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CHAPITRE II

Sérénité de Socrate. — La mort considérée comme une délivrance. — Le Phédon. — Distinction entre les idées de Socrate et celles de Platon sur l'immortalité. — Objection de Simmias : l'harmonie ne survit pas à la lyre. — Réponse de Socrate : l'âme n'est pas une simple résultante puisqu'elle commande au corps et lui résiste. — Solidité de cet argument. — Réserve extrême dans la conclusion

Socrate ne meurt point en prophète, dans un élan d'enthousiasme. Il est arrivé au terme d'une longue vie ; s'il marche délibérément au-devant de la mort, il arrive au bord du gouffre sombre muni d'expérience et de réflexion. Quel est son sentiment touchant la grande énigme? Aperçoit-il les cieux entr 'ouverts? Nous apparaît-il une palme à la main? Rien de pareil. Aucun des nombreux sculpteurs qui ont reproduit ses traits ne l'a représenté les yeux tournés vers le ciel. Il reste solidement planté sur terre. Ce n'est pas dans une inspiration divine, c'est en lui-même qu'il cherche le problème de notre destinée. Voici ce qu'il trouve.

Tout d'abord, il faut avoir le coiirage d'ignorer ce qui nous échappe. Rien n'est plus extravagant que

de prendre des conjectures ou des espérances pour des certitudes. Or, nous ne savons rien d'une autre vie : soyons donc modestes dans nos affirmations : « Si j'avais quelque raison de me croire plus sage qu'un autre, dit -il en son Apologie, c'est en ceci, que je ne prétends pas savoir ce que j'ignore. » Conseil très simple en apparence, en réalité très difficile à suivre.

Les anciens n'avaient point entouré la mort d'un appareil lugubre ni peuplé l'enfer des supplices atroces et des tortures rafftnées inventées par notre moyen âge. Ils la concevaient tantôt sous la forme d'une vie plus pâle, par exemple celle des ombres évoquées par Ulysse, qui regrettent la lumière du soleil, tantôt comme une existence errante pleine d'angoisse et d'incertitude quand le corps du défunt n'avait pas reçu les honneurs accoutumés. Il fallait que cette croyance fût encore bien forte à la fin du cinquième siècle pour qu'on fît un crime aux généraux vainqueurs de n'avoir point enseveli leurs morts.

Toutes ces conceptions ^ont des fantômes créés par notre imagination. Elles prolongent au delà du tombeau les images désolantes qui planent sur le lit des mourants : la vieillesse, la maladie, le corps décharné devenu « l'ombre » de lui-même et continuant, sous forme d'ombre, une sorte d'existence crépusculaire. Ces fantômes dont nous ne sommes pas entièrement délivrés, le bon sens de Socrate les écarte d'un geste ferme. Ils n'ont rien de commun avec la mort, bien qu'ils forment ici-bas son triste cortège. Elle congédie ce convoi funèbre au moment même où elle nous fait franchir le seuil de la vie. Sachons accepter le mystère de cette porte brusquement entr'ouverte, puis refermée. Le commencement de la sagesse con-

siste à écarter les nuages qui obscurcissent notre raison. Celle-ci, selon Socrate, n'a rien à redouter de la mort.

Il y a même beaucoup de motifs pour qu'on l'accepte d'un cœur tranquille. Ici apparaît le fameux dilemme : ou bien la mort est un somm^eil sans rêve, ou elle est le commencement d'une vie nouvelle. Dans le premier cas, elle nous apporte un repos si profond que « nous pouvons le comparer à nos nuits les plus délicieuses et tel que le grand Roi n'en souhaiterait pas de meilleur ». Si, au contraire, il y a une autre \'ie, pourquoi s'en effrayer? Socrate ne s'embarrasse guère des menaces du Tartare, empruntées par Platon aux croyances populaires ou aux mystères orphiques. D'abord, il se sent trop honnête homme poiir avoir rien à démêler avec le code infernal. Puis ce qui domine chez lui, c'est la curiosité. Quel plaisir de voir du nouveau, même si l'on devait payer de quelques épreuves ce passage dans un monde inconnu ! Cette vision d'outre-tombe emplit la fin de l'Apologie d'unelumière radieuse, tout en laissant errer, sur les lèvres du vieillard, la malice de son sourire. Devant le tribunal qui vient de le condamner : « Songez, dit -il (i), quelle satisfaction ce serait poiir moi de rencontrer sur les bords du Styx des juges plus intègres que ceux d'icibas. Et si, comme je l'espère, je suis admis après examen dans les Champs-Elysées, quelle joie de pouvoir causer avec tous les hommes qui ont été condamnés injustement et de comparer leurs aventures à la mienne ! Quelle auguste assemblée, citoyens ! Quels entretiens que ceux d'un Homère, d'un Orphée, d'un

(i) Apologie de Socrate, trad. Cousin, t. F'', p. ii8.

Musée, d'un Hésiode ! Que de choses ils auront à m'apprendre ! Ajoutez que je pourrai questionner tout à mon aise, discuter, argumenter, sans risquer ma tête, puisque j'aurai l'avantage d'être immortel... » Rarement, condamné s'est moqué de la fausse justice des hommes avec une telle désinvolture. Toutefois, s'il a le sourire, il ne veut pas qu'on pense qu'il joue avec la mort et il termine sur des paroles plus graves. S 'adressant à la minorité qui a voté en sa faveur : « Soyez pleins d'espérance dans la mort, ditil. L'homme de bien n'a rien h craindre ni en cette vie ni dans l'autre, car les dieux ne l'abandonnent jamais... Il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a la meilleure part ? Nul ne le sait, excepté Dieu. »

Confiance dans l'ordre général du monde, acceptation sereine de la mort dépouillée de ses vaines terreurs et qui, soit qu'elle nous transforme, soit qu'elle nous détruise, doit être considérée comme une délivrance, voilà tout Socrate, et l'on pourrait s'en tenir là.

Il ne l'a pas voulu cependant. Tout porte à croire qu'il a fait un pas de plus et que, selon son habitude, distinguant le domaine de la science et celui de l'opinion probable ou de l'hypothèse, il ne s'est pas refusé à discuter les différentes conjectures que soulève, à propos d'une autre vie, la nature intime de l'âme. Mais sur ce terrain glissant, nous devons nous avancer avec précaution ; car dans le fameux dialogue du Phédon, il est fort difficile de discerner la part du maître et celle du disciple (i).

(i) Phédon ou de l'âme, trad. Cousin, p. 183.

