‹ Socrate et la pensée moderneChapitre 16 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Situation de la République après la prise d'Athènes. — Restauration démocratique et réaction religieuse. — Les parvenus : leur haine pour les intellectuels. — Eutyphron : la justice supérieure aux dieux. — L'accusation et le réquisitoire. — Plaidoyer de Socrate. Il fait le procès des juges.

— Sa condamnation. — Efforts de Criton pour le sauver.

— Réponse de Socrate sur la soumission aux lois et sur les devoirs du citoyen.

Après l'expulsion des Trente, la situation de la République athénienne était lamentable. Vingt-six années d'une guerre à peine interrompue par quelques trêves et quinze mois d'une tyrannie sanglante l'avaient complètement épuisée. Les longs murs étaient détruits, la confédération dissoute, les possessions qui lui restaient suffisaient à peine à la faire vivre.

Voici le tableau que traçait Isocrate peu de temps après : « Nous avons perdu en Egypte 200 navires avec les équipages ; 150 auprès de Chypre ; dans la Thrace, 10 000 hoplites d'infanterie ; en Sicile, 40 000 soldats, 200 galères... Il suffit de dire qu'éprou-

vant chaque année de nouvelles disgrâces, nous célébrons tous les ans de nouvelles funérailles publiques. Tant d'Athéniens ont péri que nos familles les plus illustres et nos plus grandes maisons, qui avaient échappé à la cruauté de la tyrannie et à la guerre des Perses, furent détruites et sacrifiées à cet empire maritime, objet de tous nos vœux, » Et il ajoute : « Avec des finances épuisées, nous voulons, comme le grand roi, nous servir de troupes mercenaires... Jadis, quand on armait une flotte, on prenait pour matelots des étrangers et des esclaves ; les citoyens étaient soldats. Aujourd'hui, nous armons des étrangers pour combattre et nous forçons les citoyens à ramer. »

Le lendemain de cette dure épreuve, la haine des factions parut désarmer. Les partisans des Trente, réfugiés à Eleusis, reçurent des propositions de paix. Le gouvernement décréta l'amnistie. Les sénateurs s'engagèrent sous serment à n'accueillir aucune accusation de quelque nature qu'elle fût pour des faits relatifs à la période d'anarchie. Les Héliastes, avant de monter sur leiu"S sièges, juraient « de ne point garder rancune du passé et de ne voter que d'après les lois actuelles » (i).

Les proscrits rentrèrent et reprirent peu à peu le chemin de l'Acropole que la Vierge guerrière dominait toujours de sa haute et sereine effigie. Dans cet horizon familier, les citoyens d'Athènes se sentaient encore libres et pouvaient espérer, comme après le passage des Perses, une prochaine renaissance.

Seulement, chez les Anciens, « renaissance » voulait dire au pied de la lettre : retour au passé. L'âge d'or

(i) A.-E. Chaignet, Vie de Socrate, p. 185.

était derrière et non devant. On essayait de se faire une âme simple et de revenir aux croyances et aux institutions primitives. Pour retrouver la vigueur des guerriers de Marathon, on s'efforçait de penser comme eux.

Dans l'ordre politique, Thrasybule et ses amis entreprirent de restaurer le régime démocratique modéré du temps de Solon. Comme un Solon faisait défaut, on recourut à l'expédient ordinaire : on nomma une commission. Des législateurs ou nomothètes furent chargés de reviser la constitution. Leur œuvre n'a pas laissé de trace bien profonde, mais on en connaît l'esprit. L'aréopage fut rétabli. Dans l'assemblée du peuple, toute résolution importante devait être prise au vote secret, et, dit -on, à la majorité de 6 000 voix, ce qui paraît beaucoup ; un tel nombre supposait la presque unanimité des citoyens présents. C'était, sous ime forme détournée, paralyser le pouvoir législatif. Tout conspirateur fut déclaré hors la loi. Ainsi qu'il arrive toujours aux époques de malaise, on fit de l'épuration. De nouvelles lois sont rendues contre les Métèques : mesure maladroite dans une cité pauvre en hommes, qu'il aurait fallu plutôt élargir. Cette réforme soidisant démocratique est imprégnée de pédantisme conservateur. Le peuple athénien ressemble à un convalescent qui se met dans les remèdes. Il croit se tirer d'affaires en se cramporiuant au régime municipal étroit qui avait été le principe de sa grandeur.

Nous savons aujourd'hui à quel point ce régime était lié aux institutions religieuses ; c'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue si l'on veut comprendre le procès de Socrate.

« En temps de paix et en temps de guerre, dit

Fustel de Coulanges, la religion intervenait dans tous les actes. Elle était partout présente, elle enveloppait l'homme. L'âme, le corps, la vie privée, la vie publique, les repas, les fêtes, les assemblées, les tribunaux, les combats, tout était sous l'empire de cette religion de la cité. »

Sans doute, un demi-siècle de libre discussion avait affaibli les vieilles croyances. Les descendants des Eupatrides, dépositaires des rites, étaient morts, dispersés ou gagnés par les idées nouvelles. Les cérémonies perdaient une partie de leur sens, mais elles gardaient leur ascendant sur la foule. On ne savait pas très bien ce que représentait le Prytanée, cet antique foyer de la Cité, mais les statues des divinités poliades étaient toujours debout.

Il faut se représenter l'état des esprits à cette époque. L'élite s'éloigne de plus en plus des affaires publiques et se moque volontiers — portes closes — d'une foule crédule. Quelques-uns, sincèrement religieux, comme Xénophon, mais dégoûtés du Pnyx et voyant peu de lauriers à cueillir en Grèce, s'en vont offrir leur épée au roi de Perse. La majorité attribue les malheurs de la ville à la colère des dieux. Elle reproche aux philosophes d'avoir ébranlé leur trône ou discuté leur existence. Le pouvoir laisse faire parce que la réaction religieuse est un bon dérivatif pour les passions populaires, qu'elle détourne de l'Agora.

