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CHAPITRE PREMIER

Croyances, Faits et Institutions iiklaties aux frontières sociales chez les 1>eui»les primitifs

On peut reniart|iit*r qu'eu général, les êtres vivants des type» inférieurs occupent beaucoup plus de placée, relativement à la quantité et à la qualité de matières vivantes qu'ils contiennent, que ceux des types plus élevés; il leur faut des espaces immenses, eu égard au chiffre des unitéscomiiosantes. Les groupements rudimentaires aussi bien animaux que humains ne sont pas absolument petits; ils sont surtout restreints au point de vue du nombre des unités et, au contraire, territorialement étendus, ils manquent, en un mot, de densité.

Nous avons vu quelles sont les lois de la distribution géographique de la flore et de la faune, lois en rapport avec les espèces et les variétés. Schmoller, le savant économiste, dans un passage curieux de sa Politique sociale; questions fondumentales, à Toccasion de sa polémique avec de Treitschkc, a observé n(m pas le phénomène sous son aspect général, mais au point de vue de rexistence de groupes restreints d'animaux : « Les ours et d'autres carnassiers, dit-il, occupent des districts réservés à leur chasse et en punissent les violaUnirs. Si les animaux eux-mêmes mettent l'ordre au-dessus de la force animale, vous, mon contradic^teur, vous êtes certainement dans l'erreur quand vous considérez les violations de cet ordre, la violence en elle-même, comme» la raison des époques primitives de*, rhumanité. » .Je doute que les ours

dont parh» rêininont écononiiste aient une telle eoneeption (le Tordre. Nous avons seulement vu que les royaumes de la l'aune, leurs i)rovinees, leurs distriets, leurs eantcms, leurs habitats partieuliers, sout naturellement délimités sans qu^une volonté <»onseiente et une intelligenee eapahle de s'élever par généralisation et par abstraction à uneeoneeption d(» l'ordre de ces délimitations doivent nécessairement inter- V(*nir; ici, comme* toujours, le l'ait précède l'idée» et surtcmtla concei)tion de la loi. Il n'en est pas moins vrai que dans le c^is de l'ours, celui-ci, en s'o])])osant à toute incursi(m sur le territoire nécessaire à la subsistance de son groupe et de luimême, se fait , inconsciennnent l'exécuteur de la loi qui l'oblige à défendre son territoire de chasse. li'habitat de son c»s])écc, limité d'une façon générale par les conditions ])hysiques (Ml rapport avec la structure de cette espèce, l'est en outre, au i)oint de vue i)lus si)écial de l'existence en groupe de (luchpics-uns de ses membres on même de celle d'un seul, par les nt»c(»ssités de son exist(Miec éc(momi(iue. De là le conflit en cas d'invasieui de l'habitat \niv des individus de menu» esju^ce ou d'espèce différ(»ntc; de là aussi la coopération, suivant les circonstanc(»s contre c(»s (»nvahiss(Mirs. Suppose»/, nuiintenant, au li(Mi d'(mrs,des êtres capables plus ou moins de g(Miéralis(T et d'abstraire, les nu'Mn(»s événcnuMits susciteront TideV d'un / droit. Le ccmflit avec r(Minemi extérieur, renti»nt(» du groupe à l'intérieur seront les deux forces initiatri(»es du droit, l'une n(»gativc, l'autre affirnuitive, nuiis Tune et l'autre en n'^alité positivées. Schmoller oppose le droit de l'ours à la viedenice de l'envahisseur: mais si l'ours a une conception ele re)rdre social, eju'est-ce (lui ne)us i)ermet ele dire e]ue sein aggress(*ur n'eMi a jias une autre temt aussi le*gitime et sans eloute même iele»ntieiue? Se*hme)ller. dans son exemple, a ce)mme s(»s nemibreiix prédécesseurs inteii)rété le» ])re)blème en métaphysie»ien elii droit, et pasnu'»meen éceMiomisle ni surte)ut en socie)le»giste. Il e»e»nvieut de» i)roe»e»eler ave»c plus ele prudence et ele ne pas intreuluire» élans rex])lie'ation eles périeieles j)rimitive»s ele l'humanité ele»s ne>tie>ns et eles e»e)ne»epts preques à (le»s stades sui>érieurs ele eléve»Iopi)enu»nt et epii même, treq) seiuvent, se)nt en e)utre les preieluits artifie»iels ele» certaines élaboratiems j)artie'ulières nullement ou très pe»n en rajijiort avec la ])ense»e e»t la i)ratie|ue» e*onte»Mq)oraincs.

Examinons donc les faits de plus près.

Dans Les primitifs (Paris i885), Elie Reclus, à propos des Inoïts Orientaux qu'il considère comme les types des premiers êtres dans le temps et des derniers dans l'espace, dit que <c Au Smith-Sound on trouva des gens qui parurent fort étonnés d'apprendre que leur tribu n'était pas la seule au monde. »

Cela implique une très grande distance ou de très fortes difficultés de communication entre elle et les autres. C'est le maximum concevable de frontières et d'absence de contact.

En effet, nous lisons chez le même auteur que « les Inoïts sont distribués sur une bande de terrain démesurément longue, mais sans ))rof()ndcur. Leurs campements sont séparés par des espaces déserts et désolés, distants de i5, de 3o et même de i5o kilomètres. »

Ils chassent et i)êchent, chaque tribu a un territoire étendu avec des stations d'hiver et d'été, mais ils sont très attachés à leur sol, très patriotes; il faut que leur territoire soit très étendu, car à raison du climat rigoureux qui active leur vie organique, « Belchei- évaluait à 24 livres par individu et par jour les approvisionnements qu'une station avait faits pour l'hiver, quantité qu'on lui donnait comme normale et t(mt à fait raisonnable. » Lyons, Savapçe Islnmls et Transactions of thc Anthropological Institnte,

("était la ration alimentaire normah» en ra])port avec les ressources du milieu, les besoins organiques des individus et l'étendue du territoire collectif, (»'est-à-dire avec la structure ou statique générale de ces sociétés primitives. Cette éniu'me ration alimentaire développe une («haleur intérieure qui assun» la résistauce au froid.

« Chez les Fuégiens, d'après II. Spencer, la quantité de nourriture grossière que fournit un habitat inclément ne permet pas à plus d'une vingtaine d'individus de vivre dans le même lieu. » On voit parfaitement ici, chez une des populations les plus rudimentaires, le rapport statique étroit existant entre l'étendue du territoire occupé, la quantité de nourriture disjxmible. et l'importance numérique du groupe social. On observe du premier coup, dans cet exemple relatif à une ])opulation organisée de la fa<;on la i)lus simple, que le phénomène fondamental, le ])remier i)hénomène sociologique auquel donne naissance la combinaison d'êtres humains av(»c

une certaine étendue de territoire est un phénomène de caractère économique, la limitation de la population et du territoire par les subsistances. En même temps on entrevoit la loi des frontières sociales : ces frontières sont en corrélation avec la composition organique du groupe social et spécialement avec les éléments économiques qui entrent dans cette composition ; telle est la condition générale de la limitation du groupe à Tintérieur en dehors de son équilibration toujours nécessaire avec les forces externes également sociales ou parfois même purement physiques, comme il résulte de Texemple suivant :

« Chez les Andamènes, d'après le même sociologiste, cernés entre une bande étroite de littoral et des forets impénétrables, quarante est le chiffi'c des individus qui peuvent se procurer une proie sans aller troj) loin de leur demeure. » Il s'agit ici d'une population surtout chasseresse.

» Chez les Boschimans, errants sur des régions arides, il ne peut exister que de petites hordes et les familles sont quelquefois obligées de se séparer parce que le même endroit ne donne pas de subsistances suffisantes pour tous. » (In., Principes de Sociologie, t. II, p. 27 et suiv., trad. fr.).

Prenons maintenant des populations également rudimentair(»s mais vivant dans d(»s milieux plus favorables.

D'aju-ès Wallace (Malay Archipelago^ t. P*^, p. 3o3), les rhizomes du colocaria esciilenla permettent de nourrir 58 personnels par hectare tout en n'exigeant que le travail de trois individus.

I)'ai)rès Humbold, le produit du bananier est à celui du froment : : i33 : i. (D'après Ritter :: 25 : i), et à celui des pommes de terre : : 44 • '• ^^^ colocaria et le bananier permettent donc, toutes autres conditions égales, la formation d'une population très dense, d'où des mouvements moléculaires internes plus nombreux et plus actifs et en même temps des actions et réactions molairc»s plus énergiques et plus étendues vis-à-vis des forces extérieur(»s sociah»s ou simplement phy- 8iqu(»s.

Wallac(», dans l'cuivrage cité c»i-dessus, signale encore (t. Il, p. 68) que le stipe féculifère du palmier sagou qui a parfois vingt pieils de long sur ([uatrt» ou cinq de circonférence peut être ccmverti en aliment par (*inq jours de travail de

deux hommes et de deux femmes et que le rendement suffit pour approvisionner et alimenter un homme pendant une année ou les quatre travailleurs au moins pendant trois mois.

Si (Certaines populations, dans ces conditions favorables, ne deviennent pas plus denses c'est à raison de Tintervention d'autres facteurs soit sociaux, soit physiques, par exemi)le, la tendance à l'oisiveté, les infanticides ou par suite de leur isolem(»nt géographique.

D'après Lkvasskur, La Population fran(;aisc% t. 111, p. 473-474 • " Pour les Groenlandais, qui vivent de pèche, la densité de la population serait de deux habitants par lookilom. carr. Même lorsque la végétation est luxuriante, comme dans la grande plaine forestière de l'Amazone, la vie sauvage nécessite un très vaste espace pour la nourriture d'un homme. On ne compte que 0,04 habitant par kilom. carr. dans la province d'Amazone au Brésil et même que o,o3 en retran(»hant les villes habitées par les civilisés. Quoique le sauvage éprouve très peu de besoins, il a encore moins de moyens de les satisfaire : la famine est son grand ennemi. »

Ratzel a dressé un tableau complet de la densité des diverses populations, suivant les stades économiques auxquels elles appartiennent; les peuples chasseurs et pécheurs dans les pauvres régions du Xord y représentent la densité minima soit de 0,0017 ^ o,oo53 habitant par kilom. carr., la densité maxima y est représentée par les régions viticoles et industrielles où la population s'élève de 3oo à 3i8 habitants par kilomètre carré.

Voici quelle était la densité moyenne de 1890 à 1900 d(»s divers Etats de l'Europe et des Etats-Unis et du Japon :

Royaiiiiie <le Saxe .... 280 France 71

Belgique 229 Danemark (>4

Hollande 167 Hongrie .x)

Grande-Bretagne et Irlande 182 Kspagne 'Mi

Japon 114 Russie d'Europe 21

Italie 107 Suède 12

Allemagne entière .... 92 Ktats-Unis 8

Autrii'lie 8.5 Norvège 7

Suisse 8:î

Il est inutile d'ajouter que, dans chacpie Etat, h»s densités varient suivant les régions, non s(Milement ù raison du

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rarat'tôre physique du territoire mais à rais(»u de Teusemble des facteurs scx^iaux, surtout «Vononiiques.

Eu géuéi-al, les groupes sociaux infêrieui-s, Boseliiuians, Fuégieus, Audamèues, etc., ete., sout peu êteudus et faible est leur densité relativement au terri toin» Chez les populati<ms chasseresses, vivant sur un sol aride peu fourni de gibier, retendue du territoire nécessaire au groupe sera nécessaircMuent plus grande relativement à la population que celle ([ui est nécessaire à une population occupant des territoires où le gibier est abondant ; tout au moins, dans ces derniers, la population jxmrra être plus nombreuse relativement au territoire. Mettez alors par hypothèse ce groupe en eonta<*t avec le groupe c|ui vit dans des conditions moins favoi"ables; le plus f<n-t tendra naturellement à chasser ou à d(uniner le plus faible surtout si le plus foi*t possède, à un mcnnent donné, un excédent de population. Toutefois d'autres fju'teurs également sociaux ])euvent, dans certaines circonstances, faire i)encher la balancée en faveur du groupe numériquement le moins dense et écon<mii(|uement le moins développé. C'est ce qui arrive, par exemple, chez certaines populatitms primitiv(»s où la fertilité naturelle du territoire a créé Toisiveté et la mollesse c^t même, dans des civilisaticms très développées, là où il y a d(» grandes inégalités sociales et où par «•onst'- «|uent le lien social est très faible. Ici encore une fois, et les «exemples historiques abondent aussi bien dans ranticpiité que dans les temps modernes, nous voyons que la cai>acité d'extension d'un groupe dé[)end de sa composition et de stm organisation intimes en rai>povt avec les groupes extérieurs. Le facteur économique n'en reste pas moins le facteur so(Mal essentiel de cette équilibration.

Ainsi, comnu» nous vencms de le voir, la fnuitière de cha(|iu' groui)e social, tout au moins primitif, est fonction d'un côté de la i)opulati<m, de l'habitat et, de la façon la plus générale, <lcs (conditions économiques qui tout d'abord résultent de la (*ombtnaison de la p(q)ulation et de l'habitat, de l'autn» côté du milieu extérieur à ce groupe, milieu lui-nuMue sinq)lement ])hysique ou également s<ïcial et, dans tous les cas, en partie différent. Il va de soi qu'entre les deux grou]>cs, les mouvements intersociaux, conflits ou ententes, sont les plus intensifs «lans h^s régions frontières: là sont les points sensibles

(le chaque groupe en ce qui concerne les rai)i)orts avec le dehors, là se porte continuellement l'attention, là se dirige la for(»e du groupe pour Tattaque, la défense, la protection et aussi pour les accords pacifiques. C'est ainsi que, dans les organismes, le système nerveux ainsi que les organes spéciaux de la sensibilité se sont formés du feuille cellulaire externes directement en rapport avec les excitations du dehors.

Les front ières sociales nous apparaissent donc comme la résultante d'une équilibration ccmstantc mais toujours variable en rapi)ort d'un coté avec la composition interne ou moléculaire de chaque groui)e social, d'un autre avec la compositicm et également modéculaire du ou des groupes externes d'où des actions et des réactions molaires, c'est-à-dire intersociales dont la consécpience est une limitation réciproque, un équilibre intcrsocial dont la première manifestation est une ligne séparative placée précisément là ou se produit Téquilibre. Et ici apparaît le rôle positif de la frontière dont (m n'a jusqu'ici observé que la finiction négative celle d'obstacle, de sépa. ration plus ou moins infranchissables. Cette fonction négative est en réalité tout à fait secondaire, la fojiction constante et l)ositive de toute frontière est de mettre en rapport les forces internes d'une société avec les forces des groupes externes et de» les équilibrer d'une fac^'on générale. La frontière (»st avant tout Torgane des mouvements et échanges intersociaux, l'organe d(» la vie de relation entre les groupes, organe enre. gistr(»ur t»t avertisseur qui renseigne continuellement le groui)e sur ses ex])ansions possibles ou sur ses c(mtracti(ms nécessaires.