Tout d'abord, que cet entretien suprême ait eu lieu, c'est ce qu'il est impossible de nier. Le dénombrement minutieux des personnes présentes, l'explication dormée sur quelques absences et particulièrement sur celle de Platon, que l'on dit malade, comme si l'auteur du dialogue avait voulu s'excuser d'avance d'avoir inexactement rapporté tel ou tel propos, sont déjà des indices probants. Si cette conversation sur l'immortalité de l'âme avait été inventée de toutes pièces, quelqu'un des témoins cités, par exemple Antisthène, qui détestait Platon, n'aiirait pas manqué de protester. Pour tous les hommes, les dernières paroles d'un mourant ont quelque chose de sacré. A plus forte raison, s'il s'agit d'un maître vénéré entouré de ses disciples les plus chers, dont plusieurs, devant les préparatifs du supplice, ne peuvent retenir leurs sanglots. Quoi de plus frappant, de plus profondément senti que le récit de Phédon? « Il se passait en moi, dit -il, je ne sais quoi d'extraordinaire, un mélange jusqu'alors inconnu de plaisir et de peine, lorsque je venais à penser que, dans un moment, cet homme admirable allait nousquitter pour toujours. Tous ceux qui étaient présents étaient dans les mêmes dispositions. Tantôt on nous voyait sourire et tantôt fondre en larmes ; surtout Apollodore : tu connais l'homme et son humeur. » Ce sont là des traits qu'on n'invente pas.

De même tous les détails de la mise en scène : la femme de Socrate, Xantippe, se lamente bruyam-

ment avec un de ses enfants sur les bras ; Socrate récarte doucement, sauf à la rappeler au dernier moment pour lui signifier ses dernières volontés. Puis c'est la satisfaction du prisonnier lorsqu'on lui ôte ses chaînes et qu'il peut plier les jambes : sa petite dissertation sur le plaisir qui succède à la douleur tandis qu'il se frotte et fait circuler son sang ; l'attitude du philosophe assis sur le bord de son lit et qui « parle dans cette position tout le reste du jour » ; sa réflexion plaisante : « Au moins mes ennemis ne me reprocheront point de me mêler de ce qui ne me regarde pas lorsque je m'occupe de ce qui m'attend de l'autre côté du tombeau » ; le geste familier avec lequel, tout en réfléchissant, il caresse la chevelure de Phédon assis à ses pieds sur un siège bas ; — le sentiment de malaise qui s'empare du cénacle en présence d'une objection un peu forte dont Socrate paraît embarrassé ; — le caractère du pauvre Criton, l'homme pratique, que toutes ces belles choses laissent indifférent ; il ne pense qu'au sort de son ami : « Comment t'ensevelirons -nous? dit-il. — Comme il vous plaira ! » et la douce réprimande du philosophe : « Je ne saurais venir à bout, mes amis, de persuader à Criton que mon cadavre et moi, ce sont deux choses absolument différentes. Tâchez de lui faire entendre raison, et qu'en voyant brûler mon corps, il ne s'imagine pas que c'est moi qui souffre... » Tout cela est pris sur le vif.

Il faut aussi attribuer à Socrate le retour qu'il fait sur les travaux de sa jeunesse et sur son premier contact avec les anciens philosophes. Ces souvenirs sont parfaitement à leur place. Il est très humain qu'au moment de mourir, le philosophe jette un regard sur les débuts de sa carrière.

A Socrate revient également la tirade contre les misologues ou ennemis de la raison : « Il y a, dit -il, des misologues comme il y a des misanthropes. On ne peut éprouver de plus grand malheur. La misanthropie vient de ce qu'après s'être beaucoup trop fié à un homme, on découvre qu'il est méchant ou infidèle, et qu'après plusieurs mécomptes, on finit par prendre en haine tous les hommes... De même, quand on a découvert la fausseté d'un raisonnement, on s'imagine volontiers que ni dans les choses ni dans l'esprit humain, il n'y a rien de vrai ni de stable, mais que tout est dans un flux et un reflux perpétuel... Erreur déplorable, si, poiir avoir prêté l'oreille à des raisonnements douteux, au lieu de s'accuser soi-même et sa propre incapacité, on transporte avec complaisance le reproche de soi même à la raison, et qu'on passe le reste de sa vie à la calomnier, en demeurant étranger à la réalité et à la science. C'est ce qu'il faut éviter à tout prix... Persuadons -nous plutôt que c'est nous qui sommes malades et faisons courageusement tous nos efforts pour guérir... Peut-être, moi qui vais mourir, n'ai- je pas toute la liberté d'esprit désirable. Il peut m'arriver d'employer des arguments d'avocat, plaidant sa propre cause. Vous, si vous m'en croyez, faites peu d'attention à Socrate, mais beaucoup à la vérité. Si vous trouvez que je dis vrai, convenez-en ; sinon, résistez de toute votre force. Prenez garde que je ne me trompe moi-même et vous en même temps, par trop de bonne volonté, et que je ne vous quitte comme l'abeille, en laissant mon dard dans la plaie. »

Prescrire à ses disciples de préférer à tout le culte de la vérité, les mettre en garde, non seulement contre le scepticisme et le découragement, mais encore contre

les illusions de l'amitié, leur inspirer une foi invincible dans la raison, seule capable de réparer ses propres erreurs, s'appliquer à soi-même ce qu'on a dit plus tard de Platon : Amicus Plato, sed magis arnica veritas, c'est le plus beau testament d'un philosophe. Cette rigueur dans la critique, cette recherche du vrai sans aucune considération de personne, cette discussion toujoiirs ouverte qui ne s'arrête que devant le solide et l'intelligible, ou, selon le mot de Descartes, devant l'évidence, ce sont les articles de foi du librepenseur ; et le Phédon mériterait déjà notre reconnaissance s'il ne contenait que ce legs incomparable de la sagesse antique.

Efforçons-nous donc de suivre à notre tour le conseil de Socrate ; et sans fléchir dans le sens de nos préférences, examinons la valeur des' arguments invoqués en faveur de l'immortalité de l'âme. Aussi bien, lorsque Caton d'Utique, une main sur son glaive, rehsait ces pages et leur demandait le viatique du grand voyage, il s'inquiétait assez peu de savoir si elles portaient la signature de Socrate ou bien celle de Platon.

Au premier abord, on s'étonne que cet écrit ait possédé dans l'antiquité une telle force de persuasion. La dialectique nous en paraît souvent faible et purement verbale. Il est aisé d'en saisir le motif. Platon a suspendu maladroitement sa démonstration à la partie la plus contestable de ses doctrines, telle que la réminiscence et la théorie des idées. Il est bien certain

que s'il était acquis au débat que nous avons vécu une existence antérieure, la cause de l'immortalité serait plus qu'à moitié gagnée. Il est trop facile de prolonger dans un avenir indéfini une vie dont les origines se perdent dans le passé.