N'oublions pas d'ailleurs qu'à la même époque, la religion municipale était le support de Rome naissante et qu'elle devait, pendant deux ou trois siècles encore, dominer le monde. Est-il surprenant qu'Athènes abattue, mais toujours vivante, ait attendu son salut de la même source surnaturelle? Il faudrait plutôt s'étonner

de ce que ses principaux magistrats n'aient pas pris eux-mêmes l'affaire en main. A Rome, le consul en charge ou le censeur n'y aurait pas manqué. Parlant de son procès, Socrate dit : « Les Athéniens appellent cela une affaire d'État. » C'est vrai, mais l'État n'intervient pas directement.

C'est qu'à la différence de Rome, la piété d'Athènes était toute en surface. Les stratèges absorbés par la politique n'ont qu'une demi-confiance dans les remèdes spirituels. Ils laissent à leurs amis le soin de les appliquer.

Il y avait alors une catégorie de citoyens plus intéressés que les autres à la restauration de l'ancien culte. C'était les nouveaux riches, industriels ou commerçants, qui avaient remplacé les Eupatrides dans la plupart des fonctions publiques. A l'exemple de tous les parvenus, ils copiaient l'ancienne noblesse. Étrangers au mouvement des idées, sans autorité personnelle et peu soucieux de mettre leurs actes d'accord avec la logique, ils étaient démagogues sur le Pnyx et conservateurs dans le temple. Cette classe avait été fort éprouvée pendant la guerre du Péloponèse, car elle fournissait le plus grand nombre des cavaliers et des hoplites. Ceux qui restaient n'en étaient que plus chauds partisans des réformes politiques et religieuses qui devaient rendre à Athènes son ancienne splendeur.

De ce nombre était Anytus, le principal accusateur de Socrate. Ami intime de Thrasybule, son compagnon dans la bonne et dans la mauvaise fortune, Anytus était un personnage considérable : riche industriel, ancien archonte, démocrate militant. Voici comment il est dépeint dans le Ménon : « Anytus est né d'vm

père riche et sage, nommé Anthémion, qui ne doit point sa fortune au hasard ni à la hbéralité d 'autrui, mais qui l'a acquise par sa sagesse et par son industrie. Cet Anthémion n'a rien d'arrogant, de fastueux, ni de dédaigneux : c'est un citoyen modeste et rangé. De plus, il a très bien élevé et formé son fils, au jugement du peuple athénien ; aussi le choisissent -ils pour les grandes charges. »

On lui a prêté des motifs particuUers de rancune contre Socrate, mais cette supposition n'est pas nécessaire. Anytus détestait les sophistes et ceux qui leur ressemblent. Toutes ces controverses lui paraissaient inutiles et dangereuses : « Par Hercule, dit-il dans le Ménon, que personne de mes parents, de mes alliés, de mes amis, soit concitoyen, soit étranger, ne soit jamais assez fou pour aller se gâter auprès de ces genslà. Ils sont la peste et le fléau du genre humain (i). » Si l'on cherche de bonnes leçons, que l'on consulte le premier Athénien honorable : il en sait autant làdessus que tous les soi-disant professeurs de morale. Bien mal avisés sont les élèves qui leur donnent de l'argent ; et encore plus les parents des élèves ; « et plus que tout, le reste, les Républiques qui les tolèrent dans leur sein, alors qu'elles devraient chasser tout étranger, tout citoyen même qui exerce ce triste métier. »

Les manières paisibles et courtoises de Socrate ne font qu'accroître sa mauvaise humeur. On sent qu'il ne fait aucune différence entre les sectes philosophiques et qu'il les met toutes, comme on dit, dans le même sac. Sur ces hommes pratiques, le raisonnement n'a aucime

(i) Ménon, trad. Cousin, t. VI, p. 205.

prise, dès qu'il contredit leurs penchants favoris. Ils répondent par un grognement ou par un haussement d'épaules. Socrate ayant fait ressortir, ce qui est l'évidence même, que les hommes les plus remarquables d'Athènes avaient eu des fils indignes d'eux, et que par conséquent la vertu ne s'enseigne pas comme la musique ou l'équitation, Anytus ne retient que la sévérité de ses jugements sur des famiUes qu'il est habitué à respecter : « A ce que je vois, dit-il, Socrate, tu ne te gênes pas pour médire des gens. Je te conseille d'être plus circonspect à l'avenir ; autrement, il pourrait t'en cuire... » Toutefois, les Anytus n'aiment pas à se compromettre ; « s'ils interviennent dans la vie publique c'est plutôt en achetant des magistrats ou des orateurs que par une action personnelle et franche (i). »

Comme la procédure était longue et compliquée et que, d'ailleurs, l'accusateur, s'il échouait, risquait ijne forte amende et la déconsidération, le défenseur de la morale outragée trouve plus commode d'avoir recours à deux hommes de paille, sans doute payés par lui : Lycon, orateur à gages, qui se charge d'instruire l'affaire, et un pauvre diable de poète sifflé, Meletus, qui prend à son compte les risques de l'accusation, comme naguère chez nous le gérant d'un journal endossait la prison pour le journal tout entier.

Cet acte célèbre, dont l'original fut longtemps conservé dans le temple de Cybèle, était rédigé comme suit : « Meletus, fils de Meletus, du bourg de Pithos, accuse par serment Socrate, fils de Sophronisque, du bourg d'Alopèce : Socrate est coupable en ce qu'il

(i) A. Croiset,^ es Démocraties antiques, p. 196

ne reconnaît pas les dieux de la République et met à leur place des extravagances démoniaques. Il est coupable en ce qu'il corrompt les jeunes gens. Peine : la mort. »

Les ennemis de Socrate espéraient peut-être qu'il se déroberait par la fuite à un procès capital. Contre les hommes politiques, l'ostracisme suffisait. Mais en l'absence d'une bonne organisation de l'enseignement supérieur, on manquait de lois bien faites contre les professeurs ou ceux qui en tenaient lieu. Une sentence de mort, en les forçant de quitter la ville, devenait l'équivalent d'une révocation.