Jusqu'ici les relaticms sociales s'étant surtout développées sous la forme militaire et toute la structure ext(»rne des socûétés ayant subi l'empreinte de cette forme, les frontières égalenuMit ont été envisagées et établies au même point de vue; mais même la conquête et la guerre sont des formes, grossières et abominables, mais cependant des fonncs de relations entre nations et c'est précisément ce qui explique que toujours les frontières ont été changeantes et (pi'en réalité les fr<mtières dites naturelles ont elles-mêmes toujours été franchies en vertu de la loi constante et universelle qui proportionne l'extension de chaque groupe à sa compositiim

et à son organisation internes en rapport avee les mêmes conditions chez les groui>es avoisinants.

Dans eette éciuilibration constante et toujours variable, la considération du groupe extérieur et même du simple milieu physique a la même importance que celle de la composition interne de chaque groupe. En effet, en dehors des conditions internes et de l'organisation de chaque groupe, la frontière est aussi déterminée soit par des conditions physiques, géographiques on autres, permanenti*s ou transitoires, soit par les groupes sociaux voisins dont les conditions de composition et d'organisation entrent également en jeu, pour rétablissement de la ligne frcmtière au point d'équilibre. Cette ligne frontière résultant de l'équilibration des forces sotMales proi)res à chaque groupe, peut même différer pour chacune de ces forces. Ainsi, les sociétés peuvent avoir et ont même généralement des frontières militaires très nettes, des frontières économiques déjà moins tranchées, des frontières religieuses et surtout scientifiques qui le s(mt encore moins au \xnut même d'être transformées en lignes continues de communicati(m.

La frontière militaire est essentiellement simpliste; elle manifeste l'évaluation et l'équilibre des valeurs entre groupes sociaux suivant le mode le plus grossier et le plus brutal; toutefois, elles aussi ne sont que le résultat, l'expression de cette évaluation réciproque. Ce qui le prouve, c'est qu'elles aussi sont i)erpétuellement instables. Dans les sociétés les plus avancées, le phénomène, tout en étant plus complexe, est toujours le même que celui que nous avons observé dans les sociétés nulimentaires. Si les frontières entre ces sociétés, frontières toujoprs provisoires mais qui les ont maintenues jus(]u'à un certain moment dans un rapport d'équilibre pacifique, viennent à être dépassées, soit jiar une surabondance de po])ulation, soit à rais<m d'une insuffisance d'alimentation, laquelle peut se produire même en dehors d'un iU'croissement de la population, alors nécessairement un conflit, un changement d'é(pnlibn» devi<*nnent inévitables. Ce sera sous forme d(* guerre ou sous forme pacifique; en réalité, le résultat sera le même, le pro<'édé même ne sera que superficiellement différent. Je ne v*)is pas, en cff(»t, de différence essentielle entre la conquête d'un pays à main armée et sa subalterni-

sation économique, par exemple par un trust étranger soit de eommerce, soit de production, d'autant plus que la conquête économique finit généralement par se résoudre en une vassalité politique, comme le Portugal, depuis le traité de Methuen, en est un exemple historique remarquable entre beaucoup d'autres, vis-à-vis de l'Angleterre.

Les phénomènes complexes de notre temps ne sont que ramplii'ication des phénomènes plus simples observés chez les populati(ms rudimentaires. Ainsi, « chez les Khonds, d'après Macpherson {Rei)orts iipon the Khonds of Ganjani and (hittack. Calcutta, 1842-1843), un champ ou une bande de terre sur la limite d'un district est un objet de disi)ute et d(mne lieu a des contestations entre les parties et leurs hameaux l'cspectifs ; et, si les tribus auxquelles les parties appartiennent sont enclines à l'hostilité, elles se jettent violemment dans la querelle ». Voilà ce qui se passe enti-e villages, tribus, etc., d'une même population pour un champ ou bande de terre à la zone frontière de ces petits districts.

Les c(mflits de mitoyenneté, c'est-à-dire de limites, (mt été et seront toujours sans doute les plus fréquents, les plus considérables et les plus vifs; même dans nos villes et villages euroi)éens, ils mettent en agitation les intéressés directs et les voisins. Les c(mflits entre proches par l'habitat comme par la parenté sont naturellement les plus ordinaires et les plus vifs, surtout s'ils sont économiques. N'est-ce pas de là que provient le proverbe italien : ils se haïssent comme des frères? Ces conflits sont de véritables procès collectifs, relatifs à des territoires collectifs. Actuellement, même en Europe, les incidents de frontières, même les plus futiles, qui surgissent entre de grands Etats, très complexes, tels (^ue la France, l'Italie, l'Allemagne, l'Autriche et la Russie, ne s(mtils pas des causes continuelles d'appréhensicm? Aux frontières, dans ces zones éminemment sensibles, un choc entre quelques individus, surtout militaires, peut entraîner l'intervention des deux Etats.

Chez les hordes les moins sédentaires, caractérisées par la promiscuité et la mobilité, les territoires ne sont pas même définis; ces hordes errantes s'entremêlent, entrent en contact et en conflits continus, leurs frontières sont très instables, très flottantes, maïs n'en existent pas moins; les

conflits inèines (Irterinincnt les lignes^ do séparation. La constitution cVune frontière, e'est-à-dirc d'un (n'gane de protection, d'attaque (*t de défense, et en même temps de relaticm, limite toujours la structure et la vie internes en les mettant en ra])port avec les forces extérieures; c'est la première et la plus générale de toutes les différenciations sociales, la condition essentielle de l'existence d'une collectivité. II. Spencer Ta fort bien entrevu en notant la différ(»iiciation primitive entre la structure interne et la structure externe, assimilées ])ar lui, la première à la structure industrielle ou pacifique, lasec(mde à la structure militaire; seulement, il n'a pas vu (lue les deux formes étaient à leur tour d>coniposables par l'analyse et qu'en poussant* celle-ci jusqu'au fond, on arrivait à reconnaître (pie quelle» que fût la structure, militaire ou industrielle, la forme la plus générale et la plus simple, était une frontière. IL Spencer n'est pas parvenu à comprendre la fonction (constante et positive des frontières et des limites. Cela n'a pas été sans exercer une influence considérable sur sa ccniception de l'individu et de l'Etat; il les a opposés l'un à l'autre alors que le problème à résoudre est celui de leurs rapports réciproques et des limites de leur activité réciproque, limites constantes bien que toujours variables.

Les observations recueillies jusqu'ici par nous relativement aux frontières des populations ])rimitives et aux croyances concernant ces frontières demandent à être complétées. Les groupes sociaux vivant des produits spontanés du territoire : chasse, pèche, cueillette, avec ou sans outils, sont les moins développés en civilisation. Nous voyons, chez ces populati(ms, naître des c(mflits entre gnmpes pour ces territoires de production naturelle. Cette lutte se poursuit plus tard entre populations pastorales, plus tard encore entre populations agricoles ou entre populations appartenant à des ty[)es inégaux de développement; les mêmes luttes se poursuivent entre populations commerçantes ou industrielles, les unes vis-à-vis des autres ou vis-à-vis également de types différents. En somme, la lutte peut surgir entre groupes de qualité différente aussi bien qu'entre groupes qualitativement homogènes. Ces conflits manifestent non seulement leurs intérêts antagonistes, nmis aussi, au moins de la part d'un

(les groupes des tendanees positives à un état supérieur de déveloi)pemeiit par assimilation partielle ou totale, d'un groupe i)ar Tantre. La victoire n'appartient pas toujours au groupe le plus évolué en civilisation, surtout si ce dernier a une ou plusieurs conditions d'infériorité relative, par exemple s'il est devenu troj) civilisé et trop pacifique pour se défendre contre une société militaire; cependant, le résultat final sera généralement, en même temps (ju'un certain abaissement du type supérieur, un certain relèvement du type inférieur et l'établissement d'un niveau moyen comme entre vases communicants. De même, toute (civilisation (;on(iuérante plus développée subit toujours une certaine dépravation sociale par le fait même (ju'en se subordonnant des groupes inférieurs, elle se les assimile plus ou moins et modifie ainsi sa propre composition non seulement matérielle mais morale. 11 faut ajouter que la concpiôte militaire, tout en étant la manifestation de la force d'une société, est une forme tout à fait sauvage du fonctionnement de cette force et que dès lors, en vertu des lois de corrélation et d'interdépendance constantes des formes collectives, l'usage de ces procédés agit nécessairement sur l'ensemble de la structure du peuple supérieurement civilisé. La tendance actuelle à l'impérialisme militaire dans certains pays éminemment industriels mais con(iuérants, comme l'Angleterre et les États-Unis dans ces derniers temps, sans compter la petite Belgique avec son immense empire du Congo, en sont des exemples frappants. On s'abaisse toujours j)ar le fait seul qu'on entre en r(»lations avec des inférieurs, mais surtout (|uand, au lieu de les relever, on les dégrade encore davantage. La con(piéte et l'exploitation détériorent à la fois le vainqueur et le vaincu, l'cîxploitant et l'exploité.

Nous avons vu que la guerre pour les territoires n'est pas limitée aux populations chasseresses; elle s'étend aux civilisations pastorales, agricoles, industrielles, commer(;antcs. Ainsi, la (pierelle entre les bergers d'Abraham et ceux de IjOth est un conflit relatif à des territoires de pàtui*ages; ici nous sommes dans le stade de transition entre la vie de chasseur de gibier et celle de domestication et d'utilisation des animaux ; cette vie, tout en étant encore nomade, devient plus stable et, dès lors, l(»s territoires de pâturages tendent

également à être mieux délimités. Dans ces agrégats pastoraux, la tendance à l'extension, au dévelopi)ement et au déplacement se produira aussi bien par l'accroissement de la ])opulation que par celui du bétail relativement aux pâturages disponibles. De là, par exemple, les invasicms des Hycsos en Egypte, des Aryens dans l'Inde, etc., etc. Le besoin suscite le désir de s'agrandir ou de se déplacer et, malheureusement, trop souvent le désir persiste quand le besoin a disparu. Alors, généralement, le conquérant s'épuise et s'affaiblit comme ces vieillards libidineux (jui persistent à poursuivre l'amour quand normalement leur budget vital est déjà en déficit. C'est ainsi que de grands empires ne s(mt jamais plus prêts de leur effondrement qu'au moment de leur extension la plus considérable. L'Empire russe que l'on peut considérer ct)mme le développement excessif et même monstrueux d'une société où les formes ])astorales et patriarcales ont persisté dans la structure directrice, alors que les conditions intimes de s(m existence se sont déjà en très grande partie modifiées, est un exemple remarquable de cette tendance persistante d'une société primitivement pastorale à étendre monstrueusement ses limites, alors qu'en réalité elle a dépassé ce stade de développement et atteint celui d'une forte culture et industrie intensives.

Est-il possible cependant de déterminer d'une fa^*on précise et absolue, le chiffre de population que comporte une agglomération de chasseurs ou de ])astcurs groui)cs en société? M. Gumplowicz, dans La lutte des rares, me semble affirmer à tort (jue « dans des conditions normales une tribu se compose de 5oo à i,5oo personnes. » En effet, ce chiffre peut varier dans des limites beaucoup plus larges aussi bien en moins qu'en plus; c'est une question de statique sociale ; le chiffre des unités humaines groujiées est avant tout foncticm c<mstante de l'habitat, de l'alimentation et des résistances sociales ou simplement physiques extérieures.

D'après Appun {Die Indianerstaemme Giiyanas, Aushmd, 1871), il y a généralement plusieurs familles qui habitent une seule et même hutte et chaque tribu se (*ompose de six à dix huttes. En ce qui concerne l'Algérie, la Tunisie et le Maroc, un observateur très soigneux, L. Piesse, dit que les tribus varient entre cinq cents individus et quarante mille; il

ajoute ce fait intéressant qui explique la persistance de leur régime, que le nombre des membres y est toujours inférieur à celui que peut nourrir le territoire, sans s'expliquer cependant sur le point de savoir si ce chiffre est inférieur aux ressources réellement existantes ou aux ressources possibles si le territoire était mieux exploité; dans ce dernier cas, surtout théorique, le phénomène ne serait guère différent de la •condition de presque toutes les sociétés humaines; partout la population, même en Saxe et en Belgique, peut être considérée comme inférieure aux ressources réalisables si et sin etc. En réalité, la population possible d'une tribu n'est déterminable que comme fonction d'autres conditions les unes générales les autres spéciales, en un mot de toutes les autres influences sociologiques ; un chiffre absolu n'est pas concevable; de même une simple horde peut n'être qu'une bande de quelques individus ou une nuée innombrable, comme nous en montrent certains débordements de populations (Huns, Tatars, etc.).

