seulement, on i)cut s'élever à l'étude des fonctions et des organes, appareils et systèmes, puis à celle des sociétés considérées dans leur ensemble, le tout d'abord au point de vue concret et descriptif et finalement abstrait et qualificatif.
Ayant indiqué les quatre classes d'influences modificatri(*es possibles des sociétés. Comte, entrant dans leur détail, expose comment elles s'exercent :
A, Influence des modificati<ms du milieu inorganique :
a y Par la longévité (»ommune ou l'intervalle des générations; les morts gouvernent les vivants ;
bj Par la condensation de la population ;
C) Par la multiplication plus ou moins rapide de cette dernière.
B, Influence des modifications du milieu biologique :
ii/ Par les races. Cette influence est obscure et mal élucidée ; d'a])rès lui, elle se confond parfois avec celle exercée par des différenc(»s physiologicpies nées des différences du
milieu inorganique et transmises par liêrédité; on elierelie à expliciuer par les raees ce qu'on expliquait jadis par les climats; dans tous les cas eette influen(»(» soutenue de plus en l)lus par le mélange (H)ntinu des raees
C. Influenee des modifieations directes de la soeialité, résultant si>ontanément de son i)ropre essor.
Comte entend par là les modifieations exenu'^es par les sociétés les unes sur les autres; elles résultent de la multiplicité concrète des centrt^s sociaux, bien (pren sociologie abstraite, il ny ait qu'un peuple uniqu(» ; ces modifications, même sans conquête par exiMuple, animaient surgi spontanément un peu plus tôt, un peu plus tard (( sauf de léu;ér(»s nuances » ; il ajoute encore que (;ette action i)eut devenir systématique de manière à abréger (»t à diminuer les transitions.
Ces cimsidérations sont, en effet, très importantes et très justes ; mais en se plaçant d'emblée au j)ointde vue abstrait d'une humanité uni(pu\ la spcmtauéité du développement devient incompréhensible si Ton n'adopte pas comme point de» départ la nudtii)licité constante des facteurs sociaux dont j'ai proposé une* chissification hiérarchique et dont les actions réciproques entretiennent (»t suscitent seules l'existence des formes structurales toujours corrélatives.
I). Influence des modifications sociologi(iues provenant de l'ordre individuel.
C'est, suivant Comte, le plus spécial i)armi les modificateurs ; il agit en sens inverse des modificateurs jdus généraux. L'exemple de Xa])oléon T' et de Frédéric prouve (pu* l'action des hommes d'Etat les plus puissants est généralement restreinte, dans ses limites, à une génération.
Dans les sociétés progressives qui croissent en solidarité et en continuité, les perturbations individuelles scmt de moins en moins influentes; l'ae'tion de Bonaparte le fut moins que celle de Charlemagne, laquelle fut inférieure à celle de César.
Le point me paraît discutable ; mais l'erreur essentielle est de perpétuer en sociologie ce dualisme entre l'individu et la société. César, Charlemagne, Frédéric, Xapoléon ne furent en définitive (pie des instruments sociaux, malgré leur forte individualité et menu» grâce à elle; ils représentaient d(»s forces sociales agissant par leur intermédiaire.
Dans ma théorie, les individus sont, avec le milieu physique, les facteurs constitutifs des sociétés : une fois socialisés, leur [ action n'est plus ni physique, ni individuelle exclusivement ; ils deviennent des organes sociaux composites, organes qui peuvent s'incarner dans (»ertains individus et, dans ces conditions, ceux-ci, agissent non comme des perturbateurs sociaux, mais comme des agents sociaux ; ils conservent ce caractère tant que leur fonction correspond à certaines conditions sociales corrélatives ; ils le perdent quand la fonction tend à se dé])lacer et à revêtir d'autres formes moins individualistes ; en réalité, rien n'est moins individuel et absolu que le tzarisme par exemph? ; seulement, son influence devient à un certain moment perturbatrice, (juand l'organe cesse de répondre à la fonction, (juand celle-<*i réclame une organisation plus sociale encore que (*ette forme en apparence individuelle. Au point de vue, il faut tout au moins, distinguer dans l'œuvre des grands hommes ce qui constitue l'écart individuel et la forme historique et transitoire de la force collective ; l'écart individuel, très limité, borne son influence à une ou à quelques générations tout au plus, mais l'œuvre collective dont le héros est la manifestaticm, peut être énorme et durable; il faut faire cette distinction pour César, Charlemagne, Frédéric, Napoléon, Bismarck, etc., et aussi pour tous les inventeurs et novateurs dans toutes les branches de l'activité humaine.