C'était mal cormaître l'homme qui avait risqué vingt fois sa vie sur les champs de bataille. De plus, en face d'une réaction religieuse qui menaçait ses plus chères croyances, il semble que le philosophe ait compris que l'heure des ménagements était passée. Il estimait que chacun trouve en soi-même la règle de sa conduite et doit obéir au dieu qu'il porte en lui. Ce n'était pas par des cérémonies et des sacrifices, mais par une réforme morale qu'Athènes pouvait se régénérer. Lui qui, jusqu'alors, avait toujours respecté les dieux de son pays et qui évitait soigneusement de se brouiller avec le culte officiel, ne fait plus aucun effort pour atténuer sa doctrine ou pour la dissimuler. Il l'étalé au contraire avec complaisance aux yeux du premier venu et paraît prendre un certain plaisir à braver l'opinion.

Se rendant au Portique du roi, — nous dirions au

Palais de Justice, — pour répondre à l'assignation de Meletus, il rencontre sur son chemin un devin du nom d'Eutyphron (i), qui d'abord paraît bien disposé pour lui et le traite en confrère : auprès de beaucoup de gens, Socrate, à cause de son démon, passait pour connaître l'avenir. Cet Eutyphron suit également un procès criminel, mais il en est l'auteur ; il intente contre son père une accusation de meurtre. Le cas n'était pas pendable : il s'agissait d'un homicide par imprudence. Mais, à cette époque, on faisait du zèle. Une foule d'empressés s'érigeaient en censeurs des mœurs. Appeler un meurtrier en justice, action vulgaire, à la portée de tout le monde. Accuser son père, voilà un moyen original de se distinguer dans une société dévote. Eutyphron qui, de son propre aveu, obtient peu de succès comme devin, espère sans doute que cette action singulière le fera remarquer.

Belle occasion pour Socrate de reprendre la vieille controverse sur le juste et l'injuste. Cette fois, s'adressant à un quasi-prêtre, à un homme qui fait profession de vivre dans la familiarité des dieux, il lui pose cette question précise : à savoir si le juste est ce qui plaît aux dieux, ou si, existant par lui-même, il plaît aux dieux parce qu'il est juste ; en d'autres termes, si la loi morale sort de la nature des choses ou si elle résulte d'une décision arbitraire de la divinité.

Grave problème, qui devait plus tard allumer des bûchers. Qu'on se rappelle la doctrine inflexible d'un Calvin justifiant l'injustice monstrueuse de la prédestination par « la volonté suprême, absolue et insondable de Dieu » ! Suivant le rigoureux fondateur de

(i) Eutyphron. trad. Cousin, t. !«', p. 9.

l'Église de Genève, « il ne faut pas dire que Dieu veut une chose parce qu'elle est juste, mais qu'elle est juste parce qu'il la veut ». C'est, à deux mille ans de distance, la question soulevée par Socrate ; seulement, il la résout dans un sens diamétralement opposé : une chose n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais Dieu la veut parce qu'elle est juste.

Et comme si ce n'était point assez, Socrate n'hésite pas à séparer la justice de la sainteté, c'est-à-dire les règles essentielles qui président aux relations humaines du culte que l'on rend aux dieux, « lesquels n'ont aucun besoin de nos prières ou de nos présents », Quel marché de dupe nous proposons à la divinité lorsque nous espérons tirer d'elle certains avantages sans rien lui offrir en échange !

Pour le coup, Euthyphron se dérobe. Il allègue des affaires pressantes. On peut croire qu'il n'est pas seulement embarrassé par la dialectique serrée de Socrate ; il jette des regards inquiets autour de lui et trouve que l'entretien prend une mauvaise tournure. Socrate s'efforce en vain de le retenir et sourit de sa fuite précipitée.

Le philosophe, lui, ne fuira pas ; le procès suivra son cours. Dans cette douce Athènes, sujette à de brusques emportements, il n'y a pas de Calvin, mais il y a un peuple irrité, mécontent de lui-même, et qui cherche un bouc émissaire.

Nous n'avons pas le texte du réquisitoire prononcé contre Socrate. Il paraît que Meletus fut très faible.

Du moins Socrate laisse entendre qu'il risquait fort d'être mis en minorité si An\i:us et Lycon n'étaient intervenus. Mais par les mémoires de Xénophon qui suit pied à pied l'accusation, nous pouvons en saisir le sens général (i).

Le premier grief et le plus important visait les dieux de l'État : Socrate les méconnaît et leur substitue l'inspiration directe de son démon familier. C'est, à mille ans de distance, la même accusation que contre Jeanne d'Arc : Socrate « entend des voix ». Bien que la religion des Grecs fût beaucoup plus accommodante que la nôtre, un particulier n'a pas le droit de créer des dieux que la Cité ne reconnaît pas.

Passant ensuite à la vie privée de Socrate, on le chicane sur ses moyens d'existence. On demande d'où il tire ses ressources, puisqu'il se vante de ne point toucher de salaire. On raille son extérieur inculte, la pauvreté de sa mise : il n'a point les dehors d'un citoyen respectable. Sa prétendue simplicité est un affront aux usages. Si son exemple était suivi, les petits commerçants (qui forment la majorité du tribunal) seraient ruinés.

Socrate méprise les institutions démocratiques : ne condarrme-t-il pas le recrutement des magistrats par le sort? Il répand ainsi parmi la jeunesse des sentiments anti-constitutionnels et la pousse à la fésistance ouverte, souvent même violente, contre les lois.