Dans quelque groupe que ce soit, les terres frontières y compris leurs occupants, sont naturellement les plus exposées aux incursions, aux dévastations et aux déprédations ; naturellement elles sont aussi les moins recherchées; pour les peupler et les défendre il faudra très souvent y envoyer soit des populations arrachées à leurs propres foyers, soit des forces militaires chargées en même temps de la colonisation ou de la protection des colons ; ces terres tendent par leur situation même à être désertes ou désertées. En réalité, s'il existe des limites naturelles, le désert est la plus efficace. Le désert représente essentiellement la fonction négative des frontières vis-à-vis de l'extérieur, bien que positive également, comme défense et protection du groupe à l'intérieur. Ces terres sont les moins peuplées dans tous les cas et par les individus les plus hardis et les plus violents. « Les Suèves et les Germains, dit César (De bello Gallico, IV, 2 et VI, 21), se glorifient par-dessus tout de ce qu'à une distance considérable de leurs territoires, les terres demeurent désertes. »

Chez les populations vivant dos produits naturels, les limites de la propriété sont en même temps les limites de la horde ou de la tribu, ce Chez les Fuégiens, placés au degré le moins élevé de l'échelle sociale, la horde est nomade, mais

elle revendique déjà cependant la propriété d'un certain territoire de chasse et de pêche »;...« ce district, ce rudiment de patrie, est déjà relativement vaste, mais les hordes sont séparées les unes des autres par de larges espaces neutres et déserts tout à fait analogues à ce qu'on appelait marches dans la Germanie ancienne. » (Darwin, Voyage d'un naturaliste^ t. F^, p. 282 et suiv.). Xous consacrerons un chapitre spécial au rôle et à la signification historique des marches; celles-ci sont de la plus haute importance par la lumière qu'elles jettent sur la théorie des frontières. Darwin nous montre ces populations constamment affamées, se nourrissant de baleine pourrie ; leurs différentes tribus n'ont ni gouvernement ni chef; chacune d'elles cependant est entourée d'autres tribus hostiles parlant des dialectes différents. Ces tribus sont séparées les unes des autres par un territoire neutre qui reste absolument désert, La principale cause de leurs guerres perpétuelles paraît être la difficulté qu'elles éprouvent à se procurer des aliments. Pour se les procurer, elles sont forcées d'errer toujours de place en place, dans les limites de leurs territoires respectifs et aussi, comme il arrive à tout chasseur^ naturellement doublé d'un braconnier, en faisant des incursions sur les territoires voisins, c'est-à-dire en dépassant les frontières des groupes. De là des hostilités que les espaces déserts entre les diverses tribus tendent à atténuer en rendant les incursions plus difficiles. Ces tribus vivent dans les c(mditions les plus lamentables; elles ont cependant vécu antérieurement dans des habitats plus favorisés de la nature. Qu'est-ce qui les a amenées à vivre dans des conditions moins avantageuses? Darwin ajoute et ses observations sont confirmées par Letoumeau (Kuol ut ion politique, p. 29) ainsi que par II. Spencer (Principes de sociologie, t. II, p. 27 et suiv., trad. fr.) : « Qui a pu forcer une tribu d'hommes à quitter les belles régions du Xord, à suivre la Cordillière, cette épine dorsale de l'Amérique, à inventer et à construire des canots que n'emploi(»nt ni les tribus du Chili, ni celles du Pérou, ni celles du Brésil (i), et, enfin, à aller habiter un des paj's les

(I) Observons que depuis trois cents ans et plus, ces canots fuégiens n\)nt pas varié, ainsi qu'il résulte des récits des premiers voyageurs mis en rai) port avec les plus récents.

plus inhospitaliers qui soient au monde? On n*a aucune raison de croire que le nombre des Fuégiens diminue ; nous devons donc supposer qu'ils jouissent d'une certaine dose de bonheur; or, quel que soit ce bonheur, il est suffisant pour qu'ils tiennent à la vie. La nature, en rendant l'habitude omnipotente, en rendant ses effets héréditaires, a approprié le Fuégicn au climat et aux productions de son misérable pays? » Ils ont été forcés d'émigrer vers des territoires de qualité inférieure, soit jîar l'invasion de leurs habitats primitifs, soit par un excès de population de ces habitats. S'ils se sont installés sur de nouveaux territoires où se sont formées des limites séparatives entre les tribus, on voit très bien que ces limites ont été la résultante et de la nature du nouvel habitat et de sa population en rapport avec les subsistances nécessaires à chaque groupe ; du moins ce sont là les facteurs les plus généraux que d'autres plus spéciaux peuvent confirmer ou même i)artiellement infirmer. On voit parfaitement, dans tous les cas, que ces tribus Fuégiennes sont dans an état statique très réel bien qu'inférieur: elles ne font qu'un avec leur habitat, avec le climat, avec les ressources alimentaires, etc. Et toutes ces conditions réunies limitent l'extension possible du groupe et interviennent dès lors dans la fixation de ses frontières.

D'après Dampier {Histoire universelle des voyages, XVII, 398), et d'après Bonwick {Daily life and origine of the Tasmanians), les Tasmaniens formaient de petits groupes de vingt à trente personnes, hommes, femmes et enfants, vivant pêle-mêle ; ces groupes avaient des totems, des territoires de cliasse, bien distincts, dont la violation entraînait la guerre ; en temps de guerre, ils se choisissaient un chef, mais, en temps de paix, ils vivaient dans une parfaite égalité et môme dans un communisme systématique. La seule autorité semble être celle des vieillards ; ceux-ci distribuaient la nourriture aux membres du groupe. On voit donc toujours ici le groupement basé sur l'alimentation et celle-ci en rapi)ort avec le chiffre numérique des membres et avec l'étendue du territoire du groupe. Au stade primitif d'économie sociale relativement isolée représenté encore actuellement par les habitations lacustres des Malais et des PoljTiésiens, chaque maison est fortifiée.

A un stade plus élevé, les Tartares, en général nomades, sont sortis de cette période égalitaire ou plutôt homogène ; déjà leur organisation politique est celle de la petite monarchie patriarcale et despotique avec des castes nobles d'un côté et l'esclavage de l'autre. Cependant leur existence errante ne les empêche pas d'avoir des royaumes à frontières déterminées d'où l'individu ne peut facilement sortir (IIuc, Voya^re dans la Tartarie, I, 271 et Préjavalsky% Mongolia, I, 87). Ainsi partout et toujours, à l'état chasseur aussi bien qu'à l'état pastoral, c'est-à-dire, chez les types les moins sédentaires nous rencontrons des limites collectives, des frontières vis-à-vis des groupes extérieurs. Et là où, comme chez les Tartares, des différenciations de castes ou de classes et autres viennent rendre plus comx)lexe l'organisation intérieure, nous voyons aussi se former des frontières entre ces castes et ces classes, comme il s'en formera entre toutes les fonctions et organes sociaux même dans les sociétés les plus développées, même dans celles qui étant pacifiques auront des tendan(»es égalitaires. Pourquoi? Parce qu'il est impossible même de concevoir l'organisation sans la limitation; celle-ci est le caractère fondamental de toute fonction organisée; qui dit organe ou institution dit structure, qui dit structure dit forme et limite.

On comprend, dès lors, aussi que partout et toujours l'organisation interne d'une société sera en corrélati(m avec sa structure générale notamment vis-à-vis de l'extérieur et qu'il y a nécessairement un transformisme des frontières sociales comme il y a un transformisme de leur système intérieur, celui-ci en rapport également, comme nous l'avons vu avec la composition moléculaire du groupe de même que le groupe est en rapport molaire, c'est-à-dire comme niaôse ou agrégat, avec les groupes extérieurs. Ces rapports ou communications seront hostiles ou pacifiques, peu importe, ce seront des échanges sociaux et intersociaux, des manifestations de la vie sociale ; les modalités seules différeront, la loi reste la même.

Dans toutes les sociétés, faiblement ou fortement développées, pacifiques ou guerrières, contemporaines ou anciennes, chasseresses ou pastorah^s, ou agricoles, ou commerçantes, ou industrielles, ou mixtes, nous observons donc une struc-

ture fondamentale commune, malgré toutes les variations possibles de celle-ci : toute société, même la moins fixe, même la plus étendue, a une limite extérieure. Nous verrons môme qu'en fait il y en a plusieurs, c'est-à-dire qu'une même société peut avoir des limites diverses en rapport avec ses diverses fonctions internes et externes. Malheureusement jusqu'ici les théoriciens politiques n'ont été frappés que de la limite extérieure la plus apparente, mais aussi la plus superficielle représentée par la frontière dite politique, frontière surtout militaire et gouvernementale dans le sens autoritaire, restrictif et prohibitif. Celles-ci sont certainement aussi des frontières, mais nous verrons qu'elles tendent à se modifier continuellement sous l'influence de facteurs plus profonds qui, sans cesse, les brisent et les dépassent et toujours tendent à les déplacer en les reculant ou en les avan^*ant. Les nécessités et préoccupations militaires ont été tellement dominantes jusqu'ici que lorsqu'il est question de frontières, ce mot provoque, par association, l'idée de défense, d'obstacle. On perd de vue que toute enveloppe organique est en même temps le siège de la sensibilité générale et spéciale, l'organe indispensable de la vie de relation et même la condition de toute individualisation, soit privée, soit collective. La conscience collective ne peut s'affirmer que pai* la coordination de toutes les parties du groupe et cette coordination n'est réalisable que par la limitation de ces parties entre elles et vis-à-vis du milieu. Les sociétés même pacifiques ont des limites territoriales et autres déterminées par l'étendue de leurs besoins et l'extension correspondante de leur activité et, en outre, cette frontière est tracée par la coexistence de groupes voisins. Mais n'y eût-il qu'une seule société humaine, encore serait-elle différenciée à l'intérieur et également visà-vis des conditions extérieures de la planète. La plus haute conscience collective suppose la coordination la plus élevée des différenciations les plus nombreuses et, par conséquent, l'existence d'un nombre infini de limites entre groupements collectifs de plus en plus spéciaux, comme nous le voyons déjà dans nos sociétés les plus développées où la division croissante? des fonctions se développe parallèlement à l'accroissement des organes collectifs et même individuels par

lesquels ces fonctions s'exercent et régularisent leur activité dans un système général et d'ensemble.

Dans les sociétés pacifiques, des conditions favorables résultant soit de ressources alimentaires abondantes relativement à la population, soit de conditions analogues chez les groupes avoisinants, soit surtout de Texistence simultanée de ces conditions avantageuses dans les uns et les autres, tendent à maintenir la stabilité réciproque de ces groupes et, dès lors, aussi les frontières existantes. Celles-ci, dans ces conditions, tendent à ne pas être déplacées. En réalité, cependant, si elles ne se déplacent pas, elles tendent à une transformation bien plus radicale en ce sens que leur fonction militaire surtout négative et, en somme, accessoire au point de vue du déveloi)pement social, tend à être de plus en plus subordonnée à la fonction positive, déjà indiquée par nous antérieurement, et qui est de servir à la vie de relation intersociale, en se transformant en organes d'extension, de pénétration, de communication. Cependant, en tout état de cause, ces relations, quelques vastes qu'on les suppose, seront limitées; ce serait, en effet, une vaine illusion de comprendre l'évolution progressive des relations intersociales comme parallèle avec la diminution des groupes particuliers; le contraire est vrai. C'est ainsi que le développement des lignes de chemins de fer ne coïncide nullement avec la diminution des stations intermédiaires; au contraire, celles-ci ne font que se multiplier de manière à faciliter les relations à petite distance entre groupes aussi bien que les relations avec les extrêmes limites du globe.

Le fait même de l'existence de frontières, non seulement géographiques mais sociales, est un facteur de développement de la civilisation ; plus elles se multiplient plus c'est un signe que l'organisation sociale est en progrès, à condition, bien entendu, que cette différenciation s'accompagne d'une coordination correspondante; il en est pour les frontières conjme pour les races et variétés humaines; plus elles sont nombreuses, plus les différences tranchées s'abaissent et mieux la fusion se réalise par la disparition des formes extrêmes; en un mot, la multiplication des frontières, adéquate au progrès <le l'oa^ganisation, est au même titre que celle des variétés humaines un perfectionnement de l'adaptation de

l'espèce. C'est un élément d'ordre, de paix et de progrés ; le résultat en est rétablissement d'un niveau moyen et en même temps la plus forte individualisation possible des groupes spéciaux et de leurs unités, individualisation impossible dans les sociétés homogènes petites ou étendues.

Il en est surtout ainsi quand il vient s'y ajouter une certaine égalité de forces entre une société et les sociétés a voisinantes. Cette égalité, ou plutôt équivalence, est favorable à l'équilibre extérieur, à des relations pacifiques avec le dehors, à la formation d'ententes, de traités d'union, de fédérations, en un mot à l'abaissement des frontières au point de vue de leur fonction historique et grossière d'obstacles; elle peut même aboutir à la pénétration complète des deux groupes l'un par l'autre, c'est-à-dire à une fusion complète qui leur donnera des frontières défensives communes plus étendues et coïncidera avec un progrès de l'organisation intérieure.

Au contraire, dans les sociétés guerrières, la lutte pour l'extension territoriale et numérique du groupe semble essentiellement déterminée par l'existence de conditions désavantageuses au développement de leur vie normale ; cette lutte correspond à une inégalité de forces entre les groupes et aussi à un inéquilibre intérieur relatif notamment à l'alimentation dans ses rapports avec l'étendue et les ressources de l'habitat et avec le chiffre de la population. L'inéquilibre économique apparaît en général comme le facteur principal de tout conflit ; la guerre est alors un mode grossier et précaire de rétablissement violent de cet équilibre. On voit par là que toujours toute variation dans la frontière d'ensemble d'une société est en rapport avec son organisation interne aussi bien qu'avec celle des sociétés voisines. Dans les sociétés primitives et grossières, la technique de la conquête à main armée de territoires et d'habitants au détriment de l'ennemi extérieur, c'està-dire la prédation, apparaît généralement comme un procédé plus facile et plus expéditif que celui d'une adaptation et d'une organisation internes plus perfectionnées; la guerre supplée à l'insuffisance des ressources, à la fois par la conquête de territoires et par la sujétion des habitants ainsi que par le butin. Les guerres modernes aussi bien que celles d'autrefois sont le plus souvent des dérivatifs aux difficultés intérieures. Le gi'and service rendu par le socialisme et par la

sociologie a été de mettre au premier plan la solution des questions sociales intérieures et de montrer que de celle-ci dépend la solution des problèmes internationaux, par conséquent, aussi celle des frontières.

La guerre est une espèce de solution; Proudlion Ta vu, mais en exagérant ce point de vue par réaction vis-à-vis de l'idéalisme fraternitaire de son temps ; elle est une solution provisoire et grossière, môme en cas d'échec, mais c'est une solution non seulement barbare, mais enfantine.

La i)résente étude est exclusivement consacrée à la philosophie des frontières extérieures des sociétés, mais il était nécessaire d'établir que ces frontières extérieures sont toujours en rapport avec l'organisation interne des groupements sociaux et même avec la composition moléculaire de ces derniers.

Tandis qu'entre sociétés pacifiques, les frontières extérieures tendent à s'abaisser et même à se transformer en moyens de communication et d'échanges intersociaux aussi bien matériels qu'idéaux, entre sociétés militaires, elle» tendent à s'élever et à revêtir les formes, soit naturelles, soit artificielles, soit même purement conventionnelles les plus répulsives, les plus infranchissables. Ce sera cependant toujours en vain; comme nous le verrons, aucune frontière, quelque forte et haute qu'elle soit, n'est un obstacle absolu; elle-même en tant que ligne séparative symbolise l'équilibre; cette ligne ne pourrait rester fixe que si l'équilibre n'était pas variable et il ne l'est jamais. Au i)oint de vue social, l'inégalité entre les groui)es sociaux est autant le but de la guerre que l'établissement d'un équilibre intcsrnational ; l'hégémonie et l'équilibre, en apparence, contradictoires sont les deux pôles de la politique de toute société militaire; généralement même le rétablissement de l'équilibre compromis n'est que le prétexte dont la re(*herche de l'hégémonie est le but. Et cela se comprend, car, dans ces sociétés, l'inéquilibre extérieur ne peut trouver de remède que dans l'exploitation des sociétés avoisinantes, de même qu'à l'intérieur l'inégalité ne peut se maintenir que par l'exploitation des classes inférieures d'esclaves, de serfs ou de salariés. Aussi la forme la plus radicale de la conquête est-elle celle où le groupe conquis est purement et simplement transformé en une caste exclu-

sivement consacrée aux travaux productifs et pacifiques sous la direction et au profit de la caste conquérante. Les formes actuelles de la conquête ne sont que des formes atténuées de cette forme violente qui, du reste, persiste encore dans nos rapports avec les populations dites inférieures d'Asie et d'Afrique. Dans ces sociétés militaires, les barrières ou séparations intérieures sont aussi élevées que les frontières extérieures, conformément à la loi reconnue par nous et d'après laquelle la structure externe est toujours en corrélation avec l'organisation et la composition internes.