Ainsi, l'œuvre de Fourier, de Saint-Simon est éminemment sociale et durable, malgré certaines divagations individuelles de ces grands génies ; ceux-ci ne sont grands, en réalité, qu'en tant (pie représentants du génie collectif; leurs aberrations individuelles, en dehors de leur foncticm sociale positive, s<mt des résidus éphémères qui, dans certains cas, (*onfinent même à la folie; mais ne pourrait-cm soutenir que même ces oscillations excessives de leur génie ne sont pas uniquement imputables à leur individualité et que comme le libre arbitre en général, elles doivent s'expliquer aussi socialement et n'être considérées que comme relativement individuelles par rapport aux influences sociales proprement dites?
Les aberrations supposées individuelles peuvent, dans tous les cas, être négligées par la sociologie abstraite; elles ne
rintéressent que dans leurs Vapports avec la j)syehiîitrie en tant que celle-ci se relie à la pathologie sociale. Elles peuvent (lu reste elles-mêmes avoir leur source dans l'apparition de certains besoins so(*iaux dont la non-satisfaction x>eut déséquilibrer en ])artie et même totalement des cerveaux individuels.
Moyennant (»es réserves nécessaires pour bien maniuer la différence entre mcm monisme sociologique qui rejette également la (»onception de la société en tant (pie distincte de son milieu, et de l'individu en tant (^uc distinct de la société et la doctrine dualistique de Comte, celui-ci dit f(n't bien que « les hommes d'Etat croient communément (jue les situations révolutionnain^s sont radicalement soustraites aux lois normales. Cependant, les perturbati(ms s'y bornent toujours, comme en tout autre cas, au sim])le degré stati(jue et dynami(pie ». Comte aurait dû en conchire ({ue les situations révolutionnaires, de même (jue l'œuvre des hommes d'Etat, ne sont pas toujours et nécessairement i)erturbatrices, (|ue c'est là seulement leur aspe(ît négatif et tout à fait accessoire et même négligeable.
Mais (yomte se tronq)e, ou bien l'humanité se serait trompée elle-même dans son évoluticm, ([uand il émet cette appn*»eiation (pii est en contradiction avec sa propre conception de l'ordre moral (jue « (piicon(iue a(h)ptcra la C(mcepti(m établie dans ce volume, sur la structure et l'existence de l'organisme collectif, reconnaîtra bicnt(")t que l'anareliie moderne constitue seulement le dernier degré d'une imniense perturbation. Sa véritable origine remonte, en effet, jus(iu'à la première dissolution des théocraties anti(|ues, seuls types complets (|uc l'ordre social admit jusqu'ici. On voit surgir alors le princii)e, toujours et partout révolutionnaire, de l'élection (hî supérieurs parles inféri(»urs (pii, graduellement (léveloi)i)é pendant trente si(H*les, nuMiace aujourd'hui de renverser la société ])oliti(pu^ ».
(Jue dirait-on d'un zoologiste (jui, rencontrant dans ses observations une espèce animale d'une importance analogue à celle des sociétés humaines i\m remplissent de leur existence les trente siècles d'histoire dont parle A.| Comte, ri^jetterait (H.»tte espèce comme i)erturbatrice de *sajelassi fi cation organi(iue parce (pi'elle dérange son ordre j>réeon^*u? Ce ne
sont pas les trente siècles qu'il faut rayer de riiistoire eonnne purement critiques et négatifs, mais c'est la sociologie (\in doit conformer ses conclusions à l'évolution historique. Cette évolution, si considérable dans le temps et dans Tespace, que Comte considère comme anormale et perturbatrice, est au contraire un développement organique et normal. Ce qui est vrai, c'est que la transformation progressive des pouvoirs en fondions et de la hiérarchie en équivalence qui est la loi même du progrès politique, est en contradiction manifeste avec la conceiîtion hiérarcliique et autoritaire de Comte, conception nullement positive, mais simi)lement subje(*tive comme il le reconnaît lui-même.
Il n'est même pas exact, comme il le ])ense, (jue « les modificateurs sociaux deviennent de moins en moins intenses »; seulement, plus l'organisation est déveloj)pée, moins les réarrangements sociaux profonds, les plus anciennement intégrés, deviennent faciles. C'est ce qui explique que la régularité devient de plus en plus grande, malgré la masse croissante des variations nouvelles et accessoires destinées à se consolider à leur tour et ii supporter le poids des modifications futures. La thèse de Comte est en contradiction avec sa propre observation que les phénomènes les plus complexes sont les plus modifiables de tous. Il avoue implicitement l'erreur de son point de vue autoritaire (piand il remarque très justement que le mot o/v/rc a une double signification : commandement et arrangement et que la première sert seulement d'initiation à la seconde.