Deux de ses disciples les plus éminents, Alcibiade et Critias, ont été les ennemis de leur patrie. L'exemple était d'autant mieux choisi que l'enseignement de

(i) V. les Mémorables, liv. I", chap. 1" de la hrad. précitée

Socrate semblait avoir gâté les chefs des deux factions opposées. Du démocrate illustre, il avait fait uri traître, et de l'aristocrate lettré, un tyran. On sait combien les Athéniens étaient sensibles à l'argument personnel. En évoquant ainsi deux figures détestées, on donnait un corps à l'accusation et l'on se dispensait de raisonner : « Citoyens, disait probablement l'orateur, quel nom portait la doctrine de Socrate lorsqu'elle se montrait à découvert sur la place publique? Elle s'appelait Alcibiade ; elle s'appelait Critias ! Concluez... » Que ce langage ait été tenu par Anytus ou par Lycon, l'impression fut certainement considérable. Cinquante ans plus tard, l'orateur Eschine disait encore : « Vous avez fait mourir le sophiste Socrate parce qu'il était prouvé que Critias, l'un des Trente, avait été son élève. »

« Eh bien ! citoyens, continuait l'accusateur, si nous allons au fond de cette doctrine, qu'y trouvonsnous? La destruction des plus saines traditions sur lesquelles repose la famille, et par conséquent l'État. Socrate enseigné à nos fils qu'ils peuvent secouer l'autorité paternelle au nom d'une orgueilleuse raison, qui ne relève que d'elle-même. Et quel idéal proposet-il en échange des vertus héréditaires ? L'action à tout prix, l'action quand même. Il a toujours à la bouche le vers d'Hésiode : « Ce n'est pas l'action, c'est l'inac- « tion qui nous couvre de honte ! »

Mais quelle sorte d'action?

« Il s'entretient avec une courtisane et lui enseigne les règles de son métier. Tout objet lui paraît bon, pourvu qu'il puisse bavarder sur l'art de parvenir. Amusement puéril ! passe-temps de bel esprit ! Vous connaissez tous. Athéniens, ces hommes qui se font

un jeu du paradoxe et qui dédaignent le bon sens populaire. Socrate, oublieux de ses origines, ne se plaît que dans une société de nobles. C'est un assaut de raffinements, de pointes, de discussions subtiles. Aussi est-il fort recherché dans les banquets où, à la lueur des torches et parmi les coupes, les descendants dégénérés des Eupatrides se divertissent à nos dépens. On l'admet au même titre que Philippe le Bouffon. Il paye son écot avec le sel de sa grosse ironie. Entendezle, quand il a bu à la santé de l'amphytrion, réciter les vers d'Homère : « Homme divan, ce n'est pas à toi de « trembler comme un lâche ; assieds-toi et fais asseoir « le peuple 1... » Rappelez-vous le reste et comment le héros d'Homère traite l'homme du peuple : « Tiensce toi tranquille, misérable ! Tais-toi devant ceux qui « valent mieux que toi ! Tu n'as ni force, ni courage ; « tu n'es compté pour rien dans les combats et dans « les conseils ! » Voilà, ô Athéniens, ce que répète Socrate. Voilà en deux mots ce qu'il pense du peuple souverain... »

On conçoit l'effet d'une telle harangue sur cinq ou six cents citoyens de condition médiocre, braves, susceptibles, ayant encore sur le cœur l'insolence des nobles : toutes les passions politiques, à peine assoupies, devaient frémir. C'est au milieu d'une assemblée houleuse que Socrate se lève pour se défendre ou du moins pour obéir à la loi qui le lui commande (i).

La première partie de son discours est habile. Elle a manifestement pour but de calmer les esprits et de se faire écouter. Aussi se garde-t-il de répondre directement à ses accusateurs. Il rappelle fort adroit e-

{1) Pl AT oys, Apologie de Socrate, trad. CorsiN, t. I", p. 61

ment que son procès date de loin ; il dure depuis plus de vingt ans. Ses calomniateurs sont légion : tous ceux dont il a froissé l'amour -propre ; et ils sont insaisissables, sauf un « certain faiseur de comédies » qu'il traite avec un souverain mépris. Beaucoup de personnes présentes ont entendu ces calomnies depuis leur enfance ; elles sont prévenues contre lui.

Cette diversion lui donne un certain avantage. Les plaisanteries d'Aristophane, d'origine aristocratique, mettent l'accusation en fâcheuse posture. Les têtes se calment ; on commence à prêter l'oreille. Socrate, qui connaît bien les Athéniens, sait que la meilleure manière d'apaiser leurs passions, c'est de leur raconter des histoires. Effectivement, au lieu de plaider, il raconte. C'est d'abord le récit d'une conversation avec Caillas touchant l'éducation des enfants et les gains extraordinaires de certains professeurs. Vient ensuite l'histoire de l'oracle de Delphes avec des détails circonstanciés, de nature à fixer l'attention. Quand le dieu déclare que Socrate est le plus sage des hommes, quelques murmures se font entendre ;' mais le spirituel commentaire du philosophe désarme les juges : « Entendez-moi bien, leur dit -il, je ne suis pas plus sage que vous. Ma seule supériorité, c'est de savoir que je ne sais rien du tout. » Et quand il passe en revue un certain nombre de personnages dont le nom est sur toutes les lèvres en démontrant le néant de leur prétendue sagesse, le jury s'amuse. Il aime à crever les ballons gonflés.

