‹ SocrateChapitre 58 sur 201 · XENOPH., Afem., 11Ï · texte numérisé non relu

XENOPH., Afem., 11Ï

VOCATION. | s1

traduit devant le tribunal des Héliastes, il leur adressa ce dilemme qui rappelle les martyrs chrétiens : « Si vous me disiez : Socrate, nous ne partageons pas l'avis d’Anytus et nous te renvoyons absous, mais à condition que tu cesseras de t’adonner à tes recherches et de philosopher. Que l'on te surprenne à récidiver, et tu mourras. Si vous me renvoyiez à cette condition, je vous répondrais sans balancer : Athéniens, je vous estime et vous aime. Mais, tant que j'aurai un peu de souffle et que je le pourrai, je ne renoncerai jamais à philosopher; j'irai toujours vous donnant des avertissements et des conseils, et tenant à ceux que je rencontrerai mon langage habituel : O mon ami, tu es Athénien, tu es de la ville la plus grande, la plus renommée en sagesse et en puissance, ettu ne songes qu'à ramasser de la richesse, à conquérir du crédit et des honneurs. Quant à la sagesse, quant à la vérité, et à la beauté de ton âme, ce sont choses dont tu n'as ni estime ni souci. Voilà comment je parlerai à tous ceux que je trouverai sur mon passage, jeunes et vieux, concitoyens et étrangers, mais plutôt à vous, Athéniens, parce que vous me touchez de plus près... Et faites ce que vous demande Anytus, ou ne le faites pas; renvoyez-moi, ou ne me renvoyez pas : je ne changerai point de conduite, quand je devrais mourir mille fois !. » Jamais, à coup sûr, la personnalité humaine ne s'était défendue avec tant de force et un si beau dédain contre les brutalités qui tendent

1. PLarT., Apol., I, xvir, 41-42; v. aussi 4bid., xxvir!, 52. SOCRATE. 6

à l'écarter de sa loi; jamais la volonté n'avait remporté un pareil triomphe.

Comment expliquer une vocation aussi spéciale et réalisée jusqu'au bout avec une telle puissance de caractère? Quelle était la nature de cette conviction intime, sans cesse active et toujours inébranlable, qui chaque jour ramenait Socrate à son ministère philosophique?

On peut répondre, d’abord, qu’elle lui fut inspirée par le triste spectacle qu’Athènes offrait à ses yeux. La corruption des mœurs se révélait partout etsous toutes les formes ; elle allait grandissant de jour en jour. Les Athéniens de la nouvelle génération, dévoyés par la sophistique, « avaient perdu tout respect pour la vieillesse »; « ils se faisaient gloire de mépriser leurs magistrats » : « non contents de négliger leurs forces, ils tournaient en ridicule ceux qui cherchaient à en acquérir » et vivaient comme des femmes. « Ils dépensaient toute leur énergie à se nuire et portaient plus d'envie à leurs propres concitoyens qu'aux étrangers ». On les voyait « toujours divisés et dans les réunions particulières et dans les assemblées publiques, se dénonçant les uns les autres et se trainant devant les tribunaux, traitant les affaires de la République comme si elles leur étaient étrangères et les décidant par les armes. L’ignorance, la malignité, la haïne et les luttes intestines envahissaient l’État » !. Elle marchait à sa ruine, cette grande cité que Socrate avait vue, dans sa jeunesse, si bril-

Page 1