‹ Sodome. Préf. de Paul VerlaineChapitre 9 sur 9 · PRIÈRE · texte numérisé non relu

PRIÈRE

Seigneur, Seigneur Dieu, vous qui êtes l'Alpha et l'Oméga, la tête et la queue, et qui avez permis que le démon soit, vous m'avez tenté, et vous avez créé pour moi un être séduisant, androgyne comme le mal, et vous m'avez éprouvé; j'ai failli succomber parce que je me suis cru trop fort, mais faites que je sois fort maintenant puisque j'ai compris ma faiblesse.

Berthe Gouvaut fut atterrée... Dans cette obscure cryptographie, au travers de ces hiéroglyphes symboliques, elle devina presque la vérité. Ainsi donc, son mari avait aimé et aimait peut-être encore un autre être qu'elle. En tous cas, s'il l'aimait elle-même, il luttait contre un amour pourtant légitime et cette découverte passa son imagination. En un moment, apparut devant elle toute une vie malheureuse et, ne trouvant pas de remède à son malheur, elle fondit en larmes...

Jacques rentrait à ce moment. Il la vit abîmée dans un fauteuil, quelques pages du manuscrit fatal à la main, et il comprit tout. Il trouva des accents d'une douceur infmie et des paroles d'espérance et de consolation pour cette victime de son orgueil. Il s'élança vers elle, la caressa, et l'appela d'une voix que sa volonté, en ce moment, sut rendre enchanteresse.

— Berthe, mon amie, ma chère âme, imprudente enfant, que pleurez-vous, et ne vous aiméje pas plus que moi-même?

Avec un sourire d'une tristesse mortelle, comme une pauvre désabusée :

— Vous ne m'aimez pas, je ne suis pas digne de vous.

Il l'avait prise dans ses bras et emportée sur

un divan. Ses longs cheveux noirs épars sur un peignoir rouge et ses yeux humides de larmes, ses seins soulevés par l'émotion, la faisaient belle en ce moment et Jacques fut sincère lorsque pour faire oublier son imprudence, il égara ses mains et ses baisers dans des caresses folles et qu'il voulut consoler cette âme, en en charmant le corps. Elle s'abandonna inerte.

Peu à peu, sous ces blandices troublantes, ses sens s'animèrent et elle écouta la voix pénétrante de Jacques.

— Oh! pourquoi, disait-il, avoir voulu vous forger vous-même votre propre malheur dans des imaginations fausses et pourquoi avoir voulu pénétrer des secrets qui ne sont pas à nous, que vous avez mal compris?

Elle lui montra cette page cause de ses pleurs.

Avec une habileté convaincante, Jacques persuada à celle qui ne demandait qu'à croire que ses craintes étaient chimériques et que ces lignes qui lavaient alarmée n'étaient que des symboles et l'expression de pures pensées.

— Xe comprenez-vous pas, dit-il, que cet androgyne c'est le mal sous toutes ces formes, la grande tentation que aous aussi, peut-être, vous rencontrerez, et à laquelle j'ai résisté puisque je n'ai jamais cessé de vous aimer.

Jacques était si beau et sa voix si douce qu'elle crut et se livra à l'espérance.

Une fois encore, le bonheur rentra dans cette maison.

Les mauvais jours étaient oubliés, lorsqu'un matin, Jacques Soran, après une nuit d'insomnie nerveuse, sortit et rentra très triste.

Depuis ce moment, elle remarqua avec chagrin que son mari, qui ne la quittait jamais, s'en allait souvent et que ses absences étaient longues.

L'on comprendra que la vie de Jacques Soran fut de nouveau bouleversée, mais à jamais cette fois, lorsque, ce jour qu'il était allé au Hammam, il reconnut, dans une ravissante apparition, le portrait d'un être qu'il aimait encore, doit-on dire plus que jamais. C'était le même corps dont il avait senti le contact sur son propre corps, mais dun sexe défini celui-là, du même sexe que lui, hélas! et, dans cet instant de lutte surhumaine, il fut vaincu et il voulut ce corps, qui ranimait chez lui des désirs inassouvis. Il le lui fallait maintenant dans une union intime et complète; la Grande Pédérastie enfin, cet amour absolu d'un enfant, se dressait devant lui, tentatrice inéluctable.

Dans ce Hammam, lieu diabolique où il avait

fallu qu'il se montrât nu, comme pour mieux le séduire, Jacques fut sur le point, dans un satyriasis insurmontable, de se jeter sur lui, de lui arracher le voile qui le cachait à demi, et de repaître ses yeux de cette virilité qui l'avait fait fuir autrefois et qu'il aimait maintenant dans l'explosion d'un vice couvant depuis si longtemps.

La corruption, très lentement, avait ravaj;»' son cœur, ayant sournoisement débuté sous les apparences d'une amitié platonique, irréalisable chez un homme aussi ardent. Son mariage, même, loin de le sauver, l'avait perdu plus complètement et l'horreur de la femme (juil ne s'était pas avouée, la cachant sous le simulacre d'un amour artificiel, était évidente aujourd'hui.

Il revint souvent au Hammam, sans succès. Dès lors, son attitude envers Berthe Gouvaut changea complètement et il ne dissimula plus son indifférence. Il rentrait généralement sombre; quelquefois, les yeux illuminés d'une joie étrange, lorsqu'il avait quelque espoir de le revoir. On lui avait dit, en elîet, aux Bains, que ce jeune homme y venait souvent et que, voyageant sans doute en ce moment, il reprendrait à son retour ses habitudes régulières.

Jacques, un jour, se promenait au Louvr(î,

songeant devant les toiles sans les voir, lorsqu'il l'aperçut rêveur lui aussi, pensant peut-être à quelque amour de jeune homme. A cette idée, son cœur se serra, et Jacques, si timide autrefois, s'approcha résolu.

Quelques paroles vulgaires, comme en pareille circonstance, furent naturelles à deux artistes se rencontrant devant une helle œuvre, et, dans cette salle des Primitifs, ils causèrent longuement. Soran, par des questions et des objections, se plaisait à le faire parler, et il jouissait de cette voix mal assurée d'enfant, et de ce regard qu'il osait à peine regarder, dans la crainte de se trahir.

... Il s'appelait Henri Laus : il avait dix-sept ans, et il était orphelin. Avec la confiance d'un enfant et l'admiration qui simpose à cet âge pour un homme de trente ans, beau et séduis mt, il se livra tout de suite entièrement. Ils sortirent ensemble et Jacques le quitta avec la promesse de le revoir souvent.

Il rentra joyeux.

Il faut maintenant que Berthe Gouvaut disparaisse comme elle disparut de son cœur et de son esprit. Il s'occupa peu d'elle, ne trouvant à son égard que des paroles indifférentes et quelconques. Dès le lendemain, il sortit souvent, res-

lant longtemps hors de chez lui. Il courait jusque chez Henri, et il entreprit avec amour de le conquérir. Un jour il annonça à sa femme qu'il ne dînerait pas chez lui et rentrerait tard. Elle entendit, résignée. Il passa la soirée avec Laus et Ton devine son ravissement quand il retrouva chez celui-ci joint à ce corps merveilleux un esprit sublime qui acheva de l'éprendre entièrement. C'était la même simplicité et le même abandon; c'était la même grâce et la même beauté qui lui étaient apparues à Noirchain chez cet Etre insaisissable... Avec un subterfuge, moyen rapide de prendre quelques privautés à l'allure très pure, il raconta à Henri qu'il était le portrait vivant d'un jeune frère qu'il avait chéri et qu'il avait perdu. Depuis, chaque fois qu'il le revoyait, il le baisait au front. Henri Laus, ayant, comme Soran autrefois, besoin d'affection et d'amitié, sans famille, trouvait ces épanchements très doux. Ils passaient ensemble de longs moments et bientôt Jacques devijit furieusement épris...

Un matin, il amena chez lui Henri Laus et le présenta à sa femme. En voyant ce jeune homme plus beau qu'elle, s'a])j>uyant familia- Jenient au bras de Soran, elle fut polie, mais éprouva pour lui une invincible répulsion :

bien loin de soupçonner cependant la vérité, elle ne put analyser son impression, et même elle la chassa bien vite devant la grâce respectueuse de Henri Laus. L'on déjeuna, Soran très gai, sa femme contrainte, Henri heureux de la gaîté de son ami. En se levant de table, Jacques inventa une visite et ils sortirent tous deux. Sans avoir prévenu, il ne dîna pas avec sa femme et rentra après minuit.

C'est vers ce moment que, l'aberration de Jacques ayant presque atteint son apogée, il commença à trouver désagréable le contact du corps de Berthe Gouvaut dans le lit commun. Les plus petits détails, si exquis, de ce commerce intime avec la femme, lui devinrent à charge. Tantôt c'étaient ses cheveux, ses beaux cheveux noirs, qu'il avait toujours voulu voir épars, dans le lit, qui lui agaçaient désagréablement le visage. C'étaient encore ces inconvénients qui font la femme régulièrement malade, et veulent des précautions d'une vulgarité charmante : tout cela lui devint bientôt insupportable, et, sous le prétexte que, travaillant très tard dans la nuit, il la dérangeait en venant se coucher auprès d'elle, il sépara leur lit.

Berthe Gouvaut comprit qu'elle n'était plus aimée.

Henri Laus était très bon musicien, et il l'ut vraisemblable que, pour cette raison, il vînt tous les soirs chez Jacques. Et elle dut endurer ce supplice de s'asseoir souvent au piano à côté de celui qui lui ravissait son mari.