Nous ne sommes pas conquis davantage par les considérations sur les « contraires » qui naissent les uns des autres sans se rencontrer jamais. Tout au plus est -il permis d'entrevoir, sous cette froide discussion grammaticale, une idée assez large de la création qui oscille entre la vie et la mort par une série de transitions, nous dirions d'évolutions, r}i;hme nécessaire sans lequel « toute production cesserait ». Ce sont des germes que l'on rencontre çà et là, mais qui ne sont pas développés. Enfin, le sentiment de déception s'accroît lorsqu'un long circuit nous ramène à cette conclusion trop commode que l'âme, étant un principe de vie, est incompatible avec la mort, et que, par conséquent, elle l'exclut : parfait modèle du cercle vicieux.

Par une erreur du même genre, supposant la question résolue, à savoir que la mort est la séparation de l'âme et du corps, l'auteur du dialogue en tire dès le début des conséquences contestables. Suivant lui, le corps est un obstacle plutôt qu'un auxiliaire pour la recherche de la vérité. Nous serons bien plus heureux lorsque la suppression de cet intermédiaiie nous permettra « d'appliquer la pure essence de la pensée à la pure essence de chaque chose en soi », ce qui est proprement du galimatias, ou, si l'on veut, de la théologie pure. Maint docteur répétera, d'après Platon, que la philosophie, travaillant à séparer l'âme du corps, n'est qu'une longue préparation à la mort.

Maint apôtre nous prêchera le mépris des sens. Il tracera un sombre tableau des passions charnelles et de « la folie du corps » qui trouble la sérénité de l'esprit.

Cette métaphysique et cette morale, inspirées des croyances orphiques, constituent la partie caduque du Phédon. Par une étrange fortune, elles en ont fait le principal succès, parce qu'elles étaient d'accord avec certaines croyances mystiques.

Socrate était animé d'un tout autre esprit. L'homme qui n'avait abordé le domaine des abstractions que par le chemin de la beauté sensible, et qui, toute sa vie, recommanda sous toutes les formes l'équilibre entre le physique et le moral, était bien incapable de sacrifier complètement l'un à l'autre et de considérer le corps comme une simple guenille. Tout au plus, doit -on croire qu'en avançant en âge, il avait remarqué que l'apaisement des passions laisse plus de hberté à l'intelligence ; selon le mot du poète :

Il y a de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais aux yeux du vieillard, on voit de la lumière.

C'est ce qu'il faut retenir de cette doctrine-austère : non pas une preuve de l'immortalité de l'âme, mais une marque de sa supériorité. La vieillesse même de Socrate en apportait un éclatant témoignage. Tandis que les autres êtres vieillissent, et, quand ils disparaissent, meurent tout entiers, l'homme seul, dans ses vieux jours, peut gagner en sagesse, en progrès moral ce qu'il perd du côté de la vivacité des sens. Plus que dans la jeunesse, il se sent double. Son intelUgence reste lucide, quelquefois même elle devient plus aiguë, tandis que sou corps s'alourdit et se traîne. Il ressemble

à un bon cavalier sur un mauvais cheval. Sa monture réclame des soins. Il en redresse tant qu'il peut les écarts ou les faux-pas. Il l'observe, pour ainsi dire, du dehors, comme quelque chose qui lui serait étranger. Ni les caprices, ni les faiblesses de cet incommode compagnon ne troublent nécessairement la sérénité de son âme. Et l'on peut en dire autant d'un malade ou d'un mutilé, s'il a le cœur bien trempé. Toute épreuve physique vaillamment supportée devient ainsi une occasion de détachement. Que dire de la mort acceptée pour une grande cause? N'est-elle pas le plus bel hommage rendu au principe supérieur qui nous gouverne? L'étendue du sacrifice est alors, chez les plus sceptiques, une affirmation involontaire de spiritualisme.

De là, toutefois, à flétrir l'essor de la vie et à souhaiter l'heure où l'âme volatihsée devient une abstraction parmi d'autres abstractions, il y a un abîme que Socrate n'a jamais dû franchir.

On conçoit que cet ensemble de présomptions laisse les auditeurs fort perplexes et que quelques-uns d'entre eux se déclarent peu convaincus. Deux Béotiens, Simmias et Cébès, se font, comme nous dirions, les avocats du diable. La lenteur intellectuelle des Béotiens est restée proverbiale. Cela tient sans doute à ce que cette race de laboureurs n'enflait pas si aisément ses voiles au souffle des idées. En fait, c'étaient des hommes positifs, peu disposés à se payer de mots.

Leur critique, que Platon ne cherche nullement à atténuer, nous garantit la sincérité de l'auteur, La discussion prend à ce moment-là un tour sérieux qui exclut toute espèce de fantaisie. L'assistance se presse autour du maître : on sent que la partie décisive dépend de sa réponse.

Les objections de Cébès et de Simmias sont de valeur fort inégale, Platon donne la place la plus considérable à Cébès, parce que, tout en supposant que l'âme peut disparaître « après avoir usé plusieurs corps », Cébès admet, pour cette âme, une existence antérieure, fondée sur la réminiscence. Aux yeux de Platon, c'est là un axiome indiscutable ; c'est pourquoi il s'attache de préférence à combattre la deminégation qui accorde à l'âme plusieurs vies et qui lui refuse la dernière.

L'objection de Simmias est beaucoup plus forte. Elle garde aujourd'hui toute sa valeur. C'est l'objection de « la lyre ». Quoi de plus divin, de plus céleste, de plus immatériel qu'une harmonie musicale? Elle est à coup sûr bien supérieure au bois et aux cordes dont se compose l'instrument. Cependant personne ne prétendra qu'elle vive d'une existence indépendante et qu'elle subsiste après la destruction de cet instrument. De même pour l'âme, elle n'a pas d'existence propre. Elle exprime seulement « l'accord qui résulte de la justesse des combinaisons » dans les différentes parties du corps. En d'autres termes, elle est une résultante. Quand le corps se dissout, elle s'évanouit avec lui,

Platon a décrit en termes éloquents le malaise qui s'empare de l'assistance en écoutant Simmias (i). On

(i) Phédon. trad. Cousin, p. 255.

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dirait que le Thébain a, d'un mot, démoli cette « lyre » délicate dont Socrate avait tiré un chant d'espérance, et que, brisée, la hTe tombe à terre avec un long gémissement. Échécrates, à qui Phédon raconte la scène, partage lui-même cette angoisse et il s'informe avec ardeur de l'attitude de Socrate : comment a-t-il soutenu l'assaut ? A-t-il paru démonté ? Quelle réplique a-t-il trouvée?