Je n'insiste pas sur la conclusicm de la statique sociale de Comte, sinon pour en noter ridéalisme subjectif. Nous avons eu l'occasion de rencontrer ses diverses théories statiques relatives à la famille, au sacerdoce, au langage, à la propriété, au gouvernement, etc. 11 termine scm étude sur la théorie positive (les limites générales des variations propres à Vorilrc humain, titre si rempli de promesses, en proclamant la préjxmdérance finale et subjective» du Grand Etre Humanitaire sur l'influence obj(»ctive, c'est-à-<îire matérielle, affective ou féminine et intellectuelle : « La mort, suite nécessaire de la vie, finit par d(»venir la princii)ale source de sa systématisation »; l'influence subjective de la mort en vertu de sou irrévocabilité finit par tout surmonter, et « rien ne peut
mieux ooufirnier cette précieuse conclusiou que son application spéciale à l'institution du langage, plus sociale (pi'aucune autre et pourtant plus propre à concentrer tous nos attributs personnels. Sous le poids croissant des impulsions subjectives, la langue humaine tend sans cesse vers sa pleine systématisation finale, à mesure que se développent notre solidarité et notre continuité, à travers les variations objectives résultées des climats, des ra(»es et des nationalités ou individualités. Cette unité nécessaire, à la fois consé(iuence et condition de Tuniversalité religieuse, rendra partout systématique l'affectueuse soumission de chacun à la prépondérance toujours sainte du Grand Etre dont nous subissons à notre insu Tascendant régulier ».
Pourquoi à noire insu^ puisque Comte le sait et nous rapi)rend? En vérité tout cela est très poétique, mais la sociologie n*a ])as à faire un choix entre robjei»tivisme et le subjectivisme ; la systématisaticm unitaire, pleinement et uniquement positive, se suffit à elle-même, elle englobe le sujet et l'objet, Thomme et son milieu, dans un seul tout organique ({ui est la société. De cette grandiose conception du (irand Etre Humanitaire de Comte, il reste en réalité la loi fondamentale de solidarité dans l'espace et de continuité dans le temps, dont la variabilité est aussi un élément constant et nécessaire; cette loi explique suffisamment par ellemême la connexion de tous les rapports sociaux simultanés et s!u*c(»ssifs ainsi que Tinfluence grandissante sur le présent du passé qui s'y incoi'])ore continuellement en tout ce qui est vraiment assimilable et normal. Non, les morts ne» gouvernent pas les vivants, mais les vivants succèdent aux morts; c'est l'humanité vivante qui se gouverne elle-même, nantie de l'héritage du passé, mais acc(q)té sous bénéfice d'inventaire et modifiable surtout dans ses acipiisitions dernières, héritage d'autant i)lus variable qu'il est i)lus complexe; ainsi toujours la vie triomphe» de la mort dans la (muu'sc éternelle vers le progrès (»t la tradition menu» n'exerce s(m influence que» grâce à SCS vivants dépositaires et aux modifications que ceux-ci lui font subir; la vie est une adaptation continue; la systématisation finale et absolue de la vie serait la mort.
La statique de Comte, comme aussi sa dynamique, sont dc»s synthèses plus que prématuré(»s; elles appartiennent
eiKîorc au genre Philo&ophie de V Histoire en pleine efflore«cence au XIX^ siècle, mais qui cependant constitue le trait d'union avec la science socîiale réellementpositivedont il s'agit avant tout aujourd'hui de perfectionner les méthodes. Tout en ne dissimulant pas mes propres conceptions théoriques, celles auxquelles je suis actuellement arrivé mais non arrêté, je ne les présente que comme des essais et des recherches dans un domaine dont, je le reconnais, l'accès m'eut été impossible sans les travaux des immortels penseurs dont je fais en partie la critique.
CHAPITRK VIII.
lNI)i:iTU)XS FOURNIES PAR LES DONNÉES PRÉCÉDENTEn.
Après avoir défini l'agrégat social, la masse produite par la réuni(m de substances diverses, territoire et population, unies ensemble au mciment de leur formation dans une combinaison qui n'est ni exclusivement matérielle, ni exclusivement biologique ni psychique mais quelque chose de plus complexe et de plus spécial, nous avons reconnu (jue (*et agrégat a un équilibre interne et externe.
Tout agrégat social, de même que toute matière organicpie aune forme», une structure; aucun n'est amorphe. S(m équilibre est toujours instable. L'accroissement de la masse est en même temps le i)remier et le plus simj)le caractère de sa différenciation ; une variation quantitative est toujours à l'origine des variât i(m s qualitatives.
Tout agrégat social, quelle que soit sa masse, ayant une forme, est nécessairement limité. Il l'est même s'il embrasse la planète entière et l'humanité. En effet la matière sociale, territoire et population, (»st limitée. Toutes les forces ou i>ropriétés de la nature le sont également. Il y a des limites aux forces mathématiqu(»s, mécaniques, astronomiques, physiques et chimiciues.
