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CHAPITRE XIII

Le Monde au XIX® siècle

Section première.

Les conséquences du traité de Westphalie avaient été malheureuses pour l'Allemagne qui restait morcelée en principautés sans autre lien que l'unité factice du St-Empire Romain qui, suivant Voltaire, n'était ni Saint, ni Empire, ni Romain. La diète Germanique n'avaitplus d'autorité, pas plus que la Chambre Impériale et le Conseil Aulique qui étaient les deux grands pouvoirs judiciaires. C'est le moment où Lessing disait que ce le patriotisme est une faiblesse héroïque » et où Herder subordonnait la patrie à l'humanité. Goethe s'écriait : « Le patriotisme comme chez les Romains, Dieu nous en préserve ! » Poètes et penseurs étaient cosmopolites , ce cosmopolitisme individualiste, au fond n'excluait pas le séparatisme politique, il tendait en effet partout à la dissolution des monarchies absolues issues de la conquête.

Le St-Empire étendait l'ombre de son pouvoir sur environ 12,000 lieues carrées et 28 à 3o millions d'habitants, le tout réparti en dix cercles. En dehors des Pays-Bas belges, de la Bohème et des pays Austro-Allemands, il y avait dans l'Allemagne centrale et occidentale, en 1789, environ trois cent soixante Etats.

Le morcellement allait croissant de l'Est et du Nord-Est vers l'Ouest et le Sud-Ouest, c'est-à-dire vers les régions les plus riches et de civilisation ancienne. Tous ces Etats étaient devenus à peu près absolus ; les principautés laïques étaient les plus importantes.

Deux puissances étaient dominantes : la maison de Habsbourg et celle de Hohenzollern. Déjà le Royaume^dij Prusse

comptait les possessions les plus étendues dans TAllemag^e proprement dite. A un degré inférieur se plaçaient les trois Electorats de Saxe, de Palatinat-Bavière et de Hanovre, Au degré inférieur était la multitude des comtes « réglant par la grâce de Dieu sur quelques milles carrés et douze habitants et un Juif » (Voltaire).

Les principautés ecclésiastiques se composaient de trois Electorats, un Archevêché, vingt-sept Evêchés, une série d'Abbayes jouissant du privilège de Timmédiatité. Les plus importants de ces Etats Ecclésiastiques sont ceux de Cologne, de Mayence et de Trêves sur le Rhin et la Moselle ; révêché de Munster, souvent réuni à Cologne pendant le XVIII^ siècle, était le plus vaste et le plus peuplé. Dans aucune de ces divisions il n'est question de frontières naturelles ; ces Etats sont comme des propriétés particulières ; leurs limites sont des limites de propriétés où les caractères géographiques ne servent que comme indications et points de repère.

Au dernier rang dans les Diètes, figurent les villes libres impériales ruinées par. les guerres des deux siècles antérieurs ; la plupart, sauf Nuremberg, Ulm et quelques autres, n'ont même plus de territoire en dehors de leurs murs. Ces villes sont dominées i>ar les corporations, par les magistratures bourgeoises. Hambourg, cité commerçante, a seule conservé une vie active. Le Collège des villes, à la fin du XVIIP siècle, comprend cinquante et une républiques dont quatorze du banc Rhénan, les autres du banc de Souabe ; les premières sont les plus importantes.

En réalité toutes ces divisions territoriales et politiques n'avaient plus de caractère organique; c'étaient des survivances à la fois féodales et impériales.

En France, au contraire, l'évolution était plus avancée. Le traité de Vienne de 1788 avait préparé l'annexion de la Lorraine et du Barrois ; celle-ci était devenue définitive en 1766; la Corse lui est cédée par Gênes on 1768 en vertu do traité de Versailles. Après les traités de Paris en 1768 et de Versailles en 1788, son empire colonial comprend : en Amérique Saint-Pierre et Miquelon, la Galante, la Désirade, les Saintes, Tabago, Sainte-Lucie, une partie de la Guyane; en Afrique^:, Je Sénégal et Gorée; dans l'Océan Indien : l'île

Bourbon, Tîle de France et le protectorat nominal de Madagascar; dans rindoustan : Pondicherry, Chandeniagoor, Mahé, Yanaon, etc.

Au sud-e»tde son territoire continental, il ne lui manquait que Nice et la Savoie pour toucher à la frontière naturelle des Alpes; au nord-est le comté de Montbeliard appartenait encore au Wurtemberg et pénétrait son territoire où le comtat Venaissin et l'Etat d^Avignon formaient des enclaves appartenant au pape; des part»^ de l'Alsace étaient d'un autre côté enclavées dans l'Empire allemand; Mulhouse était Suisse. Landau, au milieu des terres d'Eujpire, était français, de même Philippeville et Mariembourg danales Pays-Bas Le bloc teiTitorial français avec ses 24 millions d'habitants était en somme le plus unifié de l'Europe. Cependant le clergé et la noblesse, sans être des corps indépendants de l'Etat, en étaient des membres importants. Les archevêchés et les évêchés avaient en général leurs sièges dans les anciennes civitates romaines ; ceux de Metz, Tours et Verdun relevaient de Trêves, celui de Strasbourg de Mayence. La structure religieuse n'était donc pas exactement adéquate à la struclure politique. Des 189 diocèses existants, il y avait 16 archevêchés et 102 évêchés pour le clergé de France, les autres pour le clergé étranger. Le nombre des cures et succursales s'élevait à quarante mille. L'Eglise avait le quart des terres du royaume; elle était exempte de la taille et d'une partie des aides; elle avait conservé une juridiction non seulement spirituelle mais civile ; son armée de 400,000 ecclésiastiques était la force la plus formidable et la plus disciplinée. Sans exercer de droits proprement dits de souveraineté, elle avait dans l'Etat une influence considérable et son action était continue.

La noblesse se composait d'environ vingt mille familles ou cent mille individus; i3lle possédait environ le tiers du sol. L'exemption de la taille pour les terres nobles et les droits féodaux étaient les vestiges de son ancienne souveraineté que rappelait encore l'existence de 5o,ooo tribunaux seigneuriaux grâce auxquels les nobles étaient juges de leurs propres contestations avec les vilains. En dehors de cette profonde et fondamentale division entre les classes, la France était divisée en gouvernements correspondant en général aux

anciennes provinces mais sans divisions naturelles ni même rationnelles. Une division moins artificielle était, ati point de vue juridique, celle en pays de droit écrit et pays de droit coutil mier. Pays de droit écrit étaient la Gascogne et la Guyenne, le Languedoc, la Provence, le Daupliiné, le Lyonnais et une partie de l'Auvergne, en un mot tout le Midi; deux cent quatre-vingt-cinq coutumes différentes étaient encore en vigueur dans le l'este de la France.

Les limites des gouvernements étaient renforcées par des gabelles, des douanes intérieures. Pour le surplus il n'y avait aucune correspondance entre les limites judiciaires, celles des généralités ou intendances et les divisions ecclésiastiques. Evidemment malgré son apparence unitaire et absolue, le régime n'était plus coordonné et se disloquait.

L'Assemblée Nationale et la Convention poursuivirent à l'intérieur l'œuvre unificatrice de la monarchie; elles firent éclater les vieilles formes économiques, juridiques et politiques, ne laissant plus en présence que l'individu et la nation. Les divisions intérieures furent réduites à la plus simple expression en dehors de toute tradition historique et des conditions géographiques ; quant aux frontières de l'Etat, elles furent plus mobiles que jamais; la poursuite des frontières naturelles du Rhin et des Alpes ne fut que la première étape d'une extension plus considérable; les fleuves-frontières notamment devinrent successivement des voies intérieui*es et les versants des massifs montagneux appartinrent à la même puissance politique.

Les guerres civiles et extérieures furent l'expression violente de ces mutations profondes des forces sociales internes et internationales. Tandis que la France, de 1792 à 1795, lutte contre la première coalition, elle se débat à l'intérieur contre les départements insurgés à un moment au nombre de 58 sur 83.

Les traités de Bâle avec la Prusse et les petits princes alliés de cette dernière, puis avec l'Espagne, donnent à la France les x>o^96ssions prussiennes de la rive gauche du Rhin; la Prusse adhère à l'occupation de tout le territoire compris entre le Rhin et la mer du Nord; en outre la France obtient la partie espagnole de Saint-Domingue. L'Allemagne du Nord reste neutre pendant que la guerre continue avec

l'Autriche et les princes italiens, à l'exception du duc de Toscane. La conclusion de la paix donne la Savoie et Nice à la France. Celle-ci a donc, dès ce moment, atteint ses prétendues limites naturelles, les Pyrénées, les Alpes et le Bhin. En outre, en 1795, le Stathoudérat hollandais est remplacé par la République batave, par laquelle la France en réalité est maîtresse des bouches du fleuve qui, pour elle, perd en cette région le caractère de frontière.

En 1797, le traité de Campo Formio, imposé à l'Autriche, stipule la reconnaissance « des limites de la France décrétées par les lois de la République ». Le Milanais et la Belgique sont reconnus territoires français ; en revanche, la France cède à l'Autriche tout le territoire italien de la République de Venise, Tlstrie et la Dalmatie. Les îles Ioniennes sont placées sous le protectorat français.

La deuxième coalition de 1798 se termine en 1801 par la paix de Lunéville dont le traité de Florence est une annexe. La République Cisalpine est agrandie du duché de Parme; en réalité, par ses républiques filiales, la France dépasse, dès lors, les Alpes et le Rhin en Italie, en Suisse, en Hollande ; même elle a acquis directement le Piémont, l'île d'Elbe, les présides de Toscane et elle occupe militairement Tarente, Otrante, Brindes, dans le royaume de Naples.

Le traité d'Amiens de 1802, laisse à la France et à l'Angleterre leurs conquêtes respectives. Cependant la France abandonne Malte aux Anglais et renonce à l'Egypte ; l'Angleterre garde les plus importantes colonies hollandaises, le Cap et Ceylan. L'hégémonie maritime de l'Angleterre est consolidée par l'annihilation de la Hollande et l'expansion continentale mais provisoire de la France. En i8o3, celle-ci abandonne la Louisiane aux Etats-Unis et Saint-Domingue se rend indépendant. En revanche, sur le continent, la France s'étend des bouches du Rhin à la Méditerranée, de l'Atlantique à la Sésia etàlaParma; au delà elle se prolonge par plusieurs républiques.

L'extension des frontières politiques extérieures a été parallèle à des modifications importantes des divisions intérieures. Dès 1789, la Constituante a substitué dos départements aux provinces; les noms de ces départements sont empruntés à la géographie, mais sans signification au

point de vue de leurs limites ; de 83 ils s'élèvent à 102 après Campo-Forinio, à 108 en 1802; ils sont divisés en districts, cantons et communes ; il n'y a plus entre eux de limites géographiques, ni ethniques, ni économiques, ni juridiques ni autres. Il n y a plus entre Français que les profondes divisions sociales que la loi n'avoue pas tout en les consacrant.

Même les circonscriptions des diocèses sont remaniées ; ils sont moins nombreux et, dès lors, plus étendus (jue les départements ; il y a dix archevêchés ou métroi)oles et 5oévêchés. Cependant leurs divisions se rapprochent le plus possible du cadre départemental et administratif dont la religion devient un agent salarié et surveillé; quant aux paroisses il en est au moins une par justice de paix.

L'Université, fondée en 1806, entra comme les organes du culte dans le cadre départemental et par lui dans celui de l'Etat.

L'Angleterre était invulnérable sur mer; la vaine tentative du camp de Boulogne fut complétée, en i8o5, par la défaite de Trafalgar. La politique de Napoléon fut, dès lors, d'isoler de i)lus en plus l'Angleterre du continent, à la fois politiquement et commercialement; ainsi, les forces économiques étaient utilisées à l'appui des forces militixires. De même le crédit et l'or de l'Angleterre furent les soutiens de sa coalition avec la Russie et l'Autriche . Le traité de Presbourg avec l'Autriche, à la fin de i8o5, expulsa complètement cette dernière de l'Italie et ses possessions de la péninsule furent réunies au nouveau royaume d'Italie. En outre, l'Autriche est exclue de rAllemagne occidentale au profit de la Bavière, du Wurtemberg et de Bade alliés à la France, mais elle obtient, comme faible compensation à tant de pertes, la vallée supérieure et moyenne de la Salzach et l'électorat de Wurtzbourg est constitué en faveur d'un prince de la maison de Habsbourg.