Il rit tout à fait, n'en doutez pas, lorsque Socrate interroge Meletus à sa manière habituelle et le met piteusement sur la sellette en relevant ses contradictions. Lorsqu'il l'amène à dire que tous les Athéniens

sont tous d'excellents éducateurs à l'exception du seul Socrate ; lorsque l'accusateur décontenancé se débat sous la griffe du maître ; lorsqu'enfin se tournant vers les juges, Socrate les prie d'ordonner qu'il réponde « et qu'il ne fasse pas tant de bruit », les rieurs ne sont certainement pas du côté de Meletus. La gaîté devient irrésistible au moment où Socrate, accusé de nier tous les dieux et cependant de rendre un culte aux démons qui sont les enfants d'un dieu et d'une mortelle, s'écrie : « Ce serait aussi absurde que de croire qu'il y a des mulets nés de chevaux et d'ânes, et de soutenir qu'il n'y a ni ânes ni chevaux. »

Si Socrate avait continué sur ce ton de bonne humeur ; s'il avait évité de prendre l'affaire trop au sérieux ; s'il avait ajouté quelques mots conciliants qui sont de stjde en pareil cas, pour en appeler à l'indulgence du jury, il aurait été acquitté à une grosse majorité.

Mais tel n'est pas son but : il veut affirmer sa mission et il a fait le sacrifice de sa vie. On l'écoute : c'est tout ce qu'il voulait. Soudain, le ton change et l'aimable comédie du début fait place à un corps à corps presque tragique entre un homme et une assemblée.

Le revirement s'opère sur cette phrase : quelqu'un me dira peut-être, « n'as-tu pas honte Socrate, de t'être attaché à une étude qui te met présentement en danger de mort »? Immédiatement, les déclarations intrépides se succèdent : « Vous êtes dans l'erreur si vous croyez qu'un homrne qui vaut quelque chose considère les chances de la vie et de la mort, au lieu de chercher seulement ce qui est juste et injuste... Je serais un lâche si, après avoir gardé fidèlement mon poste à Potidée, à Amphipohs, à Délium, je

désertais, par crainte de la mort, le poste que le dieu m'a confié... N'espérez pas, Athéniens, que je vous laisserai un instant de répit ; si quelqu'un se prétend vertueux, je ne le croirai pas sur parole : je ne le quitterai point, je l'interrogerai, et s'il en impose, je le confondrai... Beaucoup d'entre vous estiment que la richesse tient lieu de vertu? Moi je prétends que la vertu fait la richesse et qu'elle est l'unique source des biens publics et particuliers. ') Chaque parole tombe sur cette foule assemblée comme un coup de fouet sur une meute. « Faites ce que demande Anytus ou ne le faites pas ; acquittez-moi ou condamnez-moi, je ne ferai jamais autre chose, quand je devrais mourir mille fois... » L'assemblée se cabre; l'accusé redouble ses coups : « Ne murmurez pas, Athéniens ! Accordezmoi la grâce de m'entendre jusqu'au bout... Ni Anytus ni Meletus ne me feront aucun mal. Je ne crois pas qu'il soit au pouvoir du méchant de nuire à l'homme de bien... A mon sens, le plus grand des maux, c'est ce qu'Anytus fait aujourd'hui : entreprendre de faire périr un innocent. » Jamais on n'a dit aussi clairement à des juges que leur verdict n'a aucune valeur.

Voici mieux encore. Ce n'est pas seulement le tribunal, c'est toute la vie publique des Athéniens que Socrate censure ouvertement.

« Vous vous demandez peut-être, citoyens, pourquoi, avec un tel besoin de propagande, je n'ai jamais abordé la tribune. C'est bien simple... Ne vous fâchez pas, je vous prie... Si je m'étais mêlé des affaires publiques, il y a longtemps que je ne serais plus de ce monde. Quiconque lutte auprès de vous pour la justice ne le fait point impunément. (Protestations, clameurs.) Vous faut-il des exemples? Rappelez-vous l'affaire des

Arginuses. Pour avoir résisté à vos folles résolutions, pour avoir refusé de me prêter à une injustice manifeste, j'ai risqué la prison ou la mort, et pourtant je n'ai pas cédé. Un peu plus tard, lorsque les Trente m'ont ordonné d'arrêter Léon le Salaminien, j'ai également refusé au péril de mes jours... (sous-entendu : vous ne valez pas mieux que les Trente, puisque vous êtes capables des mêmes injustices). Pendant tout le cours de ma vie, toutes les fois qu'il m'est arrivé de prendre part aux affaires publiques, vous me trouverez toujoiirs le même..., ne cédant jamais rien à qui que ce soit contre la justice, non pas même à aucun de ces t}Tans qu'on a voulu faire passer pour mes disciples. (C'est la seule allusion qu'il se permette à Critias et Alcibiade.) Je n'ai jamais promis aucun enseignement, je n'ai jamais rien enseigné. On m'interroge, je réponds : le reste ne me regarde pas. Vous dites que j'ai corrompu la jeunesse? Citez donc comme témoins, les parents de mes victimes, leurs pères, leurs frères. » Et, d'un geste large, il montre dans l'assistance les familles de ses disciples : un Criton, un Lysanias, un Antiphon, un Nicostrate, un Parale, un Adimante avec son frère Platon, et bien d'autres : « Qu'ils comparaissent, je les attends ! »

« Mais ce que je ne ferai pas, ô juges, c'est de descendre à des bassesses pour implorer votre pitié. » Il jette, pour finir, au tribunal ce défi suprême de repousser son indulgence : « Quand on voit, dit-il, de grands personnages descendre à de pareils procédés pour sauver leur vie, on croirait que les Athéniens confient les magistratures à des femmes. Le juge ne siège pas ici pour sacrifier la justice au désir de plaire, mais pour la suivre religieusement. Il a juré non de

faire grâce à qui bon lui semble, mais de juger selon les lois. » Par conséquent, j'ai fait mon devoir, faites le vôtre.

En vérité, les rôles sont renversés. Ce n'est plus un accusé devant ses juges, c'est un accusateur qui, du haut des soixante-dix ans d'une vie sans tache, instruit le procès de tout un peuple.