La structure de l'organisation interne tend toujours à se •' conformer ou à se délimiter, ce qui est tout un, conformément à la structure de la frontière extérieure, sans qu'il soit possible de déterminer exactement si l'une est la cause de l'autre; en réalité la ligne frontière est l'expression à la fois de l'organisation interne et des rapports de celle-ci avec les milieux ambiants. Ainsi, d'après Bancroft, les anciens Pueblos de l'Amérique du Nord, abrités dans leurs villages entourés de murs, ne combattaient que pour repousser les invasions ; de même leur état intérieur se rapprochait d'une démocratie pacifique; ils avaient un gouverneur et un conseil élus chaque année par le peuple et étaient monogames. Cette loi de corrélation entre la structure externe et l'organisation interne n'est du reste qu'une application particulière de la loi générale de corrélation des organes sociaux, loi que nous étudierons ailleurs. Seulement jusqu'ici on semblait avoir perdu de vue en sociologie, que la frontière-limite extérieure ' de toute société fait partie de la structure de celle-ci et con- ; stitue môme la condition la plus simple et la plus générale de son existence, la première de toutes ses différenciations consécutives.

Le phénomène observé par Bancroft en Amérique, se retrouve également dans l'Inde chez les peuplades qui, ayant des relations pacifiques avec leurs voisins, ont des frontières qui ne sont pas essentiellement militaires. Les x)euplades douces et aimables des Bodos et des Dhimals ont une haute moralité et une grande indépendance de caractère; elles résistent aux injonctions déraisonnables avec une indomptable obstination. De même qu'ils ne se livrent à aucun acte de violence à l'égard de leurs voisins, de même ils s'abs-

tiennent des actes similaires vis-à-vis des membres de leurs groupes respectifs. Les i^acificxues Leptchas subissent de grandes privations plutôt que de se soumettre à l'oppression et à rinjustice; ils se querellent rarement; dans tous les cas, les disputes sont réglées par les chefs élus du peuple ; ils se font des réparations et concessions réciproques, oublient les injures. Le Santal, à l'esprit simple, i)ossède un vif sentiment de la justice, et si Ton tente de le contraindre, il préfère quitter le pays. Ces populations sont en même temps honnêtes. Chez les Santals, les crimes et les magistrats chargés de les punir sont inconnus. Chez les IIos qui appartiennent au même groupe, il suffit que riionnêteté ou la véracité d'un homme soient soupçonnées, pour qu'il se tue. Santals, Leptchas, Alfarous, Jakuns sont hospitaliers, serviables, bienfaisants; Bodos, Dhimals, Kotchs, Santals, Leptchas s(mt monogames, chastes, fidèles: généralement filles et gar(;ons sont égaux. Chez les Bodos et les Dhimals, essentiellement pacifiques, les fonctions sacerdotales, contrairement au brahmanisme, ne sont pas héréditaires, mais appartiennent à tous les anciens. Chez les Santals cependant, deux des tribus sont plus spécialement consacrées à la religion et fournissent la grande majorité des prêtres. Chez eux, la fiancée abandonne son clan et ses dieux pour ceux de son mari ; en général, on passe et on circule facilement diin clan à un autre clan, d'une tribu à une autre tribu; en un mot, bien qu'il y ait des limites et des frontières territoriales pour les clans et les tribus, ces limites ne revêtent jamais la structure des frontières militaires des sociétés guerrières et inégalitaires. Comme on le voit, et tous l(»s voyageurs s'accordent dans leurs descriptions, l'enveloppe externe de ces sociétés est en corrélation avec leur organisation pacifique interne dont les éléments moraux ont surtout frai)pé les observateurs, bien que cette haute moralité repose avant tout sur des conditions économiques très favorables à l'intérieur et sur un ensemble de conditions extérieures également Javorables.

Elisée Reclus signale que, bien qu'agriculteurs, les Santals sont assez nomades et aiment à changer de campement; au nombre d'envinm deux millions, ils habitent le Béliar et le Bengale d(mt ils jieuplent surtout les vallées; la mobilité de leur habitat s'explique du reste par le fait que dès que le sol

cultivé par eux est appauvri, ils vont dans la jungle chercher d'autres terres à défricher. En certains districts où ils n'étaient que 3,ooo en 1790, ils étaient plus de 200,000 cinquante ans après, et malgré eux, tout le sol étant utilisé, ils sont devenus sédentaires. Ils sont aussi venus en contact avec des sociétés militaires. Les Mongols et les Anglais ont asservi ces belles et honnêtes populations à la glèb(^ et maintenant encore on les voit se déplacer et émigrer mais pour vendre leur force de travail aux capitalistes et propriétaires. Cependant les mariages continuent encore à s'y faire entre individus de clans différents; l'expulsion de la tribu ou la privation des droits communs aux membres de la tribu, sont les deux moyens principaux de répression. Il en est de môme, dit l'illustre géograi)he, chez toutes les populations aborigènes du Bengale; Leptchas, Kotchs, Kohls, etc(i). Ainsi tant que ces populations ont trouvé en elles-mêmes et dans leurs milieux extérieurs des conditions favorables à leur développement pacifique, leurs frontières extérieures ont été très faibles de même que les séparations intérieures; mais une fois le territoire disponible pour leur développement étant venu à manquer et le contact s'étant établi entre elles et des populations déjà militairement assujetties et aussi économiquement, l'équilibre égalitaire et pacifique a fait place à un équilibre inégalitaire maintenu par la contrainte et qui tend non seulement à leur assujettissement économique mais à la perte de leurs belles qualités morales.

En réalité ce n'est ni l'état chasseur, ni l'état pastoral, ni l'état agricole qui en eux-mêmes sont des états naturellement pacifiques ou guerriers; seules les conditions externes et internes de leur développement leur impriment l'un ou l'autre caractère. Il faut donc rejeter absolument l'ancienne hyi)0thèse qui explique le militarisme de Si)arte et de Rome i^ar leur économie agricole, hypothèse dont la légende du soldatlaboureur est une survivance. La guerre et la paix sont inhérentes aux divers genres d'existence économique, et les sociétés industrielles et commer(;antes ne sont pas de leur nature essentiellement pacifiques contrairement à l'hypothèse

(I) Elisée Reclus, Xouvelle Géographie unioerselle, t. VI IT, pp. 827 et 8.

de Saint-Simon, d'A. Comte et d'il. Spencer, hypothèse malheureusement démentie par les faits. En effet, chez les jjeuples commerçants et industriels aussi bien que chez les peuples agricoles, Téquilibre et la paix dépendent aussi de Torganisation intérieure et de ses rapports avec Textérieur.

D'après Von Martins cité par E. de Laveleye {De la propriété et de ses formes primitives, pp. 3oo et suiv.), dans toute l'Amérique du Sud, il n'existe aucune race absolument nomade comme celles des steppes de l'Asie, à rexception des Murras qui errent de lieu en lieu sans occuper le sol d'une façon permanente. Toutes les autres peuplades se livrent à la culture. Les frontières des Murras, à la différence de celles des autres tribus, sont mobiles, mais ce serait une erreur de supi)oser qu'il n'en existe pas; j'ajoute que c'en serait une autre de supposer que toute frontière n'est pas mobile ; elles sont toujours variables; la différence n'est que dans l'amplitude, la fréquence et l'intensité des variaticms. Il n'en reste pas moins établi, qu'une frontière peut exister tout en étant flottante, mais elle n'en existe pas moins. Dans l'exemple ci-<lessus, différent en partie des autres, c'est le déplacement continuel de la population et du territoire occupé qui est caractéristique ; dès lors, la mobilité de la frontière ne fait que manifester un mode d'adaptation et d'équilibration sociales tout à fait rudimentaires. Quand une tribu des Murras s'établit temporairement dans une région, le territoire dont elle prend possession est considéré par tous comme la propriété de la communauté. Nous pouvons déjà observer ici d'une façon très claire, dans des sociétés simi)les, que les frontières dites politiques sont dans leurs origines des frontières avant tout économiques, une limite de propriété, mais cette propriété est, dans le cas dont s'agit, communautaire et si la société, à raison des conditions sociales où elle se trouve placée, est guerrière, la frontière économique et puis aussi les autres frontières plus spéciales tendront à revêtir une structure militaire à la fois aggressive, coërcitive et prohibitive.

Peut-on dire que lorscpic à cette forme communautaire de propriété de la horde, du clan ou de la tribu viennent à se substituer la propriété privée du sol, ou des formes mixtes, il n'y a plus d'intérêts économiques et autres communs au

groui^e? Evidemment non. La frontière continue, dans ces nouvelles conditions à représenter l'organe d'enveloppe et de protection, d attaque et de communication des intérêts économiques et des autres intérêts plus spéciaux communs au groupe. En un mot, avec un contenu toujours variable et sous des formes également variables, la fonction des frontières reste constante et se trouve représentée par des organes constants mais mori^liologiquement diversifiés. La plus petite société spéciale au sein de chaque société générale a de même ses limites en rapport avec son organisation, de même que les sociétés particulières ont leurs limites dans la grande société universelle dont les forces et les formes sont également délimitées.

De tous ces faits et institutions relatifs à leur vie pratique, résultent chez les diverses populations qui n'ont jms encore ce que nous appelons des théories sociales et politiques, des croyances plus ou moins coordonnées qui sont cependant les embryons des théories que nous rencontrons à des stades plus avancés de développement. Ainsi, les Murras ne comprennent pas, suivant Von Martins, qu'une terre puisse appartenir en propre à un individu ; il s'ensuivra que cette conception de l'ordre économique, au point de vue territorial, reflète exactement un équilibre qui ne repose pas à l'intérieur sur l'existence de limites territoriales indi\âduelles, ni même familiales. Il n'y aura qu'une frontière générale et commune, de même qu'il n'y a qu'une propriété générale et commune. Et cela même établit aussitôt un certain genre de relation internationale. Jamais les Murras ne permettent à aucun membre des tribus voisines de s'établir sur leur territoire, à moins d'y être contraints par la force. D'un autre coté, comme ils ne s'attachent pas étroitement aux terres qu'ils occupent et comme leur genre de propriété n'implique pas nécessairement la fixité de la tenure du sol ni sa transmission héréditaire si)écifique, leurs idées et leurs mœurs se conforment à ce régime économique : ils quittent leurs demeures, parfois même sans motifs appréciables pour s'établir dans d'autres localités. La défense du territoire occupé n'a pas i)our eux une importance capitale et, dans les conditions où ils se trouvent, la mobilité ordinaire du groupe renforcée par l'ha-

bitude, est un caractère avantageux à la conservation aussi bien du groupe (xue des individus.

En général, les populations chasseresses sont les types les plus accentués des formes communautaires de propriété en tant que celle-ci est réservée à la tribu. Chez elles, Tidée de propriété possédée par la tribu provient en général de la nécessité de délimiter la partie de la forêt qui lui est indispensable comme territoire réservé de chasse. Si quelques arpents bien cultivés, peuvent suffire, dans un territoire même peu étendu, à l'entretien d'une population nombreuse, il n'en est pas de même pour les peuples dont le gibier forme, à i)eu prés, le seul régime alimentaire. Parfois le territoire j réservé à cet effet s'étend au delà des espaces effectivement I occupés par la tribu; ce territoire réservé est nécessaire au développement normal du groupe, mais c'est aussi celui qui est exposé aux incursions.

Très souvent le territoire de chasse de la tribu est naturellement délimité par des rivières, des montagnes, etc. Cependant rivières et montagnes ne sont pas des limites infranchissables; ce sont avant tout des signes matériels des frontières du groupe ; l'erreur des théoriciens a été de les considérer comme des frontières naturelles, des indications présentées par la nature pour la fixation d'après un certain plan, des régions dans les limites desquelles cha<iuc groupe est destiné à vivre et à se développer. Cette théorie ne fut jamais qu'une théorie superficielle et méta[)hysique au moyen de lacpielle les juristes et les théoriciens purement politiques essayèrent de donner une base mat^»rielle à leur conception d'un ordre . naturel et immuable des sociétés. Xi les rivières, ni les fleuves, ni les montagnes, ni les mers, ni les océans ne sont des frontières tracées une fois pour toutes et d'une façon définitive par la nature. Toujours et partout elles ont été traversées et dépassées suivant les nécessiti»s de l'équilibre intérieur et extérieur des sociétés; leur caractère défensif est tout à fait secondaire ; leur caractère indicatif est au contraire essentiel. Le territoire du groupe ne s'étend pas au delà du cours d'eau ou sui* l'autre versant de la montagne tant que le territoire ainsi délimité suffit au besoin sociaux; quand ceux-ci exigent une extension, l'extension se produit ou du moins le conflit qui suivant des modes divers, mili-

taires ou j)acil'iques, fournit les bases d'un équilibre nouveau.

Ce qui est constant, c'est la limite et, autant que possible, mais accessoirement, une indication plus ou moins visible et précise de cette limite; il y a toujours frontière, même en Tabsencc de montagne et de cours d'eau. Des rochers, des cascades, de grands arbres, facilement reconnaissables, servent de limites. Des arbres aux poteaux indicateurs revêtus des couleurs nationales, l'évolution est visible. Une seule chose reste vraie, c'est que les signes indicateurs les plus apparents de la nature font successivement place, comme indicateurs des limites, à des signes i)urement symboliques et même purement idéaux, mais susceptibles, par exemple, d'être graphiquement transportés sur une carte, par exemple là où, comme en Afrique, les limites de certaines parties des territoires anglais, français, belge, allemand sont indiqués par renonciation d'un simple degré de longitude, de même aux États-Unis.

