CHAPITRE IX
Pendant que Socrate philosophait sur « toutes choses », l’aveugle politique poursuivait son œuvre de suspicions, de délations et de procès. Et ce n'était pas seulement les représentants de l'autorité publique qui avaient à souffrir de la tourmente; on s’en prenait aussi à ces propagäteurs d'idées nouvelles, à ces « professeurs de sagesse » qui faisaient d'Athènes leur séjour de prédilectron. Anaxagore, Protagoras, Diagoras avaient été successivement inquiétés et condamnés. Socrate finit par avoir son tour. Il eut beau « se tenir en repos, à la manière du voyageur, qui, pendant l'orage, s’abrite derrière quelque petit mur contre les tourbillons de poussière et de pluie »; il ne put éviter jusqu’au bout le danger qui le menagçait. Vers l’âge de soixante-dix ans, il se vit accusé et traduit devant le tribunal des Héliastes. |
On le prit pour un sophiste. Il n’y a pour s’en rendre compte qu'à regarder aux premières pages de l’Apologie de Platon. Socrate ne s’y défend pas seulement contre Anytus et ceux qui se. sont joints à lui : « nom-
breux sont ses accusateurs, et depuis bien des années ». Ses juges ont été prévenus contre lui « dès leur enfance » : On s'est emparé de leur esprit « dans l’âge de la crédulité » pour les convaincre que Socrate était « un homme dangereux ». Et ce travail patient a porté les fruits que l’on en attendait : maintenant l'opinion de « la plupart des Athéniens » s’est tournée contre lui; et c'est là l'ennemi impalpable et invisible qu’il redoute par-dessus tout. Or, qu'est-ce que l'opinion publique reprochait à Socrate? Précisément ce qu’elle reprochait aux sophistes : Socrate « veut pénétrer ce qui se passe dans le ciel et sous la terre »; et, de ces subtiles recherches, il ne retire que deux résultats également négatifs : l’art « de se persuader qu'il n'y a pas de dieux », et celui « de faire une bonne cause d’une mauvaise ». De plus, « 1l enseigne aux autres ces secrets pernicieux »1.
Tel était le grief que le peuple élevait contre Socrate; et l’on comprend que sa conduite y ait donné lieu. Il avait débuté dans les rangs des sophistes; il y comptait d'anciens maîtres et même des amis: c’est à leurs soins qu'il confiait les jeunes gens qu'il se croyait incapable d’instruire. On le voyait sans cesse ergotant avec eux sous les portiques et sur les places de la ville, « piquant » à leur facon « une pensée avec une autre pensée plus petite » et se perdant dans des généralisations aussi surprenantes que brumeuses. Il avait passé plusieurs