« Jamais, dit Phédon, je ne l'ai autant admiré. Il fallait voir avec quelle bienveillante assurance il supporta l'attaque de ces jeunes gens. Notre désarroi le fit sourire. Il ne tarda pas à raUier ses troupes et à les ramener au combat. »

Ces Grecs sont étonnants. On ne sait ce qui les passionne le plus, du sort même de l'âme ou de l'issue du tournoi intellectuel engagé devant eux.

La première réponse de Socrate est remarquable. Si l'âme est une harmonie, c'est-à-dire une résultante, eUe ne saurait différer de ses composants. Par conséquent, il ne saurait être question de vice ni de vertu, de mérite ou de démérite ; et les âmes des animaux sont aussi bonnes que les nôtres, puisqu'elles expriment également l'accord des parties entre elles. C'est un coup droit aux « déterministes » de tous les temps. Je ne sache pas qu'ils s'en soient jamais relevés. Ils en sont réduits à supprimer le caractère moral de nos actes et à considérer les vices de l'âme comme de simples maladies. Il n'y a plus qu'à remplacer les juges par des médecins et les prisons par des maisons de santé.

Le second argument de Socrate est encore plus digne d'attention :

• — Je te le demande, dit -il à Simmias, de toutes les

choses qui sont dans l'homme, trouves-tu qu'il y en ait une autre qui commande que l'âme seule, surtout quand elle est sage?

— Non.

— Est-ce en cédant aux passions du corps ou en leur résistant? Par exemple, quand le corps a chaud ou quand il a soif, l'âme ne l'empêche-t-elle pas de boire? ou quand il a faim, ne l'empêche-t-elle pas de manger? de même dans mille autre cas où nous voyons que l'âme s'oppose aux passions du corps.

— Sans contredit.

— Mais si l'âme était une simple harmonie, comment pourrait-elle avoir un autre ton que celui qui lui est donné par la tension, le relâchement ou la vibration des éléments qui la composent?... Comment pourrait-elle commander à ces éléments?... Or, nous voyons, tout au contraire, qu'elle les gouverne. Elle leur résiste pendant presque toute la vie et les dompte de mille manières, réprimant les uns durement et avec douleur, comme dans la médecine et la gymnastique ; contenant les autres plus doucement ; gourmandant ceux-ci, avertissant ceux-là ; parlant au désir, à la colère, à la crainte comme à des choses d'une nature étrangère, tel Ulysse dans l'Odyssée :

... Se frappe la poitrine, gourmande ainsi son cœur:

f Souffre ceci, mon cœur, tu as souffert des choses plus dures. »

Crois-tu qu'Homère eût dit cela s'il eût conçu l'âme comme une harmonie et comme devant être gouvernée par les passions du corps? Ne pensait-il pas plutôt qu'elle doit les gouverner et les maîtriser et qu'elle est quelque chose de bien plus divin qu'une simple résultante?

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Tel est, à notre avis, le point central du dialogue et l'affirmation proprement socratique, trop négligée par Platon qui croyait tenir, dans le domaine des idées abstraites, des explications beaucoup plus satisfaisantes. Mais les constructions hasardeuses de Platon se sont effondrées. Il n'est resté que cette vérité d'expérience, nullement ébranlée par les découvertes de la science moderne : quelque opinion que l'on ait sur les origines de l'homme, qu'on le fasse descendre d'un singe ou de la première cellule vivante, son avènement constitue, dans l'ordre de l'univers, un fait absolument nouveau : alors que tous les autres animaux obéissent à l'impulsion aveugle de l'instinct, lui seul est capable, non seulement de réfléchir sur les lois naturelles et de les mieux utiliser, mais encore de leur résister. Cette résistance peut aller jusqu'au sacrifice volontaire de la vie, c'est-à-dire à la négation de cette loi primordiale de conservation qui gouverne tous les autres êtres. C'est, à n'en point douter, la marque indélébile d'une destinée supérieure.

Une telle conception est-elle incompatible avec l'idée que nous pouvons nous faire de la création? Non, certes ! Dans l'ordre vital, rien n'est immobile, tout évolue et toute étape de l'évolution est, à son heure, un fait nouveau. Le règne minéral n'impHque pas nécessairement la naissance des végétaux ; le§ végétaux, à leur tour, ne pouvaient faire prévoir cette merveille de la vie animée et mobile ; pas plus que le règne animal ne contient fatalement en germe une autre merveille bien plus surprenante, à savoir l'apparition sur notre globe de l'homme doué de conscience.

Nous appartient-il de marquer le terme de cette

évolution et de dire d'une façon certaine, en considérant notre condition mortelle, qu'il n'y a rien au delà? En réalité, nous n'en savons rien.

Il semble que chacim des êtres qui composent cet univers soit enchaîné à sa destinée immédiate et hors d'état de discerner les liens qui le rattachent à l'étage supérieur. L'insensible rocher ignore la puissance de la sève qui coule dans les rameaux de l'arbre. L'arbre immobile qui recueille dans l'air les éléments nécessaires à sa vie ne s'intéresse point aux animaux qui s'agitent à son ombre. Les animaux, déjà plus avancés sur le chemin de la vie, ont un vague sentiment de la supériorité de l'homme : ceux qui vivent dans sa familiarité, le chien par exemple, le considèrent comme un dieu. Leur regard fixé sur nous semble chercher dans nos yeux l'énigme de leur destinée sans trouver de réponse. On ne pourra jamais faire comprendre au chien le plus intelligent, quand son maître va sortir, que ce maître, dont l'absence l'afflige, doit bientôt rentrer. Une sorte de cloison étanche sépare ainsi les différents règnes de la création et interdit à chaque être de franchir la borne qui lui est assignée.

L'homme, à son tour, cherchant à dépasser sa sphère étroite, interroge les astres, et la science elle-même ne lui fournit que des réponses incomplètes. Il compte, il mesure, il pèse, il analyse le spectre solaire. Ni la distance qui sépare les mondes, ni les lois de leur mouvement, ni leur composition chimique n'ont de secret pour lui. Mais le principe de ce mouvement lui échappe et le mystère de la vie se dérobe à ses formules. Parfois il pense le tenir au fond de ses alambics : mais il reste esclave autant que maître du poids, de la mesure et du nombre ; et comme il ne saisit qu'un moment fugi-

tif de la création, il en ignore absolument l'origine et le but. Ramenant cette œuvre immense aux proportions de son intelligence bornée, il ressemble, si l'on peut employer cette comparaison vulgaire, au chien qui croirait tenir tous les secrets de l'homme parce qu'il comprend l'art de la chasse ou bien à un cheval qui s'imaginerait conduire la charge de cavalerie. Ni le chien, ni le cheval ne pénètrent à fond la pensée du chasseur ou du cavalier. Pareillement l'homme, quelle que soit la grandeur et la beauté de ses conquêtes, ne saurait dépasser le cercle limité dans lequel se meut son entendement. Il lui est permis seulement de constater la place éminente qu'il occupe dans la chaîne des êtres, sans rien nier ni affirmer de ce qui se passe au delà.