Enfin, le 6 août 1806, rEini)ereur renonce à son titre d'Empereur élu d'Allemagne et ne (*onserve que celui d'Empereur héréditaire d'Autriche, déjà adopté en 1804. D'accord avec ses alliés allemands, Xapoléon organise une confédération du Rhin grâce à laiiuelle son influence s'étend au delà de la rive droite du fleuve. Les villes libres ([ui, déjà en i8o3, avaient été réduites de 3i à 6, le sont définitivement à 3. Les terri-

toires de la noblesse immédiate et de TOrdre de Malte sont supprimés comme Etats souverains ; le nombre de ceux-ci n'est plus que de i6 qui forment la confédération. Celle-ci tend à se développer; dès la fin de 1806 jusqu'en 1808, l'Allemagne du Nord entre de plus en plus dans la Confédération, qui, en dernier lieu est portée à 87 membres, à l'exclusion de la Prusse et de l'Autriche. Ainsi la puissance de celles-ci était contrebalancée et limitée par une puissance intennédiaire appuyée sur l'Empire français. La Prusse avait seulement acquis, en i8o5, le Hanovre, mais elle avait été forcée de céder la principauté d'» Neucliâtel, une partie du duché de Cléves et le margraviat d'Anspach. Son alliance avec l'Angleterre et la Russie avait eu des effets désastreux; par le traité de Tilsit, en 1807, elle avait perdu à l'Ouest toutes ses possessions entre le Rhin et l'Elbe, y compris le Hanovre et Magdebourg. Une partie de ces territoires fut transformée en royaume, au profit d'un frère de Napoléon. A l'Est, Dantzig était déclarée ville libre et le grand-duché de Varsovie était créé, sans frontières physiques du côté delà Prusse mais avec le cours supérieur du Bug et une partie du Niémen comme limites séparatîves du côté de la Russie; ainsi le contact direct entre celle-ci et la Prusse devenait impossible si ce n'est par une bande étroite vers l'embouchure du Niémen. La monarchie prussienne est réduite à la vieille Prusse, à la l*oméranie, au Brandebourg et à la Silésie. En fait, la création du duché de Varsovie n'a (qu'une raison militaire ; la fonction historique de la Pologne n'est pas reconstituée comme contrée de transit; le Duché sera donc une création éphémère destinée à succomber avec la puissance militaire étrangère, qui l'a établie dans son intérêt. Cet égoïsme brutal apparaît aussi dans le fait que la France abandonne aux convoitises russes, ses anciens alliés, la Suède et la Turquie.

Le blocus continental et l'extension de rEmi)ire français sont la réponse à l'impérialisme maritime de l'Angleterre. La même année où le blocus est proclamé par décret de Berlin, (novembre 1806) les royaumes tributaires de Naples et de Hollande sont créés, mais les Suédois, alliés de la France, perdent leurs territoires d'Allemagne.

Le Portugal en 1807, l'Espagne en 1808 sont constitués en fiefs pour des membres ou des serviteurs de la famille impé-

riale. En 1809 sont annexées les Légations, en 1810 la Hollande, les villes Hanséatiques, Oldenbourg, le Hanovre, une partie du Royaume de Westphalie, du Valais, du T3T0I italien, des provinces Illyriennes. Avec la paix de Vienne qui clôtura à la fin de 1809 la cinquième coalition, l'Empire français, embrassant cent trente départements, est à Tapogée de son développement.

Quelles sont ses limites et le caractère de celles-ci? A l'est c'est une ligne oblique, partant de l'embouchure de la Trave dans la Baltique pour se diriger vers lo confluent de la Lippe et du Rhin, puis le Rhin, le Jura, le lac de Genève, les Alpes pennines jusqu'à la source du Tessin, le Pô, le Taro jusqu'à sa source, les sinuosités de l'Apennin et une ligne oblique aboutissant un peu au nord de Gaëte. Ce ne sont des frontières ni géographiques, ni ethniques; ce ne sont même plus des frontières militaires, car cet empire ne touche plus vers l'est qu'à des États subordonnés : la Confédération du Rhin, la Suisse, le royaume d'Italie et celui de Naples; même au delà de l'Adriatique, les provinces Illyriennes font partie de la France, bien que séparées d'elle. En réalité, la puissance française confine à l'est à la Prusse et à l'Autriche ; les États intermédiaires sont des États-tampons subordonnés à la France. Chose remarquable, de Hambourg à Brindisi, la ligne de communication historique et, en réalité, pacifique, et par cela même si variable, si mobile et si vivante, est ininterrompue. Tous ces pays, malgré leurs attaches officielles, seront, dès lors, intéressés à la paix, c'est leur fonction historique continue comme celle aussi de la Hollande, de la Belgique, de la Lorraine et de l'Alsace. Seulement dans une structure européenne essentiellement militaire, ils n'échappent jamais à une domination que pour tomber sous une autre.

Au sud, il n'y avait plus de Pyrénées.

« Géographiquement, conclut l'Atlas de Schrader, l'Empire ne répond à rien de naturel; ethnologiquement non plus. » Rien de plus juste si par naturel on entend des frontières géographiques, physiques, qui soient des obstacles réels. Mais le problème est plus compliqué ; ces frontières, en effet, sont les lignes d'équilibration internationale résultant de l'action réciproque de toutes les forces sociales symbolisées

d'une façon simpliste par la force militaire. Ces forces sociales sont aussi naturelles ; l'épée du conquérant qui trace les limites de cet empire n'en est que l'instrument enregistreur irresponsable.

Seule, à l'ouest, la mer pouvait être considérée comme une frontière de l'Empire, non pas parce que la mer est nécessairement et à tout stade de civilisation un obstacle et une défense, mais parce que, à raison de son développement social historique, l'Angleterre était, plus ou moins, maîtresse absolue de cette grande voie de communication.

En réalité, l'Empire Napoléonien ne correspondait plus à rien dans un état économique déjà basé sur la grande industrie et le machinisme,* lesquels vivent de débouchés et d'une existence supérieure aux Etats politiques, aux nationalités et aux races. L'Empire n'eût été possible qu'à condition de devenir universel et alors le problème devenait avant tout un problème d'équilibre, c'est-à-dire, d'organisation intérieure.

La grande leçon qui fut donnée par les événements postérieurs à 1812 et par tous les traités qui reconstituèrent le nouvel équilibre européen, fut que les États, forme ancienne et provisoirement acceptée de cet équilibre, n'étaient plus des Etats isolés et indépendants, que désormais il y avait un système européen et même mondial résultant des relations agrandies de l'activité sociale et qu'à cet intérêt supérieur devaient se subordonner les intérêts des groupes particuliers.

Quand, après la rupture et la guerre de 1812 avec la Kussie, fut conclu le traité du 3o mai 1814, la réaction ne fut victorieuse qu'en apparence ; l'ancien ordre de choses ne fut pas rétabli, car il ne pouvait plus l'être. L'Etat isolé, absolu au point de vue économique, ethnique, moral, juridique et politique, était brisé. Sans s'en douter, et telle fut la signification philosophique de tous les événements antérieurs, leur conclusion, les Etiits furent considérés et le seront de plus en plus comme interdépendants, au même titre que l'ctaient les anciennes divisions dans les monarchies fermées et absolues d'avant 1789.

Par le traité de Paris, la France est ramenée aux limites de 1792 ; elle garde les enclaves d'Avignon, Mulhouse et Montbéliard, les territoires d'Annecy et de Chambery; elle restitue la Belgique, le Luxembourg et la rive gauche du

Rhin dont les territoires sont partagés entre la Prusse et les Pays-Bas; on lui laisse Beaumont et Cliimay dans le Xord on face du Luxembourg et aussi Landau pour couvrir T Alsace. Vint ensuite le traité du 20 novembre i8i5 qui lui enleva encore la Savoie, Landau, Sarrebruck, Sarrelouis, Bouillon, Philippeville et Mariembourg. Qu'importe? En résulte-t-il, comme on le dit généralement, que la France était ramenée à un Etat inférieur à celui que lui avait légué la Royauté? La vérité était qu'empêchée d'envahir, elle était désormais forcée pour vivi'e de communiquer et de communier avec le monde dans un système général où l'hégémonie devenait aussi impossible pour les autres que pour elle-même et le deviendra de plus en plus.

Chose étrange mais très explicable par la loi graduelle de perfectionnement des forces sociales, on était et on est encore tout disposé à reconnaître que la vie économique, génésique, artistique, morale et juridique, tend à devenir de plus en plus internationale et mondiale, mais on hésite encore devant la môme conclusion au point de vue politique! Pourquoi? Parce que la structure politique est encore essentiellement militaire et autoritaire; mais la guerre et l'autorité ne sont que des formes inférieures et passagères des rapports sociaux et intersociaux; des formes supérieures arriveront à régler ces rapports et à délimiter leur activité, notamment les formes représentatives et contractuelles seules capables de remplir dans nos civilisations cosmopolites et complexes les fonctions de coordination antérieurement exercées dans des structures sociales inférieures par les détenteurs de la souveraineté publique.

Le Congrès de Vienne (i®'' novembre 1814-9 juin i8i5; règle les conditions politiques de l'Europe alliée contre la France; ces conditions ne furent pas modifiées par la victoire de Wat(*rloo.

La Prusse obtint sur le Rhin deux provinces, dont elle détenait déjà les territoires, les évêchés de Trêves, de Cologne, d'Aix-la-Chapelle, les duchés de Berg, deJuliers et de Westphalie; sur la mer le reste de la Poméranie suédoise, sur l'Elbe Torgau et Wittenberg: elle sort des guerres de la Révolution avec deux mille trois cent lieues carrées et trois millit)ns de sujets en plus; mais elle cesse d'être un État pure-

meut protestant; par le sud de son territoire, le long du Rhin elle va être entraînée dans la circulation mondiale vers ritalie, de même que par la Baltique et la mer du Nord vers les Océans. Elle cède à la Russie une grande partie de la Pologne avec Varsovie et par là, la Russie va entrer dans le courant occidental ; au Hanovre elle abandonne la Frise orientale et Hildesbeim ; à la Bavière, Ilansbacli et Baireutb; au Danemark, le Lauenbourg ; en tout 2,600 lieues carrées et environ 3 millions de sujets. Protestante elle s'annexait des catholiques, cédait des protestants à la Bavière, des catholiques à la Russie, mélangeant les peuples et leurs croyances comme une vile poussière et préparant, à son insu, les formes futures. La Prusse avait réclamé au Congrès la Saxe entière et, après Waterloo, la Lorraine et l'Alsace ; rAutriche et la Russie s'y oj)posèrent

L'Autriche recouvre la Vénétie et l'Illyric; elle renonce aux Pays-Bas. En Allemagne, elle acquiert le Tyrol, le Voralberg et Sâlzburg, mais cède le Hrisgau et l'Ortcnau au grand-duché de Bade et ses possessions de Souabe à la Bavière. Son em])ire est mieux concentré ; elle renonce à la mer du Nord pour l'Adriatique, au Rhin et à la Forêt-Xoire pour la hante vallée de l'Inn et les Alpes ; sa puissance est consolidée sur le Danube et en Italie autant que cette consolidation est possible dans des régions de transit, dans une structure militaire avec laquelle le transit est en ccmtradiction.

L'Angleterre garde Helgoland, Malte, les îles Ioniennes en Europe, Ceylan, le Cap, l'île Maurice, les Seychelles et Sainte-Lucie, Tabago, la Trinité dans les Antilles. Son empire colonial est incontesté.

La Russie acquiert la Finlande, à laquelle elle garantit sa Constitution, garantie depuis violée; elle s'accroît d'une partie de la Pologne avec Varsovie, ainsi que de la Bessarabie, d'où elle touche aux bouches du Danube; en somme, elle absorbe la zone de communication détenue jadis par la Pologne et hérite de la fonction historique de cette dernière.

La Suède perd la Finlande, mais acquiert toute la Xorwège; réduite à un rôle secondaire dans la Baltique, par la Russie et la Prusse, elle se tourne vers l'Atlantique, accentuant ainsi son rôle intercontinental.

Le Danemark perd la Norwège et cède à la Prusse la Poméranie suédoise et Stralsund: il obtient, en revanche, le Holstein allemand et le Lauenbourg; son territoire est mieux aggloméré, mais avec des populations diverses.