Rivières, fleuves, montagnes, dans l'établissement des frontières, en dehors de cette valeur indicatrice qu'ils ont en commun avec d'autres signes, ne jouent qu'un rôle stratégique et militaire au point de vue de l'attaque et de la défense. Celles-ci ne sont cependant qu'une forme historique, secondaire et accessoire de la constitution des frontières, elles n'interviennent dans leur fixation que pour perturber par des moyens artificiels et par la contrainte, les délimitations véritablement naturelles des groupes sociaux, délimitations qui sont avant tout sociales et positives. Les frontières militaires établies pour favoriser non seulement la défense, mais l'offense, sont loin de représenter, comme nous le verrons, les limites réciproques des actions et des réactions intersociales.

Si ni fleuves, ni mers, ni océans, ni montagnes, ni même à un certain point, les déserts ne peuvent s'opposer aux variations continues des équilibrations intersociales, on comprend le sens de l'évolution des signes indicateurs des frontières ; cette évolution se fait en i^artant des formes les plus apparentes physiquement, pour aboutir à des signes symboliques de plus en plus idéaux. Cette évolution même est favorisée par le fait qu'entre beaucoup de groupes, il n'existe pas de phénomènes physiques ou géographiques aussi considérables

que ceux qui ont servi de base à la théorie des frontières naturelles. C'est ainsi que six arbres de dimensions colossales existent encore au Mexique; ce sont des espèces de magnolias, d'au moins six cents ans d'âge, et qui servaient autrefois de frontière aux États de l'ancien roi des Zapotbèques; on peut encore les admirer à Etla, Teosacualco, Zaniza, Sant Yagnito et Totomacbapa. Ces limites avaient été fixées par les traditions, c'est-à-dire i^ar des habitudes coutnmières et même par des traités formels. Quand il s'agissait d'établir des bornes de ce genre, on appelait les pajés qui exécutaient des cérémonies magiques en battant un tambour nommé maraca, tambour particulier à toutes les peuplades sauvages de l'Amérique, et en fumant de longs cigares, sans doute j)our chasser, par le bruit et la fumée du tabac, les esprits hostiles et malfaisants. Parfois, on pendait à ces arbres des paniers, des chiffons ou des morceaux d'écorce, pour rendre visibles les délimitations des frontières dont la violation est une fréquente cause de guerre. Ce chiffon est l'ancêtre du drapeau autour duquel se groupent encore nos forces nationales et dont les couleurs sont représentées sur les poteaux séparatifs des nations modernes. Chez les Murras apparaît même une certaine entente, au point de vue de la possession des territoires, entre les diverses tribus. Lorsque l'une d'elles quitte le pays, elle cède son territoire de chasse à ses voisins. Dans cette organisation des Murras, il y a déjà une certaine com])lexité; il y existe même certaines propriétî's privées, délimitées mais inaliénables, par exemple les huttes ; encore celles-ci sont-elles possédées par une ou plusieurs familles qui habitent ensemble, plutôt que par un individu particulier (i).

Tous les faits observés s'accordent ainsi partout et toujours pour montrer que les frontières extérieures de chaque groupe sont en coi^rélation avec sa structure et sa composition intérieures, ainsi qu'avec la structure et la composition des groupes ambiants. Cotte similarité frappante des faits, des institutions, des croyances chez les populations les plus diverses s'explique naturellement, sans qu'il soit nécessaire

di Vos Martixs, Beiirage ziir Ethnographie, und Spachkunde Amerikaa, I, sur Ethnographie, Leipzig, 18G-.

do faire intervenir Timitation, par riioniogénéité des conditions existantes et par les lois d'adaptation à ces conditions. L'imitation n'est qu'un phénomène dérivé et accessoire, de même que l'invention ; l'une et l'autre n'apparaissent que comme adjuvants des conditions naturelles, qui seules rendent l'imitation et l'invention avantageuses pour le groupe. Les mêmes inventions surgissent spontanément dans les mêmes conditions. Or, les conditions fondamentales de la vie sociale ne variant partout que dans certaines limites, comme je crois " l'avoir démontré, les mêmes pratiques, les mêmes institutions, les mêmes croyances se rencontrent dans les stades analogues de civilisation, même chez les populations qui . n'ont jamais été en contact les unes avec les autres et I <|ui ignorent réciproquement leur existence.

Chez des populations chasseresses, mais plus militaires que celles dont nous venons de parler, les frontières d'après W.vrrz (Anthropologie, III, 221), de même que la forme de structure interm» sont bien plus rigoureusement établies. Ainsi, les frontières des tribus de Peaux- Rouges à l'est des montagnes Koeheuses, ne pouvaient être franchies par les étrangers sans autorisati(m et étaient délimitées avec le plus grand soin. Le sol était nominalement la propriété du chef de la communauté, il était inaliénable comme appartenant n(m seulement aux contemporains, mais aux générations futures. La société étant militaire a un chef entre les mains duquel passe la propriété, mais celle-ci reste communautaire avec une tendance à l'individualisation entre les mains du chef ou des <*hefs. Cependant, la confusion persiste entre les limites de TEtut et celle de la propriété foncière ; celle-ci reste communautaire au moins à titre de possession, mais le ou les chefsen sont les titulaires. Les limites extérieures et en même J»./'*'*

temps intérieures du groupe deviennent d'autant plus rigides; .S - '^ . ,* ^ ' (jue la structure interne, en rapport avec la structure externe, js- ^ "^ n'est plus égalitaire mais autoritaire et sur cette structure, si | elle c(mtinue à se développer dans le même sens, vont, dèsi lors, aussi se modeler tous les organes sociaux spéciaux, économiques, familiaux, moraux, juridiques et autres au fur et à mesure du développement social ; toute différenciation nouvelle (lui se produira entre les groupes à l'intérieur sera une différenciation dans le sens de l'inégalité et de l'autorité des

groupes et des individus les uns à Tégard des autres.

Partout également ees formes de la vie soeiale ont leur répercussion dans les eroyanees religieuses. Ainsi les formes réelles des fnmtières aussi bien que celles de délimitations des groupes particuliers à l'intérieur ont leur reflet dans les croyances relatives à la vie future. Les Chibkas de l'Amérique, d'après Schoolcraft, croyaient que, dans la vie à venir, chaque nation avait son territoire propre où elle pouvait cultiver le sol. On trouve la même croyance chez les populations chasseresses, et, chez les unes aussi bien que chez les autres, l'organisation de la société des morts, tant au point de vue de l'organisation intérieure que de la limitation des territoires communs ou privés, est toujours adéquate à l'organisation qui existe chez les vivants. Il y a cependant cette restrieti(m. que parfois la vie post mortem représente des formes primitives considérées comme plus heureuses que celles en vigueur. Ainsi se construit un idéal social dans les sociétés à structure inégalitaire, idéal d'abord emprunté au passé mais qui, avec le progrès des sciences, se rattache de i)lus en plus aux ccmditions présentes et à la prévision des formes plus avantageuses à venir. Alors, de l'au-delà l'idéal redescend sur terre i)Our éclairer la marche progressive de l'humanité.

Ainsi s'explique en partie que là où les formes communautaires, égîilitaires et pacifiques avaient disparu, elles persistèrent ou rci)arurent comme idéal. J'ai déjà exposé ailleurs que généralement les théories communistes et sociales furent loin d'être des utoi)ies absohu^s ; elles se rattachaient le plus souvent, inccmscicmment ou non, à d(»s états réels préexistants et même contemporains. C'est ainsi qu'à mon sens, la Cite du Soleil de Campanella se rattachait étroitement aux descriptions de l'empire d(»s Incas ou du Soleil dont la conquête venait d'être faite i)ar les Kspagnols.

Ce (pii (»st intéressant et important à noter dans les sociétés rudimentaircs, c'est l'identification réelle de la propriété av(»c le t(»rritoire de l'Ktat (*t des bornes d(» la première avec les bornes du second. Cett** i<lentification a eu, jusque dans d(*s ])ériodes très avancées, au moyen-âge et même dans les temps mod(»rnes, des conseil uences durables, même quand la propriété individuelle du sol était déjà solidement établie en fait. Ainsi, en cas de conquête, le conipiérant s'emi)arait non

seuloineiit de la direction de l'Etat conquis et des domaines de TEtat, mais aussi des domaines privés. Les invasions des barbares dans l'Empire Romain, la conquête de T Angleterre par les Normands lurent accompagnées d'exp!V)priations violentes de domaines privés. La jiropriété ])rivée tarda longtemps à être respectée, aussi bien «lans les guerres maritimes ([ue continental(»s. La différenciation entre l'Etat et la propriété fut très lente à s'accomplir au point de vue économique aussi bien que moral, juridiiiue et politicpie, et quand elle commença à s'affirmer dans nos sociétés militaires et inégalitaires, (*e fut par un divorce non moins excessif entre la propriété i)rivée et la j)ropriété publique, entre l'individu et l'Etat et même entre la société et l'Etat. Peut-être l'avenir nous réserve-t-il, à cet égard comme à bien d'autres, des retours au moins apparents vers des formes communautaires et égalitaires où la société réduira l'Ktat en tant que gouvernement à sa fonction spéciale et subalterne. Néanmoins la différenciation entre l'Etat, l'individu (»t la société doit être considérée comme un développement organique, mais déformé en partie par les conditions défavorables où il s'est réalisé. Tout l'effort de nos contemporains ccmsiste précisément à améliorer ces conditions; c'est là laqucsticm sociale, la raison d'être de la sociologie.

L'évolution des sociétés communautain^s primitives dans une direction militaire et autoritaire, par conséquent inégalitaire, explique suffisamment le fait que l'identification ori- j ginaire de la communauté avec le territoire au point de vue . de la propriété s'est transformée en une identifi(*ation de la souveraineté et du droit de souverain(»té également avec la propriété et avec le droit de [)ropriété. Ce fut le princii)e du droit germanique appli([ué au moyen-Age. Cette identification fut catégoriquement formulée notauiment par Hobbes en ces termes : a de la même manière que l'on su(*cède à un royaume, on succède au droit de la succession ». (De Cive. Chap. IX, in fine,) llobbcs, en disant cela, ne fit <ju(» formuler en théorie le régime pratiipii» en vigueur, commun à la ])ropriété et à la souveraineté, et dont les nombreuses guerres de succession tant en Europe qu'en Asie furent la manifestation. Dans la conception de l'absolutisme <lont il fut le théoricien, (»n fait et en droit la poi)ulati()n et le

/ territoire appartenaient au souverain, ahu's qu(^ dans les / formes primitives, territoire et population se eon fondaient dans une eonibinaison unique. Oette évolution de la souveraineté et de la propriété, toujours eu eorrélation avee h»s déterminations intérieures et extérieures des groupes soeiaux, ne se produisit pas seulement en Europe mais également eu Asie, en Amérique, ete., partout où de grandes soeiétés militaires et inégalitaires arrivèrent, à i*aison des circonstanees, à se substituer aux formes eommunautaires antérieures en partie paeifiques et égalitaires. Le développement ne pouvant pas se réaliser par l'entente paeifique se réalisa i)ar l'autorité et la eontrainte, par la coopération forcée qui fut une forme spéciale d'entente, de cohésion i)ar compression.

Nous voyons le développement s'effectuer dans cette direction dans certaines sociétés ([ui sont de véritables stades de transition entre les tribus et les grands royaumes ou empires historiques. Ainsi, le Yueatan fut un type intermédiaire entre les tribus sauvages d'Améri(|ue et l'empire du Pérou. Nous ])ouvons ainsi, aussi bien en Amérique qu'en Euroi)e, suivre l'évolution dans son enchaînement complet et similaire depuis les formes primitives jusqu'aux petites monarchies barbares et aux grands empires soit féodaux, soit unifiés. La théorie des frontières y suit pas à pas celle de la propriété ; elles y sont inscrites dans les faits et les institutions, bien moins capables de nous induire en erreur que les thécu'ies proi)rement dites, celles-ci étant à la fois i)lus complexes et plus spéciales et revêtant en outre un caractère plus ou moins personnel en rapport avec la psychologie de leurs auteurs. Cependant, même les théories les î)1us subjectiv(»s revêtent toujours un caractère social en rapport avec le milieu (|ui leur donne naissance et cela est vrai même quand elles s'opposent à ce milieu pour le critiquer et le réformer ; dans tous les cas elles en sont inséparables.

Toutes les structures relatives aux frontières que nous venons d'observer en dehors de l'Europe, ainsi que les coutumes et les croyances correspondantes, in-ésentent des similarités remarquables avec les institutions et les idées euro- ])écnnes, comme nous allons le voir, après avoir décrit et intcri)rété les faits relatifs aux grandes civilisations extra-

européennes qui n'ont ims formulé leurs conceptions en corps • écrit de doctrines.

