Divin., I, Liv, 122; v. aussi ibid., LIV
nique, non plus une faculté divinatoire quelconque, mais une personne surnaturelle, un vrai génie. Aïnsi pensaient Plutarque!, Maxime de Tyr°, Apulées. Tel était aussi le sentiment unanime des Pères de l'Église : ceux-ci ne commençalent à se diviser que lorsqu'il s'agissait de savoir si l'oracle familier de Socrate était un ange ou bien un diable. Et l’on s'explique une semblable interprétation : elle était conforme aux idées régnantes de ce temps. Entre Dieu et l’homme, les néoplatoniciens imaginaient des éons; et les chrétiens croyaient, sur le double témoignage de la Bible et des Évangiles, à l'existence d'esprits purs dont les uns étaient restés bons, et dont lés autres, librement déchus de leur grandeur originelle, s'exerçcaient à tenter les âmes rachetées au prix du sang de « l’Agneau »..
Quelques psychologues modernes se sont également occupés « du signe démonique »; et naturellement, ils y ont vu tout autre chose qu’une forme divinatoire ou « la parole d'un génie ».
D'après Lélut, Socrate était persuadé que « sa voix » - lui venait du fond de l'air ou s'élevait à ses côtés (xd+$0ev) 4; il ressemblait « aux corybantes qui croyaient entendre des cornets et des flûtes » 5. Il attribuait à des causes extérieures ce qui ne tenait qu'au travail d’un
1. De gen. Socr., p. 710, c. 20, 45-48 : où oB6Yyov, &)Àù 26yov QV TLG EX Zete Gaiuovoc, Ed. Firmin-Didot, Paris, 1868; ibid., p. 711, ©. 20, 6-8.
2. Philosophicæ dissert., xiv-xv, Ed. Firmin-Didot, Paris, 1877.
3. De deo Socr.,t.5 (bis), p. 143, Ed. Dubochet, Paris, 1842.
4. PLAT., Phædr., VIIL, xx, 21 : vai viva .cwvñv Édaëa adtéBev &xoüga. 5. PeaT., Cril.. I, xvIr., 75. °
cerveau malade : c'était un véritable halluciné, une sorte de fou. Et son cas ne serait pas unique dans l’histoire desgrands hommes : Luther, Pascal, J.-J. Rousseau, Swedenborg auraient souffert du même état pathologique !. Au gré de M. P. Despine, Socrate était sujet à des àttaques de catalepsie ; et l'on pourrait considérer « ses empêchements divins » comme des accès plus ou moins longs de cette maladie, dont lesanciens ignoraient la nature et que l’on commence à connaître aujourd'hui?, | | | S'il faut en croire M. Alfred Fouillée, ces solutions ont quelque chose d’excessif. « N'y a-t-il pas, dit-il, une voix. intérieure, qui n’est que la pensée se formulant elle-même avec plus ou moins de soudaineté? Nous sommes habitués à prononcer des mots en pensant; toute idée prend un corps, et se revêt d'un son 2maginé, sinon entendu. Un sentiment soudain, une idée imprévue, un mouvement d'inquiétude ôu de crainte, peuvent se formuler dans la conscience en mots vagues; et la soudaineté du phénomène lui donne en même temps une apparence d'impersonnalité. C’est ce qui explique ces expressions à demi métaphoriques, à demi exactes, qui se retrouvent dans toutes les langues : la voix de la conscience, la voix de la passion, la voix de la haine ou de l'amour, la voix du cœur. Parfois, au moment d'agir, on se dit tout d’un coup : « Je vais faire une « chose mauvaise; » ou encore, par une sorte de dédou-
1. Du Démon de Socrate, p. 177-179, Trinquart, Paris, 1436. 2. Revue philosophique, mars 1880.
blement de soi-même : « Tu vas faire une chose mau- « valse. » — Cette voix est la nôtre; et cependant elle est si spontanée, qu'elle paraît moins venir de nous que d'une sorte de providence immanente... Socrate, vivant à une époque encore peu instruite des lois de la nature et ayant l'imagination exaltée par le sentiment religieux, attribua à la Providence toutes ses inspirations instinctives, et les appela des voix divines. Ce n’est point là une hallucination physiologique ; mais, si l’on veut, une hallucination psychologique, c’est-à-dire une simple illusion intérieure, une confusion du subjectif et de l'objectif!. » |
C’est à cette dernière opinion que se rattache M. V. Egger, mais en la perfectionnant : il nous donne de l'état d'âme de Socrate une analyse plus précise et plus nette. À son dire, « tous les phénomènes de conscience ont leur expression intérieure, quand ils sont bien distincts, à moins que l’activité de l’âme ne soit trop grande et ne permette pas de tout exprimer : au milieu d’un discours, Socrate n’éprouvait sans doute qu’un sentiment. Mais, dans la promenade solitaire, par exemple, il était naturel que le sentiment s’exprimât par une forme brève de langage analogue ou équivalente à un impératif; expression d’un sentiment, cette parole devait être sur un ton assez élevé; étant vive et subite, elle avait les caractères d’une voix étrangère; et, n'étant accompagnée d'aucun phénomène spatial, elle ne paraissait pas avoir
un lieu d'origine distinct de l’âme mème qui la percevait. Tantôt donc, Socrate appelait le veto divin une voix, parce qu'il avait réellement entendu quelques mots; tantôt, quand le phénomène avait été silencieux,
il pouvait encore l'appeler ainsi par analogie, ou, comme on.dit aujourd'hui, par association d'idées »!.
