L EM ANGE
comme une ombre dans Tappartement antique, froid et haut, en laissant suinter sur lui un mou regard gris de tristesse; dans un fauteuil, sa mère lisant un roman.
Entre ses parents, l'amour avait disparu depuis longtemps ; Famitié ne l'avait pas remplacé. L'unisson ne pouvait être entre ces deux natures. Son père regardant d'un œil mélancolique un avenir assombri par une imprudente mésalliance, sa mère aux idées inexistantes, jalousant un homme supérieur... Mais entre eux, jamais de querelles; une chose seulement, plus terrible, le silence. Jacques grandit dans ce silence. L'enfant, ne trouvant pas d'écho à ses effusions, se renferma. Il reçut peu de caresses, il n'essaya plus d'en donner. Il n'eut pas de camarades, cela fait du bruit; et, pourtant, il y avait, dans ce cœur essorant, des forces d'amour; du tempérament hystérique de sa mère, il lui venait quelquefois des envies d'embrasser. Il avait besoin de baisers. Mais, dans un mauvais jour, sa mère, devant une expansion, fut brusque et il ne la prit plus dans ses bras; et, pour son père, le respect avait absorbé l'amour.
L'enfant ne raisonnait pas ces choses.
Il vécut ces dix premières années comme une plante en cave sans chlorophylle, et il sentait
autour de lui une odeur de malheur renfermé.
De vagues ressouvenirs devaient le hanter plus tard. Son père si calme avait quelquefois des impatiences pour sa mère comme s'il lui reprochait d'être là, et celle-ci pleurait et se résignait.
11 y eut un jour une scène, une seule, qui laissa dans sa mémoire une impression effrayante. C'était le soir, Jacques s'endormait dans son lit ; il entendit du bruit : il traversa pieds nus la chambre de son père et, comme une ventouse, appliqua son oreille à la porte de la salle à manger. Ah! ce n'était plus là le silence dédaigneux ou désabusé, c'étaient des sarcasmes sur les lèvres de son père. Il ne comprenait pas tout, mais, grelottant à la porte il sentait que ces choses étaient dures: il eût voulu ne pas entendre, et il ne pouvait s'en aller. Une phrase le frappa comme une massue : « Vous ne savez seulement pas écrire pour conmiencer l'éducation de votre fils ! » Un gémissement répondit, puis un choc mat, et Jacques entra et couvrit sa mère de baisers : Oh !
maman 1
Elle gisait sur le parquet, les poings formés, les bras étendus et les jambes raides, cruciliée. Et Jac([ues eut un regard de reproche pour son père.
Jacques avait dix ans. 11 ne pleura pas quand on le mit en pension. C'était à une heure de Paris, en pleine campagne, chez les Oratoriens. En quittant le souterrain de la rue du Bac, il arriva avec son père, au mois de septembre, au collège de Juilly. Cette nouvelle existence lui souriait comme un inconnu souhaitable. Il vit d'abord un grand parc ; des allées longues et larges, et, au milieu, un vieux monastère. Sur les arbres, l'automne amis sa rouille et un grand calme règne là : c'est encore le silence, mais le silence au grand air.
Ils traversèrent tous deux les premiers Jardins et entrèrent chez le supérieur. D'abord celui-ci embrassa Jacques et ce baiser semblait lui promettre de bonnes paroles, une bonne amitié; il le prit par la main, et tous trois ils descendirent dans le parc.
Là, un immense marronnier devant un étang oîi l'on se promène en barque et l'on se baigne Tété ; plus haut, des pelouses pourles récréations. A côté, toujours au grand air, le manège. « Xdus voulons avant tout des enfants heureux, dit le supérieur ; c'est le moyen sûr de les rendre bons ; nous souhaitons qu'ils s'amusent pour qu'ils ne désirent pas des amusements. Nous les amenons à l'amour du bien par les caresses et la persua-
sion : le but de rinstitiition est de remplacer la famille. » Le bon prêtre disait ces bomies choses diin bon air bon, et Jacques ne pouvait s'empêcher de ne pas regretter le gris de sa vie dans l'appartement antique froid et haut de la rue du Bac.
Il embrassa son père, ayant cependantquelque émotion, et puis il ne pensa plus qu'aux grands arbres, à létang, au manège, et au bon air bon du bon supérieur. i
Le soir arriva, et, couché, il voulut penser : mais, tout de suite, ses yeux se fermèrent sur cette neuve vision, l'indéfini dortoir avec des rangées de lits blancs, et le clair-obscur do l'unique veilleuse.
Le lendemain commença la vie nouvelle. On lui donna de beaux livres neufs sur lesquels il écrivit son nom et qui furent à lui ; et il eut sa place, son lit, sa case. Il eut des choses et il en fut'fier, et sa petite vanité s'éveilla ù l'idée d'être possesseur.
Son père l'avait déjà fait un peu travailler; il commençait à savoir quelque orthographe et il fut dans un assez bon rang. Il ne se fit pas remarquer : il n'était ni bruyant, ni remuant, haltiliié à être comprimé; éprouvant tb'jà beaucoup de jouissances dans la contemplation de
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tout, car tout lui était nouveau, il était muet et il fut parfait, suivant la discipline.
Ce fut presque un ennui pour lui, lorsque sa mère, le premier jeudi du mois, jour de congé, vint le voir : il ne savait que lui dire, mais le premier moment passé, il l'embrassa beaucoup, car il était privé de caresses depuis un long mois. Il lui promit de bien travailler, d'être sage, comme il l'avait déjà fait en la quittant, la première fois, et il entrevit dans ses recommandations comme une grande mélancolie et une grande tristesse et il se rappela les paroles de son père : il lui parut qu'il devait bien aimer sa mère et il la couvrit d'amoureux baisers : ils pleuraient tous deux lorsqu ils se quittèrent.
C'était maintenant, surtout, que sa mère commençait à l'aimer, maintenant qu'il était au loin. Quand elle l'avait auprès d'elle, il lui semblait un obstacle entre elle et son mari, une preuve trop frappante pour lui de l'union quïl regrettait. Et puis elle en était jalouse : ce fils qu'elle avait fait, allait devenir instruit comme son père et elle resterait ignorante et elle en rougissait ; et cela n'allait pas sans un peu d'amertume contre sou lils.
Mais quand il ne fut plus là, qu'elle fut seule avec son mari, l'amour maternel se réveilla entier
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et se fit jour dans ce cœur inculte. Elle alla le voir souvent et une douce intimité s'établit entre ces deux êtres primitifs, si voisins de sentiments, l'enfant commençant à peine à sentir, et la mère restée enfant.
Jacques était vraiment bien heureux à Juilly. Les bons Pères n'étaient ni sévères, ni exigeants, et, avec la tranquillité de sa nature caressante jointe aune certaine réserve acquise, il fut aimé.
L'hiver se passa monotone, avec des récn'ations dans la neige. Dans le contact des autres, son esprit commençait à se développer et, dès l'abord, cela allait bien avec sa nature peu parlante, il aima à observer les choses.
Les exercices religieux tenaient une grande place dans l'éducation des Pères ; il les pratiqua tout de suite machinalement, n'ayant pas une mère dévote ; puis bientôt son tempérament nerveux y trouva des douceurs indéfinissables, presque sensuelles, et il devint pieux.
Cela commença un soir, k un oflico de la semaine sainte. Dans la plus vieille chapelle du collège tous les petits étaient réunis et chantaient, en une langue encore incomprise, les lamentations de Jérémic. Il était assis, à sa place, son eucologe à la main, mais l'esprit bien loin, dans des rêves mal débrouillés d'enfant. Une
senteur dcncens et de cierges, le parfum des sacristies et du prêtre montaient dans la nef; le dernier soupir du soleil mourant traversait les antiques verrières peintes longuement par le Temps; dans le fond, en haut, derrière lui, s'élevaient lentement comme une brume matutinale au sein de ce mystique cr(''puscule, les lents accords unitonaux des vieux chants grégoriens. Devant, à l'autel, le prêtre donnant le salut, les mains jointes, agenouillé; et l'enfant n'avait pas de grandes pensées sur les mystères, mais il se baignait dans une atmosphère de voluptueuse dévotion ; et cette religion, aux manifestations si réelles, l'acquérait, en ce moment, par son extérieur.
Jérusalem! Jérusalem! Convertere ad Domnium Deum tuum!
chantaient les voix; et ces longues finales martelées étaient pour lui comme un appel venant de quelque nue inconnue et il s'y laissait aller sans raisonner toute cette mystique séduction.
On s'agenouilla.
Le prêtre, debout, les bras levés, montrait un symbole à l'adoration des fidèles, et sous les notes tintinnabulantes du carillon agité par l'enfant de chœur, tous ces gamins baissaient la tête
Jacques fut noté pour sa bonne tenue.
Le printemps était arrivé ; le mois de mai aux jeunes ensoleillements avait deux splendeurs à Juilly. Dans le parc, les arbres qui tout l'hiver avaient paru de grands squelettes carbonisés, s'animaient et cette époque était encore pour les Pères une occasion de culte. Les sombres chapelles s'éclairaient de fleurs en l'honneur de la Vierge Marie et Jacques, devenu enfant de chœur, passait ses récréations et quelquefois une partie des études en compagnie d'un jeune prêtre, dans le parc à cueillir des bouquets, et auprès des autels, à préparer des enguirlandements. L'abbé Gratien, chargé des cérémonies, s'était pris d'affection pour Jacques, et ils s'en allaient tous les deux, parmi les arbres, en causant. Il y a ainsi dans les collèges, surtout chez les prêtres, où leurs cœurs se rapprochent, des affinités entre des hommes et des enfants. Cette attraction devait surtout être beaucoup entre cet enfant si débordant de caresses contenues et ce prêtre contenant des affections si d(''bordaiites, châtré d'amis et de parents, ne pouvant encore se satisfaire dans le seul amour de Dieu, ayant besoin, purement, ô purement! de frôler et d'aimer un être réel.
SouvenI, pendant ce mois de mai, à la rc';-
création de quatre heures, il venait chercher Jacques. Ils seloignaient de la bruyante cour, tous deux seuls, dans des endroits solitaires. Ils coupaient de grandes tiges d'églantiers ou de lilas en projetant des décorations nouvelles. Ils causaient des causeries douces, et quand ils étaient fatigués, ils s'asseyaient. Et, devant ce grand réveil de la nature, au milieu de cette poussée de vie du printemps, le réveil de lame se faisait chez Jacques. Il avait pour son ami d'interminables questions et celui-ci y répondait d'une voix douce. Au reste, renfermé pour ses camarades, dont les allures turbulentes l'eftarouchaient, il navait dexpansion quenvers son grand aîné.
Le sentiment de l'abbé Gratien fut toute élévation.
Jacques l'avait choisi pour confesseur; et, quand il venait s'agenouiller devant lui, les samedis soirs, il se sentait plus à l'aise que devant un autre Père. Sa confession était une causerie et ses causeries une confession. L'abbé avait sous les yeux une jeune âme nue et il en suivait avec amour la vive évolution. Un jour vint où cessèrent les aveux banaux d'avoir été distrait aux offices; Jacques accusa certains troubles vagues de sa conscience et de ses sens; l'abbé lui de-
manda des 4<^tails ayant peut-être trop de sollicitude, et Jacques se livra entièrement à lui. Il avait surpris dans la sacristie des conversations de grands et des sourires l'avaient étrangement frappé; son imagination s'était exaltée, et, le soir, sous les draps, il ne s'endormit pas sans rougir. Jacques dit toutes ces choses, mais le mal n'existait pas encore; l'abbé, par ses questions zélées, fit le reste. Il lui recommanda d'être bien sage et le quitta, comme d'habitude, en l'embrassant.
La première année scolaire se passa ; Jacques eut le prix de catéchisme; il s'en alla en vacances. Il a^■ait revu souvent, les jours de sortie, l'appartement de la rue du Bac. Il le retrouva sans joie; mais il n'y resta pas longtemps. Son père avait loué pour l'été une maison au bord de la mer, près de Boulogne; il quitta pour quelque temps ses nombreux clients et tous trois ils s'en allèrent là-bas. Les vacances furent ce qu'était sa vie autrefois, monotones et tristes. Il eut cependant quelques distractions : les bains et les grandes promenades. Tous les matins, auprès de son père,Jacques travaillait un peu ;maisil était gêné avec lui et n'osait lui faire toutes les questions dont il accablait son aiui l'abbé. Avec sa mère, l'intimité avait augmenté et, soit dans le
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jardin, soit sur la plage, pendant que son père, à la maison, classait des observations de malades, il passait avec elle de longs instants. Il lui racontait sa vie, sa petite vie, chez les Pères. Elle s'étonnait de tout, et, en le voyant si doux, si simple, elle n'avait plus son amertume d'autrefois, elle devenait ambitieuse pour lui. Ce n était pas Jacques qui rougirait de sa mère ! Il y avait, du reste, chez cette femme, une élévation de sentiments qu'un homme plus ordinaire que son mari eût peut-être mieux comprise. Elle savait parler à son fils, et, dans sa désespérance de tout, elle se cramponnait à cet amour avec rage.
Les vacances s'achevèrent sans incident : on repartit pour Paris et Jacques rentra à Juilly. Il lui semblait venir en vacances. Il revit ses camarades et leurs figures tristes de captifs l'étonnèrent un peu. Il regrettait bien sa mère, mais il allait revoir son ami. Il lui sauta au cou, en effet, le lendemain matin, et l'incolore existence recommença. Ils se retrouvèrent tous deux, au printemps, dans leurs vagabondages à travers le parc. Leurs causeries avaient déjà un tour plus sérieux et ses confessions des péchés plus graves. Il avait souvent réfléchi sur les questions de l'abbé Gratien. Celui-ci, après de vagues interrogatoires, était devenu plus précis, et le chaos
naissait dans le cœur de Jacques. Après le circonspect « n'avez-vous jamais de mauvaises pensées? » dans lequel le confesseur prudent, sans donner d'éveils malsains, espère faire comprendre ce qu'il n'ose demander, l'abbé Gratien désappointé par de sincères négations suggéra à Jacques l'idée d'attouchements inconnus, et, à la confession suivante, Jacques en avoua : c'est ainsi qu'une sublime institution jeta le trouble dans cette conscience naissante. L'abbé Gratien, avec une ingénue perversité, entretint cet état, et sembla vouloir se donner cette tâche de ramener au bien une âme dévoyée par ses soins.
Et, cependant, labbé était un bon prêtre; sans avoir été jeté au séminaire par une inéluctable vocation, il tendait à la piété et devait y arriver : la pureté de sa vie était parfaite, mais, tout jeune, à vingt-six ans, il avait des ignorances grandes que ne pouvait détruire l'étude des Diaconales, et des curiosités qu'éteindraient seules, plus tard, la vie et l'expérience.
Dans ce frottement continuel des camarades, Soran perdit bientôt son innocence ; mais un sentiment de propreté, un orgueil haut sauvegardèrent presque sa chasteté ; quelques fautes commises, mais tout de suite avouées, ne furent pas une habitude, l'attristant.
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Un soir de ce second printemps qnil passait à Juilly, vers sept heures, il quitta labbé Gratien et sortit de la chapelle du parc assez loin des salles détude. Comme il descendait par une petite sente, il rencontra Giraud, le grand qui avait dit devant lui des choses troublantes, dans la sacristie.
Giraud le regarda, sembla hésiter un instant puis se raviser, et lui tendit la main : « Que faistu donc ici ? — Je viens de quitter labbé Gratien, je cours au réfectoire, je suis en retard. — Attends un peu, tu as le temps. » Et, ce disant, Giraud, long jeune homme efflanqué, à la mine couleur de chlore, au front pustuleux, se rapprochait de lui, et, soudain, il l'embrassa, avec des frôlements des mains. Soran, sans comprendre, repoussa Giraud, d'instinct, et ces caresses le secouèrent. « Passes-tu souvent ici, à cette heure? fit Giraud — A peu près tous les soirs. — Yeux-tu que je vienne quelquefois causer avec toi, en sortant de ma leçon de piano ? Je te raconterai des choses épatantes ; les jours de congé ma mère me laisse sortir seul ; tu verras... Et puis, j'ai été au bordel. » Soran ouvrit de grands yeux en oyant ce vocable sonore, inconnu tout à fait. 11 soupçonnait vaguement que Giraud n'eût pas dit ce mot devant un Père. — « Qu'est-ce que c'est
que ça, le bordel ? — Reviens ici, demain soir: je te le dirai et nous nous amuserons bien. »
Giraud avait dit toutes ces choses avec l'air jouisseur de dire des saletés à un petit.
Ils s'en allèrent séparément vers le collège.
Le lendemain matin, en descendant à l'étude, Soran prit dans sa case un petit dictionnaire, et, tout de suite, il voulut y chercher bordel : la préface, d'abord, lui donna une vague désillusion; un grave professeur sans doute, l'auteur de ce livre, savait aA-ec quel soin scrupuleux doit être fait tout livre destiné à la jeunesse « et, dans les pages préliminaires, il semblait candidement prier les lecteurs de bien vouloir chercher les « vilains mots » pour s'assurer qu'on ne les y trouve pas, Soran fit ainsi.
Il passa d'abord par bordée, terme de marine, puis par bordereau; mais, entre les deux, bordel n'était pas à sa place alphabétique.
Il en conclut que bordel était un vilain mot.
Bans la journée, un camarade, avec un petit air mystérieux, le prit à part, en récréation, et lui tendit quelque chose en le cachant, « Qu'estce, dit Soran ? — Un billet ; Giraud me l'a donné pour toi, à rinfirmeric. »
Très malin, ce Giratid : il avait dans son sac une collection de trucs pour se trouver toujours
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sur le passage des petits : tantôt eétait une leçon de piano ou de gymnastique (il prenait toutes les leçons particulières possibles), qui lui permettait de traverser le parc ou les cours ; les jours de fête, il chantait à l'orgue à côté des soprani ; il était souvent malade, à l'infirmerie, et jamais on ne le trouvait dans sa salle : mais, à seize ans, comme un vieil aberré passionnel, il rôdait, et c'était miracle qu'on ne l'eût pas encore exclu pour immoralité.
Dans ce billet, il donnait rendez-vous à Jacques pour le soir, dans le parc, près de la chapelle, et il terminait en « l'embrassant sur ses beaux yeux bleus ».
Soran fut très troublé. Bien souvent sa mère l'embrassait ainsi; mais, de la part de Giraud, cela l'étonnait et le faisait rougir.
Il déchira le papier pendant que le jeune entremetteur, gamin à la mine hypocrite, s'en allait, l'air narquois.
Jacques hésita toute la journée : le soir, la curiosité fut plus forte, et, en quittant l'abbé Gratien, il attendit Giraud : en quittant l'abbé Gratien qui, comme il avait accoutumé, l'embrassa lui disant : « Adieu, Jacques, soyez bien sage! » Mais aussi, pourquoi le dictionnaire élucubré pour l'usage des enfants l'avait-il
averti que la définition du mot bordel serait amusante ?
Giraud la lui donna en effet : et quelle! des femmes, être non soupçonné encore, étaient dans une salle dorée, avec des glaces : et l'on venait là, et elles vous accueillaient avec des sourires et vous caressaient : des caresses! et le pauvre petit Soran si déshérité d'amour contemplait ce lieu comme un paradis religieusement admiré, un paradis terrestre, avec l'ignorance du péché...
Le malin Giraud avait manqué son but : Soran voyait des femmes belles comme la sainte Vierge de la chapelle et lorsque le long rhétoriçien voulut renouveler les frôlements, à Fair distrait, de la première entrevue, Jacques regarda avec dégoût, après ces belles femmes de tout à l'heure, ce visage couleur de chlore, ce front pustuleux, et il s'enfuit : le mal venait de lui apparaître, laid!
A la fin de cette seconde année scolaire, Soran n'eut pas le prix de catéchisme : il obtint seulement un premier accessit de version latine et le premier prix de dessin : depuis peu venait de se révéler chez lui un sentiment encore informe de la forme : souvent, dans ses embellis-
sements de la chapelle avec l'abbé Gratieii, il avait composé des décorations bizarres et exquises, et son esprit n'était maintenant plus seul avoir : les réalités frappaient ses yeux et le laid déjà lui faisait mal : un vieux christ gothique, effilé et ténu, l'attirait souvent et il passait de longs moments dans la contemplation de cette chose belle et déjà comprise.
Tantôt, aussi, il montait à Vorgue. Dans leurs incessantes stations à la chapelle, l'abbé Gratien lui avait donné les premiers principes et, vite, avec fièvre, il fit des progrès. Cette si belle musique religieuse qui l'avait fait pieux le captivait maintenant, et, grâce à son protecteur, il passait presque toutes ses récréations dans l'étude des antiphonaires ou dans d extatiques improvisations.
Jacques était depuis trois années à Juilly lorsque son père mourut d'une diphtérie contractée dans son service. Le premier il avait employé le brume dans le traitement du croup, et (■< la terrible maladie sembla vouloir se venger sur celui qui allait peut-être la détruire, » dit un de ses confrères sur sa tombe.
Jacques n'eut pas un grand chagrin : les phénomènes extérieurs de ce moment ne lui per-
mirent pas assez de se replier sur lui-même, le distrayant : la nouvelle toilette de sa mère ; le défilé des gens notés indifférents dans son flair d'enfant, venant se condouloir avec elle ; le mouvement de l'enterrement ; « les quelques paroles prononcées sur la tombe ».
Et puis, ce fut le changement de collège : sa mère voulut l'avoir plus près d'elle, à Paris; et puis, encore, dans son esprit, de vagues désirs d'indépendance avec la disparition du maître.
Et, pourtant, Jacques pleura beaucoup, et, cela, aussi, l'occupa.
Il arriva à la rentrée, au lycée : comme un vieux monastère aussi, celui-là, mais noir avec des airs de Mazas, et pas de parc. A côté, des reconstructions, comme une cravate blanche sur un costume de grand deuil.
Le proviseur ne l'embrassa pas, mais lui dit : « Monsieur, » et la porte de fer se referma.
Là, il s'ennuya, pleinement.
Tout l'ambiant l'écœura : la cour, carrée comme une fosse aux ours, ayant, en façon d arbres, des pieux ornés de feuilles : tout autour, des murs hauts : plus de ces bonnes parties de barre ou de balle : on ne joue pas, on se promène en causant; des pions sales, aux mines
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hâves de bohèmes, ou d autres élégants comme des garçons de café déjà un peu entrevus; et puis, non des collégiens, à^s potaches : Girauds déjà à femmes, avec des tuniques serrées, et des poses : fumant dans les cabinets et lisant des journaux.
Deux années se passèrent, longues. Après le baccalauréat obligatoire, la porte de fer se rouvrit et Jacques eut comme la sensation d'entrer dans la vie : il se redressa fier, étudiant. Sa mère alors l'eut tout entier à elle; docilement, bien que n'en sentant pas le besoin, il prit des inscriptions à TEcole de droit, « pour avoir un titre », sur le conseil de son tuteur, bourgeois plein de bon sens. Il suivit les cours et goûta peu les controverses. Le droit romain avec ses solennités et ses rigueurs logiques de talion l'amusa cependant un peu et il fut assez assidu à l'Ecole.
Là, il fit des connaissances. Des beaux messieurs bien mis venaient avec des serviettes sous le bras : les favoris absents, taillés à l'uniforme, ils semblaient déjà des magistrats et ils faisaient de grands gestes. Ils parlaient beaucoup de l'avenir et « d'arriver » et, dans la rue, discutaient encore des points de droit. Jacques, un jour, donna son avis; spontané et sincère, il
parut bien jeune et la liaison se lit, protectrice; mais ils furent polis et très gens du monde, étant de l'autre côté de l'eau. Soran les trouva ennuyeux et outrecuidants; il fut vite fatigué de ces petits ambitieux parlant beaucoup de députation en se gardant de froisser leur faux-col.
Il vit aussi, là, de purs étudiants; leur simplicité apparente le séduisit et il alla avec eux prendre un bock au café. Cela se fit nn jeudi soir :
En sortant d'une conférence, vers dix heures, Jacques se laissa entraîner et, pour finir une discussion, on entra dans une brasserie de la rue Soufflet. Bien qu'il y eût encore peu de monde, l'on se dirigea tout de suite dans le fond : au reste, rien d'intéressant : une brasserie comme les autres, lui dit-on, car il n'en connaissait aucune; seulement, celle-là était amusante parce que, les jours deBullier, comme aujourd'hui, il y venait des femmes. La discussion qu'on devait finir au café avait cessé presque sur le seuil de l'Ecole; ce n'étaient plus les orateurs (piil avait connus d'abord, ceux-ci ne posaient pas et ils lui plurent.
Soran, dépaysé, buvait, à petites gorgées, la lourde bière allemande; les autres, dans leur
vanité de collégiens émancipés, empilaient des soucoupes et commençaient à faire du bruit. Les clients, peu à peu, apparaissaient : dabord, de vieux habitués, venant très bourgeoisement prendre un « demi » après avoir travaillé un peu. Ils entraient lentement, cherchant machinalement leur place habituelle, contrariés sils ne la trouvaient pas libre; ils s'asseyaient, et, déjà, les pipes ennuageaient l'air.
Puis des gens arrivaient de Bullier, le chapeau en arrière, fermant la porte avec bruit, d'aucuns ayant des femmes au l)ras.