Ils s'en étaient allés à jamais les jours de calme, et Jacques maintenant vivait dans une hitte continuelle, dans des heurts de crainte et d'espérance. Les remords, quelquefois, parlaient très haut en lui, mais peu à peu il les domina, et il s'avoua brutalement ses désirs. Il n'aimait pas sa femme, il ne l'avait jamais aimée. Il aimait Henri Laus, et il ne pouvait lui avouer cet amour. Dès lors, il évita l'abbé Gratien et celui-ci, ne pouvant plus s'introduire dans une conscience dont il avait retardé l'abaissement, se tint à l'écart. Par une compensation nécessaire sans doute à l'équilibre universel, la piété de Berthe Gouvaut s'affina et devint plus intense ; elle fréquenta souvent avec le prêtre. Déprimée jusqu'à en mourir, elle trouva dans la religion le seul secours qu'elle pût espérer. L'abb(i Gratien reporta sur cette malheureuse femme un peu de la pure affection qu'il avait pour Jacques, e( il la soutint dans cette crise douloureuse.

Henri Laus habitait, sur le (juai Voltaire, un

LE MO-NDE. 2)9

petit appartement où Soran venait souvent. Un jour, Jacques sonna : il entendit un bruit de voix, mais la porte resta fermée. Il ne se nomma pas, et il s'en alla désespéré. Quand il y retourna, il ne fit pas allusion à sa dernière visite, et il remarqua avec tristesse un colifichet féminin oublié sur un fauteuil. La jalousie cuisante entra dans son cœur. Maintenant il quittait à peine Laus qu'il revenait aussitôt auprès de lui, trouvant chaque fois des prétextes pour ne pas le laisser seul. Il eut l'idée de l'associer à ses grands travaux dans une collaboration de tous les instants, et il vit avec bonheur que Henri, déjà initié par la disposition mystique de son esprit, prenait goût à ces études, et paraissait fier de cette coopération.

Un matin, Laus ne Aint pas au rendez-vous qu'il avait donné à Jacques. Avec un sinistre pressentiment, Soran s'alla cacher sous une porte et, comme il eut fait une maîtresse, il épia patiemment son ami...

Bientôt, il le vit sortir, ayant à son bras une femme; ainsi qu'un pauvre amant trompé, il pensa fondre en larmes, lui, l'homme fort d'autrefois, et il les suivit. Henri Laus entra dans un bureau de poste, et elle l'attendit. Rapidement Jacques pas sa auprès d'elle, la vit hélas !

■2i0 SODOME.

très belle, et leurs regards se rencontrèrent... Dans ce choc, elle baissa les yeux, comme dominée par cet inconnu.

Quand Laus sortit, Jacques était à sa place d'espion, derrière eux, assez loin.

Ils marchaient lentement, et ils entrèrent tous deux dans une maison de la rue de Seine, demeure probable de la femme.

Très aisément Jacques apprit du concierge les détails de cette liaison : elle était toute récente et Laus, actuellement le seul amant de cette femme, autant quil était permis de le croire, en paraissait très épris. Jacques dut passer, lui aussi, pour un amoureux auprès du portier et il se ménagea ses bonnes grâces par sa générosité.

Eu arrivant chez lui, il trouva une dépêche d'Henri. Celui-ci excusait son inexactitude par un mensonge bien innocent, comme on cache une fredaine à un frère aîné.

— M. Laus n'est donc pas venu ce matin, dit Berthe : serait-il malade ?

— Précisément, répondit brusquement Jac- (jucs. .le crains ([ue ce ne soit grave, dit-il, imaginant ce motif pour ressortir encore.

Berthe alors sanglota et se jeta à son cou. VÀ\(i le supplia de rester un peu auprès d'elle et.

avec des accents déchirants, elle lui montra son cœur meurtri et sa vie brisée au moment où le bonheur aurait dû commencer pour elle. Le désespoir qu'elle avait courageusement contenu jusqu'ici éclata enfin et elle se roula à ses pieds. Jacques fut cruel et mérita en ce moment le malheur qui devait l'accabler plus tard. Il trouva quelques mots à peine pour cette innocente et il sortit. Il alla chez Laus, dissimula ses émotions, le sourmanda doucement et l'envova à la Bibliothèque nationale chercher des renseignements très longs à recueillir.

Il l'accompagna jusqu'à la porte, sassura qu'il entrait, et s'en fut rue de Seine, mûrissant d'odieux projets.

Le concierge lui adressa un sourire respectueusement familier.

— Vous pouvez monter : elle est là : troisième porte à gauche...

Une bonne ouvrit à Jacques.

— C'est bien ici M"^ Mélanie?

— Est-ce que vous êtes attendu? demanda celle-ci en l'introduisant dans la salle à manger.

— Dites-lui, fit Jacques, que je suis la per sonne qu'elle a vue devant le bureau de poste.

— Je vais voir si madame est seule.

Jacques attendit un instant et rassembla ses

idées ; son plan était simple : séduire cette femme d'une catégorie non douteuse, l'enlever ainsi à Laus à son insu, même l'éloigner s'il le pouvait.

Une porte s'ouvrit et M"*" Mélanie, en peignoir bleu, se montra, souriante. Jacques entra dans la chambre à coucher. Il sexcûsa, sans beaucoup fie façons, de la liberté qu'il avait prise, et habilement, se laissa arracher l'aveu d'un amour naissant.

— Moi-même, dit-elle, j'ai ressenti en vous voyant une impression toute drôle.

— Et, dit Jacques, vous n'habitez pas seule?

— Oh! absolument seule, dit M"' Mélanie ; je tiens à ma liberté.

— Mais vous avez un amant?

— Sans doute : le petit que vous avez vu avec moi, l'autre jour.

— Et il vous aime ?

— Le pauvre garçon ! il m'adore. Il est si gentil!...

— Et vous lui êtes fidèle ?

— Gela dépend... En tous cas, il en est convaincu.

Encouragé par ce début, Jacques commença son œuvre. Cet homme, qui jusque-là avait vécu toujours en (hdiors des femmes, dans une vie à peine marquée par (jiielques aventures, devina en un instant les procédés les plus expéditifs pour arriver à son but.

Il montra à Mélanie combien elle était im-

LE MONDE. 22o

prudente et peu habile, selon ses intérêts, en se sacrifiant à ce jeune homme dont l'inexpérience probable et la légèreté ne tarderaient à la rendre malheureuse. Facilement, il réussit à supplanter Henri Laus et la décida à une rupture par des promesses qu'il commença sur-le-champ à réaliser.

Il sortit, non sans avoir fait acte d'amant, déjà, ayant surmonté le dégoût qu'elle lui inspirait, en songeant que là était le seul moyen de réussir dans une séduction bien autrement difficile, peut-être impossible !

Le soir, Laus vint dîner apportant des documents consciencieusement colligés. Il resta assez tard, et Jacques, sortant avec lui, l'accompagna.

Jacques Soran était joyeux ce soir-là et, avec cet égoïsme implacable de l'amour, il était heureux en songeant qu'il avait éloigné une rivale, sans s'attrister de la tristesse qui devait étreindreLaus, lorsque le lendemain, sans doute, il serait chassé par celle qu'il aimait. Jacques amena la conversation sur les femmes et, insinueusement, avec des paroles sceptiques qui troublèrent Henri, il le prépara vaguement à sa disgrâce.

Sous forme de conseils tendrement donnés par un aîné, il sema le doute dans ce cœur con-

fiant et il conclut en lui disant : « Défiez-vous des femmes, mon cher Henri: vous ne trouverez jamais chez elles qu'intérêt et tromperie et fuyezles, si vous désirez le bonheur : lamitié seule est fidèle. » Et, en le quittant, il le baisa plus tendrement que de coutume.

Qui aurait reconnu Jacques Soran dans ce cynique personnage qu'il jouait maintenant?

Avec la brutalité d'une passion si terrible chez les mystiques, il s'attaquait à deux innocents, sacrifiant deux enfants dans l'espérance d'un honteux bonheur. Est-ce le même homme qui tendait jadis à la perfection, qui aspirait à la sainteté, qui s'élevait vers la toute-puissante vertu, se dominant lui-même, si humble et si pieux?... C'était le même homme... Cette nature extrême ne pouvait qu'être très belle ou très ignoble. La fatalité la transforma lentement, et Jacques Soran, en te moment, méritait tous les mépris, ayant toutes les turpitudes. Jacques se coucha avec la tranquillité d'un criminel... Il ne regardait plus en arrière, il ne voyait plus le passé. Il n'aspirait plus à une union très élevée avec une âme ; il ne rêvait plus une sublime fusion avec un esprit ; il ne désirait plus de toutes ses forces une amitié pure; il ne demandait plus dans de mystic^ues vœux

un cœur semblable au sien : c'étaient les sens qui, dans une aberration maladive, parlaient en maîtres et il ne rougissait plus de s'avouer des désirs qu'il n'essayait pas de chasser. Ce jugement cependant qui eût été celui de tout homme sensé contemplant cette pourriture est peut-être impitoyable. Jacques méritait un peu d'indulgence . Même encore aujourdliui , il n'aurait pas succombé, malgré sa dégradation plus complète, à la tentation du sale A'ice d'urinoir qui l'avait écœuré aux Champs-Elysées.

Ce qu'il aimait en Laus, c'était peut-être ce corps charmant d'adolescent, cette peau blanche d'enfant blond, cette poitrine et ces hanches excitantes, ces mains fines promettant de si douces caresses, la chair, pour tout dire! Mais, c'était Ira FetTet d'une maladie et d'un trouble génésique dont il n'était pas coupable... Ce qui le séduisait surtout, c'était cette nouvelle incarnation, cet avatar d'un être aimé purement autrefois et qu'il aimait encore en le retrouvant tout entier, corps et âme, dans Henri Laus. Ce qui l'attirait surtout, c'était ce merveilleux génie d'enfant qui avait pénétré sans guide les arcanes les plus abstrus de la haute science, et si. parfois, Jacques se regardait comme dominé par les seuls sens, c'est que, inconsciemment, il se

condamnait et se décourageait devant r envahissement de désirs inséparables d'nne telle affection.

