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CHAPITRE PREMIER

Athènes, après les guerres Médiques, subit tout un ensemble de modifications profondes, dont le caractère : ne tarda pas à devenir alarmant. L'esprit critique s’éveilla et ne réussit qu'à ruiner les croyances dont on avait vécu jusqu'alors. La démocratie, de plus en plus débridée et cependant incapable de se gouverner ellemême, tomba très vite entre les mains de vils démagogues, qui usèrent de leur ascendant pour la corrompre. En outre, et pour comble d'infortune, les paysans se mirent, au bout d’un certain temps, à déserter la campagne pour l'Agora où ils allèrent apprendre sur place le dégoût du travail, le vice et la chicane. Foi du bon vieux temps, politique, économie, tout s’ébranla de plus en plus. Et de là l’une de ces crises intellectuelles et morales, qui mettent un peuple à deux doigts de sa

perte. Jamais on ne vit la prospérité toucher de si près à la décadence.

La religion grecque était moins superficielle qu’on ne l’a voulu dire; elle avait un fond de solidité. On entrevoit, à travers les mythes et les rites dont elle était revêtue, une triade de croyances, qui ont toujours été jusqu'à nous la meilleure garantie de la moralité : l’idée d’une loi absolue, l'idée d’une volonté souveraine qui l’impose et la sanctionne, et aussi celle d’une vie future où les actions de l’homme ont leur dernier retentissement.

Perséphone ne symbolisait pas seulement l'efflorescence et le dépérissement de la vie végétative ; on la regardait aussi comme la reine des trépassés. Là-bas, dans les régions inférieures de l'Hadès, elle veillait sur les âmes des défunts : elle était la déesse de l’immortalité. Et cette immortalité ne s’obtenait pas par des actions d'éclat ; elle était le prix de la vertu : il fallait, pour la mériter, travailler à /a purification de ses passions, accomplir la volonté très sainte des dieux. La même idée fait le fond des mystères orphiques, où l’on honorait Dionysos-Zagreus, tué par les Titans et créé une seconde fois par Jupiter. Aux yeux des fidèles d'Orphée, Dionysos-Zagreus, dont la légende se trouvait d'ailleurs intimement liée à celle de Perséphone, ne personnifiait plus les jouissances sensuelles; tout autre et plus noble

était le rôle qu'ils lui attribuaient. D’après une de leurs idées, qui devait être chère à Platon, les âmes humaines étaient, pour leur châtiment, jetées dans le corps comme dans une prison. Elles avaient le devoir de travailler à leur délivrance, de regagner par une série d’épurations volontaires l'éclat et'le bonheur primitifs dont elles étaient librement déchues. C'est cette œuvre de rédemption qui incombait au Bacchus des Orphiques : il était le patron de ceux qui veulent reconquérir par le respect de l’ordre le séjour de l’immortalité.

Ces croyances n'étaient pas le monopole de quelques initiés; elles se révèlent un peu partout dans la littérature hellénique.

D'abord, on les retrouve chez les philosophes antésocratiques. loniens, atomistes et pythagoriciens exposent des théories de l’univers qui sont toutes matérialistes ; mais ils ne se tiennent pas à ces explications trop étroites : tandis qu'ils affirment, au nom de la raison, que le grand Tout est un agglomérat de substances corporelles, 1ls affirment, sur l'autorité de la tradition, que le devoir existe, qu'il y a un souverain justicier et une vie d'outre-tombe. D’après le système d’Héraclite, on ne peut guère concevoir d’autre divinité que l’éternelle loi des contraires ; l’âme, c'est l'élément igné répandu dans la nature entière et s’élevant à un degré plus ou moins parfait de vie rationnelle. suivant qu’il est plus ou moins pur : l'âme c’est le feu !. Et pourtant le même Héraclite

1. ARIST., De anim., À, 2, 405*, 25, Ed. de Berlin, 1831; — TuemisT., De anim., 67°, Ven., 1534.

admet un Jupiter, une sorte de Dieu personnel qui ordonne le monde !: il croit à l’immortalité de l’âme* et va mème jusqu’à nous entretenir des gardiens de l'Hadès 3. 11 parle de bien, de lois morales, de devoirs; et, à son sens, tout cela dérive de l’Étre divin #. Empédocle fait de l'amour et de la haine le principe immanent des révolutions cosmiques; l’âme lui apparait comme une combinaison de parties matérielles ÿ. Mais il ne laisse pas d'affirmer l'existence d'un être invisible, inaccessible à nos investigations, esprit pur qui pénètre l’univers de sa puissance, de sa pensée et de sa sainteté 6; 1l persiste à croire que l’âme ne meurt pas et que son immortalité, qui est une pérégrination sans fin, a sa raison d’être dans l’ordre moral 7. Pythagore opine que le nombre

1. Frag. 77 (Oric., C. Cels., VI, p. 698, Mullach, Paris, 1883 ; — CLEM., Strom., V, 604 À et 172-173 B, Ed. Migne, Paris, 1857; — Ep. ZELLER, Die philosophie der Griechen, t. I, p. 608, Leipzig, 1889.

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