PRÉFACE V
les uns les autres ; je comprends maintenant que cette union est la source de leurs plus hautes qualités morales, qu'il se forme une espèce de type dont la valeur augmente ou diminue suivant que le bien ou le mal triomphe dans l'État, et que ce type est la nation. Il faut donc croire fermement aux qualités morales d'une nation comme à celles d'un individu ; donc, il faut lever les yeux plus haut, et comprendre l'empire de l'intelligence sur le monde, la puissance des idées assez forte pour imposer le sacrifice de l'intérêt personnel. L'amour de la patrie est intimement lié au respect de soi-même et aux idées morales. Je monte encore et j'en cherche la source : là mon esprit, trop préoccupé des systèmes philosophiques, ne peut prendre parti ; au moins, s'il n'ose formuler une profession de foi, il rattache ses espérances aux lois constantes, aux vérités éternelles qui dominent le monde ; les générations se les transmettent comme un flambeau qu'on se passe de main en main. Ces lois auxquelles notre orgueil obéit, et qu'il n'a pas créées, me font entrevoir une puissance mystérieuse et supérieure que je ne puis nommer ; mais je sais qu'une race privilégiée peut les comprendre ; que cette intelligence est le signe de sa supériorité ; c'est assez pour me faire saisir le sens de la vie. Tout doit être sacrifié au triomphe de cette intelligence libre et des idées qui l'éclairent. La créature doit s'immoler au principe d'où elle tire sa grandeur. »
Ces lignes que mon père écrivait huit jours après avoir subi, dans la neige, le bombardement du pla-
teau d'A\T:on, il eût pu les récrire à la veille de sa mort. Elles résument exactement la libre religion qui fut toujours la sienne, religion née d'une froide vision du réel et non d'un naïf optimisme, et faite avant tout d'une double confiance dans la puissance de la raison et dans les destinées de l'univers. A vingt et un ans, au moment d'aborder la tâche qui lui était imposée par la défaite de son pays, mon père était en pleine possession de sa pensée. Il avait appris, sans tuteur, à se tenir droit.
Toutefois, la lutte intellectuelle qu'il eut à soutenir ne s'arrêta pas au lendemain de la guerre. C'est à vingt ans que d'ordinaire un homme se forge une métaphysique, mais c'est plus tard que, de ses vues d'ensemble, il tire une méthode et un tour d'esprit.
Les historiens des idées noteront sans doute un jour l'étrange divorce qui se produisit en France après 1870 entre le monde de la pensée et celui de l'action. Dans la mesure où il est permis de parler d'influences dominantes, les doctrines à la mode, qui des traités spéciaux débordèrent sur le roman et le théâtre, versaient, les unes dans un déterminisme rigoureux, les autres dans le scepticisme et l'ironie. Leur conclusion commune ne pouvait être que la résignation à l'état de choses créé par le triomphe de la force allemande. Par un contraste singulier, ce fut précisément l'esprit contraire qui anima les hommes d'action de 1880. Les discours de Gambetta et de Ferry respiraient la foi dans le rôle des idées et la vertu de l'initiative. Les actes de la génération qui.