Il relut, avant de s'endormir, quelques pages de l'extatique Suédois et il rêva des rêves doux :

Dans un firmament d'un azur infini, parmi des astres éblouissants, bercés sur des nébuleuses d'argent et d'or, traversant des nuages lact(''S, voluptueusement emportés au travers d'espaces sans horizon, sous les caressants regards des Séraphins, des Dominations et des Puissances, sous l'œil suprêmement contemplateur de Dieu, baignant dans les sublimes accords d'une céleste harmonie, avec des ailes de foi et d'espérance, sans corps, et réels, ^■isibles et impalpables et montant toujours, deux anges à l'incandescente blancheur étaient emportés, traversant des éclairs de pourpre et des arcs-en-ciel et des constellations de feu. Parfois, sous les caressants regards de Dieu et sous l'n^il suprêmement contemplateur des Séraphins, des Dominations et des Puissances, ils se baisaient dans des baisers immenses, et cet am'our leur donnait l'incompréhensible force de monter encore, et, dans une union absolue, ils se pénétrèrent et s'absorbèrent et ils devinrent Dieu et ils dominèrent dans l'azur éblouissant du firmament, parmi des astres infi'nis...

Le lendemain, Jacques recevait cette simple (l(*j)èfhe de Laus :

Venez tout de suite.

Il sortit après avoir, chose insolite aujourdlmi, embrassé sa femme comme avec un étrange pressentiment.

Henri Laus était couché, d'une pâleur le faisant plus beau encore. Assis au pied du lit, un homme était là, l'étudiant anxieusement. Quand Jacques entra : « Vous êtes monsieur Soran? » lui dit le médecin. Et il l'entraîna dans la pièce voisine.

— M. Henri Laus, sous le coup d'un chagrin qu'il s'est refusé à me confier, a absorbé ce matin une dose terrible de laudanum. La trop grande quantité de poison la peut-être sauvé. Mais il est dans un état moral alarmant et c'est entre vos mains, Monsieur, puisque vous êtes, m'a-t-il dit, son seul ami, que je le remets maintenant. Quelques jours suffiront, sans doute, à le rétablir ; mais dès que cela sera possible, qu'il s'éloigne et, si je ne me suis pas trompé, qu'il tâche d'oublier.

Le médecin s'en alla après avoir fait ses dernières recommandations.

Jacques s'approcha du lit. Elle était là, sous

ses yeux, cette nouvelle victime que son amour insensé avait sacrifiée. Jacques prit la main de Laus et fondit en larmes. Il l'interrogea doucement et, sous Tinfluence d'une fièvre intense, remarquable après l'ingestion de ce poison, Henri Laus dit tout son malheur.

Il eut pour sa maîtresse des mots terribles et des paroles de haine que Jacques simula d'adoucir. Puis, le malade s'emporta contre lui-même, se gourmandant d'avoir aimé une pareille catin, et, cherchant dans les yeux de Jacques une consolation suprême, il lui dit : « Oh! mon ami, vous m'aviez prévenu!... »

Quelques instants après, le délire se déclarait^ C'étaient des discours incohérents, des menaces encore et des blasphèmes; puis, des paroles d'une vague espérance, des aspirations vers une amitié sûre et non trompeuse...

L'œuvre de Jacques Soran s'accomplissait.

Un matin d'hiver, deux hommes descendaient de voiture à la gare du Nord. Le petit nombre de leurs bagages semblait indiquer une absence de peu de durée. Le plus vieux, courbé comme sous de lourds soucis, son pardessus négligemment ouvert, malgré le froid glacial, entourait son jeune compagnon, souffreteux et pâle, des soins les plus tendres, l'enveloppant d'un regard d'inquiète sollicitude.

Ils montèrent dans un wagon retenu d'avance et, tout de suite, relui qui semblait le frère aîné,

ayant soigneusement fermé la portière, prépara à son ami un lit de couvertures avec une adresse toute maternelle.

Quand le train se mit en marche, sous la secousse initiale Tenfant ne put retenir un cri de douleur et comme son ami effrayé, se penchait amoureusement sur lui, il le rassura : « Ce n'est rien, mais jai senti là, au cœur, comme un coup.

— Oui, dit Jacques Soran, c'est le cœur qui souffre. » Et, pliant sa couverture, il en fit un coussin pour la tête de Laus.

Le voyage avec un être chéri est le plus grand bonheur d'un amant : moins intense que la possession, et moins énenant, c'est comme une jouissance prolongée dont toutes les fibres tressaillent : c'est comme un rapt, ou comme la fuite de deux heureux voulant cacher leur félicité à des yeux ennemis et jaloux, et il n'est pas jusqu'à ces vieilles unions, lasses et fatiguées, qui n'éprouvent en ce moment un regain de vie et de joie.

Renversé dans un coin, Jacques couvait des yeux son ami, épiant sur son visage les signes de souffrances contenues. Bientôt Henri ne tarda pas à s'endormir, comme s'endorment les enfants, oublieux des grandes douleurs, n'ayant

LA CHUTE. 23o

pas encore appris à souffrir. Après quelques jours de maladie pendant lesquels Jacques ne le quitta pas un instant, Henri Laus avait pu se lever. C'est alors que, pressé de questions, il fit sa confession à Soran : Il aimait cette femme, qui, sans raison, avait soudain refusé de le recevoir et, lorsque celui-ci, pour le consoler, lui dit que peut-être elle était indigne de cet amour, il ne voulut entendre à rien et tomba dans ime sorte de stupeur qui alarma Jacques.

A grand'peine, Soran put le décider à quitter Paris, lui promettant, par ce moyen, la guérison : grâce à la fascination que cet homme exerçait autour de lui, il réussit dans ses diaboliques projets et Laus, avec une naïveté et un abandon filial, se réfugia dans Soran (il faut dire ainsi) et chercha dans cette amitié le remède à sa tristesse.

C'est la dernière étape de l'évolution lamentable de Jacques. Le sens moral achevait de s'éteindre chez lui. En quittant sa femme, pour se rendre auprès d'Henri, il l'avait embrassée pour la dernière fois ; il ne reparut plus . Trompant Laus qui, dans sa candeur, n'eût pu soupçonner une pareille infamie, il ne lui écrivit même pas...

Le sort de cette malheureuse qui se jeta dès

lors éperdument dans les pratiques do la religion la plus austère, attristerait encore ce récit.

Jacques, mollement bercé par les doux soupirs d'Henri Laus, ne pensait pas... La pluie fouettait les vitres et les paysages, mal entre\us, se déroulaient toujours semblables... Quand Laus se réveilla, il s'assit en face de Soran et, sous les couvertures, leurs genoux se touchèrent.

Il faudrait analyser tous ces contacts et ces frôlements ; mais (ju'il soit permis de dire qu'à l'époque de ce voyage l'éréthisme de Jacques touchait à l'exaspération, et que le simple attouchement de la main de Laus suffisait pour exagérer, à tout moment, la rigidité de ses désirs.

Quant aux dispositions de Laus, on expliquera tout par cet ascendant, dernier vestige d'une volonté disparue, qu'exerçait sur lui Jacques Soran. Tout ne conspirait-il pas, d'ailleurs, à la chute de cet innocent?... Jacques Soran ('tait beau et grand ; ses caresses, toutes pures en apparence, ne pouvaient effrayer Laus. Puis, son pauvre cœur dolent, désabusé par une expérience d'enfant, tout saignant sous le coup dont l'avait frappé cette lille, était bien préparé pour

une déviation et une perversion de l'amour, et les circonstances servaient Jacques avec une faveur fatale.

Ils causaient comme on cause en voyage : des phrases entrecoupées, indifférentes, des impressions sur les panoramas qui s'enfuient, Jacques tutoyant Henri, celui-ci restant affectueusement respectueux.

— Pourquoi M"^ Soran ne viendrait-elle pas nous rejoindre à Noirchain? dit Laus.

Cette simple phrase causa à Jacques une horrible souffrance. Le souvenir de celle qu'il abandonnait lui revint comme un remords...

— Oui, dit-il. Et il parla d'autre chose. Jacques emportait le manuscrit de son ouvrage, que fort heureusement il avait confié à Laus quelques jours auparavant. Pour abréger le voyage, ils le feuilletèrent ensemble. Jacques Soran admirait qu'une intelligence d'enfant eût pu s'élever d'emblée jusqu'à saisir, dans leurs replis mystérieux, ces conceptions ésotériques.

Les premières pages dataient de huit années déjà et Jacques, dans cette revision, put suivre pas à pas, pour ainsi parler, le développement de ses idées, les transformations de son tempérament. En tournant les feuillets avec Laus, sachant surtout combien grande était sa péné-

tration, il se montrait comme tout nu à ses yeux. L'œuvre débutait ainsi :

Dans l'àmc qui, si peu, tient à mon corps qu'elle voudrait le quitter pour se soustraire à ses influences et s'élever jusqu'à Dieu, une voix a parlé qui me commande de sortir du monde et de moi-même. J'ai entendu cette voix et je lui ai répondu

Ces lignes ascendantes, comme les dispositions de Jacques à ce moment, montraient la joie et le calme. Les lettres, touchant à peine le papier, d'une écriture presque immatérielle, disaient assez les aspirations supra-terrestres du scripteur. Ces caractères persistaient longtemps, mais les lignes plus récentes, raturées, torturées et descendantes, aux jambages empâtés, eussent suffi à Jacques, même à Laus, pour prouver la déchéance progressive de celui qui les avait écrites. Quelques signes que Jacques ne voyait pas, et qu'il eût remarqués dans une écriture étrangère, tant il est difficile de s'extérioriser, disaient aussi, nettement, la désorganisation, la perte de l'équilibre, symptômes avantcoureurs d'une folie se hâtant.