La matière organisée est à son tour limitée. Ce point est important car la matière organisée se rapproche directement de cette matière superorganiséi» â laquelle noiis donnons la dénomination de sociale. Il convient doncî d'y insister. N<m
seuleiiient ses propriétés sont limitées mais également sa forme. 11 en est ainsi même pour la matière vivante la i)lus élémentaire. Comme l'expose x)arfaitement M. Le Dantee, dans son Traité de Biologie y une conséquence fort importante delà viscosité des matières vivantes est qu'une masse quelconque de ces matières a une forme dans Teau, tandis qu'une substance franchement soluble remplit toujours, petit à petit, par diffusion, le vase de dimensions moyennes dans lequel elle est dissoute. Il en résulte que lorsque nous observons un corps vivant quelconque, nous sommes toujours d'abord frai)pés par la forme, par le contour apparent de ce corps. On constate alors aussi qu'il existe un parallélisme constant entre la forme (»t la natun» chimique des corps vivants, c'est-à-dire entre leur contour et leur composition. J'attire l'attention sur cette loi ; (»llc est capitale en ce qu'elle nous permet d'entrevoir la théorie scientifique des frontières sociales, c'est-à-dire des contours extérieurs et séparatifs, des sociétés, telle que nous la dévelopi)erons dans la suite; entre la théorie biologique et la théorie sociologique il y a un lien étroit, de môme qu'entre la théorie biologique et la théorie physico-mécanique.
Supposons, avec M. Le Dantee, que l'on verse une certaine qiiantité d'une huile lourde dans une solution saline de même densité. Cetti» huile i)rendra la forme d'une sphère et restera en équilibre; si le milieu est tout à fait paisible, on pourra même réaliser ime sphère de grandes dimensions. Si, au contraire, (m agite violemment le liquide, on verra se résoudre la masse en une grande quantité de sphérules d'autant plus petites que l'agitation sera plus violente. C'est donc le degré d'agitation qui limite les dimensions possibles pour une goutte d'huile continue.
Il en est de même dans la matière organisée. Au niveau d(î la ligne de séparation du protoplasma vivant et du milieu, il existe sans cesse un mouvement d'échanges qui réalise précisément dans <»ette zone séi)arative une agitation intense. La limitation des dimensions normales des masses de protoplasma est donc un phénomène très naturel; cette limitation nécessaire résulte de ce qu'il n'y a 2)as de repos absolu dans le protoplasma, pas j)lus qu'il n'y en a dans le liquide où, de même que la goutte d'huile, nous le sux)posons immergé. Non seulement la dimension maxima des masses protoplasma-
ti(iues est limitée, mais la forme de ces masses résulte pré<Msément des conditions mécaniques réalisées autour d'elles par le mouvement molaire d'échanges. « Or, conclut M. I^e Dantec, ce mouvement molaire est la conséquence, d'une paiii, de la nature de la surface de séparation du protoplasuia et du milieu, nature qui est liée indiscutablement à la composition (»himique du protoplasme, d'autre part, des réactions chimiques intra-protoplasmiques qui entretiennent le mouvement molaire et qui dépendent, elles aussi, de la compositi(m chimique du protoplasma ainsi que de la nature des éléments chimiques empruntés au milieu (i). »
La forme des substances vivantes est donc la c(mséqiience de leur état d'équilibre. C'est pourquoi tant qu'un animal vit, sa substance spécifique tend toujours à reprendre, en croissant, la forme qui est sa forme spécifique d'équilibre. En même temps nous comprenons comment, dès qu'une agglomération de cellules est formée et limitée par un contour, quelques-unes de ces cellules, celles qui sont superficielles, étant seules directement en contact avec le milieu ambiant, arrivent à se différencier des autres et à jouer le rôle d'agents préposés aux relations avec l'extérieur
Cette différenciation primaire est rexi)ression des échanges constants qui s'effectuent entre le milieu inUaieur et le milieu extérieur; c'est ce mouvement continu qui, renouvelant sans cesse la matière vivante, constitue sa vie. La forme des corpa vivants nous apparaît ainsi non pas comme prédéterminée mais comme une résultante de (^équilibration de leurs forces ou propriétés vis-à-vis des forces ou propriétés extérieures.
Les matériaux et les forces organiques étant limités, leui'S formes l'étant également, nous avons vu (jue leurs variations possibles, tout en étant innombrables, sont également limiti»es; la variabilité n'est pas absolue mais indéfinie. Il en est ainsi pour l'espèce humaine; ses propriétés physiques et mentales sont circonscrites entre des maxima et des minima relatifs. Cett<» limitation a été observée par nous jusque dans la pathologie de l'esprit (suicide et folie).