En Allemagne, les Etats moyens sont consolidés et généralement agrandis, sauf la Saxe, aux dépens des principautés inférieures et notamment des principautés ecclésiastiques. Tous les Etats Allemands fondent en i8i5 la Confédération germanique.

Le royaume des Pays-Bas est doublé par l'annexion des évêeliés de Liège, d'une partie de ceux de Trêves et d'Aixla-Chapelle, du Luxembourg et des Pays-Bas Autrichiens. On a vou'u constituer une forte barrière contre la France; en réalité, on a préparé la transformation de la Belgique unie à la Hollande en une grande nation commerciale et industrielle représentant au Nord-Ouest le premier chaînon des Etats de transit échelonnés de la mer du Nord à la Méditerranée et jusqu'à la pointe extrême de l'Italie.

Le royaume de Sardaigne acquiert le port de Gênes et par là perd son caractère surtout militaire pour entrer dans la circulation générale.

La Suisse est fortifiée par la Constitution du canton de Genève et l'annexion du Jura Bernois aux dépens de la France ; elle est placée sous la garantie des grandes puissances, sa population est allemande, française, italienne, et elle va devenir une des principales étapes et stations centrales de la grande ligne de communication entre l'Europe du Nord-Ouest et le Midi.

Ainsi le fait important, c'est celui qui n'a pas été consciemment voulu, la transformation de la plupart des Etats en organismes internationaux et même intercontinentaux, transformation profonde en rapport avec celle produite dans la circulation économique et sociale en général. Le nouvel équilibre politique n'est que la forme transitoire superficielle et voulue de cette grande révolution dont l'Angleterre et la France avaient été les initiatrices brutales dans leur dispute archarnée du monde.

En i8i5, en Italie, presque tous les Etats existants à la fin du XVIIl^ siècle sont rétablis. Quant à l'Allemagne, elle est divisée en trente-neuf Etats; l'Empire n'est pas restauré;

ces Etats forment la Confédération Germanique, mais, comme le font observer les commentateurs de l'Atlas de Schrader, « ils sont le résultat de combinaisons diplomatiques plutôt que l'effet de causes physiques ou ethnographiques M. L'erreur de ces commentateurs est de supposer que celles-ci sont destinées à constituer la frontière de l'avenir alors qu'elles sont tout au plus celles du passé.

Dans la Confédération la Prusse entre avec toutes ses provinces, sauf les deux Prusse et la Poméranie; l'empire d'Autriche n'y entre que pour l'Autriche et la Bohême ; en font aussi partie le Holstein Danois et le Luxembourg hollandais. Une Diète siège à Francfort sous la présidence du représentant Autrichien et la vice-présidence de celui de Prusse; il y a une armée fédérale.

L'Italie fut reconstituée sauf l'annexion de la Vénétie au royaume Lombardo- Vénitien de l'Autriche et de la République de Gênes à la Sardaigne. L'Autriche et la Sardaigne se partagent donc le bassin du Pô. Le royaume de Sardaigne a pour fonction d'être « le portier des Alpes » dont il occupe les deux versants. En outre quatre places fortes autrichiennes du « quadrilatère » gardent les routes des Alpes centrales et orientales, barrant le chemin de l'Italie péninsulaire à la Sardaigne et à ses alliés éventuels. Voilà l'élément instable du nouvel équilibre politique, il consiste à placer des barrières dans des régions de communicaticm. Naturellement ce sont les barrières qui. disparaîtront.

Quant aux autres États Italiens, ils avaient été installés dans des limites en partie physiques, mais surtout traditionnelles. L'Italie, en apparence, n'était, suivant la formule de Mettemich, qu' « une expression géographique ». En réalité elle était une comme voie de transit et c'est ce qui faisait à la fois sa force, son instabilité et sa vie.

L'Etat à qui on avait confié les clefs de l'Italie et qui, par sa situation même, était militaire devait avoir des visées de domination et trahir ses mandants qui du reste l'avaient prévu. La défaite de la Sardaigne à Novare en iSSg prouva seulement la nécessité pour elle d'avoir un complice, sauf à en faire une dupe. Ce complice et cette dupe elle les trouva dix ans plus tard dans le gouvernement français. La Lombardie est conquise; les populations des duchés de Parme, de

Modène (agrandi de Massa-Carrara en 1829), de Toscane (agrandi de Lucques en 1847) chassent leurs gouvernements et votent leur annexion à la Sardaigne. Celle-ci cède Savoie et Nice à la France après consultation des habitants. Puis le mouvement continua en Sicile, dans Tltalie méridionale et dans rOmbrie et les Marches, provinces pontificales. En 1861 un Parlement général réuni à Turin proclame le royaume d'Italie, dont Turin reste d'abord la capitale à laquelle succède Florence en 1864. L'Italie n'en reste pas moins une dépendance nécessaire de l'Europe et même de l'Orient et passe tour à tour de l'alliance de l'Angleterre et de la France à celle de l'Allemagne; elle ne peut pas en effet s'appartenir et ne s'appartiendra jamais absolument; elle est une des grandes routes du monde.

En Allemagne le Zollverein prussien s'était successivement étendu à tous les États de la Confédération, sauf l'Autriche ; en 1819 y étaient entrés les petits États enclavés dans la Prusse, en 1841 les États du Sud, en i85i le Hanovi'e, etc. En i852 il avait été renouvelé pour douze ans. Par sa non adhésion l'Autriche se frappait elle-même comme puissance directrice de ce trust d'États devenu indispensable dans la concurrence mondiale.

En 1864, la Prusse et l'Autriche, au nom de la Diète, font la guerre contre le Danemark; tout d'abord la Prusse se contente de l'administration du Sleswig laissant à T Autriche celle du Ilolstein, mais en 1866, la Prusse occupe militairement le Holstein; c'est en vain que la Diète se prononce contre elle avec l'appui de l'Autriche. La Prusse et l'Italie s'allient. La guerre de sept semaines aboutit à la constitution d'une nouvelle Confédération des États allemands au Nord du Mein ou Confédération du Nord. La Prusse annexe le Sleswig-Holstein, le Lauenbourg, le Hanovre, la lïesse- Cassel, le Nassau, Francfort et des parcelles de la llesse- Darmstadt et de la Bavière. L'Italie acquiert la Vénétie pour prix de son alliance et de sa défaite.

Bismarck en 1867 octroie le suffrage universel, trois ans après la fondation de l'Association internationale des travailleurs qui elle-même avait été un développement des associations et notamment de l'association générale des ouvriers Allemands fondée en i863, par Lassalle, et une suite de t^iute

ragitatioii socialiste, spécialement dans les i)rovinces rhénanes, c'est-à-dire, dans la zone de communication et de vie intense.

La Prusse est à la tête delà Confédération avec un chancelier prussien; il est constitué un Congrès des délégués des princes et un Parlement ou Reichstag élu au suffrage universel, direct et secret. L'armée fédérale est sous le commandement de la Prusse. Cette confédération n'est pas fondée sur la race, car elle comprend des Allemands, des Polonais, des Danois et elle n'englobe pas les Allemands du Sud et de T Autriche; elle embrasse des catholiques et des protestants et Ton ne peut dire qu'elle soit renfermée dans des barrières physiques. En réalité c'est un pas nouveau vers la fusion sociale et une réduction de l'ancien absolutisme des Etats fermés. La forme superficielle de la structure militaire persiste, mais le contenu en est fortement modifié ; c'est un trust d'Etats dont le principal actionnaire a la direction de fait.

L'Empire d'Allemagne ne se croit pas renfermé à jamais dans ses limites actuelles qu'il n'envisage pas comme naturelles ni géographiquement, ni au point de vue ethnique, ni même eu égard à sa prétendue mission sociale et civilisatrice. Dans l'édition de 1869 de l'Atlas de Stieler, la carte politique de l'Allemagne englobait l'Autriche, la Hollande et la Belgique. Aussi, dit Fouillée, « au-dessus des limites actuelles de l'Empire, il est une autre Allemagne non moins populaire dans les livres et dans l'école; celle-là s'étend du Pas-de-Calais àPresbourg, de la pointe du Jutland au golfe de Fiumc. La France s'y voit assigner des limites naturelles, qui paiiiant du cap Gris-Nez, atteignent les sources de la Lys, de l'Escaut et de la Sambre, suivent TArgonne et les hauteurs entre la Meuse et l'Ornain jusqu'au plateau de Langres et aux monts Faucilles. Sans revendiquer positivement, au moins dans son entier, le royaume d'Arles, on rappelle que l'Allemagne a des droits historiquement fondés sur les pays du Rhône. La Suisse, la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Danemark figurent comme « Etats allemands extérieurs » dans l'orbite du nouvel empire ; quand ce n'est pas au nom de la parenté des langues, c'est au nom du lien d'obéissance ou de vassalité qui les aurait jadis unis à l'Empire d'Allemagne ».

A ce moment, la France n'est protégée ni au Xord ni au

Nord-Est x)ar aucune frontière soi-disant naturelle. Chose curieuse, c'est toujours quand les obstacles seraient les plus nécessaires que, dans la théorie classique des frontières, celles-ci sont les moins fortes d'abord par elles-mêmes et ensuite par les progrès même de tous les moyens de communication et de l'affaiblissement corrélatif des obstacles naturels. La France est ouverte en réalité alors précisément qu'elle est en contact direct avec les deux grandes puissances dont elle a favorisé ou subi le développement, la Prusse et l'Italie plus la Belgique dont elle a au contraire favorisé la séparation d'avec la Hollande en i83o en affaiblissant sa propre protection de ce côté.

La guerre franco-allemande aboutit au traité de Francfort. La France perd l'Alsace et le nord-est de la Lori-aine (14.500 kil. carrés et 1,600,000 habitants) déclarés à />er/>éfui7é terre d'Empire ; du Rhin elle est refoulée jusqu'aux Vosges et même au nord-est au delà de la Moselle. De faibles hauteurs aux formes indécises voilà ce qui lui reste de ce côté. Il va de soi que rien n'est moins perpétuel que cette nouvelle délimitation; elle manifeste simplement que désormais c'est l'Allemagne qui domine la voie de communication de la mer du Nord et de la Baltique jusqu'à la Méditerranée et l'Italie; c'est une simple oscillation qui, ajoutée aux précédentes, démontre que ces régions sont essentiellement instables et ne seront réellement indépendantes que lorsqu'elles appartiendront à tous ou pour mieux dire à personne ; elles ne sont en effet pas une route nationale, mais internationale et même mondiale; cette route ne peut être appropriée par aucune collectivité particulière ; l'expropriation violente et successive de toutes celles qui l'ont tenté est l'expression même d'un droit supérieur dont la forme malheureusement est encore rudimeu taire et violatrice elle-même de la justice.

Les conséquences du traité de Francfort furent la paix armée et l'alliance de la France et de la Russie: la France reconstitua ses forces militaires et sociales; les suites économiques du traité de commerce imposé comme corollaire du traité de paix avaient été aussi désastreuses que la guerre même et l'indemnité payée au vainqueur. Aujourd'hui la France évolue de plus en plus vers une démocratie réelle, ce qui est le vrai moyen de dissoudre l'impérialisme militaire

Allemand déjà battu en brèche à l'intérieur par le socialisme. A ce point de vue, la France ancienne peut regretter que sa nouvelle frontière n'est ni physique, ni ethnographique, ni linguistique ; la civilisation doit au contraire se féliciter que le Français déborde sur une partie de T Alsace-Lorraine germanisée en 187 1, ce qui est également le cas du Sleswig Danois et de la Pologne (i). L'ère des nationalités est passée; celle des internationalités se développera de plus en plus.

De ces internationalités, la Suisse, dont nous avons indiqué le rôle international, est un remarquable exemple. En 1871, au point de vue linguistique, le roumanche y était la langue de 38,ooo habitants, l'italien de i45,ooo, le français de 596,000, l'allemand de 1,755,000. Et cependant, l'ensemble de ces populations est très uni par des liens empruntés aux formes supérieures du contractualisme politique.

Si la France a perdu la propriété de la route internationale du Nord-Ouest au Midi, elle s'est en revanche de plus en plus internationalisée par son expansion coloniale.

En i8i5 ses colonies étaient presque réduites à rien ; en dehors de la Guyane elle n'avait pas plus de 10,000 kilom.a hors d'Europe. Et ici encore nous verrons que la possession de frontières physiques ne fut jamais le but des guerres coloniales mais un des stades de la colonisation et le moyen même de les dépasser ; les frontières sont tout au plus des étapes soit pour l'aller, soit pour le retour.