Socrate est déclaré coupable par 281 voix contre 275. Il lui aurait donc suffi de déplacer trois voix pour se faire acquitter. On est surpris qu'après une si audacieuse défense, il ait été condamné à une aussi faible majorité. Il en est étonné lui-même.

Reste à déterminer la peine. L'accusé avait le droit d'en proposer une. Il pouvait encore éviter la mort. « Me condamnerai- je, dit-il, à l'exil? peut-être y consentir iez-vous. )) Mais à quoi bon? « Ce serait une belle vie pour moi, vieux comme je suis, de quitter mon pays, d'aller errant de ville en ville et de vivre comme un proscrit ! Si d'ailleurs je voulais être juste envers moi-même comme je l'ai été envers les autres, c'est une récompense que je demanderais. On devrait me nourrir au Prytanée. » Autrement dit, je devrais figurer, non parmi les destructeurs, mais parmi les gardiens du foyer religieux de la Cité. « Quelle peine afflictive ou quelle amende mérité-je, moi qui me suis fait un principe de ne connaître aucun repos pendant toute ma vie, négligeant le soin de mes affaires domestiques, les emplois militaires, les fonctions d'orateur et toutes les autres dignités ; moi qui ne suis jamais entré dans aucune des conjurations et des cabales si fréquentes parmi vous, me trouvant réellement trop honnête homme pour ce genre de besogne..,, moi qui n'ai voulu d'autre occupation que de rendre à chacun

d'entre vous le plus grand des services, en vous conseillant de négliger ce qui vous appartient accidentellement pour vous attacher exclusivement à ce qui constitue votre essence...; et, pareillement, en mettant audessus des intérêts passagers de la patrie l'âme même de cette patrie... « Et il termine sur cette fière déclaration : « Peut-être avez-vous cru que je plaisantais quand je disais qu'il me serait impossible de garder le silence. Eh bien ! sachez qu'à mes yeux une vie sans libre discussion n'est -point une vie. » Jamais on • n'a revendiqué plus vigoureusement les droits de la raison.

Mais voici qu'on lui parle à l'oreille. Ses amis le supplient de céder quelque chose, de se condamner, par exemple, à une forte amende dont ils se porteront caution. Il hésite : cette concession lui paraît excessive. Platon, Criton, Critobule, AppoUodore l'entourent et insistent. On sent, dans son discours, les traces de cet affectueux combat. Finalement, il croit accorder beaucoup en se condamnant à 30 mines (environ 3 000 francs) d'amende. Mais ses dernières paroles n'ont fait qu'exaspérer les juges. Il est condamné à mort.

Dispensé désormais de tout ménagement, fort de sa résignation, son langage s'élève encore : « Je vais mourir pour n'avoir pas voulu me lamenter, pleurer, descendre à toutes les petitesses auxquelles vous êtes accoutumés. Il ne m'a pas paru que le péril où j'étais fût une excuse suffisante pour me livrer à des actes indignes d'un homme libre... Tout le monde sait qu'à la guerre, il serait très facile de sauver sa vie en jetant ses armes et en demandant quartier. On trouve mille expédients pour éviter la mort quand on est décidé

à tout dire et à tout faire... Eh ! Ce n'est pas là le difficile !... Mais le crime court plus vite que la mort. Vieux et pesant tel que je suis, je me suis laissé atteindre par le plus lent des deux ; le plus agile, le crime, s'est attaché à mes accusateurs. A moi la mort, à eux l'infamie... tout est pour le mieux. »

Puis s'adressant à ceux qui auraient voulu l'acquitter, il invoque une dernière fois son démon familier, disons la voix de sa conscience : « Cette inspiration prophétique qui n'a cessé de se faire entendre à moi dans tout le cours de ma vie et qui n'a jamais manqué de me détourner de tout ce que j'allais faire de mal... ne m'a retenu ce matin ni quand je suis sorti de ma maison, ni quand j'ai paru devant le tribunal... J'en conclus que ce qui m'arrive est, selon toute vraisemblance, un bien... » Pareillement, Jeanne d'Arc entendra ses voix au moment de monter sur le bûcher.

Il semble que Socrate condamné n'ait plus qu'à mourir. Mais il doit encore subir un dernier assaut, le plus dur de tous : non pas au grand soleil du Pnyx, mais dans le for intérieur de sa conscience ; non par le fait de ses ennemis, mais par les .soUicitations des amis les plus tendres.

Tout semblait conspirer pour laisser à Socrate le temps de la réflexion et pour lui fournir les moyens de fuir. Le veille du jugement, on avait couronné la poupe du vaisseau que les Athéniens envoyaient chaque année à Délos en témoignage de leur recon-

naissance envers Apollon pour la délivrance de Thésée et de ses compagnons. La loi défendait d'exécuter dans la ville aucune sentence de mort avant que le vaisseau fût de retour. Quelquefois, si les vents étaient contraires, le voyage pouvait durer longtemps. Cette fois, il dura un mois entier.

Cependant, les amis de Socrate ne restaient point inactifs. Ils tâtaient les gardiens. Ceux-ci se montraient d'assez bonne composition. Peut-être avaient-ils reçu l'ordre de fermer les yeux, tant la prison de Socrate était peu rigoureuse. On préparait presque ouvertement sa fuite. Déjà même le lieu de sa retraite était choisi. Criton avait, en Thessalie, des correspondants très sûrs. L'état anarchique de cette province, l'absence de toute autorité régulière, en faisaient le refuge habituel de tous ceux qui avaient quelque chose à démêler avec la justice de leur pays. C'est là que le philosophe pouvait trouver l'hospitalité.