Ai)rès avoir exposé la limitation cimstante des forces uatu-
II Traité de IUnln^ie, Paris, Alcaii, I9(x<.
relies considérées dans leurs éléments abstraits, nous avons reeonnu la même loi dans les agrégats où ces forec^s se réalisent. Cette limitation se nianifeste dans la distribution des elimats, dans la distribution géogTaplii<iue,orograi)liique, liydrograi)liique, dans celle des couches géologiques et des minéraux. iNous l'avons rencontrée successivement ensuite dans la distribution des végétaux et de la faune. Xcms y avons reconnu de véritables empires et royaumes, même dc^ simples enclaves, îlots, principautés, etc., aux fnmtiéres n(»ttement déterminées et toujours expliquées par la grande loi de ré(|uilibration des forces internes vis-à-vis des forces externes. En dernier lieu nous avons abordé la distribution de Vespèce humaine. Nous avons vu (pie sa division vu variétés (»t en races a été le procédé naturcîl par lequel elle est parvenue à s'adapter mieux (pie n'im])orte quelle autre espèce aux conditions les plus différentes mais toujours dans c(»rtaines limites qui sont celles des conditions de la vie. La variabilité supérieure de resi)éce humaine a été, (H)mmc la variation en général, la conditi(m du progrés; sa différenciation eu ra(*es et sous-races a facilité la colonisât i(m de la planète, mais en revanche elle a engendré bi(»n des c(mflits; CCS variations ne s'arrêtent et ne s'arrêteront pas. mais tendent d(» ])lus en plus à se produire par le i)rociHlé également naturel et plus efficuice, dés maintenant, du mélange et de la fusion (pii, en multipliant en(*ore les variétés, les atti'»niu»nt (»t tendent à renforcer les caractères fondamentaux et uniformes de l'espèce. L(»s variations se multiplient et se si)écialis(Mit de plus en plus et par là elles c(mtinuent l'œuvre d'ada])tation (rab(n'd réalisée par les races. Nous sommes en présence non pas de deux procédés naturels c(mtradictoire.-> mais d'une loi uni(pic. Ce n'est pas la sélecti(m naturelle, comme on le dit trop souv(»nt, (pii est la cause des variations; la sélection naturelle est seulement le procédé électif (pii fait (pic. entre des variations constantes, celles ([ui sont avantageuses aux individus et aux sociétés, dans les circonstances actuelhîs, sont conservées. Or aujourd'hui il est devenu plus avantageux jiour parfaire la c(m(piùte et rassimilation de la j)lanète par l'espèce humaine, cpie cette dernière se diversifie en nuances infinités et faibles pluti^t (ju'en démar(*ati(ms moins nombreuses mais fortes; cette infinité de nuan(*es indisp(Mi-
sable à rassimilatioii en détail du globe, maintenant (jne mm occupation en gros est à peujprès accomplie, se réalise par la fusion des races. Cette fusion est un progrès de la variabilité, une extension, un perfectionnement de cette loi, La loi prétenduement Darwinienne de la lutte pour la vie n'est pas abolie mais transformée, renforcée en loi d'entente pour l'accroissement et l'amélioration de la vie.
D'après tout ce qui précède, le lecteur peut entrevoir dès maintenant la théorie positive des fnmtières sociales. La solution de (*e problème n'est pas ni dans la conservation des frontières actuelles, ni dans leur suppression au profit d'un cosmopolitisme sentimental, vague et indéterminé sous le([uel se cache troj) souvent un individualisme aristocratique. Tout groupe social est nécessairement limité; les matériaux dont il dispose et qui le constituent le s(mt ainsi que les pri>priétés de ces matériaux; la limitation de toute société est une condition de son écpiilibration, de sa vie, de son déveloj)pement. L'existence de toute société spéciale ou générale est corrélative à l'existence d'une forme sociale; celle-ci suppose une ligne, une zone de séparation entre cette société et le milieu ambiant. Seidement, nous l'avons vu déjà par la biologie, cette zone frontière, loin d'être un obstacle aux échanges intersociaux, en est la condition sine qiia non; l'évolution de sa fonction nous conduit à la concevoir comme l'oijjane même, produit par différenciation, de ces relations. Ctmtentons-nous de cette pnunière indication fournie par les d<mnées de toutes les sciences antécédentes à la sociologie; ne nous contentons pas toutefois, comme le fait l'école organicistc absolue, de déduire la théorie des frontières sociales do celle des limites de la matière organisée et même de celles de la matière» inorganique, ou dès lors de la mécanique comme l'ont tenté depuis longtemps d'autres théoriciens. Etudions le phénomène de& frontières sociales en lui-même mais en ne perdant jamais de vue les données fournies sur ce sujet par les sciences antécédentes. ("(»st là le véritable point de vue sociologiiiuc». Celui-ci a ses fondements dans la biologie, de même <|ue cette d(»rnière est basée sur les dcmnées des sciences antécédentes, mais il n'en résulte nullement que la théorie des frontières sociah^s puisse être déduite exa<*tement de la biologie, en effet, le phénomène social présente des
carac tores spéciaux (iiii forment le domaine iFiine scieneo nouvelle et en partie distincte.