Laus les vit-il? Peut-être, car souvent il jetait à Jacques d'indicibles regards chargés de commisération et d'amour.

Ils poursuivirent cet interminable entretien

qui recommençait sans cesse unissant leurs deux âmes dans des appétences communes. Jacques parla son rêve de l'autre jour avec l'éloquence et le charme de la poésie et du cœur ; et quand il dit ces deux anges blancs, sidentifiant etsunifiant pour rentrer dans Dieu dont ils s'étaient échappés, il fut pur à ce moment et les sens, oubliés et disparaissant 'dans cette extatique vision, se turent. Le contact de Laus qu'il sentait auprès de lui ne le troublait plus ; la chair n'avait plus ces vibrations avilissantes, dans cet instant lucide où l'aberration et la folie s'apaisaient, ne voilant plus et ne défigurant plus le Soran de jadis.

Quelques heures après ils étaient à Noirchain. Avec quelle émotion Jacques retrouva cette retraite qu'il avait quittée si triste et oîi il revenait, non plus seul maintenant !... La neige couvrait le parc et il voulut y marcher, pressé de revoir et de montrer à Laus tous les détails de cet asile où ils devaient tous deux recouvrer le bonheur. C'était là qu'il voulait revivre avec lui cette douce vie qu'Elle lui avait fait entrevoir et qu'Elle avait si brusquement rompue. Ils allèrent, par ce froid, jusqu'au petit belvédère. Le grand christ gothique était toujours là, étendant ses longs bras amaigris et décharnés

par la souffrance, selon la conception de cette époque, et penchant sa tête sous les lourdes iniquités assumées.

Le piano, muet depuis longtemps, semblait un grand cercueil et, très loin, l'on voyait l'immense plaine blanche et, tout Là-bas, l'horizon gris...

Ils revinrent au château ; ils prirent une petite sente que Jacques, dans le jadis où il s'y promenait avec elle, avait appelée « l'Allée des Pensées ». Resserrée, avec ses arbres incultes laissant tomber leurs branches lourdes de neige, comme les membres blanchis de grands squelettes surannés, on eût dit d'une catacombe étroite et nue, et triste, et suggestive de douleurs. Henri s'appuyait au bras de Soran et, avec des petits rires d'enfant (Jacques avait déjà entendu ces rires ici), il s'extasiait, se réjouissant de la bonne liberté qu'ils auraient à Noirchain. Un chevreuil, très frile\ix, apparut, et très jaloux de ses biches: il s'avança bravement, gentiment menaçant. Henri se baissa et, prenant un peu de neige blanche, si peu, dans ses petites mains blanches, il la pétrit et, avec un geste d'une espièglerie mutine, il la lança et ils rirent tous deux aux échits, v[ Jacques se souvint d'une espiègle mutinerie pareille...

Cependant la fille du vieux mineur avait allumé un grand feu dans la haute cheminée du salon, etLaus s'amusa beaucoup, réjoui encore par les flammes claires des peintures maladroitement restaurées.

Ils visitèrent la maison :

C'étaient de grandes chambres à coucher, avec de profondes alcôves, et à côté, des petits boudoirs donnant surl'escalierde service. Henri évoqua le souvenir de toutes ces « belles dames » de style Louis XV qui avaient reposé ici, et des petites suivantes, affriolantes, qui avaient monté ces étroits escaliers; même avec la familiarité qu'il avait maintenant, il en regretta l'absence, et ces regrets déplurent à Jacques.

— Elles étaient aussi trompeuses qu'aujourd'hui, mon cher Henri, dit-il dune voix grave.

Et Laus devint pensif.

Lors (le son départ pour Paris, deux années auparavant, quand Jacques quitta un pays devenu désormais insupportable, il s'enfuit comme Loth sans regarder derrière lui. Il avait laissé Noirchain sous la garde du vieux Borain, et il s'en alla avec une malle simplement sans emporter aucun livre ni aucun objet. Il retrouvait les aitres immobiles et mornes depuis longtemps et il lui semblait découvrir quelque antique demeure couverte de poussière et d'oubli.

Jacques dormit mal cette première nuit. Il se réveilla de bonne heure et, tout de suite, il eut une pensée étrange pour le lui-même d'aujourd'hui. Il descendit dans la froide chapelle. Il s'agenouilla sur la dalle et, très fervemment, il pria. Il entra dans son àme, ce qu'il avait bien

désappris de faire depuis quelque temps, et il la regarda,, . Il eut en ce moment une grande contrition, et Dieu, qui ne l'avait donc pas abandonné, lui envoya une vision consolante :

sur un sol de terre noire et boueuse, un être informe se tordait dans des convulsions et se raidissait dans des spasmes ;

là-haut, tout là-haut, le ciel étincelait sans lui envoyer de lumière ;

l'homme poussait des cris déchirants qui n'étaient pas entendus dans ce firmament d(^sert et lointain ;

des rudes mains l'empoignaient et l'attiraient dans des gouffres sombres. Mais, peu à peu, sous les supplications et les prières du damné, l'étincellement du ciel devint plus calme et sa lumière moins vive arriva jusqu'à lui ;

ses tortures s'adoucirent et, déjà, bien que souffrant encore terriblement, l'homme eut une action de grâces. Sa voix fut entendue, car maintenant le ciel n'était plus désert ni lointain: il était dans le ciel, le pécheur repentant et exaucé...

Jacques pensa à Laus, et à ces tentations de la chair qui l'avaient harcelé.

Il remercia Dieu de ne pas y avoir succombe), et il les détesta, ne concevant même plus main-

LA CHUTE. 24o

tenant qu'elles pussent encore surgir devant lui. Très joyeux, il monta chez Laus et le vit dormant. Tl s'assit à son chevet et le contempla longuement : un amour paternel envahit son cœur; certes, en cet instant, il recouvra sa sérénité d'autrefois ; il ne vit plus en Laus que cette âme, cet ange blanc quil lui était permis d'aimer et de trouver beau, au-dessus de la nature. Il pensa que Dieu l'avait faite plus belle, cette àme dans un corps plus beau, et, se penchant sur le lit, ce fut l'àme d'Henri Laus quil embrassa en le baisant au front. Henri séveilla à demi et, prenant la tète de Jacques dans ses bras, sous le frôlement de ses doux cheveux, il appuya, non sur son front, mais sur sa bouche un long et humide baiser. Longtemps ses mains caressèrent les épaules de Jacques, cependant que celui-ci, troublé dans son corps, n'osait se dégager de cette étreinte. Enfin, les bras de Laus retombèrent inertes. Il dormit encore quelques instants, puis se réveilla triste, comme sortant d'un rêve délicieux pour rentrer dans la sombre réalité... Il regarda Soran avec des yeux étonnés et, vaguement, il sembla soupçonner sa méprise. Jacques, l'attendant, alla dans le salon voisin et il s'assit à l'orgue. Quelques instants après Henri venait le rejoindre. II eutjime idée amusante : il

s'assit à côté de Jacques, et, tous deux, à quatre mains, ils improvisèrent :

Cet exercice est peut-être celui qui demande la plus complète ressemblance entre deux tempéraments. Outre la science que tous deux possédaient, il nécessite une fusion des idées, une pénétration parfaite et instantanée entre les deux esprits.

Jacques se mit aux dessus et prit la direction.

Il commença un prélude très simple, où Laus, avec discrétion, seffaça pour le laisser parler seul. Peu à peu les basses firent entendre leurs notes graves dans des réponses en imitations, et ce fut un dialogue où les deux individualités se fondirent bientôt pour en faire l'élévation d'un cœur unique. Subitement, par ce caprice que Jacques avait connu déjà à Noircliain, Laus changea le rythme et la tonalité, et, Soran le précédant dans sa course folle, un scherzo fantastique succéda à la douloureuse introduction. Parfois, sur le pédalier, leurs jambes se rencontraient et Jacques tressaillait. Parfois encore, allongeant le bras vers un registre, Soran, involontairement, mais non inconsciemment, pressait la main de Laus qui s"y trouvait au même moment, par une communion entière des inspirations;

mais déjà quelques notes mélancoliques du début revenaient sous les doigts de Laus et celui-ci redisait le thème exprimé par Jacques : dans les phrases finales, alors le même motif, simplement accompagné en octaves par Henri, acheva comme une conclusion et un symbole cette rêverie qui fut pour tous deux la révélation et la preuve d'un amour surhumain.

Laus ensuite voulut examiner la bibliothèque. Dans une pièce voisine, meublée d'une unique table très grande et de deux sièges, des rayons cachaient entièrement les murs chargés de volumes à la reliure simple et terne. Laus samusa ^ à nommer quelques titres qu'il s'émerveillait de j voir là, ces ouvrages étant presque introuvables : c'étaient les Conclusiones cabalisticœ de Pic de la Mirandole, les OEuvres de Jean Belot; les Traités de Julius Firmicus Maternus, do Pastel, les Visions sublimes de Swedenborg, et tant J

d'autres.

Laus nota l'absence des livres de pure littérature ; il ne s'en étonna pas.

— >;e nous remettrons-nous pas au travail?

demanda S oran.

— Volontiers, dit Laus, mais d'abord je voudrais vivre un peu.

Jacques pensa que le cœur était toujours ma-

lade, et qu'il ne pourrait espérer de guérison que dans le temps.

La porte s'ouvrit et, avec sa façon inculte, la fille du vieux domestique :

— Si vous voulez venir dîner...

Ils descendirent.