La conquête de l'Algérie commença par celle du littoral et d'Alger; puis vient celle des Hauts-Plateaux. En 1857 la Grande Kabylie est conquise; toujours pour garantir ce qui avait été conquis il a fallu aller au-delà. C'est ainsi qu'on s'est avancé dans le Sahara et que les oasis ont été occupées et que le Congo français et le Sénégal se rattacheront de i)lus en plus étroitement à la France africaine de la Méditerranée. Et il est à remarquer que cette colonisation qui internationalise de plus en plus aussi bien les colonisateurs que les colonisés se fait en général par les routes commerciales antérieurement existantes.

En 1881, la France a étendu son protectorat sur la Tunisie qui, dit V Atlas Schrader, « est le prolongement de la France

(i) De Mobtillet, Formation de la nation française, p. 16 et suiv.

au delà de la Méditerranée ». Evidemment, pour la même raison qui fit à un certain moment de la France un prolongement de r Angleterre au delà de la Manche C'est ainsi qu'en réalité s'établissent et se développent les formes de la vie internationale politique du reste précédées et préparées par les relations spontanées à la fois économiques et idéales des collectivités particulières et des initiatives individuelles. Maintenant, en 1904. la France négocie l'extension de son influence sur le Maroc. Supposez ce])endaut qu'au lieu de poursuivre son évolution sociale dans le sens organique et pacifique, la France retourne à son ancienne structure autoritaire et militaire, alors il paraît évident que son extension actuelle en Afrique et en Orient amènerait une rupture du Nord et dii Midi et que la carte politique de la France au XXr* siècle pourrait être tellement différente de la carte actuelle qu'il serait impossible de dire à ce moment si la France serait au Nord de la Loire ou au Sud de celle-ci jusqu'au Rhône à l'Est et jusqu'au Congo belge au Midi.

En Asie, en 1904, les groupes financiers allemands et français se sont accordés relativement au chemin de fer de Bagdad qui doit relier l'Europe et la côte occidentale de l'Asie Mineure aux régions, encore à l'écart du courant mondial, de l'Arabie. La ligne est le commencement du réseau qui doit relier l'Asie Occidentale et par elle l'Europe à la Perse, à l'Afghanistan, au Yemen, etc.

A la malle des Indes qui relie l'Angleterre par la France et l'Italie à Colombo et à Calcutta et de là au Japon la voie du Transsibérien a créé une concurrence avantageuse, par la rapidité et l'économie, en ce qui concerne l'Extrèmc-Orient. De Paris à Pékin il faudra trois fois moins de temps par la voie terrestre que par la voie maritime de Marseille.

En Extrême-Orient, la France intervient en Chine et son a(*tion aboutit au Traité de Whampoa en i844» point de départ de l'entrée progressive de l'Empire du Milieu dans la circulation mondiale. Suit, en i858, l'expédition de la Cochinchine, elle y acquiert les provinces de Saïgon, de Bien- Iloa et Mytho par le traité de Hué en 1862 ; en i863, elle étend son protectorat sur le Cambodge; en 1867, elle incorpore à ses possessions trois provinces occidentales : Vinh- Long, Chaudoe et Ilalien, mais rétrocède au Siam celles de

Battambang et d'Anghor détachées du Cambodge; elle impose la libre navigation du Mékong et du Grand Lau. De 1873 à i885, elle conquiert et place sous son protectorat le Tonkin et TAnnani par les traités successifs de Itué avec TAnnam en 1844» ^^c Tien-Tsin avec la Chine, en i885. Dès lors elle domine de la frontière chinoise jusqu'aux bouches du Mékong, -de la côte Annamite jusqu'au Siam et détient la route commerciale vers la Chine Méridionale ; le Mékong délimite ses possessions à l'Ouest, mais en réalité il n'est plus un obstacle, c'est une voie de pénétration ouverte à la circulation.

Depuis, la France a annexé Madagascar et poursuit à travers le Soudan et le Sahara, l'union |du Congo français, du Sénégal, de l'Algérie, de la Tunisie et sans doute de la plus grande partie du Maroc à son territoire européen. La colonisation française qui, en i8i5, ne s'étendait que sur i3o,ooo kilomètres, en embrasse actuellement au delà de neuf millions y compris les zones d'influence.

L'Empire Britannique s'étend sur un sixième de la terre habitable. Ses colonies représentaient en 181 5 une étendue territoriale de 8,200,000 kilomètreso environ; actuellement leur étendue est huit fois plus considérable. Son invasion du Thibet a pour objectif la main-mise d'une des routes commerciales de pénétration vers la iChine en même que la protection de ses possessions de l'Inde; une expédition anglaise a pénétré à Lhassa, la ville sacrée, le 3 août 1904, et a démontré que le Thibet n'était que socialement et en apparence infranchissable jusqu'ici et seulement pour les Européens; en réalité Lhassa est une étape depuis longtemps établie sur la grande route de terre entre l'Orient et l'Extrême-Orient; c'est le centre religieux du Bouddhisme, par où de l'Inde il a pénétré en Chine et au Japon. |De Lhassa, en effet, deux routes se dirigent vers la Chine, l'une rejoignant le Hoang-ho ou Fleuve Jaune qu'elle longe jusqu'à Pékin, l'autre se dirigeant plus au sud également en Chine au-dessus du Fleuve Bleu. L'importance historique et sociale en a été bien comprise par les voyageurs européens qui tentèrent de pénétrer à Lhassa; finalement l'Angleterre y a développé à coups de canon sa politique de la porte ouverte mais les marchandises et idées orientales avaient parcouru ces routes depuis long-

temps ; cette région de transit était vassale de la Chine ; elle lui échappe maintenant pour subir l'influence anglaise et en réalité pour être livrée au transit du globe d'une façon de moins en moins exclusive. Ici encore la neutralité finira par s'imposer.

De la route du Thibet en Chine une autre bifurque qui contourne au sud le massif de l'Himalaya où se forment les fleuves de l'Indo-Chine. Cette route traverse l'Inde orientale, le Birmanie et rejoint le Yunnam. C'est par la Chine et par cette voie que s'est sans doute fait surtout le peuplement de rindo-Chine. En Chine les dominateurs viennent du nord; les éléments pacifiques, les travailleurs, du Thibet. Après rétablissement des Anglais au Sikkin, la Chine conclut avec l'Angleterre un traité le 17 mars 1890, en vue de l'établissement de relations commerciales régulières entre les deux Etats limithrophes de l'Himalaya. En exécution de ce traité fut signé, le 5 décembre 1893, un règlement aux termes duquel un marc hé- frontière devait être établi à Yatoung, dans la vallée Thibétaine de Tchoumdi pour les marchands des deux pays; mais les Thibétains hostiles à toute pénétration, et malgré la convention construisirent un mur barrant la vallée un peu au delà de Yatang; de là vint le conflit qui s'est terminé par sa conséquence naturelle dans l'état actuel des nécessités de la circulation mondiale, par l'ouverture à coups de canon du passage obstrué par les dominateurs de cette région.

La colonie du Cap s'est étendue jusqu'au Zambèze par l'annexion du Transvaal et de l'Orange en 1902 ; son Empire Africain s'étend même au delà jusqu'au lac Tanganika qui avec le lac Xyassa le sépare de l'Afrique allemande, au-dessus de laquelle se place le lac Victoria Nyanza et commencent les nouveaux territoires de l'Afrique orientale par lesquels il confine aux sources du Xil qui le conduit au Caire en laissant à droite le Choa et l'Abyssinie. Avec ses stations échelonnées des deux côtés de la mer Rouge et par le canal de Suez neutralisé mais dont elle est le principal actionnaire, l'Afrique anglaise se relie du Cap à la Méditerranée. Cette œuvre s'est réalisée par la ruse, le vol, la violence; mais quel Etat s'est constitué autrement, petit ou grand? Italiens, Allemands, Portugais, Belges, Fran^'ais ont dépecé de même

l'Afrique dans la mesure de leur puissance, détruisant Tindépendance des tribus et royaumes sauvages et même des républiques du reste ég^ement spoliatrices des populations antérieures. En somme c'est un développement, un progrès de rinternationalité et de l'interdépendance des collectivités dont le principe sera la base du nouveau droit intersocial. Certes les forces réactionnaires tenteront d'isoler à leur tour les grands empires issus de ce développement historique naturel; mais déjà les liens mondiaux établis entre ces derniers sont suffisamment solides pour ne pouvoir être brisés. Les essais de protectionnisme impérial de l'Angleterre, de l'Allemagne, des Etats-Unis, etc., échoueront certainement; ils indiquent simplement que le principe métaphysique de la liberté absolue est lui aussi insuffisant et qu'une ère nouvelle doit s'ouvrir où tous les conflits de toute nature, inséparables de la vie collective à quelque degré que ce soit et surtout au stade mondial actuel, ne peuvent plus être réglés que par des accords et des concessions entre groupes. Dès lors, le problème social externe se confond avec le problème social interne; l'un et l'autre ont pour objet la réduction au minimum possible des inégalités sociales ou intersociales. Le contractualisme basé lui-même sur un système représentatif complet de tous les intérêts spéciaux et généraux devient nécessairement la méthode positive et pacifique de toute la partie des activités sociales et internationales qui n'étant pas encore suffisamment intégrée par habitude et hérédité dans la vie privée et collective ni par conséquent automatiquement |

équilibrée, a besoin de recourir à des procédés d'adaptation et |

d'équilibration vohmtaires et raisonnes, à des méthodes d'adaptation et d'équilibration variables en rapport avec la variabilité et l'instabilité des phénomènes non encore consolidés et toujours en cours de formation dans toute collectivité humaine.

Le même mouvement entraîne la Russie pendant tout le cours du XIX*" siècle. En 1798, la Pologne et la Russie étaient séparées par la Duna; plus loin, de Drouia jusqu'à la frontière Turque, il n'y avait qu'une ligne de séparation presque droite et simplement conventionnelle. La frontière n'était ni physique ni ethnographique. A partir de 1795, la Russie est en contact direct avec l'Allemagne. A dater de

i8i4-i8i5, elle a avancé de cent lieues vers l'ouest; la Pologne constitutionnelle du Congrès de Vienne n^existe plus.

Au nord, la Finlande a été définitivement annexée en 1810 et, au commencement du XX*^ siècle, au mépris des serments les plus solennels, elle a perdu les dernières traces de son autonomie.

Au sud, en 1812, le Prutli et le Danube sont ses frontières du côté de la Turquie, mais en 1829 le traité d'Andrinople lui donne le delta du Danube. Celui-ci est rendu à la Turquie par le traité de Paris de 1867 ainsi qu'une bande de territoire donnée à la Moldavie de façon à enlever à la Bessarabie russe l'accès du fleuve, mais le traité de Berlin de 1878 rend cette bande de territoire à la Russie ainsi revenue à sa frontière de 1812. Maintenant, en Europe son expansion est subordonnée à l'ensemble du système ; tous ses mouvements de ce côté doivent susciter immédiatement des résistances au moins égales.]

En Asie les forces de résistance sont moindres. Du côté du Caucase, sous Catherine 'II, les Russes se sont établis aux pieds des pentes montagneuses à l'ouest, le long du Kouban, à Test le long du Terek; sous Paul P' ils sont déjà au sud de la chaîne. En 1801, le dernier roi de Géorgie leur cède son royaume sous certaines conditions également violées ; ils sont à Tiflis, c'est-à-dire maîtres des routes dans les vallées du Rion et du Kour ; bientôt ils ont la Géorgie entière et ensuite riméréthie. Ils sont donc en contact de ce côté avec la Turquie, la Perse. Celle-ci, par le traité de Gulistan, en i8i3, lui cède le Daghestan et le Cherven, de la côte jusqu'à l'embouchure de l'Araxe dans la Caspienne.