Ce mur infranchissable est peut-être nécessaire au développement de l'espèce ; car s'il nous était possible d'entrevoir une autre vie auprès de laquelle celle-ci nous paraîtrait misérable, quelle force nous resterait pour agir? Suppléant au silence de la raison, les croyances religieuses se sont efforcées de nous ouvrir les portes d'un paradis. Quel a été le résultat? Dans la première ferveur de la foi, les martyrs et les cénobites ont organisé la grève du citoyen eX du soldat. Une sainte folie les précipitait vers la cité céleste ; et l'effet de ce zèle indiscret a été le naufrage de la civilisation. Il a fallu, pour arrêter cette émigration des âmes, que les nécessités de la vie pratique et le progrès des lumières rendissent les hommes à leur véritable destinée, qui est d'améliorer leur sort, et de réaHser sur terre, sinon le paradis, du moins une existence plus active, plus utile et plus supportable.

Mais si de grands esprits, considérant que l'ascen-

sion est la loi du monde, se refusent à croire que cette marche en avant s'arrête ici-bas ; — si résumant dans le mot d'âme toutes les qualités qui font la grandeur propre de l'homme, ils montrent cette âme en lutte perpétuelle avec les forces dissolvantes de la nature ;

— s'ils aperçoivent, dans la conscience humaine, l'ébauche d'un nouveau règne qui se prolongerait en dehors des limites étroites de notre petit globe, — rien, absolument rien, pas même la découverte du radium, des microbes ou des ondes électriques, ne nous autorise à condamner une hypothèse conforme à nos plus intimes aspirations.

Socrate ignore nos sciences. Il ne sait pas par quels degrés successifs s'est accomplie cette lente évolution. Mais il en aperçoit le terme dans le plein épanouissement de notre vie morale et il marque d'un trait ineffaçable la frontière qui sépare la conscience humaine de toutes les forces qui l'environnent. Par lui, nous sommes invités à nous pénétrer du sentiment de notre dignité et à réfléchir sur notre haute destinée, en écartant toute crainte, en n'abdiquant aucune espérance.

Qui peut soutenir, même aujourd'hui, que tel n'est pas le dernier mot de la sagesse? Admettre autrement que des lèvres, cette magnifique et parfois douloureuse ascension qui est la prérogative de notre espèce ;

— se garder de toute métaphysique nuageuse, mais pratiquer une sorte de spiritualisme expérimental qui place au faîte de la création les vérités de l'intelligence et les élans sublimes du cœur, éclairés, corrigés l'un par l'autre ; — séparer le monde intellectuel et moral, qui est notre domaine éminent, des lois qui régissent la matière organisée ; — nous établir au centre de la pensée vivante comme dans une forteresse inexpu-

gnable, et, de cet asile, contempler nos tristesses mêmes et notre révolte contre la mort comme le gage et la rançon de notre haute destinée, — tel est le sens profond de l'enseignement socratique. Un monde qui aboutit, chez les êtres chétifs que nous sommes, à un tel pouvoir de rayonnement intérieur, nesaurait nous apparaître, pas plus qu'à lui, comme le produit du hasard. Nous deviendrons, presque malgré nous, croyants, c'est-à-dire optimistes. Emportés vers d'invisibles sommets par le mouvement général de la vie, nous ouvrirons nos cœurs à cette sérénité confiante dont ses derniers moments restent illuminés.

Telle est l'impression que nous laisse la lecture de cette partie du Phédon.

D'ailleurs, nul pédantisme ; point de dogme. Les formules dubitatives abondent. « Sur un pareil sujet, dit Simmias, il semble impossible d'arriver à une certitude complète. Mais plutôt que de s'en rapporter à l'opinion des autres, il y aurait une sorte de lâcheté à ne pas faire tous ses efforts pour tâcher de saisir la vérité. Si elle échappe à nos prises, il convient de s'en tenir à l'opinion la plus probable, et de traverser sur cet esquif le cours de la vie. » Lorsque Socrate achève sa démonstration, le même Simmias se déclare convaincu, mais il avoue que la grandeur du sujet, jointe au sentiment de la faiblesse humaine, lui laisse toujours, en dépit qu'il en ait, un peu d'incrédulité. Socrate n'est pas moins sobre dans ses conclusions :

« Je ne sais, dit -il, si j'ai réussi à vous démontrer que l'âme est immortelle. Mais c'est une aventure qu'il est beau de courir, c'est une espérance dont il faut s'enchanter soi-même. Qu'il prenne donc confiance pour son âme, celui qui, pendant sa vie, au lieu de s'attacher aux plaisirs du corps, a aimé la science ; celui qui a orné son âme non d'ime parure étrangère, mais de celle qui lui est propre, com.me la tempérance, la justice, la force, la liberté, la vérité. Celui-là doit attendre tranquillement l'heure de son départ pour l'autre monde, et se tenir prêt au voyage quand la destinée l'appellera. »

Ces belles paroles terminent dignement l'entretien. Platon aurait pu se dispenser d'y joindre un roman fort médiocre sur la géographie du Tartare et sur la purification des âmes.

On sait comment Socrate joignit l'exemple au précepte, et avec quel calme il prit la ciguë des mains du serviteur des onze. L'émotion du bomreau qui fond en larmes en lui tendant la coupe, le témoignage que lui rend son prisonnier, la manière pleine de dignité dont Socrate prend congé de sa femme et de ses trois enfants, les plaisanteries amicales qu'il adresse à son brave et fidèle Criton, tous les détails matériels de cette dernière scène, si dépourvue d'emphase, si tranquille, si douce ; le chagrin discret de Phédon qui se couvre la tête pour cacher ses pleurs ; la brusque sortie de Criton ; les hurlements du trop sensible Apollodore, et le tendre reproche que lui adresse le mourant : « Que faites-vous, mes bons amis? N'est-ce pas pour éviter ce désordre que j'ai renvoyé les femmes? Il faut mourir avec de bonnes paroles 1 » Ce tableau inoubliable, maintes fois reproduit par la plume et

par le pinceau, est dans toutes les mémoires. On assiste à ses derniers moments. On sent le froid monter de ses jambes à son cœur. Jusqu'à la dernière minute, il garde sa sérénité et même sa bonne humeur :

— Criton, dit -il, et ce furent ses dernières paroles, nous devons un coq à Esculape (qui nous guérit du mal de la vie).