Pendant que la troupe fidèle s'agitait, Socrate faisait des vers, pour satisfaire, disait-il, à l'ordre des dieux et il attendait paisiblement son sort. Ses amis qui le connaissaient bien, n'osaient guère lui parler d'évasion. Ils remettaient de jour en jour la démarche décisive. Enfin Criton, ayant appris que le vaisseau sacré était signalé au Cap Sunium, estima qu'on ne pouvait tarder davantage (i).

Il se présente à la prison de grand matin. Socrate dort d'un sommeil d'enfant. Son vieux compagnon ne peut se décider à le réveiller. Il contemple la douceur de ce sommeil et se sent pris d'admiration pour tant de

(i) Criton, ouïe devoir du citoyen, trad. Cousin, 1. 1", p. 127. Dans tout ce chapitre nous avons suivi pas à pas le Criton.

sérénité. Socrate ouvre les yeux, s'étonne de le voir levé de si bonne heure, l'interroge amicalement et apprend sans émotion le retour prochain du navire fatal :

— Mais, dit -il, je ne crois pas que ce soit pour demain. Une femme belle et majestueuse, toute vêtue de blanc, m'est apparue en songe. Elle s'est avancée vers moi, et elle m'a récité ce vers d'Homère : « Sous trois jours tu vas débarquer dans la fertile Phtie... » C'est assez clair, n'est-ce pas?

— Beaucoup trop clair, répond Criton.

Alors commence le combat suprême. Criton le supplie de se dérober à une sentence injuste, pendant qu'il en est temps encore. Il devient pressant. Quelques uns des arguments qu'il emploie jettent une vive lumière sur les mœurs de l'époque. Personne n'y comprend rien, dit -il en substance. On nous montre au doigt pour avoir laissé aboutir ce procès ridicule qu'il était si facile d'arrêter. La procédure a été conduite contre toutes les règles, et si tu refuses à présent de t'échapper, « ce refus bizarre formera le dénouement absurde de la pièce ». Ne crains rien pour nous. Ces gens-là, espions ou geôliers, sont tous à vendre. Il ne nous en coûtera pas grand'chose. Tu sais bien que tout ce que je possède est à toi ; et si, par impossible, ma fortune ne suffisait pas, Simmias et Cébès feraient le nécessaire.

Il attaque ensuite Socrate au point sensible. « En somme, dit-il, en te livrant toi-même quand tu pourrais te sauver, tu n'accomplis pas un acte de justice, ni même de courage : tu te fais le complice de ces misérables. Et puis tu abandonnes tes enfants : est-ce là le rôle d'un bon père? Prends garde que ta prétendue constance ne soit que de la faiblesse ; un homme de cœur ne renonce pas si aisément à la lutte. Nous pas-

serons tous pour des êtres pusillanimes, incapables de faire notre devoir. Réfléchis donc encore..., ou plutôt non. L'heure n'est plus à la délibération. Il faut que tout soit terminé la nuit prochaine. Si nous hésitons, tout est manqué... »

Il semble bien que Criton exprime ici l'opinion des cercles les plus éclairés d'Athènes. Un procès d'impiété devait paraître une espèce d'anachronisme. Sans doute, si l'accusation arrivait au grand jour de la discussion publique, l'hypocrisie officielle des autorités combinée avec la superstition de la masse pouvait avoir des suites graves. La loi, débris d'un autre âge, était inexorable ; le vieux code rehgieux édictait à -tout propos la peine de mort. Mais les moeurs tempéraient la sévérité des lois. Si le grand nombre des juges ne permettait guère de les solliciter, il existait mille artifices pour détourner le coup. Les délateurs, les accusateurs publics à la manière de Lycon, les pauvres diables dans le genre de Meletus, vivaient de ces pratiques. Ils vendaient au plus offrant levir silence ou leur parole. En tenant suspendue l'accusation d'impiété sur tant de libres esprits qui avaient abandonné les croyances traditionnelles, ils trafiquaient de leur pouvoir sur la foule. Ce métier était tellement décrié qu'un homme honorable comme Anytus ne se montrait qu'au dernier moment, lorsque piqué au jeu, il risquait de perdre la partie. La condamnation de Socrate ne s'expliquait aux yeux des gens cultivés que par l'avarice de ses amis ou bien par une espèce de bravade de philosophe, désireux de faire parler de lui. Les contemporains de Polyclète ne comprenait guère qu'on rompît en visière avec une religion si accommodante. Cette affectation d'intrépidité devait leur sembler de mauvais goût

Mais l'opinion du monde n'avait aucune prise sur Socrate. Tous les moyens qu'on lui proposait, acceptables pour une conscience ordinaire, répugnaient à son intransigeante loyauté. Celui qui n'avait pas voulu implorer ses juges ne consentirait jamais à débaucher ses gardiens. « Toutes ces considérations que tu m'allègues, dit -il à Criton, l'argent, la réputation, la famille, cela est bon pour ce peuple fantasque qui tue un homme ou qui le ressuscite selon l'humeur du jour. » Et tout de suite, il place la question sur son véritable terrain : « Il s'agit de savoir si nous serons conséquents avec nous-mêmes, ou si nos discours sur la justice étaient un pur bavardage, un jeu d'enfants... Les principes que j'ai professés toute ma vie, je ne puis les abandonner parce qu'un malheur m'arrive. Je les vois toujours du même œil. Ils me paraissent aussi puissants, aussi respectables qu'auparavant... Je pensais hier, je pense encore aujourd'hui qu'on ne doit pas rendre le mal pour le mal. » Mettre sa conduite d'accord avec ses principes, fût-ce aux dépens de sa vie, voilà ce qui prime tout le reste, et c'est aussi ce que ne comprendront jamais les gens du monde. Ils aiment le mouvement des idées. Mais quand il est question de les faire passer dans la pratique, ils sont tentés de dire : quoi ! vous parliez donc sérieusement?