En 1828, la Russie s'étend dans l'Arménie persane, au nord de l'Araxe supérieur; en 1878, ces annexions sont complétées par l'acquisition de la région du Kars avec le port de Batouui cédés par la Turquie. Celle-ci continue à détenir l'Arménie chrétienne mais entre les deux empires il n'y a de ce côté que des frontières conventionnelles. La mer Xoire est unie à la Caspienne, des ports de Poti et de Batoum à celui de Bakou, par des lignes de chemin de fer, avec un embranchement de Tiflis à la Pers(\ Bakou même se rattache à la Russie paiune ligne ferrée au nord du Caucase. Toutes ces conquêtes ont été compliquées aie luttes terribles avec les populations

indigènes. Celles-c»i en perdant leur indépendance rendaient de plus en plus leur vainqueur dépendant du système mondial où le colosse russe entraîné entraînait à son tour les civilisations régionales arrachées à leur isolement. ^laintcnant, de ce côté l'extension aux dépens de la Perse ou de la Turquie devient aussi plus difficile, car ces dernières ont aussi acquis une existence internationale dépendante de l'ensemble.

Dans l'Asie centrale, en i845, les Kirgliiz ont été rendus tributaires; le motif invoqué était la protection nécessaire de la grande route de Sibérie contre les brigandages des nomades pastoraux des steppes. En i852-i853, la Russie s'installe sur le Syr-Daria et, plus à l'est, elle entre en contact avec le Klianat de Kokand. En i865 s'effectue la prise de Taclikent et de Kliodjent et en 1868 celle de Samarkand; cinq ans plus tard le Turkestan russe est définitivement constitué en province de rEmi)ire. De i865 à 1879 les Chinois lui ont successivement cédé la vallée du Xaryn, celle de l'Ili et la ville de Kouldja. A ce moment la Russie touche au Turkestan chinois ; encore une fois l'important ce n'est pas la frontière mais la possession de cette 'grande voie de communication, militaire il est vrai, mais aussi commer(;ante.

En 1873, le Khanat de Khiva attaqué au nord, au nordest et l'ouest, est obligé de céder une partie de son territoire et devient vassal de la Russie. De 1879 à 1880 les Turkmènes sont écrasés et en 1H84 l'oasis de Merv se soumet volontairement. Maintenant de Batoum sur la mer Noire le chemin de fer qui va à Bakou sur la côte occidentale de la Casi)ienne se continue par le service nmritime jusqu'à la côte orientale de celle-ci et de là à Goch-Tepé, l'ancienne forteresse Turkmène, puis à Merv, à Bokhara, à Samarkand et la Russie comme l'Angleterre est en conta(*t avec l'Afghanistan qui subsiste comme Etat-tampon.

En outre, depuis i885, ensuite de la cession de Saraks par la Perse, la Russie est sur le chemin de Ilérat. F] lie s'est emparée de Pendjdeh et de la passe de Zulfikar et l'Angleterre a reconnu son occupation du territoire entre Kou(»hk et le Mourghal. En 1891, une expédition russe i)araît sur le Pamir; une deuxième expédition, l'année suivante établit son contact avec les Chinois et les Afghans. Les hauts i)hiteaux du Pamir la séparent encore de l'Empire Anglo-Indou.

Le chemin de fer Transcaspien a définitivement complété Tannexion, du Turkestan; ce chemin ainsi que le Transsibérien vers TExtrême-Orient sont, il est vrai, militaires et construits par des ingénieurs militaires ; mais ceci n'est que la forme originaire et transitoire de leur fonction sociale de pénétration et de fusion dans l'avenir. La Russie entière comme le reconnaît M. Demolins {Comment la route crée le type social, tome P^, p. io5), est essentiellement un lieu de passage.

L'extension de la Russie au delà de la Sibérie a également son explication générale dans la tendance à atteindre le Paci» fique et par là de participer plus largement à la circulation mondiale. Encore à la fin du XVIIP siècle, la Russie n'atteignait le Pacifique que par les côtes du Kamtchatka et de la mer d'Obolsk où les ports sont rares et en outre gelés la plus grande partie de Tannée. La guerre actuelle avec le Japon n*est que la suite naturelle de la pente qui pousse la Russie vers la grande issue maritime de TExtrême-Orient, depuis qu'elle a franchi les monts Ourals. Déjà les traités de i858 et 1868 lui avaient cédé tout<3 la rive gauche de l'Amour ainsi que toute la zone comprise entre l'Oussouri, affluent de l'Amour et la mer jusqu'à la frontière de Corée, soit deux millions de kilomètres carrés. Alors avaient été créés le port et Tarsenal de Vladivostock dont le nom même (Dominateur de l'Orient) exprime la destination militaire, bien qu'accessoirement aussi commerciale.

En 1875, le Japon, en échange des Kouriles, cède à la Russie l'île de Sakhaline qui sert de bouclier à la bouche de l'Amour, à la côte Sibérienne et à Vladivostock. En revanche depuis 1866, la Russie avait cédé aux Etats-Unis l'Amérique russe, renonçant ainsi à toute extension, du reste devenue impossible de ce côté, pour s'vitendre de plus en plus au delà de l'Amour. Depuis l'intervention de l'Europe en Chine et la guerre de celle-ci avec le Japon, la Russie s'est installée en Mandchourie en reliant le Transsibérien à Port-Arthur et convoitant la Corée. La Mandchourie et la Corée sont actuellement les régions convoitées par la Russie, ce sont ses zones naturelles d'accès au Pacifique, les points terminus de ses lignes de chemins de fer qui ne peuvent longer l'Amour, les inondations de celui-ci rendant les régions riveraines impra-

cables pendant une grande partie de Tannée. Mais le Japon subit les mêmes besoins et a les mêmes convoitises ; lui aussi veut dominer ces régions et ses forces sociales de pénétration sont au moins aussi puissantes que celles de la Russie ; après la guerre, la frontière du Japon sur le continent s'étendra dès lors aux dépens de la Russie, non pas parce qu'il a de ce côté des frontières physiques ou ethnographiques, mais parce que telles sont ses forces sociales dont la guerre aura exprimé sous une forme simpliste et violente la force d'expansion. C'est en ce moment que la Russie a rencontré en Extrême-Orient la première puissance capable d'arrêter son expansion par voie de conquête militaire, de telle sorte que, maintenant et de tous les côtés, la Russie est enserrée non pas par des frontières physiques ou ethnographiques, mais, en réalité, par des forces sociales égales, sinon supérieures. Son expansion, dès lors, ne pourra plus s'effectuer que par pénétration pacifique de ces mêmes forces sociales qui, au lieu d'être subordonnées à la conquête militaire, ne pourront elles-mêmes pendant un certain temps que poursuivre leur propre action sans la conquête, en attendant que la forme violente de celle-ci, s'atténuant de plus en x>lus, se résolve en des combinaisons de groupements de forces collectives purement contractuels et administratifs.

Dans l'Europe centrale, l'Autriche, qui avait joué un rôle si important dans la conclusion des traités de i8i5 et dans l'établissement du nouvel équilibre européen, était elle-même restée une puissance instable précisément à raison de sa constitution géographique de voie naturelle et historique le long du Danube et de la variété des populations qu'elle embrassait, variété très favorable au progrès, mais désavantageuse au point de vue de l'unité et de la solidité d'un Etat à structure encore militaire. En 1846, elle avait occupé et annexé la ville libre de Cracovie, le dernier débris de la Pologne.

Le traité de Zurich de 1869 entraîna pour elle la perte de la Lombardie jusqu'au Mincio ; en 1866, elle est obligée de renoncer à la Vénétie. Elle conserve le Tyrol méridional et quelques districts de l'Istrie convoités par les Italiens. Elle ne domine plus la voie péninsulaire vers la Méditerranée. De même, elle est exclue de la Confédération Germanique. En

revanche, elle est poussée à s'étendre vers TEst. L'Autriche organise les ce Confins militaires » vis-àrvis de la Turquie; des postes militaires sont échelonnés autour de la Bosnie, à rOuest du côté des montagnes, au Nord le long de la Save. C'était le premier pas vers l'occupation effective de toute la Bosnie. La zone de pénétration est, en effet, d'abord une frontière garantie par des obstacles naturels, déserts, montagnes, etc.; puis une des puissances voisines, la plus forte, occupe militairement ces territoires contestés, disputés et instables, neutralisés par leur destruction artificielle ou naturelle, i)uis accaparés par le plus fort. C'est la marche militaire qui, après avoir pris possession de la zone primitivement intermédiaire par où naturellement la pénétration doit se faire, est en contact direct avec la société voisine et où, dès lors,elle cherche à continuer son œuvre de pénétration par les voies les moins résistantes, c'est-à-dire parles routes naturelles qui deviennent aussi les routes historiques des invasions. Entre divers pays, même en Europe, il existe ainsi encore certains territoires non encore délimités et constituant des zones neutres. La neutralité de certaines régions, et précisément celle des zones intermédiaires de communication, fut un fait avant de faire l'objet des théories et de la pratique du droit international. C'est ainsi qu'en 1878, par sa marche militaire, l'Autriche occupe la Bosnie et l'Herzégovine; dès lors, son influence grandit dans la péninsule des Balkhans où elle contrebalance celle de la Russie.

En 1867, à l'intérieur, la guerre malheureuse avec la Prusse, l'oblige à faire des concessions; le dualisme Austro- Hongrois est instauré; l'empire d'xVutriche devient l'empire Austro- Hongrois; la guerre, les affaires étrangères, les finances ont des ministères communs responsables devant les Délégations des deux Parlements; ainsi, par la force des choses, l'Etat le plus conservateur de l'Europe se prépare à constituer une fédération où son rôle international devra nécessairement commencer à se manifester autrement que par la puissance des armes.

Cette évolution s'impose par cela même que l'empire embrasse d(»s territoires et des peuples très différents par leur nationalité et leur religion : environ 28 millions de cath()li(iups, grecs et romains, 4 «aillions de protestants.

environ 2 millions d'Israélites et 400,000 mahoniétans. Même ces divisions religieuses sont plus vastes que les nationalités. Celles-ci se partagent en :

Allemands 10,568,293

Hongrois 7,489,202

Tchèques 7,411,095

Polonais 8,726,827

Ruthènes 3,484,820

Croates et Serbes 3,248,954

Roumains 2,800,978

Slovènes 1,270,960

Italiens 695,566

Toutes ces populations sont rattachées entre elles par la grande voie du Danube et de ses affluents et par eux à six divers Etats qui s'étendent le long des rives inférieures du grand fleuve jusqu'à son embouchure dans la mer Noire par où se développe dès lors leur civilisation intercontinentale. C'est, a-t-on dit, une Suisse monarchique; j'ajoute qu'à moins d'une dislocation rétrograde, cette monarchie finira en une fédération républicaine et cela à raison même de la fonction internationale de cette zone; c'est là qu'est son avenir et non dans un particularisme de race ou de nationalité.

Le Monde au XIX'* siècle (Suite).

Section II

Tandis qu'à la fin du XV^ siècle, malgré la formation de plusieurs grandes monarchies, l'Europe était encore divisée en plus de deux mille royaumes et seigneuries, soit urbaines, soit ecclésiastiques, dont l'Allemagne seule en contenait 1,4^4' ^^ ^7^9» Ic^^^ nombre était déjà réduit au huitième, soit 249, dont 227, pour l'Allemagne et i3 en Italie. Au commencement du XIX*' siècle, en 1814, il n'y avait plus que 49 Etats européens. Bien des frontières politiques et sociales s'étaient donc effacées pour faire place à une i)énétration réciproque i)lus complète et plus large. La même évolution avait renforcé et étendu les liens du monde en général.

Au commencement du siècle, l'Australie était à peu près inhabitée, si ce n'est par les populations les plus arriérées du globe; l'Afrique, sauf sur sa côte septentrionale et par quelques stations occidentales, était en dehors de toute influence extérieure. La circumnavigation du globe avait été effectuée; mais d'importantes lacunes existaient encore dans la connaissance de l'Amérique du Sud, du Nord et, en Asie, les régions polaires étaient presque inconnues.

Pendant les deux premiers tiers du XIX^ siècle, ces lacunes sont pour la plupart comblées par les savants et les géographes; dans le dernier tiers, la prise de possession des pays non civilisés devient systématique.

L'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique et TOcéanie sont reliées entre elles par des lignes régulières de navigation à travers les Océans ; ces communications sont complétées par les câbles télégraphiques sous-marins; de même les chemins de fer de\iennent intercontinentaux; ils activent et centuplent le courant des (grandes voies historiques auxquelles par des embranchements multiples, tant postérieurs qu'antérieurs, se relient de mieux en mieux les régions sises plus à l'écart des courants principaux. L'isolement devient de plus en plus l'exception, l'interdépendance la règle.

C'est ainsi que les États-Unis de TAmériquc du Nord au XIX*' et le Japon au XX® siècles deviennent des facteurs importants d'un système devenu mondial.