Très enfant toujours, Laus se récriait sur cette cuisine simple, si précieuse auprès de celle de Paris. La nostalgie du cœur lui fit dire, déjà le second jour de son absence, qu il lui fallait bientôt y retoiu-ner. Jacques eut un regard de reproche, et Laus donna quelque prétexte banal, comme la crainte d'être indiscret.

— En sommes-nous là, mon cher Henri, et ne m'es-tu pas indispensable, puisque vous êtes mon secrétaire? dit Jacques en souriant.

Ils sortirent pour voir le pays. Jacques, à dessein, passa par ce petit champ qu'il retrouva couvert de neige, et où Ellelui était apparue pour la première fois. Il voulait ainsi revivre avec Laus ces jours heureux qu'il espérait durables maintenant. Ils allèrent par les chemins très mauvais, et arrivèrent à Frameries. En voyant un charbonnage, Henri eut d'interminables questions, aii.\:(juolles Soran ne put répondre toujours, et enfin il souhaita de descendre avec lui dans la mine.

— Notre vieux Borain, dit Soran, doit connaître quelque porion qui pourra nous procurer ce plaisir.

Ils revinrent en passant derrière le parc. Jacques revit le banc de pierre où il s'était assis avec Elle, et l'endroit où, dans ce moment de folie furieuse, il s'était précipité sur Elle pour une fin fatalement nécessaire à un amour qui se promettait si pur... Ils s'assirent tous deux, et Jacques, se serrant contre Laus, revécut en le regardant cette scène qu'il eut presque le désir de renouveler. Mais c'était briser encore une fois son bonheur, ou risquer tout au moins de s'attirer, s'il était repoussé, le mépris de celui qu'il aimait.

Que devinrent en ce moment ses sentiments du matin, ses remords et sa contrition?... On l'a dit, le sens moral était perverti chez lui, et il ne fut retenu, dans cet instant, que par des réflexions bien étrangères à l'amour du bien et de la vertu.

Quelques jours se passèrent... Une autre fois, Jacques eut la curiosité de revoir la maison où elle avait habité. Elle était vide aujourd'hui et, au grand étonnement de Laus, ils la visitèrent. Très petite, au milieu d'un jardin mal entretenu, elle parla encore pour lui un langage triste, qu'il

écouta avec bonheur. Il ne voulut pas que cette demeure, où le seul être qu'il eût aimé, car c'était lui qu'il aimait en Laus, avait vécu, put risquer de disparaître, emportant ainsi des souvenirschers. Lamaison étaitàvendrc. iU'aclieta; et comme Henri s "étonnait encore, ne pouvant s'expliquer cette fantaisie, il trancha du spéculateur, et fit à Laus toute une théorie sur le placement des fonds en maisons et en terres dans ce pays.

Il y avait un mois qu'ils étaient à Noirchain et rien encore, dans l'attitude de Soran, ne pouvait faire soupçonner à Laus l'exagération de son affection. Un jour, ils se trouvaient dans le petit kiosque, causant de mille vieilles choses toujours nouvelles, et Henri semblait moins triste : Jacques pouvait croire que la guérison approchait et que son ami commençait à oublier. Ils s'étaient assis sur le divan : la conversation tomba sur la femme par les soins de Laus, certainement, car Jacques était trop habile pour raviver une blessure presque fermée. Laus ne se répandait pas en lieux conmiuns sur son incojistance, mais ses paroles trahissaient une amertume que Soran ne chercha pas à adoucir : bien plus, il lui suggéra que l'amitié seule pouvait être sûre et que c était folie de chercher une

LA CHUTE. 2bl

autre affection; et, en disant cela, il sétait rapproché de Laus, amoureux plus que jamais, sur ce divan où il sétait assis à côté dElle.

Pour la première fois, Henri baissa les yeux sous le regard de Jacques : une illumination soudaine s'était faite dans son esprit et il comprit qu'il était aimé d'amour. 11 ne le comprit qu'aujourdhui : comme les génies, dont l'esprit est démesurément développé sous certains côtés tandis .qu'ils manquent complètement de pénétration pour les choses les plus simples, cet enfant, qui parfois s'étaitélevéjusqu'àla divination, voyait seulement maintenant, dans les yeux de Jacques, une ardeur luxurieuse qui l'effraya, et il se recula un peu.

Un matin, de très bonne heure, le vieux Borain réveilla Sorau et son ami : un porion les attendait à la mine et devait les accompagner dans leur excursion souterraine. Ce fut pour eux, pour Laus surtout, une émotion assez grande de songer que tout à l'heure ils seraient à sept cents mètres sous terre. Ils avaient beaucoup causé de lamine les jours précédents : même un accident était arrivé au prochain charbonnage qui leur faisait comprendre le danger d'une promenade très simple en apparence. Parfois, la corde qui descendait la cage se rompait et celleci, dans une chute effrayante, écrasait les mineurs ; ou bien des tassements de terrain emprisonnaient les ouvriers et c'était encore la mort, mais lente et douloureuse ; enfin, plus

rarement, Finvisible grisou s'enflammait et les malheureux étaient brûlés vifs ou assommés par l'explosion.

Bien loin de la peur, en gagnant le puits de mine, chacun à part ressentait une certaine appréhension : les inconscients seuls méprisent absolument le danger ; le premier, Laus avoua un malaise ; ils cherchèrent alors, tous deux, à se représenter la mine : ces hommes qu'ils avaient rencontrés et qui y passaient la moitié de leur existence pouvaient presque, avec leur visage et leur corps si spéciaux, servir de point de départ pour la reconstitution de l'endroit oîi ils vivaient : en tous cas, l'essai était amusant.

— Et d'abord, dit Laus, les galeries doivent souvent être peu hautes, à les voir courbés ainsi ; puis, continua-t-il, badinant à moitié, à demi raisonnant, la ventilation doit être bien imparfaite et la respiration difficile, si j'en crois leur Ai sage bouffi.

— Vrai Dieu ! dit Jacques en riant, « petit garçonnet, que tu as d'esprit ! » Mais regarde, voici qui te renseignera encore plus exactement.

Et il lui montrait quelques mineurs, les jambes pliées, les cuisses collées aux mollets, le pied ne touchant à terre que par la pointe, assis sur leurs talons.

LA CHUTE. 2oD

— Et, demanda Laus. que font-ils dans cette posture fatigante ?

— Ils se reposent : que faut-il en conclure ? Laasréfléchit un instant, puis : « Il me semble

que les galeries sont encore plus basses que je ne le pensais, car ils doivent se tenir ainsi pour travailler. »

— Bien dé'duit, repartit Soran, mais vois encore.

Quelques Borains étaient étendus aplat ventre, l'air béatement abruti.

— Oh ! dit Henri, les galeries se resserrent davantage ; je commence à craindre pour nos membres.

Tout en cachant sous des plaisanteries cet état désagréable que Ion ressent toujours au moment d'une première descente dans la mine, ils étaient arrivés.

Un ingénieur, très aimable, les reçut et voulut être leur guide (Jacques, un jour, avait envoyé des secours aux victimes d'un sinistre). Il les conduisit dans une salle chauffée très fortement par un poêle. Sur une table, des chapeaux de cuir bouilli, des costumes de toile étaient préparés pour eux. Tous les trois, ils se déshabillèrent et endossèrent la tenue des mineurs. Soran encore un coup eut sous ses yeux le corps

2o6 SODOME.

de Laus, tout nu cette fois, et il se hâta, pour cacher son trouble ; rien encore de coupable ne s était passé entre eux, sauf quelques attouchements de Soran, prudemment dissimulés sous des apparences familiales, préparant avec réserve la satisfaction de désirs qu'il eût été si dangereux d'exprimer nettement, et qu'il lui fallait pourtant laisser soupçonner. En se voyant ainsi transformés, ils rirent tous deux.

Henri Laus, avec cette petite veste bleue trop large et son pantalon trop court, sa chemise de flanelle sans boutons et son chapeau de cuir à petits bords, semblait un travesti, et il montrait encore cette gaucherie charmante dont Jacques s'était tant épris autrefois.

Ils visitèrent d'abord les machines. Le monstrueux organisme de fer étendait son grand corps et ses membres compliqués et puissants dans une immense cage : dompteur de cettebéte redoutable, le mécanicien surveillait, dirigeant ses mouvements avec gravité, comprenant l'importance de sa mission. Une roue de bois enroule et déroule la corde plate qui monte et descend la cage. La main sur un levier, l'homme chargii des machines, attentif aux signaux, modère ou excite le monstre.

Une lampe à la main, ils s'approchèrent du

puits; le moment suprême était venu. La cage venait de remonter et les attendait. Une grande boîte en fer, un wagonnet, qui tout à l'heure était rempli de charbon, était la nacelle très peu confortable de cette ascension à rebours. Sur les conseils de l'ingénieur, Soran entra le premier et s'accroupit; Laus se serra auprès de lui. Sur un châssis, au-dessus de leur tête, le guide prit place, le signal fut donné et ils enfoncèrent lentementdans le trou noir. Ce fut un instant pénible. Le puits, de la même largeur que le wagonnet, semblait infini et ses parois laissaient suinter de Teauqui les transperçait peu à peu. Ils gardaient le silence d'instants en instants, absolument inconscients, puis livrés à des pensées très graves. Dans les trois minutes que dura la descente, Laus eut le temps de penser à sa maîtresse, puis à rien, ensuite que cette eau qui vous mouillait était bien désagréable, mais que la fille du vieux Borain était assez jolie ; puis, il compta jusqu'à soixante, regarda la lampe qu'il avait posée dans le fond du wagonnet et il pensa au grisou, puis au gaz d'éclairage et aux ouvrages de Pic de la Mirandole. Soran, dans une sombre unité des réflexions, essayait à travers l'obscurité de voir le visage d'Henri, tout en songeant que si la corde cassait il serait damné. La contrition en

pareil moment lui sembla une lâcheté ; cette posture et le voisinage si intime de Laus l'excitaient étrangement et il se demanda si, en cas d'accident, dans la chute vertigineuse, il aurait le temps d'embrasser Henri. Il souleva sa lampe et éclaira le visage de son ami : celui-ci ouvrit les yeux et, dans ce clair-obscur blafard, il eut un sourire.