Le tapage alors naissait vraiment.
C'étaient des entre-croisements de bruits de chaises, de : « Garçon, un bockl » de : « Bonjour, mon chéri, qu'est-ce que tu paies? » Les nouveaux amis de Soran, ayant retrouvé là beaucoup de connaissances, ne parlant même plus de choses indifférentes, gueulaient à tue-tète des chansons sales. Soran... un peuchoqué dabord, les trouva bons enfants et il ouvrait de grands yeux pour mieux entendre. Un groupe, à côté, des Méridionaux, avec de fortes voix de ténors, se distinguaient surtout. L'un avait entonné la Marseillaise, puis, comme le premier mot du second couplet échappait, on commença un cantique avec un rythme de café-concert. Jacques fut...
un peu froissé. Tout de suite après ils chantaient le refrain :
Il faut la voir le long de la rivière,
Tortillant du... {un temps), tortillant du derrière.
brusquement remplacé par un fracas de soucoupes avec un : « Charles, une tournée ! » lancé d'un timbre tonnant. On avait servi un second bock à Jacques et, croyant son amour-propre engagé, il le tétait avec la peur de sembler ridicule. A ce moment, le tumulte était à son comble. La porte venait de s'ouvrir et des hourras, «BraAO Marie ! », «Par ici Cloclo ! », accueillirent l'entrée majestueuse de chapeaux à grandes plumes, de robes indicibles couvrant d'anciennes petites ouvrières endimanchées en filles. L'une, d'abord, « engueula un type »,mais elle réussit mal, car l'esprit de corps se montra et les huées des étudiants furent telles, les insultes si ignobles que le patron, peu poliment, la mit à la porte. Les autres s'assirent un [)eu partout et, probablement, jeûnant depuis la veille, se précipitèrent affamées sur des écrevisses offertes.
Soran était un peu écœuré.
— Ah! ce vieuxGiraud! un ban pour Giraud ! Jacques leva la tète : un beau jeune homme, très distinguo, entrait et serrait des mains; Jacques
le rGconniit. Ce n'était plus la mine hâve et boutonneuse du rliétoricien de jadis : l'usage des femmes avait assaini ce visage et une jolie barbe en pointe, une fine moustache, un bon tailleur, faisaientprésager des succès ; Giraud, tros à l'aise, reconnut Soran ; il le présenta à sa maîtresse : elle fut aimable puisque Jacques était beau et timide. Giraud était très gai, n'ayant plus que sa thèse à finir pour être reçu docteur en médecine, et, tout de suite, il dit à Jacques :
— Qu'est-ce que tu prends?
— Mais,... rien;... jai déjà bu deux bocks avec peine.
— Allons, voyons... tu ne m'en veux pas, je suppose, des petites histoires d'autrefois ; des bêtises, tout cal Quand on est jeune... Allons, prends quelque chose. Garçon! un bock pour monsieur.
— Non. merci, dit Jacques, pas de bière.
— Ah! ah ! mon gaillard, lit Giraud, en riant aux éclats, tous mes compliments. Charles, donnez donc un orgeat à monsieur.
Soran s'étonnait que cette consommation fût si comique et il se laissa faire.
— Messieurs, Ion ferme! dit le patron. Il est deux heures... je vous en prie...
Alors le fracas fut épouvantable. Toute cette
jeunesse intelligente dont les pipes et la manille étaient la seule distraction, se décidait difficilement à aller se coucher, et c'était par des hurlements qu'ils accueillaient le malheureux cafetier ahuri. Les uns voulaient finir la partie commencée ; ils auraient tué le garçon plutôt que de se laisser enlever le tapis. D'autres commandaient .une choucroute, et ce prétexte à douze sous leur permettait de demeurer quelques minutes encore. Dans un coin, un exotique brun, très élégant, les souliers effilés, le pantalon à pieds d'éléphant, sans un sou dans sa poche, traitait pour la nuit avec une fille. Les amis de Jacques, presque saouls, avaient repris la grande discussion d'économie politique et quand le patron voulait les faire lever, ils se contentaient de sembler ne pas l'entendre. Les Méridionaux, aux fortes voix de ténors, hurlaient le Chant du départ en marquant le temps fort à coups de poing sur les rallonges de zinc. Une femme, en prenant son manteau, renversa une énorme colonne de soucoupes qui roula sur le plancher, et le garçon l'engueula. Cependant quelques consommateurs étaient partis, plus raisonnal)les, et des éclaircies se faisaient aux tables. Les tapageurs, entendant moins de bruit, se calmaient, et, on un qnart d'heure, la salle finit par se vider
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tout à fait. Jacques prit congé de ses amis qui voulaient encore l'emmener à « la Tartine » et respira enfin à pleins poumons en descendant le boulevard.
Il prit le trottoir de gauche plus calme. Une froide nuit de décembre ; une petite pluie fine, l'air anodin, tombait très vite, et Soran, le col de son pardessus relevé, se dirigea rapidement vers la rue du Bac. Il passa devant des « Tartines » oîi il entrevit encore des femmes dévorantes et des étudiants ivres. Sur le pas des portes, des sergents de ville s'abritent, tandis que, sur l'autre trottoir, les pieds dans l'eau, la tête nue, les femmes déambulent, l'air suppliant.
Jacques entrevoyait toutes ces choses à peine. Par quelle association d'idées, après ce spectacle si gai de tout à l'heure, après avoir vu des gens fêtant, des femmes en liesse, était-il étreint dune afireuse tristesse? Il pensait maintenant à la mort: à la mort de son père, à la mort de sa mère qu'il pouvait trouver morte en rentrant, à sa mort à lui, Soran, naissant à peine à la vie. Pourquoi, comme une émanation putride, le dégoût montait-il en son àmc? Pourquoi ce soirlà tout ce que sa courte existence avait déjà eu de chagrin se résumait-il en une grande désespérance d'un avenir se promettant heureux? Lui
si doux sentait une haine atroce pour tous ces gens qu'il avait vus ce soir, une haine atroce, et, pourtant, si doux, une grande pitié. Il avait bien arrangé sa vie : il « ferait sa licence en droit » pour sa mère , il ferait sa licence en droit sans enthousiasme, sans beaucoup de peine; et puis, parallèlement, il vivrait... Il trouverait un ami; il avait besoin d'un ami; tous deux, pour eux, ils vivraient dans l'art et dans le beau. Il avait tant de choses à faire, et si belles : la musique d'abord : sa mère, prévenante, riche du reste, lui avait acheté un orgue et un piano ; il se promettait d'étudier la musique religieuse, puis tous les classiques: Bach, dont il jouait maintenant les fugues ; Schumann et Beethoven. Il jouerait tout cela, à quatre mains, avec son ami. En même temps, dans un bon cabinet de travail, entouré de bibelots dont son père lui avait laissé le goût, au milieu d'une atmosphère de livres empilés et toujours dérangés, il chercherait ; il chercherait le critérium, le Grand Critérium de croyances jusque-là trop de nerfs; il épuiserait toutes les œuvres des philosophes vaguement aperçus dans des manuels arides et surtout convenus. Il avait ouvert la Bible : il lui semblait que derrière des symboles ('taient celées des révélations. Mais quand la comprendrait-il ? la comprendrait-il jamais?. . .
Il cliercherait avec son ami dans le cabinet de travail rempli de bibelots et de livres, et pour se reposer il jouerait avec lui tant de belles choses!...
Mais il ne trouverait pas d'amis, puisque, tous les individus quïl avait rencontrés jusque-là, lelite pourtant, Técœuraient. Il n'en trouverait pas parmi les beaux messieurs plus ou moins futurs députés ou magistrats, en ayant déjà toutes les vertus et la barbe ; ignorants de l'art comme d'une Amérique non découverte ou le poisson de la pomme, mais parlant beaucoup ; sans amour du reste, comme sans haine, ou d'une chose ou d'un être ; sans vie, donc, et lui. voulait vivre...
... Ni parmi les autres, les sympathiques, les bons enfants qui disent, beaucoup, des saletés et battent les femmes, vivant avec elles dans une promiscuité de quartier Latin, au mieux de leur bourse, en leur volant des nuits... plus hideux, ceux-là, que les autres; les autres ayant un but, encore que mesquin, ceux-ci vivant au moment le moment, moments de café et de cartes.
« Ah! Jacques Soran, combien vous vous préparez un avenir triste, triste, si à vingt ans vous avez déjà de ces haines et si vous êtes revenu de tout sans y être allé; déjà vous avez senti, avec une expérience future, anticipée, que Tamour
seul, mais un certain amour, un amour certain enfin, doit vous rendre heureux, et que ces femmes pour lesquelles vous avez pourtant moins de mépris que pour leurs amants, ne pourraient vous le donner...
« Et cependant que ces haines vous secouent, elles ne sont pas sans douceur ; douceur d'espoir surtout, douceur de l'espoir qu elles vous feront mieux aimer. »
Une voix très vague lui parlait ainsi, et il se répondait, à cette voix : « Oh! je hais; je hais tous ces êtres qui ne sont pas eux, qui sont les autres, qui sont pour le monde et non pour un ; je hais les uniformes et les programmes, mais combien j'aimerais celui, celle, peut-être, que je rêve et que j'appelle... »
JII
Le matin, en été, le Luxembourg, malgré la géométrie des allées, le convenu des canards, le Louis-Philippe des statues, les chevaux de bois encore au repos, l'uniforme laid des gardiens, est un endroit très désirable.
• Soran y venait souvent, vers huit heures : à ce moment le jardin n'est pas encore profané par les visiteurs limitrophes, et un rare étudiant, un plus rare bourgeois seulement, y est entrevu.
Des petits coins calmes, un peu loin du boulevard, là-bas, sur la rue d'Assas, très retirés : pas de roulements de voitures ni d'enfants gueulards jouant au sabot, pas de femmes honnêtes en
quête d'amours instantanés, ni de promeneurs peu fortunés en chasse de bonne fortune, on est seul, et Jacques pouvait se croire au collège, dans le parc.
Ce jour de juillet s'annonçait torrido :
Très matineux, le soleil dessine des lumières éclatantes par terre, sous les arbres, et une légère brise agitant les feuilles et leurs ombres, il semble un sublime badaud, qui ferait des ronds dans l'eau en y lançant des louis d'or.
Soran, sur un banc, a bientôt fermé le livre emporté, un manuel de Code civil et le voilà loin des empêchements dirimants du mariage et des petits soucis de l'examen. Comme une lancinante obsession, ce désir, réalisé presque autrefois avec l'abbé Gratien, trouver une âme sœur, une âme compagne, le harcèle, et il commence à le croire bien vain.
Ce n'est pas le troublant éveil de sens vierges ni l'animal appétit d'un sexe ; oh ! bien plus haut sentiment! C'est comme une élévation de son cœur vers un autre cœur, de son esprit vers un autre esprit, aspiration vers une sublime amitié sans sexe, vers un platonisme radieux non trompeur, l'union dans l'amour des mêmes choses, peut-être dans la haine de tout.
Oïl chercher, non cet homme, non cette
femme : cette àme! Tout faire avec elle et en elle : pleurer sans doute, mais quel grand bonheur d'être deux à pleurer! s'exiler, fuir loin de tous et de tout et, après avoir haï à deux, étant seuls maintenant, être deux à aimer et à admirer...
Et les pensées de l'autre jour, lorsqu'il sortit de la brasserie, revenaient, sïmposant plus fortement encore.
Jacques, maintenant, s'acheminait lentement vers le milieu du jardin, et, affamé d'amour, assoiffé de caresses, il rentra chez lui pour embrasser sa mère.
Leur amitié, depuis la mort de son père, n'avait fait que grandir et Jacques avait en elle un ami qui peut-être lui eût suffi s'ils avaient pu avoir les mêmes dégoûts et les mêmes enthousiasmes.
Il la trouva très gaie ce matin-là, et très aimante.
Après le déjeuner, comme c'était dimanche, un vieux désir, atavisme d'ouvrier, se fit chez elle, de s'aller promener au Luxembourg.
Jacques redoutait bien le bruit et la foule, mais, très docile, il l'accompagna.
Le jardin est méconnaissable. Sur une vaste plate-forme surplombant le bassin, et entourée
o2 SODOME.
d'une rampe en pierre, des gens sont assis sur des chaises bancales. Des bonnes d'enfants avec des marmots horribles qui font du bruit et de ha poussière, jacassent ; des gamins -sous jettent leurs cerceaux dans les jambes.
Pas d'ouvriers, mais la nauséabonde quintessence de la bourgeoisie est là : des femmes d'épiciers y amènent leurs lilles dans l'espoir d'une intrigue avec un naïf jeune homme : un ignoble maquerellage se cache sous un familial aspect.
Des étudiants élégants se promènent par groupes le long des femmes faisant tapisserie, et, d'un coup d'œil, voient s'il « y a quelque chose à faire » ,
A l'écart, sur un banc, çà et là, des filles mal entretenues attendent une occasion dont elles jouiront avidement en se faisant prier.
Tout à coup, oh cette musique !
Une garde républicaine quelconque à grand renfort de cuivres et de tambours a commencé un pot-pourri d'un Faust quelconque et de braves commerçants du quartier ayant retenu leur chaise une heure à ravance se pâment sous ce concert gratuit, cependant que, tout autour, dans un va-et-vient d'ours en cage, une cohue se meut.
l'enfance. a3
Jacques rencontra quelques camaractes ': les uns, ceux de l'autre côté de l'eau, très corrects, le saluèrent avec un respect exagéré pour sa mère qui le choqua ; les autres, les braves garçons pas poseurs, les Méridionaux surtout, l'accueillirent d'un simple : « Adieu, Soran ! » qu'il trouva court.
Sa mère rayonnait.
Il lentraîna rapidement dans un endroit moins répugnant, et ils sortirent enfin sur la rue de Yaugirard.
Elle s'appuyait sur son bras, fière de ce beau garçon et, en ce moment, après ce chaud soleil, le bruit de cette foule qui l'avait grisée, ces couples damants qu'elle avait vus glissant parmi les arbres, à l'écart, elle était amoureuse de son fils, et heureuse si quelques-uns, en les voyant ainsi, la pensaient sa maîtresse.
Même, un moment, elle l'embrassa, là, dans la rue, et rougit d'aise aux chuchotements des passants.
Ils traversèrent la rue Bonaparte, au carrefour, près de Saint-Sulpice.
A cette heure, les voitures sont nombreuses, et, au grand trot, se dirigent vers la gare Montparnasse ou reviennent au centre de Paris.
Un fiacre arrivait très vite : Jacques retint
5i SODOME.
brusquement sa mère pour l'éviter, et, renversés par un omnibus venant en sens contraire, ils roulèrent tous deux.
Soran très meurtri se releva, fou, au milieu dun rassemblement aussitôt formé :
des badauds, trop heureux de trouver une émotion à si bon marché, se pressaient pour voir,
des femmes passaient très vite ayant peur,
des ouvriers commentaient l'accident,
des employés, baguenaudant, donnaient leur avis d'un air entendu ; c'était la faute du cocher; il devait tourner à droite,
un sergent de ville s'approcha, et prit des notes.
Cependant la mère de Jacques poussait des cris déchirants ; les roues avaient passé sur les jambes et les avaient presque séparées du tronc.
Soran, hébété, semblait insensible et tous ces braves gens étaient scandalisés de son impassibilité.
On avait apporté un brancard et l'on conduisit la victime chez le pharmacien : les uns avaient couru très vite se poster à la porte pour la bien regarder au passage, pendant que d'aulres suivaient.
Jacques avait dû d'abord donner son nom et son adresse, puis il eut un désir très net de se jeter sous une voiture, mais il tomba évanoui et on l'emporta aussi.
Le pharmacien, très ennuyé de cet encombrement, préparait néanmoins des bandelettes de diachylon et des compresses de gaze phéniquée.
On attendit longtemps que les gens, à la porte, fussent partis et Jacques, revenu à lui, suivit le déjà funèbre cortège et rentra rue du Bac.
Une heure après le médecin de la famille arriva : avec des circonlocutions très embrouillées il annonça à Jacques que l'amputation des deux jambes était indispensable, le seul espoir même, bien faible espoir de sauver sa mère.
Il refit un pansement complet, écrivit une ordonnance, sur la prière de Jacques, pour enlever au moins la douleur, et après avoir annoncé que lopération aurait lieu le lendemain matin, il s'en alla diner tranquillement.
Jacques sanglota longtemps dans un fauteuil, puis il finit par s'endormir.
Quand il se réveilla, sa mère était morte.
Il voyagea.
Il voyagea beaucoup ; il visita l'Europe et il vit dautres latitudes. Se fixant quelquefois dans un endroit séduisant, il ne pouvait toujours éviter les <( relations forcées », et, aussitôt qu'une à peine se dessinait, il fuyait.
Car, encore trop jeune, pas assez mùr pour la parfaite retraite, il n'osa essayer que des lieux habités.
Il lui sembla que les hommes partout étaient les mêmes et ses meilleurs moments furent les premiers, quand il nentendait pas encore le langage ambiant.
Il n'apprit pas de langues étrangères, actuelles du moins, les conversations le chassant.
Les pays du soleil l'attirèrent dabord.
En Italie, il ne fit que passer, car, très vite,
dans les tables d'hôte, il comprit les colloques ; au reste, ce ciel éternellement bleu, comme un visage impassible, l'ennuya bientôt, et puis, toutes ces cathédrales et ces peintures recommandées par les Ba3dekers et autres Joannos lui parurent déflorées par trop d'admirations antérieures. Il entrevit le souverain pontife et trouva très laid l'uniforme de ses gardes.
La Turquie lui plut par les difficultés de sa langue ; il pensa cependant qu'avec leurs nombreuses femmes les adeptes du Coran la cultivaient très peu et cette polygamie lui sembla voiler des monogamies moins officielles.
Il traversa la Méditerranée et débarqua en Afrique. L'Algérie remplie de soldats et de fonctionnaires l'amusa très peu. Il retrouva les burnous entrevus dans les foires et chercha des yeux les Arabes.
Il tenta des excursions dans le Sud ; il y eut très chaud, à la vérité, mais ne rencontra pas de lions.
Il vit encore bien d'autres pays.
Il atteignit vingt-huit années dans cette vie nomade, et il finit par revenir en Europe.
Il se trouva un jour en Belgique, en plein Borinae:e. La tristesse et le silence des habitants lui plut.
A peu de kilomètres de Mons, en passant par Cuesmes et Frameries, après avoir traversé des paysages désolés qui semblent refléter une tristesse interne (des mineurs sont là-dessous, peinant) comme une fraîche oasis dans ce morne désert, on gagne un charmant réduit, plus charmant de laridité environnante.
Combien, du reste, en arrivant, le voyageur ulcéré comme Soran est disposé pour en jouir!
En sortant de Mons, des routes moins plates <|ue le pays, pavées d'un pavé bossue, atroce,
VOUS secouent affreusement, cependant que se déroule un panorama alarmant ; des champs de betteraves ou de pommes de terre ; là un arpent de blé ou d'avoine : toute cette vefdure est noirâtre comme nourrie de charbon; tantôt, la blonde chevelure cendrée de l'orge.
En tournant la tête, on aperçoit Mous, la ville Mont, bâtie en gradins , et la tour de son château, semblant, avec ses allures byzantines, la llèche pleine d'anachronismes de l'église voisine ; au pied, comme, un peu, dans les environs de Paris, une campagne très soignée, élégante, avec une petite rivière.
A l'horizon, en continuant, de lourds nuages très noirs déteignent sur des nuées plus pâles : c'est les charbonnages avec leurs cheminées couleur de suie et leurs constructions de planches et de briques ; à côté, des collines de terre mêlée de charbon complètent cette lugubre toilette ; en un plain-chant mortuaire, des ululements sourdent plaintivement du sol, comme de très loin : c'est la machine qui sans cesse remonte et enterre les ouvriers.
Le village des mineurs, Framerics, est propret el un peu sali : on dirait d'un homme très noir (]iii voudrait se bien débarbouiller : des bandes d'enfants, huit ou dix, deux ou trois, se vautrent
LA RETRAITE. fi3
dans les ruisseaux ; blonds pour la plupart, avec des têtes de chérubins un peu nègres : beaucoup d'enfants; le mineur, c'est son seul plaisir, est très prolifique : n'est-ce pas aussi le sort commun, qu'il naisse beaucoup de malheureux ?
Tous ces enfants sont très beaux.
Voici venir des mineurs ; ils ont passé dix heures à un demi-kilomètre sous terre : les femmes d'abord ; leurs cheveux blonds entourés d'un filet qui retient la poudre charbonneuse semblent plutôt châtains ; de fortes mamelles ignorantes du corset fluent un peu sous la blouse et des mollets nerveux d'hommes apparaissent au bas d'un pantalon court ; puis des ouvriers aux allures plutôt moins robustes : le dur travail qui développe les unes étiole les autres.
Les visages qui furent beaux se sont épaissis d'anémie : et, à leurs yeux brillants dans ce teint sombre et très étonnés de la lumière, on dirait plutôt de bêtes rôdant : tous ces gens ne parlent pas, ils n'ont rien à se dire et sont très fatigués.
Presque à chaque maison, un estaminet: aussitôt mariées, les femmes ne descendent plus à la mine ; elles s'occupent du ménage et des enfants et se leurrent d'un petit bénéfice en débi-
tant quelques tonneaux de mauvais genièvre ou de pire bière.
Devant les portes, des mineurs se reposent : les uns, assis sur leurs talons, fument leur pipe ; d'autres, plus nombreux, jouent aux billes ; d'autres, à plat ventre, dorment.
Soranfutassez séduit, dès l'abord, parce grand calme ; mais, pourtant, il était loin de penser à se fixer dans un pays aussi laid, lorsqu'on sortant de Frameries, il fut surpris dun bouquet de verdure, bien plus joyeuse celle-là, et plus claire : ici, Ion s'éloigne déjà du pays houiller, c'est la campagne très gaie ; des petites maisons sans étage, blanches ou bleues, ou roses, avec des contrevents verts ; très amusantes, en somme ; et puis, des bois un peu plus loin; et puis, surtout, un peu plus loin, pas d'usines, la grande ligne nue de l'horizon.
Soran devait, après cette promenade revenir passer la nuit à Mons, et y rester quelques jours.
La voiture était arrivée à un carrefour; dun côté, la route qui. va àMaubeuge ; en face, une longue allée de grands arbres conduisant à une grille l'intéressa : il mit pied à terre, paya la voiture, ayant envie de se promener, et sans savoir s'il trouverait une auberge.
LA RETRAITE. (J.j
Il y avait là une vieille construction, assez vieille, mais en très bon état. Devant, au bout de l'allée bordée de grands arbres qu'il avait vue tout d'abord, une vaste cour, sorte de jardin plutôt, avec une grande pelouse : de chaque côté, les communs et la loge du concierge. Les seuls rideaux de celle-ci et les volets fermés de la maison témoignent que, sans doute, à en juger par les brins d'herbe entre les pavés et à voir les arbustes mal taillés de la pelouse, elle est inhabitée depuis longtemps.
Avec des idées vagues, Jacques sonna : un vieux bonhomme, l'air ahuri, arriva, et, sans trop de peine, grâce à des expressions très simples, Soran se fit comprendre.
Il apprit que le château de Noirchain, comme disait le vieux, avait appartenu pendant longtemps à une vieille fille qui ne l'avait jamais habité, se contentant de transformer le parc, qu'il allait voir tout à l'heure, en pâturage, les écuries en étables, et qu'elle avait toujours refusé de le vendre : depuis quelques mois, la vieille était morte. Elle laissait un unique héritier, habitant Paris, très Parisien, qui attendait l'occasion de s'en défaire, laissant le domaine abandonné sous la garde du concierge, habitant là avec sa femme et sa fille.
Avec toute l'obséquiosité dont peut être capable un Wallon, le vieux bonhomme, un ancien mineur probablement, qui faisait là ses invalides, proposa à Soran de lui faire visiter le domaine.
Au rez-de-chaussée, beaucoup de pièces et très vastes, salon, petit salon, salle à manger, boudoir. Un largo vestibule avec ses colonnes doriques, cannelées, au fronton triangulaire, marque assez purement une époque Louis XVI. Dans le grand salon, quelques meubles de l'Empire aux bronzes très finis où des manques de dorure couverts de A^ert-de-gris et des décollements du placage d'acajou témoignent d'un long abandon : un lustre en cristal de même époque, très lourd, avec des femmes en costume grec portant encore des restes de chandelles ; sur les murs, des peintures maladroitement revernies dans une tentative de restauration, montrent un sujet de chasse quelconque dans le goût de la fin du siècle dernier. Une largo porte vitrée s'ouvre [sur un perron dans un immense parc très mal entretenu. Avant de monter aux étages supérieurs, Jacques voulut le visiter. Devant la maison, ou plutôt derrière, une pelouse oîi des vaches paissent songeusement; à gauche, une chapelle gothique et un pigeonnier avec une pe-
tite maisonnette très basse présentent les vestiges délabrés d'une construction qui dut précéder.
Le parc de quinze ou dix-huit hectares avec de très grands vergers environnants, une pièce d'eau très sale du reste, pouvait expliquer un peu l'ambitieuse dénomination de château.
Longeant la pâture, Soran, avec son guide qui semblait bien plutôt un débris d'une gargouille descendue de la vieille chapelle, examinait.