Elles sont donc nombreuses, les vicissitudes par lesquelles a passé « le démonique » : elles sont si nombreuses qué l’on perd à les décrire le courage de remuer encore la question. Il est bon néanmoins d’en dégager les principaux aspects, en y faisant autant que possible le départ du certain et de l'incertain.
1° Il ne faut pas confondre « le signe démonique » avec la conscience morale. Car il ne s'accusait que par des prohibitions. Or la conscience morale formule des ordres positifs aussi bien que des défenses et tout aussi directement. De plus, le « signe démonique » n'intervenait que dans les questions que l'esprit humain est impuissant à résoudre par ses propres forces (rept dè rüv &S#Awv). La conscience morale, au contraire, a pour objet le devoir dont la partie principale nous est connue, ou, du moins, peut l'être. À bien prendre les textes de Xénophon et de Platon, les seuls qui portent en la matière, « le signe démonique » était un pressentiment pratique, une sorte d’intuition subite et plus ou moins confuse des conséquences que pouvait avoir telle ou telle action.
{j. La parole intérieure, p. 151; p. 153, not. 1, Paris, 1881.
2 Cette intuition prenait, pour Socrate, la forme d’une parole, intérieure tout au moins, c’est-à-dire mentale. Car on a beau prétexter l'usage particulièrement fréquent que Platon a fait des métaphores et des mythes, il est difficile de soutenir qu’il ait toujours pris le mot « voix » dans son sens figuré. On sent bien, par exemple, que, lorsque Socrate parle devant ses juges de « la voix » qui l’a détourné de la politique, il s’agit d’un fait réel, non d'une simple image de langage.
3° Cette voix, Socrate ne la regardait point comme sortant de lui-même, à la facon de ces jugements que nous avons l'habitude d’énoncer dans nos monologues intérieurs. Il ne l’attribuait pas non plus soit à un dieu personnel, comme Apollon, soit à l’un de ces génies que l’on disait être les enfants des dieux. Pour lui, « la voix », c'était la parole même du grand Dieu, du Dieu invisible et tout-puissant qui a fait le « monde » et qui le gouverne. D'après ce que l’on a dit plus haut de sa théologie, Dieu compénètre nos pensées : 1l nous connait plus à fond que nous ne nous connaissons nous-mêmes. De plus, il s'occupe avec une infinie bienveillance du sort des hommes vertueux et vient à leur secours en ce que leur réflexion ne suffit pas à découvrir. C'est à cette théorie qu'il faut rattacher la voix démonique : elle était, pour Socrate, la forme intérieure et personnelle que la Providence revêtait à son égard.
L° On peut croire avec quelque raison qu'il n’y avait dans ce phénomène qu'une sorte d’hallucination psychologique; maïs il serait téméraire de l’affirmer d'une ma-
nière absolue. Si Dieu a quelque chose de personnel, s’il nous est plus intime que nous ne le sommes à nousmêmes, — et l’on est encore loin d’avoir démontré le contraire, — pourquoi ne s’'inclinerait-il pas vers nos cœurs ? Pourquoi n’aurait-1l pas avec nous de ces colloques mystérieux que les oreilles de l’âme sont seules à pouvoir entendre? Est-1l donc si étrange que le principe vivant et conscient de tout amour sache aimer ?
5° 11 se peut que l'hypothèse de M. Despine ait quelque fondement. Elle cadre assez bien avec plusieurs faits de la vie de Socrate, particulièrement avec l'histoire qui est racontée vers la fin du Banquet de Platon. Sous les murs de Potidée, Socrate « se mit une fois à méditer sur: quelque chose, debout et immobile » comme une statue. Or il demeura dans cette attitude toute la journée et toute la nuit, à la plus grande surprise des soldats qui allaient et venaient dans le camp. C'est le lendemain seulement, aux premiers rayons du jour, qu’on le vit bouger de nouveau et qu'après avoir fait sa prière au soleil, 1l se retira!. Assurément, de telles extases sont bien étranges; et il n’y aurait rien de surprenant à ce que la catalepsic y ait été pour quelque chose. Mais, supposé que Socrate ait souffert d’une telle affection, elle n’expliquerait pas son « signe démonique ». Le propre du « divin » n'était pas d'immobiliser Socrate; c'était de diriger sa motilité. Il ne lui faisait obstacle que pour l'obliger à modifier de quelque manière sa ligne de con-