— Nous arrivons, cria l'ingénieur.

Quelques secondes après, la cage s'arrêtait, puis remontait un peu, et enfin restait immobile. Ils descendirent.

Il y avait là un espace très large, assez bien éclairé, sorte de poste central où aboutissent les wagonnets remplis de charbon, que l'on pousse dans la cage. Alors commença une excursion fatigante, car Laus, très curieux, voulut (( aller partout ». L'ingénieur marchait le premier, leur expliquant avec des termes techniques les travaux qu'on faisait sous leurs yeux : ils n'écoutaient pas, regardant la nuit. Les premières galeries étaient très élevées et des chevaux pouvaient à leur aise y traîner des chariots. Bientôt, ils durent se baisser et, se cognant la tête à chaque instant, ils reconnurent l'utilité du lourd chapeau de cuir. Parfois ils rencontraient des ouvriers boisant les galeries ou des femmes

tirant des chariots clans les endroits impraticables aux chevaux. Malgré l'obscurité, à peine tachée çà et là par les lampes, les mineurs reconnaissaient des étrangers et s'arrêtaient pour les examiner. Le malaise avait complètement disparu et, lorsqu'arrivant à un boyau très étroit, Jacques et Laus durent s'accroupir et se traîner sur les genoux, c'est gaiment qu'ils le firent. Henri, tenant sa lampe entre les dents et rampant, s'écorchant à des morceaux de charbon, analysait ses impressions : quel plaisir y avait-il à parcourir des kilomètres à quatre pattes sans rien voir, en se meurtrissant les membres, en se heurtant les épaules et en respirant du charbon? Jl ne put nier que la jouissance fût très grande, du moins cette première fois, et il se l'expliqua aisément. Dans cet accord de sensations diverses, la dominante lui parut être la vanité ; le danger très réel de cette descente en constituait à peu près le seul plaisir, puis l'orgueil encore do passer dans les endroits les plus difficiles, et le refus de s'avouer" fatigué, sentiment très bête en somme, s'ajoutait aussi. Quant à Soran, il pensait à Laus, passant, comme toujours, par des alternatives de sentiments très élevés et de tentations brutales. Habitué à rapporter les phénomènes extérieurs à son propre

esprit, en se traînant ainsi, par une bizarre association d'idées, il songea à Nabuchodonosor transformé en bête, et cette reptation de son corps lui rappela, comme un symbole, que son co'ur rampait aussi dans une boue de honte et de saleté.

On était arrivé à une espèce de carrefour; l'ingénieur s'arrêta un instant :

— Si nous voulons continuer, dit-il, nous aurons à peu près un kilomètre à parcourir à plat ventre. C'est ici les boyaux les plus étroits, vous verrez les mineurs détacher le charbon sous vos yeux. Si la fatigue vous fait peur, nous retournerons sur nos pas : tout à l'heure, il serait trop tard, le boyau n'a que quarante centimètres de hauteur.

Soran et Laus se consultèrent et celui-ci, très intrépide, décida qu'il fallait continuer. Ils s'allongèrent tous trois, l'ingénieur toujours précédant et, s'aidant des coudes et des reins, ils entrèrent : très maladroits d'abord, ils se déchiraient les bras et se heurtaient les épaules, puis, l'habitude venant très vite, ils avançaient un peu plus aisément : cet endroit est le plus dangereux; c'est là que les éboulements sont le plus fréquents et pourtant Laus et Soran n'avaient plus aucune crainlc : ils étaient

LA CHL'TE. 261

absolument inconscients ; leur unique souci était de ne pas éteindre la lampe qu'ils portaient. Au bout d'une heure ils arrivèrent avec satisfaction à une galerie très haute voisine du puits, et c'est presque avec regret qu'ils rentrèrent dans la cage. Cependant ce regret un peu vaniteux fît bientôt place au plaisir de revoir la lumière, et, quand ils sortirent du wagonnet, Laus déclara qu'il se trouvait plus tranquille ici. Ils remercièrent l'ingénieur qui redescendait dans la mine et lui souhaitèrent bon voyage.

Un porion les reconduisit à la salle où ils s'étaient déshabillés. Ils trouvèrent là de grands baquets d'eau chaude, du linge et du savon et ils s'étonnaient de tout cet appareil, lorsqu'ayant enlevé leur veste de toile, ils virent leur corps couvert de charbon, ce à quoi ils n'avaient pas pensé. Laus, sous ce nouvel aspect, avec ses cheveux blonds couverts de poussière noire, ses yeux fardés comme une fille horrible, produisit sur Soran une impression indéfinissable. Tout ce qu'il y avait en lui d'instincts mauvais se réveilla. Ils s'étaient déshabillés et, dans un mouvement de luxure qu'il ne put dominer (essaya-t-il même de le dominer?), il fît à Henri cette proposition, bien naturelle, de se rendre un service réciproque en se savonnant

l'un l'autre. Il mouilla une serviette et, appuyant une main sur l'épaule d'Henri, il épongea amoureusement son corps nu. Avec une caressante perversité, il chercha à jeter le trouble dans les sens de son ami, et sous sa main prudente il le sentit tressaillir, cependant que d'un air distrait il lui disait des choses banales avec une gaîté indifférente. L'eau tiède coulait sur sa peau, mollement aphrodisiaque, et, un peu frissonnant, dans une pudeur obligée maintenant, Laus se ceignit d'un linge blanc. Peu à peu, avec une lenteur pleine de réserve, Jacques égara ses mains, souples et excitantes, et il vit avec bonheur que Laus s'abandonnait au charme qu'il avait voulu cacher à ses yeux. S'enhardissant de ce consentement muet, Jacques précisa des caresses dont Laus ne se défendit pas, et il lui mit un long baiser sur la nuque,...

et, comme ignorant que quelque chose fût, à présent, de nouveau entre eux, ils s'habillèrent très calmes .

Quoi maintenant ? Peut-on dire la vie que fut la leur et saisir, avec les pinces ténues de l'analyse, des sentiments qu'ils s'ingéniaient à cacher sans vouloir y réussir?

Quoi maintenant ?,.. Est-ce un commerce honteux dont ils n'eurent pu ne pas rongir en face l'un de l'autre?

Est-ce le vice s'étalant avec impudeur dans le sans-gêne de toute barrière rompue? Est-ce la débauche des corps et l'obscénité de la chair sans voile?...

Cenefutnilevice,niladébauche,nirobscénité; ce fut l'amour planant encore confusément sur eux, car dans une pudique convention et muette, ils ne parurent pas, l'un à l'autre, se rappeler le passé. Ce fut l'amour aussi pur, malgré cet oubli

d'un moment, aussi élevé, malgré cette déchéance d'un jour. Pure, cette amitié salie par une faute mortelle? Elevée et sublime, cette union des cœurs après ce quasi rapprochement des corps? Oui, pure encore et élevée et sublime, cette alliance de deux âmes qui, un instant, ne purent oublier qu'elles avaient un corps.

Delà contrainte et de la gêne entre eux, peutêtre? Non, ils se regardèrent en face : ils se virent s'aimant. Laus était tout l'horizon de Soran.

Sa vie, brisée pour lui, ne pouvait plus être que par lui. Répondait-il à cet amour? Jacques ne le sut jamais, car ces amours ne peuvent se dire. 11 n'y eut en effet entre eux, aprèscelte journée, aucune apparence de ressouvenir, et Soran eût sans doute craint de trouver chez Henri des regrets et des remords, peut-être même le dégoût. Et pourtant, Laus avait compris, et il ne fuyait pas ; il était donc conquis ? Jacques ne voulait pas user de sa victoire. Il songeait que Laus était à lui tout entier, et son amour pour cet enfant, s'augmentant de cette vanité, se satisfaisait ainsi.

Comprenant tout, Henri ne prononçait jamais le nom de la femme de Soran. Apparemment, certaines psychologics sont impénétrables, in-

définies ou infinies, car celle deLaiis n'était que contradictions incompréhensibles. Un seul moyen de la saisir, c'est de penser que, dominée par celle de Jacques, elle en fut le reflet et l'image exacte. Or celle-ci, si répétée, a-t-elle été assez dite?

On ne peut sans doute la séparer, cette histoire d'une âme, de l'étude du corps qu'elle dirigeait et celte psychologie sans cesse heurtée par des revirements sera peut-être mieux comprise, si l'on pense à quelques phénomènes physiques que présenta Soran vers cette époque, et qu'il eût été possible de prévoir.

Un matin, avec cet enfantillage exquis qui fut une des faces de ce génie, Laus apporta à Jacques un gros bouquet de fleurs : c'était l'anniversaire de sa naissance. Soran avait trentequatre ans. L'émotion de Jacques, devant cette preuve d'amitié à l'apparence banale, fut telle qu'il pleura beaucoup :

Il prit la tète de Laus entre ses mains, la serra avec force et, comme il allait l'embrasser, il s'arrêta soudain :

— Je veux te sauver, dit-il.

Et alors, dans une explosion d'éloquence contenant tous les remords et toutes les espérances, il le supplia d'oublier ces moments d'oubli qui

avaient fait de lui un criminel, quand tout en lui était haut et grand ; Jacques parla longuement et, peu à peu, sa parole eut moins de fermeté, sa voix trembla, et un ou deux mots même furent mal prononcés. Laus ne prêta guère d'attention à ce détail et, entraînant Jacques, il voulut encore fondre leurs deux cœurs dans une hymne de joie et de repentir. Ils s'assirent tous deux à l'orgue.