C'est bien là une retraite : aucun bruit n'arrive du dehors, les grands arbres avec leur verdure un peu sombre semblent appeler et favoriser les réflexions : très doucement une brise subtile ride la surface de l'eau qui coule lentement avec un clapotis timide rythmant les pensées.
Des souvenirs le hantaient ; il se trouvait bien vieux avec son peu d'années et il était heureux de ressaisir les anciennes impressions jeunes du si doux jadis qu'il avait vécu à Juilly.
Il venait de voyager beaucoup et très vite, n'ayant pas, pourtant, le goût des voyages; casanier plutôt : il l'eût été si volontiers : n'avait-il pas rêvé autrefois de s'abstraire du monde tout à fait ?
Mais il avait toujours hésité, se défiant de luimême : après la mort de sa mère, sous l'impression plutôt physique et brutale de l'accident
qui l'avait tuée, il s'était éloigné : tout d'abord, il songea fermement à faire profession dans une 'chartreuse ou une trappe.
La trappe, surtout, l'attirait avec son éternel silence et son mutisme parfait ; puis, il se dit, plus sagement, que la règle peut-être lui pèserail bien vite et que, peut-être aussi, il retrouverait là, dans une concentration terrible, les petites petitesses du monde qu'il voulait fuir; et puis, encore, il sentait en lui que sans doute il voulait vivre seul étant dégoûté de tous les gens qu'il avait rencontrés déjà, mais, dans une solitude à deux, une solitude avec un autre luimême qu'il finirait peut-être par trouver, car, tout seul, la solitude l'etTrayait. . .
Cependant on était arrivé à la lisière du parc : un petit belvédère formant kiosque dominait la campagne. Le vieux mineur le pria de monter pour ro/r la vue. Devant les yeux s'étendent, avec une monotonie charmante, des champs, et, tout au loin, à l'horizon des bois sombres : pas une habitation, le silence absolu.
La plaine est nue et parfaite jusque vers Maubeuge.
Sans doute, dans ses pérégrinations au travers de tant de pays, Jacques avait rencontré des retraites bien séduisantes, mais elles furent
toujours trop éloignées d'un Paris qui l'attirait un peu. C'est là que vaguement il pressentait qu'il découvrirait l'âme compagne dont il avait tant besoin. Et puis, pas encore assez parfait pour vivre dans une absolue sauvagerie, il lui fallait, quelquefois, revoir et entendre parler des gens : là aussi, seulement, il pouvait trouver les sources nécessaires aux travaux quïl avait entrepris.
Noirchain lui semblait bien l'endroit souhaité: la retraite était parfaite et à quelques heures de Paris : le parc suffisant pour qu'on pût s'y promener sans être obligé de sortir : une ressemblance satisfaisante avec son vieux collège, la petite chapelle, l'étang, la petite source, les grands arbres, l'attiraient beaucoup...
Il ferait bon vivre ici, songea Soran.
Jacques était installé à Noirchain. Très vite il s'était décidé et il avait acquis le domaine.
Des ouvriers, rapidement, firent les réparations les plus urgentes et, après avoir passé quelques jours dans une mauvaise auberge, le temps de faire venir un lit provisoire de Mons, il put enfin coucher au château.
Ses projets étaient maintenant bien nets et bien simples : se reposer enfin de ses voyages en vivant la plus grande partie de l'année à Noirchain : rarement, très rarement, aller à Paris pour consulter quelques livres trouvables dans la seule Bibliothèque nationale et, cependant, entendre un peu la voix humaine que l'aboiement inarticulé des mineurs ne lui rappelait que de bien loin. Il vivrait là, tranquille-
ment, sans nuls soucis, dans ce pays tranquille; il travaillerait, penserait et prierait.
Il prierait : ses idées'religieuses, depuis dix années qu'il avait quitté Juilly s "étaient précisées : elles furent chez lui le résultat d'une éducation pieuse, de dispositions naturelles peutêtre plus que le fruit des réllexions; mais cellesci n'étaient pas étrangères, surtout depuis peu de temps, à une dévotion tous les jours croissant.
Il avait rencontré sur son chemin hien des religions, hien des cultes : il avait trouvé chez tous un lien commun, dahord dans le Zend- Avesta,puisdanslaBible. Le Coran aussi, avec ses précautions naturelles si prudentes, lui apparaissait comme une autre forme d'un catéchisme aussi ancien.
Il avait vu des indifférents emportés dans le tourbillon des soucis vides de pensées.
Il avait vu des croyants, de rares prêtres catholiques, de plus nombreux bramines, et ceuxlà lui avaient paru plus heureux encore dans leur ignorance mais dans leur foi, dans leur insouciance mais leur confiance.
Les ])ramin('s surtout le frappèrent par l'exagération de leur hystérie et lomnipotence de leur volonl(''; il les avait vus, galvanis()s par un désir
et un ontraînement extrêmes, se rendre insensibles aux impressions physiques, et leur volonté présentait à l'observateur confiant, dédaigneux des suppositions de trucs et de supercheries, le spectacle consolateur de faits quil commençait à pouvoir s'expliquer.
Les phénomènes hystériques d'abord: ceux-là étaient les moins intéressants.
Par un auto-hypnotisme, la légendaire contemplation du nombril, ils entraient dans un état de catalepsie sans perte de connaissance qui leur permettait de se transpercer les membres avec une parfaite indifférence ; mais de faits semblables il avait vu très souvent des exemples dans ses visites à des amis internes : il fallait surtout en remarquer l'hypnotisme sur soimême, peu connu sans doute des médecins.
D'autres faits, insolites ceux-là, l'avaient surpris :
Les mêmes bramines, dans un état de lucidité parfaite, attiraient à eux, par la seule puissance du regard, des objets inanimés; songeant à toutes les représentations illusoires de tables tournantes et de spirites, il se défia : il ne lui fut pas permis de douter :
Assis sur un mauvais siège, devant une table primitive et sans tapis, le bramine, les bras
croisés, les yeux fixés sur un bâtonnet placé sur la table, le fait remuer : une boussole, sous son action immatérielle et invisible, dévie, et la petite aiguille bleuie quitte brusquement le Nord qu'elle indique.
Soudain, sans ouvrir de porte et sans se lever, le bramine disparait au travers du mur, et Soran reste seul ébahi.
Dautres fois, le même bramine, lançant une corde dans les airs, s'enlève, s'annihilant sous les yeux étonnés des assistants.
Avant ses voyages, Jacques avait entendu raconter de tels faits : sans les nier, il ne niait jamais, il ne les admettait qu'avec une prudente réserve, mais, pour son plus grand embarras, il les avait observés lui-même ;
Il devait maintenant se les expliquer.
Après bien des tâtonnements et des réflexions, deux hypothèses possibles se présentaient à son esprit, la première plus vraisemblal)le. la seconde si séduisante :
Devant les enthousiasmes périodiques des peuples, devant l'action merveilleuse de certains individus sur les masses, aux époques de foi ; après les résistances d'une poignée d'hommes aux suprêmes étreintes convulsives et puissantes d'un empire agonisant; en présence d'une
LA RETRAITE. ~'i
croyance imposée aux molles nations de l'Orient par un prophète ; devant les soulèvements terribles de tout un peuple sous la voix d'un simple ermite, il se demandait si certaines crt'atures ne reçoivent pas le don de communiquer, dans une miraculeuse suggestion, leur volonté aux foules.
Il ne pouvait en douter.
A certains moments où l'esprit humain encore en enfance n'a pas pris cette consistance qui doit le rendre incrédule plus tard (ces moments ne se re verront sans doute .jamais), un homme surgit !
C'est le Christ simple et doux, entouré de quelques naïfs pécheurs, ses intermédiaires avec le monde entier et que, dans un besoin de religion, on divinise.
C'est Mahomet, puissant et terrible, qui s'impose comme la réalisation tangible d'un Dieu à des populations inertes et froides.
C'est Pierre l'Ermite, moins complexe, celuilà, avec un sort différent, une organisation moins sublime, entraînant un peuple rustre dans un splendide élan d'enthousiasme.
C'est la Réformation luttant très faible contre une puissance inébranlable, mais arrivant peutêtre à vivre parallèlement.
C'esl les conséquences de celle-ci, deux cents
ans après, l'immense Révolution, ruine de tous les siècles passés, fondement de tous les siècles à venir.
Et comme origine de tous ces mouvements, un seul homme ou quelques hommes.
Il y a donc, à certaines époques, des courants de volonté prestigieuse, parlant d'un seul pour soulever irrésistiblement des masses : la volonté, sans nul doute, voilà le secret miraculeux, la raison vraisemblable de faits qu'expliqueraient mal des théories d'évolution ou de progrès. Chez certains hommes, donc, cette force, dans une exagération que le vulgaire trouve divine, peut produire des miracles : le prophète ou le Dieu serait alors comme un grand hypnotiseur envoyant à tous des suggestions irrésistibles.
Quoi de plus facile alors, après cette si simple explication de faits gigantesques, de penser que les bramines, par une concentration intense de la volonté, par une fixité absolue du désir, puissent vous persuader ce qu'ils veulent que vous croyiez, et vous faire voir ce qu'ils veulent que vous voyiez?
Dans cette hypothèse, donc, le bramine ne disparaîtrait pas au travers du mur, il ne s'élancerait pas dans les airs, le bâtonnet ne bouge-
rait pas; l'aiguille de la boussole ne dévierait pas: incapable de faire un miracle, le bramine aurait cependant une action assez puissante pour donner la vision illusoire dun phénomène inexistant; et le résultat n'est-il pas le même?
La seconde hypothèse, celle qui le satisfaisait davantage, était une rigoureuse déduction de celle-ci : elle le séduisait par la parfaite assimilation de ces faits, avec d'autres faits étudiés et connus : au lieu de supposer l'action de la volonté sur d'autres volontés, pourquoi ne pas croire à son effet direct sur les objets inanimés ; dans ce cas l'illusion deviendrait une réalité ; il n'y aurait plus vision, mais miracle ; une comparaison, vme identité même s'imposait alors à l'esprit de Jacques : il pouvait maintenant la formuler ainsi :
Une sphère de cuivre. charg(^e d'électricité, ne changeant ni de poids ni de composition, conservant sa forme et toutes ses apparences tangibles, acquiert des propriétés merveilleuses : de petits corps légers sont attirés à elle, une sphère semblable placée à distance lui emprunte son inexplicable vertu. Une force immatérielle, un fluide, si l'on veut, réside dans cette sphère, invisible et agissante. Pourquoi ne pas assimiler étroitement à ces phénomènes ceux que pré-
sente aussi la volont(3 et n'est-il pas permis de considérer celle-ci comme un lluide ; dans la première hypothèse, l'assimilation est incomplète : il semble qu'on n'ait retenu de l'expérience que l'action à distance d'une sphère sur une autre : les deux volontés influencées l'une par l'autre seraient alors figurées par les deux sphères, rhypothose étant légitime, puisque, pas moins que l'électricité, la volonté n'est visible ni tangible : la volonté agissante suggère ainsi très facilement à la volonté plus faible les idées qu'il lui plaît, et le thaumaturge fait passer devant les yeux des croyants toutes les illusions de phénomènes inexistants en somme. Mais, en creusant cette supposition, pourquoi ne pas aller plus loin et ne pas continuer l'assimilation? Si la sphère influence une autre sphère, n'agit-elle pas aussi sur des objets inertes qu'elle attire sans leur communiquer sa puissance, ou en la leur connnuniquant, peu importe, et le problème n'est-il pas résolu?...
... Le bramine disparaît alors au travers du mur, il s'élance dans les airs : le bâtonnet bouge ; l'aiguille de la boussole dévie : capable de prodige, le bramine possède une action assez puissanie pour donner le spectacle réel d'un ph<''nomène existant : il n'y a plus vision, mais miracle !
Et, ce que fait le bramine, tout le monde, lui Soran surtout, peut le faire : une exacerbation de la volonté, une exagération de l'énergie avec un entraînement et un régime propres, paraissent suffisants. C'est cette puissance qu'il voulait acquérir, non pour étonner les gens, mais pour lui, pour son bonheur intime. Et, quand il s'élevait, comme en ce moment, dans la première joie de sa retraite, à de si hautes pensées, ses primitives appétences d'amitié et d'affection disparaissaient et il se renfermait dans un égoïsme sublime ; dans ses voyages, du reste, il rencontra des affections ou des amours plutôt ; ils lalléchèrent d'abord, puis il les trouva faibles ou faux, et il les rejeta comme indignes de lui : il n'avait plus maintenant qu'un seul désir, se dégager, se défendre de toute influence étrangère, concentrer et condenser sa personnalité, sublimer sa volonté ; le retour sur soi-même et la prière lui semblaient avec la parfaite chasteté lun des moyens de réaliser ce rêve si chéri.
Il priait, et, souvent maintenant, dans sa vieille chapelle gothique, comme autrefois à Juilly, mais avec une plus ardente foi. un esprit merveilleusement affiné et voyant, il sabimait dans la contemplation d'invisibles visions, et les choses extérieures n'ayant plus sur lui aucune ac-
lion, il ne pouvait tarder sans doute à leur commander, à les dominer et à les régir.
Sa vie lui apparaissait, à Noirchain, pleinement heureuse, dans le repos, le travail et la prière. Il avait fait venir de Paris et installer dans le vaste salon un grand orgue : souvent, pour se délasser, il se mettait au pupitre, et, sous ses doigts fébriles, l'orchestre sedéchaînait, peignant dans ses dessins agit(''s les aspirations de son esprit.
Parfois, surtout le soir, à l'heure oîi le crépuscule semble jeter sur la terre un linceul de tristesse, quand la nuit, si lugubre dans la solitude, effraye, Jacques devenait plus sombre et sa force faiblissait un peu ; il pi-iait alors ou feuilletait les livres saints...
Lorsqu'un jour, dans la Bii)le, il lut cette parole : (( Il n'est pas boji que l'homme soit seul ! »
Jacques Soran était depuis quatre mois à A'oirchain. L'automne arrivait avec ses suggestions doucement moroses, et la solitude semblait plus nue au milieu des grands arbres roussissants, sous la pâleur du ciel sans soleil.
A peine, si heureux dans son parc, Jacques entrevoyait-il la campagne, dans de peu fréquentes promenades. Ici, pourtant, ce n'était pas la foule qui l'effrayait ; les plaines sont éternellement silencieuses, à peine troublées par l'apparition d'un paysan ; le village même, avec ses mineurs silencieux est calme, aux allures de nécropole qu'il aimait. Cependant il restait chez lui, s'y trouvant bien, ayant assez d'espace et assez d'air, et. rarement, par pur caprice, il s'aventurait au dehors.
Le mutin, à cinq heures, Jacques, réveillé par le jour entrant dans sa chambre aux contrevents jamais clos, se levait. Depuis une heure déjà, le vieux mineur, qu'il avait gardé sympathique par son mutisme, était debout ; il lui versait un seau d'eau froide sur le corps, et, après cette bienfaisante et sommaire toilette, Jacques descendait à la chapelle. Là, sans tous les moyens matériels des églises, sans encens et sans cierges, avec son seul esprit, il priait, ou s'abîmait dans les rétlexions les plus consolantes souvent, quelquefois les plus tristes. Oh ! ce n'est pas que le doute effleurât jamais de son aile noire une âme si sublimement convaincue : il croyait fermement et catholiquement. Mais, parfois, des hésitations l'empoignaient et lui donnaient comme un vertige. Que fuisait-il à Noirchain? Cette retraite, cette abstraction du monde lui était-elle permise et n'était-ce pas d'un orgueil immense que de vivre ainsi seul, ne pensant qu'à son unique bonheur, sans faire autour de soi du bien? Ne devait-il pas se répandre au dehors, comme le prédicateur ou le missionnaire, pour verser un peu dans le cœur des incrédules ou des tièdes, des paroles de foi et de consolation? Involontairement aussi lui venait cette pensée bien plate, mais s'imposant, que si tous suivaient son exemple, le
monde séteindrait rapidement, et cette vie claustrale non sanctionnée par un ordre lui semblait un crime, sa pureté presque immorale.
Cette chasteté, au reste, il ne l'avait pas acquise sans lutte, la chasteté de l'esprit et du désir sans doute, car celle du corps s'obtient encore assez promptement dans une vie privée de toute tentation extérieure.
Le tempérament de sa mère qui s'était dans son enfance manifesté par des soifs de caresses et des faims d'amour reparaissait quelquefois en lui, et cet atavisme inévitable n'allait pas sans d'intolérables souffrances. Tout, dans sa retraite, alors, devenait excitation à des sens courageusement contraints, mais déséquilibrés par un ascétisme trop au-dessus de la nature. Des hallucinations quelquefois le troublaient, et il lui semblait autour de lui dans le parc, dans la chapelle, voir des formes se dessiner, visions d'autant plus obscènes à des yeux si purs.
Parfois même, à l'empyrée de ses réflexions les plus saintes, un mot le précipitait dans la terrestre réalité, un mot, comme un enfant vicieux qui cherche des excitations malsaines où il devrait trouver de fortifiantes exhortations.
Il lisait, un jour, le livre de Ruth: il admirait cette grande amitié de Xoémi pour sa tille,
et quel candide cynisme quand elle l'envoyait séduire Booz; le profane, le lecteur non initié au merveilleux symbolisme de la Bible, est sans doute choqué de ce cru proxénétisme ; pour lui, au contraire, comme un suave parfum selevait de cette simple histoire ! Mais il y trouvait un enseignement, une leçon contre lui-même : le scribe sacré ne voulait-il pas sanctifier le « Croissez et multipliez! » de la Genèse; le respect dont la Bible entoure cet acte si vulgaire de la génération, comme déjà dans l'histoire de Sarah, n etait-il pas un exemple pour lui? devaitil attendre, comme un autre Booz, qu'une nouvelle Ruth vînt le trouver? Et ces pensées, très saines en somme, dégénéraient bientôt en une troublante excitation; même, des sensations charnelles se dressaient en lui; alors, il s'enfuyait dans la campagne.
Ce jour-là, un jour serein d'automne, il sortit par la petite porte dans le fond du parc; il allait, perdu dans des pensées hésitantes et vacillantes, et il regrettait presque de retrouver là l'absolue tranquillit('' de son parc, sans le moindre bruit pouvant le distraire de lui-même et le protéger contre des tentations se précisant maintenant bonteusement.
11 marchait en jetant autour de lui des regards
suppliants comme pour chercher un être animé, uu paysan ou un mineur, des femmes ou des enfants, qui lui donneraient un peu, à lui si moribond, le spectacle consolateur de la Aie.
Il marchait quand un spectacle inattendu l'arrêta.
Au milieu dun chanjp en friche, une femme était assise sur un pliant, en face d'un chevalet, la brosse à la main : devant elle, un paysage uniforme monotone et gris, avec de rares bouquets darbres. car de ce côté la nature est plus sauvage et moins gaie quen arrivant à Noirchain, témoignait, par un tel choix, d'une âme élevée dartiste, d'un cœur triste aussi, sans ddute. dune compréhension bien profonde de la nature nue.
Jacques resta bouche bée ; dans ce lieu perdu qu'il considérait comme sien, qu'il ne croyait habité que par des troupeaux, des mineurs, et des paysans, et lui-même, surtout, un être semblable à lui, un frère de la grande famille de ceux qui souffrent et qui admirent, il ne pouvait en douter, partageait son monopole 1
Ah 1 loin de lui maintenant cette misanthropie et ces idées de réclusion ! au diable, enfin, la solitude et le mutisme 1 il avait besoin de paroles, et, dans un blasphème, fruit dune trop
longue contrainte, il jura qu'il était fatigue de ses entretiens avec lui-même et avec Dieu !
Elle était là, envoyée avec un à-propos miraculeux par une Providence charitable, cette Ruth qu'il avait autrefois tant appelée, et dont il avait cru pouvoir se priver, dans son orgueil et son absurde outrecuidance !
Jacques s'approcha comme nonchalamment, timide et tremblant.
Parlerait-il, essaierait-il de percer le mystère qui certainement faisait vivre une femme dans un tel pays, ou, plutôt, pourquoi supposer un mystère quand peut-être cette retraite n'avait que des causes très simples, le besoin de repos, des vacances, par exemple 1 Pourtanl, avec cet instinct, une seconde vue, une acuité exquise de l'esprit qu'il devait à sa diète et qui le trompait rarement, il devinait que sa première supposition était juste...
Il avait maintenant un d(''sir très ferme de parler à cette femme, mais, avec une crainte d'enfant vierge, il n'osait.
11 osa pourtant une chose bien audacieuse, peut-être bien indiscrète : n'est-ce pas là le })ro})re des timides? Ils tremblent, ils sont indécis, et, brusquement, pour l'étonnement des observateurs, ils franchissent d'un seul bond les
obstacles que les courageux auraient attaqués plus franchement et avec moins de succès ; est-ce une grâce particulière récompense de leur modestie? C'est ce qu'aurait sans doute pensé Soran s'il avait réfléchi à son action en ce moment; mais n'est-ce pas plutôt, tout simplement. la détente brusque d'un ressort longtemps comprimé, le déploiement soudain et énergique de forces longtemps emprisonnées?
Il s'avança (plus tard il s'expliqua très mal son courage, l'attribuant à une sorte d'inconscience) et, debout, derrière elle, le regard fixé sur sa nuque, il eut une intensité de volonté irréfléchie, même si cela semble bizarre, c'est-àdire qu'il ne songea pas à ce que son attitude pouvait avoir d'inconvenant envers une inconnue.
Brusquement (combien à ce moment il pensa aux bramines 1), elle se retourna et le regarda...
Quoi alors?
Est-ce l<i vulgaire entrée en connaissance d'un homme et d'une femme, comme tous les jours à Paris, ou ailleurs, ou autre part, dans la rue ou dans un salon, après une présentation ou un hasard, après un hasard en somme, toujours ridicule ou au moins embarrassante, avec des mensonges et des habiletés?
Il n'y eut rien de tout cela.
Un moment interloqué, moment bien court, puisque des yeux interrogateurs demandaient une réponse immédiate, Jacques retrouva sa présence d'esprit, sans trop d'assurance, avec le trouble et le balbutiement qui plaisent aux femmes en pareille circonstance, et il put dire quelque chose.
— Pardonnez-moi, madame, mon indiscrétion, mais mon isolement, ma privation d'art, dans cette retraite, excuseront peut-être à vos yeux ma curiosité. Au reste, vous serez indulgente... Aous avez du talent.
Soudain, il rougit beaucoup de son aisance et que ce compliment fût si banal, de sa manière, en un mot, d'homme du monde...
Banalement aussi, elle répondit :
— C'est vous-même, monsieur, que j'accuserai (elle souligna ce mot) de trop d'indulgence.
Cette voix lui donna comme un vertige : il se trouva, en môme temps', absurde dans sa préciosité de gentleman, et si bète dans ce commencement de concetti qu'il lui fallait continuer.
Il regretta de ne pas brusquement s'être jeté àses pieds. ..illuiauraitdit... : « Voilà dixans que je soufFre, seul, sans affection et sans ami ; une divinité vous a envoyée pour panser mes plaies
LA RETUAITE. 89
et VOUS le voudrez sans doute puisque, dédaigneuse des paysages coquets et jolis, vous peignez une nature si triste... »>
Et puis alors, il trouva cela encore bien plus absurde; il se demanda s'il pensait jouer un personnage de roman, et il songea que son grand corps, précipité à côté du chevalet, serait un spectacle très risible...
Il ne pouvait donc sortir de cette situation, il en prit son parti, fit le sacrifice de sa vanité, sefîorça de ne plus se voir ni s'entendre, et se dit qu'après tout, il n'y avait pas là de témoins de son embarras, et (jue pour elle, il saurait l)ien, s'il réussissait, lui expliquer plus tard la banalité sous laquelle il avait été entrevu...
Il voulait donc réussir, mais à quoi?
Toutes ces réflexions furent plus sommaires pendant le petit temps qui s écoula après qu'elle eut parlé...
A son tour maintenant; il ne trouva pas mieux
que ceci :
— Ce pays n'est pourtant guère intéressant pour un artiste.
Elle eut l'air étonné.
— Je l'aime ainsi, dit-elle, cette vaste plaine très dénudée me parle beaucoup.
Il se gourmandaet s'en voulut grandement. Il
venait de dire une ineptie, consciemment, et, certainement, elle devait le prendre en grande pitié.
Très simplement alors, avec une franchise de pénitent :
— Je ne sais pourquoi j'ai dit cela, je pense juste le contraire...
Et il s'en alla.
Jacques ne sortit pas de huit jours; ce n'est pas qu'il n'en eût de fortes tentations, mais cette première entrevue, au lieu de l'encourager, redoublait ses craintes; sans doute, cette femme, ses quelques mots le lui prouvaient, était une « femme intelligente », du moins pensait-il ainsi, commençant à devenir positivement amoureux ; sans doute, il devait lui accorder un talent de peintre, peut-être même une vision esthétique parallèle à la sienne; mais de là à trouver chez elle des sentiments aussi élevés que ceux qu'il souhaitait en les définissant très mal, l'abîme était grand, et quelle confiance était la sienne, et combien naïve et combien prétentieuse de croire qu'il lui inspirerait un amour quelconque !...
Et puis, elle était peut-être mariée...