Socrate aurait pu se contenter de cette déclaration un peu sèche, mais il a devant lui la bonne figure de Criton tout affligée de son refus. Il éprouve le besoin si naturel de se mettre d'accord avec le dépositaire le

plus intime de ses pensées, avec le vieil ami qui a mis au service du philosophe imprévoyant son infatigable activité. Connaissant bien son homme, autant que lui-même Athénien jusqu'aux moelles, il évoque à ses yeux l'image des Lois, gardiennes de la Cité :

« Criton, au moment de nous enfuir, si les Lois de la République venaient se présenter devant nous et nous disaient : Socrate que vas-tu faire? L'action que tu prépares ne tend-elle pas à renverser, autant qu'il .est en toi, et nous et l'État tout entier? Quel État peut subsister, où les jugements n'ont aucune force et sont foulés aux pieds par les particuliers? Que pourrionsnous répondre à ce reproche? »

Criton se tait.' A l'appel de Socrate, les Lois, semblables à ces victoires ailées, au visage divin, qui soulevaient les héros de la terre, se penchent sur ce noble vieillard et lui parlent, en quelque sorte, cœur à cœur. Elles lui murmurent :

« Quel sujet de plainte as-tu contre nous, Socrate, pour entreprendre de nous détruire? N'est-ce pas à nous d'abord que tu dois la vie? N'est-ce pas sous nos auspices que ton père prit pour compagne celle qui t'a donné le jour?... A vous -nous mal fait de prescrire à tes parents de t'instruire dans les exercices de l'esprit et dans ceux du corps? Non, n'est-ce pas? peuxtu donc nier que tu sois notre enfant et notre serviteur, de même que toute ta lignée? Prétends-tu traiter d'égal à égal avec nous et nous rendre ce que nous pourrions te faire souffrir? Eh quoi ! à l'égard d'un père ou d'un maître, l'enfant ne rend pas coup pour coup..., et tu aurais ce droit envers les Lois et la Patrie? »

Le chœur aux ailes frémissantes se resserre autour de Socrate et lui dit encore : « Tu te crois sage ! ignores-

tu donc que la Patrie a plus de droit à notre respect qu'un père, qu'une mère et tous les aïeux? qu'il faut la respecter jusque dans sa colère, la ramener par la persuasion ou obéir à ses ordres, souffrir tout ce qu'elle commande de souffrir, fût-ce d'être battu ou chargé de chaînes ; que si elle nous envoie risquer notre vie à la guerre, il faut y aller ; que le devoir est là ; qu'il n'est permis ni de reculer ni de lâcher pied ; que sur le champ de bataille ou devant le tribunal, partout il faut faire ce que veut la République, ou employer auprès d'elle les moyens de défense que la Loi nous confie?... »

Le soldat -philosophe se redresse ; il écoute. Le chœur se rapproche encore. Les voix se font plus douces, plus persuasives :

« Nous t'avons fait naître, nous t'avons bercé ; nous t'avons fait tout le bien dont nous sommes capables. Et après cela, Socrate, t'avons-nous retenu de force? Tout Athénien ne sait -il pas que s'il n'est pas content de nous, il peut se retirer où il lui plaît, emportant avec lui sa fortune? Si néanmoins il demeure, après avoir vu comment nous administrons la justice, il contracte un engagement solennel à notre égard. S'il y manque, c'est un fils en révolte contre sa mère, un enfant qui bat sa nourrice ; c'est un citoyen déraisonnable qui refuse de discuter... Socrate ! Comment pourrais-tu être ce fils rebelle, cet enfant ingrat, ce citoyen déloyal, toi qui nous a tant aimées qu'à peine as-tu pu te séparer de nous? Oui, nous t'avons entendu plus d'une fois vanter les gouvernements étrangers, celui de Lacédémone ou celui de la Crète. Et, cependant, tu ne nous a quittées que pour faire la guerre, c'est-à-dire pour nous défendre. Dans l'espace de soixante-dix ans, tu es beaucoup moins sorti d'Athènes

que les boiteux et les aveugles : tant il est vrai que tu as plus aimé que personne cette ville, et nous aussi apparemment, car qui pourrait aimer une ville sans aimer ses Lois?... O Socrate ! pendant ton procès, il ne tenait qu'à toi de te condamner à l'exil et de faire alors, de notre aveu, ce que tu entreprends aujourd'hui malgré nous. Tu affectais de voir la mort avec indifférence ; maintenant, sans égard pour ces belles paroles, sans respect pour nous, voudrais-tu faire ce que ferait le plus vil esclave, en tâchant de t 'enfuir, au mépris des conventions et de l'engagement sacré qui te soumet à notre empire?... Si tu acceptes ton arrêt, tu meurs victime honorable de l'iniquité, non des Lois, 'mais des hommes. Si tu repousses sans dignité l'injustice par l'injustice, le mal par le mal, si tu violes le traité qui te liait envers nous, tu nous auras pour ennemies pendant ta vie, et quand tu descendras chez Adès, nos sœurs, les Lois des Enfers, seront là pour nous venger... » Les vierges ailées, se tenant par la main, remontent lentement vers le Ciel. Socrate se passe la main sur le front. Longtemps, il croit les entendre encore. Oui, ce sont bien là les déesses tutélaires de la Patrie, celles qui l'ont toujours inspiré, et non pas ces décevantes « Nuées », ces vaines fumées de la comédie d'Aristophane.

Il s'éveille enfin : « Mon cher Criton, le son de ces paroles retentit dans mon âme comme les flûtes sacrées de Cybèle ; elles me rendent insensible à tout autre discours. Parle cependant, que répondrais-tu? »

Criton baisse la tête. « Socrate, dit-il, je n'ai rien à répondre... »

Et nous, nous n'avons rien à ajouter, car on n'a rien dit de plus beau sur les devoirs du citoyen.

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