En 1783, le traité de Versailles avait reconnu les treize JÊtats de l'Union. Ils étaient eux-mêmes le produit des éléments les plus énergiques des nations européennes les plus avancées; au nord dominaient les puritains A&glais, au centre des Hollandais et des Allemands à tendances incompatibles avec les conditions de leur mère-patrie; au sud l'élément le plus nombreux était celui des anglicans et des catholiques anglais.

Les limites reconnues par le traité s'étendaient à l'ouest jusqu'au Mississipi, mais, à partir des Alleghanys, le territoire n'était occupé que par les Indiens ; seules six colonies avaient des limites assez précises de ce côté. En 1784, on fixe les fiontièrcs de tous les États et on décide que le surplus du territoire sera possession fédérale; cette zone est divisée en towiiships lesquels groupés en territoires peuvent être élevés

au rang d*État dès qu'ils atteignent une population de 5o,ooo habitants. Et toutes ces divisions sont conventionnelles et administratives. C'est ainsi, qu'en 1791, est créé rÉtatde Verniont, en 1792 celui de Kentucky, en 1796, celui de Tennessee.

En 1790, le premier recensement renseigne une population de 3,400,000 habitants ; ce chiffre s'élève en 1800 à 5,3o6,ooo.

En 1802, la France vend aux États-Unis la Nouvelle- Orléans et son territoire; dès lors le Mississipi est dépassé à l'ouest et de ce côté les limites de l'Union sont vagues. De même en 1821 l'Espagne cède la Floride qui complète la côte maritime de la grande République au sud-est et lui assure le golfe du Mexique.

En 1845, le Texas révolté contre les Etats-Unis est admis dans l'Union; la paix signée en 1848 donne à l'Union les Etats ou territoires actuels du Texas, du Xouveau- Mexique, del'Arizona, de l'Utah, du Nevada, de la Californie où la découverte de riches mines d'or exerça une influence énorme sur son développement commercial et industriel et sur celui de l'ancien monde.

Au Nord, les Américains, après avoir réclamé comme limite le 54^ 4' ^® latitude, se contentent du 49" entre eux et le Dominion. En 1869, la Russie leur vend l'Alaska dont le territoire est séparé de l'Union par toute l'étendue du Canada.

Au delà du Mississipi, les Indiens sont exterminés ou parqués dans des réserves dont l'étendue devient de plus en plus restreinte; le principe de droit invoqué est celui des civilisations supérieures sur les inférieures.

En 1890 la population s'élève à 62,622,250 habitants ; en 1900, à plus de 76 millions ; depuis la fondation de la république, son territoire a quadruplé et sa population vingtuplé.

Les immigrations ont été pour une part importante dans cet accroissement de population; mais Rome aussi ne fusionna-t-elle pas les aventuriers, les déclassés de l'Italie? Ce phénomène de fusion n'a fait que grandir.

Nombre des immigrations par périodes décennales :

1850-1859. . 2,799,423 (maximum 1882).

Si, à un eertaiu moment, les Etats-Unis tendent à se seinder, e'est à raison de la divergence d'intérêts des forces sociales du Nord et du Sud ; quand, en 1860, le parti républicain arrive au gouvernement, il se forme une Confédération de onze Etats du Sud, non pas à raison de la race ni des limites géographiques, mais à raison du régime économique et spécialement de Torganisation esclavagiste du travail. La guerre de Sécession se termine par la défaite du Sud; Tunité née de l'union, volontaire en apparence bien qu'imposée en réalité \)£lv les nécessités de la défense, est rétablie par la force militaire expression de forces économiques et autres plus puissantes que celles du Sud dans la même mesure où le capitalisme évolué du Xord est supérieur à l'esclavagisme du Sud. Le résultat obtenu par la guerre l'eut été tout autant par révolution spontanée, la guerre ne fit que le précipiter en laissant malheureusement à la République une empreinte militaire qui ne fera que se développer dans la suite sous forme d'impérialisme républicain.

En fait, les Etats-Unis n'ont pas de^Himites physiques au Nord et, pour le reste, ils sont entourés mais non contenus par l'Atlantique et l'Océan Pacifique. Cuba, les Philippines, Porto-Rico acquis à la suite de la guerre d'Espagne, se trouvent précisément dans chaque océan, à peu près au même degré de latitude, exactement sur les lignes de na\igation, par où se font ses importations et ses exportations d'Eiïrope, de l'Amérique du Sud et du Cap d'un côté, d'Australie et d'Asie de l'autre. Quand le percement de l'isthme de Panama sera effectué, le nouvel Etat de Panama, créé si à-proi)os, deviendra une des étapes et peut-être l'étape la plus importante de la circulation mondiale et, dès lors, la région la x)lus mobile et la plus disputée, du moins aussi longtemps que les méthodes d'équilibration intersociale ne seront pas perfe(îtionnées. Le chemin de fer de San-Francisco à New- York, indi(iue nettement le caractère interocéanique des États-Unis. A cette ligne, le Canadian-Pacific du Dominion, dont l'exécution se place de 1880 à i885, est à peu près parallèle; on peut être assuré que tôt ou tard cette concurrence fera place à une fusion, non seulement économique, mais territoriale, en faveur de l'une des deux puissances voisines, probablement les États-Unis, dont les forces de pénétration sont supérieures.

Dans tous les cas, il est reinaniiiable combien peu les chaînes de montagnes qui, de TAlaska s'étendent de l'Océan glacial arctique à travers toute l'Amérique du^ord exercent d'influence sur les délimitations entre le Canada et les États- Unis. 11 n'en est pas de même dans l'Amérique du Sud où les chaînes montagneuses se continuent jusqu'au détroit de Magellan. La navigation ne fait que contourner l'Amérique du Sud par celui-ci comme elle le fera au nord par le canal de Panama. Dés maintenant, les régions les plus mobiles, les plus agitées, sont tous les petits Etats de l'Amérique centrale ainsi que ceux du sud, qui s'y rattachent le plus directement par r Isthme.

Quant au Dominicm du Canada, qui Joue au nord le même rôle que les Etats-Unis, on peut le considérer comme une annexe des Iles Britaniques, dont il assure la communication bien supérieure au passage par le nord-ouest, (^'est-à-dire, par les détroits qui aboutissent à l'Océan Glacial arctique et, de là, par lejdétroit de Behring, également au Pacifique.

Le Canada lui-même, au point de vue ethnographique et en sa qualité de pays de transit, est de population hétérogène; le Haut Canada est en majorité anglaise; le Bas Canada en majorité fran(;aise, sans compter les immigrants de nationalité différente.

En 1867. l'Union Act a autorisé les provinces à se confédérer sous le titre de Dominion of Canada. Comme dans toutes les régions de passage les tendances militaires et centralisatrices y seront en conflit avec les tendances pacifiques et fédératives; celles-ci sont naturellement les plus appropriées par leur flexibilité à l'intensité et à la variabilité des pays de transit; l'avenir et le progrès sont dans cette direction ; bien entendu cette équilibration intersociale doit toujours correspondre à une équilibration sociale interne.

Nous avons vu qu'à l'inverse de l'Amérique centrale et des républiques du sud, limithrophes de l'isthme de Panama, le surplus de l'Amérique du Sud n'est que contourné par la navigation et que les communications intérieures n'y sont pas développées internationalement. Au XYIII** siècle, l'Amérique centrale et méridionale appartenait aux Espagnols et aux Portugais ; les limites réciproques avaient été fixées par le traité de Saint-Ildefonse, en 1777 : aux Portugais le Brésil, à l'Espagne presque tout le reste.

De 1811 à 1824, le Venezuela, le Chili, le Pérou, la Nouvelle Grenade, la Bolivie, le Mexique conquièrent leur indépendance; en 1812, le Brésil devient un empire. Les frontières du Mexique depuis les annexions aux Etats-Unis, qui ont complété la structure interocéanique de ceux-ci, n'ont guère varié; elles sont presque partout physiques et formées par la mer, sauf au nord, où elles suivent en x)artie le cours du Rio Grande del Xorte et une ligue purement conventionnelle qui le séparent des États-Unis. Son port de Vera-Cruz lui sert de point d'attache avec l'Europe, tandis que la zone qui longe sa côte vers le Pacifique restera subordonnée aux voies interocéaniques des Etats-Unis et de Panama.

L'Amérique centrale et la zone septentrionale de l'Amérique du Sud sont, au contraire, à raison de leur situation, depuis longtemps sujettes à une instabilité qui ne fera que s'accroître à mesure que se développera leur caractère de pays de transit, par le percement de l'isthme de Panama. Celui-ci est un couloir cosmopolite peuplé d'Américains et d'étrangers de tous les pays; le reste de la Colombie est, au contraire, à peu près exclusivement habité par des créoles espagnols, des métis et des Indiens et a conserve, presque tous les caractères qu'il présentait au moment de l'émancipation de la Nouvelle Grenade de la domination espagnole. Le pays est, par lui-même, peu pénétrable à cause du massif montagneux des Andes; le grand fleuve Magdalena lui-même est très lent et pénible à remonter à l'intérieur. On comprend, dès lors, la différenciation, même politique, qui s'est accomplie récemment entre la nouvelle République de Panama et la Colombie proprement dite. Déjà le chemin de fer interocéanique, établi depuis environ un demi siècle entre Panama et Colon, en avait préparé l'apparition; le percement de l'Isthme ne fera que l'accentuer. On peut dire que les hommes et les capitaux du monde entier auront travaillé à ce résultat dont les conséquences seront énormes au point de vue de la formation du système mondial des sociétés.

D'abord unie en une république, l'Amérique centrale s'est fractionnée de i835 à 1887 en États distincts : San-Salvador, CostarRica, Nicaragua, Honduras; mais la même cause qui rend ces États instables, c'est-à-dire leur fonction de région de transit, leur impose aussi l'union, c'est-à-dire une exis*

tence interdépendante. Un projet d'union a avorté en 1889; les divisicms pliysiques extrêmes mais beaucoup moins importantes que celles résultant de l'instabilité sociale du cara<»tère intercontinental do ces pays, sont les causes principales ([ui s'opposent à l'unification et à la centralisation, comme nous le voycms également eu Italie avec laquelle, par sa forme allongée, l'Amérique centrale offre des ressemblances.

Ces régions sont donc du plus grand avenir; elles seront de plus en plus le siège d'une civilisation intense mais, en même temps, leurs divisions en Etats seront d'autant plus variables que la structure de ceux-ci sera moins adaptée à cette instabilité. Des fédérations à base économique, avec le minimum possible de caract<»re politique de souveraineté et avec une neutralité garantie par tous les Etats de l'Ancien Monde et du Nouveau, voilà le régime qui leur convient comme à toutes les régions de transit; c'est là que s'imposera surtout le principe nouveau de l'interdépendance des sociétés et de la subordination des collectivités particulières à l'ensemble de la société humaine.

La Colombie, le Venezuela, l'Equateur participent à raison de leur situation à cette instabilité dont les raisons ont été jusqu'ici faussement attribuées au caractère de leurs populations que l'on oppose à celui de la race anglo-saxonne. D'abord unis, ils se sont scindés en t83o. Les limites entre la Colombie et le Venezuela furent fixées par l'arbitrage de l'Espagne en 1891 ; elles sont encore indécises avec la Guyane anglaise, mais fixes du côté du Brésil, dont la masse elle-même est plus stable, n'ayant de vie intercontinentale que par sa côte orientale où s'échelonnent du nord au sud les ports de Pernarabouc, de Bahia. de Rio-de-Janeiro. Le Brésil a pu aisément conserver sa constitution monarchi(iue jusqu'en 1889, avec son territoire de 8 millions de kilomètres carrés, avec une population moyenne de seulement deux habitants par kilomètres carrés, malgré l'immigration surtout italienne et allemande. Bien que ses frontières soient surtout conventionnelles, à raison du caractère moins international et surtout moins intercontinental du pays, ces frontières sont suffisamment fixes, bien que provisoires encore spécialement du côté de la Guyane française ; sauf dans cette

partie, TAmazone, le limite au nord, mais c'est bien plus une voie de pénétration à l'intérieur qu'un obstacle vis-à-vis de l'extérieur. Du côté du Pérou, de la Bolivie, du Paraguay et de rUraguay les limites ont été fixées par des traités, limites purement conventionnelles non assujetties à des cours d'eau ou à des montagnes, englobant au contraire en partie ceux-ci dans chacun de ces Etats, de manière à les rendre géographiquement interdéi)endants. En somme, la vie de relation du Brésil est située de l'autre côté, sur l'Atlantique, de l'Equateur jusc^u'au 33° sud; là la frontière est très physique, très nette, en apparence, mais c'est la côte avec ses organes spéciaux de sensibilité et avec l'admirable port de Rio-de- Janeiro.