A ce moment de ses réflexions, son esprit devenait très trouble, car enfin elle était entrée dans sa vie, il ne pouvait le nier,, et, dans cette hypothèse, que deviendrait-il? Le plus simple n'était-il pas d'oublier ce jour et de continuer à vivre dans le calme en remplissant le programme qu'il s'était tracé.
Il le put pendant une semaine ; même, un surcroît de dévotion vint le soutenir, et le travail. En ce moment il se plongeait dans l'étude abstruse des cabalistes : la recommandation, clef de voûte de tous les rituels, de se défendre de toute influence extérieure, l'avait un temps décidé à ne pas la revoir et il en eut d'abord la force.
Un matin, la fantaisie lui prit de sortir ; il se dirigea d'un côté tout opposé à sa dernière promenade; oh ! il était bien loin de désirer la rencontrer, et il se le prouvait ainsi à lui-même.
En revenant, pour marcher un peu, c'est du moins ce qu'il pensa, oubliant que son parc avait dix-huit hectares, il fit un détour... Elle n'était certainement pas là, à cette heure matinale, il n'avait donc rien à se reprocher.
Il ne la vit pas en effet.
Il s'aperçut alors qu'il était jdus triste et, so prenant ainsi en flagrant délit de supercherie* contre lui-même, il en eut un peu de honte.
Le soir, il n'essaya même plus de lutter et il la revit.
Il alla droit à elle, se découvrit et lui dit :
— Je vous en supplie, madame, pardonnez-moi la façon grossière dont je vous ai quittée il y a huit jours ; j'en étais si confus qu'aujourd'hui seulement jai trouvé la force de venir vous présenter mes excuses...
En parlant ainsi, Soran se faisait si petit garçon qu'il ne pouvait être trop mal reçu. Comme elle tardait à répondre, il eut une idée d'une profonde rouerie qui l'étonna lui-même. Il dit : « Cela était d'autant plus maladroit à moi que vous êtes peut-être de passage dans le pays et que j'ai failli rendre mon inconvenance irréparable. «
L'attaque était directe ; la réponse fut habile.
— Vous étiez tout excusé, monsieur, entre artistes on n'est pas si sévère.
Jacques eut un mouvement de dépit : elle n'avait pas donné dans le piège : il ne saurait donc rien !
Avec assez de présence d'esprit, il reprit :
— Vous dites entre artistes : vous m'honorez là, madame, bien imprudemment, peut-être...
— Me serais-je trompée, monsieur? dans ce cas, ce serait mon tour de vous faire des excuses ? Mais, je ne sais pourquoi, je ne le pense pas...
En ce moment il fut bien heureux.
La conversation continua sur ce ton de légrer badinage, Jacques avec des dispositions moins gaies, se mettant au diajiason de son interlocutrice.
On parla de peinture, naturellement, et puis de musique, et puis de tout enfin.
Jacques fut émerveillé.
Tour à tour spiritiielle et profonde, gaie et triste, bonne et sévère, elle montra à Soran ravi une sublime organisation, celle peut-être qu'il avait souhaitée pour cette âme compagne dont il avait besoin autrefois, et dont maintenant, l'ayant entrevue, il ne saurait plus se passer.
Le tableau presque achevé qu'ils avaient sous les yeux fut d'abord un thème à des professions de foi, ardentes mais réfléchies. Jacques y retrouvait avec im substratum d'exactitude parfaite et de parfaite vérité la nature nue et sévère de cette partie du pays, mais combien intellectuelle et suggestive !
Ils parlèrent longtemps ainsi, non avec la pédiuiterie odieuse d'artistes voulant s'étonner, mais avec l'abandon (déjà dans celte première entrevue) de deux cœurs ayant besoin de se compléter l'un par l'autre.
(^ar, quel monstre plus horrible que la femme
instruite, la femme plutôt, qui donne la seule impression de science! Jacques, avec toute sa religion, sa chasteté et son mysticisme, avec toutes ses aspirations à la vie dévote et à la perfection, avec tous ses désirs de foi et de sainteté, avec ses diètes sévères et ses jeûnes austères, Jacques Soran était trop sensuel pour ne pas souffrir en présence d'une femme avant tout instruite.
Celle-ci, et cela surtout le séduisait, était dabord femme ; femme merveilleuse par l'intelligence et le cœur, ensuite. Avec des cheveux blonds déteignant sur sa chair, une poitrine de statue sobre et pure, des yeuxpers de Minerve, mais un \^sag■e presque d'enfant, gai et joyeux, c'était bien la femme, Fèlre attirant et gracieux si tentant, selon la nature, pour l'homme.
Eh quoi ! n'avait-il pas rencontré de femmes [>endant ses voyages, ou ce sultan était bien difficile et c'était donc le dépit de n'avoir pu trouver jusqu'à présent « une poitrine de statue sobre et pure, des yeux pers de Minerve, mais un visage presque d'enfant, gai et joyeux » qui l'avait précipité dans la solitude et réduit à la sauvagerie 1 n'avait-il pas eu le choix, étant beau et riche dans le merveilleux défilé que toutes les races avaient montré à ce chercheur jamais satisfait :
La Parisienne d'abord, amusante avec son rire d'oiseau et aussi ses idées d'oiseau; très occupée d'elle-même et très occupante, se laissant aimer volontiers pourvu qu'on le sache ou qu'on ne le sache pas, se cachant ou se montrant, mais avant tout rieuse et peu sévère et vous déliant de vos serments à peu près comme elle se débarrasse des siens.
Puis l'Italienne, brune souvent, blonde pour les délicats et les gourmets ; oh ! celle-là est rude et le passe-temps de l'aimer est quelquefois dangereux : ardente et dévote, elle ne pardonne pas et malheur à l'imprudent.
Et l'Anglaise, si belle quand elle est jolie, si vicieuse avec des airs si prudes.
Et la Turque avec un parfum de rareté et de difficulté vaincue, si bien née pour les^ divans et les sofas, au cœur toujours égal dans un nuage d'opium indifférent et qui soudain meurt d'aimer.
Et l'Indienne. Bête de somme, avec, seulement, l'intelligence du cœur, terrible dans ses haines et dans ses amours, dans son amour plutôt, car peut-elle aimer deux fois, créée pour les nattes et les tapis et les rampements soumis et dévoués.
Et tant d'autres...
Et si toutes ces femmes donnaient plutôt des sensations que des sentiments, des caresses que des pensées, n'avait-il pas rencontré la femme instruite, au salon jamais vide d'artistes et de savants, dans une cour d'amour et de science; belle aussi quelquefois et offrant alors Tidéal...
Eh bien! non, celle-ci surtout l'écœurait...
Sans doute, dans l'évolution de sa nature tendant toujours à s'élever, mais ayant commencé d'abord par jouir, il avait eu des femmes; mais, après les premiers étonnements de sa chair sous des frissonnements inconnus, après les surprises de son cœur sous ses vibrations nouvelles, après avoir aimé enfin, et joui, il s'était retrouvé avec une soif non étanchée et il vit que seulement il avait cru aimer et jouir. C'est alors que, non dans un dépit, mais avec la foi, fruit peut-être du dépit, il avait fui et qu'il avait adressé ses prières à Celui qui ne trompe pas.
C'est que Jacques avait compris, ou du moins pensait-il ainsi, qu'il est un sentiment au-dessus de l'amour, et qu'auprès de celui-là, l'amour est bien pâle ! Ce sentiment que l'antiquité connut et divinisa, l'amitié enfin, il ne l'avait pas trouvé! Il avait été aimé, aimé avec passion, sans soupçon d'intérêt, aimé charnellement ou
plcitoniquement, aimé d'amour, mais non d'amitié, car l'amitié peut-elle être entre l'homme et la femme? et, même alors, quelle femme en serait digne?
Il pensait que l'amour, mouvement de l'âme trop « indiqué » et trop habituel était à un niveau bien inférieur, trop de sens y entrant, avec une fin au résumé peu intéressante, une procréation embêtante et due, et il lui fallait autre chose !
D'abord, dans la première étape de ce voyage de son esprit, de cette ascension toujours plus haut de son cœur, au moment où, jeune encore, sous l'influence de l'atavisme maternel il avait besoin d'aimer d'amour, il pensa, dans un dualisme divin, trouver l'amitié à côté, dans un miraculeux voisinage : la femme pour l'amour, pour le corps, pour les sens; et, parallèlement, pour le corps et pour l'esprit, en une sublime union, une sodomie, pourquoi pas? si chaste et si noble, un homme comme lui avec les mêmes aspirations, et, tous deux, s'élever à la perfection, cheminer la main dans la main, pendant que la femme, intérimaire et provisoire, attendrait pour disparaître et s'effacer qu'il eût acquis une chasteh' du cœur et des sens la rendant désormais inutile.
Ensuite, il avait réfléchi; ses iiL'Cs même avaient changé; il trouva odieuse cette division d'un sentiment un, en somme; comment avaitil pu désirer cette incohérence, cette monstruosité d'un triple ménage, pour le dire platement, si en dehors de tous les temps et de toutes les mœurs? n'était-ce pas le rêve malade d'un cerveau mal équilibré?
Au surplus, en admettant même que ce paradis souhaité n'eût rien d'immoral (et peut-être eût-il pu le démontrer) , n'était-il pas irréalisable : d'abord dans la rencontre de ces deux natures d'élite qu'il voulait, et puis, surtout, dans la possibilité de les rendre supportables l'une à l'autre. Quelle femme admettrait jamais le partage de ce qu'elle pense le plus précieux, l'abandon à elle-même de la personnalité de celui qu'elle aime, et quel homme serait assez semblable à Soran, serait-il, lui, semblable à lui-même, pour supporter une infidélité constante et habituelle, à craindre du moins, de l'esprit?...
Ce raisonnement était un premier acheminement vers la sagesse, une première étape vers des idées plus saines, la montée d'une pente un peu glissante, le retour enfin au vrai : de ce moment naquit ce besoin de retraite, ce revenez-y à des idées religieuses, puis à une dévotion pra-
tiquante où il pensa trouver la consolation suprême et la parfaite quiétude.
Et voilà que, maintenant, tout cet échafaudage despérance et de foi s'écroulait; la Providence, le voyant sans doute trop faible pour marcher dans cette voie sainte, lui envoyait le moyen d'en dévier un peu tout en vivant selon la morale et selon la religion. Plus n'était besoin d'un dualisme dangereux en attendant qu'il fût honteux : la synthèse des deux sentiments, l'un si nécessaire, l'autre si doux, ne pouvait-elle se faire maintenant qu'il avait rencontré l'Elre, la Femme les réunissant en elle-même?
Ce n'était pas le bas-bleu académique et ennuyeux, ce n'était pas la femme instruite enfin, c'était un merveilleux mirage où il se reconnaissait lui-même, où il se retrouvait tout entier, résumé de tout ce qu il avait voulu, femme pour des caresses légitimes, homme pour des épanchements permis : sa vie maintenant se présentait cachant un bonheur intime et montrant aux yeux les plus sévères le spectacle d'une union selon les lois, car il n'y prévoyait pas d obstacles...
... Ils parlèrent longtemps ainsi, non avec la péMlanterie odieuse d'artistes voulant s'étonner, mais avec l'abandon (déjà dans cette première
entrevue) de deux cœurs ayant besoin de se compléter Fun par l'autre.
— Et alors, ajouta Jacques, vous vivez ainsi
seule ?
— Non, du moins à Tordiriaire; mon père habite avec moi ; en ce moment il est en voyage.
— Mais, dans ce cas, je suis peut-être imprudent et gênant... Si votre père apprenait...
Vivement elle l'interrompit et (pourquoi?) amèrement : « Oh 1 mon père a en moi une confiance aveugle. »
Jacques fut presque peiné d'être trouvé si peu dangereux; puis, avec cette facilité que l'on a de tout ramener à son propre bonheur quand on se sent heureux, il pensa que cela concordait sans doute avec ses projets.
— Vous vous ennuyez en ce moment; me permettrez-vous de venir quelquefois ici? Nous causerons. Même, me feriez-vous la grâce de venir faire un peu de musique àNoirchain?
Elle réfléchit, ou eut-elle l'air de réfléchir?
— Sans doute, répondit-elle, j'accepte.
Il lui offrit son bras, et, simplement, elle s'y appuya; ils entrèrent au château et il voulut lui faire visiter le parc,
— Soit, dit-elle, bien que je le connaisse déjà : nous vîmes Noirchain avec mon père, mens le domaine nous sembla trop grand. Notre demeure est tout intime; nous sommes voisins du reste. Et elle lui montra, non loin de la grille, une maison un peu écartée.
Ils se promenèrent en causant comme des amis déjà; Jacques était étonné et ravi. Ce jugement (|u'il avait porté si vite sur elle se confirmait d'instants en instants. C'était, au moindre fait très frivole, un chevreuil qui passait, une feuille tombant, des réflexions délicates, profondes, quelquefois amusantes.
pour lui qui ne s'était jamais amusé.
Elle marchait à son ijras, s'y reposant comme une sœur cadette — elle devait avoir dix-huit ans — avec une confiance, et une candeur qui ne laissait pas de le troubler un peu. Résultat d'une éducation américaine et libre, ou d'une naïveté ignorante et non soupçonneuse? Jacques avait peine à se décider.
Ils arrivèrent au petit kiosque, dans le fond du parc, formant belvédère. Jacques y avait fait installer un réduit sévère mais assez confortable. Devant les yeux, au travers d'une large baie, comme un immense tableau dans un petit cadre, des prés sans fin se dérouh'ut avec de petits bois çà et là. Un piano (pas de cahiers de musique) et un divan, un grand christ et c'était tout.
Elle monta, pour voir la vue, lui dit Soran, et ils rirent tous deux. Elle regarda un instant, puis se mit au piano. Ses doigts vagabondèrent d'abord dans une rêveuse improvisation où Jacques pensa retrouver le trouble d'une âme qui se cherche.
Peu à peu les idées se précisèrent, ne furent bientôt plus siennes :
\]\\ Adagio, dans le plus triste des tons peutêtre, des arpèges en triolets comme voulant toujours s'élever et retombant sans cesse dans une
morne désespérance, cependant qu'à la basse des tenues frappées comme un glas funèbre semblent vouloir encore arrêter leur élan ; et, dans tout cela, comme une vibration céleste, une mélodie si simple qui lutte et domine et change enfin cette tristesse profonde en une douce mélancolie.
Puis, YAllegretto^ en majeur, celui-là, d'une confiance encourageante, comme une éclaircie et une promesse de bonheur après les affres du prélude.
Elle s'arrêta un temps comme pour entendre le silence de cette nature qui écoutait sans doute, puis, dans un roulement vertigineux, le Presto agitato s'élança impétueux et fier comme encore une conclusion un peu triste, mais d'une énergique espérance.
— Voilà! fit-elle en se levant.
— Où commençait Beethoven? dit Jacques.
Elle s'assit à côté de lui sur le divan, très à
l'aise. Ils causèrent longuement en regardant le crépuscule baigner lentement le paysage : l'horizon d'abord s'assombrissait et les petits bois, au loin, se confondaient dans le noir : les premiers plans bientôt devinrent vagues aussi ; tout là-bas une lumière dans une unique maisonnette s'alluma.
Dire dos vers à une femme dans un pareil moment, n'est-il pas d'un pédant et d'un cuistre affreux, et celui qui ne trouve pas en lui des paroles ne doit-il pas se taire ou parler un autre langage que des mots ? Et, cependant, dits par Jacques, et en un pareil moment, ceux qu'il murmura alors comme une douce mélopée la pénétrèrent sans doute, car à côté de lui, sur le divan, aux pieds de ce christ, il la sentait haletante. Il disait doucement, et, sa voix, comme un accompagnement digne de la sublime romance qu'il parlait :
Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles Éprises de rien et de tout étonnées Qui s'en vont pâlir sous les chastes charmilles, Sans même savoir qu'elles sont pardonnées.
— Où commençait pauvre Lélian? dit-elle.
C'était toute sa vie et toutes ses souffrances, tout son bonheur et toutes ses espérances qu'il lui disait là, et il avait peine à retenir sa joie de toucher presque en ce moment à l'Eden ! Pourquoi ne vivraient-ils pas ainsi, côte à côte, dans la contemplation de leurs âmes, puisque déjà ils s'' étaient si bi(>n compris et que leurs cœurs semblaient se retrouver comme les deux moitiés d'un seul cœur, dans une inexplicable métempsycose...
— Oui. dit-elle, dans la contemplation de nos âmes.
Cette redite de ce qu'il Amenait de dire le peina subitement! Ainsi, elle semblait frapper leur vie d'un platonisme absolu, et puisqu'elle aimait son âme, pourquoi n'aimerait-elle pas son corps qu'il savait beau ? Sans doute il lui avait fait seulement entrevoir un amour au-dessus de la nature, mais pourquoi en ce moment désiraitil autre chose et pourquoi dans ce corps qu'il avait voulu jusqu'alors oublier, les sens parlaient-ils avec une force inconnue?
Brusquement et doucement il se pencha sur elle et, dans une revanche terrible de tout son être, il voulut la serrer dans ses bras.
KUe se dégagea avec une énergie inattendue et, nullement froissée, simplement :
— Jurez-moi une fraternité absolue.
Il pensa éclater, mais resta très calme dans une surexcitation terrible. Il était donc le jouet d'une désespérante fatalité et son pauvre cœur, ballotté sans cesse, devait donc sans cesse passer par des alternatives de bonheur illusoire et de malheur complet : il croyait toucher au calme enfin, et le calme lui échappait et, avec tout son funèbre cortège, le chaos rentrait en son âme.
i08 SODOME.
Il n'était pas aimé, Vaffaire était conclue, et avec une indulgence exquise voilant une indifférente brutalité, elle le lui avait prouvé d'un mot. Une fraternifcî absolue! Jadis, dans ses rêves erronés d'enfant, il se fût contenté, il eût été fier même d'une semblable parenté ; aujourd'hui quen deux jours son cœur avait parcouru plus de chemin qu'en vingt-huit années, maintenant que si vite (si vite on s'habitue au bonheur) il s'était accoutumé à cette idée si vraisemblable d'une union entière avec elle, voilà que soudain d'un seul mot elle le précipitait du haut de ses espérances.
Mais c'était peut-être une coquetterie ou encore une gaminerie; il n'était pas condamné sans retour ; il se défendit. Il fut gémissant et ironique, suppliant et terrible, caressant et brutal.
— Voulez- vous, dit-elle, me voir disparaître à jamais? et aimez-vous mieux mo perdre tout entière que ne pas me posséder tout entière?
— Hélas ! répondit-il, je ne veux rien, je ne préfère rien, sans doute Dieu me réservait encore cette épreuve pour mo ramener sûrement à Lui.
Les soubresauts de sa chair avaient disparu, et se trompant lui-même dans l'élan d'un ascétisme ardent :
* LA RETRAITE. i09
— Je devais vivre seul ayant perdu l'espoir d'un ami, je vous ai rencontrée et vous mavez accueilli me faisant abjurer mes anciens vœux. Maintenant, vous me rejetez et me brisez, je vivrai seul...
Puis, avec un revirement soudain qui l'effraya :
— Sans doute, un moment vous avez pu vous tromper à mes paroles et croire quun absurde platonisme pourrait être entre nous, peut-être moi-même 1 ai-je cru un instant. Mais vous êtes trop belle et vous m'avez cru trop fort.
— Il est tard : me donnerez-vous votre bras ? Ils descendirent : la nuit était venue, la nuit
bonne, avec ses caresses de velours et des murmures et des frissons.
Ils reprirent lentement, Soran très lentement, le chemin qu'ils avaient marclié tout à l'heure, lui si heureux, elle si confiante .
— Mais, pourquoi ? dit-il.
— Youlez-vous encore me jurer de ne me dire jamais : Pourquoi ?
L'austère philosophe, le cabaliste transcendant, l'ascète parfait, l'homme fort qui dardait sa volonté et dominait les chosee, baissa la tète; il n'essaya plus de lutter et il promit.
— Non, j'avais tort, dit-elle, ne promettez
no SODOME.
pas encore, attendez demain, voulez-vous? Réfléchissez et me venez trouver, là-bas, dans le petit champ en friche, si vous êtes bien résolu.
On était arrivé à la porte ; ils se quittèrent et Jacques serra une main tremblante de fièvre.
Longtemps il erra dans le parc sous l'étreinte de pourquoi terribles. Il ne pouvait en douter. Elle l'aimait et, hélas ! il l'aimait aussi. Pourquoi alors cette rigueur et cette résolution de fer? Avait-elle plus que lui le courage de triompher d'elle-même, de mettre en pratique, avec une puissance qu'il sentait maintenant surhumaine, la maxime des cabalistes? Pourquoi, encore, l'avaitelle accueilli, l'avait-elle séduit même?...
Longtemps il erra dans le parc; puis, comme il avait accoutumé dans ses moments de découragement, il entra dans la chapelle.
Il pria et, peu à peu, sous l'action réconfortante de rOraison, il retrouva la paix et la force :
— Je n'irai pas, dit-il.
Le lendemain, Jacques Soran était, là-bas, dans le i)etil champ en friche et promettait tout.
Alors commença une existence douce pour elle, dont la volonté était scrupuleusement respectée, pleine de luttes pour lui. après des serments peut-être imprudents.
Confiante en sa parole, elle était maintenant toute grâce et tout abandon, cherchant à lui faire oublier par d'amicales caresses quil eût voulu autre chose jadis.
Ils se voyaient tous les jours, faisant ensemble de longues promenades et elle était d'un commerce si exquis que Jacques, un temps, pensa retrouver la paix. Avec une habileté extrême et un flair bien féminin elle sentait quelquefois « son cœur devenir noir », disaitelle, et, alors, ingénieusement elle l'entraînait dans quelque discussion de métaphysique ou
d'art, on plaisantait même, pour détourner ses idées de leur triste cours.
Jacques espérait dans le temps. Après bien des hésitations et des <( pourquoi », il pensait que, sans doute, elle voulait lui faire subir une épreuve, dans sa liberté de femme sûre d'ellemême, et que peut-être, un jour, elle le délivrerait de son serment. En tout cas, maintenant, la solitude lui pesait, et, comme un amant malheureux, lorsqu'il la quittait et rentrait au château, il se seul ait près d'éclater en sanglots et il attendait le lendemain avec une impatience de fiévreux. •
Souvent, elle venait à Noirchain, et, sur le divan, dans le petit kiosque, pendant (ju'elle s'abandonnait au piano dans quelque troublante improvisation, Jacques retrouvait ses premières impressions et se sentait plus que jamais amoureux.
Ah! Soran, vous avez voulu être trop fort! La nature en dehors de laquelle vous avez v(''cu dans une artificielle indépendance, vous l'ait sentir sa représaille, et sa représaille est cruelle ; comme ce monde que vous trouviez si ridicule rirait bien s'il vous voyait ainsi amoureux et audessous de vous-même, au-dessous du vousmême de jadis! Vous avez oublié qu'avant d'être
un homme sublime et transcendant vous êtes un homme et que toutes ces victoires que vous avez remportées sur vous-même devaient tourner en défaites honteuses du jour où le combat serait moins facile ; peut-être, plus tard, atteindrezvous à une perfection et à une pureté surhumaine, mais vous n'acquerrez cet état de grâce divine qu'au prix de nombreux péchés et de défaillances... si vous ne succombez pas dans la lutte...
La vie pour Jacques maintenant n'était qu'intermittences de calme et de tempête. Gomme dominante, on l'a dit. l'espérance dans le temps! comme détails, quelle complexité dans les sentiments! Des accès de dévotion de plus en plus rares, hélas ! à mesure qu'il en avait un plus grand besoin ; parfois l'abandon complet de sa destinée à la Providence, parfois aussi des blasphèmes suivis d'amers regrets...
Une habileté connue dans l'ordre physique est l'analyse méticuleuse de sa propre souffrance : chez certaines natures supérieures, elle résulte d'une force de volonté peu commune, d'un stoïcisme pou facile à acquérir d'emblée; chez d'autres plus médiocres, inférieures même, elle est le résultat d'un long entraînement, d'une loncrue accoutumance à la douleur.
Des hommes, on ne sait pourquoi, semblent le résumé de toutes les inlirmités, et depuis une chétive enfance jusqu'à une vieillesse caduque, avec une force de résistance inexplicable qui fait de leur vie un long martyre, ils endurent dans une odyssée d'une monotonie mortelle tous les maux du corps; Jacques en avait entrevu autrefois à l'hôpital et il admirait qu'ils avaient le courage de vivre : c'est d'abord, dans leur enfance, les hideuses écrouelles, expiation, si l'on croit que tout doit se compenser dans notre pauvre nature, de l'inconduite et des excès de leurs parents ; dans les conditions de misère où ils sont nés, la diathèse décomposante progresse et s'accentue, et alors commence pour les malheureux condamnés la vie d'hôpital : et ce n'est pas là un type créé à plaisir, l'essence de différents malades, le total imaginé de plusieurs ■ infirmités ; ces gens existent et Jacques en avait vu. Sans doute, l'amour de vivre pourrait suffisamment expliquer ce courage négatif qui les empêchait de se tuer; mais chez certains, il avait remarqué une indifférence et une résignation presque surhumaines et ce qui, en ce moment, dans cette maladie qui le frappait, les lui remettait en mémoire, un intérêt à leurs propres maux, une analyse de leurs souffrances
LA RETRAITE. Ho
par eux-mêmes qui les aidait puissamment à les supporter. L'un surtout, avec un mal perforant aux débuts anodins qui lui avait raccourci la jambe après des amputations trop timides et forcément renouvelées, en avait pris son parti assez facilement : dans les pansements, il regardait son membre atrophié en maugréant légèrement, et tenait les bandes, et passait la gaze à l'interne ; il examinait sa maudite jambe, comme il disait, avec une extériorité parfaite, questionnant, s'entretenant de la dernière amputation avec satisfaction et parlant de la prochaine sans trop de crainte.