— Ce sera fait, répond Criton, vois si tu as encore quelque chose à dire.

Il ne répondit rien et peu de temps après, il fit un mouvement convulsif. Alors le geôlier le décou\Tit tout à fait : ses regards étaient fixes. Criton s'en étant aperçu, lui ferma la bouche et les yeux.

« Voilà, Echécrates, conclut Phédon, quelle fut la fin de notre ami, le meilleur de nos contemporains, et nous pouvons ajouter le plus sage et le plus juste de tous les hommes. »

Dissolution de la petite école de Socrate après sa mort. — Sa réputation grandit avec le temps. — Récapitulation de ses idées essentielles, dont le centre est la supériorité de l'âme et Dieu manifesté par la raison. — Pourquoi les successeurs de Socrate se sont écartés de ces principes. — Erreur des théologies à la recherche de l'absolu. — L'idée de l'âme en mouvement, chez Socrate, en rapport avec les progrès de la science.

La mort de Socrate fit peu de bruit. Elle n'eut aucune influence sur les événements politiques du temps. Les circonstances étaient d'ailleurs peu favorables aux spéculations philosophiques, Athènes affaiblie, pressée par des ennemis redoutables, ne comprenait pas ce rêveur qui parlait d'avenir et de hberté morale alors que tous les yeux étaient tournés vers la restauration du passé. La démocratie athénienne continua de se débattre dans cette contradiction funeste : un gouvernement libre fondé sur l'intolérance et sur la tyrannie religieuse. La seule allusion notoire à la condammation de Socrate se trouve dans le discours de l'orateur Eschine que nous avons cité. Aucune voix, pas même celle de Démosthènes, ne s'éleva pour protester contre ce jugement inique.

Il n'en fut pas de même pai^mi les disciples et les

amis du maître. Us conçurent une hostilité croissante pour la vie publique et particulièrement pour le régime démocratique. Xénophon va louer ses bras au roi de Perse, puis il entre au service de Sparte, et n'hésite point à porter les armes contre sa patrie. Platon, épris tour à tour de Lacédémone et de l'Egypte, ne fait que de rares et peu heureuses incursions dans le domaine politique. Aristocrate, boudeur à Athènes» ami de Dion, conseiller peu écouté du t}Tan de Syracuse, il poursuit, comme nos philosophes du dixhuitième siècle, la chimère du « prince éclairé ». Finalement, il se réfugie dans l'enseignement et fonde la première et la plus illustre des « Académies ». Aristippe continue de prêcher l'abstention comme la première des vertus et Antisthènes, ancêtre des Cyniques, déclare la guerre à l'ordre social tout entier. Les hommes d'État cessent de philosopher, et les philosophes désertent la place publique.

Un autre effet de la mort de Socrate fut de rompre le faisceau de doctrines dont cette forte personnalité formait la clé de voûte. On dirait que sa pensée vole en éclats et que les écoles socratiques en ramassent les morceaux. La morale d'Aristippe s'arrête à l'intérêt bien entendu et prépare l'indifférence transcendante de l'École d'Épicure. Antisthènes et son disciple Diogène poussent si loin le mépris des richesses qu'ils risquent de tarir les sources de l'activité humaine. Platon, l'héritier le plus direct de la pensée du maître, s'attache fortement à la conception de l'âme et à la théorie des idées ; mais il dénoue, pour ainsi dire, les chaînes de la vie et se perd dans un spiritualisme nébuleux, que son disciple et contradicteur Aristote s'efforce de ramener vers la terre.

C'est ainsi que les successeurs d'Alexandre se partagèrent son empire, non sans fausser en route la pensée du conquérant et sans contracter des unions suspectes avec les monarchies asiatiques. De même, les disciples de Socrate se crurent fort habiles en mêlant ses principes à ceux des philosophes de la nature qu'il avait combattus toute sa vie ; ou bien ils demandèrent aux mystères des vieux âges la solution des problèmes que la prudence du maître avait laissés en suspens.

Toutefois, la vérité est semblable au soleil : elle triomphe à la longue des nuages qui cherchent à l'obscurcir. C'est pourquoi les esprits lumineux postés aux carrefours de l'humanité grandissent avec le temps et sont mieux compris de leurs lointains descendants que de leurs contemporains. Zenon le stoïcien, postérieur de près d'un siècle à Socrate, est plus près de lui que les personnages du Phédon ; et deux ou trois siècles plus tard, les stoïciens de Rome, unissant, dans un monde élargi, les vertus sociales au respect de la personne humaine, constituent sa postérité la plus authentique.

A notre tour, nous sommes assez loin pour apercevoir, dans un puissant relief, cette grande figure qui domine toutes les autres.

Tâchons de résumer les idées essentielles qui forment, pour ainsi dire, son héritage.

D'abord le goût des définitions claires et l'horreur des systèmes a priori. Deux mille ans avant Des-

cartes et plus complètement, il pratique le doute méthodique. Descartes disserte ; alors même qu'il doute, son siège est fait d'avance ; il est obsédé par la vérité mathématique. Socrate convie ses interlocuteurs à faire eux-mêmes leur examen de conscience. Quand il se trompe, il n'hésite pas à revenir sur ses pas. Sans cesse il remonte des faits aux idées avant de descendre des idées aux faits. Par là, il crée l'esprit scientifique.

En second Heu, la première tentative que l'on connaisse pour saisir le secret de la vie, là où l'expérience se double d'une intuition, c'est-à-dire en nous-mêmes. Tandis que les autres philosophes s'attachaient aux lois invariables de l'univers et dédaignaient les manifestations fugitives de la réalité vivante, il s'installe hardiment au cœur de cette mobihté même, dans le for intérieur de la conscience. Il dit aux prétendus sages : vous n'apercevez que l'écorce du monde. Cet élan vital que vous négligez et qui trouve sa plus haute expression dans l'être humain, c'est le phénomène important qui domine toutes les combinaisons de la matière.

En troisième lieu, l'analyse minutieuse de notre faculté d'adaptation, c'est-à-dire de l'intelligence appliquée à la volonté. Cette méthode ne fait pas l'objet d'un discours en forme, mais elle est éparse dans tous ses entretiens, qui s'élèvent des métiers les plus humbles aux aspirations les plus hautes de l'activité individuelle et sociale. Comme conséquence, le ressort moteur de notre activité placé en avant et dans l'avenir, et non en arrière, c'est-à-dire dans la contrainte ou dans la tradition.