Du côté du Pacifique, le Pérou et la Bolivie dominent les hauts plateaux; là, la vie internationale est moindre, les formes militaires plus durables; l'union s'impose moins, malgré de nobles tentatives avortées. De 1878 à i883, des guerres se sont faites contre le Chili pour la possession du désert d'Atacama, riche en phosphates, annexé finalement au Chili, qui par son port de Valparaiso sur le Pacifique et en contournant la pointe méridionale de l'Amérique, parvient à se relier à la vie intercontinentale. La Bolivie qui, depuis, n'avait plus accès au Pacifique, y a cependant obtenu un port, en 1895, à la suite d'un traité avec le Chili; de même un traité avec le Paraguay, lui a donné accès sur le fleuve du même nom. Sans cette double concession, la Bolivie restait isolée. Le Chili est naturellement plus riche, plus peuplé et mêlé de plus de blancs que le Pérou et la Bolivie. De même, par sa situation sur l'Atlantique, l'Uruguay jouit d'une vie plus intense que le Paraguay ; celui-ci n'est qu'une civilisation fluviale; celui-là une civilisation fluvio-maritime; quant à leurs limites respectives, elles ne sont ni géographiques, ni ethniques; au contraire, les deux Etats se pénètrent réciproquement, par leur sj^stème orographique, leurs vallées et leurs cours d'eau.

La Républi(iue Argentine a devant elle un horizon plus vaste ; elle est véritablement intercontinentale, au moins par son port de Buenos-Aires, d'où elle se relie à l'Afrique et à l'Europe occidentale et méditerranéenne, mais faiblement au Pacifique dont elle est séparée par les montagnes du Chili ; l'Uruguay la limite, sans la séparer, de l'Etat du même nom.

que la République Argentine domine par la possession des bouches des grands affluents dont Buenos- Aires est le point d'attache de Tintérieur avec le monde, extérieur. Ainsi, la République Argentine est une zone fluviale embrassant le bassin de Rio de la Plata et du Colorado, avec leurs affluents; le Chili seul par ses montagnes, le sépare du Pacifique, mais ailleurs elle n'a pas de frontières physiques-obstacles, mais seulement des frontières conventionnelles, quoique phj^siques comme TUruguay; même au nord, du côté de la Bolivie et du Paraguay, elle n'a comme frontière qu'une ligne purement conventionnelle, presque droite.

Tandis que dans le Nouveau-Monde se développent et dominent les Etats-Unis, dans l'Ancien la Turquie décline. Après la guerre avec la France, de 1798 à 1801, l'influence anglaise domine en Egypte. La guerre de 1807-1812, avec la Russie, aboutit à la cession de la Bessarabie à cette dernière. En i8i5, la Serbie devient en partie autonome. La Grèce se soulève ; la France, l'Angleterre et la Russie interviennent militairement en sa faveur. Par le traité d'Andrinople de 1829, la Turquie abandonne à la Russie le Delta du Danube et des territoires en Asie; les principautés roumaines de Moldavie et de Valachie acquièrent plus d'autonomie; la Grèce est reconnue comme Etat indépendant dans les limites fixées par la Conférence de Londres. Ces limites sont conventionnelles, ni ethniques, ni physiques; en effet, la Thessalie, l'Epire, la Crète, les îles grecques voisines de r Asie-Mineure, restent à la Turquie.

L'art. 3 du traité stipule que la rive droite du Danube appartiendra comme antérieurement à la Turquie, mais que de ce côté « à partir du point où le bras de Saint-Georges se sépare de celui de Soulinéh, cette rive demeurera inhabitée à la distance de deux heures de ce fleuve, qu'il n'y sera formé d'établissement d'aucune espèce, ni de même sur les îles qui resteront en possession de la Cour de Russie.

En i83o, Alger est conquise par la France; c'est pour la Turquie une diminution à la fois politique et religieuse. Puis surviennent les guerres de Mehemet- Ali-Pacha d'Egypte où toutes les puissances, sauf la France, interviennent pour sauver la Turquie; Mehemet conserve néanmoins l'Egypte à titre héréditaire sous la suzeraineté du Sultan.

De 1849 à i853, les principautés Danubiennes sont occupées par la Russie; la guerre défavorable à la Turquie, amène rintervention en sa faveur de la France, de l'Angleterre et de la Sardaigne. Dès lors, la conservation de l'Empire Turc devient de plus en plus une question d'ordre international. Ensuite du Congrès des cinq grandes puissances et de la Sardaigne et du traité de Paris de i856, les Turcs récupèrent le Detla du Danube ; les districts russes de la Bessarabie sont cédés à la Moldavie ; la Russie perd le protectorat de la poi^ulation orthodoxe grecque de l'Empire Ottoman ; la garantie collective des puissances y est substituée ; la Turquie est admise dans le concert Européen, c'est-îVdire internationalisée en réalité.

Les guerres dans le Liban, les massacres des Maronites chrétiens par les Druses, la lutte avec le Monténégro entretiennent l'agitation ou plutôt les convulsions de l'Empire. De 1862 à 1867, les Turcs sont complètement dépouillés de leurs postes militaires en Serbie.

De 1866 à 1868, la Crète s'insurge, tandis que de 1862 à 1867 se réalise l'union défensive de la Moldavie et de la Valachie avec leur autonomie complète.

En 1870, la Russie profite de la guerre franco-allemande pour obtenir de la Conférence de Londres la suppression des articles du traité de Paris lui interdisant d'avoir une force navale militaire dans la mer Noire. En même temps le creusement du canal de Suez déplace en partie l'importance sociale de Constantinople comme étape centrale de transit oriental.

En 1875, les soulèvements en Herzégovine et en Bulgarie entraînent d'abord l'intervention des Serbes et des Monténégrins et finalement celle de la Russie, qui menace Constantinople et impose le traité de San-Stefano bientôt revisé par le Congrès de Berlin qui affirme à nouveau que l'existence de la Turquie a un caractère international européen Néanmoins, la Bulgarie est constituée en principauté mais réduite aux provinces entre le Danube et les Balkans malgré ses protestations ethniques et historiques. La Roamélie orientale constituée par le bassin supérieur de la Mai*itza, devient une province turque, mais avec une administration autonome. Le Monténégro obtient quelques agrandissements

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eu Bosnie et en Herzégovine, et même la Dobroudja roumaine est accrue aux dépens de la Bulgarie d'une bande de territoire au nord de Silistrie et de Varna. La Grèce reçoit une partie de la Thessalie et de TEpire, TAutriclie la plus grande partie de la Bosnie et de THerzégovine, l'Angleterre Chypre.

En i883 la guerre entre la Serbie et la Bulgarie n'a pas modifié la situation.

En i88v5 s'est opérée la fusion de la principauté de Bulgarie et de la Roumélie Orientale ; des réformes ont été stipulées en faveur de l'Arménie et la Macédoine ; non exécutées elles ont amené une nouvelle intervention européenne bien (lu'insuffisamment énergique ; mandat a été donné à la Russie et à l'Autriche d'en fixer le programme et d'en surveiller l'exécution.

En somme, à la Turquie d'Europe, puissance indépendante, s'étendant autrefois du Danube et au delà jusqu'à l'extrémité méridionale de la Grèce et commandant l'accès de l'Asie Orientale, l'Europe a substitué un Etat interdépendant, constitué en largeur de l'Ouest à l'Est et enserré au Nord et au Sud entre des Etats divisés entre eux d'intérêts et d'ambitions. Le sultan n'est plus que le concierge détenant les clefs des Dardanelles au nom d'un s^'ndicat européen. Cette situation nécessaire se maintiendra sans doute avec d'inévitables variations accessoires tant que les Etats Européens euxmêmes auront une structure militaire et tant que les principautés Balkhaniques, le Monténégro et la Grèce ne pourront par suite eux-mêmes s'organiser en fédérations pacifiques, dont aucune des unités composantes ne cherchera plus à dominer les autres en vue d'exercer une souveraineté politique exclusive ni sur le Danube ni sur les Dardanelles. Ici encore une fois la solution politique est dans un fédéralisme à base économique bien que tenant comi)te des autres affinités sociales sans cependant renoncer à la fusion des populations qui, précisément, est la grande fonction des territoires de communication et de transit. Ce que la diplomatie et la guerre ont jusqu'ici poursuivi inconsciemment doit être réalisé de plus en plus consciemment et avec méthode.

En somme, au commencement du XX^ siècle, la loi historique n'a pas varié ; le développement se fait avant tout et partout par Textension des zones de pénétration au détri-

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ment des frontières proprement dites, qui elles-mêmes, à chaque stade de développement, ne sont que les étapes militaires et gouvernementales de cette évolution, les bornes successives de la j>énétration toujours et en tout dépassées par cette dernière. Toutes les guerres n'ont été que les formes violentes de cette dynamique constante. Aujourd'hui ces guerres ont acquis une importance intercontinentale et mondiale parce que les relations sont également devenues mondiales. L'interpénétration est devenue universelle, nous assistons à la formation de quelques grands empires qui tentent de monopoliser plus ou moins ce résultat. Ils font la même chose que le seigneur féodal qui du haut de son repaire fortifié cherchait à rendre tributaire toute la vie industrieuse et pacifique des routes et des rivières dans d'étroites régions limitées; le château féodal a fait place à la monarchie; celle-ci aux nationalités; toutes tmt poursuivi la domination et imprimé à l'organisation intérieure des sociétés leur type déprédateur et parasitaire ; mais toutes ont succombé par le développement même des relations pacifiques qui toujours et partout fit éclater l'armature arriérée des puissan<*es dominatrices.

Les grandes puissances politiques actuelles se briseront à leur tour par le fait seul qu'elles sont inférieures à l'état actuel de la vie intersociale et commune du monde; le g^*and problème est devenu dès à présent pour celui-ci un problème d'organisation intérieure des rapi^orts réciproques des diverses forces sociales. L'équilibre externe nous apparaît dès lors de plus en plus uni aux conditions de l'équilibre interne an point de se confondre en apparence avec lui. Ce problème, bien qu'immensément ^igrandi et plus compliqué, n'a cei)endant pas de solution différente de celle qui est intervenue aux degrés successifs de la croissance des sociétés humaines à partir des groupements rudimentaires jusqu'aux plus considérables ; les nations actuelles les plus grandes se sont formées en vertu des mêmes lois qui maintenant font que l'ère des nationaliti's est déjà depuis longtemps dépassée.

Neutralité et fé» livrât ion de toutes les zones interjiiationales et intercontinentales de communicaticm; ce sont les zones en fait le-i plus civilisées et les plus importantes; jusqu'ici elles

ont été disputées et dominées par les puissances militaires centralisées nées précisément à l'écart, en marge, dans les marches de la civilisation; il faut les affranchir de cette domination; ce problème autrefois local et régional est devenu mondial, mais il continue à s'imposer à toute société particulière même à l'intérieur, de telle sorte que l'organisation interne de chaque société dép(»nd actuellement de l'organisation de tout le monde extérieur et l'organisation de tout le monde extérieur de celle de chaque société particulière à tous les points de vue : économique, génésique, esthétique, psycho-collectif, éthique, juridique et politique.

Les convoitises des Serbes, des Grecs, des Bulgares sur la Macédoine au nom de retlinograi)hie et de l'histoire ne sont pas plus légitimes que les convoitises de l'Autriche et de la Russie sur les x>i'iii^ipiï»utés devenues autonomes et vis-à-vis du surplus de la Turquie d'Europe; ces divers intérêts égoïstes s'excluront d'eux-mêmes au besoin par la guerre, mais notre objectif doit être de les subordonner de mieux en mieux à l'intérêt général de l'ensemble des collectivités humaines. Le long travail d'abord inconscient de l'histoire à forcé les peuples à vivre ensemble et non dont l'isolement; notre intervention consciente doit se consacrer à poursuivre cette œuvre méthodiquement et pacifiquement et tout d'abord en assurant la neutralité des zones de transit dont la constitution pacifique doit finir par l'emporter sur la structure et l'autorité militaires des Etats encore insuffisamment entraînés, à raiscm de leur situation excentri(iue, dans la circulation internationale et mondiale.