Jacques en ce moment songeait à ce malade qui l'avait tant frappé par son stoïcisme, et douloureusement d'abord, puis assez aisément, il l'imita, se contemplant lui-même dans sa décomposition morale, sanalysant, se disséquant, et il en retira une âpre jouissance.
Il était bien en ce moment sur un lit d'hôpital, mais pâtissant plus terriblement, sans l'entraînement à la souffrance, après une enfance si resplendissante de santé et de force.
Ce qu'il chérissait le plus en lui-même, la volonté d'abord, la ])iété et la chasteté disparaissaient peu à peu, rongées par un mal qu'il ne pouvait arrêter, sans nul médecin ; qu'eût fait là
du reste le médecin des âmes? n'est-il pas des maux qu'on ne guérit pas ?
La volonté, sans doute, avait été la première attaquée ; il notait bien le moment précis où cela s'était fait: c'était l'autre jour, lorsqu'il La revit pour la seconde fois; se sentant faiblir, il avait prié, ce qui déjà était un aveu d'impuissance; avec cette aide souveraine il pensa triompher; il raisonna aussi : allait-il abdiquer en un moment cette puissance sur lui-même dont il était si fier, résultat de tant d'années de luttes? allait-il faire ce serment qu'EUe lui demandait, s'exposer, imprudent, à des tentations incessantes que peutêtre il ne dominerait pas? et alors, qu'arriveraitil? Il prit une résolution énergique et s'endormit confiant : le lendemain le combat recommença, la prière fut impuissante, il s'avoua vaincu et fît le serment!
C'était sa première amputation.
La piété résista longtemps : toujours, du reste, il conserva les pratiques usuelles de la dévotion obligée^ mais sa ferveur un peu se refroidit. Ce n'était plus comme autrefois, comme récemment même, des extases et des ravissements et des visions consolantes. Sesprières même avaient des distractions et, parfois, dans la méditation la plus élevée, il se surprenait l'esprif bien loin,
pas trop loin cependant, puisquElle était si près.
Malgré lui, du reste, bien malgré lui, car il ne pouvait se transformer tout d'un coup, il commençait à trouver un peu vaine cette religion qui l'avait abandonné au moment où il en avait eu le plus grand besoin. Ce n'était pas le doute encore, mais il pouvait craindre que ce n'en fût le commencement, car la diminution dans la confiance n'amène-t-elle pas rapidement l'incrédulité et la négation ?
Et alors, comme conclusion, puisque ces deux soutiens menaçaient ruine, la volonté et la piété, la chasteté ne devait-elle pas secrouler aussi? Il dut se l'avouer et il ne fut plus fier de luimême. Cela commença très vaguement, très insinueusement. Le danger ne se montra pas tout d'abord, il en soupçonna seulement la possibilité : cela suffisait, et dès ce jour-là, il fut condamné. N'est-ce pas là l'explication peut-être impatiemment attendue de tant d"incoliérences dans cette trébuchante psychologie ? Les tentations directes se dressèrent bientôt quand il vit le bonheur qu'il avait pu espérer un instant, lui échapper mystérieusement. Alors il lutta. C'avait été , un moment, le désir de quitter cette retraite et de fuir, renonçant à résoudre le problème qu'elle imposait involontairement, obstinément
aussi, à son esprit. Puisque la Fatalité (peu de temps avant il eût dit Dieu) dérangeait son existence, il céderait, et, ne pouvant être un homme fort, il consentirait à être homme. Il s'en irait, rentrerait dans la vie et dans la nature, puisqu'il ne pouvait vivre en dehors de la vie et de la nature. C'était là le langage de la sagesse, au moins de la prudence : il se crut assez fort pour n'être ni sage ni prudent, il ne s'enfuit pas : ce fut sa perte. La chasteté avait pu exister, aurait pu exister, tout au moins, quand il n'avait pas auprès de lui l'occasion, l'excitation. Elle ne pouvait plus exister maintenant... Il n'y eut d'abord que des péchés de la pensée.
Simplement il alla trouver le curé de Noirchainet se confessa: celui-ci lui recommanda la prière et la volonté!
Jacques ne les retrouva plus !
Un grand découragement le prit ; ce fut la fin, La ruine commença alors ; les tentations ne furent plus seulement dans l'esprit, elles furent nettes et précises : en dehors de la nature, la chute fut contre la nature et honteuse : faut-il redire que celle-ci après un repos de trente années surgit, brusquement, invincible !
Un moment, ses entrevues avec Elle furent moins fréquentes ; il voulut les rendre plus
LA RETRAITE. il9
rares : dans son ignorance de ces choses, Elle se plaignit d'être négligée et l'occasion dépêcher lui devint constante.
Un soir, Elle arriva au château, et tout de suite : « Je viens dîner avec a'ous, mon père arrive demain ; je veux que nous passions une bonne soirée, car peut-être nous verrons-nous moins souvent. »
Jacques fut joyeux de cette prévenance. mais, au fond, un peu triste : c'était la tentation qui venait encore I En attendant l'heure, ils sortirent et s'allèrent promener dans la campagne.
Ce fut un soir comme tous leurs soirs jusqu'alors ;
la nature était la même;
le crépuscule revenait toujours semblable;
les teintes grises de la nuit naisssante étaient toujours grises, le silence était toujours silencieux ;
les mêmes étoiles allaient tout à l'heure revenir sur le même ciel ;
Elle, enfin, était toujours douce et confiante;
Jacques avait changé !
Par une antithèse des choses dont il ne s'étonnait plus maintenant, puisque tout semblait lutter contre lui, Elle était gaie. Elle lui raconta une histoire de paysans amusante, avec des rires
d20 SODOME.
d'enfant. Un instant après, comme Elle avait accoutumé, avec sa mobilité d'esprit, Elle soulevait les problèmes les plus ardus de la métaphysique transcendantale ; Jacques écoutait cette voix troublante: un instant il voulut fuir brusquement, fuir cette tentation à laquelle il sentait qu'il ne résisterait plus longtemps... il n'en eut pas le courage !
Ils étaient arrivés dans les champs, derrière le parc. Ils s'assirent sur un banc de pierre où Jacques avait l'habitude de venir quelquefois rêver. En ce moment, tout en dissimulant, il luttait intérieurement. Il regrettait maintenant le serment qu'il avait fait, et il sentait que son énergie était à bout. Il chercha le moyen de le trahir habilement, il ne le trouva pas.
— Eh bien! dit-il, êtes-vous contente de moi?
— Sans doute, n'en êtes-vous pas content vous-même ?
Jacques garda le silence. Pouvait-il répondre : Je rougis de moi-même; l'homme qui, il y a quelques jours, vous séduisait sans doute par ses hautes aspirations, par l'élévation de son esprit; celui qui, aous aimant, car vous savez qu'il vous aime, vous jurait un respect absolu, dans un élan de magnifique abnégation, comme forçant ainsi votre admiration, ce Jac(|ues Soran
enfin, que son austérité mettait au-dessus de la nature, est maintenant son esclave ; et de quelle mauvaise nature 1
Pouvait-il lui faire une confession et étaler toute sa turpitude sous ses yeux? Pouvait-il lui dire à Elle qui, sans doute, avait voulu le grandir ainsi avec une amoureuse fierté, qu'il n'était plus digne même de son amitié? pouvait-il, pour la fléchir, lui avouer les chutes honteuses dont Elle était l'innocente cause?
Autrefois, certes, quand il avait quelque naïveté encore, une fierté enfin, il eût parlé, il eût été éloquent. Aujourd'hui, dans sa démoralisation naissante, il se sentait faible et sans courage ; dominé par les sens, il fut cependant caressant, mais combien il dut déchoir à ses yeux et qu'Elle dut le mépriser!
— Xous sommes toujours frère et sœur, ditil ; je suis fidèle à mes promesses, mais on embrasse sa sœur, ne me permettrez-vous pas de vous embrasser?...
Il rougit aussitôt de cette stupidité.
Elle le regarda tristement, et avec une divination bien facile :
— Oubliez-vous votre serment, dit-elle; voulez-vous jouer au plus fm! Puis, comme malgré elle, et avec des airs de regret d en avoir trop dit :
— Pourquoi lutter contre la Fatalité?
Alors il éclata: tout ce qu'il avait eu de délicatesse, môme dans ses plus mauvais moments, disparut à ce mot. Subitement, dans un accès d'amour brutal et de curiosité malsaine, il ne se contint plus; il en avait assez de la lutte et de la vertu !
— Que m'importe, dit-il, de perdre votre estime puisque j'ai perdu la mienne? Que m'importent les serments? et, si je n'ai plus rien, ni volonté, ni religion, ni chasteté même, que clierclierais-je à me faire illusion?
Et, soudain, dans une douceur infinie, il supplia, la caressant de paroles: « Oh! pardonnezmoi, mais j'ai voulu être trop fort; et si j'ai toujours été sincère, même en faisant ce serment que vous avez exigé, ne dois-je pas, maintenant, vous avouer mon impuissance ? Pourquoi m'avoir imposé une tâche surhumaine? Pourquoi enfin, puisque vous êtes si belle et que vous m'aimez, car vous m'aimez... Et, en disant cela, il voulut concentrer sa volonté dans un effort suprême pour la dominer et triompher enfin ! . . .
Il n'avait plus de volonté !
Il sentit son impuissance, et que tout était inutile... Il se serra contre Elle, l'embrassant de ses bras souples et charmeurs.
— I] est tard, fit-ulle: rentrons-nous?
Alors ce grand calme l'exaspéra: une sotte vanité, maintenant, le fit rougir d'une défaite, lui qui, après tout, dans toute sa beauté et sa séduction, aA-ait vu des femmes le supplier!
En ce moment, il fut fou.
Il l'empoigna brutalement; avec une force inouïe il la jeta par terre, dans l'idée fixe maintenant de la violer...
Elle se défendit avec rage, sans une parole, et ils rouL'reni tous deux.
Dans un appétit de bête en rut, il n'eut qu'une pensée, sentir le contact charnel de ce corps qu'il aimait et voulait, et, lacérant ses vêtements, il vautra des baisers avides sur sa poitrine nue, et se rua sur cette chair. . .
Elle succombait...
Tout à coup Elle poussa un cri déchirant : d'horreur, Jacques recula, stupide, devant le symbole effrayant d'une virilité monstrueuse, cependant que, les seins dressés, et ses longs cheveux dénoués, Elle s'enfuyait à jamais!...
— Malédiction, et je l'aime ! s'écria Jacques Soran.
— Combien de pièces?
— Cinq pièces. Monsieur, sans compter la cuisine et les commodités; d'abord une grande entrée, puis la salle à manger, le salon, deux chambres à coucher ; et puis une grande terrasse.
— Et vous avez dit... combien?
— Dix-neuf cent cinquante, plus les droits de fenêtres et l'eau, environ cinquante francs. Mais je crois qu'en allant le voir, le propriétaire ferait une diminution; même, si monsieur le désirait, je pourrais le lui demander.
— Non, c'est inutile : je reviendrai.
Un portier si convenable était, cela ne pouvait faire de doute, un vieux serviteur. A ses jambes alourdies par le manque de promenades et déformées par des ascensions multiples dans les escaliers, à sa tête de même teinte que la muraille comme s'il se faisait une attraction entre des couleurs depuis longtemps voisines; à ses réponses polies enfin, on reconnaissait là le vieux concierge, le bon concierge d'autrefois, quand il y en avait très peu. Aujourd'hui que chaque maison est une cité, comprenant une administration, gérant, architecte, etc., le concierge est devenu un fonctionnaire presque inamovible, puissant, et qu'il fait bon ménager si l'on n'a pas un loyer supérieur à mille francs. Car quel propriétaire hésitera jamais à donner congé à un locataire mécontent quand les petits appartements se louent si facilement, et qu'un bon concierge est chose si rare? Le concierge le sait, et le fait durement sentir à ses subordonnés si ceux-ci n'ont pas la présence d'esprit de le saluer convenablement en passant devant sa loge, ou le talent, dès le début, de le prendre de très haut.
Alors commence, pour le malheureux petit locataire, la série des vexations que tient à sa
disposition le gardien delïmmeuble. Depuis les plus simples : retards dans la distribution des lettres, stations à la porte, la nuit, surtout quand il pleut, jusqu'aux plus rouées et aux plus psychologiques (rendons justice au tlair du cerbère) : on y est toujours pour les créanciers, et jamais pour les bonnes nouvelles, ou est souvent absent pour les lettres chargées, mais, le sourire sur les lèvres, il vous apporte le papier timbré, carte de visite des huissiers, avec une exactitude rigoureuse, et si, par malheur, vous lui laissez cent francs pour payer une traite, la loge est toujours vide quand le garçon de recette se présente.
Ce brave homme de concierge était donc une merveille, et tout autre que Soran l'eût admiré ; car est-il besoin de dire que cette conversation avait lieu à Paris, la seule ville de France qui possède des concierges ; ne s"attend-on pas aussi à voir revenir Soran dans ce tourbillon, avec un besoin de réaction contre toute sa vie passée?
Après cette chute complète, au premier abord irréparable, Jacques prit le sage parti de cherclier une diversion aux idées absurdes qui le torturaient et, abandonnant >'oirchain, il résolut d'habiter Paris et de chercher la paix dans le tumulte.
Le lendemain de cette scène qui devait décider du sort de son existence, triste sort (pourquoi le cacher, puisqu'on le devine?), après une nuit affreuse, nuit encore de lutte terrible, comme il avait accoutumé d'en avoir maintenant, cet homme qui devait lutter sans cesse, il voulut revoir cet être monstrueux et sublime, preuve éclatante de l'impossibilité des rêves qu'il avait jusque-là caressés. Il alla à sa demeure ; avec quelle émotion il la demanda, avec quel désespoir il apprit que le matin même, elle était partie pour un long voyage.
— Mademoiselle est absente, lui dit-on, mais son père est là, revenu lui-même aujourd'hui.
Jacques, résolu à dissimuler, voulant tenter d'apprendre quelque chose, se fit introduire. Un vieillard sévère et triste le reçut.
— Je sais tout, Monsieur; vous aimez ma fille, mais c'est impossible, impossible (et le vieillard, triste et sévère, répéta ces deux mots comme avec la douleur de lutter, lui aussi, contre une invincible fatalité). Elle est partie, Monsieur ; moi-même je vais la rejoindre aujourd'hui, nous quittons ce pays pour toujours.
Que pouvait faire Jacques, sinon de fuir un séjour à jamais insupportable? Il prit congé du
vieillard, respectueusement, et il l'entendit murmurer : Malheureux enfant 1
Il rentra à Xoirchain. La maison lui parut laide, le parc oîi il voulut se promener un peu pour concentrer ses pensées lui sembla horrible ; il revit le petit réduit où ils avaient causé ensemble, et cette vue lui fut une torture alTreuse. Il ouvrit le piano, et joua les premières mesures de la Sonate... mais ses doigts se crispèrent, son cœur se serra, et il s'enfuit éperdu.
Sa vie était finie, maintenant; pourquoi vivrait-il? L'existence lui souriait lorsqu'il ne soupçonnait pas l'amour : elle lui apparut radieuse lorsqu'il le connut; elle lui était maintenant un supplice, à cause de cet amour même. Il aimait et son amour puisait une force terrible dans son impossibilité. Pourquoi rester ici maintenant, quand tout y était douleur et tristes souvenirs I Pouvait-il vivre seul, quand son cœur ne pouvait trouver la solitude ; pouvait-il vivre dans la solitude quand son esprit n'était plus seul! Chercher un refuge dans la religion? il ne pouvait plus prier! dans la mort? il était encore trop religieux! une seule chose : fuir et espérer.
Deux jours après, Jacques était à Paris. Il rappela ses souvenirs et se mit à la recherche
132 SODOJVIE.
d'un appartement. Au l^out de quelques jours, il redevint Parisien, et du premier coup d'œil il put deviner les mœurs d'un endroit à l'aspect de ses maisons, à l'allure de ses habitants; car chaque quartier de Paris n'est-il pas un des visages différents de cette ville si dissemblable d'elle-même?
Il fut d'abord attiré (notre pauvre nature n'est-elle pas sans cesse le jouet delà contradiction?) par les quartiers bruyants. Les grands boulevards l'amusèrent avec leur mouvement dévaste usine où tout le monde a son objectif et son emploi, où tous luttent contre la vie et pour la vie. Cependant, leurs habitués aux allures louches, très bien mis, avec de mauvais chapeaux (le chapelier fait rarement crédit), leurs cafés remplis de folliculaires en quête de chantage et de boursiers en chasse d'allaires, le dégoûtèrent un peu. Un moment séduit, Jacques comprit que, peut-être quelquefois, il aurait besoin de repos, et qu'il n'en trouverait pas au milieu de ce vacarme, et il s'en alla, l'esprit attristé par le spectacle de tous ces misérables cachant sous les dehors d'une louable activité les app(Uits les plus vils et les moins hautes asjtiratiojis.
Au delà de la place de l'Opéra, le spectacle
LE MOXDE. 133
change. Sur le boulevard des Capucines et le boulevard Haussmann, peu de passants; pas de cafés; les habitants, très riches, restent chez eux ou sortent en voiture : ici, c'est encore la solitude plus nue f|u"à ^Soirchain; et puis, les maisons sont bien laides I
Jacques traversa les Champs-Elysées :
un immense plan incliné aboutissant à un Arc de Triomphe assez décoratif, et tout le long de l'avenue, des pelouses et des arbres;
une cohue d'équipages, voitures de luxe et timides fiacres respire la poussière dans une promenade de rigueur, cependant que des piétons, citadins badauds ou provinciaux voulant poser pour les Parisiens, se promènent pour voir :
sur des chaises très confortables de bonnes familles sont assises à leur place accoutumée, comme dans leur jardin, avec laisance d'une vieille habitude.
Jacques, un peu fatigué de sa longue promenade, reprit le chemin du quartier Latin où ses souvenirs lui avaient fait choisir un hôtel. Il descendit l'avenue des Champs-Elysées et traversa le pont de la Concorde. Il passa derrière la Chambre des Députés et se trouva alors dans le vrai Faubourg Saint-Germain. ^Nouveau con-
traste avec le tumulte qu'il quittait. Ce n'est pas le calme et la morgue un peu anglaise du boulevard Haussmann ; une atmosphère de monastère et de couvent respire ici. De vieilles maisons grises avec des portes hautes et massives quelquefois ornées de rocailles; c'est le quartier des La Rochefoucauld et de tant de vieilles familles. Parfois, une voiture sort discrètement, emmenant une douairière dans un silence funèbre. Peu de monde dans les rues ; à peine un ouvrier ou un employé revenant des ministères voisins; quelquefois des visages glabres et uniformes de domestiques.
Habiter ici donne un brevet de bon ton et de distinction [précieux, et tel étudiant à la maigre pension, mais ambitieux ou vaniteux, préfère une mansarde dans le faubourg Saint-Germain aune chambre plus gaie rue des Ecoles ; le plus clair de ses ressources est absorbé par son tailleur et ses cartes de visites portent : 17, rue Casimir- Périer ! Paris n'est-il pas une ville merveilleuse peu exigeante et très exigeante : les salons ne s'ouvrent-ils pas magiquement quand Ton porte bien l'habit, que l'on reste dans un quartier aristocratique, que l'on est bien présenté et que l'on se présente bien ! Le faubourg Saint-Germain est précieux aux jeunes gens qui veulent adroite-
ment profiter de préjugés tendant à disparaître tous les jours.
Ce quartier autrefois aurait plu à Soran. La rue du Bac, faubourg- de ce faubourg, où il avait passé son enfance, répondait autrefois à ses idées grises et ternes ou peut-être les avait-elle fait naître.
Il revécut en un instant, lorsqu'il la traversa, toute son enfance. Il revit la vieille maison que son père avait habitée si longtemps, où il était mort, où lui-même était né. Il songea que ce médecin pourrait peut-être le soigner, le guérir, s il vivait encore et qu'il aurait en lui un malade intéressant à étudier, et, alors, il réfléchit encore sur lui-même, quand peut-être le salut était dans le repos de son esprit, dans l'absence, précisément, de pensées! Un moment il chercha si cette perte de l'équilibre n'avait pas sa cause dans une hérédité dont il était irresponsable. 11 revit sa mère névrosée, si longtemps indifîérente à ses caresses et, plus tard, il se le rappelait nettement, maintenant, l'embrassant avec une affection exagérée comme cherchant en lui une consolation à son délaissement, un prétexte à baisers et à amour. Même, un instant, il revit cette nuit terrible qu'il avait passée au chevet de sa mère mourante, emportée d'une manière aussi bru-
taie, comme si Dieu avait voulu, dans cet appareil de terreur, élever son âme et commencer affreusement l'odyssée de tortures dont il ne voyait pas la fin. Il souffrit, en ce moment, toutes les souffrances de cette heure; il voulut en détourner son esprit, mais, après plus de dix ans, il ressentit avec une netteté inéluctable toutes ses anciennes sensations : après le brusque étonnement, impression toute physique, dans l'inattendu d'un tel accident, les cris de sa mère mutilée avaient déchiré ses oreilles. [1 setait penché sur elle, trouvant, pour la calmer, de sublimes caresses, et, un moment, dans le délire, elle le repoussa durement : longtemps, alors, il sanglota, voyant encore le doigt de Dieu dans la réapparition à cette heure suprême des mauvais moments d'autrefois, expiation de péchés qu'il n'avait pourtant pas commis, expiation anticipée, pensait-il maintenant. Toutes ces réflexions le hantaient douloureusement aujourd'hui : même il sentit un instant l'horrible odeur phéniquoe.
Il s'enfuit à grands pas de ce lieu néfaste, 11 retrouva le quartier Latin si répugnant autrefois ; aujourd'hui, en voyant tous ces jeunes gens (n'était-il pas, lui, un vieillard?), il les trouva charmants dans leur bruyante inconscience; il
pensa que ses dédains et ses mépris d'antan étaient bien puérils. Ne montraient-ils pas une fraîcheur et une gaminerie radieuses ? Ils lui plurent tous : les uns dans leur négligence de bohèmes imprévoyants, les autres avec leur sérieux de petits hommes, prévoyants, ceux-là, et marchant dans la voie convenue, moins attrayante mais moins trompeuse.
Le confluent du boulevard Saint-Germain et du boulevard Saint-Michel où Jacques arrivait avec des réflexions si nouvelles, marque un autre quartier. Le vieux faubourg est déjà éloigné. Cest ici une espèce de lieu neutre, moitié rive gauche, moitié rive droite ; aujourd'hui Jacques n'eût pas été éloigné d'habiter un tel endroit : il descendait le boulevard Saint-Germain lorsque ses yeux furent frappés dune démarche bien connue autrefois. Un prêtre marchait à pas rapides devant lui. Jacques le devança un peu et reconnut l'abbé Gratien. Il se découvrit : celui-ci le regarda un instant et tout de suite : « Ah ! Monsieur Soran 1 quelle rencontre 1 » Jacques eut comme une envie de se jeter dans ses bras et de Fembrasser. Ils se serrèrent la main. « D'abord, dit Jacques, plus de cet afl'reux « Monsieur », je vous prie; ne suis-je donc pas toujours votre élève et (il ne put retenir ce mot)
n'ai-je pas besoin plus que jamais d'être votre pénitent? » L'abbé Gratien fut touché sans doute de tant d'alïection et avec une bonté parfaite : « Eh bien ! mon cher enfant, mon cher Jacques, dit-il, devinant une pauvre âme malade, vous n'êtes pas trop pressé, je pense, venez dîner avec moi^ nous causerons beaucoup ; je reste tout près, proche de l'église Saint-Séverin. » Ils prirent la rue de La Harpe.
Ils marchaient maintenant silencieusement, ayant tant de choses à se dire.
L'abbé Gratien devait avoir une quarantaine d'années, Jacques Soran avait alors à peu près dix ans de moins. Entre deux hommes de cet âge, la différence est petite et l'intimité peut être grande, l'esprit ayant à peu près un développement égal. Et cependant, en se rappelant leurs rapports au collège, Jacques se regardait comme un enfant auprès de l'abbé, et il lui témoignait un respect, il avait pour lui des prévenances qui marquaient bien cet abîme qui, dans son esprit, devait le séparer d'un prêtre.
Le prêtre n'est-il pas toujours, même pour un homme intelligent comme Soran, un être mystérieux, bizarre, pour dire le mot, occupant une place à part dans une société qui s'étonne cependant tous les jours moins facilement. Au-
jourd'hui, Jacques voyait dans l'abbé Gratien non un contemporain, mais un prêtre. Un peu courbé, les cheveux même grisonnants, ayant les traits régulièrement accentués, le front large, et celte grande distance entre l'œil et l'oreille qui pour les phrénologues signifie la vaste intelligence, l'abbé Gratien offrait un type intéressant et sympathique : l'œil petit et profond, avec de très rares éclairs, dit la mysticité ; la bouche un peu épaisse indique les penchants sensuels, mais l'écartement entre les sourcils exprime la lutte ; et, sur tout ce visage, ce qui avait séduit Soran autrefois, ce qui l'attirait encore aujourd'hui, un air de douceur et de suprême indulgence, qualité sans doute des seuls cœurs purs mais qui connaissent, pour avoir lulté, toutes les tentations de notre malheureuse nature.
