PRÉFACE
Mon père corrigeait les épreuves de ce livre au moment où la mort vint le surprendre. Il avait eu le temps d'achever et de revoir en détail un ouvrage auquel il avait donné, depuis plusieurs années, le meilleur de lui-même.
Dans sa pensée, cette étude sur Socrate devait lui permettre de préciser les idées maîtresses, et, si l'on veut, la philosophie qui l'avaient soutenu depuis sa jeunesse. A cet égard, on jugera peut-être quexette sorte de testament éclaire l'histoire intérieure de la génération qui refit la France après 70.
Au moment où éclata la guerre franco-allemande, mon père allait avoir vingt et un ans. Il est mort au lendemain d'un voyage où il avait revu l'Alsace française. Toute son existence active tient entre ces deux dates auxquelles elle emprunte sa signification. Mais les hommes des deux guerres ne se sont point bornés à travailler de leurs mains au relèvement du pays. Par delà le domaine de l'action, ils ont mené,
li SÔCRATE ET LA PENSÉE MODERNE
souvent en silence, un combat permanent contre les doctrines de leurs adversaires spirituels.
Ce fut pendant la guerre de 1870-71 que se déroula pour mon père la crise morale qui décida de toute sa vie. Il avait connu jusqu'alors le facile optimisme commun aux jeunes esprits libéraux de sa génération, et mariait sans peine au culte de Rousseau, — dont il savait des pages entières par cœur, — une admiration éclectique pour les écrivains contemporains aux tendances les plus opposées, qu'il s'agît de Thiers ou de Louis Blanc, de Renan, dont il avait goûté la Vie de Jésus, ou de Taine, qu'un de ses amis lui avait fait lire sur les bancs du lycée.
La guerre éclate. Bien que dispensé de servir (i), il s'engage dès les premières défaites dans les mobiles de la Seine. Son univers artificiel s'écroule sous le choc d'impression que devaient retrouver plus tard les jeunes hommes de 1914. Au lendemain de la bataille du Bomrget, il écrit dans son journal :
« J'ai gardé de cette journée la triste conviction de la fragilité de la vie humaine ; cette vieille réflexion, ce lieu commun, usé et rebattu, s'est dressé tout à coup devant moi avec un relief extraordinaire ; et j 'ai compris qu'auparavant je n'y comprenais rien. Ma première impression a été celle du découragement ; il me semblait qu'une vie si courte ne valait pas la peine de vivre, et par un très mauvais raisonnement, tout ce qui la rend précieuse perdait de son prix à mes yeux. »
(i) Il avait eu le prix d'honneur de philosophie au concours général.
PRÉFACE m
A ce sentiment s'ajoute bientôt l'appréhension de la aéfaite. C'est ainsi qu'il écrit le 4 novembre 1870 :
« Ce qui me fait douter du succès, ce n'est ni l'infériorité de notre artillerie, ni même l'incapacité de nos chefs, c'est ce désir ardent de paix et ce découragement prématuré qu'on ne prend même pas la peine de dissimuler ; c'est la voix égoïste des intérêts privés qui étouffe celle de la patrie... Je prétends qu'il faut donner l'exemple du civisme et ne pas se laisser aller à cette mollesse que dix-huit ans d'Empire ont tant développée ; en un mot, la France ne me paraît perdue que si elle se figure l'être... »
Chez une âme ardente et jeune, l'ébranlement ne pouvait être que profond. On en trouve la marque dans certains aveux qu'il se fait à lui-même. Il écrit par exemple, le 7 janvier 187 1 ;
« La nécessité d'agir m'a poussé dans l'arène à une époque et à un âge où les croyances sont mal affermies. Je n'ai, pour soutenir mon énergie, que des aspirations un peu vagues ; l'esprit critique m'apprend à m'en défier. Assister tous les jours au triomphe de la force, avoir sans cesse sous les yeux le néant des choses humaines, ce n'est pas le moyen de reconquérir la foi ébranlée. De plus, au contact du scepticisme parisien, l'esprit s'amollit et se relâche de la discipline qu'on lui avait imposée ; l'image de la patrie, reléguée dans le monde des abstractions, s'efface devant celle de la mort, spectre toujours présent, et que l'on touche du doigt. Humanité, liberté, honneur : mots vagues, parure inutile de la souffrance, seule réelle. Voilà ce
qu'on entend autour de soi ; et malgré qu'on en ait, un peu de ce poison pénètre dans les cœurs les plus résolus. Si bien qu'un jour le courage et le sacrifice n'ont plus d'autre appui que la fierté, et que, si l'on est prêt à mourir, on le ferait tristement, sans conviction. »
A travers ce qu'il dit, on devine ce qu'il tait, par souci de ne pas s'affaiblir davantage : la mortelle détresse où le jetait l'effondrement de son pays.
Un personnage de Tolstoï ou de Dostoïewsky eût peut-être sombré dans l'indifférence ou le nihilisme, ou encore se fût réfugié dans quelque rêverie humanitaires. Mais c'est ici qu'intervient chez un jeune Français la faculté de redressement, qui, à bien des moments de l'histoire, et tout récemment encore, a fait la grandeur de la race. Ce n'est point au dehors que la volonté cherche un levier, mais en elle-même, dans la raison. Le coureur tombé à terre se relève sans même s'appuyer au sol.
On saisit alors dans son essence l'acte de foi qui permit aux jeunes gens de 1870 de surmonter cette épreuve imméritée. Ce qui les sauve, c'est l'idée de patrie, conçue comme moteur de la vie morale. Ils découvrent que cette idée passe toutes les autres en noblesse, car aucune autre n'inspire de pareils sacrifices.. Elle est plus qu'une notion, plus que l'expression d'un sentiment : elle fournit à elle seule un point de vue sur l'univers.
'< La patrie, écrit le soldat de 70, n'était autrefois à mes yeux qu'une collection d'individus tâchant de vivre le plus commodément possible sans se gêner