L'ère des nationalités est close; nous sommes dans celle des internationalités et de la mondialité; ce sont les liens réels créés entre les peuj)les par le dévelop])ement de la circulation éccmomique et qui se scmt étendus à toute la série des faits i>lus complexes et plus spéciaux de la vie sociale, qui d<mneront nécessairement naissance à un nouveau droit international et à une nouvelle conception des frontières entre collectivités. Les frontières de séparation feront de plus en plus place à des formes contractuelles réglant et limitant réciproquement l'activité internationale des groupes et de leurs membres, comme nous le voycms dans les associations et entre associations d'ordre privé. I^e droit public tant

interne qu'externe n'est en somme qu une extension du droit privé; ce caractère a malheureusement et trop longtemps été dénaturé par les méthodes violentes et autoritaires de la politique sociale.

La fondation de l'Etat du Congo dans le dernier quart du XIX^ siècle nous fournit également des données intéressantes au point de vue du problème de la constitution et de l'évolution des frontières dans le stade mondial actuel. L'Etat du Congo s'est constitué par cession de territoires concédés par des chefs de tribus à une société d'abord essentiellement d'exploitation commerciale : l'Association internationale du Congo. Celle-ci s'est constituée ensuite en Etat. La convention conclue le 5 février i885 avec la République Fi'ançaise trace les limites entre les deux Etats : « la rivière Chilango depuis l'Océan jusqu'à sa source la plus septentrionale; la crête de partage des eaux du Niadi-Quillou et du Congo jusqu'au delà du Méridien de Manyanga; une ligne à déterminer et qui suivant, autant que possible, une division naturelle de territoire aboutira entre la station de Manyanga et la cataracte de Xtombo-Malaka, en un ))oint situé sur la partie navigable du fleuve; le Congo jusqu'au Stanley -Pool ; la ligne médiane du Stanley-Pool; le Congo jusqu'à un point à déterminer en amont de la rivière Liuna-Xkunda; une ligne à déterminer depuis ce point jusqu'au 17** degré de longitude Est de Greenwich, en suivant autant que possible, la ligne de partage d'eaux du bassin de la Liuna-Xkunja qui fait partie des possessions françaises; enfin le 17** degré de longitude p]st de Greenwich ».

On le voit, les frontières n'y sont plus représentées que par des lignes conventionelles et tout à fait accessoirement par des cours d'eau <[ui sont adoptés comme limites en partie à raison des acquisitions de fait, en partie à raison des divisions naturelles qu'elles présentent mais nullement comme obstacles physiques. Il en fut de même dans la convention conclue le 14 février avec le Portugal; les frontières naturelles que l'on s'efforce* d'y suivre n'ont plus d'autre signification que de manifester extérieurement par des signes facilement reconnaissables les lignes de séparation ou plutôt les points de contact et de suture entre les Etats.

M. E. Xvs, dans une étude sur VEtat Indépendant du

Congo (i), insiste avec force sur ce point important que «les Etats, les communautés politiques indépendantes forment, à notre époque, une société internationale; c'est la famille des nations, pour employer une terminologie vieillie, c'est la société des États, pour nous servir de l'expression la mieux appropriée. La société des États est la création du génie européen dont l'apparition se place au XI 1^' et au XIII® siècle de notre ère. Le premier théâtre d'action ne (»oniprenait pas même toute l'Europe ; l'extension ne se faisait point encore vers le nord-est, et, pour nous en tenir à cette constatation, ce fut seulement au XVIII^ siècle que la Russie entra dans le système général. D'ailleurs nombreuses étaient les seigneuries, les principautés, les royaumes qui, à un titre quelconque, pouvaient réclamer le titre de sujets du droit des gens. En Europe, la formation d'Etats à vastes teiTitoires eut pour effet de réduire le nombre des membres de l'organisation internationale ; tandis que s'élargit l'aire géographique sur laquelle s'appliquaient les combinaisons diplomatiques. A la fin du XVIIP siècle, les États-Unis de l'Amérique du Nord ont adhéré à ce droit des gens « européen » ; au milieu du XIX*^ siècle, à côté des peuples de l'Europe et de l'Amérique vinrent se ranger des nations des autres parties du monde... Quand, le i8 mai 1899, la Conférence internationale de la Paix ouvrit ses travaux à La Haye, vingt-six puissances étaient représentées. Parmi elles figuraient les États européens, des Etats américains, des pays asiatiques comme la Chine, le Japon, la Perse, le Siam, et les résolutions qui furent adoptées purent étendre leur action au delà du large cercle des États contractants par l'adhésion des puissances qui n'ont point été représentées ».

M. Xys a raison d'attirer l'attention sur ce fait important; mais comment peut-il encore, en présence de ce grand développement de la société des nations, concilier ce fait avec le principe de l'indépendance des États? J'incline du reste à croire, que dès les temps les plus reculés, la structure des groupes sociaux a été interdépendante et j'ai même ailleurs indiqué que l'absence de relations entre l'Europe et l'Amérique avait elle-mômc influé sur la structure de l'Ancien

(i) Bruxelles, Castaigne, 1903.

Monde. Les guerres continues et, en sens inverse, les innombrables traités de paix définitifs qui les ont suivies, sont la preuve manifeste de ectt^ interdépendance constante qui seulement est devenue de plus en plus étroite et complexe. Le principe de Tindépendance absolue des États aussi bien que celui de la propriété absolue n*a jamais, en réalité, été qu'un principe métaphysique toujours contredit de la fa^*on la plus violente par les faits. Pour moi qui suis réaliste et posrti\i8te et qui n'aime pas à me payer de mots, quelle que soit leur belle sonorité, j'estime d'abord que les rapports juridiques nouveaux qui s'imposent successivement en droit international aussi bien qu'ailleurs, ne font que régler, c'est-à-dire, régulariser des rapports sociaux plus simples et plus généraux, issus eux-mêmes des faits sociaux de tout genre et dont la formation est antérieure à celle du droit dont ils expliquent l'apparition nécessaire mais consécutive. Ensuite, je suis d'avis que, puisque tout au moins depuis les derniers siècles et à mon sens depuis toujours, il existe de fait une société des sociétés ou, comme dit M. Xys, une société des Etats, l'Etat qui est membre particulier de cette intersociété n'est plus indépendant et souverain au sens absolu, pas plus qu'un membre d'une famille privée ne l'est de cette famille; j'ajoute que jamais aucune communauté sociale, n'a été indépendante. J'observe en outre que le droit international est le développement naturel des coutumes et des traités dont il est la systématisation à certaines périodes. Dans tous les cas, laissant de côté la question nouvelle mais cependant importantes de la solidarité constante de tous les groupes sociaux à tous les moments de l'histoire, leur évolution conduit non pas à l'indépendance des Htats, mais à leur interdépendance croissante de la même manière que les grands Etats modernes se sont substitués aux groupes sociaux aux dépens desquels ils s(* sont dévelopi)és et qui eux aussi avaient l'illusion de Tin dépendance et de la liberté, illusion qui généralement ne leur fut arrachée ([u'avcc leur vie et leur sang. L'Asie et l'Afrique ne sont pas plus aux Asiatiques et aux Africains que l'Europe aux Européens, l'Amérique aux Américains: de même aucune société particulière n'est indépendantoau sens absolu, pas plus que ne l'est chaque individu dans la société, même le plus puissant. L'Etat a eu sa fonction historique; on

réalité chaque État moderne est déjà en lui-même une formation internationale de nationalités inférieures ; la formation du grand état international et intercontinental ou plutôt mondial, n*est que le développement de tout le processus antérieur. Sa fonction sera, comme celle des États précédents, de servir de coordination entre les parties encore insuffisamment équilibrées de l'humanité. Quand celle-ci arrive à avoir un droit international, public et privé, en partie commun, une morale commune, une science et une philosophie des sciences communes, des idéals esthétiques supérieurs aux idéals locaux et régionaux, une existence génétique tendant à la fusion des groupes ethniques et surtout des liens économiques plus vastes que les simples relations régionales alors elle arrive à avoir conscience de sa vie collective universelle et de l'interdépendance de toutes ses parties. Alors TEtat est transformé; il perd en droit son caractère de souveraineté absolue dont il n'avait jamais du reste été investi en fait. Au-dessus de tous les groupements économiques et autres qui, depuis les plus petits jusqu'aux plus vastes, continuent à conserver leur existence et leur fonctionnement particuliers se superposent des institutions présentant un caractère universel en vue de l'exercice des fonctions sociales plus étendues et plus complexes que celles des groupements inférieurs auxquelles cependant les fonctions les plus hautes restent subordonnées. Ainsi les forces sociales particulières, depuis les plus petites jusqu'aux plus grandes, déjà limitées et équilibrées entre elles i)ar le seul fait de leur coexistence, le sont encore x)ar le développement d'institutions présentant un caractère mondial qui leur sert de régulât cMir commun pour toutes les relations qui ne sont pas de nature plus étroite. Xotre conception de la stru(»ture générale des sociétés diffère donc essentiellement des conceptions antérieures même cosmopolites en ce que entre l'individu et l'humanité, nous plaçons la série entière et toujours grandissante de tous les groupements intermédiaires, économiques et autn^s, dont l'organisation est parachevé(» par Ic! dévelopl)ement, d'abord spontané et finalement méthodique et systématique, d'institutions mondiales, qui ne suj)primont pas les premières mais les complètent en les reliant entre elles dans une vie d'ensemble et ])lus élevée.

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Ainsi, pour préciser et être plus clairs, pourquoi dès maintenant, puisqu'il y a des cliemins de 1er, des lignes de navigation, des télégraphes internationaux et intercontinentaux, ne créerait donc pas un ministère des voies de communication internationales et intercontinentales; de même puisqu'il y a des échanges internationaux et intercontinentaux, pourquoi leur liquidation ne serait-elle pas complétée par la création d'une Banque internationale des valeurs émettant des billets ayant cours universel? Voilà les véritables fondements de l'équilibration qui doit mettre fin, avec toute la série consécutive des institutions mondiales de nature plus spéciale, aux conflits de plus en plus vastes par lesquels se manifeste encore la vie collective universelle réalisée en fait, mais non encore en possession de ses organes régulateurs. Alors se dévoile à nos yeux la nature des frontières sociales de l'avenir; au-dessus des groupements particuliers de plus en plus nombreux et si)éciaux qui coordonnent les activités et les organisations locales de tout genre et dont les limites seront déterminées non plus par des barrières militaires et politiques proprement dites et donnant l'illusion de leur absolutisme, s'élèveront les étages successifs des coordinations sociales plus vastes dont la dernière est mondiale. Dès lors un équilibre non i)as absolu, mais toujours évolutif et progressif, donc vivant et l'clatif, sera réalisé non plus par la guerre mais par les méthodes encore perfectionnées qui dès maintenant et depuis longtemps servent à équilibrer et fusionner les intérêts de tout genre dans les nations les plus avancées en démocratie, c'est-à-dire par le développement des institutions représentatives, délibérantes et executives, ces dernières de plus en i)lus subordonnées aux précédentes.

A une vie déjà mondiale de fait, il faut donc une organisation également mondiale ; la fonction existe, l'organe nmnque encore. C'est pourquoi je tenais à signaler que les peuples ou les hommes d'Etiit qui, pour commencer par le commencement, institueraient entre les nations un Ministère international des grandes voies de communication et de même une Banque internationale des valeurs auraient plus fait pour ré([uilibre et la paix du monde que tous les philanthropes, très sincères j'en suis convaincu, qui prêchent le désarmement, c'est-à-dire une utopie irréalisable en l'absence

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d'institutions véritablement organiques d'une existence pacifique. Le problème de la paix est un problème d'équilibration sociale intérieure de toutes les forces sociales, chacune visà-vis des autres et toutes par rapport à leur ensemble ; cette équilibration essentiellement mobile et vivante, suppose des limitations continues de même nature pour chacune d'elles, en rapport avec l'activité des autres et de même une limitation des forces de chaque groupe par l'ensemble et de l'ensemble par chacune d'elles. Le problème des frontières arrive ainsi à se confondre avec le problème des relations sociales à tous les degrés et ne peut se résoudre que par Torganisation de ces relations dans les divers ordres de l'activité humaine.

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