L'abbé Gratien habitait un petit appartement assez sombre regardant sur la cour, deux pièces sans doute, devina Soran en entrant.
Il y a à Paris dans le clergé deux genres de prêtres, deux types, si l'on veut, bien définis ; au reste, ne retrouve-t-on pas dans cette distinction les caractères de quelque classe que ce soit. Ces deux types, si tranchés, que l'observateur les reconnaît du premier coup d'œil et peut classer dans sa catégorie le prêtre qui passe dans la rue,
sans se tromper, c'est le prêtre riche et le prêtre pauvre, ou, plus justement, le prêtre ambitieux et intrigant, et le prêtre simple et timide. Voyez passer ce prêtre, vous connaîtrez facilement toute sa psychologie et toute sa physiologie : vous devinerez le vicaire d'une des grandes paroisses de Paris, (jui en sera bientôt curé, et qui, plus tard, deviendra évêque. Etudiez sa soutane de drap fin et toujours neuve, les glands en soie de sa ceinture, le rabat soigneusement empesé, le chapeau de forme élégante; les souliers vernis à boucles d'argent, aux talons toujours intacts. Si la soutane se relève un peu, vous entreverrez un bas noir bien tiré, et la cheville à découvert vous dira suffisamment une élégante culotte de velours s'arrêtant au genou. Soigneusement rasé, la tonsure entretenue par un barbier méticuleux, les mains blanches, de cette unique blancheur de prélat, le prêtre mondain s'avance avec une assurance et une confiance qui indique la radieuse tranquillité de l'àme. Soyez certain que, tout à l'heure, il entrera dans un bon appartement aux moelleux tapis, peut-être même orné de quelques bronzes ; le Christ, au reste, occupe la place d'honneur. N'a-t-il pas tout pour être heureux, celui qui, depuis longtemps, a imposé silence aux ques-
tiens de son esprit par un acte de foi habile et qui maintenant se laisse simplement vivre, dans le confortable du corps et du cœur. L'abbé mondain est aimé du monde, respecté et peutêtre craint; est-il besoin de dire que son onction et sa douceur, comme aussi la certitude d'une parfaite discrétion, lui assurent bien des cœurs ; vénéré des maris, aimé des femmes, il coule une vie douce et tranquille.
Le prêtre timide, que sa timidité même rend un instrument docile aux volontés de ses supérieurs, peut parvenir, lui aussi, par son apparente médiocrité. Mais il restera toujours, s'il a la chance de venir à Paris, dans une cure écartée et modeste. La chevelure peu soignée, le ton bleui du menton et des joues, une douillette négligemment ouverte, la coiffure aux bords roussis, disent la concentration de l'esprit et la petite importance qu'il accorde au temporel. Pas un détail, du reste, qui ne suffise à le classer sûrement : la chaussure mal cirée a de grosses semelles ; et un pantalon apparaît sous la soutane, informe et sans coupe; les mains mêmes manquent d'aristocratie et la tonsure en friche disparaît quelquefois. La psychologie du prêtre pauvre est peu complexe ; n'est-elle pas tout entière dans ce mot: il est pauvre; la dé-
marche est résignée, sans ambition. Le hasard l'a conduit dans ce milien de Paris si gHssant, mais inofîensif pour un homme peu sensible aux choses extérieures. Il vit naïvement, sans intrigues ; il dit sa messe et lit son bréviaire avec une longue accoutumance qui fait de ces deux devoirs des fonctions organiques de sa simple existence. N'y a-t-il pas aussi quelque paresse dans ce détachement du monde? D'une origine infime le plus souvent, il est heureux de sa condition présente et n'a pas de désirs. N'est-ce pas la parfaite félicité pour un homme destiné à pousser la charrue ou à être, tout au plus, instituteur ?
Cette classification, comme toutes les classifications, est peut-être absolue ; néanmoins elle fera mieux comprendre le caractère de l'abbé Gratien. Celui-ci, avant tout, était un prêtre très sincère et très humain : sincère, puisqu'il avait de son ministère l'idée la plus haute, et un sentiment très net de ses devoirs ; hvmiain, puisqu'il avait dû lutter contre des tentations et qu'il y avait succombé quelquefois. L'esprit trop haut pour se laisser séduire par des intrigues mesquines, trop perspicace pour ne pas mépriser le monde, il n'était pas encore, cependant, le prêtre humble et timide ; ne peut-on résumer
d"un mot ce prêtre : c'était ini homme. On se rappelle, sans doute, sa sollicitude pour Jacques enfant, ses imprudences de directeur de conscience inexpérimenté ; il comprenait aujourd'hui qu'il pouvait réparer le mal qu'il avait peut-être causé dans un excès de zèle, et il pensa que la Providence venait sans doute de le conduire sur le chemin de Soran comme un guide et comme un sauveur ; un prêtre, en effet, dans sa vie constante et intime avec des consciences si diverses, un confesseur, n'acquiert-il pas une divination qui lui permet, sur un regard, sur un simple mot, de lire dans un esprit avec une merveilleuse lucidité ? Sans nul doute, Soran traversait une crise terrible, et son devoir, à lui prêtre, était de ramener au bien celui qui s'en était peut-être écarté. Telles furent les premières réflexions de l'abbé Gratien, Depuis dix ans, sa science de confesseur, sou art même, si l'on veut, car la direction des consciences ne demande-t-elle pas des qualités naturelles que suppléerait mal l'étude, s'était bien augmentée. Après avoir analysé pendant plusieurs années des natures simples d'enfants, il avait eu entre les mains, on peut s'exprimer ainsi en parlant d'un chirurgien des âmes, des consciences plus complexes d'hommes. En sortant du séminaire,
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il songea, un instant, à entrer dans un ordre régulier; il étudia au collège de Juilly cette congrégation de l'Oratoire, peu sévère pourtant, et il renonça bien vite à ses premières idées. Ce renoncement complet à sa propre énergie, cet énervement volontaire de ses forces, cette fusion de la personnalité, l'absorption de soi-même, ,' cette union de tous dans un but trop souvent temporel visé par un ordre, qu'il observait déjà dans cette simple association, le détourna de ses projets. Il ne songea plus à l'Oratoire après cette expérience, et encore moins voulut-il faire profession dans un ordre plus sévère. Il pensa que la prudence lui commandait de consulter ses forces et il se trouva trop faible pour ce renoncement exagéré à soi-même. Il occupa pendant quelque temps une petite cure de province et, depuis peu, il avait été nommé vicaire de la paroisse Saint-Séverin. Là, il était pleinement heureux. — Eh bien ! mon cher enfant, dit l'abbé, avec une tendre familiarité, nous sommes donc bien triste ?
L'appartement de l'abbé Gratien se composait sans doute de deux pièces seulement, puisque le couvert était mis dans le cabinet de travail. Peut-être même la chambre à coucher était-elle une alcôve comme souvent dans ces vieilles maisons, si confortables. Les meubles strictement nécessaires : quelques rayons de bois blanc en guise de bibliothèque ; contre le mur, une table, non surchargée de paperasses, avec un livre ouvert et quelques manuscrits. Au-dessus, dans son cadre de carton vitré, une collection de papillons et de scarabées très communs^ souvenir apparemment du parc de Juilly : n'était-ce pas là le signe d'une simplicité charmante que cet unique luxe, et ce petit bibelot insigni-
fiant et sans valeur n"était-il pas amusant, et n'indiquait-il pas une nature bien simple?
Dans un coin, un prie-Dieu en bois noir, audessous d'un christ très vulgaire et très bon marché.
Des rideaux blancs, sans double draperie, cachent un peu la laideur de la cour.
Soran se sentait très bien ici.
Cette austérité lui rappelait en ce moment ses anciennes idées, et celui qui habitait là, avec si peu de recherche du bien-être devait sans doute puiser dans cette nudité le calme et la sérénité d'un esprit non distrait par les choses extérieures.
La conversation fut d'abord très banale.
A la question directe et affable de l'abbé, Jacques garda le silence, et celui-ci comprit que, sans doute, il allait trop vite. Il parla alors de choses vagues et indifférentes. Il raconta son départ de Juilly, il dit sa vie en province, ses pénitents peu int(''ressants, et son bonheur aujourd'hui, à Paris; ses rapports avec son curé très aimable, tout et rien enfin.
— Mais je pense que je vous parle beaucoup de moi, monsieur Soran, dit-il avec un sourire. Et vous, qu'êtes-vous devenu depuis ces dix années? Etes-vous avocat, médecin?
LE MONDE. m
Jacques raconta très simplement sa vie si simple ; c'est-à-dire qu'il ne toucha pas à toute la complexité de ses événements moraux ; ayant très peu de choses à dire, dans l'uniformité apparente de cette vie, il remonta très loin, comme se complaisant à retrouver de vieux souvenirs ; il raconta l'histoire amusante de son baccalauréat, rechercha même un instant le sujet de dissertation philosophique qu'il avait eu à traiter, et, habilement, il entraîna l'abbé à discuter la question. Celui-ci, charitablement, favorisait son innocente supercherie, et il semblait oublier que Jacques était là pour être consolé ; quoi de plus maladroit en effet, de plus imprudent même, que de vouloir entrer brusquement dans une conscience?
— Et ensuite, dit l'abbé, vous avez étudié la médecine comme votre père?
Habilement, Jacques profita de cette question pour développer ses idées sur la profession de médecin. Il avait préféré étudier le droit; au reste, avoua-t-il, le droit ne l'attirait pas davantage, et il ne l'avait commencé que pour satisfaire sa mère.
— Un moment, dit-il, j'avais songé à la médecine, mais une visite à l'hôpital, le spectacle de tant de souffrances, me fit penser qu'il
était moins triste d'essayer de les ignorer. Et puis (ici il n'eut pas l'habileté de se contenir), une seule médecine m'eût intéressé, celle des âmes.
L'abbé Gratien, alors, émit ses idées : Sans doute, c'était une bien noble tâche que celle du confesseur : mais combien délicate et ingrate ! Quelle tristesse, lorsqu'on voit une âme qu'on a dirigée avec tant de sollicitude vous échapper brusquement ! Et quelquefois, dit-il, ce sont celles de qui l'on était en droit d'attendre les plus grandes choses, qui donnent les plus cruels mécomptes.
Jacques songea alors que, lui aussi, dans l'occasion, aurait pu faire de grandes choses, et cette parole lui sembla une exhortation directe à parler.
— En effet, dit Jacques (et en ce moment, au lieu de fuir des aveux qui lui auraient coûté jusfjue là, il parut heureux de cette occasion de les commencer), j"ai rencontré bien peu de prêtres qui fussent à la hauteur de leur tâche.
Alors commença une grande discussion sur la confession, que l'abbé iionirit adroitement, pour l'amener insensiblement à un épanchement parfait.
— Vous allez, je crois, un peu loin, mon cher
enfant, car toiitTefTet delà confession, son objet dans le dogme catholique n'est-il pas dans le seul aveu des fautes, et le confesseur ne peut-il pas se borner au rôle de simple auditeur?
Jacques ne fut pas de cet avis ; pour lui, il fallait voir dans la confession un but moins négatif, et laisser au confesseur plus d'initiative- Que deviendraient, dans l'hypothèse de l'abbé, de malheureuses âmes sans direction, et abandonnées à elles-mêmes? X'y a-t-il pas déjà, dans l'ordre temporel, une image de la confession? la causerie, par exemple, n'est-elle pas presque aussi douce et aussi utile, quand on y peut puiser des conseils sincères?» Rappelezvous enfin, monsieurFabbé, autrefois, à Juilly. .. »
Ainsi commencée, la conversation ne pouvait plus longtemps rester banale. Jacques indiqua quelques détails si compliqués de sa vie morale et, après quelque appréhension, il en éprouva un grand soulagement. Il raconta comment il avait fui un monde à peine entrevu : il dit ses idées de retraite, son impuissance et son découragement, sans en dire la cause matérielle : il dit tout, ou presque tout. Plusieurs fois, dans cet entretien, il voulut demander à l'abbé d'entendre, là, tout de suite, après le dîner, sa confession : une sotte vanité le retint.
— Eh bien! mon cher Jaccjiies, dit celui-ci, cela ne va pas si mal ! Je vous trouve des idées très saines, peut-être trop de scrupules ; peutêtre aussi parfois des hésitations ; mais (avec un sourire) le fond est bon ; et puis, votre présence ici n'est-elle pas rassurante ?
— Oh ! dit Jacques, vous êtes toujours si indulgent ! Hélas ! au contraire, cela va bien mal et j'aurais tant besoin de conseils.
A vraiment parler, on eût hésité à reconnaître dans cette conversation avec un prêtre un homme de trente ans, et un auditeur eût certes été surpris d'apprendre que ce pénitent si faible et si désorienté, tremblant de parler, en sentant pourtant le besoin, était une sublime intelligence merveilleusement affinée dans les études les plus ardues, entraînée aux problèmes les plus fuyants de la haute métaphysique, et l'on eût cru invraisemblable que cet homme, si soucieux d'étudier les phénomènes les plus complexes de la volonté, eût tant besoin de direction. Ne devait-il pas être fort entre tous celui-là qui avait voulu être fort? ne devait-il pas être pur celui qui avait voulu être pur? ne devait-il pas enfin posséder une volonté immense celui qui avait exercé et entraîné sa volonté? ne devait-il pas être un saint celui qui avait voulu être un saint?
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llélas ! Jacques Soran n'était pas un saint ; il n'était plus guère pur, ni fort ; il était faible à présent, bien faible ! Gomme l'athlète invaincu que terrasse en un moment la tremblante fièvre, le doute subtil et timide, le simple doute, avait effleuré cet esprit et il avait suffi pour le désorganiser et l'énerver ; du moins devait-il produire cet effet dans un cœur surtout soutenu par la foi, chez un homme trouvant sa force dans la prière et sa puissance dans la certitude de sa puissance ; ne devait-il pas en un moment devenir faible entre tous quand cette foi était ébranlée, quand cette certitude vacillait? Un jour il avait eu cette sinistre illumination que Dieu, peut-être, l'abandon aait ; il s'exagéra la gravité d'une chute, péché mortel mais pardonnable : il douta enfin. Aujourd'hui, il voulait vaincre ce doute I 0 vous tous, esprits superbes qui n'avez jamais douté n'ayant jamais cru, qui n'avez jamais faibli n'ayant jamais été forts, esprits forts ! qui n'avez jamais été au-dessous de vousmême n'ayant jamais été au-dessus !
trouverez-vous ridicule ou même étrange cet homme éperdu; trouverez-vous étrange ou môme ridicule cet homme luttant contre luimême, essayant de se reconquérir; trouverezvous ridicule et étrange cet homme assez
fier pour s'avouer vaincu, assez grand pour sliumilier?...
Soudain, Jacques Soran se jeta aux pieds du prêtre, et, se signant, il s'écria : « Mon Père, bénissez-moi parce que j'ai péché 1 »
Quand on arrive au continent du boulevard Saint-Michel et du boulevard Saint-Germain, si l'on prend la rue de La Harpe et si, curieux d'un quartier tout différent de celui qu'on vient de quitter, on est attiré parraspeci étrange de la vieille rue de la Parclieminerie, on trouve là un coin de Paris, du vieux Paris, si peu connu des Parisiens. C'est un grand quadrilatère compris entre le boulevard Saint-Michel, le boulevard Saint-Germain, la rue Saint-Jacques et le quai. En plein cœur du quartier Latin, cet endroit n'a rien de commun avec lui. Là, de belles rues, des gens élégants, de radieuses boutiques, du bruit. Ici, des ruelles tortueuses et mal pavées, très étonnées parfois par de rares maisons neuves ; des gens mal mis, très mal mis; pas de bouti-
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ques, des échoppes , pas de tumulte, une vague rumeur.
Jacques Soran, en quittant l'abbé Oratien, s'était aventuré, avec ses nouveaux goûts de flâneur, dans cet étrange endroit. La rue de La Harpe a encore, elle, des faux airs de Paris, du Paris actuel ; mais la rue de la Parcheminerie, à peine large pour une voiture, semble plutôt l'entrée d'une cour des Miracles. Jacques trouva là un délassement amusant aux yeux, de la géométrie ennuyeuse des autres quartiers : il continua au hasard, et en sortant de cette façon de ce boyau, il déboucha, très surpris, dans une rue, aspect encore différent, de ce lieu bizarre. Ici, la province en plein Paris : cette rue des Prètres-Saint-Séverin, se rétrécissant, puis élargie par des constructions un peu moins anciennes, mais aux tons sombres aussi, vous transporte, avec son air vieillot et placide, dans quelque ville du Nord, Arras ou Saint-Omer. En descendant vers le quai, la Abeille église, une des plus intéressantes et des moins connues de Paris, montre ses ogives simples encore et peu maniérées; à droite, une petite maisonnette, le presbytère, s'élèvemodestement. Ce n'est plus là le quartier sale et très ouvrier d'à coté; la rue est tranquille, les maisons irrégulières; devant
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l'église, une petite place, ou plutôt un renflement de la rue, semble la cour intérieure d'un couvent.
De tous ceux qu'il avait visités, cet endroit, au milieu d'un quartier repoussant à première vue, le séduisait seul : la disposition d'abord des maisons, comme jetées là au basard, Tair un peu suranné des vieilles gens qu'il en voyait sortir, même un pavé amusant remplaçant le laid macadam, tout cela était pour lui plaire. Précisément, un appartement se trouvait libre devant l'église.
Il pensa aussi qu'il serait là tout près de l'abbé Gratien avec lequel il comptait fréquenter beaucoup maintenant. Il avait trouvé chez lui, non pas les banales paroles du prêtre, ni les exhortations convenues du confesseur, mais une élévation d'idées, une largeur de vues, jointes à un sens pratique, à une sublime habileté, si l'on peut dire, qui l'avaient émerveillé. Il avait tout dit à l'abbé Gratien, et le cas de conscience eût été simple d'absoudre, devant une contrition parfaite, un moment d'égarement : il y avait, hélas ! chez Soran, un état plus grave, plus dangereux ; il mit son àme à nu devant le confesseur et lorsque celui-ci, avant de lui donner la bénédiction rédemptrice, lui dit : « Vous re-
pentez-vous? » Jacques éclata en sanglots. Sans doute il se repentait, il avouait qu'il avait péché, mais pouvait-il se vanter d'une contrition parfaite, quand plus que jamais maintenant il était amoureux, d'un amour peut-être au-dessus de la nature, pour certains esprits à la vision faussée, mais contre la nature, pour les consciences saines, honteux enfin et inavouable. Certes, le problème était grave et il eût été insoluble pour un directeur ordinaire usant des seules ressources puisées dans les Diaconales et dans les Manuels. La théologie, comprise étroitement, eût été impuissante, son secours inefficace. Les mœchialogies qui n'abordent qu'en tremblant et à grand renfort de latin, certains péchés dits contre nature, étaient muettes sur l'état habituel dépêché dans lequel vivait Soran en ce moment : avec leurs distinctions subtiles, leurs analyses vaines elles disaient seulement ce que le prêtre le plus vulgaire devine facilement. Ce sont de longs chapitres sur des fornications toutes matérielles, sur des onanismes peu intéressants; on trouve là des dissertations plates et terre à terre sur les commerces prohib(''S dans les unions même légitimes ; ce sont encore des divisions et des subdivisions puériles; des différences entre la sodomie parfaite et la sodomie imparfaite,
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basées seulement sur des considérations charnelles, l'une étant rendue moins grave par la différence des sexes ; c'est encore la bestialité, ce vice plutôt bête qu'horrible, variété d'onanisme tout simplement et que les théologies, dans des accès d'indignation un peu risible, trouvent le plus abominable de tous les crimes. Quelle indication précise, quel conseil un directeur de conscience pouvait-il trouver dans ces recueils sur la conduite à tenir envers un pénitent tel que Jacques Soran !
L'abbé Gratien dut réfléchir longtemps : il ne s'agissait en ce moment ni de la bestialité ni même de l'onanisme puisque ce dernier péché si bien défini n'avait été qu'un accident chez Soran, une chute rare en somme. Ce n'était pas non plus une sodomie parfaite ou imparfaite, puisque aucun acte charnel n'avait été commis : d'après les aveux de Soran, l'abbé Gratien se résumait ainsi la situation morale de son pénitent : ayant d'abord éprouvé un amour très grand mais très pur avec la volonté de le rendre légitime, Jacques avait été circonvenu par une horrible fatalité. Jusqu'au moment de cette affreuse découverte, il était exempt de toute faute. Depuis cet instant il avait dû soutenir une lutte au-dessus des forces humaines. N'était-il pas, si
l'on veut, en restant encore dans le domaine purement intellectuel, un sodomite malgré lui? Et, dans ce cas peut-être unique, se présentait cette étrangeté, qu'il eût été moins coupable, innocent même, si ses premiers sentiments avaient été moins purs : s'il n'avait été séduit, en effet, que par les trompeuses apparences d'un androgyne vulgaire, il eût rougi sans doute de sa méprise et l'eût oublié aussitôt. Mais hélas! n'était-il pas nécessaire pour le malheur de Soran que l'espèce se compliquât; l'amour de Jacques n'avait-il pas toujours été, jusqu'au moment où les sens parlèrent, un platonisme sublime qu'on eût pu admirer môme entre deux hommes, n'était-ce pas l'esprit qui d'abord avait été épris d'une passion légitime? Aujourd'hui que la triste vérité était connue de Soran, le côté tout intellectuel de cette passion pouvaitil s'éteindre, cet amour même n'était-il pas excusable? L'abbé Gratien dut se l'avouer; mais de graves considérations intervenaient, des scrupules, des craintes, s'imposaient; le corps était là, la chair, les sens enfin qui, ayant été surexcités, ne pouvaient plus se soumettre maintenant et qui, brutalement, transformaient une passion sublime en un vice contre nature. Ne pouvant donc dominer des désirs
charnels, impuissant à séparer un sentiment -ensuel d'un amour purement idéal, incapable ^tu un mot de purifier une amitié qui ne pouvait plus être légitime. Jacques avec tous ses désirs et tous ses regrets était en état habituel de péché mortel. Que devait faire le prêtre dans ce cas?...
Simple et vulgaire, comme le curé de Xoirrhain, il eût recommandé la prière et la volonté ; l'abbé Gralien dans son intelligence et son expérience pensa qu'il était besoin d'autre secours. Sans doute il ordonna à Jacques de prier, il lui imposa même des pénitences. Mais ces remèdes ne devaient-ils pas être vains? X'était-ce pas là un peu la manière d'un médecin cpii ordonnerait de longues marches à un impotent ? Jacques, du reste, ne cacha pas l'impuissance du curé de Xoirchain. et lui qui n'avait jamais trouvé sa force que dans la prière, se croyait perdu sans retour maintenant que celle-ci était inutile.
L'abbé Gratien fut. dans cette circonstance, suprêmement adroit. Avec un tact parfait, il commença d'abord par blâmer Jacques de son découragement ; il réveilla cette vanité que renferment toujours les esprits les plus grands ; il lui persuada que son état n'était pas désespéré, et qu'il était toujours pur malgré quelques
fautes ; que si la lutte, enfin, avait été surhumaine. Dieu sans doute devait être pitoyable à la défaite. « Au reste, conclut Tabbé . Gratien avec une bonté habile (n'est-ce pas là la seule bonté et celle qui résulte seulement de la faiblesse mérite-t-elle l'admiration?), vous n'êtes pas si coupable, mon cher enfant; votre vertu a été surprise, vous n'avez pas péché de gaîté de cœur, la faute n'est encore que dans l'esprit, elle n'est que vénielle. »
Bref, l'abbé Gratien fit si bien que Jacques fut consolé et réconforté ; il récupéra sa propre estime ; c'était par un bizarre cercle vicieux le seul moyen pour lui de la mériter.
L'on sait que la médecine nouvelle, qui ne découvre jamais, du reste, que des vérités connues mais non analysées autrefois, accorde à l'imagination une influence absolue sur le corps. Si cela est vrai dans le domaine physique, n'estce pas évident pour les faits moraux ; et si certaines maladies se traitent par la simple persuasion, tous les maux de l'àme ne doivent-ils pas aussi se soigner par une sorte de suggestion? C'est ce que l'abbé avait compris, c'est ce qu'il fvit assez fort pour obtenir.