Cependant la loi générale à laquelle se rattache la structure des sociétés est <iue toute matière organisée ou vivante a une^ limite, une forme, une structure; c'est la loi la plus simple et la plus générale ; c'est la différenciation primaire et nécessaire de tout écpiilibre organique et superorganique.
Xous ne considérons ici la structure sociale qu'au point de vue de son extension territoriale toujours en rapport avec le développement de la population et avec la composition de ces deux facteurs originaires : territoire et i)opulation; nous ne l'envisageons ([ue dans son ensemble, comme masse, dans son écpiilibre élémentaire le plus général au sein des milieux extérieurs, en un mot, au point de vue de S(m enveloppelimite. J'ajoute, des maintenant que notre théorie s'applique non seulement aux grandes sociétés ou Etats, même dans le sens le plus large de ces mots, mais à toute société quelcon(iue, grande ou petite, générale ou particulière, en un mot à tout groupement collectif où entrent nécessairement des élémcMits matériels, anthropologiques et même idéaux et moraux, juridiques et politiques, quelque soit son objectif, soit purement économique, soit purement idéal. Xous avons, en effet, déjà développé dans notre essai sur le Matérialisme historitjne le principe que tout phénomène social, à plus forte rais4m toute société, est à la fois inorganique, organique et psychique. Et cela est constant et général quelque soit son objet. Tout phénonu'»ne économicpie contient des éléments idéaux; tout phénomène idéologique inqdique des éléments inorganiques; un syndicat économique ne diffère sous ce rapport d'un groupement artistique, religieux ou scientifique, qu'au point de vue quantitatif; leur composition (pialificative est la même.
Nous avons vu que les deux facteurs élémentaires et constitutifs de toute société, le territoire et la population, considérés aussi bien dans leurs éléments moléculaires abstraits que dans leur agrégation molaire sont toujours et partout limités, tant dans leur structure que dans leurs propriétés. Nous pourrions en déduire que toute société humaine par cela même qu'elle n'est qu'une combinaison supérieure et synthétique de ces facteurs et de ces éléments ainsi que de leurs
propriétés est également limitée. Mais il faut tenir compte préeisément que la société humaine est une combinaison supérieure, plus complexe, donnant naissance à des propriétés d'un caractère spécial et original, notamment la propriété de se développer et de s'organiser contractuellement, Imiuclle ne se rencontre nulle part ailleurs.
La grande loi de différenciation n'en rest<3 pas moins la jdus générale de lu structure des sociétés et de leur développement. Le premier stade de toute formation sociale comme do toute individualisation organique est la formation d'un contour, d'une limite, d'une enveloi)pe distinctive à la fois séparativc, protectrice et communicante avec l'extérieur. (Test surtout cette dernière fonction des frontières que les théoriciens ])olitiques oui perdue de vue. Ils n'étaient en général que des juristes; mais aujourd'hui, de même que la science économique s'est émancipée de la tutelle de la théologie et du droit naturel, de même il s'agit d'arrac*her aux mêmes juristes et aux i)urs métaphysiciens politiques qui depuis des siècles répètent ad nauseam les mêmes i)rincipes absolus éternellement démentis par les faits, la solution d'un problème dont ils n'ont effleuré que la surface sans pénétrer jusqu'au contenu. Celui-ci leur a toujours écliai)pé à raison même de leur insuffisance dans les sciences sociales particulières et spécialement en économie sociale. Cette insuffisance a nécessairement rejailli sur leur propre (*onception du droit et de la politique en v(»rtu de l'interdépendance nécessaire de toutes les sciences dont ils ont méconnu la loi.
C'est là l'origine de cette métaphysique qui, dans toutes les branches de l'activité sociale, a abouti à cette conception chiméricjue d'un homme abstrait, comme seul élément d'une humanité également abstraite, conception où Tindividualisme absolu n'est limité que par un cosmopolisme également absolu. Déjà la science économique s'est débarrassée de cet idéalisme vague, d'abord par l'intervention des écoles hist*»riques et nationales, ensuite et surtout par celle des écoles socialistes. Les unes et les autres en montrant qu'en dehors de l'homme et de l'humanité il y avait une série considérable de groupements collectifs et distincts, depuis les plus grandes sociétés particulières jusiiu'aux plus petites, depuis les nations juscju'aux jilus simj)les groupements professionnels et
autres nous ont ramené à la réalité de la structure et de la vie économiques. Le môme progrés réalisé dans la science économique doit maintenant s'étendre au droit, ù la politique et à la so(*iologie générale.