Par suite, l'idée de progrès ou de marche en avant,

non pas, comme l'entendent les modernes, dans l'ordre matériel : les anciens connaissaient mal notre globe ; mais dans l'ordre moral, par la transformation des institutions et des mœurs qui est, selon Socrate, le but suprême de la politique. Progrès lent, souvent brisé, nullement nécessaire, au sens scientifique du mot, mais qui dépend des actes de la volonté libre.

Première conclusion : la liberté d'examen, non pas seulement mise en pratique, mais proclamée comme le plus sacré de nos devoirs et de nos droits ; tout effort inconscient ou passif considéré comme sans valeur et toute défaillance assimilée à une erreur d'optique : vérités neuves et hardies auxquelles Socrate devait sacrifier sa vie.

Ce n'est pourtant que le vestibule d'une vérité plus importante encore : à savoir le passage de la matière à l'esprit et la supériorité de l'âme sur le corps ; par là l'homme est mis à sa vraie place, à la tête de la création ; il forme un règne à part qui, par ses racines, plonge dans la vie animale et, par son sommet, c'est-à-dire par la raison, prolonge le mouvement de la vie et se montre capable d'en prendre la direction. Nous voici donc en possession d'un critérium et d'une orientation. Tout ce qui favorise la force et l'ascendant de l'âme est bon, tout ce qui nous en écarte est mauvais. Nous ne nous laisserons pas éblouir par l'éclat de l'intelligence si elle tend au déchaînement des passions destructives. Et la splendeur éphémère d'une civilisation ne nous séduira pas si elle abaisse le niveau moral de l'humanité.

Sur l'immortalité de l'âme, Socrate s'est montré fort réservé. Mais il a laissé la porte ouverte à toutes les espérances, en faisant ressortir la faculté que nous

avons de vaincre notre corps et, au besoin, de l'immoler pour des fins supérieures. Avec plus de sérénité, il a devancé le pari de Pascal en disant : agissons d'abord comme si nous étions immortels ; c'est un beau risque à courir.

Quelle idée s'est-il formée de la divinité? Toutes les paroles et toute la conduite de Socrate respirent la confiance en Dieu. Les variations qu'on lui a parfois reprochées ne tiennent pas seulement aux superstitions de son temps : elles tiennent surtout aux aspects divers de ce grand problème. Il y en a trois principaux :

Dieu grand architecte de l'univers. Nous avons vu, par le récit du Phédon, que Socrate se méfiait du mécanisme universel et se refusait^ à définir la cause première.

Dieu providence, c'est-à-dire créant le monde pour le plus grand avantage de l'homme. S'il fallait en croire le pieux Xénophon, Socrate aurait penché de ce côté. Nous en doutons beaucoup. Il ne connaissait pas, il est vrai, les découvertes de la science moderne qui ont démontré que l'homme était le dernier venu de la création et que le monde n'était pas fait pour lui. Mais il n'avait pas besoin d'être si savant pour s'apercevoir que la nature est le plus souvent indifférente ou hostile en face de l'humanité. C'est ce qu'il a vivement exprimé par le mythe rapporté au début du Protagoras.

Épiméthée, qui est une sorte de dieu de la matière, pourvoit à la défense de tous les animaux, mais il a oublié l'homme. Son frère, Prométhée, dieu de l'esprit, répare cette omission en donnant à l'homme l'industrie, et Jupiter y ajoute la vie sociale et la justice. On ne saurait dire plus spirituellement que le monde

n'a pas été créé pour nous et que la raison est l'arme suprême qui nous permet de dompter la nature rebelle. Reste le troisième aspect : Dieu dans la conscience humaine. Là, Socrate est sans rival, car c'est dans la raison même, c'est-à-dire dans une faculté progressive, et non dans une simple inspiration du cœur, qu'il a placé le siège principal de la divinité. Tout est obscur quand nous voulons pénétrer les intentions générales de la Providence. Tout devient clair quand nous écoutons le langage qu'elle parle à notre âme. A n'en pas douter, elle a fait de nous des combattants et nous a dressés par la lutte contre la nature rebelle. Cet « impératif catégorique » doit nous suffire et constitue la plus haute de§ certitudes morales. Ainsi la créature est associée directement à l'œuvre du créateur, et les avertissements qu'elle reçoit aussi bien que le tourment du mieux qui la dévore sont parmi les plus nobles attributs de l'espèce.

En somme, philosophie de l'action, plante saine et vivace fortement enracinée au sol. Quelles sont donc les causes qui l'ont fait dévier du principe expérimental et orientée dans le sens d'une métaphysique trop souvent obscure?

Historiquement, ces causes sont très diverses ; sans doute il faudrait distinguer la part de l'Europe et celle de l'Asie. Philosophiquement, on peut les ramener à une seule : la recherche de l'absolu et le goût de l'immobilité qui en est la conséquence.

Notre pauvre humanité, justement parce qu'elle est bâtie pour agir et que, selon l'expression d'un penseur moderne, son équilibre est « instable », rêve par contraste l'éternelle quiétude ; et, comme elle n'en trouve point d'exemple ici-bas, elle l'attend d'un suprême dispensateur qui, la possédant lui-même, doit lui communiquer un jour cet inestimable bienfait. Tous les successeurs de Socrate réclament, comme Archimède, le point fixe qui leur permettra de soulever le monde. Cette aspiration vers la béatitude ou, comme disaient les anciens, vers le « souverain bien », est la recherche de la pierre philosophale qui a égaré tant de nobles esprits dans l'antiquité ou pendant notre moyen âge.

Voyez par où le fondateur de la doctrine diffère de ses interprètes : pour Socrate, Dieu, source de tout mouvement, est le mouvement même. Ceux qui viennent après lui, condamnent ce Dieu à un glorieux et étemel repos. La vie, cette merveille, au lieu d'être à leurs yeux le premier degré d'une immense échelle, leur semble ime déchéance parce qu'elle est périssable. Du haut de leur empjrrée, ils contemplent avec dédain l'infinie petitesse des êtres vivants. Aveugles, ou peu s'en faut, pour la création, ils raisonnent à perte de vue sur les attributs de la divinité. La perfection qu'ils imaginent n'est pas la surabondance d'une vie toujours prête à se répandre, c'est quelque chose de terminé, d'achevé, par conséquent d'étriqué. Réfléchissez au sens de ce mot parfait, qui veut dire fini : précisémxent le contraire de l'infini. Dès lors, le mal répandu sur la terre devient inexplicable, puisque la Providence a tout prévu et tout réglé d'avance. Les plus belles doctrines, par exemple le

stoïcisme, ne savent comment sortir de cette impasse : un monde imparfait créé par une intelligence parfaite. Ils conçoivent ce monde tournant sur lui-même dans une désolante monotonie, au lieu d'admettre la loi du progrès et l'enfantement laborieux qu'il comporte.