Dans Evolution des croyances et des doctrines politiques, j*ai décrit l'organisation du Pérou et du Mexique anciens qui doivent être considérés comme les Ktats les plus développés de l'Amérique en tant que types intei*médiaires de l'évolution spontanée des sociétés et déjà en parties analogues aux grands empires d'Egyi)te et de Perse. L'ancien Pérou, par la confédération et par la conquête avait atteint un degré de dévelopj>ement considérable. Les empires du Pérou et du Mexique étaient directement issus des tribus de Peaux- Rouges. Le Pérou, avant la conquête espagnole, avait abouti à la constitution d'un Etat à la fois communautaire et monarchique fortement hiérarchisé et centralisé. Les anciennes divisions territoriales, toujours flottantes, des tribus avaient fait place à des limites administratives fixes et symétriques, à peu près comme les divisions territoriales a<îtuelles des Etats-Unis. La capitale Cuzco était elle-même partagée en quatre circonscriptions orientées d'aj^rès les points cardinaux, et habitées exclusivement par les gens issus des divisions correspondantes de l'Empire et distingués par leurs costumes d'origine. Le caractère nouveau de ces limites et distinctions était la substitution plus ou moins complète de divisions administratives aux anciennes divisions territoriales entre les hordes et les tribus primitives. Avant la formation de ce grand empire, les limites intersociales entre les diverses tribus étaient surtout déterminées par les rapports génétiques des membres de chaque groupe et par le milieu naturel où celui-ci était placé. La mer en tant que limite-naturelle temporaire facilite, en attendant ([u'elle devienne un instrument de circulation et de communication, la conservation de la structure intérieure des sociétés peu développées en protégeant leur existence contre le dehors. C'est ainsi que dcis sociétés, même relativement considérables, ont pu naturellement se fixer et se consolider dans les îles de Polynésie, à Taïti, Ilawaï, Tonga, Samoa. Dans l'ancien Pérou, avant la domination des Incas, déjà des sociétés demicivilisées s'étaient de même fondées sur la côte, dans des régions séparées les unes des autres x>ar des déserts torrides, à peu près infranchissables. Il en avait été de même à l'inté-

rieur des terres, dans les régions séparées par des montagnes élevées ou par des punas froides et impratieables. Ces limites naturelles (naturelles pour le moment) étaient à la fois un obstacle à l'absorption du groupe social et un facteur favorable à la conservati(m des formes communautaires et égalitaires mises ainsi à Tabri des attaques extérieures et par c<mséquent momentanément débarrassées de la nécessité d'adopter une structure militaire et autoritaire, nécessité cpii primitivement s'impose aux groupes dont les territoires sont de facùle accès. Mais, en réalité, il n'y a pas de frontières natun»lles, il n'y a que des frtmtières sociales, c'est-à-dire en rapport avec l(»s conditions internes et externes de chaque groupe. De même que le développement intérieur des poi)ulations du Pérou antérieurement ù la conquête les eut naturellement amené(»s à dépasser leurs frontières naturelles, de même celles-ci furent franchies i)ar les tribus conciuérantes des Incas cpii s'étaient précisément trouvées dans le cas de sortir de leurs projires frontières. Les Incas soumirent tcmtes les tribus primitiveinent indépendantes et imprimèrent à la nouvelle organisation globale de ces tribus une structure ipii, tout en maintenant l'ancien type communautaire, le développa, et lui imprinm le caractère inégalitaire résultant de la conciuète. Kt ce caractère inégalitaire ne fut pas seulement politique, il eut une forte base éccmomique; ce ne fut plus le groui)e autonome <|ui régla sa vie économique sur son propre territoire; les droits de la communauté passèrent entre les mains de l'Inca. Toutes les anciennes divisions, dites naturelles, entre tribus furent reniplacées par des divisions en rapl)ort av<*c la nouvelle structure sociale (pii, par la conquête, tendait à opérer la fusion des ancienn(»s tribus génétiques eu les subordonnant à un groupem(»nt plus étendu. Les anciennes frontières déterminées par des montagnes, des déserts, des coui's d'eau firent place à dc^s délimitations nouvelles. Les po]>ulations «l'origine différente» purent habiter la même ville, la mèine région: le costume seul les distingua ainsi que, dans les villes, l'obligation d'habiter des quartiers différents. De même que la <*ai)itale, l'Kmpire était divisé en quatre circonscriptions av(*<' (piatre vice-rois: les circ(mscripti<ms l'étaient en am)ndissement, ceux-ci en dizaines, cinquantaines, centaines, ct<*.: jusqu'à dix mille habitants, avec des dizainiers.

des (nnquanteniers, des centeniers, etc., eomiiie administratoiirs, surveillants et défenseurs responsables.

Au Pérou, la centralisation étant plus forte que dans Taneien Mexique dont le régime était féodal, il y avait un chef l)ar dix hommes, tandis que au Mexique il n\v avait qu'un chef pour chaque groupe de vingt familles; les anciens rapports génétiques s'étaient donc en partie conservés dans le grand empire féodal de l'Amérique du Nord.

Les frontières dites géographiques ou naturelles sont donc en réalité des frontières sociales toujours variables suivant les conditions de l'équilibre interne ou externe de chaque société. Elles ne sont pas la cause que le groupe les adopte comme limites, mais l'effet de la structure du groupe en rapport avec les milieux sociaux ambiants. C'est ce qui fait qu'à un certain stade d'évolution aussi bien en Asie, en Europe qu'en Amérique et ailleurs, nous voyons apparaître des divisions analogues à celles dont l'existence fut observée dans le Pérou. L'imitation n'y fut certainement pour rien; une loi générale suffit pour l'expliquer, cette loi est que les mêmes phénomènes sociaux tendent à se produire partout où les conditions sociales sont analogues et dans la mesure où elles le S(mt. • Au Pérou, la communauté primitive de chaque tribu, fusionnée ave»? toutes les autres communautés, avait ab(mti à un vaste État communautaire, mais autoritairement différencié. L'Inca avait absorbé tous les chefs de tribus, ainsi que l'Empire avait absorbé dans ses limites toutes les limites antérieures et i)articulières. L'Inca incarnait l'Ktat, et c'était lui aussi qui était devenu le propriétaire et le régisseur du sol et du peuple, ainsi que le répartiteur et le distributeur des matériaux et des résultats de la producti(m. C'était, en sa forme absolutiste, une structure d'ensemble très harmonique dans toutes ses ])arties, une forme statique fortement équilibrée. Le sol lui-même était divisé en trois parties, dont une pourl'Inca et sa famille, une pour le Soleil, c'est-à-dire pour les prêtres, une pour le peuple. En somme, comme résultat, et par des procédés en partie différents, n'était-ce pas une répartition analogue à celle qui, de fait, existait en France avant 1789, alors ([ue le roi et sa noblesse possédaient un tiers, le clergé un tieis, le peuple également un tiers environ du territoire ; mais en France, à la veille de la Révolution,

cette division était moins stable, moins symétrique et déjà moins le résultat d'une répartition autoritaire ; le régime communautaire primitif y avait évolué dans des conditions différentes, plus complexes qu'au Pérou. Au Pérou cette répartition du sol était absolue comme la monarchie même ; cellenn avait la pleine souveraineté économique, religieuse et politique. Annuellement, il était procédé par voie d'autorité à un allottisscment égal. Le peuple assujetti étant seul travailleur, était obligé de cultiver outre son lot ceux de la famille royale et du clergé ; il était attaché au sol comme le serf, mais non au même lot ; il passait d'un lot à l'autre administrativcment, car toutes les limites économiques, aussi bien que les frontières et divisions politiques étaient également administratives ; l'individu n'appartenait plus à son groupe génétique, et n'était plus lié au territoire de ce grouj)c ; il était devenu un élément de la grande communauté, et celle-ci était aux mains d'un chef. La profession seule était obligatoirement liérédi taire, comme elle le fut longtemps aussi, du moins en fait, en Europe ; il était défendu du changer de séjour et de condition sans autorisation. Toute l'organisaticm interne était en un mot strictement délimitée ])ar voie d'autorité, comme l'étaient les limites adininistratives et les limites extérieures de l'Empire. Celui-ci n'avait à tenir aucun compte de limites géographiques ou naturelles, si ce n'est dans la mesure de ses propres forc(»s et des résistances extérieur(»s ; il n'y a en effet pas d'autres frontières que les frontièn»s sociales, qu'il s'agisse d'un empire militaire et absolutiste ou d'une démocratie pacifique et socialiste.

Dans ces conditions, les forces dites morales mais, en réalité, en même temps matérielles, concouraient avec toutes les autres à l'extension progressive des frontières de TEnipire des In cas. Comme encore aujourd'hui en Turquie, en Russie, en Perse», etc., l'hwa était aussi le chef suprême de la religion : la mission externe de l'empire représenté par l'autorité se fortifiait d'une mission de propagande religieuse, l^ar la guern» et même sans guerre et avant l'occupation militaire, les tribus sauvages ambiant<'s étaient converties successivement au culte solaire; la religion même devançait les armées, comme les missionnaires anglais ]nvi)arent la colonisation militaire. Finalement, les t(»rritoires conquis étaient incor-

pores et leurs populations aunexées soumises au régime commun. La frontière avançait toujours ainsi pai» l'assimilation des territoires et des peuples, i)ar delà les rivières et les fleuves, par delà les montagnes, par delà les déserts euxmêmes. Une société, en effet, ne peut être limitée que par les eonditions de sa propre organisation ou par une autre société, ou, pour être plus exact, par sa propre organisation en rapport avec celle des sociétés extérieures.

L'ancien Pérou représente le summum de développement atteint par des types communautaires primitifs, sous une forme despotique, militaire et religieuse. Ce type dut naturellement grandir, tant qu'il ne rencontra pas à Textérieur une force égale ou supérieure à ses propres forces ; il devait se briser nécessairement au contact* de formes sociales plus puissantes et mieux outillées militairement et industriellement ; il se serait même, sans doute, disloqué spontanément, comme tous les grands Empires despotiques où l'autocratie, X^ar l'extension même de sa domination, devient à un certain moment un organe insuffisant de coordination entre les diverses parties du corps social. Le type communautaire et despotique péruvien fut brisé violemment au XVF siècle, en venant en contact avec l'Espagne; mais déjà il s'était de luimême profondément altéré dans l'ancien Mexique où il avait dégénéré en une monarchie féodale. L'antique Egypte nous représente aussi à peu près les mêmes vicissitudes. La monarchie espagnole du XVP siècle avait, du reste, en dehors de certaines supériorités, un grand nombre d'affinités avec l'empire des Incas. Dans celui-ci, le culte du Soleil était en corrélation avec la conception d'un Empire dont les frontières devaient s'étendre partout où pénètrent les flèches brillantes de l'astre divin. De même ne disait-on pas de Charles-Quint et de Philippe II, que le soleil ne se couchait jamais sur leurs États? L'Espagne réalisa ce que le Pérou contenait en germe, un empire mondial. Louis XIV, à l'apogée de sa puissance, ne s'appelait-il pas le roi Soleil? Il y avait là plus qu'une flatterie, il y avait une conception impériale, une assimilation des limites de la souveraineté av(;c celles de la radiation solaire. Cette concepticm avait ses origines les j)lus profondes dans les croyan(*es des populations encore sauvages, mais où la forme communautaire coexistait avec une autorité mili-

taire. C'est ainsi que l(»s chefs des tribus de llurons portaient le nom de Soleil, ceux des Xatehès le titre de rois Soleils.

Partout et toujours les limites de la puissance scmt, au moins instinctivement, conçues comme la résultante de la composition et de Torganisation des forces internes en rapport avec la composition et l'organisation des forces externes. Toutefois, dans cette évaluation, chaque groupe, spécialement le groupe qui s'étend, a Tillusion que sa puissance est illimitée. Elle ne l'est en réalité, qu'abstraction faite de la résistance des autres forces, résistance constante mais variable, qui produit à chaque moment un état d'équilibre instable, toujours annonciateur de nouvelh^s mutations.

CIIAPITRE II.

Croyances, faits et ixsTrruTioxs relatifs aux frontières

SOCIALES DANS LES GRANDS EMPIRES DE L'aNTIQUITÉ , HISTO- RIQIE.

Les grandes civilisations historiques de l'antiquité ne nous sont pas seulement connues par leurs coutumes, leurs actions et leurs institutions, mais en général déjà par des écrits, des inscriptions et même par les Bibles ou encyclopédies, non seulement religieuses mais sociales, où sont exposées les premières concept icm s coordonnées du monde physique, organique et sui)erorganique.

Parmi ces civilisati(ms, l'Egypte ainsi cpie la Chine semblent les plus anciennes.

Les Egyptiens étaient des tribus conquérantes qui peu à pense fusionnèrent par la conquête même; d'abord indépendantes h»s unes d(»s autres, ces tribus formèrent suc(*essivement des principautés, puis de grands royaumes (Haute et Basse Egypte), finalement un seul empire sous les Pharaons. Cependant les formes et si)écialement les frontières politiijues ])riinitivcs restèrent toujours reconnaissablcs; elles le redevinrent encore davantage (piand l'unité impériale tendit à s(» désagréger: alors (»llcs réapi)arurcnt comme les

couches prcmicres cViine peinture quand les coucIkîs sui)erficielles sont effacées. Les nomes, divisions administratives sous TEmpire, étaient les anciennes principautés qui elles aussi étaient composées d'une ville lu'incipale avec son territoire formé de terres de culture, de pâturages, de marécages et d'étangs au même titre que rEmi)ire avec sa capitale et ses territoires variés. Pourquoi ces frontières ont-elles persisté et ont-elles pu réapparaître à la fin de l'Empire qui avait transformé les frontières des nomes en limites des circonscrii)ti(nis administratives et religieuses? Pourquoi ces anciennes divisions, bien que modifiées à diverses repris(»s, résistèrent-elles encore longtemps après jusqu'à la c(mquéte arabe? Evidemment i)arce qu'elles correspondaient non pas à des limites arbitraires mais à des divisicms sociales à la fois territoriales, génésicpics, économiques, religieuses, morales, juridi(|ues et politiciues qui avaient laissé une forte empreinte de leurs linéaments antérieurs, empreintes qui, dans une structure généralement issue de la conquête, avaient i)ersisté surtout dans leur aspect le plus rigide, le plus fixe, rasi)ect militaire. Les lignes frontières militaires et politiques proprement dites, (»n rapport avec l'exercice de la souveraineté survivent en général avec leur caractère primitif, alors (pie les limites des autres forces sociales beaucoup moins stables à raison de leur sj)écialité et de leur complexité, telles que l'art, la religion, la morale, le droit et même celles de la vie économique ont depuis longtemi)s dépassé les frontières stratégi<pies entre lescjuelles l'autorité i)ubli(iue est officiellement et nominaleuwnt circonscrite. Le phénomène inverse du reste j)eut se produire et l'autorité ])()liti(|uc englober dans ses limites un domaine et une poi)ulati(m dont certaines parties sont en réalité déjà soustraites à son influence et gravitent dans la si)hère <le centres extérieurs. Alors, tôt ou tard, un déplacement se fera inévitablement des fi-ontières politicjues dans le sens d(» l'éciuilibre effectif des forces intersociales.

Remarquons maintenant que cette grande civilisation égyptienne s'étend sur les deux bords du >sil; il en était de menu» pour celle qui s'était développée aux bords du Tigre et de l'Euplirate. Ces fleuves, dès ranticpiité la plus reculée, ne sont plus des barrières en supposant qu'ils l'aient jamais été; ils sont des voies de communication; de même, les petites

principautés, antérieures à la fondation de ces grands empires, n'étaient pas limitées par des rivières; eelles-ei aussi, en général, arrosent, comme les grands fleuves, des populations répandues sur les deux rives.

Seuls pendant un certain temps, la mer et les déserts, surtout ceux-ci, servent d'obstacles, de limites physiques. De 5,000 à 3,000 environ avant notre ère, sous les premiers Pharaons, l'Egypte se renferme dans des limites physiques, constituées au nord, à Test et à l'ouest i)ar la mer et le désert. Sous la IV* dynastie, les Pharaons s'installent le long de la nier Rouge et aussi sur le rivage opposé du bras du même golfe qui s'étend jusqu'à l'isthme de Suez. Les déserts scmt franchis en dernier lieu. Les oasis de l'ouest n(^ sont occupé(»s qu'après la fin de la W dynastie et ce n'est qu'ai)rès la XIIT' dynastie que l'Egypte dépasse la deuxième cataracte. Puis elle traverse l'isthme et, au temps d'Amenothès III, elle vient en contact avec l'Assyrie. Alors commencent les luttes entre les grands empires liistoriques : l'Egypte, l'Assyi-it», la Chaldée. Les trois puissances débordent les unes sur les aiitrcs; toutes parleurs grands fleuves se relient à la mer; l'Assyrie <*ommande les hauteurs, les sources; la Chaldée, la plaine et les embouchures du Tigre et do l'Euphrate; par celui-ci ei le golfe Pcrsique, tous ces peuples englobés dans le nu*»me mouvement se rattachent à la mer.