Le premier degré de toute structure est une différenciation par la formation d'une limite ; voilà donc la loi la plus générale do tout équilibre organique et superorganicjue. Toutefois, avant de l'étendre aux sociétés, il convient d'étudier, à cet égard, les ])hénoménes sociaux eux-mêmes et les formes sociales d'une fa^'on inductive, pour (pie la démonstration de cette loi soit parfaite en tant ([n'appliquée aux Cîiractcres si)éciaux de la structure des sociétés.
Le point de départ de la loi est certainement ([ue les mat('riaux de toutes les sociétés (territoire et population), de même (jue leurs propriétés sont naturellement limités; la matière sociale étant ainsi limitée de même (jue ses forces, et, au f(md force et matière étant identi(ïues, les sociétés doivent l'être également. Elles le sont nialgré la grandeur, le nombre et la complexité des combinaisons ou arrangements et réarrangements sociaux ])ossibles. L'erreur a été jusqu'ici de considérer la forme-limite comme absolue, fixe et immuable, ou d'un autre c()té et en sens inverse, de nier toute forme-limite. La vérité et la réalité sont entre (»es deux extrêmes. Il y a toujours forme, dès lors, il y a toujours limite; la variabilité est limitée; seulement, tout au moins, dans l'état de nos connaissances sociologiques, (»es limites, tout en étant réelles, ne s(mt pas toujoui's exactement déterminables et (h'finissables, si ce n'est (lualitativement. Peut être un jour, comme les sciences mécanico-physiques, la science sociale arrivera-t-elle à plus de précisi(m.
Pour procéder méthodiquement, nous aurions à rc(!hcrcher d'abord les limites des propriétés sociales telles (pi'elles se manifestent dans les s(»j)t classes de phénomènes sociaux, ensuite dans les ftmctions, organes, api)areils et systèmes où leur activité se réalise (»t se régularise, en dernier lieu dans les structures sociales considérées dans leur ensemble. Toutefois nous allons tout d'abord, afin d'en tirer le ])lus grand enseignement possible, tâ(»her de nous rendre compte de la conception que l'on s'est faite jus(|u'ici des frontières sociales dans les croyances et dans les théories. Nous mettrons sou-
vent ces (^royanees et ces doctrines en rappoi^t avec les faits eux-mêmes. Ce mode d'observation est du reste toujoui's nécessaire en sociologie ; il est même le seul possible lorsque les croyances et les conceptions générales de certaines populations ne i)euvent nous être connues que par rinterprétation de leurs actes, c'est-à-dire de leur vie pratique et des institutions coutumières où leur activité habituelle se fixe relativement; c'est le cas spécialement ])our les civilisations dites primitives à raison des formes rudimentaires et simples de leur existence.
La théorie des frontières et des classes que nous allons essayer de formuler, exclut, à raison même de la loi générale de limitati(m, tout absolu.
Les forces sociales sont simplement les propriétés manifestées par les agrégats de masse, de complexité et d'organisation supérieures, auxquels on donne le nom de sociétés. Nous ne connaissons les phénomènes sociaux (pie d'après les propriétés et d'après les rapports reconnus par nous, soit entre ces phénomènes, soit entre ces propriétés, soit entre les phénomènes et les propriétés. 11 n'y a pas un principe dit force sociale, pas plus qu'il n'y a une force vitale, ni une force psychiciue, ni une force matérielle. La force ainsi entendue, telle qu'elle le fut longtemps, n'est qu'une expr<»ssion abstraite, un mot symbolisant l'ensemble des propriétés de la nature en tant qu'elles affectent notre sensibilité. L'erreur a été d'attribuer à ce princi])e abstrait un caractère réel par opposition, i)ar exemple, à cet autre i)rincipe abstrait désigné sous le nom de matière. Force et matière ne représentent (pie deux asp(M*ts différents du monde phénoménal <*t de ses propriétés, (^ue l'on considère comme premier principe, soit la force, soit la matière, dans tous les cas il nous est impossible non seulement de connaître leur essence ou leur substance, mais même d'affirmer ou de nier (lu'ils aient une existence ridelle ; nous ne c(mnaissons réellement (pie les phénomènes, les i)ropriétés, les rapports; d'eux seuls nous pouv(ms dire (pi'ils sont ivellement tels (pi'ils nous api)araissent ; le rculisnie transfigure d'H. Spencer n'est (lu'une vaine tentative de preuve de laivalité de rinconnaissable, puis(pie cette transfiguration im])li(pie l'aveu (pie la s(»ule chose connue est le phénomène. ,Te crois avoir établi
que, en tant que propriétés et phénomènes, toutes les forées de la nature, depuis les forées dites anorganiques jusques et y eompris les forées dites biologiques et psyehiques, sont limitées de même que tous les agrégats où ces forces se manifestent. La loi de limitation nous ai>paraît comme la loi la plus générale de la nature connaissable ; elle est la négation de l'absolu mais, en revanche, l'affirmation de la l'elativité constante de tous les phénomènes et de toutes nos connaissances; elle implique l'abandon de toute discussion sur le fini aussi bien que sur l'infini, sur l'origine et la fin des choses, etc. Tout cela est l'inconnaissable dont on ne peut dire non seulement ce (pi'il est, mais s'il est ou s'il n'est pas. L'inconnaissable est tout à l'ait inconnaissable, il n'est (^ue cela.