Jacques le quitta plein de confiance, acheminement déjà vers le salut, concevant mainte-
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nant la possibilité de la giiérison puisque son état était grave mais non désespéré — donc presque guéri. Le premier point, la préparation du malade au remède, était obtenu ; il fallait trouver maintenant ce remède : dans cette cure désespérée, l'abbé pensa que peut-être il pouvait permettre un petit mal pour obtenir un grand bien ; c'est ce qu'il avait dr-jà fait; pour sauver Jacques d'un découragement mortel, il avait presque risqué de le rendre orgueilleux; qu'importait en effet une faute vénielle comme celle-là si, seule, elle pouvait sauver Jacques d'une perte absolue ! L abbé fit plus ; il comprit qu'il lui était permis d'employer, dans cette circonstance, des remèdes peut-être dangereux, et qu'avant tout il importait que Soran ne fût plus seul avec luimême puisque la solitude avait failli le perdre. — Peut-être, mon clier enfant, dit-il à Jacques, certains confesseurs, vous connaissant moins, vous auraient-ils conseillé un redoublement d'ascétisme, une exagération de la retraite ; mais l'expérience vous a été trop funeste, vous êtes tombé pour avoir voulu vous élever trop haut, Dieu vous a donné là un enseignement dont il vous faut profiter. Vous trouverez votre salut où d'autres trouvent leur perte, et ce qui pour presque tous est un danger sera
un bien pour vous. C'est le monde qui vous sauvera, le monde que vous avez haï et méprisé, que vous haïrez et mépriserez encore, mais au sein duquel vous vivrez, fort et confiant ; le monde sera votre rédemption, et, alors, plus tard, peut-être vous sera-t-il permis après cette épreuve de vous abstraire et de tendre à l'absolue perfection. Vous rechercherez les spectacles et les fêtes, le tumulte et le bruit, et à ce prix, je vous promets la paix et la tranquillité. Sans doute les occasions de pécher se présenteront nombreuses ; mais ne seraient-elles pas constantes dans la solitude avec l'état actuel de votre cœur ? Vous résisterez à ces tentations, mon cher Jacques, et vous serez fort, ne voulant pas être trop fort. Venez souvent, tous les jours, et, puisque je suis votre médecin, dit l'ablx' Gratien avec une douce autorité, soyez confiant et laissez-vous soigner.
— Monsieur le comte de Montgeron!
— Monsieur le prince Sanvalli !
— Monsieur Levraut !
— Monsieur Messenat 1
De temps en temps la porte souvrait et un domestique « très bien » annonçait, avec des inflexions respectueuses, le nom des visiteurs. Les personnes déjà présentes se montraient l'homme célèbre, ou, par leur inattention, indiquaient qu'un nom leur était parfaitement inconnu.
Il y avait, du reste, ici, de quoi satisfaire la curiosité la plus exigeante, et un explorateur du monde parisien eût trouvé, à la soirée de M, Jérôme Le Rey, ample matière à étude : toutes les personnalités intéressantes par le talent, la for-
tiine ou même par la nullité étaient là. C'était le comte de Montgeron, le seul descendant de la vieille famille desMontgeron-Micourt, dont la noblesse remonte aux croisades, ainsi que le prouvent les merlettes de son écu; c'était le prince Sanvalli, prince évidemment puisqu'il était Italien (mais le monde fait-il jamais des enquêtes sur ceux qu'il reçoit?). C'était M. Messenat, le compositeur « aimé du public » et ne visant avec, pourtant, du talent, qu'aune perpétuelle masturbation des habitués de salons, descendu jusqu'à l'homme du monde, ce qui lui rapportait, bon an, mal an, soixante mille francs, chiffre prodigieux pour un compositeur.
M. Levraut, un très gros industriel, le mari de la belle M"'^ Levraut, entrait enfin, montrant l'assurance que peuvent donner cinq cent mille livres de rente.
Le maître de la maison, M. Jérôme Le Rey, avec une fortune assez peu considérable, réunissait ainsi, de temps en temps, des gens connus, et le lendemain, moyennant dix francs la ligne, un écho du plus grand journal mondain lui décernait des éloges enthousiastes, en faisant remarquer avec quelle grâce parfaite M""' Jérôme Le Rey, « très en beauté », avait fait les honneurs de la soirée...
LE MONDE. 16o
La noblesse des Le Rey date du premier Empire, le général Le Rey, grand-père du représentant actuel de cette famille, ayant été fait duc de Walkberg par Napoléon I". Vers la fin du second Empire, le salon de M™' Jérôme Le Rey « brilla du plus vif éclat » et après la déconfiture de Tempereur c'était là encore qu'on retrouvait, dans les premières années de la troisième république, les derniers vestiges de cette haute société un peu mêlée, presque disparue aujourd'hui. Jacques avait été présenté à M"" Jérôme Le Rey par un ami de l'abbé Gratien, intime dans la maison.
Ce soir de ses nouveaux débuts dans le monde, il se mêla peu aux groupes qui se forment toujours dans les grandes soirées et se tint un peu à l'écart, observant silencieusement.
M. Jérôme Le Rey s'était fait la réputation, à peu de frais, dun Mécène généreux et d'un artiste amoureux de toutes les belles choses, avec un éclectisme très vanté.
Ses soirées offraient toujours une attraction nouvelle: on y rencontrait les gens les plus en vue, de ce qu'on appelait déjà le Tout-Paris; des artistes, des financiers, des journalistes même; de graves personnages aussi, le professeur Rardy-Rivet, membre de l'Académie des
inscriptions, le poète Granthomme, de l'Académie française, daignaient y faire nne courte apparition. Le maître de la maison pouvait s'enorgueillir aussi de quelques visites de Yictor Hugo.
Depuis peu de temps, obéissant à cette fièvre de cabotinage qui commençait à sévir à Paris, M. Jérôme Le Rey avait su gagner l'amitié de quelques « artistes » en renom et l'intérêt des soirées était corsé maintenant par des monologues, des quatuors, voire par de petites représentations.
Il y a à Paris deux genres de « monde » bien tranchés. Le monde collet monté du faubourg Saint-Germain, sauvage et ennuyeux, et le monde plus gai, moins sévère, très cher aux artistes et qui vit surtout par la réclame. Jacques, ce soirlà, entrevoyait ce dernier.
Depuis son retour à Paris, l'état de son esprit avait changé très peu, et il pouvait douter que le remède, conseillé par l'abbé Gratien, fût bien efficace. Les conseils de celui-ci, son commerce habituel, lui avaient d'abord redonné quelques forces. Mais, hélas! il vit bientôt que ce courage n'était qu'illusoire ; il aimait plus que jamais et il ne pouvait môme s'avouer complaisamment à lui-même cet amour si pur autrefois, s'accen-
tuant, très honteux, maintenant ; résultat terrible de cette fatalité, il éprouvait aujourdliui, pour la femme, non pas le mépris de jadis, mais une répulsion invincible; toutes celles qu'il voyait, celles surtout qu'il apercevait ce soir, augmentaient encore ces malheureuses dispositions. N'aurait-on pas dit qu'un ennemi inconnu avait pris plaisir, dans son aventure de Noirchain, à lui montrer une femme idéale, belle de toutes les beautés, et après en avoir rempli son cœur, à lui faire toucher, par une affreuse expérience, la preuve palpable, pour ainsi dire, qu'une pareille femme ne saurait exister?...
Un ténor célèbre chantait en ce moment un air du Ninon de Lenclos de Messenat. Celui-ci accompagnait au piano et c'était, dans tout le salon, des pâmoisons et des extases lorsque la phrase, très mélodique, du début, revenait avec d'ingénieuses variantes. Jacques se sentait assez mal à l'aise sous cette musique. — Une odeur aussi montait de tous ces corps à l'étuve et cette senteur moite de femme lui semblait nauséabonde.
Avec un ridicule parfait, M. Jérôme Le Rey empilait, dans un salon pouvant contenir trente personnes, plus de quatre-vingts invités attirés
par un programme promettant d'intéressantes exhibitions.
Jacques voyait des épaules et des poitrines s'étalant avec toute l'impudence de la laideur, et il ne pouvait s'empêcher de songer à cette poitrine et à ces épaules qu'il avait entrevues dans ce viol si tristement révélateur...
Toutes ces femmes lui semblaient si bêtes dans leurs admirations, qu'il songeait encore à cet esprit merveilleusement élevé, trop élevé même, pensait-il maintenant, pour être d'une femme. Il quitta le grand salon dans ces tristes réflexions, et il erra dans les petites pièces voisines. Dans le fumoir, quelques invités avaient une conversation stupide, assis dans des fauteuils, les jambes croisées, se délassant de leur contenance fatigante d'homme du monde.
Jacques traversa et alla s'accouder à la fenêtre ouverte.
Devant lui s'étendait la longue fuite des boulevards. Il regardait tristement les lumières et ce papillotemcnt, comme fixant ses pensées, l'absorbait.
Quand il se retourna, le fumoir était vide et, dans son grand éloignement du salon, au milieu de ce silence, il entendit des chuchotements venant d'un petit boudoir voisin. Il s'approcha,
inconsciemment, sans curiosité. Ce qu'il vit ne put le surprendre, lui qui, maintenant, soupçonnait, hélas! toutes les aberrations et toutes les dépravations...
Des bougies, sur la cheminée, éclairaient assez mal un divan qu'il apercevait par la porte entre-bâillée et, un instant, il douta s il ne se trompait pas :
Deux femmes en toilette de bal, très décolletées, étaient assises, étroitement serrées l'une contre l'autre, dans une affection qui lui parut exagérée : et c'étaient des caresses et des baisers ardents, et leurs seins se raidissaient sous cette excitation : deux femmes mariées, sans doute, cherchant dans une liaison contre nature un amour que leur mari ne pouvait leur donner, et sans doute aussi, à voir leur éréthisme apparent, demandant à des lèvres plus habiles des jouissances que celui-ci ne savait leur fournir.
Jacques ne put s'empêcher de prendre plaisir à ce spectacle troublant, mais séduisant, en somme, puisque ces deux femmes étaient toute la grâce et la même beauté, et il eut cette pensée affreuse que sans doute les sentiments accoutumés étaient faux et que, peut-être, il était excusable, comme ces deux femmes, d'avoir, un temps, cherché plus
loin que les choses permises. En ce moment, le ressouvenir s'imposa à son esprit, de ce merveilleux être qu'il aimait malgré tout, et il ne put trouver un mouvement de mépris pour ces tribadeS qu'il venait de surprendre...
Jacques reparut un instant dans le salon : quelques personnes déjà prenaient congé et les visages des femmes, sous la chaleur et la fatigue, devenaient plus vrais. Il s'en alla.
Il descendit les boulevards et regagna lentement le quartier Latin : des femmes, parfois, l'accostaient avec des paroles très aimables; d'autres, plus élégantes, avec plus de tenue, le frôlaient au passage. Un instant il eut comme un désir de « monter » et de chercher dans les raffinements proposés le calme de sa chair. Tout de môme, une sorte de respect humain (cela seulement aujourd'hui) le retint.
Il hâta le pas, et rentra chez lui. Jacques avait loué un appartement rue des Prôtres- Saint-Séverin : de ses fenêtres il voyait l'architecture si simple de la vieille église et il avait sous ses yeux comme le refuge promis à son pauvre cœur errant. La piété si attiédie par le bouleversement de sa conscience n'avait pu disparaître complètement. Comme avec le vague sentiment que là était le salut, et aussi par une
LE MONDE. ni
obéissance confiante à labbé Gratien, il essayait de prier encore. Il avait, du reste, conservé un léger espoir de récupérer son énergie d'autrefois et il croyait encore à la puissance de la volonté; il avait foi malgré tout aux vertus de la cabale : il avait faibli sans doute, puisque le monde extérieur avait eu barres sur lui, mais peut-être cette épreuve n'aurait -elle qu'un temps. Il examinait ainsi son âme tout en regardant le grand squelette de l'église se profiler dans cette nuit tranquille : il avait ainsi accoutumé,'lorsqu'il se repliait sur sa pensée, de suivre des yeux quelque phénomène, quelque objet.
Ce soir-là, il voulut se rendre un compte exact de lui-même et s'interrogea nettement. Une première chose, d'abord, le consola : son enfance pure, ses aspirations hautes dantan; Dieu, dans son jugement, lui devait pour cela son indulgence. La source de ses péchés lui parut être dans l'orgueil et cette pensée se présenta à lui : « Celui qui sélève sera abaissé. » Il avait sans doute voulu s'élever trop haut, et, voulant tendre à la vertu, n'avait-il pas rêvé la toute-puissance qui, seule, est de Dieu même. La phrase symbolique :(f Le Verbe fut fait chair, » doit-elle être réalisée par l'homme? Le Verbe dans l'interprétation
vraisemblable de ce symbole, n'est-ce pas la pensée immortelle, un sublime effluve de la Divinité fait chair, c'est-à-dire devenant fait, du vouloir exclusif de Dieu, et cette production d'un miracle n'est-elle pas son apanage et son monopole? Il avait voulu la réaliser, il avait été puni de son outrecuidance.il ne pouvait en douter, les saints eux-mêmes avaient souhaité être dignes de Dieu, mériter qu'il descendît jusqu'à eux, mais non s'élever jusqu'à lui : Satan n etait-il pas un ange déchu pour n'avoir pas compris cela? Lui, n'était pas encore damné et sa chute contenait peut-être en elle-même sa rédemption ; cette chute envoyée par Dieu comme un avertissement et comme un encouragement à l'humilité. Jusqu'où maintenant avait été la chute?... Il ne s'arrêta pas, dans son examen de conscience, à ce moment déparement qui avait causé son départ de Noirchain : l'abbé Gratienl'en avait absous; mais il était torture par un amour terrible et qui ne pouvait être suivant Dieu : là était la vraie chute ; il était obsédé sans cesse par cet Etre si semblable à lui trop semblable, hélas! dans son identité charnelle, et il ne devait pas aimer un pareil être... Que faire alors?
Il réfléchit longtemps, pensa que le monde était une sauvegarde bien illusoire et sa prière
se termina par ces mots : « Seigneur, pourquoi m avez-vous retiré ma force?... ))
Le lendemain matin, une lettre de iabbé Gratien Im disait : « Venez sans faute au jourdluii • af taire grave. »
Tous les matins à six heures et demie, l'abbé Gratien disait la messe à l'église Saint-Séverin. Après son action de grâces, assez longue généralement, il allait visiter quelques pauvres et rentrait vers dix heures.
Soran, très intrigué, ne put rester chez lui dès qu'il eut reçu cette lettre : il eut deux grandes heures à occuper. Dans son impatience, il entreprit une longue promenade en torturant son esprit pour deviner quelle pouvait être cette affaire si grave : il n'y réussit pas^ c'est-à-dire qu'il rejeta successivement toutes les hypothèses qu'il put faire ; elles ne furent du reste pas nombreuses, luniformité parfaite de la vie de l'abbé Gratien lui en suggérant très peu.
Quand il arriva chez celui-ci, il le trouva ra-
iTG SODOME.
dieux : — Vous êtes bien intrigué, lui dit l'abbé, d'un air enjoué.
— En général, fit Soran, je n'aime pas les nouvelles ; j'en attends si peu de bonnes et tous les changements dans ma vie m'ont été si funestes...
— Voyons, dit l'abbé, avez-vous toujours confiance en moi ?
— Pouvez- vous en douter?
— Ne m'avez-vous pas vaguement promis de me laisser vous soigner ?
— Sans doute, mais...
— Eh bien ! voici : je vous marie.
Et cependant que Soran stupéfait ne trouvait pas un mot, l'abbé Gratien, avec une tendresse toute paternelle, lui fit un tableau attristant de sa vie présente, et il trouva dans son cœur de prêtre et d'ami des accents si sincères, ce prêtre pur, des arguments si habiles, cet ami adroit, que Jacques ne put se défendre ; du moins ne fit-il qu'ensuite quelques observations.
Marier Jacques avait été la première pensée de l'abbé, dès qu'il avait connu son état. Il s'était bien gardé de lui en parler, mais maintenant il le pouvait, il le devait.
— Mon cher enfant, dit-il, j'ai beaucoup pensé à vous depuis quelques mois, à votre salut, vous
me comprenez. Je crois avoir trouvé la seule solution possible à votre situation. Vous avez besoin daiïection, même les sens parlent un peu trop chez vous : la retraite, au lieu de vous sauver, a produit un effet néfaste ; au reste, vivre dans le monde sans vous marier, il nV faut point songer.
— Mais, dit Soran, pour me marier faut-il encore que...
— Mon cher enfant, ne raisonnez pas, je vous en prie ; vous 'présenterez votre défense tout à l'heure. Laissez-moi vous développer entièrement mon plan. Il est si simple : Je connais beaucoup une vieille famille de la haute bourgeoisie, qui reste non loin dïci, rue de Lille, et je dois vous y présenter : vous ne pouvez pas me refuser, je suis engagé. Vous ne vous y ennuierez pas, on y fait de très bonne musique. Vous trouverez là assez peu de monde, un monde très gris et très tranquille, et M. et M"* Gouvaut vous plairont je crois. Mais voici, j'arrive au point délicat et intéressant : M"^ Gouvaut, le sauveur auquel jai pensé, me paraît en tous points faite pour une si noble mission, dit l'abbé avec un peu d'emphase. L'âme est très belle, et digne de la vôtre, si belle malgré tout, mon cher Jacques. L'intelligence est non seulement su-
périeiirc, mais éblouissante ; eiifin, c'est une artiste, une grande artiste. Pour le reste, vous verrez.
Jacques, en ce moment, aurait voulu être à cent pieds sous terre. Il ne pouvait attrister l'abbé par un refus, et cependant le mariage lui apparaissait comme une chose formidable.
Même, il se demanda s'il ne lui était pas interdit et s'il pourrait jamais aimer, quand son cœur était plein d'un autre amour.
— Mais enfin, dit Jacques, vous savez mon cœur, et vouloir me marier, n'est-ce pas tromper une malheureuse enfant?...
— Mon cher Jacques, j'ai dit souvent aux incrédules : Priez et vous croirez. Je vous dirai à vous avec confiance : Mariez-vous et vous aimerez. Aussi bien, mon cher enfant, croyez-moi, si vous ne voulez pas, vous êtes perdu.
— Vous parlez là avec une bien grande confiance. Monsieur l'abbé, et ce mariage ne dépend pas seulement de nous.
— Ahl dit l'abbi' avec joie, vous consentez, vous êtes sauvé !
L'abbé Gratien avait chez les Gouvaut une influence très grande; il les avait connus à sa petite paroisse, quand il était curé, les Gouvaut possédant à cet endroit un superbe château. Sa
grande douceur, son visage triste et pur (tout n'entre-t-ilpas dans les sympathies?) lui attirèrent les bonnes grâces de la famille Gouvaut, et il fut bientôt indispensable au château où il allait quelquefois donner des leçons aux enfants au moment des vacances. Les Gouvaut, à une époque où la bourgeoisie domine, avaient de (c puissantes relations », et leur protection ne fut pas inutile à l'abbé, quand il fut nommé vicaire à Paris.
L'abbé Gratien se garda bien de laisser partir Jacques; il craignait beaucoup ses réflexions, et ne voulut pas qu'il fût seul avec ses pensées. Il le retint à déjeuner et ensuite, avec une indiscrétion aimante, il proposa une promenade aux environs de Paris. Bref, il ne le quitta pas d'un instant; puis, quand le soir arriva, il prétexta, pour rester avec Jacques, un nouveau morceau à lire au piano, et, une fois chez lui, celui-ci, bon gré, mal gré, dut passer un habit et se laisser emmener.
— Mais, dit Jacques, je ne peux pourtant pas aller dîner chez des gens qui ne mont jamais vu...
— Si vous raisonnez, dit l'abbé, nous allons nous fâcher. Je dîne là tous les jeudis, et il est convenu avec AP^ Gouvaut que vous venez dîner
d80 SODOME.
avec moi ce soir; soyez tranquille, dit-il avec un sourire, vous serez présenté avant de vous mettre à table.
Jacques le suivit machinalement.
En somme, sa curiosité était éveillée et ce nouvel aspect qui se présentait de sa vie, l'intéressait cependant. Cette jeune fille, dont labbé avait fait un éloge si discret et si enthousiaste, l'intriguait beaucoup ; tout en marchant à côté du prêtre qui le laissait à ses réflexions, tranquille maintenant, il cherchait à se la représenter et à la deviner. L'intelligence éblouissante dont avait parlé son ami pouvait exister sans doute, mais peut-être l'abbé Gratien luimôme avait-il été dupe d'une facilité seulement superficielle. Et puis, une Corinne aussi lui faisait peur.
Ce fut encore un monde nouveau qu'il découvrit ce soir-là. M. Gouvaut était un ancien magistrat, riche, ainsi qu'il convient, intelligent et aimable suffisamment. Sa femme semblait une statue de la magistrature, très froide et aux traits durs, quoique réguliers. Ils furent du reste charmants, et Jacques comprit avec quels éloges il avait été annoncé par l'abbé 1 Après les présentations de rigueur, on se mit à table dans une salle à manger qui lui rappela trop l'appar-
tement de la rue du Bac, presque oublié maintenant. Quelques personnes seulement, un jeune substitut, bon violoniste, un ancien directeur des contributions et un médecin. M"^ Bertho Gouvaut, qu il étudia toute la soirée, lui parut « très bien ». Au physique, brune et dune taille moyenne ; il ne jugea guère de son intelligence devant cette réserve habituelle des jeunes filles, mais il ne put nier qu'elle fût excellente pianiste.
Jacques plut sans doute beaucoup, car il fut invité à venir souvent. Son talent rare de musicien pouvait expliquer ce succès. Quand ils sortirent, l'abbé lui en dit le vrai mot : il avait parlé de lui comme d'un mari probable, et ^I'"" Gouvaut était très satisfaite de l'impression qu'il avait produite.
Dès lors, cédant aux sollicitations de Tabbé, avec quelque confiance aussi, il fréquenta souvent chez les Gouvaut. Dans celte nouvelle période, il vécut une vie végétative et volontairement inconsciente : il ne pensait plus guère, voulant s'abstraire de son esprit si obstinément hanté par de tristes souvenirs ; certains moments, un objet quelconque, un fait futile, par une association d'idées obsédante, lui rappelait Noirchain. Il devenait triste, et se complaisait dans cette
tristesse, avec comme un orgueil d'être si malheureux. Est-ce suffisamment dire que, par une sorte de loi d'équilibre, cette volonté si forte d'autrefois s'était annihilée et avec elle cette intuition si aiguë qui, jadis, était presque une divination. Facilement cependant, il vit bientôt que M"*" Gouvaut l'aimait... L'abbé aurait-il raison, était-ce là le Sauveur; Dieu enfin, venait-il à son secours ?
Son existence actuelle était monotone comme toujours, plus monotone peut-être, car moins volontiers maintenant il se livrait à l'étude. Il trouvait dans la musique une grande consolation. Mais, selon cette évolution de sa nature, il négligeait un peu la musique sacrée, trop austère pour son âme endolorie. Chopin, avec sa langue troublante, le séduisait surtout ; il passait des heures à lire ces pages passionnées, si empreintes d'un tempérament de femme, œuvre, si l'on veut, d'un esprit androgync, comme celui qu'il aimait. Cette musique, que quelques natures timorées trouvent trop malsaine pour la permettre aux jeunes filles, eut peut-être sur lui une infiuence funeste dans sa sensualité si alliciante. C'est sans doute à cette époque que la vie tle Soran fut le plus remplie de heurts et de cahots : ses sens, qu'il
essaya de vaincre, le dominèrent souvent, et cet homme, extrême en tout (n'est-ce pas ce qui fut sa] perte?), eut des accès de perversion affreuse.
Il revenait un soir de la rue de Lille, lorsque, au coin de la rue de Seine et du boulevard Saint-Germain, il fut accosté, comme il est coutume, par une fille. Repoussante, avec son teint d'alcoolique et ses yeux rouges, sans cils, elle était là comme la hideuse incarnation du vice de la rue : si peu semblable à la femme, elle produisit chez ce malade une excitation et un désir étrange, par des promesses de pratiques infâmes : surtout, ce soir-là, M"" Berlhe Gouvaut, plus à Taise maintenant, s'était montrée très érudite, augmentant ainsi son aversion pour la femme.
Jacques « monta >k II dut passer pour un « bon client », car il fut très insouciamment généreux.
— Eh bien, qu'est-ce que tu veux faire? ditelle aimablement.
Et, avec des mots très crus parfois, parfois aussi avec des expressions d'une poésie bizarre, elle lui fit entrevoir des plaisirs spéciaux d'une ingéniosité non éprouvée :
Un raffinement dans les choses naturelles,
d'abord : cela, c'était encore trop la femme ; Soran n'était pas venu dans ce but.
Puis, des caresses, dans lesquelles la femme se faisait oublier, pour ne plus être qu'une abstraction de débauche : elle lui proposa, avec une explicité complaisante, des baisers savants et experts dune bouche se montrant horriblement édentée et baveuse, avec |des lèvres lippues et tombantes, un trou béant enfin, s'ofTrant à des satisfactions ignobles, instrument d'une honteuse succion.
— Non, pas cela, dit Soran.
Elle eut un sourire d'intelligence, et la femme s'efïaça alors complètement pour le simulacre d'une action contraire à la nature, et la jouissance d'une demi-sodomie commençant ainsi, dans un triste apprentissage, la dégradation de celui qui fut Jacques Soran !...