Laus, cette fois, avait préludé dans un cantique magnifiquement joyeux: Jacques, à côté de lui, écoutait avec ravissement, et bientôt leurs mains, comme leurs cœurs, se touchèrent et s'unirent.

Mais tout à coup, qu'ad^'ient-il de Soran? Ses doigts, mal assurés, ne tr»" jvent plus les touches : ses yeux disent l'inspir ;tion sublime qui est en lui et qu'il est impuissant à traduire. Il lutte, triomphe un moment, et quelques accords jaillissent comme le dernier cri d'un désespéré. Ses mains se sont raidies et, dans une lamentable obstination, il fait entendre une cacophonie atroce durant que Laus le contemple, atterré...

— Je suis trop ému, dit Jacques. Et ils descendirent. Ce fut une journée de leur vie, uniforme comme toutes les journées. Elle commença doucement triste, car Jacques comprenait

qu'il se passait en lui quelque chose de terrible. Il avait assisté déjà à la déchéance de son esprit très lente, et il lui semblait que son corps aussi lui échappait, que tout son être enfin se soustrayait à lui-même... Mais, ce jour de printemps, le soleil arriva très gai et, passant sur son cœur en détresse, il le réchauffa et les grises mélancolies s'en allèrent. En une journée, il perdit le bonheur, puis le ressaisit : c'est redire toute sa vie, mais cela fut ainsi. Une chose nouvelle cependant intervient, c'est tout son corps s'afîalant après que ses facultés s'étaient échouées, complétant ainsi l'anéantissement d'un homme.

Il n'y eut d'abord que des troubles vagues, perceptibles très peu: ses membres, quelquefois, se refusaient à le servir, mais, dans un instant très court de lutte, cette incoordination ne pouvait s'apercevoir; puis elle s'effaça et Jacques apparut le même qu'il fut jadis. Laus assistait à ce spectacle et il eut (à son âge !) la divination que cette tentative mal définie de Soran, quand ils remontèrent de la mine, était le symptôme d'une maladie qui voulait tout le respect, et il fut assez grand pour être indulgent. Lui aussi, était triste parfois, car l'amitié si élevée ne l'avait pu guérir d'un amour vulgaire, mais le premier.

Après une rémittenco de courte durée dans laquelle il maudit sa maîtresse et la femme, après une chasteté voulue en vain, il eut, lui aussi, des désirs dans cette solitude. Mais, ne subissant pas les mêmes tentations que Soran, il éprouva", il faut trancher le mot, le besoin de la femme.

Ce fut alors que, pour la première fois, il s'aperçut que la fille du vieux Borain était jolie.

Peu de temps après ce jour de fête qui fut, pour Laus clairvoyant, un jour de deuil, Jacques Soran montra à son ami les signes, s'accentuant de plus en plus, d'une maladie que celui-ci ne pouvait définir. Parfois, de grandes joies, des espoirs sans fin, des projets merveilleux, puis, soudain, des accès de chagrin, de mornes découragements, même des larmes, sans motif. Ils avaient repris leurs travaux et Laus vit avec douleur que cet homme à l'intelligence si élevée se perdait dans des détails mesquins, sattachant à des questions insignifiantes sans pouvoir les résoudre et impuissant à retrouver les liens qui unissaient entre elles ses vastes idées. Dans ces moments, Jacques se levait et disait simplement : « Je ne sais ce que je ressens, je suis énervé... »

Quelquefois, lorsqu'il exposait ces plans immenses péchant toujours par un petit côté, sa parole s'alentissait, sa langue devenait lourde et ses discours restaient inachevés ; Henri alors, intervenant, répondait à une objection que Soran n'avait pas faite, et il s'épargnait la navrance de voir son ami luttant contre l'envahissement du mal. Jacques écrivait rarement, dictant à Laus ; mais, un jour qu'il voulut prendre la plume, ses doigts raidis ne purent la tenir. Il lutta, et comme il voulait écrire le simple mot chapitre, sa main, convulsée, réussit enfin; mais, soustraite à la volonté de Jacques, elle traça d'une manière informe, en caractères tremblés et désordonnés, le mot SoDOME !

Dès ce moment, Laus se sentit bien seul à Noirchain, car Soran annihilé, s'écroulait d'instants en instants. Auparavant, ils ne se quittaient pas ; aujourd'hui Jacques fuyait Laus et celuici, respectant ce besoin de solitude, se tenait à l'écart. Jacques s'en allait seul dans les champs, faisant de longues absences. Un matin Laus, s'étant levé de bonne heure, ne trouva pas Soran chez lui : il était d('jà sorti. Il le chercha dans le parc et, n'ayant pu le rencontrer, il monta dans le petit kiosque du fond et, s'accoudant à la fenêtre, il songea. Ses regards errants tombèrent

sur le banc de pierre où un jour il s'assit auprès de Jacques. Celui-ci était là, et avec une tendre indiscrétion Henri l'épia. Il était affaissé, immobile et, se levant bientôt, il montra à Laus, qu'il ne pouvait voir, un visage abattu. Un moment, de grosses larmes coulèrent de ses yeux et au milieu de paroles inarticulées, Laus distingua ce mot : « Elle 1 Elle ! »

Soudain, d'une main démente, Jacques arracha son vêtement et, le regard hagard, le corps secoué, il se livra à un onanisme insensé, cependant que Laus, comprenant maintenant la névrose terrible, s'enfuyait, fondant en larmes.

Il réfléchit longtemps, et il vit que l'état de Jacques était grave. F chercha à s'expliquer cette scène et il lui revint à l'esprit certaines étrangetés de Soran auxquelles il n'avait pas pris garde autrefois. Il se rappela que, souvent. il l'avait emmené auprès de ce banc et que là, se pressant contre lui. il l'avait regardé de manière bizarre ; ç' avaient été encore, dans le kiosque, sur le divan, des attitudes incompréhensibles et des caresses outrées. Parfois aussi, il l'avait accompagné, là-bas, dans un petit chamj) où Jacques s'arrêtait, tristement rêveur. L'acquisition de cette maison voisine, sans aucune valeur pour le l)iit qu'avait prétexté Soran, le

frappait maintenant. 11 y avait dans tout cela un mystère qu'il voulut cclaircir. Laus résolut de parler habilement à la fille du vieux Borain qui, peut-être, pourrait le renseigner. Comme il rentrait, celle-ci précisément rangeait dans sa chambre : d'un air indifférent il s'enquit de ce qu'était le propriétaire de la maison que venait d'acheter Jacques. Il apprit que celle-ci, deux ans auparavant, était louée à une jeune fille qui l'habitait avec son père.

— Et, dit Laus, Monsieur les connaissait sans doute? La jeune fille était-elle jolie?

— Oh ! dit naïvement la servante, elle était très belle ! J'ai cru même que vous étiez son l'rère tant vous lui ressemblez. Elle venait souvent ici voir Monsieur, et un jour, elle a quitté le pays brusquement...

Adèle avait bien envie de causer un peu et elle jetait à Laus un regard timidement provocateur, faisant des mines de paysanne éprise.

Laus pressentait la vérité : il soupçonna que Soran, ici, avait eu une maîtresse qu'il aimait beaucoup et qu'il avait perdue pour une raison qu'il ne pouvait comprendre : de là sans doute venait sa tristesse, peut-être même la maladie qui le frappait. Cette ressemblance avec lui-même pouvait expliquer en partie son affec-

tion pour lui, et cette exagération de ses caresses amicales se comprenait ainsi. Très complexes furent ses pensées. Il eut un peu de jalousie contre cette femme dont il n'était que le reflet : ce fut le premier mouvement, mais son affection pour Soran n'en fut pas amoindrie car, malade, son ami avait plus que jamais besoin de lui ; en réfléchissant, il eut cette douce consolation d'excuser Jacques d'un vice dont il l'avait soupçonné, et il fut heureux de son indulgence passée. Il songea à ce mot terrible que la plume de Soran avait formé malgré lui, dans une agraphie corollaire sans doute de l'aphasie à son début et il comprit que Jacques, sur le chemin de la démence, était obsédé par des souvenirs, persécuté par des remords.

Dès lors, Laus n'eut plus qu'un désir : amener à Noirchain un médecin qui poserait undiagnostic précis de l'état de Soran; mais il ne pouvait exécuter ce projet, craignant par une pareille démarche d'alarmer son ami. Il voulut du moins ne plus le laisser seul ; mais là encore il échoua, car Jacques, avec une habileté de fou, trompait sa surveillance ou, si Laus semblait insister pour ne pas le quitter, il entrait dans des colères terribles. Par une réaction qui ne

peut étonner, Laus. malgré sa douleur de contempler la ruine de Soran, ne put s'empêcher de devenir assez familier avec Adèle. Celle-ci, enliardie par sa conversation avec Henri, errait autour de lui, se trouvant souvent sur son passage, entrantmême quelquefois dans sacliambre, pendant qu'il y était, sous un prétexte futile.

Ce séjour ravissant de Noircliain, si charmant encore peu de temps avant, quand ces deux êtres très beaux y vivaient leur bonheur, avait maintenant un air funèbre. Pour les yeux tristes de Laus, tout, ici, conspirait à la mélancolie et à l'ennui : l'automne s'avançait et le soleil, vainqueur des tristesses et des peines, pâlissait. Les oiseaux s'en étaient allés et l'on n'entendait plus, là-haut, dans les ramures, l'enchevêtrement, très mièvre et très perçant, de leurs cris. Plus de lleurs non plus, non plus que de gaies verdures: les mortuaires cyprès et les pins restaient seuls comme dans un vaste cimetière. Le piano et l'orgue se taisaient et le vent seul sifllait lugubrement ou hurlait... Parfois, au milieu de ce silence, passait un homme n'ententendant plus le silence, sourd à ses petites voix: les cheveux grisonnants, il allait, cadavre qui eût surgi de cette nécropole. Parfois encore c'était Laus, l'enfant blond ayant un peu souffert,

lui aussi, plus que tôt, et voyant devant lui une vie lentement douloureuse.