Entre l'Egypte et l'Assyrie, la côte orientale de la Méditerranée devient la zone litigieuse. Abriti'o par des montagnes, la Phénicie pourra longtemps se maintenir le long de cette côte et se développer on projetant ses comptoirs en Asie, dans les îles de la Méditerranée et sur les côtes grc<*ques.

Les récits relatifs au commerce de la Phénicie nous en montrent les formes primitives : « L'échange lui-même, dit (•. Tarde, à vrai dire, tel qu'il est donné parfois aux voyageurs de l'observer dans h^s rapports de tribus o!i de peu ])lades barbares, imi)liquc une sorte de crédit. L(»s marchands déposent Iciirs produits (comme le faisaient les Phéniciens sur les rivages d<» la Méditerranée) en un terrain neutre, \n\\s se retin»nt. Los ac<iuéreurs s'approchent et, si la marchandise leur plaît, l'emportent en laissant à la])lace ce qu'ils ont apporté. N'y a-t-il pas ici îU't<' de confiance mutuelle? »

Oui, et aussi de défiance mutuelle dont le résultat est la eréation d'une zone, d'un marché neutre aux frontières (i).

De même, des marehés intersoeiaux existent dans des forets. Ainsi, Biielier (p. 271) signale que : <c eliez les peu- ])lades nègres de TAfrique centrale, il existe* quantités de marchés de semaine qui souvent se tiennent au milieu d'une foret et sont placés sous la protection d'une paix spéciale. Il n*est ([u'une seule industrie, celle de forgeron, qui fasse chez elles Tobjet d'une profession. Pour le reste, toute espèce de division du travail fait défaut, abstraction faite, bien entendu, de la séparation des travaux d'après les sexes. » (2) Donc échange et marchés intersociaux existent avant la ccmstitution d'un marché interne.

La division intersociale du travail paraît ainsi antérieure à la division interne et à l'échange interne. Une société peut être en(*ore homogène en étant hétérogène par rai)port à une autre société. Cette hétérogénéité est déjà un développement, une différenciati(m organique (iLtmlc (V histoire Kvon, poL).

Toutes les fois cpie nous voyons des tribus ou principautés ou des royaumes indépendants absorbés par l'un ou l'autre empire, leurs frontières se transforment, elles deviennent la basii de divisions internes administratives, même au point de vue religieux; en outre, au fur et à mesure que les frontières générales deviennent plus distantes, les rouages intérieurs de l'administration se spécialisent et se compliquent. Entre les populaticms incorporées, les frontières intérieures des groupements primitifs s'abaissent même entre les diverses classes i)our ne laisser subsister qu'une forte organisation de militaires, d'administrateurs, de prêtres sous un chef suprême. A mesure que les bornes militaires et politi(iues sont déplacées en avant, une i)aix relative peut s'établir à l'intérieur; la grande paix romaine en fut un exemi)le tel que l'humanité n'en a i)as encore présenté depuis.

J'attire maintenant enc(n'e l'attention sur un phénomène important, c'est que les grandes agitations intersociales se produisent surtout dans les zones frontières qui sont non seulement les zones militaires, mais les zones d'échanges

■ i) Psycholoffie économique, I, 37J).

(2) Etude» d'histoire d'Economie politique.

matériels et itlêaiix entre les peuples. Daus la i)liase militaire (les civilisations, ces zones frontières tendront naturellement à revêtir aussi un caractère militaire. Or, nous avons vu que le désert est le plus puissant des obstacles; les océans, les mers intéri(»ures, les grands fleuves, les lacs, les rivières cessent les prenncrs de présenter ce caractère. Tout Etat militaire tendra donc à faire de sa zone frontière une zone militaire et le meilleur moyen i>our lui sera de transformer cette z(me en désert ou de la fortifier artificiellement en y concentrant aussi ses inûncipales forces militaires. De là le grand rôle joué dans la constitution des grandes puissances modernes par les marches^ comme nous le verrcms surtout dans la suite.

Les grandes civilisations historiques antérieures à la civilisation gréco-romaine nous ont laissé peu de renseignements cc»rtains à ce sujet, mais tout permet de supposer que les pratiques y furent analogues. Quand, vers le milieu de la Xir* dynastie, en 3ioo environ av. J.-C, Ousirtasen HT établit sa frontière aux rapides de Semneli, il les fortifia. 11 y eut là de véritables marches pour les parties de TEmpire les moins stables ccmime acquisitions dernières, telles que la marche de Nubie, la marche orientale. Ce sera TÉthiopie, la conquête la plus précaire et maintenue seulement par la force milita,ire, qui deviendra, à un certain moment, U' centre d'un nouvel empire égyptien et le noyau d'une reconstituti(m de Tunité Egyptienne, tout à fait comme de nos jours le Piémont et antérieurement le Brandebourg ont été les centres de formation <le l'unité italienne et de l'unité allemande également militaires. Les marcln^s sont les vraies frontières d'attacpie et de défense», là où se portent les efforts antagonistes d(»s groupes (pii tendent à dél)order les uns sur les autres; quand les marches elles-mêmes arrivent à se transformer en régions intermédiaires, séparant deux puissances hostiles, elles (Continuent leur œuvre de barri(»re tout en ac(iuérant une fonction déjà en partie pacifi(iue; ce sont alors c(» ([u'on a appelé les Etats-tampons, tels qu'il en existe actuellement en Asi(» entre l'Angleterre et la Russie et dans tout(» la zone euroi)éenne qui s'étend entre la France et l'Allemagne», de la m(»r du Nord à la Méditerranée. Toute la côte occidentale de la Méditerrant»e constituait une zone de C(»

genre, servant do eliainp elos aux empires du Nil, du Tigre et de TEuphrate et favorisant d'une fa^'on intei'inittente des relaticms paeifiques et eommereialcs.

Pas plus qu'en Egypte, les fleuves et les rivières ne servaient de frontières dans l'empire Clialdéen; ils en pareouraient le centre; à l'est, il y avait les montagnes, limites toujours franelnes; à l'ouest, les déserts d'Arabie, obstacle le plus puissant à l'extension. L'évolution fut analogue à celle de l'Egypte. Les premières eités ehaldéennes s'établissent sur le cours inférieur de l'Euplirate ou sur les voies navigables qui s'y rattachent ; de petits royaumes d'abord indépendants se forment, qui finissent par se i)artager en deux groupes, l'un au nord, l'autre au sud. Un troisième, intermédiaire, flotte de l'un à l'autre groupe. Au sud se développe le commerce et l'industrie; au nord, en contact avec l'ennemi, s'élève Habylone, la cité guerrière. La colonisation s'étant faite du sud au nord en remontant les fleuves, c'est le nord qui représente la région militaire, celle (jui, eu égard aux circonstances, finit par imposer sa domination.

L(» i)remi(»r traité connu dans l'histoire fut le traité avec le prince de Khiti qui dominait sur la région occidentale du cours sui)érieur de rEu])hrate par où se faisaient les invasions d'Egypte en Assyrie. On y stipulait une paix perpétuelle comme dans tous les traités futurs, l'égalité et une réciprocité parfaites entre l(»s deux peuples; c'était à la fois une alliance offensive et défensive et un traité de commerce. Ce double aspect à la fois militaire et pacifique indique le rôle (•(mstant des zones int(»rmédiaires, à la fois champs de l)ataille des ennemis qu'elles séparent, et pays de transit. Dans le traité on prévoyait même l'extradition des criminels et celle des transfuges notamment ouvriers. Ces derniers «levaient être extradés mais ne ])ouvaient être [)unis i)ar la puissance à laquelle ils appartenaient. Ce traité date de l'an XXI de Ramsès II.

Cet Etat de Khiti, établi dans les districts montagneux de la Comagène, s'était étendu de plus en plus au point de tenir tète à l'Egypte. C'était ce qu'on appela plus tard une barrière ; mais cette barrière ne pouvait subsister qu'à la condition d'être puissante et le rôle des zones intermédiaires n'est pas la <*onquète et la domination à la différence des nuirches;

celles-ci sont les vrais organes d'attaque. Aussi, moins d'un siècle après le traité, Tenipire de Khiti fut détruit par une invasion des « peuples de la mer » o'est-à-dire de la cote orientale de la Méditerranée.

Rien n'est moins immobile que l'Orient; les frontières y changent continuellement, (Tes Etats naissent, grandissent, déclinent, se déplacent, meurent continuellement. Dans aucun cas, nous ne voyons un de ces Etats, au cours de son développement, s'arrêter devant des limites purement physiques d'une fa^'on absolue; il en est ainsi même pour les océans et les déserts; quand le groupe ne parvient pas à les franchir, tôt ou tard un groupe étranger les traverse et établit la communication.

L'évolution de la Chine, d(mt on se complaît à tort à signaler l'originalité, est au contraire, dans ses traits fondamentaux, analogue à celle qui caractérise la formation de tous les grands empires. Nous retrouvons en Chine, les mêmes subdivisions que nous avons déjà observées et que nous aurons cn(*ore l'occasion de signaler ailleurs. Cinq à sept individus valides forment une famille; cinq familles constituent un grouj)e avec un ancien; cinq groupes forment une section avec un assistant de section; quatnî sections, soit cent familles, représentent une commune avec un chef de commune; de là le titre de peuple de cent familles, rappelant que la <*ommune ou communauté primitive est à la base et à l'origine de l'Empire. Familles et secticms se doivent aide et assistance réciproques ; cette obligation est plus rigoureuse dans la famille que dans la section, dans la section cpie dans la commune. Le Chinois comme le Romain est avant tout membre d'une famille; la Chine entière est un développement de la famille et de la propriété familiale. Ainsi, le Chinois, comme le Romain, fait construire son tombeau dans sa t<»rre.

Les empires i»xtraeuropéens comme la ("hine, l'Egypte, le Pérou et le Mexique an(»ien, Tlnde, la Pei'se, etc., ont suivi la même évoluticm que l(*s empires européens tels que la Turcjuie et la Russie et tous les autres Etats d'Europe; seulement tous n'ont pus évolué jusqu'à des stades également avan<vs; des conditions si)écialcs ont diversifié leurs évohitions particulières mais unicpiement au point de \iie des

(*ara(*tères secondaires et accessoires. Ainsi le mir chinois qui persista durant vingt générations durant la féodalité chinoise est l'analogue du mir russe, bien que la féodalité russe et chinoise et la constitution de la noblesse n\v aient pas été absolument identiques.

En Chine comme ailleurs, à aucun moment de son évolution, les rivières ni même les fleuves n*ont servi de frontières entre les groupes sociaux, communautés, tribus et principautés, royaumes féodaux; de même les montagnes ont toujours fini par être colonisées sur les deux versants par les populations d'un même groupe; parfois, comme ailleurs, l'isolement se produit entre elles dans la suite à cause du peu d'avantage à raison des difficultés des relations entre versants apposés; cependant cet isolement n'est jamais que relatif et momentané; quant aux Océans, ils cessent d'être des ()bstacles pour les grands empires et finalement aussi les déserts. Xi sa ceinture de déserts et de montagnes, ni les mers, ni sa grande muraille n'ont été des obstacles soit au développement, soit à l'envahissement de la Chine. Ils ont été les décors et les accessoires du drame social qui fut, est et sera toujours et partout le même et dont les paroles mêmes se ressemblent, autant que les péripéties. J'ai consacré une étude spéciale à l'évolution de la Chine et je pense inutile d'y revenir, si ce n'est pour signaler que c'est dans la civilisation chinoise ([ue nous rencontrons pour la première fois des croyances politicpies différenciées en corps de doctrines non théologiques. Le fait est d'autant plus remarquable, qu'il coïnr»ide vers la fin du IV** et le commencement du III** siècles avant notre ère avec la fin du régime féodal et la constituti(m du régime inq)érial comme conclusion au socialisme anarchiste et communiste dont la propagande avait carac*térisé le déclin du régime féodal. C'est alors que Meng-Tseu émet précisément une théorie des frontières bien supérieure en son positivisme à toutes celles émises par la plupart de nos juristes et métaphysiciens politiques et qui se rapproche en partie de la nôtre. Le grand phiU/sophe chinois proclame que l'Etat le mieux gouverné sera aussi le plus puissant; c'est à c*et Etat que reviendra nécessairement l'Enq^ire qui, dans ses prévisions si bien vérifiéc^s, doit bientôt se substituer au régime féodal. Tous les peuples viendront s'incorporer à

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l'Etat qui sera le meilleur. D'après lui, TEtat le meilleur sera TEtat le plus pacifique. 11 en déduit que Taniiexion des autres royaumes au profit de eelui destiné à devenir un empire ne x)Ourra s'effectuer que du consentement des peuples ; ceux-ci demanderont spontanément leur incorporation pour jouir des bienfaits d'une organisation modèle. Le point de vue est certes très idéaliste et optimiste, mais la conception est profonde en ce qui concerne la théorie des frontières; elle repose en premier lieu sur le principe que la puissance d'exj)ansion de toute société est adéquate à sa composition et à son organisation internes et en outre Meng- Tseu oppose nettement la paix à la guerre en attribuant la supériorité d'attraction, d'assimilation par conséquent dévie et de développement à la première. Et il conclut que l'organisation pacifique des forces sociales doit finir par l'emporter sur leur organisation militaire et par briser par conséquent aussi les frontières militaires. Il est partisan au même titre de l'abolition des frontières économiques entre les peuples, c'est à-dire des douanes. En un mot, dit-il, « il ne faut pas placer les limites d'un peuple dans des frontières toutes matérielles, ni la force d'un royaume dans les obstacles que présentent à l'ennemi les mcmtagnes et les cours d'eau, ni la majest43 imposante de l'Empire dans un grand appareil militaire. » Rien de plus vrai ; aussi ne suffit-il pas de simples formules et i>roclamations pour substituer la paix à la guerre; celle-ci est aussi une forme d'équilibre toujours instable de la vie des sociétés, mais une forme onéreuse, violente et grossière. L'Empire chinois subit aussi dans la suite l'invasion de barbares et alors nous voyons s'élever des frontières grossières.