La rue des Prêtres-Saint-Séverin présentait ce jour-là une animation , peu grande cependant, mais suffisante à un quartier aussi tranquille : quelques voitures, arrêtées devant l'église, attiraient l'attention des habitants de cet endroit paisible: un mariage est toujours intéressant et le badaud de Paris ne manque pas, dans cette circonstance, de se livrer à ces études qui en font peut-être le psychologue le plus expérimenté, psychologie peu élevée si l'on veut, mais pratique. Ces trappeurs du boulevard, ou des ruelles, avec un coup dœil et un flair longuement acquis, devinent, à la démarche ou à la tenue d'un passant, son état, cela est facile, sa fortune, ses habitudes et ses vices. En voyant un convoi, ils lisent sur les visages la tristesse
vraie ou feinte et ils pourraient noter les héritiers au passage. C'est le badaud qui, à Paris, rend aux passants une foule de petits services indispensables à la vie de tous les jours : il relève les chevaux tombés, aide les fardiers à démarrer, et s'il entend crier: « Arrêtez-le! » il empoigne le voleur au collet. Il est capable de dévouement et de cruauté : il saute aux naseaux d'un cheval emporté et se moque de bon cœur d'un amant surpris, s'évadant par une fenêtre. Pour prix de ses services, il demande simplement qu'on lui permette de fouler l'asphalte sans se presser, et de former des rassemblements quand il lui plaît. Et cependant, aujourd'hui, avec toute son habileté, le badaud eût peut-être été impuissant à analyser le mariage qui se célébrait à la petite église Saint-Séverin. Un mariage riche? Ceux-là choisissent généralement des paroisses plus brillantes, la Madeleine ou Saint-Thomas d'Àquin : cependant, des gens « très bien » descendaient des voitures, décorés, avec l'aisance de tenir de peu loin au gouvernement.
Placés pour bien voir, les badauds commençaient leurs observations : « Voici le père de la mariée, » disaient-ils, ou bien : « Celui-là est un vieil ami de la famille. » Dans de pareilles cir-
constances, les acteurs de ces petites scènes (le badaud est le spectateur de ces spectacles gratuits) éveillent chez ceux-ci des sympathies ou des répulsions : la mariée, dans sa citadelle de tulle, l'ut trouvée très convenable, car c'est elle que l'on cherche d'abord. Elle descendait de voiture et prit le bras d'un monsieur décoré, son père, sans nul doute. Le marié intrigua davantage : son air de grand seigneur, une redingote bleue et un pantalon gris, témoignant, par cette tenue d'une suprême élégance, de Ihorreur de l'habit noir, intéressa vivement. Ici, la perspicacité du badaud fut en défaut ; on crut à quelque prince d'un pays lointain...
La vieille église n'avait pas un air de fête ;
une foule nombreuse n'était pas réunie dans la nef;
les grandes orgues ne lançaient pas sous les voûtes la coruscation éblouissante des hymnes;
le prêtre n'avait pas revêtu la chasuble lamée d'or et les diacres ne resplendissaient pas sous les dalmatiques tissées d'argent ;
le maître-autel ne surgissait pas triomphant au milieu des lumières, mais il semblait un triste mausolée sous l'obscur silence de l'abandon ;
auprès d'un pilier, non loin de la porte, quelque malheureux montrait des guenilles très sales.
Dans ce grand vide nu, le bruit des pas résonnait tristement. Parfois, comme de très loin, les cloches envoyaient leurs arpèges presque éteints. Dans une chapelle latérale très pauvre et très intime, un prêtre disait une messe basse et les rares personnes, descendues tout à l'heure de voiture, étaient là, agenouillées. Les fiancés contemplaient ce mystère de la messe, symbole de ce grand mystère que tout à l'heure ils auraient le droit, après quelques mots du prêtre, de célébrer entre eux. La femme, immobile sovis son voile, pleurait peut-être, peut-être aussi, inconsciente de cet acte, sabandonnait-elle à de vagues espérances ou à de tristes pressentiments. L'homme, abîmé dans une très ardente prière, semblait accablé d'une lourde émotion.
Le prêtre ne prononça pas une allocution, il n'adressa pas aux jeunes époux quelques paroles. Très simplement il les unit et lui-même sembla troublé par cet acte suprême de son ministère. La messe s'acheva, silencieuse, faisant entendre seulement parfois quelques répons dits un peu plus haut...
Jacques Soran était marié...
Certes, en ce moment, il aimait sa femme de toute son âme et il avait juré tout à l'heure, dans un renoncement à toutes ses erreurs passées, de
l'entourer d'un bonheur parfait. Oubliant cette surexcitation de son esprit avec une docilité absolue aux conseils incessants de l'abbé Gratien, il fut sincère. Combien il était heureux maintenant! combien il fut heureux ce jour-là !
M"* Berthe Gouvaut, au moment où son cœur était rempli de cet Être sublime, lui avait semblé très insignifiante, type ordinaire de la médiocrité féminine : prétentieuse un peu, prétendant s'élever beaucoup. Ils causèrent souvent; assez perspicace, comme il est commun aux femmes, elle pressentit la grandeur de Soran : elle voulut être profonde, elle fut ennuyeuse suffisamment : il se rappelait alors le mystérieux enjouement de Celle qui! aimait ou de Celui, plutôt, qui avait traversé sa vie, l'abandonnant désespéré. Quelquefois, dans ce salon de la rue de Lille, lorsqu'il venait, fiancé maintenant, ils se trouvaient seuls.
M"^ Berthe Gouvaut, très éprise, l'admirant naïvement de très loin, voulait rapprocher leurs cœurs, elle voulait le conquérir. Il sentait ses efforts, et tout autre que Soran eût été fier et heureux .
Parfois, il se faisait illusion et soudain un seul mot le replongeait dans la tristesse : il se décou-
rageait de l'aimer, et pourtant il le fallait, puisque là était le salut.
Il y eut alors une double lutte, la lutte de Soran contre lui-même et contre elle. Il pourrait sembler bizarre qu'il s'y fût exposé, mais l'abbé Gratien n'avait-il pas pris dans cet esprit la puissance que cet esprit avait perdue sur luimême. Une grande nonchalance et une grande faiblesse, à ce moment, décida donc de la vie de Jacques et de celle de Berthe Gouvaut. Par des suggestions de tous les instants, par des supercheries louables, l'abbé Gratien arriva à son but. Un jour Jacques éprouva une moins grande aversion pour Berthe : un peu de vanité aussi, ces témoignages d'admiration d'une jeune fille le circonvinrent.
L'abbé était presque parvenu à chasser des souvenirs de Jacques l'image néfaste : son cœur, momentanément plus libre, ne put rester vide, Berthe y entra. Maintenant, ne comparant plus, il la trouva intéressante dans ses tâtonnements d'enfant, dans sa bonne volonté de fiancée voulant se rendre digne d'être aimée. Entrevit-il quelque lueur dans cet esprit mal débrouillé? Espéra-t-il que dans un patient façonnement il le formerait à l'image du sien?
Dès lors Berthe remarqua un changement
dans l'attitude de Jacques; il fut aimable (il l'avait toujours été), mais plus particulièrement.
Un jour enfin, très sincère, il laima, dun amour bien autre que celui qu'il avait éprouvé, mais assez fort, pensa-t-il, pour leffacer. Le mariage alors se fit tout de suite.
Jacques le voulut très simple, dans cette petite église écartée, et l'abbé Gratien dit l'office. Ce fut un jour de vrai bonheur... Le soir, quand ils furent seuls, dans l'appartement de la rue des Prêtres-Saint-Séverin, Jacques retrouva des douceurs et des caresses exquises et adroites et habiles, dans ce douloureux début d'une communion parfaite . Il fut encore heureux, ce moment-là, soit du bonheur qu'il donnait, au travers de tant de soutTrance, soit plutôt que cet acte, dans sa légitimité et sa légalité, le grandit à ses propres yeux et le réhabilitât devant luimême.
Dans ce nouvel arrangement de son existence, il ne faisait plus de projets, il n'avait plus de longues pensées : il vivrait, sans se regarder vivre, et cela ne valait-il pas mieux ainsi? Il ne songeait plus, maintenant, cependant que cette solitude n'eût plus été seule, à la solitude. N'était-il donc pas satisfait d'avoir auprès de lui un être à aimer? n'a-t-on pas dit qu'il l'aimait?
Tout cela est vrai, et sans de précieuses analyses, il est permis de supposer que Jacques, à ce moment, entrevit peut-être le bonheur, dans le ])is-aller qu'était cette nouvelle situation. Luimême, plus tard, lorsqu'il retourna à son premier état d'esprit, cet homme qui devait évoluer sans cesse, pensa toujours qu'à cette époque il s'était senti soumis à une influence inexplicable, attiré vers le mariage comme vers un abîme, dans une sorte de vertige...
Quelques jours après, comme il convient, Jacques partit avec sa femme pour ce qu'on appelle le voyage de noces. Les jeunes mariés ont accoutumé d'aller ainsi cacher leur bonheur dans quelque chambre d'hôtel étranger, très peu confortable, dans un mauvais lit ; les Gouvaut n'auraient pas souffert que leur fille dérogi^ât à cet usage. Usage, dcroger, tradition, le monde, étaient le vocabulaire habituel de gens (|u"il eût été ennuyeux de peindre avec plus de détails.
Jacques alla dans un pays quelconque, en Suisse ou en Italie, ou ailleurs, et il revint à Paris. Il était toujours très heureux, du moins se le r('pétait-il. Il allait quelquefois dîuer dans la famille de sa femme, alhiit au spectacle avec sa femme, et rentrait se coucher avec sa femme.
Il allait au spectacle le moins possible, chez les parents de sa femme très rarement, mais tous les soirs il retrouvait des caresses très légitimes, ainsi qu'il était de son devoir aujourd'hui. Jacques fut un bon mari.
YII
La vie de Jacques Soran s'arrête ici, par une rémission des faits et des pensées.
Dans cette période, qui dura à peu près la première année de son mariage, son esprit, qui jusque-là avait été torturé sans cesse et bouleversé, resta stationnaire, ou plutôt subit une évolution si lente et si inaperçue qu'elle ne put troubler son bonheur : sa femme était une « femme comme toutes les femmes ». A-t-on dit qu'elle était brune et qu'elle se nommait Berthe Gouvaut ? Plus tard, Soran devait se rappeler ce détail, vaguement : il devait aussi, vaguement, se souvenir qu'elle était très bonne pianiste : il ne lui revint jamais à l'idée qu'elle fût musicienne. Elle aimait également beaucoup les vers ; il n'eut jamais la remembrance qu'elle
fût accessible à la poésie : presque involontairement, un jour qu'il se souvenait (cet homme qui devait s'efforcer d'oublier), il lui lut quelques vers des Romances mus paroles, ceux peut-être où s'empreint le plus poignamment la douleur et l'affre du souvenir : elle eut une bonne pensée et sachant son admiration : « Oh ! que c'est joli ! » dit-elle...
Il en souffrit beaucoup...
Jacques Soran avait une idée très haute, cela le distrayait un peu, de ses devoirs de mari. Si près (il ne voulait jamais y penser) de vivre en dehors de tous les devoirs, il agissait suivant les règles et suivant les obligations accoutumées. A-t-on dit que tous les soirs, ponctuellement, il se couchait auprès de sa femme ? Il faisait ainsi puisqu'il était marié. Pourquoi s'était-il marié ? On a peut-être compris qu'il lui eût été très difficile de répondre : il s'était remis entre les mains de l'abbé Gratien et il avait obéi. Il avait pour Berthe Gouvaut toutes les attentions et toutes les caresses requises en l'état d'union conjugale : se conformant en tout aux règles de la stricte morale.
S'étonnera-t-on que dans l'accomplissement de ses devoirs il n'eut jamais la pensée d'une déviation troublante, d'une exagération ou d'un égarement interdit des baisers ?
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N'est-ce pas là la preuve que la sodomie (il faut dire le mot) qui couvait chez Soran eut une origine captieuse, tout intellectuelle et toute pure, et que des actes insolites, sur cette femme si différente de lui, lui eussent répugné, puisque celle-ci ne peut exister qu'entre des êtres semblables.
Berthe Gouvaut, sa femme, avec une ardeur assez grande de brune, avait Fimagination trop pure pour prendre l'initiative de caresses inconnues qui, sans doute, ne lui eussent pas déplu.
Très prudent contre lui-même, Soran se trouvait rarement seul, sachant combien la solitude pouvait lui être funeste. Un soir, par hasard, il traversait les Champs-Elysées, revenant lentement chez lui.
A ce moment, il était à peine dix heures, cet endroit présente un aspect spécial. Çà et là, quelques cafés-concerts jettent un pen de lumière et de bruit, et, tout proche, l'obscurité et le silence est presque complet. Jacques marchait sans regarder autour de lui, et sans penser peut-être, lorsqu'il fut frôlé légèrement par un passant. Il n'y prêta pas d'attention, croyant à quelque négligence, quand, an peu plus loin, il rencontra ce même individu qu'il avait machi-
nulement regardé tout à l'heure. Son extérieur frappa Soran : les cheveux frisés, le teint fardé, le cou nu, la taille serrée, les hanches saillantes, il jetait à Jacques un coup d'œil efféminé qui lui parut bizarre. La main dans la poche, le bras tremblotant, agité d'un honteux mouvement de va-et-vient, il bossuait son vêtement, dans une provocation qui ne put échapper à Jacques, et comme un succube infâme il proposait nettement son corps de fille pour des satisfactions monstrueuses. Jacques Soran eut un frémissement, presque un blasphème devant cet acharnement des circonstances et du sort. Elle était encore sous ses yeux, la gigantesque tentation, cette Sodomie protéenne qui s'était montrée à lui sous des formes si multiples :
Il se rappela Giraud dont les enfantillages déjà mûrs avaient peut-être semé en lui les germes d'une maladie qu'il sentait évoluer. Ensuite, c'avait été dans cette retraite où il se croyait à l'abri, l'apparition... Jacques eut la force de chasser cette image de sa pensée : il revit encore sa première chute, plus tard, avant-goût de jouissances qui s'offraient en ce moment, complètes et entières. La curiosité, du moins s'excusa-t-il par ce sentiment, le retint quand il aurait dû fuir. L'individu aux allures
mixtes vit dans cette attitude un encouragement tacite, seul langage que parlent entre eux ces êtres d'un sexe bizarre. Il se rapprocha de Soran et lui dit une phrase banale comme pour « faire connaissance ». Jacques répondit par monosyllabes, mais répondit : c était trop. Avec le désir d'apprendre des choses, il causa et les paroles du prostitué l'agitèrent étrangement.
Perspicace, celui-ci devina un timide, un « débutant » ; avec adresse, il répondit par avance aux objections qu'il pouvait craindre, sans précision, se retranchant, devant toute éventualité, dans des phrases très vagues, compréhensibles pour les seuls initiés : Jacques comprit.
Le raccrocheur devint plus explicite :
Il n'y avait aucun danger : là, sur un banc, derrière le café des Ambassadeurs, auprès de l'arbre d'Amoiu\ on était tranquille; la police même faisait un détour dans ses rondes, pour ne pas surprendre les gens haut placés, qui y fréquentent habituellement : et, avec une complaisance intéressée, il montra à Jacques un vieux monsieur, se dissimulant et attendant. « Il est officier de la Légion d'honneur, dit-il, mais il retire sa rosette pour venir ici. » Jacques écoutait avec un plaisir malsain.
— Et, dit-il négligemment, vous ne venez qu'ici?
— C'est ici fjue la place est préférable ; néanmoins, je vais quelquefois aux alentours du Grand-Hôtel, le quartier est assez bon à cause des riches étrangers, ou au Palais-Royal, ou encore aux Tuileries.
— Et, insista Jacques, vous avez beaucoup d'habitués?
— Sans doute, dit celui-ci. Puis, comme pour le lui prouver, fatigué aussi d'une conversation inutile, il fit mine de s'éloigner.
Jacques sentit alors des désirs d'une rigidité insurmontable l'empoigner violemment :
— Ne connaissez-vous pas un lieu moins dangereux? dit-il.
L'homme eut un sourire de satisfaction, il avait atteint son but. Ils s'en allèrent tous deux par des rues tranquilles, Jacques rougissant comme s'il avait peur d'être surpris dans un tel commerce, et ils arrivèrent non loin de la rue La Boétie, devant une maison de bonne apparence.
— C'est ici, dit le succube. Il frappa quelques coups à la ])orte et toussa légèrement... Une grosse femme les reçut très aimablement et, après quelques mots d'un argot que Jacques ne put
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comprendre, ils entrèrent dans une pièce très luxueuse. Jacques maintenant aurait voulu s'en aller; il n'osait...
Des rideaux, très raides, de velours rouge cachaient les fenêtres, et aucun bruit ne pénétrait ici. Tout autour de la pièce, des divans couverts de coussins.
Pèle-môle, sur une table, Jacques distingua des costumes de religieuse, des corsets, des pantalons de femme, des plumes de paon, des morceaux de bois ithyplialliques ; dans un coin, un mannequin ; un chien de forte taille, iair abruti, sauta dune chaise longue et vint caresser Soran; sur les murs, des gravures où une sale imagination montrait des hommes dans des poses étranges et dans les contorsions dun éréthisme s'assouvissant monstrueusement.
Jacques était mal à l'aise et, lorsque son hideux menin se vautra sur un sofa pour une passiveté éhontée, Jacques Soran eut enfin un mouvement de dégoût terrible, et cet être immonde, innommable dans aucun langage, l'écœura.
... Dans ce suprême instant, il revit tout le passé, et ce passé qui avait failli le perdre le sauva d'une ignoble souillure. En un instant,
il pensa à son enfance si pieuse et si pure, à ces sublimes aspirations qui l'avaient mis, un temps, au-dessus de l'homme, et rougissant d'être tombé de si haut, aussi bas, il s'enfuit...
Cette aventure qui aurait pu être si dangereuse à Soran eut^ pour un temps, une salutaire influence sur sa vie. Chez cet homme étrange, les événements produisirent sans cesse des efTets qui peut-être eussent étonné et qu'on eût trouvés insolites. A hien considérer les choses, ils doivent sembler naturels ; des causes exagérées n'ont-elles pas des résultats contraires à leurs fins?
Dans le principe, un orgueil trop haut, des aspirations trop élevées pensèrent le faire tomber très bas et des dangers extrêmes, auxquels il échappa par bonheur, lui donnèrent un regain de force, une surexcitation de l'énergie. L'aspect sale du vice l'empêcha de succomber I au même vice entrevu séduisant.
Cette dernière nait, lorsque, en rentrant chez lui, il vit sa femme en pleurs, il eut un remords d'une faute que, seulement, il avait failli commettre. Il fut aimant plus que jamais et trouva des caresses, cet homme plein de caresses, qui chassèrent de l'esprit de Berthe Gouvautles premières tristesses si ténues et si amères. Il eut, dans son besoin de se ressaisir lui-même, des mots vrais, qui furent pour tous deux l'affirmation d'un bonheur irrévocable. La tranquillité et le calme revint alors, absolu. Dans une continuelle tromperie de lui-même, il aima sa femme et le lui prouva.
L^abbé Gratien souvent l'encourageait et le soutenait, à qui il devait ses espérances de salut, et auquel il n'avoua pas (combien il avait changé!) cet écueil qu'il avait rencontré par sa faute. C'est à ce moment que, dans le désœuvrement uni d'un bonheur monotone, il voulut se remettre à l'étude. Il conçut une œuvre formidable, expression de toutes ses idées, produit aussi de ses douloureuses expériences sur luimôme. Ce devait être, dans ses projets, la formule immuable et complète de la science de l'homme ; partant de considérations transcendantales en s'appuyant dans la réalisation sur les faits les plus infimes, il devait arriver à des
conclusions d'une vérité absolue. Dans un patient labeur, il avait acquis les connaissances les plus anciennes mais jamais accrues, puisque, apparemment, le dernier mot fut dit de tout temps, et que quelques hommes à l'inspiration divine se transmirent symboliquement dissimulées sous des dehors ardus et décourageants aux foules : il ne pouvait espérer étendre la sublime science dans ses principes fondamentaux : pouvait-elle faire un progrès depuis Pythagore et Platon, depuis même les Egyptiens primitifs ? Il ne le pensait pas, mais il voulait la rendre plus contingente, non à tous, ce qui serait contraire à son essence, mais à lui-même.
Il se plongea avec acharnement dans ces sciences maudites, inaccessibles au vulgaire dans leur conception la plus élevée et que ce même vulgaire a souillées par un emploi sacrilège et ignorant. Ces sciences qu'on pourrait dire accessoires de la grande science, il les possédait aujourd'hui et les cultivait encore avec fruit. C'est l'astrologie, ce seuil de la cabale, son truchement si l'on veut ; c'est des sciences plus récentes au moins dans leurs détails, la chiromancie, cette lecture des signes célestes dans la main; c'est la graphologie qui découvre dans l'écriture une double manifes-
tation de la pensée. La haute science, il l'avait puisée dans les ouvrages les plus anciens et dans les documents du moyen âge. Il la retrouva encore dans Y Enfer du Dante et dans Rabelais. Une page surtout du Pantagruel l'avait frappé : cette congélation de paroles dans l'air était sans doute le symbole de la lumière astrale des cabalistes modernes dans laquelle sont écrites toutes les pensées humaines, lisibles seulement pour quelques élus. Quant aux sciences accessoires, leur développement n'était pas complet ; il pouvait espérer les rendre plus précises et moins empiriques et raisonner leurs manifestations. Les signes de la graphologie, par exemple, sont constants et peuvent se vérifier sur les caractères de (juelque langue que ce soit. Mais le tâtonnement seul les a révélés. Il voulait saisir les intermédiaires entre ces signes et les pensées qu'ils représentent. Il voulait se rendre un compte exact de l'action des astres sur les lignes de la main et, puisque déjà la chiromancie et la graphologie sont étroitement liées, les réunir à l'astrologie pour former une science unique, une science expérimentale de Thomme, vérification et complément de la grande cabale.
Il retrouva donc, après tant d'orages, un peu de ce calme dont il avait joui à Noirchain, et il
put se croire sauvé pour n'avoir pas succombé à cette dernière tentation...
Il vécut parallèlement à sa femme, parfait toujours pour elle, selon les devoirs. Quelquefois, lui procurant des plaisirs ennuyeux pour lui, ainsi qu'il est requis chez un mari, il raccompagnait dans le monde : elle y plaisait beaucoup. Il dut supporter aussi d'assister à des spectacles insipides, il dut aller avec elle dans des théâtres : il vit des représentations où le succès d'une pièce se décide, et ces premières, où il retrouvait toujours le même public, l'ennuyèrent invariablement. Il recherchait plutôt les hippodromes et les cirques. Tantôt, c'étaient des dompteurs de fauves qui lui rappelaient que les anciens Assyriens possédaient le secret, perdu aujourd'hui, d'en faire des animaux soumis et inofîensifs; ou bien, des gymnasiarques montraient leur corps parfait et charmeur sous des lumières étincelantes ; il les préférait beaucoup à ces acteurs, grotesques dans leur prétention et dans leurs représentations d'inepties à la mode.
... Il y avait un an que Jacques était marié et pas une fois, durant ce long- temps, la perfection de son attitude envers sa femme ne fut altérée. A celle-ci, au reste, il n'avait aucun reproche
à faire et elle aurait dû donner le bonheur à un homme qui eût pu être heureux. Parfois, dans son ignorance du cœur de Soran, elle pouvait croire à son succès; mais soudain, sans qu'elle pût s'expliquer pourquoi, il devenait triste et un nuage semblait voiler ses yeux. Berlhe Gouvaut, si près de l'instinct, comme toutes les femmes, sentit qu'il y avait entre elle et Jacques quelque chose d'inconnu et d'invisible, comme une barrière infranchissable entre leurs âmes... Les premiers temps, elle se résigna. Peu à peu la femme apparut et, avec elle, toutes les adresses et tous les pièges pour conquérir un homme. Elle comprit presque, ou tout au moins entrevit-elle très vaguement, qu'elle luttait peut-être contre une rivale idéale et elle voulut devenir la plus forte .
Dans une intuition assez grande, elle essaya de se la représenter et de la deviner. Elle se la figurait avec une intelligence superbement illuminée et infaillible. Admirant Soran comme on admire ce que l'on comprend mal, elle pensait que, seule, une femme plus élevée que toutes les autres pouvait obtenir son amour. Elle voulut s'élever au-dessus d'elle-même. Les travaux de Jacques l'intriguèrentheaucoup. Penché sur des livres aux titres incompréhensibles, elle le regar-
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dait quelquefois, terrifiée, et il produisait sur elle cette impression effrayante d'un alchimiste acharné à la recherche du Grand Œuvre.
Un rare moment que Jacques était absent, la malheureuse enfant voulut pénétrer les secrets de ce magicien et, avec une curiosité tremblante comme si elle craignait de se brûler aux feux de fourneaux éblouissants, elle feuilleta un manuscrit de Jacques, et lut cette page :
L'àme, par une inaccessible volonté, se détachera du corps et le dominera et se dégagera des replis du serpent tentateur.
Les anciennes magies l'ont connu et figuré : C'est le serpent de la Genèse et celui du caducée, c'est la tentation voisine de l'arbre de la science du bien et du mal qui pousse à en cueillir les fruits. C'est le serpent qui tenta le Christ et que celui-ci fit ramper à ses pieds; c'est la force que les âmes doivent vaincre et qui les empêcherait de s'approcher de Dieu si elles voulaient trop s'en approcher. C'est le serpent aux enroulements souples et aux enlacements qui étouffent, c'est l'ennemi enfin de l'homme, bifide et perfide. L'œuATe magique doit lui écraser la tête.