La maladie, doucement, évoluait en Jacques, mais avec des symptômes très ténus encore. Souvent même, il pouvait paraître absolument indemne et il ne se rappelait pas alors ses mauvais jours. Dans ce cas, son esprit récupérait toute sa force d'autrefois, mais le corps souffrait et la marche était pesante, les doigts inhabiles, la parole hésitante. Il venait alors auprès de Laus, le caressant comme jadis, voulant peutêtre, dans ces moments, le caresser plus encore; puis, brusquement, il donnait les marques du plus profond désespoir et. se jetant aux pieds d'Henri, il implorait son pardon. Laus le consolait :

— Oh! mon cher Jacques, disait-il, vous savez combien je vous aime!...

— Taisez-vous, malheureux enfant, cet amour est défendu. Je ne dois aimer que ma femme... Vous me conduirez demain auprès d'elle.

Pour la première fois Jacques parlait de Berthe Gouvaut, et il revoyait, dans ses hallucinations, la pauvre désolée. Mais ces remords n'avaient pas de suite et c'était dans son esprit le chaos absolu, dans son esprit hanté tout à la fois par

fois par le souvenir d'Elle, par son amour pour Laus, par l'obsession de sa femme.

Un matin Jacques, comme à l'accoutumée, se leva de bonne heure et s'en fut par la campagne. Il fit sa promenade habituelle dans tous les endroits chéris qu'il avait vus avec Elle et enfin, il entra dans la maison qu'Elle avait habitée. Là, son amour revint plus intense que jamais et, voulant revoir son image, il rentra à Noirchain pour embrasser et caresser Laus.

11 monta à la chambre d'Henri et, à cette pensée de le voir, il le voyait pourtant tous les jours, il tressaillit de bonheur et il entra chez Laus.

Comment dire ce qui se passa alors?... Sur le lit, Henri et Adèle, étroitement enlacés, leurs deux corps ne faisant qu'un seul corps, leur souffle s'unissant, leur sang se mêlant, absorbés Tun dans l'autre, ne purent entendre Jacques. Celui-ci, un instant hébété, eut un sourire de suprême douleur: il reput ses yeux de ce spectacle qui lui arrachait encore ses dernières espérances et il sentit une haine atroce contre celui qui le trompait.

Il prit, sur la table, des ciseaux, et lentement, avec des précautions infinies, dans toute la férocité de l'amour, il s'approcha du lit.. .

Les deux enfants ne pouvaient l'entendre.

Le bras étendu, il jouit par avance de sa cruauté et , délicieusement, il retarda sa vengeance . . . Puis, visant cette nuque aux cheveux blonds, qu'il avait baisée quelques jours avant, il la frappa, et, aussitôt, poussant un rugissement, il roula à terre...

Sa bouche déformée, ses yeux renversés, un affreux rictus torturant son visage, le font hideux : un bras tordu derrière la tète, tandis que l'autre, contourné, s'allonge sur le ventre, Jacques se raidit. Peu à peu, sa face, rouge d'abord, devient jaunâtre;, des secousses très brèves et rudes, dissemblables de chaque côté du corps, soulèvent ce cadavre; les mâchoires affreusement agitées font grincer les dents, et une écume sanguinolente bave de cette bouche qui fut très belle. Sa respiration fait un bruit de râle et des mucosités verdàtres et blanchâtres s'écoulent de son nez. Soudain il pousse des cris déchirants et, avec un rire ignoble, il étend son bras convulsé et, devant Laus, cette fois de plus, car Laus est auprès de lui, il commet un acte inconscient qui ajoute encore à l'horreur de ce triste spectacle.

Sur les hauteurs de Ville-d'Avray, au milieu des bois, la maison de santé, du docteur Le Petit de Verville s'élève tristement jolie. Un parc immense, avec des pavillons isolés, çà et là

C'est là que Jacques Soran était enfermé.

Après le crime, auquel Laus échappa, grâce à la déviation d'un bras malade, celui-ci entoura plus que jamais son ami de soins et d'amour. Une rémission trompeuse était intervenue qui, un moment, donna à Henri quelque quiétude. Jacques, ne se rappelant rien d'un acte commis dans un moment de délire, était maintenant la même douceur et Laus, se gardant bien néanmoins de le laisser jamais seul, pouvait espérer la guérison. Mais il comprit qu'un

médecin était nécessaire et, prétextant qu'un de ses amis venait en Belgique, il demanda pour lui à Jacques une hospitalité de quelques jours. Bientôt un aliéniste de Paris, prévenu, arrivait à Noirchain. Jacques, ne pouvant soupçonner sa qualité, le reçut très aimablement. Le médecin l'étudia attentivement et le résultat de cet examen ne put être douteux : le malade était atteint de paralysie générale, et il fallait l'interner au plus tôt. Laus entendit cet arrêt et son cœur se serra affreusement, quand il apprit que son ami était perdu.

La difficulté était d'emmener Jacques à Paris; elle fut résolue d'une horrible façon. Il eut un jour un accès de délire d'une violence inouïe et Laus eut cette douleur d'aider le vieux garde et le médecin à mettre à Jacques une camisole de force apportée de Paris à tout hasard. Le voyage fut navrant, et Laus ne put revoir sans pleurs la gare où, quelques mois avant, triste sans doute, mais le cœur plein d'espoir, il était arrivé à Noirchain, avec un ami qui le chérissait et qu'il aimait, et dont aujourd'hui il emportait le cadavre, plus attristant encore du peu de vie qui lui restait.

Laus n'avait pu obtenir du médecin de garder Jacques auprès de lui : la réclusion était néces-

saire;Laus, découragé, incapable de volonté, consentit à tout, et c'est dans une cellule où Jacques tout à coup, comme pour augmenter encore leur douleur, recouvra un instant sa lucidité, que les deux amis se quittèrent.

Jacques Soran n"a-t-il pas assez cruellement \ expié une aberration dont il fut à peine coupable ? Non, la vie est plus triste, et le châtiment commence dur et injuste.

Ses douleurs physiques sont terribles; mais que sont-elles auprès des tortures de son esprit? Toutes les manifestations de la vie disparaissent peu à peu, cependant que la sensibilité et la conscience subsistent seules pour que la souffrance soit aiguë et parfaite. Les principales fonctions d'un organisme jadis puissant sont peu à peu troublées et abolies, mais l'esprit sans lucidité, mais conscient, résiste vivace.

Jacques Soran est là, et les désespérantes hallucinations l'assiègent; l'hypocondrie, avec son cortège de persécutions et de supplices, l'envahit.

Parfois, il rugit de fureur, ou, se roulant à terre, il pousse des gémissements, se débattant au milieu des ennemis qui l'assaillent... -^

— Fuyez! fuyez! hurle-L-il. Yoyez-vous, la pluie de soufre et de feu ! Sentez-vous l'horrible

odeur des lacs de bitume enflammé qui m'engloutissent et me dévorent. Fuyez! fuyez! Je dois périr seul, Dieu le veut ainsi ! Sodome ! Sodome ! la terre s'entr'ouvre et des flammes sélancent, et déjà mon corps se consume.

... Ecoutez! tout craque, et les goufl"res m'attirent. Fuyez! fuyez! C'est écrit dans la Bible en lettres de feu : « Sauve-toi au nom de ta vie, ne « regarde pas derrière toi, et ne t'arrête pas dans « tout le district! Sauve-toi sur la montagne « pour ne pas périr ! Sodome ! Sodome ! » Grâce ! grâce ! Ah ! je brûle !

Maintenant on voit nettement la mort étreindre Soran peu à peu : l'être disparaît par parties; les jambes, déjà, sont impotentes et les bras impuissants ; la parole inintelligible, sauf dans les moments de fureur. Dans de rares instants, la lucidité revient, et il peut causer un peu avec les visiteurs : c'est, tous les jours, Henri Laus qui vient assidûment et reste le plus longtemps possible auprès de lui; c'est aussi l'abbé Gratien qu'il a fait demander, et qui essaye de consoler celui qu'il n'a pu sauver. Doucement, Jac(iiies Soran s'entretient avec eux, et dans ces intervalles où la iKÎvrose semble seloigner, il comprend qu'il est malade, et parle avec coniiance de sa guérison prochaine. Tout à coup le d(''lire

l'ompoigae, et il veut se précipiter sur ses amis, et le gardien, toujours présent, doit le retenir. Il les injurie alors, les accuse de tons ses maux et, ricanant, il se donne cette consolation de les entraîner avec lui dans l'abîme :

— Ah ! traîtres, vous m'avez perdu, mais vous brûlerez avec moi ; les flammes sont là : les voyezvous? Ohl qu'elles sont belles! (et il les contemple avec satisfaction). Elles sont rouges et bleues. Ah ! lâches ! vous avez peur 1 c'est le doigt de Dieu ; mais'je ne veux pas mourir seul. — Et

il s'élance encore. "

— Messieurs, dit le médecin, il est cinq heures, si vous voulez vous retirer...

Paris-Mons, 1886-1888.

Paris. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. — 23213.

»-S3î -. Ut î-.^'n^î W-. -• Ç , i\U» / JJUO

PQ Argis, Henri d»

2153 Sodome 5. éd.

Page 1