Ainsi entendue comme il convient, la loi de limitation est elle-même une loi relative». Aucune limite n'est absolue; toute limitation suppose à la fois continuité et discimtinuité. Il est remarquable que c'est sans doute à la sociologie positive que nous devnms la solution de ce problème qui divise encore actuellement les philosophes de savoir si la nature est continue ou discontinue, quel que soit le principe auquel on la ramène, soit à la force, soit à la nnitiére. L'étude des frontières sociales nous montrera précisément que la disconti- . nuité, c'est-à-dire la limitation, est une condition nécessaire de la continuité; toute ccmtinuité est discontinue au même titre que toute discontinuité est continue. Nous verrons que, entre sociétés et dans les sociétés, la limitation des forces et des formes constitue le mécanisme même de leur structure et de leur foncticmnement. de telle sorte que plus ces limitations sont nombreuses, plus les relations sociales tendent à s'étendre et à devenir plus intenses aussi bien au point de vue de leur continuité dans le temps qu'à celui de leur ccmtinuité dans l'espace.
Mon intention n'est pas, dans le présent ouvrage, de reprendre à ce point de vue l'étude des divers organes, ap^jareils et systèmes sociaux à laquelle a été consacrée le deuxième volume de mon Introduction à la Sociologie, car c'est précisément dans l'étude actuelle consacrée à la structure d'ensemble des sociétés que nous devons naturellement le mieux constater que, dans cet ensemble, que nous ne pou-
vons môme concevoir que comme société limitée, lors môme que cette limite serait mondiale, toute l'organisation sociale intérieure : économique, génésique, esthétique, psj'clio-collective, morale, juridique et politique, ne se développe que par des limitations successives des formes et des forces sociales. Il en résulte notamment que, bien qu'à raison de la plasticité et de la mobilité supérieures des phénomènes sociaux, les oscillations ou perturbations sociales puissent être plus excessives que dans tous les autres phénomènes de la nature, cependant ces variations ne sont pas illimitées; elles sont toujours conditionnées et contenues dans les limit<»s de l'organisation sociale elle-môme; or, comme l'homme est lui-même un des éléments constitutifs et un des facteurs de cette organisation, il est -à môme, dans la mesure de ses forces, de modifier cette organisation dans un sens favorable à la limitation des perturbations excessives. C'est ce que nous avons déjà observé ci-dessus en ce qui concerne la folie et le suicide, lesquels sont en réalité des phénomènes sociaux. Les troubles graves dont ces faits douloureux sont l'expression ne peuvent évidemment trouver de résistance efficace contre leur redoutable accroissement que dans l'amélioration générale de l'organisation sociale entière. Il en est de la folie et du suicide comme de la guerre; celle-ci n'est-^lle pas également une espèce de folie et de suicide? La résistance à la guerre ne peut résulter que de l'organisation de la paix, c'est-à-dire de la limitation, entre et dans les sociét<^s, d(îs inéquilibres dont les causes elles-mêmes sont sociales. La grande difficulti^ du problème consiste surtout en ce qu'ici le malade et le médecin ne font qu'un; il n'y a aucune force extiîrieure et supérieure à la société capable de réformer celle-ci malgré ou sans elle.
N'ayant ici en vue que la structure générale des sociétés, nous allons dans le volume suivant reconnaître et étudier la loi de limitation dans ses applications, d'abord aux frontières proprement dit'CS, c'est-à-dire aux limites qui séparent les sociétés les unes des autres, et ensuite à ces divisions qui existent à l'intérieur môme de chaque société et que nous y rencontrons sous le nom de castes, de classes, etc.
Jusqu'ici, les frontières extérieures des sociétés ont été à peu près complètement négligées parles sociologues; elles
constituent cependant le caractère le plus général de toute structure sociale d'ensemble. D'un autre côté, les divisions intérieures des sociétés ne me semblent pas avoir davantage reçu une interi)rétation théorique satisfaisante. Nous allons voir que la loi générale de limitation s'applique à ces i)hénomèncs sociaux d'une importance capitale; elle semble, dans tous les cas, jeter sur eux un peu plus de lumière que les théories antérieurement émises.