De même dans le domaine moral : pour Socrate, le passage de la matière à l'esprit est une étape d'un voyage dont il saisit la direction et dont il n'aperçoit pas le terme. Pour ses successeurs, le terme seul importe ; et, sans essayer de le comprendre, ils le supposent atteint. Tantôt ils promènent l'âme détachée du corps à travers ces fables ingénieuses dont les Grecs, leurs inventeurs, ne sont jamais tout à fait dupes, parce qu'ils mêlent continuellement le symbole et la vérité. Tantôt, devenus dogmatiques, intolérants et rebelles à la vie, ils fixent cette âme dans un repos aussi difficile à concevoir que celui de la divinité.

Pour Socrate, point de solution de continuité entre les formes les plus humbles et les plus hautes de l'activité humaine : l'horizon se déplace, mais le mouvement continue. Pour les dogmatiques, le travail matériel, de plus en plus méprisé, devient de plus en plus machinal, ce qui est une autre manière d'être immobile. Les classes supérieures s'isolent et prétendent garder pour elles le privilège de la vie intellectuelle et morale. Mais en s'isolant, elles perdent la faculté d'invention et de renouvellement.

Pour Socrate, tous nos actes relèvent du tribunal de la conscience et il n'est point de principe qui ne soit justiciable de la raison. Nous sommes, dans une large mesure, les artisans de notre propre destinée. Ses soi-disant héritiers enferment leurs décalogues sous de triples verrous ; ils gravent sur le marbre les

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tables de la loi et prétendent régenter notre conduite au nom d'une autorité despotique qui n'a pas de compte à rendre. Lorsque la Raison, ce Logos qu'ils ont mis à la base de leur credo, essaj^e de protester et de reprendre sa marche en avant, ils la chargent de chaînes et, pour mieux la diriger, lui mettent un bâillon sur la bouche.

Que cette conception d'un univers et d'une humanité immobiles ait prévalu à une époque où les sciences étaient encore dans l'enfance, cela se comprend. La nature a donné, sur notre petit globe, l'illusion d'un rythme lent, probablement nécessaire à l'éclosion de la vie. Mais que cette illusion persiste dans l'ordre moral, alors que les sciences physiques l'ont abandonnée depuis près de cinq cents ans, c'est ce que nos arrière-neveux auront de la peine à comprendre.

Le moment n'est -il pas venu de nous placer en face du monde réel tel que nous le connaissons aujourd'hui? Qu'apercevons-nous alors? Un mouvement vertigineux qui entraîne notre planète autour d'un astre générateur, entraîné lui-même, avec des mjoriades d'étoiles, dans un espace infini ; — sur cette motte de terre que nous occupons, la vie, fille de la chaleur et du mouvement, semée avec une profusion et une intensité croissantes ; — et comme nous avons jeté la sonde aussi bien dans le temps que dans l'espace, nous savons que cette vie s'élève, à travers des milhons d'ébauches et des milliers de ramifications, depuis l'infusoire jusqu'à l'homme, depuis la brute primitive jusqu'aux civilisations les plus raffinées.

Ce spectacle a-t-il de quoi nous décourager? N'est-il pas cent fois plus beau, plus riche, plus varié que celui

du monde tel que le concevaient les anciens? La science ne nous parle pas seulement de mouvement, mais de vitesse instantanée, foudroyante. Elle ne raconte pas seulement la vie ; elle en note toutes lés pulsations, elle en mesure la courbe à travers des milliers d'années. Cette courbe ne se referme point en cercle : elle paraît s'ouvrir vers l'infini. L'histoire elle-même, mieux connue, fait ressortir, à travers les déviations, les avortements et les chutes, la preuve irrécusable de cette loi d'adaptation qui n'est que l'effort de notre intelligence vers le mieux.

De cette chaîne immense, Socrate n'a tenu dans ses mains qu'un chaînon, la personne humaine. Mais c'est le plus important, puisqu'il rattache notre espèce à l'univers, — et le plus solide, puisqu'il nous permet de surprendre en nous-mêmes le mystère de la vie et le sens de l'ascension.

Si notre faible regard ne peut discerner l'extrémité de la courbe, si, dans notre monde étroit et fragile, elle nous paraît brusquement interrompue par la mort, devrons-nous conclure à la faillite de la création? Aurons-nous la témérité de soutenir qu'elle ne saurait se continuer ailleurs? C'est à peu près comme si des monstres antédiluviens, ayant dérobé par aventure un rayon d'intelligence, avaient décrété doctoralement qu'ils formaient le nec plus ultra des êtres vivants et que le pouvoir créateur ne pouvait aller plus loin.

Ou bien, adoptant la foi raisonnée d'un Socrate, penserons-nous que l'œuvre de la nature se continue en nous-mêmes par le développement de la vie morale? Cette lutte que les grandes âmes, et quelquefois tout un peuple, mènent contre l'égoïsme ; — le sacrifice volontaire de l'individu à la communauté en vue de

préparer l'avenir ; — la certitude, fortifiée par l'expérience, que ce sacrifice est utile, et que l'homme n'est jamais si grand que lorsqu'il oppose l'esprit aux sollicitations de la matière ; — enfin la preuve de la loi morale faite, pour ainsi dire, ici-bas et sous nos yeux, par les succès et les revers des nations dont l'existence plus longue se prête à des expériences plus complètes : — toutes ces présomptions accumulées ne sont-elles pas la marque d'une destinée supérieure et n'offrentelles pas un fondement sufiisamment ferme au culte de l'âme et de l'esprit?

Alors, épousant le rythme général de l'univers au lieu de le contrarier ; éclairant notre raison au Heu de lui imposer silence ; acceptant la Hberté, l'angoisse et l'effort, comme les conditions de notre vie mortelle ; interrogeant notre conscience plutôt que les étoiles, mais n'ayant pas non plus la prétention de les éteindre, nous saluerons dans Socrate le modèle et le martyre des Hbres-penseurs qui ont été en même temps des croyants. Et si parfois l'ombre et le doute traversent notre chemin, nous rappelant que ce grand homme fut méconnu par ses contemporains, mais qu'il afBrma jusqu'à la mort la souveraineté de la raison, nous dirons avec le poète :

C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière !

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