L'histoire de la Chine ne diffère pas sous ce rapport de celle des autres pays, même au point de vue des frontières; nous y voyons par exemple (juaprès l'époque de floraison de SCS grands philosophes moralistes, deux siècles avant notre ère, entre les territoires possédés à l'ouest par les Huns et ceux possédés à l'est par les Toungouses s'étendait une région inhabitée d'environ cent lieues sur les marges (marks) de laquelle chacune des populations avait établi des postes militaires d'observation. Cette zone inhabitée était neutre. Elle l'était précisément à raison de sa situation de

région de coinni imitation et, dès lors, de pénétration; elle facilitait un équilibre transitoire en attendant qu\îlle tombât aux mains de la puissance supérieure à un moment donné. Et cette supériorité est elle-même instable et mobile comme la région même et comme toutes les régions de communication. La différence sera que dans l'avenir la neutralité de ces régions ne sera i)lus réalisée par leur réduction à l'état de désert mais par une neutralité de droit international.

Le problème soumis à la science positive est la recherche des (conditions positives d'organisation pacifique capables de donner satisfaction aux nécessités de l'ordre dans les variations qui constituent raccompagnement de toute existence vivante. Il faut, dés lors, que l'organisation interne de toute société s'accommode sans cesse aux variations qui se produisent en elle et hors d'elle même spontanément. Désarmer est bien, organiser la paix est mieux. C'est ainsi qu'il est réservé à la sociologie d'embrasser la question dans son intégralité et de montrer (juc le problème des frontières et de la guerre est inséparable de la réforme intérieure des peuples. Tout organisme a l'enveloppe la plus avantageuse à son existence dans les conditions où il est placé ; sa structure extérieure répond à sa structure intérieure. Une armure; d'acier ne convient pas plus au penseur, qu'un cercle de forteresses et de canons à une société dont la vie comme celle du penseur est devenue mondiale.

Si de la Chine, nous passons à l'Iran et à l'Inde, nous observons tout d'abord le nMe distinct joué p;ir l'Iran. Celui-ci et le Turkestan sont les chemins terrestres naturels (lui relient l'Inde à l'Occident. Les plaines de l'Iran et le Turkestan confinent àla Perse; ce sont des pays riches et compliqués dans leurs structures, partagés en villages avec des castes hiérarchisées, avec des clans et des i)rincipautés formées i)ar les chefs de <*lans. Ce scmt des régions destinées à être dominées l)ar les grandes puissances avoisinantes tant que leur caractère i)ac*ifique de régions de transit ne sera pas parvenu à trouver des garanties de stabilité dans une transformation sociale c<u'rélati ve des dominateurs. C'est pourciuoi l'unité de l'Iran fut toujours essentiellement instable, les conciuérants eux-mêmes n'y font que passer sans jamais réussir à s'y établir d'une fa<;on définitive. Les structures sociales qui s'y snecèdent ne

sont jamais que des struetiires à limites eonveiitionnelles et nullement physiques et nous remarquons à première vue, la régularité apparente des déliniitaticnis naturelles ou plutôt géographiques de cette vaste péninsule. Au sud, à Toiiest et à l'est des mers profondes, au nord-ouest Tlndus et derrière eelui-ei de hautes montagnes la séi)arent des peuples de l'Asie oeeidentale; mais entre les deux versants de ees montagnes existent des défilés assez faeiles qui furent les routes historiques de eommunication et d'invasicm. Vers le Thibet et la Chine les obstacles physiques paraissent encore plus infranchissables; c'est d'abord le cours du Gange, puis, derrière celui-ci, s'élèvent les plus hautes montagnes du globe ; les communications semblent presqu'impossibles. Et cependant, par là, le Bouddhisme avec ses missionnaires s'est répandu de rinde en Chine. A l'intérieur se présentent les mêmes difficultés, tout le i)ourtour maritime est i)arcouru par d(*s chaînes de montagnes qui se prolongent vers l'intérieur et dont certaines s'avancent de l'ouest au nord-est à travers tout le pays. Ce n'est pas tout, des jungles (en sanscrit jun^alu, déserts) s'interposent entre les populations. Ce seront, comme vn Grèce les montagnes et les marais, de grandes diffi(»ultés à l'unification, et cependant l'invasion aryenne s'étendra par-dessus et au delà de tous les obstacles, des tribus se transformeront en principautés, celles-ci en royaumes, ceux-ci en de vastes empires. Aucun de ces obstacles ne constitue une frontière naturelle et insurmontable, définitive nim éme historique, caries tribus, les principautés occupent généralement les versants opposés des montagnes, les deux rives des rivières et des fleuves, les pourtours des jungles. Malgré des variations accessoires, l'évolution générale et celle des frontières seront analogues à l'évolution qui s'accomplira dans les grandes régions de plaines comme la Russie. Et aujourd'hui même ne voj'onsnous lias l'Inde entraînée dans le grand mouvement mondial à la remonjue de l'impérialisnu» anglais? Cependant la configuration extérieure et intérieure de l'Inde explitiue en partie son infériorité actuelle vis-à-vis de l'Europe; il faut cependant remarquer (pfencore au XVII 1*^ siècle, son industrie n'était pas inférieure à celle de l'Angleterre. Mais celle-ci est mieux constituée» comme puissance océan i(iue <4 intercon-

tinentalc. L'Inde sous ce rapport est inférieure à TEurope considérée dans son ensemble ; elle est surtout inférieure à la Grèce tout en dépassant elle-même l'Asie par l'étendue de ses côtes l'elativement à la masse territoriale.

La structure géographique de l'Inde, la nature de son territoire furent des éléments qui entrèrent naturellement, comme les caractères etlmiciues de ses populations, dans la formation de ses frontières intérieures et extérieures; mais celles-ci comme partout sont sociologiques c'est-à-dire, déterminées par Vaction de tous les facteurs sociaux internes en rapj)ort avec tous les facteurs sociaux externes. La théorie des frontières en un mot est partout et toujours sociologique. Rivières, fleuves, lacs, mers intérieures, océans, montagnes, déserts, caractères ethnologiqu(»s des groupes, ne sont que les éléments; la frontière est un phénomène social résultant de la combinaistm de ces éléments, phénomène social représentatif à la fois d'un équilibre et d'un mouvement.

Quand le Code de Manou recommande aux rois de « s'établir dans une ville dont l'ac^cès est défendu soit par un dései't, soit par de la terre, soit par de l'eau, soit i)ar des bois, soit par des soldats, soit par des montagnes et de tâcher, autant que possible, d'occuper une ville protégée par des montagnes et ayant une forteresse », ce n'est i)as une théorie sociologique qu'il expose, ce sont des conseils pratiques qu'il donne eu égard à l'état social existant. Celui-ci était alors représenté par une théocratie militaire où la caste militaire était subordonnée à la caste sacerdotale dans des principautés i»t royaumes distincts. Le Bouddhisme coïncida au contraire avec* la période d'unification politique de l'Inde et ave(* une tendance correspondante à une plus grande égalité sociale; il poursuivit l'abaissement et le nivellement des frontières aussi bien politiques que de celles existant entre les classes.

Les Aryens, partis de régions dont la situation est restée controversée, formaient encore des hordes nomades, (piand déjà l'Egypte, la Chaldée, l'Assyrie, la Chine représentaient de grandes sociétés. Les tribus nomades, chass(»ress(»s et pastorales Aryennes s'étendirent lentement par des envahissements successifs dans deux directions : à l'est, dans le bassin de l'Indus et du Gange d'où elles dominèrent les tribus aborigènes de l'Inde (»t i)énétrèrent de plus (»n plus ù l'înté-

rieur de la péninsule ; à Touest elles se répandirent conformément aux voies naturelles qui relient le continent Asiatieo- Européen. Ces lignes concordent en général avec la distribution uniforme des climats, des produits naturels, des conditions principales de la vie. C'est la voie la plus facile et la plus avantageuse pour des émigrants, c'est celle qui exige le moins d'efforts d'adaptation à des milieux nouveaux. Les Aryens s'établirent ainsi en Perse, dans le nord de l'Asie- Mineure, en Grèce, sur la cote septentrionale de la Méditerranée, en Italie et dans prescpie toute l'î^urope. Tandis qu'au centre et au nord de l'Europe ils étaient encore nonmdes, dans l'Inde et surtout en Perse ils étaient arrivés à fonder de grandes ci\ilisations.

A un certain moment la Perse domine tous les anciens Etats orientaux. Elle a successivement abaissé et dépassé les frontières des hordes, des tribus, des principautés, des royaumes particuliers et elle forme un grand Empire dont à l'intérieur, comme dans tous les autres Empires, les divisions n'ont plus rien do géographique ni de génétique et dont le but même est d'annihiler ces anciennes divisions dans la centralisation unitaire du roi des rois. Au W siècle, la Perse est divisée en satrapies dont (piatre pour les régions grecques de TAsie-Mineure; ce sont des divisicms purement militaires et administratives, ne tenant guère compte de la topogra])hie et des divisicms primitives; en outre, les forces militaires se trouvent plaeé(»s principalement dans les zones les plus exi)osées, les zones frontières, les dernières ac(iuises, les moins stables.

Jamais à aucun moment de ce déveIoi)pement, cjui avait abouti à la formation d'un des empires les plus ccnisidérables qui aient existé, les frontières physiques très nombreuses, représentées par des montagiu»s, des fleuves, des déserts, ne furent des obstacles absolus au développement de l'Etat, ils furent tout au plus des i>oints d'arrêt momentanés ou plutôt des relais, d(»s stations, des points d'ai)pui pour des dévelo]>pements plus grands. En cela tout empire obéit à ses instincts militaires et con([uérants, mais ces instincts sont eux-mêmes dérivés d'une nécessité économique (pii oblige tout peuple ou toute classe domi^nantc et vivant de rexi)loitation d'autres peuj)les ou d'autrc^s classes à étendri» toujours ses domaines

on sou capital pour entretenir et si possible même accroître rimportance relative toujours instable du supérieur vis-à-vis de rinférieur. S'arrêter dans Tœuvre de conquête ou d'exploitHti(m c'est renoncer à la domination et tendre à la démocratie et à réquité. Une telle conception, bien qu'entrevue par la philosophie chinoise et plus tard j)ar le bouddhisme, ne i)arvint jamais à se dégager de l'évolution historique de l'Empire Perse. Au fond, comme tout empire militaire et conquérant, sa régie ne cessa jamais d'être que les limites de l'Empire pouvaient et devaient s'étendre aussi loin que le permettaient les forces mêmes de l'Empire. Mais cela même n'est-il pas la confirmation de notre théorie d'après laquelle les frontières sont toujours la ligne d'équilibration résultant de la nature et de la composition des forces internes d'une société en rapport avec la nature et la composition des forces externes ; les facteurs géographiques et ethniques ne sont que les éléments constitutifs primordiaux de la combinaison d'où résulte tout phénomène social et notamment celui que nous dénommons une frontière ; dès lors la frontière peut être physique mais elle sera dans tous les cas sociale et sa démarcation ne pourra consister qu'en signes symboliques et même conventionnels. L'essentiel est quelle est toujours \e point où s'opère l'équilibration générale du dedans avec le dehors. Et à ce point de vue il pourra y avoir une infinité de démarcations tant intérieures qu'extérieures, même différentes, suivant les diverses forces sociales qui pourront se pénétrer réciproquement plus ou moins. Ce sera le cas par exemple pour les frontières religieuses, artistiques, scientifiques, économiques (lui pourront être beaucoup plus étendues que les frontières militaires et politiques proprement dites. Celles-ci sont toujours plus étroites et plus hautes à raison des besoins de défense du groupe, suivant que la structure de celui-ci est militaire et autoritaire ou non.

Les légendes persanes elles-mêmes montrent fort bien d'une façon symboli([ue cette conception encore à l'état vague et confus que les limites d'un Etat sont toujours en corrélation avec ses forces internes et les résistances externes. Ainsi, d'ai>rès une de ces légendes, Menoudjer, petit-fils de Ferrydoun, vainqueur d'Afrasiab, chef des Tourauiens, offrit à (*e dernier une paix durable en lui proposant de tracer une fron-

tière séparatrice du Touraii et de l'Iran. L'entente s'établit sauf sur le point de savoir jusqu'à quelle limite s'étendrait, à l'Est, l'Hircanie Iranienne. « Le prinee qui réi^^nait eu llir(*anie, étant consulté, dit qu'il monterait an sommet du Damavand, qu'il lancerait une flèche du côté de l'Orient et que, là oii la flèche tomberait, serait la frontière. Le roi Areck prit une flèche faite d'un bois léger et courte, tendit son arc; le trait partit en sifflant, vola dans l'air, depuis le lever du soleil jusqu'à midi et vint tomber sur la rive de rOxus. » C'est ainsi que sous Menoudjer, l'Hyrcanie tout entière demeura acquise à l'Iran. Une foule de légendes analogues se rencontrent chez les peui)les les plus divers; parfois par exemple le territoire cédé correspondant à celui qui peut être parcouru, soit à pied, soit à cheval, en un jour. Dans tous les cas, la limit<î est fixée par la force de pénétraticm du corps mis en mouvement en rapport avec la résistance qui tend à arrêter ce mouvement à un point où en réalité il ne fait que se transformer en donnant naissance à de nouveaux phénomènes qui, à leur tour, peuvent se ramener au mouvement.

Les faits relatés par ces légendes primitives et cependant très exin*essives, ne sont-ils pas semblables aux procédés suivant lesquels aujourd'hui encore, en droit international, les limites des mers territoriales s(mt fixées à une portée de canon à partir du rivage? La portée du canon comme celle des forces sociales n'est-elle pas toujours changeante et même progressive, s'il est permis toutefois de se servir de cette expression à proi)os de canon? Et où seraient, par exemple, les limites territoriales du Pas-de-Calais entre la France et l'Angleterre si, comme on peut le i)révoir, la portée du canon arrive de part ou d'autre ou de part et d'autre à dépasser le Pas-de-Calais? C'est cependant ce qui s'effectue chaque jour sous nos yeiix pour un grand noujbre de forces sociales déjà plus puissantes que le canon, ce qui explique encore comment les frontières militaires et politiques sont toujours en retard et en arrière des fnmtières sociales proprement dites. Toujours et partout la frontière s'étend jusqu'à la limite extrême de la force ; seulement les théoriciens, aveuglés par l'aspect superficiel de la structure militaire des civilisations au sein desquelles ils vivent, ont ])erdu de vue que la force militaire

n'est pas la seule force sociale, qu'il y en a de plus énergiques, de plus pénétrantes, de plus irrésistibles et même de plus protectrices que le boulet de canon et les obstacles stratégiques. Ces forces sont les forces vraiment extensives et civilisatrices; leur loi est cependant la môme; elles aussi sont limitées et se font équilibre au dedans et au dehors.

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